Au secours des Arméniens

Mission d’information menée par Bernard Kouchner, ancien ministre et co-fondateur de MSF et MDM, Patrice Franceschi, écrivain et ancien président de la Société des explorateurs français et Alain Boinet, président de Défis Humanitaires et fondateur de Solidarités International à l’invitation de la Fondation Aurora.

Carnet de bord. J’ai participé à cette mission d’information à titre personnel et mes propos n’engagent que moi. Je souhaite qu’ils puissent être utiles aux humanitaires et aux autres acteurs concernés.

Alain Boinet.

Soldat russe à l’un des barrages dans le corridor de Latchine ©P.Franceschi

Les soldats russes nous arrêtent et nous demandent nos visas. Ceux-ci sont indispensables pour emprunter le corridor de Latchine pour rejoindre à 7 h de route d’Erevan, capitale de l’Arménie, l’Artsack, encore appelé Haut Karabagh.

Nous sommes là avec Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères et de la santé, Patrice Franceschi, écrivain et ancien président de la Société des explorateurs français et moi-même, invités par la Fondation Aurora avec Nicola, Yanna et Narine qui pilotent cette mission d’information sur les divers aspects de la situation suite à la guerre de 44 jours commencée le 27 septembre 2020 en Artsack ou Haut-Karabagh, entre arméniens et azéris. Celle-ci a pris fin le 9 novembre 2020 par un accord conclu par la Russie qui a mis fin à la guerre.

Aux barrages qui jalonnent la route, les russes sont bien équipés avec des blindés et retranchés dans leurs bases fortifiées le long de ce corridor qui est maintenant la seule porte d’entrée et de sortie avec l’Artsack encerclé par l’armée azerbaidjanaise.

Démineurs de Halo-Trust à l’action autour de Stephanakert et plan de déminage des bombes à sous munitions ©A.Boinet

Dans les environs immédiats de Stepanakert, capitale de l’Artsack, que les azéris ont pilonnés avec des bombes à sous munition[1], de larges étendues et des localités sont polluées par des engins explosifs disséminées ici et là.

Nous rejoignons une équipe de l’ONG Halo-Trust spécialisée dans le déminage et qui doit nettoyer un quadrilatère de 800 m2. D’autres équipes opèrent ailleurs et une de leur voiture a récemment sauté sur une mine anti-char tuant sur le coup ses 4 occupants. Une dizaine d’hommes ratissent un jardin, côte à côte, avec leur appareil de détection sonore. Ils avancent prudemment, signalent avec des piquets de couleur les engins explosifs dans l’herbe qui sont ensuite désamorcés puis détruits. Cela est vital, tant ces engins peuvent tuer ou mutiler à tout moment durant des années tout en paralysant la reprise des activités.

En fin de journée, lors d’un dîner avec Ashot Ghulyan et Davit Babayan, ministre des Affaires étrangères de ce petit territoire non reconnu et auto proclamé, derrière les propos nous sentons bien le poids de la défaite, de l’encerclement, de l’isolement, de l’incertitude en l’avenir mais aussi d’une détermination farouche à rester vivre sur leur terre ancestrale. Un rien provoquant, il nous interpelle. Ceux qui disent être avec nous doivent nous soutenir. Et nous sentons bien que ce message s’adresse aussi à l’Arménie.

Rééducation des handicapés de guerre au « Lady Cox Reabilitation Centre » soutenu par la Fondation Aurora. A droite, Bernard Kouchner et le directeur du Centre de réhabilitation. ©A.Boinet

Le lendemain, dans les bâtiments du centre « The Lady Cox réhabilitation center », nous découvrons des jeunes gens blessés durant les combats et handicapés. Ils ne peuvent pas se tenir debout, marcher ou s’assoir, uriner. Plus ou moins paralysés pour la vie, des kinésithérapeutes les aident à réhabiliter les fonctions vitales permettant de regagner autonomie, motricité, souplesse et de la force. Les visages sont graves et concentrés sur l’effort et la douleur. Bernard Kouchner et le directeur du Centre font le point sur les besoins d’aide du centre que la Fondation Aurora  [2] soutient et pour les projets d’extension de celui-ci.

Ces handicapés, retrouveront-ils leur motricité pour reprendre un jour un travail et pouvoir faire vivre une famille ? Il y a aussi des enfants, des civils, des autistes qui sont suivis depuis longtemps. Ils sont plus d’un millier à bénéficier des soins de ce centre, le seul existant en Artsack au moment où les besoins de soins ont explosé.

Collège n°10 bombardé et fermé en Artsack ©Nelly

On parle ici comme à Erevan de 5000 tués coté arménien. Un responsable de la représentation de l’Union Européenne en Arménie évoque devant nous les chiffres de 3500 morts arméniens dont 99% de soldats et de 500 à 700 corps restant à identifier. La majorité d’entre eux étaient des volontaires, des étudiants notamment.  Le nombre de blessés parait difficile à évaluer à ce jour. Et puis, il y a des disparus et des prisonniers dont le CICR [3] s’occupe activement conformément à son mandat. Côté azéri, il y aurait 2800 morts et 50 disparus, sans compter les djihadistes syriens venus combattre avec le soutien des autorités turques.

Dans cette nouvelle guerre [4], les arméniens aurait perdu au moins 70% du territoire de l’Artsack d’une superficie de 11.400 km, chassant les populations et perdant les ressources économiques correspondantes. Peuplé à l’origine de 150.000 habitants, 40.000 seraient encore aujourd’hui déplacés, principalement en Arménie. Le Résident coordinateur des Nations-Unies en Arménie, Shombi Sharp, évoquera lors d’un déjeuner que nous avons avec lui le chiffre officiel de 22.500 en admettant qu’ils seraient peut-être autour de 30.000. Beaucoup de maisons, d’écoles ont aussi été détruites comme ce collège n° 10 de Stepanakert rendu inutilisable.

Beaucoup d’arméniens de l’Artsack se sont exilés fuyant leurs villages et les villes comme Shusi, capitale culturelle, en perdant environ 1500 monuments de leur patrimoine historique sur 4000 au total. Une priorité parmi les plus urgentes est bien la construction de maisons et logements pour accueillir ses familles déplacées de force, puis de leur fournir un emploi. Les conséquences de la guerre sont nombreuses et fragilisent la population dans de nombreux domaines : services de santé, emplois, agriculture, sécurité, électricité. Il ne fait pas de doute qu’après cette guerre, la population de l’Artsack est fragilisée et qu’elle ne pourra pas faire face seule sans une aide extérieure dans la durée.

A la sortie nord de Stepanakert, sur la route d’Asteran, nous découvrons sur le sommet d’une colline le symbole de cette république auto-proclamée. C’est une immense statue de couleur ocre qui représente les visages d’un homme et d’une femme qui, selon la tradition, déclarent « Nous sommes nos montagnes ». La montagne est partout ici dans cette partie du Caucase du sud.

Devant le monument symbole de l’Artsack « Nous sommes nos montagnes » ©A.Boinet

La visite du Centre du Centre culturel Charles Aznavour et du Centre francophone Paul Eluard s’impose comme une évidence. C’est un lieu d’expression culturelle exceptionnel dans ce climat d’anxiété. Un chœur de femmes et d’hommes chante merveilleusement en arménien comme si leurs voix s’élevaient de cette terre. De jeunes danseuses s’appliquent à répéter ensemble le meilleur de ce qu’elles ont appris. Un orchestre de jazz époustouflant nous transporte dans l’ambiance musicale de Ray Charles et de Duke Ellington.

Des jeunes filles, apprenant le français avec Nelly, leur professeur, chantent une chanson aussi vibrante qu’émouvante : « Tes beaux jours renaîtront encore, après l’hiver, après l’enfer, poussera l’arbre de vie, pour toi Arménie ». Nelly, leur jeune professeur, nous raconte. Ma mère a travaillé il y a longtemps ici avec MSF. Elle m’a encouragé à apprendre le français et je suis maintenant professeur de cette langue qui nous rend proches de vous. Même si le russe est une langue obligatoire du cursus scolaire car la Russie est proche et l’Arménie a été une République de l’URSS durant plus de 70 ans (1920-1991).

Dîner officiel avec le jeune ministre de la santé, ancien médecin militaire, Michael Hayriyan qui nous informe qu’un site officiel va être créée pour répertorier tous les besoins de la population afin de faciliter l’aide et sa coordination. Comme il est de coutume dans cette région du Caucase, il lève son verre pour un toast « La guerre est cruelle, mais nous sommes optimistes » dit-il. Nous trinquons, les français disent « santé » et les arméniens « kenas », c’est-à-dire « la vie » ! Bernard Kouchner lève son verre et lui répond « Nous sommes là pour cela, kenas ».

Infirmières en formation au Collège médical de Stephanakert ©A.Boinet

Avant de repartir pour Erevan à 7h de route, nous visitons le Collège médical ou l’on forme en 3 ans des infirmières et infirmiers parmi lesquels des étudiants déplacés venant des territoires repris par l’armée d’Azerbaïdjan. Au retour, de nouveau les 6 ou 7 check point russes où les contrôles sont aussi attentifs qu’a l’aller.

Au fond, nous avons eu de la chance, car pour passer, il faut un visa délivré par la représentation de la «République d’Artsack » à Erevan avec l’accord des russes et, dit-on, de celui des azéris dans le cas des étrangers. Il n’en est pas de même à ce moment-là pour MSF-France dont les staffs arméniens peuvent encore passer, mais plus les expatriés. Evidemment, cette interdiction d’accès est contraire aux règles du Droit International Humanitaire qui fait obligation aux parties au conflit de laisser passer l’aide humanitaire. De même, les autorités azérie ont refusé l’autorisation à deux sections de MSF de venir soigner en Azerbaïdjan !

Alors que nous roulons vers Erevan au milieu des montagnes enneigées, nous apprenons par les médias que le Premier Ministre, Nikol Pachinian, dénonce une tentative de Coup d’Etat par l’armée. Les effets de la défaite militaire se répercutent sur la scène politique arménienne !

Au retour à Erevan, les réunions et les visites se succèdent à un rythme soutenu. Réunion à la faculté de médecine avec le recteur et 120 étudiants sur le thème « Gestion de crise au niveau global et régional ». Bernard Kouchner est fait docteur Honoris Causa et plaide pour la solidarité entre arméniens. Patrice Franceschi fait un parallèle entre la situation en Artsack et le combat des kurdes de Syrie. De mon côté, je présente l’action humanitaire internationale, ses principes, son action et les besoins identifiées en Artsack.

Etudiants de l’UFAR tués en Artsack et minute de silence de notre délégation avec l’Ambassadeur de France et le recteur ©A.Boinet

Une réunion à l’Université Française en Arménie (UFAR) est particulièrement intéressante et émouvante.   L’UFAR [5] que nous présente son recteur, Bertrand Venard, réunit aujourd’hui 1400 étudiants entre la licence et le doctorat. En partenariat avec les Universités françaises de Lyon III et Toulouse III, elle délivre des diplômes arméniens et français. Elle a maintenant un grand projet de développement pour 2000 étudiants sur un nouveau campus de 12.000 m2. L’Ambassadeur de France, Jonathan Lacôte, présente Bernard Kouchner de manière chaleureuse en rappelant l’importance à l’époque des résolutions des Nations-Unies (43-131 et 45-100) que le ministre a porté pour l’accès aux victimes avec le juriste Mario Bettati. Bernard Kouchner souligne alors que ces résolutions avaient précisément pour objectif de faire de la victime un sujet de droit international.

Puis, nous faisons une minute de silence pour les étudiants de l’UFAR, dont les photos ornent le mur d’entrée. Tous volontaires dont certains, environ un quart, faisaient leur service militaire. Ils sont morts au combat cet automne en Artsack. Ils étaient 22 volontaires, 10 sont morts et 3 ont été blessés. C’est autant de pères et de mères, de frères et de sœurs, de familles et d’amis meurtris.

C’est avec ce souvenir poignant que nous avons une audience avec le Président de la République, Armen Sarkissian, malgré les manifestations de rue pro ou anti Premier Ministre et l’épreuve de force qui guette avec l’armée dont quarante officiers supérieurs ont demandé le départ de Nikol Pachinian après la défaite dont les uns et les autres se rejettent mutuellement la responsabilité.

Le dîner qui suivra avec le ministre des Affaires étrangères, Ara Aivazian, en présence de l’Ambassadeur de France, sera plus géopolitique et l’occasion de célébrer l’anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre la République d’Arménie et la République Française signée au nom de notre pays par Bernard Kouchner le 24 février 1992.

Conclusion.

A l’issue de cette mission d’information et de solidarité, on ne peut pas dire qu’il s’agit en Artsack d’urgence humanitaire au sens de ce que nous connaissons au Yémen, en Syrie ou en Centrafrique. La comparaison serait plutôt avec la Roumanie, après la révolution de décembre 1989, ou avec la Bosnie Herzégovine.

Dans les limites de temps que nous avons eu, il apparaît qu’il y a des besoins réels dans le domaine de la santé, des équipements médicaux et particulièrement de la réhabilitation des handicapés de guerre. D’autre part, il y a beaucoup à faire en matière de construction, principalement de maisons et de logements pour accueillir les familles déplacées, comme nous avons pu le faire par le passé à Sarajevo, sachant qu’il y a sur place les entreprises compétentes. Un autre domaine est celui de la francophonie très vivante et de la culture en général, du livre et des équipements audio-visuels. Il y a certainement des Fondations, comme le fait très bien la Fondation Aurora, des ONG, des hôpitaux, des institutions culturelles, des organisations professionnelles, des entreprises qui peuvent contribuer à répondre à ces besoins maintenant.

J’aimerai partager ici une réflexion sur l’aide humanitaire dont les principes sont notamment la neutralité, l’impartialité et l’indépendance qui stipule avec justesse que l’aide doit être délivrée sur la seule base des besoins vitaux des populations sans autre critère de sélection et ceci est vrai pour les populations arméniennes et azéries.

Mais il y a par ailleurs un critère à considérer qui est celui des populations les plus menacées et qui sont minoritaires du fait de leur appartenance ethnique ou religieuse dans un environnement hostile. Et l’on peut alors penser aux tutsis, aux Yézidis, aux Rohingyas, aux Ouigours, aux Kurdes, aux arméniens d’Artsack et d’autres encore. Les humanitaires doivent aussi prendre en compte ce facteur de risque objectif, de vulnérabilité dans la durée pour secourir ces populations avec une attention adaptée. Comment oublier que les arméniens ont été victimes du premier génocide au début du XX siècle (1915-1920) perpétré par les autorités turques responsables à l’époque de la mort de plus d’un million d’êtres humains.

Je ne suis pas un expert de cette région du Caucase et de l’Arménie, mais j’ai une certaine expérience des situations de crise depuis 40 ans. Si l’on voulait stabiliser l’Artsack, peut-être faudrait-il engager une négociation délimitant les territoires des uns et des autres. On l’a bien fait lors des Accords de Dayton signés à Paris pour régler la question territoriale entre Serbes, Croates et bosniaques en Bosnie Herzégovine. Un rattachement à l’Arménie, déjà demandé par le passé, pourrait être une solution si les populations en sont d’accord. Pourquoi pas pour l’Artsack dont l’Assemblée Nationale et le Sénat ont en France récemment appelé à la reconnaissance.

En Artsack, ce que l’on ressent d’abord, c’est le sentiment d’insécurité pour le présent comme pour l’avenir. Face à cette insécurité, la meilleure réponse est toujours la solidarité, la nôtre.

Alain Boinet.

Nous sommes heureux de vous adresser la 50ème édition de Défis Humanitaires publiée depuis 3 ans. Cette année, nous avons plusieurs projets de développement du site et nous avons besoin de votre soutien pour poursuivre notre mission d’information et de réflexion au service de l’action humanitaire. Vous pouvez y participer personnellement par un don sur la plate-forme HelloAsso. Je vous remercie par avance de votre soutien pour ce projet qui vous est destiné.

Pour en savoir plus sur la situation humanitaire en Arménie:

Consultez le plan d’intervention inter-institutions des Nations-Unies pour l’Arménie

Témoignage d’Olivier Faure au retour de l’Artsack. Nous publions ce document juste et fort comme nous le ferions pour tout autre responsable politique témoignant de la situation en Artsack.

www.genocide-museum.am

Vidéo de notre visite en Artsack publiée par la fondation Aurora

Vidéo de notre visite en Arménie publiée par la fondation Aurora

Article publié par le site d’information francophone en Arménie : Le courrier d’Erevan


[1] La bombe à sous-munitions (BASM) est un conteneur transportant de nombreux projectiles qui frappent un espace étendu. Certains des projectiles n’explosent pas et restent dangereux. Des organisations humanitaires comme Handicap International/Humanité et Inclusion et la Croix Rouge dénoncent depuis longtemps ce type d’armement. Un traité a été adopté par plus d’une centaine de pays, dont la France, pour les interdire et les détruire.

[2]   Fondation Aurora – auroraprize.com.

[3] Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) dont le siège est à Genève est en charge notamment de visiter les prisonniers avec l’accord de ceux qui les détiennent et de rechercher les disparus.

[4] Nouvelle guerre. Une première guerre a eu lieu entre arméniens et azéris entre 1992 et 1994 à l’occasion de laquelle les arméniens ont pris le contrôle de territoires majoritairement azéri forçant ceux-ci à l’exil. Cette nouvelle guerre permet aux azéris de reprendre le contrôle de 7 districts. Pour mieux comprendre cette situation, se reporter aux sites spécialisés à ce sujet.

[5] UFAR : http://www.ufar.am

 

Sécurité et développement dans le Sahel : un livre pour comprendre … et pour agir.

Pierre Brunet fait un résumé riche et clair de l’ouvrage Sécurité et développement dans le Sahel, paru aux éditions Harmattan, sous la direction de Peer de Jong.

Les éditions de L’Harmattan[1] ont publié un ouvrage synthétisant, en un nombre de pages digeste, les interventions, analyses et réflexions échangées, à l’occasion du colloque « Sécurité et développement dans le Sahel, du concept à la réalité ». Cet évènement était organisé par l’institut Themiis et l’association Europe-Mauritanie, au siège parisien de l’UNESC0 le 1er octobre 2019.

Assez souvent, ce type de compte-rendu ou minutes de colloque relève du pensum aride, complexe, s’adressant à un lectorat étroit d’universitaires ou de spécialistes. Cela n’est pas la cas de ce livre, qui se lit comme une analyse à plusieurs voix mais fluide, homogène, cohérente et surtout claire  Mêlant état des lieux, diagnostics concrets, exemples parlants, vision globale et présentation du « champ du possible » en termes de solutions à un problème déjà trop avancé quant à cette région du Sahel, il tente de répondre à cette question : comment lutter contre l’insécurité protéiforme qui ronge les pays de la zone, tout en construisant, simultanément, les moyens d’offrir un avenir à la fois aux victimes et au acteurs de cette insécurité (souvent les mêmes…) ?

Le continuum développement – sécurité, une révolution copernicienne pour les penseurs européens

Par ailleurs, ce livre se place en contrepoint – ou en écho – de l’essai « Africanistan » de Serge Michailof, que j’avais eu, aussi, l’occasion de chroniquer pour Défis Humanitaires. Dans son ouvrage, Serge Michailof insistait sur la nécessité pour les « développeurs » au sens large « d’oser » s’engager dans la construction d’outils assurant la sécurité à long terme, outils sans lesquels tous les efforts de développement se perdent dans les sables… Et dans le livre de L’Harmattan, c’est bien souvent le constat de la nécessité « d’oser » s’engager dans la construction d’un développement pérenne, viable et capable de répondre aux immenses attentes d’une population déstabilisée par de nombreux chocs simultanés (dont par exemple, au-delà de l’insécurité, le changement climatique), population jeune et à la croissance démographique exponentielle, qui est affirmée. Et ceci souvent par des militaires ne négligeant pas, loin s’en faut, la nécessité du combat militaire, sur le terrain, face aux nombreux groupes armés profitant de la désagrégation, de la disparition ou de l’abandon de l’état et de ses services dans des régions immenses… Sans perspectives de développement, aucune victoire militaire n’assurera de réel changement sécuritaire à long terme…

Distribution de CASH, Mali, 2017 / ©Solidarités International

Ce « continuum », pour utiliser un terme à la mode, entre développement et sécurité, comme l’écrit le général de division mauritanien Ould Sidi Mesgharou, est une révolution copernicienne pour nombre de penseurs européens du développement qui, pendant longtemps, n’ont voulu voir et théoriser que le continuum entre développement et démocratie, qui semblait être naturel et d’une certaine façon se suffire à lui-même.

Mais il n’y a pas que les développeurs européens qui ont été remis en question dans leur approche, par l’apparition et la montée de l’insécurité au Sahel. Comme le souligne dans son introduction Maman Sambo Sidikou, Secrétaire exécutif du G5 Sahel, « Le terrorisme est relativement nouveau au Sahel et nous a pris de court ».  Tirant les conséquences de cette « surprise stratégique », le même Maman Sambo Sidikou conclut son propos en affirmant la nécessité, pour le G5 Sahel mais pas seulement, aussi pour les responsables africains et européens au sens large impliqués dans la résolution de la situation, de mener une action pertinente, efficace et tangible, ce qui implique « d’agir différemment et de sortir de sa zone de confort ».

Une contradiction à résoudre entre les attentes sécuritaires et celles des populations

Cette action efficace, intervenant aussi bien, et en synergie, dans le champ du militaire que de l’institutionnel et du développement, implique un certain nombre de prérequis que je citerai en conclusion, mais il présuppose déjà, comme le précise encore Maman Sambo Sidikou, de trancher – ou à minima d’arbitrer clairement – entre les attentes sécuritaires, quant à cette région du Sahel, des alliés occidentaux des pays africains… et les attentes des populations qui y vivent… Les premiers, au-delà de la lutte antiterroriste, attendent des forces de défense et de sécurité des pays au Sahel qu’ils « sécurisent les frontières », c’est-à dire « empêchent la mobilité internationale des migrants vers le Nord », tandis que les populations vivant sur le trajet de ces derniers subsistent aujourd’hui, en grande partie, de cette migration, qui consomme et nourrit l’économe locale, tout au long du trajet… Peer de Jong, Vice-président de l’institut Themiis, parle même, dans son intervention, « d’une situation qui a fini par générer une profitable économie du désordre dont les intérêts croisés amènent progressivement à un état de guerre sans fin »…

Contradiction à résoudre, donc, d’autant plus que les besoins et l’attente économique de la population au Sahel sont vertigineux…

Vertigineux, car la croissance démographique au Sahel – comme l’avais déjà démontré Serge Michailof dans son ouvrage – est explosive. Franck Galland, intervenant pour le cabinet d’ingénierie-conseil ES qu’il dirige, rappelle les chiffres : la population des pays du G5 Sahel doublera dans les vingt prochaines années. A titre d’exemple, le Niger, qui avait 3,5 millions d’habitants en 1960, en a 20 millions aujourd’hui, en aura 35 à 40 en 2035 et plus de 50 millions en 2050… Comme l’affirme Alain Antil, directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) « L’explosion démographique n’est pas un problème dans l’absolu mais de facto, elle accentue tous les problèmes, à commencer par les besoins de service de base des populations, déjà difficilement couverts ». Si l’on ne prend que le besoin premier de l’accès à l’eau, Franck Galland rappelle que 150 millions de Sahéliens sont d’ores et déjà confrontés à d’immenses défis sur cette question, avec une disponibilité en eau par habitant qui a diminué de plus de 40 % au cours des vingt dernières années. Quant à « l’attente économique » en elle-même, le constat est presque pire : Alain Antil explique que les économies de la zone n’ont que la capacité de créer, en termes de bons emplois, même pas 10 % des besoins annuels des nouveaux arrivants sur le marché du travail.

Site de transit, OIM, Cameroun, 2014 / ©Solidarités International

« La guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence »

Une partie déterminante du malheur rongeant la région tient, selon beaucoup d’intervenants, à une forme de renoncement, d’aveuglement ou d’évitement, de la part de nombre des responsables politiques au pouvoir. Alain Antil déclare que « tout le monde fait semblant de croire que les appareils sécuritaires, et par extension les états, gouvernent leur territoire »… Pour illustrer cette « absence de sursaut des élites », il cite en exemple (intervention faite avant le coup d’état du 18 août 2020) le cas du Mali, où « le cours politique semble s’écouler paisiblement à Bamako, sans changement majeur, alors que plus de la moitié du territoire national est aujourd’hui contrôlé par d’autres que l‘état ».  Or, comme le souligne Peer de Jong, « la guerre s’internationalise et s’étend ». Et il va plus loin, précisant que cette guerre-insécurité qui s’installe et s’étend laisse craindre une contagion vers le Sud et le golfe de Guinée, faisant redouter une évolution « à la somalienne ». Peer de Jong affirme que « le golfe de Guinée est maintenant à portée, laissant entrevoir la possibilité d’une zone chaotique et l’établissement éventuel de « califats à vocations multiples » entre la Méditerranée et l’Atlantique ». Enfin, Peer de Jong souligne que « la guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence ». Urgence qu’il précise, en détaillant comment le délabrement de la situation sécuritaire, allié à l’absence de l’état dans les territoires, permet le développement sans limite d’une criminalité transfrontalière très organisée s’appuyant sur les GAT (Groupes Armés Terroristes), criminalité aux multiples activités (trafics d’armes, de drogues, de migrants, etc.), tout le monde y trouvant son compte, entre « narcoterrorisme » et « islamo-terrorisme ».

Urgence donc, de gagner la guerre, car, comme l’affirme le colonel mauritanien N’Diawar N’Diaye, et même si l’enjeu du développement est, parallèlement, essentiel, « cette guerre se gagnera militairement ou ne se gagnera pas ». Peer de Jong développe en expliquant que « l’objectif n’est plus seulement de détruire un ennemi invisible et aux moyens de moins en moins rudimentaires mais bien de favoriser l’émergence d’un environnement qui lui soit hostile. Il faut donc agir sur le biotope de cet adversaire dont il est lui-même parfois étranger, en favorisant l’émergence d’un espace réfractaire à la présence d’une force terroriste islamiste ou non ». L’objectif n’est donc plus simplement la destruction « sans cesse renouvelée » des terroristes mais bien l’action au profit des populations susceptibles d’apporter leur aide et de basculer dans l’assistance aux groupes armés.

C’est en cela, comme le souligne Peer de Jong, que « la lutte contre les groupes extrémistes violents, par sa finalité évidemment politique, s’apparente à une guerre contre-révolutionnaire ». Et il poursuit : « Toute guerre contre-insurrectionnelle implique au niveau de l’état menacé des actions méthodiques toujours inscrites dans la durée ».

Seule une présence de l’État renforcée peut enraciner la sécurité

L’objectif est donc clairement les populations. Peer de Jong, encore, énonce le concept et la méthode : la sécurité s’apporte principalement par la présence effective de l’État au plus loin (Accès à l’eau, éducation, santé, administration, police, gendarmerie, armée, justice). Il s’agit pour l’état d’atteindre les plus éloignés et par là-même les plus démunis, en implantant durablement les services régaliens et indispensable. Seule cette présence effective et intègre (notamment s’agissant de la justice) peut enraciner la sécurité, partout où l’armée a repris des territoires à l’ennemi. L’objectif ultime est donc de « mettre en place une politique de dissociation (GAT-population) en menant des actions continues de sécurité et de développement au plus près des centres de vie ».

Enfants participant à un quizz sur le lavage des mains, Niger, 2014 / ©Solidarités International

Comme le reconnaît Peer de Jong, « cette forme d’action mixant en permanence action politique, sécuritaire et développement nécessite un volume de personnel important. Elle est de toute façon structurellement inscrite dans le moyen terme. Le retour de la confiance des populations dans l’État ne s’impose pas, il ne peut que se construire au fil des années ». La méthode, de surcroît, se doit d’être adaptée aux particularités de chaque pays ou zone, car, comme le souligne Christophe Bigot, représentant spécial de la France au Sahel « Sur une zone de cinq millions de km2, on ne peut pas avoir les mêmes approches ». Enfin, d’autres questions sine qua non sont à mettre à plat, comme celle, soulignée par Alain Antil, de la non-représentativité, dans la plupart des pays du G5 Sahel, de la diversité régionale ou ethnique dans les effectifs de leurs forces armées.  

Car sans représentativité, la qualité de la relation des forces gouvernementales aux populations est altérée, or, celle-ci est centrale car il est vital que l’environnement humain, selon les mots de Peer de Jong « soit favorable aux forces gouvernementales. Sans cet appui, il est illusoire de penser reprendre le contrôle de zones perdues. Reprendre pied dans une région, la contrôler effectivement, ne peut être réalisé que par la cohésion – presque la connivence – qui doit exister entre les forces gouvernementales et les populations. Ces dernières doivent se sentir « du pays », ce qui implique un vrai travail de perception de l’appartenance et de construction des États-nations dans le Sahel ».

Quelles forces pour mener ce combat ? Peut-être pas les casques bleus, en tout cas pas dans leur mandat actuel… Comme l’affirme le général de corps d’armée sénégalais Babacar Gaye, « le modèle onusien de protection des populations élaboré en République Démocratique du Congo et que résumait le concept « présence égale protection » n’opère pas de manière satisfaisante au Sahel. L’adaptation de l’outil onusien à la menace au Sahel devrait – pour restaurer l’ascendant moral des casques bleus et par là le crédit de l’Organisation – s’inscrire dans une approche plus globale de la sécurité, d’avantage axée sur les causes profondes des conflits, leur prévention et la consolidation de la paix ».

Alors, inventer, ou réinventer (Peer de Jong parle pour les armées du Sahel de « retrouver leurs savoir-faire ancestraux »), une nouvelle forme de forces militaires adaptées aux défis du Sahel ?

Allier missions de sécurité et missions régaliennes : l’exemple mauritanien

L’exemple de la Mauritanie a été examiné en profondeur dans ce colloque (en raison, entre autres, du parrainage de l’association Europe-Mauritanie). L’armée mauritanienne a su former et opérer, avec succès, parallèlement, les GSI (Groupements Spéciaux d’Intervention) équipés de pickups armés, capables de surgir et d’agir seuls et loin, en autonomie, constituant une force rapide, rustique et soutenue par l’aviation ; d’un autre côté et en synergie, l’état-major mauritanien a mis en œuvre des groupements nomades, souvent équipés de chameaux. Ces groupements nomades, ressuscitant un peu les « compagnies sahariennes » de la « coloniale » ont la capacité de patrouiller en profondeur très longtemps dans des régions qu’ils connaissent, de circuler là où même les 4X4 ne passent pas, de se fondre dans le paysage, et, en plus des missions de sécurité (recherche et destruction de GAT, combats et embuscades d’opportunités)  de remplir des missions régaliennes auprès des populations très éloignées, de suivre des programmes de développement simples destinés à la satisfaction immédiate des besoins de ces populations, et d’offrir des services de police (lutte contre les voleurs de bétails, etc.). Connaissance du terrain, rusticité, adaptabilité, autonomie et polyvalence… A l’heure de la guerre High tech et des drones, la réponse la plus efficace à long terme n’est peut-être pas là où on aurait cru la trouver…

Camp de réfugiés Touaregs maliens à Mberra, Mauritanie, 2013 / ©Solidarités International

D’autres outils, bien plus « macro » sont également nécessaires. Christophe Bigot détaille, à cet égard, la création de l’Alliance Sahel en juillet 2017, sous initiative franco-allemande avec la Banque Mondiale et l’UE. Cette nouvelle approche « permet de consacrer plus de fonds au Sahel mais aussi de réformer la manière dont on fait du développement en touchant les zones vulnérables, en recourant à d’autres acteurs que l’État quand celui-ci est absent, en passant par des organisations non-gouvernementales (ONG), des collectivités locales ou des entreprises ». Enfin, la France a proposé un nouveau cadre de relation entre les pays du Sahel et leurs partenaires, appelé « Coalition pour le Sahel », ce nouveau cadre, dirigé par Christophe Bigot lui-même, a pour objectif « d’impulser un nouvel élan et à orienter / dynamiser l’effort dans quatre directions : lutte contre le terrorisme, renforcement des capacités militaires des Etats, appui au retour des administrations dans les territoires et aide au développement ».

La lecture de cet ouvrage donne, même si les constats et diagnostics sont parfois sans concessions, un sentiment d’espoir. Il y a des solutions, à portée de main, c’est-à-dire de volonté. Reste pour les responsables politiques, administratifs et militaires à répondre aux prérequis implicites à ces solutions ; lucidité, courage, sens des responsabilité, transparence, intégrité, volonté d’inclure à tous les niveaux toutes les communautés composant chaque pays du Sahel, disponibilité à se coordonner étroitement avec voisins et alliés et à se donner les moyens de ce combat de longue haleine, proximité avec la réalité du terrain… et hauteur de vue…

Pierre Brunet

Écrivain et humanitaire

Consulter la biographie de Pierre Brunet.

[1] « Sécurité et développement dans le Sahel – Du concept à la réalité », sous la direction de Peer de Jong, éditions de L’Harmattan.