Des liens qui unissent

© Alain Boinet (août 2026) – Narva, à la frontière entre l’Estonie et la Russie où ces deux forteresses se font face

Quels liens peut-il y avoir entre la ville estonienne de Narva à la frontière Russe avec la prochaine Conférence Nationale Humanitaire (CNH) à Paris le 6 octobre prochain, et enfin avec notre revue Défis Humanitaires. Il n’y a pas d’évidence immédiate et pourtant !

Des médias, des experts, des pays font état de sérieuses menaces russes, notamment contre les Pays-Baltes, la Finlande, ce qui pourrait expliquer le déplacement le 26 août du directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Moscou en passant par Riga capitale de l’Estonie.

Cela est à intégrer dans le cadre de la guerre en Ukraine et d’une confrontation plus large de la Russie et de ses alliés contre l’Union Européenne et l’OTAN. Vladimir Poutine, lève une nouvelle armée contre l’Ukraine, intensifie chaque jour ses frappes de missiles et de drones et pourrait être tenté par des manœuvres de diversion, d’extension ou de test pour diviser et affaiblir.

Ce processus d’escalade en cours a-t-il conduit le Président de la République, Emmanuel Macron, à annoncer la livraison du système franco-italien anti-missiles Aster et, simultanément, les Britanniques à permettre la fabrication en Ukraine du missile de croisière franco-britannique Storm Shadow ou Scalp avec l’aide de la France ?

 N’en doutons pas, nous sommes dans une période d’escalade dangereuse et incertaine quand elle comprend des armes nucléaires tactiques russes.

Quand l’on connait les conséquences dramatiques de la guerre en Ukraine, on ne peut qu’appréhender tout risque d’intensification voire de propagation géographique de la guerre en Europe.

 

De Narva au corridor de Sulwaki.

J’ai voyagé en famille cet été dans les Pays-Baltes et je suis allé jusqu’à Narva où se trouve, face à face, de part et d’autre du fleuve Narva, la forteresse Hermann estonienne et de l’autre, à quelques centaines de mètres, la forteresse russe d’Ivangorod.

Juste à côté se trouve le pont dit de l’amitié, un des rares points de passage ouvert avec la Russie, Saint Pétersbourg est à 150 km, sur lequel les Estoniens ont placé plusieurs rangées de dents de dragon anti-char. Visionnez ici cette courte vidéo réalisée à Narva :

Dans un livre d’anticipation paru en 2025, « La guerre d’après » chez Grasset (1), le politologue et expert militaire allemand, Carlo Masala, imagine en 2028 la prise de Narva par deux brigades russes et, simultanément, la prise de l’ile de Hiiumaa permettant le blocus de la mer Baltique. Ce n’est qu’un scénario, mais c’est un scénario possible !

Narva compte 57.000 habitants dont 88% sont russophones et dont beaucoup possède un passeport russe. Pour mémoire, les minorités russophones représentent environ 31% de la population en Estonie, 35% en Lettonie et moins de 7% en Lituanie comme on le découvre à la lecture de l’excellent livre de Céline Bayou (2) « Les pays Baltes face à la menace russe en 100 questions parue chez Tallandier. Ces minorités russophones sont concentrées sur les frontières avec la Russie et la Biélolorussie et dans les capitales Talllinn, Riga et Vilnus.

Comparaison n’est pas raison, mais le parallèle avec les populations russophones d’Ukraine, que ce soit en Crimée et dans les oblasts de Donetsk, de Louhansk où sont les lignes de front vient immédiatement à l’esprit.

© Ministère des armées – Bataillon français (500 soldats) membre d’un « battle group » multinational de l’OTAN sous commandement britannique (900 soldats) en Estonie

Quand on voyage dans les Pays-Baltes, ce qui frappe, c’est partout la présence de drapeaux ukrainiens côte à côte avec les drapeaux de ces pays sur les bâtiments officiels.

De même, l’histoire est très présente, notamment dans ces musées « de l’occupation et de la liberté » qui sont très visités. Il est frappant de constater combien le pacte Molotov- Ribbentrop et ses protocoles secrets signé le 23 août 1939 à Moscou entre l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique est toujours présent dans les esprits (notamment le partage de la Pologne et une présence militaire soviétique imposée dans les Pays-Baltes). Pour les Pays-Baltes indépendants et reconnus par la SDN de 1918 à 1940, l’occupation allemande à partir de l’été 1941 a été suivie de l’occupation soviétique de 1944 à 1991, année de leur nouvelle indépendance il y a 35 ans.

Entre temps, durant 47 ans, ces populations ont connu la répression, la déportation au Goulag, les exécutions sommaires et le servage idéologique dont toutes les familles ont été victimes. De même qu’elles se souviennent de la guérilla menée (1944-1953) par la résistance des « Frères de la forêt » qui furent 170.000 à combattre l’occupation soviétique qui ne fut jamais acceptée dans le monde par la plupart des pays.

Durant ce périple, après Narva et l’Estonie, puis la Lettonie, nous voilà en Lituanie où se trouve le fameux corridor de Sulwaki, d’une longueur d’environ 80 km, et qui fait frontière entre ce pays et la Pologne. Ce corridor a la particularité de se trouver situé aux deux extrémités (voir la carte ci-dessous) entre l’enclave russe surarmée de Kaliningrad sur la mer Baltique et la Biélorussie alliée de Moscou.

© LCI – Carte montrant l’importance du corridor de Sulwaki et de Narva dans les tensions au sein de la région

C’est un point faible majeur pour les occidentaux tant sa prise de contrôle par les Russes couperait les Pays Baltes du reste de l’Europe ! Chaque jour la guerre informationnelle, la désinformation, les cyberattaques, des attentats ont lieu quotidiennement au point que l’on peut considérer qu’une guerre a déjà débuté ! L’aide humanitaire y sera-t-elle un jour nécessaire ?

Dans ce contexte, on comprend mieux la position de Kaja Kallas, ancienne première ministre l’Estonie, et aujourd’hui Haute représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

Aussi, je vous invite à lire dans cette édition l’excellent article de notre ami Cyprien Fabre « Avant le basculement, construire la résilience » qui montre bien comment les fissures finissent par miner tout édifice, au risque de l’écroulement, si l’on n’y prend pas garde.

Ne soyez pas étonné d’apprendre qu’un renforcement des moyens militaires est en cours côté OTAN face à la menace russe, même si le tourisme se porte bien dans les beaux Pays-Baltes et la Finlande !

 

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Si le risque de propagation de la guerre est réel, son escalade l’est d’abord aujourd’hui même en Ukraine et l’aide humanitaire y est toujours une urgence. D’autres crises ne manquent pas, que ce soit au Soudan, en République Démocratique du Congo, à Gaza comme au Liban, mais ce sont les secours qui viennent à manquer par la baisse rapide des financements humanitaires de trop d’Etats.

Il y a des moments favorables pour se remobiliser et c’est précisément le cas de la prochaine Conférence Nationale Humanitaire (CNH) qui aura lieu à Paris le 6 octobre prochain au ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Cette Conférence est organisée par le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère en lien avec les acteurs humanitaires dans le cadre du Groupe de Concertation Humanitaire (GCH). Ne loupons pas cette occasion qui rassemblera de nombreux acteurs et dirigeants (Union Européenne, ECHO, Nations Unies, CICR, ONG,…) !

Les Trois thèmes principaux retenus pour cette CNH sont :

  • Le droit International Humanitaire (DIH) et l’accès des secours.
  • La réforme humanitaire des Nations-Unies et les acteurs concernés.
  • Les financements et les partenariats.

Ces trois thèmes majeurs doivent permettre d’établir un état des lieux lucide mais surtout d’engager les initiatives pour sauvegarder les secours aux populations en danger.

Il n’y a pas d’aide humanitaire ni de stratégie sans les financements qui les concrétise en action. Les financements baissent de manière drastique. Les chiffres sont là pour en attester quand les appels des Nations-Unies et les contributions ne cessent de diminuer.

Pour mémoire, l’ONU a lancé avec OCHA un appel pour 2026 de 23 milliards de dollars pour secourir 87 millions de personnes, tout en indiquant qu’il faudrait en fait réunir 33 milliards de dollars pour secourir 135 millions de personnes dans 50 pays.

Selon les informations disponibles au 31 août les contributions s’élèveraient à ce jour à 14,21 milliards de dollars, soit 40,6 % de couverture pour un appel réajusté à 35,02 milliards. En 2025 ont été réuni 23,23 milliards de dollars.  Qu’en sera-t-il cette année ?

© OCHA –  Graphique représentant la totalité des fonds enregistrés par le Financial Tracking Service (FTS) de 2016 à 2026 (dans le cadre des plans coordonnés et hors)

Concernant la France, le budget humanitaire des trois canaux (CDCS, NUOI, AAP) est au total de 285 millions d’euros. Il était de 800 millions d’euros en 2023 et l’engagement avait été pris de le porter à un milliard d’euros en 2025. La chute est rude. avait été pris de le porter à un milliard d’euros en 2025. La chute est rude. Qu’en sera-t-il dans le projet de loi de finance 2027 ainsi que pour le développement ?

© CHD – « Les crédits des ONG en France », tableau publié avec l’accord de la Coordination Humanitaire et Développement (CHD) membre de Coordination Sud

Si ces chiffres constituent un diagnostic nécessaire, il importe surtout de prendre des initiatives, de communiquer, d’innover, de mutualiser, de se coordonner et de rechercher des solutions et des alliés. D’autant que des institutions comme la Commission européenne et nombre d’Etats confirment leur engagement humanitaire et sont parties prenantes d’une nouvelle alternative humanitaire. Le Cadre de Financement Pluriannuel de l’Union Européenne pour la période 2028-2034 sera déterminant !

La CNH du 6 octobre ne peut pas, ne doit pas ressembler aux précédentes qui depuis 2011 ont accompagné une progression régulière de l’aide humanitaire de la France. Elle doit acter ce moment de rupture et s’inscrire résolument dans une nouvelle perspective.

Parmi les pistes identifiées par les acteurs humanitaires, il y a notamment celles-ci :

  • Sanctuariser les financements institutionnels actuels.
  • Gagner en efficacité, en synergie, en coordination et en impact de l’aide des acteurs de terrain pour les populations en danger.
  • Simplifier et modifier les procédures institutionnelles trop lourdes et couteuses.
  • Renforcer la communication et les liens avec l’opinion publique, les parlementaires, la jeunesse, les médias, les Think Tank, les entreprises.
  • Construire de nouveaux partenariats alternatifs.

Pour de nouveaux financements, vous lirez avec intérêt dans cette édition un article et projet très documenté porté par notre ami Antoine Vaccaro qui propose la création en France d’un Loto humanitaire, comme il en existe dans la plupart des pays voisins. Il pourrait rapporter jusqu’à 800 millions d’euros chaque année !  Voilà une piste sérieuse à considérer. Qu’en ferons-nous concrètement ?

Nous attendons beaucoup de cette Conférence Nationale Humanitaire dont nous vous rendrons compte en direct sur notre chaîne YouTube et dans nos prochaines éditions.

 

Relever ensemble les Défis Humanitaires.

Pour faire face à une rupture géopolitique de grande ampleur et à un risque d’affaiblissement existentiel pour l’humanitaire, Défis Humanitaires a décidé de reconsidérer sa mission et de le faire avec vous.

Pour cela, soyons très concret.

  • Nous avons un besoin essentiel d’information fiable, utile, constructive, impactante.
  • Face à la mésinformation et à la désinformation qui prospèrent, l’enjeu de l’intérêt général est une priorité.
  • Une étude récente démontre que si 75% de l’opinion publique est favorable à l’aide humanitaire, ils sont 82% à demander à être mieux informé !

Pour y répondre, nous vous proposons :

  • De refondre la revue.
  • D’élargir et d’approfondir sa ligne éditoriale.
  • D’augmenter son audience, son impact, son influence.

Pour y parvenir concrètement et rapidement, votre soutien est indispensable et précieux. Si notre revue est indépendante et gratuite, elle a un coût et le bénévolat n’y suffit pas ! Ce coût est la condition sine qua non de cette nouvelle mission humanitaire !

J’ai besoin de votre soutien et votre don (lienversHelloAsso) va permettre de réaliser cette nouvelle revue avec vous. Nous réalisons Défis Humanitaires pour vous lecteurs.

Avec votre don, nous voulons aussi élargir les partenariats : partenariat éditorial, diffusion de la revue, appui stratégique, subvention de Fondation, entreprise, collectivité, institution et le don de nos lecteurs qui est un précieux soutien au projet de Défis Humanitaires. Lecteur avec votre don devenez acteur dès aujourd’hui (lienversHelloAsso) ! Un grand Merci pour votre don (3).

La boucle est bouclée, il y a bien un fil d’ariane, des « liens qui unissent » entre les risques encourus par les Pays-Baltes, la Finlande comme en Ukraine aujourd’hui avec l’escalade de la guerre, la réponse humanitaire qui est au cœur de la prochaine Conférence Nationale Humanitaire et la Revue Défis Humanitaire qui concrétise ici son rôle d’alerte, d’information, de proposition, de mobilisation ? C’est sa raison d’être, Merci d’en être avec votre don.

 

Alain Boinet.

 

(1) La guerre d’après – La Russie face à l’Occident » Carlo Masala Editions Grasset.

(2) Les Pays Baltes. Face à la menace russe. En 100 questions. Céline Bayou Editions Tallandier.

(3) Votre don est déductible de vos impôts dans la limite de 66% de son montant. Un reçu fiscal vous sera adressé en janvier 2027. Merci.


Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.


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Écouter les femmes afghanes, mais surtout les entendre

© Solidarités International – Farah, district du Gulestan, dans le village de Tel Kamad. SI intervient en construisant un puit, permettant un accès à l’hygiène, des kits d’hygiène et des sessions de promotion. Des enfanats vont chercher de l’eau dans ce point d’eau qu’ils utilisent pour boire, se laver et faire des taches domestisques.

Depuis cinq ans, les femmes afghanes font face à un effacement progressif de leurs droits, de leur visibilité et de leur participation aux espaces de décision. Pourtant, derrière les chiffres et les restrictions, elles continuent d’agir, de se battre pour leurs droits et de faire vivre leurs communautés. En cette cinquième année de prise du pouvoir par les Talibans, l’ONG SOLIDARITÉS INTERNATIONAL crée « Women in Wash », une initiative liée à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, destinée non seulement à écouter les femmes afghanes, mais surtout à reconnaître leur expertise et à créer les conditions pour qu’elles influencent les décisions qui les concernent.

 

Invisibilisées, mais jamais silencieuses 

Le 15 août 2026 marque le cinquième anniversaire du retour des talibans au pouvoir en Afghanistan. Les chiffres décrivent une réalité brutale. Depuis 2021, l’Afghanistan occupe chaque année la dernière place dans l’indice Women, Peace and Security (WPS), qui mesure l’inclusion, la justice et la sécurité des femmes à travers le monde[1]. Pendant cette période, plus de 100 décrets, directives et pratiques sont venus restreindre la liberté, le travail, l’éducation, le déplacement et la vie des filles et femmes afghanes. Aujourd’hui, elles sont largement exclues du secteur public, de l’emploi au sein d’organisations non gouvernementales internationales et nationales (ONG), et des structures formelles de décision. Selon ONU Femmes, il n’existe aujourd’hui plus aucun mécanisme institutionnel permettant aux femmes afghanes de participer aux décisions qui affectent leur vie et leur avenir. Les femmes sont souvent contraintes de passer par un Mahram, un homme de leur famille, pour communiquer leurs besoins et perspectives.

Mais leur vie quotidienne ne s’est pas arrêtée en 2021. Les femmes continuent de porter des responsabilités au sein de leurs foyers. Certaines dirigent des entreprises, des organisations de la société civile ou mènent des initiatives locales. « Les femmes afghanes ne sont pas passives, explique Sameera Noori, directrice de COAR, une importante ONG afghane. Elles s’organisent en collectifs formels ou informels, négocient, trouvent des solutions”. Et tout ce travail paie, car à force de négociations, de pédagogie et d’efforts quotidiens, des petites victoires existent. Ici, les autorités finissent par accepter la tenue d’une formation pour les femmes. Là, un mollah vient équiper sa fille en serviettes hygiéniques.  Ces espaces d’action sont fragiles, contraints, et souvent invisibles. Ils montrent pourtant une réalité souvent perdue dans le narratif dominant relayé au sujet des femmes afghanes : elles restent actrices de leurs vies, de leurs familles et de leurs communautés, même lorsque leur capacité d’action s’est largement restreinte.

© Solidarités International – Dans le village de Brige, situé dans le district de Khashrod, dans la province de Nimroz, l’équipe réalise des tests de qualité de l’eau du forage (pH, conductivité), ainsi que des tests de pression afin de s’assurer qu’il y aura suffisamment d’eau pour l’ensemble du village et qu’elle sera potable. (11 février 2026)

 

Décisions masculines pour usages féminins

La question de l’accès à l’Eau, Assainissement et Hygiène (EAH ou WASH en anglais) cristallise ces contradictions. Dans les foyers afghans, ce sont les femmes qui vont chercher l’eau, s’occupent de l’hygiène du foyer, prennent soin des enfants et des malades et gèrent leurs propres besoins, notamment menstruels. Dans certains contextes ruraux, elles continuent de travailler dans les champs et de prendre soin des bêtes. Elles détiennent une connaissance très concrète des besoins et contraintes qui entourent l’eau au quotidien. Pourtant, elles sont souvent exclues des prises de décision, comme dans les systèmes d’irrigation traditionnels gérés par les « mirabs » – groupes d’hommes en charge d’assurer le partage de l’eau entre agriculteurs le long d’un canal d’irrigation – dans lesquels la participation des femmes est socialement inacceptable[2]. « L’eau est une ressource indispensable aux femmes dans toutes leurs activités quotidiennes, explique Sameera. Leurs difficultés d’accès à l’eau pourraient être résolues en les impliquant dans la conception des programmes humanitaires. » Malgré cela, le secteur EAH – public, privé et humanitaire – reste majoritairement masculin dans ses métiers et ses espaces de décision. Les activités EAH sont souvent conçues par des hommes, avec une perspective technique prenant peu en compte les besoins spécifiques des femmes, et les conséquences sont immédiates : des points d’eau trop éloignés, des latrines mal éclairées et dangereuses la nuit. Des espaces sans intimité, inadaptés à la vie des femmes.

© Solidarités International – Nimruz dans le district de Khosh Rod, dans le village de Garo au Gulestan. Une enfant de 10 ans qui a assisté aux sessions de promotion d’hygiène organisées par SI se lave les mains en suivant les conseils qu’elle a reçus.

Consulter les femmes fait aujourd’hui partie des pratiques attendues dans la conception et le suivi des programmes. Mais être consultée ne signifie pas forcément influencer une décision. Entre ce qu’une femme exprime lors d’une discussion communautaire et le service qui sera finalement financé et mis en œuvre, de nombreux arbitrages interviennent. Quelles priorités arrivent jusqu’aux décideurs, et lesquelles se perdent en chemin ? Ce sont ces questions que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a voulu poser à travers « Women in WASH », initiative lancée en 2024 en partenariat avec le Centre de Crise et de Soutien français (CDCS).

 

Women in WASH : remettre les femmes au cœur de l’expertise

Conçue comme un renforcement des pratiques et des capacités techniques des acteurs du secteur EAH, Women in WASH vise à renforcer la qualité, la sécurité, la dignité et l’adaptation contextuelle des services de base aux besoins des femmes. L’initiative vise à enrichir, par la contribution directe et active des femmes afghanes, les données factuelles sur leurs pratiques, leurs besoins et leurs priorités. Elle permet d’élaborer des outils pratiques et des lignes directrices à l’intention des acteurs EAH, et à renforcer la diffusion des connaissances, les échanges techniques et la place de l’expertise des femmes au sein du secteur. Pour cela, trois dispositifs se répondent et s’alimentent les uns les autres :

  1. Une plateforme technique visant à favoriser l’apprentissage, l’engagement du secteur et le soutien aux initiatives menées par des femmes. Portée actuellement par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, elle a pour vocation à devenir une structure indépendante portée par des femmes et des organisations afghanes. Elle vise à rassembler des structures représentant l’ensemble des acteurs de la société civile dans le domaine EAH, qu’ils soient publics, privés ou non gouvernementaux, avec une place centrale donnée aux femmes et aux organisations féminines afghanes.
  2. Un diagnostic analysant les pratiques, les connaissances, les besoins et les priorités des femmes en matière d’EAH ; la manière dont ces éléments sont recueillis, compris, pris en compte et mis en œuvre dans le cadre de différentes interventions, y compris les processus programmatiques formels ; et enfin les initiatives locales existantes, formelles ou informelles.
  3. « La réforme », une traduction des conclusions du diagnostic en outils concrets, mesures et initiatives recommandés pour les acteurs de mise en place ou de soutien des services EAH afin de mieux intégrer les besoins, les idées et la participation des femmes et des filles aux prises de décision. Ceux-ci seront discutés, revus, adaptés et promus à travers la plateforme technique.

 

Et concrètement, on en est où ?

L’initiative « Women in WASH » est entrée dans sa première phase opérationnelle en 2025 avec l’établissement d’une version initiale de la plateforme technique. Des partenariats ont été noués avec plusieurs organisations afghanes dirigées par des femmes et des partenaires techniques :

  • Citizens Organization for Advocacy and Resilience (COAR), ONG nationale forte de 36 ans d’expérience, apporte son expertise opérationnelle dans l’accès aux services EAH pour les femmes.
  • Safe Path Prosperity, entreprise sociale fabriquant des serviettes hygiéniques lavables à Kaboul et Kandahar, apporte son expertise technique sur la santé menstruelle et l’accès au marché des produits à destination des femmes.
  • L’Association Afghane des Sage-femmes (AMA), association professionnelle, apporte son expertise en matière de santé des femmes, de pratiques d’hygiène et d’interfaces de services.
  • Samuel Hall, partenaire de recherche, apporte un soutien technique et méthodologique en matière de conception et analyses d’évaluations. SOLIDARITÉS INTERNATIONAL contribue à la coordination et à la mise en œuvre de l’initiative.

En 2026, le diagnostic, deuxième dispositif de « Women in WASH », a été lancé suite à la co-construction des outils et méthodologies avec les actrices de la plateforme. L’ensemble de ce dispositif est piloté par des femmes, de la définition des questions et le développement des outils jusqu’à la collecte des données, la traduction et l’analyse. En août 2026, plus de 40 discussions et entretiens ont été conduits avec des femmes et des hommes dans six provinces pour comparer les réalités des femmes dans des contextes géographiques, sociaux et opérationnels variés : à Bamyan, Herat, Kaboul, Kandahar, Nangarhar et Nimroz. L’analyse mettra en lumière les éléments suivants :

  • Les réalités des femmes : leurs pratiques, connaissances, besoins et priorités en matière d’EAH.
  • Les processus de réponse et de prise de décision : la manière dont les priorités des femmes sont évaluées, interprétées, hiérarchisées et prises en compte aux niveaux communautaire, organisationnel et institutionnel.
  • Les déterminants : les facteurs familiaux, communautaires, institutionnels et contextuels qui façonnent ces dynamiques, notamment les normes sociales, les relations de pouvoir, l’éducation, les conditions socio-économiques et les contraintes opérationnelles.
© Solidarités International – 01/12/2022 – 10/12/2023. Province de Bayiman et kapisa, programme financé par SI et ECHO sur l’eau, l’hygiène et l’assainissement avec 91 270 bénéficiaires. Photo de construction de puit dans le village de Tel Kamad (10 octobre 2025)

Une première version du rapport présentant les résultats du diagnostic sera disponible d’ici fin septembre, le rapport final étant attendu pour fin octobre 2026. Celui-ci informera alors « la réforme », dispositif opérationnel de « Women in WASH » :

  • Traduction des résultats en outils pratiques et en recommandations permettant aux organisations humanitaires de mieux comprendre, prendre en compte et répondre aux priorités des femmes.
  • Engagement des acteurs du secteur EAH, des bailleurs de fonds et des partenaires techniques dans un dialogue structuré sur la manière dont ces données peuvent être mieux prises en compte dans la conception des programmes et des services de base.
  • Test et affinage de ces approches avant d’encourager leur adoption à plus grande échelle dans l’ensemble du secteur.

À travers ce travail de recherche et la mise en place de la plateforme technique, tous deux conçus, alimentés et portés par des femmes et organisations féminines afghanes, « Women in WASH » cherche à créer un mécanisme à travers lequel les réalités, connaissances et solutions des femmes afghanes peuvent influer sur les décisions qui impactent leur quotidien. Cinq ans après le retour des talibans, l’enjeu est de ne pas laisser disparaitre l’expertise des femmes à mesure que les espaces d’influence disparaissent. Pour le secteur humanitaire, écouter ne suffit plus.

Laure Laroquette et Rayhana Karim.

 

[1] Women, Peace and Security Index – Georgetown Institute for Women, Peace and Security

[2] https://www.academia.edu/2997-6006/3/1/10.20935/AcadEnvSci8027

 


Pour plus d’information, ou pour recevoir une copie du rapport Women in WASH, veuillez contacter Rayhana Karim : wash.pm@solidarites-afghanistan.org ou Laure Laroquette : llarroquette@solidarites.org


Rayhana Karim

Responsable de programme pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en Afghanistan, Rayhana travaille depuis plusieurs années sur les enjeux de participation et d’inclusion des femmes afghanes dans l’action humanitaire et le développement. Après avoir dirigé une organisation locale dédiée aux femmes et travaillé sur des programmes de protection, de santé, d’autonomisation économique et de participation, elle pilote aujourd’hui l’initiative Women in WASH.

 

Laure Larroquette

Référente Technique en Gestion des Ressources en Eau pour SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, Laure a travaillé depuis plus de 11 ans avec l’ONG en gestion ou coordination de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement en Afrique centrale, Moyen Orient et Asie du Sud-Ouest. De retour d’une visite en Afghanistan en juin 2026, Laure travaille actuellement avec la mission de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL sur une stratégie d’accès à l’eau plus durable, protégeant les ressources, mais également plus inclusive des femmes et des filles, leurs premières utilisatrices.


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