Entretien avec Jean-Pierre Delomier

Pour la commission Humanitaire de Coordination Sud

Conférence Nationale Humanitaire, décembre 2020

Jean-Pierre Delomier est le chef de file de la commission humanitaire de Coordination Sud. Il a plus de 30 ans d’expérience humanitaire à travers le monde. Il est directeur délégué des opérations de Handicap International/Humanité et Inclusion. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet pour Défis Humanitaires Au sein de Coordination Sud, il y a diverses commissions dont la commission humanitaire dont tu es le chef de file. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste, qui en est membre et comment elle fonctionne.

Jean-Pierre Delomier – La Commission humanitaire, dite ComHuma, rassemble l’essentiel des ONG françaises membres de Coordination SUD et menant des activités liées à des contextes de crise (ACF, Care France, Groupe URD, Medair, MDM, Secours Islamique France, ACTED, Alima, Institut Bioforce, La Chaîne de l’Espoir, Première Urgence Internationale, Solidarités International, Triangle Génération Humanitaire, France Volontaires, Handicap International, OXFAM, Secours Catholique-Caritas France, Secours Populaire) ainsi que trois structures bénéficiant du statut d’invité (Crisis Action, Croix-Rouge Française, Médecins Sans Frontières).

Le lien avec le Conseil d’Administration de Coordination Sud est assuré par Thierry Mauricet (PUI et CHD). La ComHuma se réunit en moyenne toutes les six semaines en plénière ; les échanges entre ses membres sont par ailleurs très fréquents que ce soit dans le cadre des chantiers en cours ou des multiples espaces de concertation et de coordination (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères/Centre De Crise et de Soutien – CDCS -, Groupe de Concertation Humanitaire, VOICE, ECHO, Coordination Humanitaire et Développement, Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, Fonds d’Urgence Humanitaire, Groupe de Réflexion Urgence et Post-Crises…). Des représentations de la Commission peuvent donc être orchestrées collectivement pour des participations à des conférences ou des événements externes.

La Commission humanitaire a au moins trois objectifs principaux. Le premier vise à élaborer des positions collectives sur les politiques et réformes institutionnelles des dispositifs d’aide français, européens et internationaux, grâce à des échanges d’informations – de terrain et de siège – permettant aux ONG de s’impliquer sur les thématiques humanitaires. Le deuxième consiste à développer la réflexion collective sur des questions de fond concernant l’aide humanitaire. Le troisième aspire à être un espace d’échanges avec les plateformes nationales et régionales d’ONG du Nord et du Sud sur le sujet de l’aide humanitaire. Ainsi, par exemple, nous nous efforçons depuis cette année de plus et mieux nous coordonner avec nos pairs internationaux comme par exemple VENRO en Allemagne. L’ensemble de ces objectifs concourt à ce que la Commission initie des actions afin d’influencer les décideurs publics sur les questions et débats qui intéressent les ONG françaises. Enfin, la ComHuma contribue aux prises de position de Coordination Sud sur les questions plus globales.

Membres de Coordination Sud devant le siège de l’AFD.

En outre, certaines crises humanitaires font l’objet d’une attention particulière de la Commission tant du point de vue des activités qu’y conduisent ses ONG membres que des enjeux de sécurité auxquels elles font face. Ainsi des groupes de travail ont été constitués afin de suivre certains sujets spécifiques (RCA, Tchad, Yémen…) et d’autres peuvent être constitués en fonction de l’actualité et des besoins afin d’initier régulièrement des actions de plaidoyer sur ces questions. De surcroît, un suivi régulier des déclarations politiques françaises, comme la mise en œuvre de la Stratégie Humanitaire de la République Française et des engagements européens ou internationaux de la France est assuré.

DH – Quels sont les sujets habituels que vous abordez en commission et quelles initiatives pouvez-vous prendre ? 

J-P.D : Notre Commission se fait l’écho à l’extérieur des positions ou actions collectives de ses membres. Elle se préoccupe de questions liées au financement de l’action humanitaire et se consacre aussi à la trajectoire d’accroissement des allocations budgétaires de l’aide publique au développement dédiées à l’action humanitaire à l’horizon 2022. Et les sujets priorisés en 2020 et prioritaires en 2021 sont nombreux.

Il y a d’abord le Droit International Humanitaire (DIH) et l’accès. Dans le cadre de l’évolution actuelle des conflits armés, les questions du respect des principes humanitaires, du DIH, et de la lutte contre l’impunité sont au cœur des préoccupations de notre Commission qui s’investit sur ces sujets et notamment sur les engagements pris par la France en la matière. L’enjeu de l’accès aux populations vulnérables et la protection des personnels humanitaires est à l’unisson. Les agressions à l’encontre des populations civiles et des personnels humanitaires connaissent une augmentation sans précédent et face à ce constat, les membres de la Commission sont mobilisés.

Ensuite, l’impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes sur l’action humanitaire nous préoccupe fortement et la Commission humanitaire a décidé de s’en saisir. Il fait ainsi l’objet de plaidoyers spécifiques, notamment pour limiter l’impact négatif de ces mesures sur l’accès humanitaire. En outre, il intègre le travail accompli en matière d’accès aux services bancaires à propos duquel Thierry Mauricet a eu l’avantage de nous préciser sur ce même site quelles étaient les conséquences concrètes de ces régimes et mesures sur les transferts bancaires effectués par nos organisations.

La ComHuma considère aussi d’autres thématiques. Ainsi, en est-il du triple nexus – désignant les liens entre les acteurs de l’humanitaire, du développement et de la paix – qui nous enjoint de travailler de manière cohérente dans des zones de conflit en veillant à ce qu’aucune confusion ne résulte de la proximité d’activités d’assistance humanitaire entreprises par des ONG avec des opérations militaires internationales. D’autre part, sont pris en compte les enjeux liés au climat, en réfléchissant à son impact sur certaines crises, et aux nouvelles modalités qui permettent de mieux intégrer le facteur climatique dans la réponse humanitaire, y compris la redevabilité.

Enfin, notre Commission peut également participer à des initiatives nationales, européennes ou internationales en fonction des besoins, des opportunités, des sollicitations et émettre des recommandations.

Quelques-uns des membres de la Commission Humanitaire de Coordination Sud

DH : Quel a été le rôle de la commission humanitaire dans le cadre de la préparation de la récente Conférence Nationale Humanitaire (CNH) ?

J-P.D : La Commission humanitaire s’est investie dans l’organisation et la préparation de la Conférence Nationale Humanitaire (CNH) en œuvrant à une position commune des ONG sur les différents sujets abordés.

Les membres de la ComHuma ont ainsi été parties prenantes des cinq groupes de travail constitués en rapport avec les thématiques qui ont été abordées lors de la CNH et qui sont issues de notre plan d’action développé en réponse à la question précédente : DIH et accès humanitaire, impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes, triple nexus, humanitaire et climat, et mutualisation des moyens dans le cadre de la réponse à la Covid-19. A ce titre, les membres ont collaboré avec le CDCS en ce qui concerne le cadrage des interventions et l’élaboration des notes de concept, fil rouge des débats en séances. La question de la localisation de l’aide a été transversale aux cinq sujets retenus, et un échange spécifique a eu lieu sur les enjeux de la réponse à la pandémie.

Nous avons surtout émis, en amont de la conférence, des recommandations afin de protéger et garantir un espace humanitaire pour les populations civiles et les acteurs et actrices de la solidarité internationale. Celles-ci ont servi de base aux discussions entreprises avec la Présidence de la République et le Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Il est notable de rappeler que la CNH s’est tenue alors que nous étions au neuvième mois de la pandémie. Au cours de cette crise, les acteurs – institutions, organisations internationales, bailleurs de fonds, ONG – ont dû, de manière accélérée, coordonner ou intégrer des réponses multisectorielles, basées sur des dynamiques engagées par le secteur depuis plusieurs années. Si des initiatives de mutualisation existaient bien avant la Covid-19, des défis spécifiques ont nécessité de renforcer le recours à des opérations multi-acteurs mutualisées. Ce contexte a donc souligné la nécessité et l’intérêt de nos analyses en la matière, jouant un rôle de révélateur et d’accélérateur des pistes de travail et de réflexion engagées en matière de mutualisation comme l’ont fortement souligné les intervenants.

Avion du pont aérien humanitaire du Réseau Logistique Humanitaire (RLH) soutenu par le CDCS et ECHO

DH : Quel bilan faites-vous à ce stade de cette Conférence (CNH) ?

J-P.D : D’abord, il faut s’accorder sur la bonne qualité des échanges qui ont lieu pendant cette conférence et l’alignement qui a prévalu entre les participantes sur nombre de sujets relatifs à la protection de l’espace humanitaire.

Nous avons pris acte du discours prononcé par le Président en réponse à nos demandes et nous félicitons des annonces positives relatives à la trajectoire des financements humanitaires qui devrait atteindre, selon les engagements du Président, 500 millions d’euros en 2022.

Le Président a rappelé les principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance guidant l’action humanitaire. Il a confirmé que la France continuera à inscrire son action dans une entière application du DIH, ce que nous saluons, y compris les mesures annoncées relatives à sa promotion, en soutenant l’émergence d’un représentant spécial auprès du Secrétaire Général des Nations Unies et la création d’une commission technique paritaire en lien avec l’appel à action franco-allemand pour le renforcement des enquêtes sur les crimes contre les travailleuses et travailleurs humanitaires.

Nous retenons par ailleurs l’engagement du Président à appliquer pleinement le principe de non-discrimination des populations bénéficiaires dans l’attribution de l’aide publique française. Nous attendons désormais que cet engagement essentiel soit décliné par toutes les administrations et par les bailleurs publics de l’action humanitaire mais également de l’aide au développement, en levant par conséquent toute obligation de criblage des bénéficiaires finaux destinataires de cette même aide.

Nous notons également l’engagement présidentiel à renforcer la protection des organisations de solidarité internationale contre la criminalisation de leur action. Ainsi, la demande du Président faite au Garde des Sceaux d’adresser une circulaire aux parquets, va dans le bon sens. Nous suivrons avec attention la mise en place de cette mesure. Néanmoins, nous considérons que l’intégration formelle d’une exemption humanitaire dans le code pénal français reste une demande cruciale pour les ONG.

Concernant la mise en place d’une exemption humanitaire généralisée dans les zones soumises à un régime de sanction – demande majeure de l’ensemble des organisations humanitaires françaises, européennes et internationales – nous regrettons que la réponse présidentielle ne soit pas suffisamment ambitieuse face aux enjeux de l’urgence et des réalités de terrain quotidiennes des organisations. Nous resterons mobilisés et contributifs sur ce sujet, notamment au travers de la future commission paritaire internationale annoncée.

A propos des grandes difficultés rencontrées pour effectuer des transferts bancaires vers certaines destinations, qui, selon Emmanuel Macron, « entravent indûment l’action d’organisations qui ont pourtant mis en place des contrôles robustes et font peser de graves menaces de poursuite sur ces mêmes organisations », nous déplorons qu’aucune mesure concrète n’ait été annoncée lors de la conférence, malgré un dialogue amorcé il y a plus de trois ans.

Concernant les mesures relatives aux moyens que la France devrait mettre à disposition des ONG pour adapter leurs actions face aux risques climatiques, le Président a confirmé que l’action humanitaire devait intégrer une forte dimension environnementale et que la France devait l’accompagner. Ainsi, un groupe de travail paritaire composé de personnes représentatives de ministères et d’ONG se constitue actuellement afin de définir les actions à mener pour la meilleure prise en compte de la dimension environnementale et du changement climatique dans l’aide humanitaire.

Car ni le climat, ni les 237 millions de personnes en besoins d’assistance humanitaire, ni les communautés les plus fragiles face aux crises que nous traversons ne peuvent attendre.

DH : Suite à cette Conférence, un certain nombre de chantiers importants sont mis en place avec les pouvoirs publics. Comment pensez-vous y participer et vous coordonner avec le Groupe de Concertation Humanitaire ?

J-P.D : En effet, les engagements présidentiels ont fait l’objet de l’identification de sept piliers distincts qui concernent donc les droits de tirage spéciaux, la trajectoire budgétaire, la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’aide humanitaire, la préservation de l’espace humanitaire, l’accès bancaire, le renforcement du respect du DIH et la lutte contre l’impunité des attaques contre les travailleurs humanitaires.

Ces piliers feront l’objet d’une attention particulière de Coordination Sud et de notre Commission tant au niveau national qu’international. Ainsi, par exemple, une Conférence Internationale Humanitaire rassemblant Etats et collectifs d’ONG pour échanger à propos des défis liés à l’accès devrait se tenir en décembre 2021. Le Groupe de Concertation Humanitaire en sera d’une certaine manière le pivot, la Commission humanitaire une des chevilles ouvrières.

En outre, des consultations sont en cours avec les collectifs afin de créer une commission paritaire pour permettre de conduire des avancées concrètes issues de la nécessaire préservation de l’espace humanitaire.

En matière d’accès bancaire, il ne nous reste que quelques mois pour identifier des solutions concrètes opérationnelles pour tenter d’apporter des réponses pratiques à toute difficulté qui pourrait survenir en matière de transfert financier. A cet effet, nous promouvons un dialogue à haut niveau entre l’Etat, les banques et les ONG basés sur leurs bonnes pratiques bancaires. Ce dialogue pourrait ensuite prendre une envergure internationale.

Le principe de non-discrimination – ou non-criblage – dans l’attribution de l’aide suivant les besoins des populations en situation de risque humanitaire prévaut pour les actions couvrant des besoins humanitaires. Il nous appartient de faire tout notre possible pour qu’il soit étendu aux actions de stabilisation et de développement.

La présidence française de l’UE en 2022 sera une opportunité pour nous d’en animer l’agenda en participant de la désignation des sujets prioritaires et en en préparant le plaidoyer afférent.

DH : Quel est le mot de la fin ?

J-P.D : Un mot c’est difficile… mais je dirais humanitaire !

Et j’ajouterais une Commission humanitaire au cœur de Coordination Sud, composée de représentantes et représentants des ONG membres, investie collectivement et attachée à la solidarité internationale : patience et passion, engagement et intensité, cohésion et flexibilité sur le long chemin de notre mobilisation en faveur des personnes que nous soutenons grâce à tous les projets que nos organisations conduisent. Avec un enjeu de parvenir à ce que la ComHuma exprime sa singularité tout en s’inscrivant dans le collectif de Coordination Sud.


Qui est Jean-Pierre Delomier ?

« Diplômé de l’Institut International 3A et après avoir œuvré pour différentes organisations internationales, j’ai été l’un des trois cofondateurs d’Atlas Logistique en 1992 – ONG spécialisée dans la distribution de l’aide humanitaire, la gestion de camps de réfugiés, le transport, la coordination logistique, l’assainissement, la réhabilitation d’infrastructures, la construction d’habitats en Bosnie-Herzégovine, au Rwanda, au Mali, en Mauritanie, au Kirghizstan, dans diverses parties de la République démocratique du Congo, au Congo Brazzaville, au Soudan, en Tanzanie, en Ethiopie, en Algérie, en Angola, en Albanie, au Kosovo, en Chine, en Afghanistan, en Indonésie, au Pakistan, au Nicaragua, au Honduras, au El Salvador, au Guatemala -. J’y ai exercé la fonction de directeur administratif, financier et des ressources humaines, puis de directeur exécutif jusqu’à sa fusion en 2006 avec Handicap International. J’en ai alors rejoint le Comité de Direction et pris en charge la nouvelle Direction de l’Action Humanitaire ainsi créée pour que l’association soit en mesure d’intervenir lors des crises humanitaires majeures – notamment au Soudan/Sud-Soudan, au Liban, en Irak, en RDC, dans la bande de Gaza, en Indonésie, en Haïti, au Pakistan, au Kenya, au Congo, en Jordanie, en Syrie, au Mali, aux Philippines, au Népal – et qu’elle contribue à l’organisation des secours tout en fournissant une aide humanitaire aux groupes vulnérables dont les personnes handicapées. J’ai été administrateur de Bioforce pendant 15 ans, et je suis chef de file de la Commission humanitaire de Coordination Sud. Je suis depuis janvier 2019 le directeur délégué des opérations de HI, plus particulièrement en charge de l’influence, de la représentation de l’organisation auprès des partie prenantes et de diriger en son sein l’unité opérationnelle Atlas Logistique.»


Pour en savoir plus sur la CNH :

« La solidarité internationale est l’affaire de toute la nation ».

Une interview avec Philippe Jahshan, président de Coordination Sud, par Alain Boinet. Sur le financement de la solidarité internationale suite à la crise du Covid-19.

Alain Boinet : Le CICID (Comité Interministériel de la Coopération Internationale et du Développement) du 8 février 2018 a décidé d’une augmentation de l’APD (Aide Publique au Développement) selon une trajectoire progressive pour atteindre 0,55% du PNB (Produit National Brut) de la France en 2022. Dans le contexte actuel de pandémie mondiale et de plan de relance, cet engagement sera-t-il bien tenu ?

Philippe Jahshan : Si l’on parle en termes de pourcentage, oui et sans doute dès cette année ! mais cela est dû à la contraction du RNB (Revenu National Brut). Aussi, il faudra parler surtout en termes de volumes. C’est bien sur un objectif de 15 milliards d’euros que l’on jugera de l’atteinte ou pas des engagements de mandature pré-COVID.

 

Lors d’une réunion récente avec Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères avec Coordination Sud, celui-ci a affirmé que l’objectif était bien de sécuriser le cap budgétaire de l’APD en 2021 à hauteur de 0,51% du PNB ? Es-tu rassuré par ces propos ?

Le ministre s’est montré déterminé à sécuriser les moyens prévus pour l’APD et nous nous en félicitons. Mais nous allons plus loin. Nous pensons qu’on ne peut plus se suffire des engagements pré-crise. La donne a totalement changé et nous sommes entrés dans une rupture majeure et historique qui doit être traitée à la bonne hauteur.

 

Face à la pandémie du Covid-19, qui affecte en particulier les pays les plus fragiles, tu as déclaré récemment que « La France ne peut plus se contenter des objectifs préalablement établis ». En effet, les besoins de liquidités pour ces pays sont essentiels. Malgré un moratoire sur la dette, le dernier G-20 semble assez divisé et attentiste à ce sujet. Ne perd on pas un temps précieux ?

Absolument. Nous perdons un temps très précieux. Si l’on reprend les analyses d’Ester Duflo, elle soutient qu’il est bien moins coûteux économiquement, socialement et humainement, de produire de la dette remboursable sur des temps très longs, mais qui produise de la relance tout de suite – et donc de l’activité – plutôt que de laisser tomber dans des trappes de pauvreté des populations entières par manque d’investissement immédiat. Cela, en effet, produit du coût économique plus important à court et moyen terme, sans parler du coût social et humain. De fait, nos pays ont fait ce calcul là pour eux-mêmes. C’est le sens du plan de relance européen que la France a porté. Et pour certains, il reste même insuffisant.

Nous demandons que ce même raisonnement soit tenu pour les pays en développement. En révisant à la hausse les ambitions pré-crise en matière d’APD, en France, comme en Europe et au niveau de l’ensemble des bailleurs bi ou multilatéraux. Parce qu’il ne peut y avoir de relèvement ni de relance et de stabilité durable, sans l’intégration d’une part de solidarité internationale dans nos efforts nationaux.

Les estimations du coût humain, sanitaire, social et économique de la crise pour les pays en développement sont massives. Les Nations Unies avant l’été chiffraient autour de 500 milliards de dollars les besoins immédiats. Et la France d’ailleurs avait amorcé cette mobilisation. Le Président de la République en avait appelé au FMI pour débloquer 500 milliards de dollars de création monétaire internationale, et s’était engagé à ce que la part de la France (autour de 25 milliards) puisse être orientée vers les pays en développement. Cela, couplé à son engagement à l’annulation des dettes des pays les plus pauvres, constituait une feuille de route ambitieuse. Malheureusement, l’initiative auprès du FMI a été bloquée par les États-Unis, et le paiement de la dette a seulement été ajourné.

Aussi, si l’on fait le bilan aujourd’hui de la situation, nous constatons qu’aucun effort massif n’a été entrepris par aucun pays donateur. L’Union européenne et les pays du Nord globalement n’ont consacré aucun euro additionnel à l’APD. C’est très regrettable.

Assemblée Générale de Coordination Sud – 2019. Jean-Yves Le Drian et Philippe Jahshan. ®CoordinationSud

Le budget de l’Union Européenne pour la solidarité internationale est en retrait pour la période 2021-2027 suite au plan de relance de 750 milliards d’euros. Que faut-il en penser et peut-on espérer que les organisations multilatérales comme le FMI ou la Banque Mondiale viendront abonder les ressources indispensables par le transfert des vases communicants.

A ce jour, il n’y a aucune garantie pour cela. C’est sans doute le calcul de plusieurs pays donateurs, comme en France, de miser sur une relance mondiale à travers le FMI ou la Banque, mais comme je le disais précédemment, à ce jour, cela n’a pas fonctionné. Les égoïsmes nationaux prennent le dessus. Nous avons espéré que l’Union européenne prenne sa part et fasse bonne place à la solidarité internationale dans son plan de relance. La réalité des négociations notamment avec ceux qu’on a appelé les « frugaux », a été celle du sacrifice, notamment de cette part internationale du plan. Ce sont des calculs déplorables et de courte vue.

 

Quand on voit la situation au Liban ou au Mali, ou encore en Afghanistan, on se dit que la bonne gouvernance politique, économique et sociale est indispensable pour utiliser utilement toute aide extérieure. Qu’est-ce-que cela peut inspirer aux acteurs de la solidarité internationale ?

La variété des situations appelle à mesurer les solutions selon chaque contexte. Toutefois, si l’on se base sur ces trois pays, on peut utilement redire l’importance de ne jamais considérer la solidarité comme un objet externe ; c’est-à-dire pensé par celui qui aide, au bénéfice de celui qui doit être aidé.

En ce sens, comme dans nos propres pays, les véritables filets de résiliences et de développement se situent dans la vitalité de la société civile locale, de ses acteurs associatifs et de ceux qui créent et font l’activité économique, notamment sociale et solidaire. Ils se situent dans ce qui fonde la participation citoyenne et démocratique, et la proximité. Ils se situent dans les innombrables savoir faire locaux, souvent mal valorisés dans l’histoire du développement, parce que considérés de moindre valeur que les technologies du monde développé. C’est avec ces acteurs, et c’est dans ce qui permet de fabriquer des citoyens pleins, indépendants, qu’il faut investir l’aide internationale. C’est dans les acteurs qui bâtissent les véritables transitions démocratiques.

Pour les trois cas cités, on peut parfois se demander si l’essentiel des moyens a bien été consacré à cela. On sait combien l’aide est incriminée parce qu’elle peut nourrir ici et là de la corruption, et qu’elle a pu entretenir des régimes impotents au dépit du bon sens dans tant de pays. C’est sans doute vrai. Mais ce n’est pas le principe de l’aide ou de la solidarité qu’il faut condamner, mais bien les méthodes, les objectifs et finalités réelles de cette aide.

 

Vecteur et outil de la solidarité internationale, beaucoup d’ONG sont impactées par la situation, au risque de devoir réduire si ce n’est interrompre certains programmes d’aide pourtant cruciaux, au moment même où leur action est indispensable. Qu’attends-tu des pouvoirs publics comme mesure ?

Nous avons fait plusieurs propositions à ce sujet. Un certain nombre ont été prises en compte et je m’en félicite. Par exemple, celui de l’assouplissement des conditions et règles de cofinancement de l’AFD (Agence Française de Développement) pour les programmes de l’année 2020 ; la garantie du maintien des volumes et subventions aux programmes en cours, même dans le cas d’arrêt ou de retard d’exécution ; ou encore l’accès des ONG à l’instar de l’ensemble des associations, aux mesures d’aide à l’économie générale du pays : le report de charges, l’accès aux mesures de chômage partiel, l’accès au prêt garanti par l’État etc.

Enfin, suite à notre rencontre avec Jean Yves Le Drian fin mai dernier, nous avons obtenu un financement exceptionnel additionnel de 20 millions d’euros pour les projets d’aide humanitaire et de développement des ONG françaises. C’est un effort important dans un budget d’APD à moyens constants. Mais ce sont plus de 140 ONG françaises qui ont répondu à l’appel du ministre au travers de Coordination SUD, et pour un total de 449 projets représentant un budget total de plus de 272 millions d’euros. Nous avons ainsi fait la preuve de l’extraordinaire vitalité du secteur malgré la crise, et de sa capacité en deux semaines, à mobiliser et produire des propositions d’actions auprès de l’État.

J’espère que cela contribuera à transformer un peu plus, la perception que peuvent encore avoir les autorités, du rôle, de la capacité et de l’efficacité des ONG françaises.

Mais au-delà de ces mesures, nous avions aussi appelé à un soutien exceptionnel au mécénat et à la générosité du public, notamment par un accroissement de la défiscalisation du don à 75% pour le dernier semestre de l’année, si essentiel notamment à l’approche des fêtes de fin d’année. Je regrette que cette demande ait été rejetée par le gouvernement lors du débat parlementaire sur le 3è rectificatif budgétaire de juin dernier.

Je regrette aussi qu’à ce stade, aucune mesure de soutien structurel n’ait vu le jour pour combler les pertes en frais de fonctionnement des associations. Les ONG en particulier ont des ressources très diversifiées. Elles sont fortement soutenues par la générosité du public et par le mécénat. Les estimations sur ce point sont mauvaises pour la fin de l’année, et probablement pour 2021. Les moyens perdus ne se récupèrent pas. Ce sont autant de cofinancements que les ONG ne pourront pas honorer y compris auprès de bailleurs publics qui auraient maintenus leurs soutiens.

Remise des recommandations de la société civile aux pays
du G7 à Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères dans le cadre du sommet du C7 – Paris, le 1er juillet 2019. ®CoordinationSud

Lors de votre entretien avec Jean-Yves Le Drian vous avez parlé de la LOP (Loi « développement solidaire ») pour le développement international et celui-ci en a annoncé sa relance. Quand cela pourrait-il intervenir et quels sont les enjeux pour toi.

Le calendrier n’est pas précisé encore. Nous espérons une relance du projet pour cet automne. Le ministre a parlé d’une relance dès septembre et le CESE (Conseil Économique Social et Environnemental) a déjà été saisi d’un projet rectifié suite à la crise du Covid. Aussi, cela confirme que le processus reprend. C’est tant mieux.

Cette loi, pour nous chez Coordination Sud, doit incarner l’engagement politique de la France à bâtir un monde moins inégalitaire, sans pauvreté et plus écologique. Elle doit consacrer les engagements de notre pays à la mise en œuvre des engagements de l’accord de Paris sur le Climat et des ODD (Objectif de Développement Durable), et en ce sens, elle doit se donner les moyens de garantir une meilleure cohérence entre les politiques publiques domestiques et la politique de développement international. Elle doit inscrire résolument dans les textes les engagements de la France pour la promotion et la défense des droits humains et de l’égalité entre femmes et hommes. Cette loi doit également affirmer l’engagement de notre pays dans la défense du droit international humanitaire et de l’ensemble des principes humanitaires tant bafoués aujourd’hui sur tant de terrains.

Nous pensons également que la loi doit consacrer le rôle essentiel de la société civile et des associations de solidarité internationale tout particulièrement. La reconnaissance de leur droit d’initiative, issu de la liberté associative consacrée par notre Constitution ; et par conséquent, la place et le rôle du citoyen dans l’exercice de cette solidarité internationale de la France.

En somme, nous disons que la politique de développement n’est pas que l’affaire de l’exécutif. Mais cela doit être l’affaire de la nation tout entière. Et la loi doit l’incarner.

Enfin, évidemment, nous attendons que la loi confirme une dimension programmatique budgétaire, projetant à 2025 l’ambition d’atteindre 0.7% de notre RNB, et fixant à cette échéance les paliers précis pour y parvenir. Le Président de la République, dans son allocution sur la relance qu’il souhaite, a affirmé que toutes les politiques publiques devaient se bâtir sur le temps long. La politique de développement est par excellence une politique du temps long. Il serait incompréhensible que la programmation adoptée en 2021, s’arrête seulement à l’échéance du quinquennat.

 

Comment souhaites-tu conclure ?

En te remerciant ! Et en formant le souhait que la crise que nous traversons, qui constituera probablement une rupture majeure dans l’histoire de ce siècle, soit l’opportunité d’un monde meilleur : c’est-à-dire le déclic pour accélérer les transformations sociales, écologiques et démocratiques qui sont à l’œuvre un peu partout et pour répondre mieux aux aspirations citoyennes à plus de participation et de considération.

Jean Yves Le Drian exprimait, au printemps dernier, ses craintes que le monde de demain ne soit pire que celui d’avant ; il n’avait sans doute pas tort.  Faisons donc en sorte que cela ne soit pas le cas ! Et quel meilleur levier que la solidarité internationale pour cela ?

 

Qui est Philippe Jahshan ?

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po) avec une spécialisation dans les Relations internationales et les métiers du développement, Philippe Jahshan s’est engagé dans les ONG et notamment à Solidarité Laïque depuis 2002. Après y avoir occupé plusieurs fonctions de chef de projets, il est devenu en 2009 le délégué aux actions internationales, puis en 2016 le délégué aux Relations extérieures.

 

Parallèlement, Philippe a exercé plusieurs mandats dans des collectifs de la solidarité internationale : coordinateur du Réseau Euromed France (2005-2008), administrateur (à partir de 2006) puis président du F3E (2010-2012) et administrateur de Coordination SUD depuis 2010.

Au sein de Coordination SUD, Philippe Jahshan s’est particulièrement investi sur les questions européennes. Référent Europe de Coordination SUD, il a représenté Coordination SUD au sein de Concord, dont il a co-présidé le Forum Politique (Policy Forum) entre 2011 et 2012, et en a été le représentant au Forum politique pour le développement de la Commission Européenne jusqu’en 2015.

Elu au Bureau de Coordination SUD en 2012, il y a exercé les fonctions de trésorier puis de vice-président. Depuis janvier 2015, Philippe Jahshan est Président de Coordination SUD (ré-élu pour un second mandat de trois ans en décembre 2017). Il est membre du Conseil National pour le Développement et la Solidarité Internationale, et de son Bureau au titre du collège ONG. Il siège au Conseil d’administration de l’AFD. Depuis novembre 2015, il est membre du Conseil Economique, Social et Environnemental, dans le groupe des associations. A ce titre, Philippe Jahshan a été rapporteur au Cese d’un avis sur la Coopération française dans le cadre de de l’agenda 2030 du développement durable.

Enfin, en octobre 2016, il est élu Président du Mouvement Associatif (la coordination des collectifs associatifs français).