Le survivant.

Portrait de Pierre Fyot par Bernard Kouchner.

Pierre Fyot en mission humanitaire au Kurdistan d’Irak.

Il avait un cœur d’or et une gueule de cinéma, le docteur Pierre Fyot nous a quitté fin septembre. Bien sûr il nous faut retracer son parcours médical qui ne fut pas banal non plus, mais d’abord faisons connaissance avec de sa famille, le clan Fyot de la rue Turgot à Dijon, dans cette maison dont je me souviens du style et de la blancheur.

Comment dire ici la saga de cette famille singulière ? A chaque génération elle a produit ses héros, de nombreux morts dans les guerres de la France. Celle-ci a eu en son sein des académiciens, des bâtonniers, des archéologues et jusqu’au père de Pierre, avocat, lequel fut pendant plus de 30 ans maire adjoint et fit fonctionner la ville du chanoine Kir.

Pierre entama ses études de médecine à Dijon, mais dès 1943, à 20 ans, il gagna le maquis et s’engagea dans la résistance : réseau arc-en-ciel.

Le ton était donné, simplicité et héroïsme.

À la fin de la guerre, lors d’un dernier affrontement avec les occupants, l’ami qui l’accompagnait depuis son engagement dans le maquis mourut à ses côtés avec 15 autres volontaires. Pierre, l’unique survivant, alla annoncer le drame de sa mort à la mère de celui-ci.

Ainsi s’amorça ce que Pierre appellera toute sa vie le « complexe du survivant ».
Pierre Fyot poursuivit son parcours dans l’armée de Lattre de Tassigny, au 121ème régiment d’infanterie, et participa à la libération de l’Alsace, puis de l’Allemagne, avant de reprendre ses études médicales à Dijon.

Il était officier, sensible au discours comme à la vision politique du Général de Gaulle sur la grandeur de la France et la défense de ses colonies. Médecin diplômé. Il s’engagea dans les troupes de marine et officier des chasseurs. Il fut chargé de diriger un fort sur les hauts plateaux au Laos. Ce fut le temps des poursuites et des combats de commando dans la jungle. Il en parlait non comme un guerrier mais comme un homme plus sensible aux habitants et à la beauté du pays. Entre deux combats, il soignait les habitants qui venaient le consulter.

Démobilisé, il regagna Dijon. Il n’y resta pas longtemps. C’était tout son contraste : Pierre était un calme qui ne restait jamais en place. En1950 Il fut recruté comme médecin fonctionnaire par l’assistance médico-sociale en Algérie. Il devint un médecin disponible. Aimé dans les villages les plus reculés, soignant tous ses patients de la même façon, FLN ou anti FNL. Prenant soin des femmes, ce qui n’était pas la coutume.

Pierre Fyot (au milieu sans barbe) en mission humanitaire en Afghanistan dans les années quatre-vingt.

Son cabinet était aux Oudhias, en pleine Kabylie. Ce furent des années heureuses. Il visitait sans crainte ses patients à travers ses régions montagneuses, et dans cette période de guerre ceux-ci qui lui confiaient à l’occasion leur appartenance aux fellagas. Ils se faisaient réciproquement confiance.

Non loin de la bourgade de Pierre arriva un jeune homme qui faisait son service national dans les SAS (Section Administrative Spécialisée), structure nouvelle agissant auprès des seuls civils.

Ce garçon, Gérard, étais le frère d’Hubert, celui qui mourut à ses côtés dans le maquis arc-en-ciel en Bourgogne. Pierre demanda à un responsable FLN de sa connaissance une protection pour le jeune français, lui « confiant » ainsi son amitié pour Gérard. Le militant promit cette protection. En 1956, Gérard fut assassiné. Pierre, bouleversé s’engagea à la tête d’un commando du 5e régiment de tirailleurs marocains et, pour venger Gérard, poursuivit longuement les assassins jusqu’à une vaste grotte servant de refuge. Il y pénétra et le chef rebelle fut abattu.

Pierre revint en Frances annoncer à la maman de Gérard la mort de son second fils. Elle lui dit alors « pourquoi mes fils meurent et vous-même vous en tirez toujours ?». L’éternel survivant… Je l’avais pris au début, en raison de cette « réputation » algérienne, comme un homme de droite… Mais non, il était simplement un vrai, un grand humaniste.

Pierre s’était marié en Algérie, avec une attirante et intelligente femme pied-noir dont il eut deux enfants. Après son épisode de réengagement dont il était sorti lieutenant-colonel, et l’indépendance de l’Algérie, il décida de rentrer en France en bateau à voile avec sa femme. Retiré de l’armée, le docteur et lieutenant-colonel, passa quelques certificats de science. Ayant complété ses études à Dijon il dirigea un puis deux laboratoires d’analyses cliniques.

Retiré de l’armée, Il voyagea souvent avec l’IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale). Puis cet ultra-doué commença à écrire « Le vent de la Toussaint » traduit en plusieurs langues et dont un film réalisé par Gilles Béhat sortit rapidement. Ce n’était que le début de son œuvre écrite. Je ne cite pas tous ses livres mais seulement l’un d’entre eux « Les remparts du silence » qui m’impressionna beaucoup ».

Il réalisa une série télévisée avec Jacques Perrin, « Médecins des Hommes » qui illustrera les aventures humanitaires à travers leur mission sur trois continents. Ce fut aussi son engagement à la Guilde du Raid, et surtout en 1968 et en1971 sa décision de rejoindre Médecins Sans Frontières. Il fut à nos côtés au Biafra. C’est là que nos trajets se joignirent.

Pierre Fyot, Jacques Bérès, Max Récamier, Bernard Kouchner au Kurdistan d’Irak.

À partir des années 1972, je ne compte plus les missions que nous fîmes ensemble pendant des semaines et des mois du Liban en mer de Chine, de l’Amérique du Sud à l’Afrique. Pierre ne faisait jamais l’étalage de ses aventures ni de ses engagements. Pas plus que de ses bravoures réelles. Toujours disponible. Il répondait présent à chaque sollicitation pour l’Asie, comme pour l’Afrique. Il restait d’humeur égale tout au long de la mission, aucun travail, aucune fatigue ne le rebutait. Des discussions politiques occupaient une partie de nos nuits, souvent ponctuée d’une expression dubitative fréquemment utilisée : « Je ne peux pas te dire », ou bien « Je ne sais pas ». Cette exquise politesse masquait une réserve élégante sur l’agitation de sa vie, sur sa diversité.

Diversité : ainsi fut-il aussi médecin de la Présidence à deux reprises, ou engagé auprès d’Olivier Gendebien, coureur automobile célèbre. Enfin et surtout avec les cinéastes Pierre Schoendoerffer et Jacques Perrin, l’acteur de la 317e section devenu excellent producteur et ami fidèle de Pierre. Il ne parlait pas souvent de ses aventures, et pourtant quelle belle vie dans sa diversité. Cet aventurier devint un personnage public.

Une fois, en Asie, je me souviens que nous avions cru le perdre. Il avait plongé ou il était tombé de cette grande vedette américaine affrétée par Médecin du Monde pour aider les boat people. Il y avait alors deux bateaux, le nôtre et un autre, très proches. Alors que les deux coques d’acier se rapprochaient pour se heurter, produisant un bruit d’enfer : disparition de Pierre ! Tous les volontaires se penchaient sur un bord, croyant à la mort de notre ami, lorsqu’un cri retentit, presque un rire qui nous attira sur l’autre bord. Pierre avait plongé sous les bateaux et l’éternel survivant nous saluait de la main. Cette anecdote de mer me rappelle qu’il possédait un grand bateau, un « Empereur » avec lequel nous avions croisé dans les iles du Vénézuéla, il y a bien longtemps

J’avais une très grande amitié pour lui Pierre. Je venais à Dijon souvent pour le week-end. Nous n’avions pas alors seulement des conversations d’anciens combattants, notre ambition était de commenter la marche du monde !

Avec lui s’éteint toute une génération des fondateurs de l’humanitaire d’urgence à la française.

Bernard Kouchner.


Pierre Fyot, témoignage de Philippe Gautier.

L’ami Pierre, Au Revoir

Grand ami de Jacques Perrin,

J »ai eu la chance de côtoyer Pierre lors de l’écriture de la Série télévisée Médecins des Hommes ( l’histoire de Médecins Sans Frontières)

Puis lors de nombreuses réunions pour les projets de Jacques Perrin (avec Jean François Deniau et bien d’autres) pour le Mémorial de Caen,

Puis le dernier des Hommes qui aura mis 25 ans à être réalisé.

Lors de ces moments d’échanges, Pierre aimait partager et raconter toutes ces rencontres lors de son engagement humanitaire.

Attentionné aux autres, nous avons perdu un des pionniers des « French Doctors », un grand défenseur de la cause humanitaire.

Philippe Gautier.


Témoignage de D. Martiny, réalisateur.

J’ai rencontré Pierre Fyot en 1993 à l’avant-première de mon film Erythrée, 30 ans de solitude, produit par Jacques Perrin. Au bar, Jacques me présente Pierre, une bonne génération nous sépare mais le courant passe immédiatement. Et l’année suivante, Jacques nous réunit pour un nouveau documentaire, sur la mémoire de l’armée, un sujet que Pierre connaît bien et pour cause, lui qui a fait trois guerres.

Le terme de ce film va nous mener en Yougoslavie, en pleine guerre, auprès de la Légion étrangère, envoyée par la France en Bosnie-Herzégovine (dans le cadre de la Force de réaction rapide) et positionnée sur le Mont Igman qui domine la ville de Sarajevo.

Je pars en compagnie de Pierre qui va devenir un ami. Il a 73 ans à l’époque.

Il est médecin, grande gueule, fin buveur et au fil des discussions je découvre son trajet impressionnant : résistant, puis engagé volontaire dans les troupes du Général Leclerc – campagne d’Alsace et d’Allemagne jusqu’à Berchtesgaden – et de nouveau engagé volontaire en Indochine où il est à la fois Capitaine combattant et médecin « Je tirais sur l’ennemi et après j’allais soigner les blessés ».

Au cours de ce voyage, une anecdote savoureuse me revient.

Nous nous retrouvons, après un parcours chaotique, à Zagreb au Quartier Général de la FORPRONU dans un immense camp où cantonnent les différents contingents militaires de plusieurs nations appelées par l’ONU pour servir en Yougoslavie. Il y a de tout : des philippins aux GI américains en passant par moult nationalités, des centaines d’hommes et des norias de camions qui chargent et déchargent tous les jours un matériel impressionnant.

Pierre et moi sommes cantonnés avec des civils, journalistes et photographes de diverses nationalités. J’ai le lit du haut, Pierre celui du bas dans l’immense dortoir où nous sommes relégués. Deux jours d’attente avant d’embarquer sur un C-130 Hercules pour Sarajevo. Casque bleu et gilet pare-balle de 15 kg obligatoires. L’aéroport de Sarajevo étant sous les tirs des serbes de Bosnie. Pierre fustige tout cet attirail (qu’il refusera de porter durant les patrouilles sur le Mont Igman « Vous n’allez pas m’emmerder avec votre truc ! J’ai fait trois guerres et jamais une balle ne ma touché ! ») et il me dit qu’il a faim !

Pour se restaurer, c’est open bar. Tout est gratuit avec le badge FORPRONU et l’on peut à loisir choisir son réfectoire et manger indien, américain ou scandinave. Nous optons pour un truc mixte européo-je ne sais quoi mais qui est moins rempli d’hommes bruyants.

Pierre et moi suivons la queue du Self service puis nous trouvons une grande table où sont assis deux types, un malais et un grand tchèque qui mastique fort.

Nous mangeons. Pierre a pris en plus sur son plateau un grand bol de soupe.

Comme nous sommes affamés, nous dévorons en silence nos plats respectifs – bruits de fourchettes et aucune conversation.

Pierre s’empare de son bol de soupe, et de ses deux mains jointes porte la précieuse coupe à ses lèvres. Il boit abondamment. Soudain son regard se fissure, il grimace fortement et crache, en s’étouffant, la soupe pourtant si désirée. Soupe qui n’en est pas ! C’est en fait un plein bol de vinaigrette hyper moutardée qu’il vient d’ingurgiter. Il tousse comme un perdu, il est en train de s’étouffer. Je me lève, alors que le tchèque déserte rapidement la table souillée de flaques d’huile et de vinaigre. Le malais ne bouge pas. Je tape comme un sourd sur le dos de Pierre qui me retourne le regard désespéré du noyé qui s’enfonce. En le secouant, alors qu’il avale en même temps des litres d’eau, je parviens à calmer sa toux rocailleuse qui terrifie le malais.

Il s’affaisse sur la table pour reprendre vie. Moi je ne peux retenir un rire inextinguible car je repense à sa joie de déguster cette soupe et à la trahison gustative qu’il a dû vivre. Il finit par rire aussi en fustigeant ces cons qui ont placé ce bol sur son passage. Le malais, atterré par nous, s’éclipse sans la moindre attitude compassionnelle. Pierre me demande de trouver du fromage pour cautériser.

D. Martiny.


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N’abandonnons pas l’Afghanistan

Une tribune du Docteur Éric Cheysson, président de La Chaîne de l’Espoir 

Eric Cheysson en Afghanistan ©Anne Marie Gouvet

Depuis 2001, je me rends en Afghanistan trois à quatre fois par an pour participer au Conseil d’Administration de l’Hôpital français à Kaboul[1]. Je n’y déroge pas depuis le retour des talibans, le 15 août 2021. La fréquence et la régularité de ces déplacements me permettent d’avoir une vision claire de l’évolution de l’hôpital, bien évidemment, mais aussi de la situation générale du pays grâce aux multiples échanges que j’ai avec mes confrères afghans.

Ces derniers temps, lorsque je passe les portes de l’hôpital, je suis toujours effaré de l’activité frénétique des services. En raison d’un afflux toujours plus massif de patients venus de tout le pays, l’ensemble des secteurs tournent en surrégime : chirurgie pédiatrique, service de nutrition, laboratoire, radiologie, scanner, réanimation, etc.

Cet afflux résulte de plusieurs facteurs concomitants : l’explosion des besoins liés à la crise humanitaire ; le rétablissement de la sécurité qui facilite les déplacements ; la défaillance de très nombreux centres de santé pour cause de salaires non payés et d’absence de consommables et de médicaments ; et enfin l’impossibilité pour une grande part de la population d’accéder aux soins d’infrastructures de santé privées en raison du niveau de pauvreté élevé.

L’hôpital et le Pavillons des Femmes et des Enfants fonctionnent désormais au maximum de leur capacité. Rien qu’entre janvier et septembre 2023, nous dénombrons plus de 10 000 admissions à l’hôpital, dont 4 000 opérations chirurgicales et 442 opérations de chirurgie cardiaque à cœur ouvert. Jamais un tel volume n’avait été atteint. La densité dans l’hôpital est telle qu’elle rend les demandes répétées des agents du ministère « de la prévention vice et de la promotion de la vertu » de la séparation des hommes et des femmes totalement irréalisables et illusoires. Lorsque 30 personnes attendent pour un scanner ou un prélèvement au laboratoire, comment voulez-vous respecter une séparation étanche entre les hommes et les femmes : bienvenue en « Absurdistan » !

FMIC, Institut médical pour la mère et l’enfant à Kaboul © Oriane Zena

Dans un contexte extrêmement difficile, assurer le fonctionnement quotidien de l’hôpital relève du prodige. Nous rencontrons des problèmes de base, comme le maintien d’une puissance électrique suffisante et continue pour l’ensemble des secteurs clés, tels que le bloc opératoire, la réanimation adulte et néonatale, la radiologie. Les équipes techniques doivent être en mesure de recourir à des groupes électrogènes rapidement lors des coupures de courant quotidiennes. Pour pallier ce problème, nous avons continué à développer l’énergie solaire sur les terrains encore disponibles et sur les toits. Cette solution nous permet maintenant d’assurer 12% de la consommation électrique de l’ensemble des bâtiments. Nous faisons face également à un problème d’alimentation en eau causé par les épisodes graves de sécheresse de ces dernières années, nous obligeant à creuser un nouveau puit allant jusqu’à 220 mètres de profondeur pour tenter d’atteindre la nappe phréatique.

En termes de ressources humaines, nous restons éminemment préoccupés par le maintien du droit des femmes à travailler au sein de l’hôpital, qui en compte 280 sur 960 salariés. Nous avons mis au point un service de bus permettant de les raccompagner chez elles pour leur éviter les tracasseries habituelles. Nous sommes également inquiets de la fuite majeure des cerveaux qui a lieu depuis le retour au pouvoir des talibans, et qui menace la pérennité de l’hôpital. 160 médecins et infirmières de l’hôpital ont déjà quitté le pays, poussés par la situation politique et par la menace perpétuelle qui pèse sur les femmes et les jeunes filles. Tout médecin, toute infirmière qui a une petite fille, une jeune fille à la maison, ne peut supporter l’absence totale d’avenir que leur offre ce régime. Nous avons l’impression effroyable d’assister à un véritable féminicide social, unique au monde, tant il semble que la priorité des autorités est de faire disparaitre les femmes de l’espace public, et de leur supprimer leurs droits les plus élémentaires.

Depuis le printemps 2022, les décrets successifs portant atteintes aux droits des femmes donnent le vertige : elles ont perdu successivement le droit à l’enseignement secondaire et supérieur, à se déplacer sans être accompagnées d’un parent masculin, à accéder aux espaces publics de sociabilisation, ou bien encore à travailler pour le compte d’organisation internationales et d’organisation non gouvernementales.

Ces mesures ciblent la moitié de la population afghane mais affectent l’ensemble de la société, dont l’hôpital. L’oppression des femmes va de pair avec un durcissement généralisé du régime taliban depuis sa prise du pouvoir. La violence du régime se manifeste par le nombre d’exécutions extrajudiciaires et par le retour des châtiments corporels en public. En conséquence, on assiste à une émigration massive des populations pour fuir ce carcan.

Eric Cheysson avec des femmes et enfants afghans © Chaine de l’espoir

Ce contexte général est aggravé par une crise économique majeure. Avant l’arrivée au pouvoir des talibans, le budget de l’Etat Afghan s’élevait à environ à 9 milliards de dollars et reposait à plus de 75% sur l’aide internationale, très majoritairement américaine. Avec la fin de l’aide internationale, ce budget s’est drastiquement réduit.  Par ailleurs, le régime taliban fait face à une crise de liquidités liée aux sanctions financières américaines, et notamment au gel d’environ 10 milliards de dollars de la Banque centrale afghane[2].  Le gouvernement taliban tente de compenser ces pertes en augmentant les exportations, notamment de charbon, et surtout en multipliant les taxes aux frontières et les droits de douane. Les ONG n’en sont pas exemptes. Elles sont soumises à des contrôles financiers et subissent des séries d’amendes et de pénalités incompréhensibles. Nous-mêmes sommes actuellement l’objet d’un audit financier qui mobilise l’ensemble de l’équipe, tant au Pavillon des Femmes et des Enfants qu’à l’hôpital, pour essayer de plaider notre cause. Cela contribue à un climat de relations difficiles avec les autorités qui semblent cibler les ONG dans leur mode de fonctionnement et de financement. Les ONG se partagent entre celles qui refusent de composer avec le gouvernement taliban, et celles qui appellent à apporter de l’aide à la population malgré le régime. Souvent désireux d’être au plus proche de nos bénéficiaires et collègues afghans, mais soumis aux obstacles et diktats de plus en plus lourds venant des autorités, une ONG comme la nôtre passe d’un état d’esprit à un autre, et se demande régulièrement où est la ligne rouge. Il est difficile de travailler sereinement dans ce contexte.

Eric Cheysson durant une opération au FMIC à Kaboul © Chaine de l’espoir

Si cela ne suffisait pas, le pays est également confronté régulièrement à des catastrophes naturelles majeures (tremblements de terre, inondations, sécheresses) dont les conséquences sont amplifiées par la crise généralisée. Dans le même temps, alors que l’éradication du pavot était brandie par le régime comme un succès à mettre à son profit, la population afghane subit le fléau des métamphétamines. En effet, cette dernière, communément appelée « crystal meth », est venue remplacer l’héroïne par suite à l’interdiction stricte de la culture de pavot décrétée par le chef suprême des talibans en avril 2022. Sa production est facilitée par l’abondance de la plante Ephédra, qui pousse à l’état sauvage en Afghanistan et est à la source de l’Ephédrine, ingrédient clé entrant dans la composition de la méthamphétamine. L’irruption massive de cette drogue de synthèse, à effet dévastateur, a encore majoré le fléau de la toxicomanie touchant dix pour cent de la population.

La conjugaison de tous ces facteurs a conduit à une aggravation du niveau de pauvreté et du niveau d’insécurité alimentaire. Plus de la moitié la population afghane, soit environ 18 millions d’habitants, sont actuellement confrontés à l’insécurité alimentaire, et près de 3 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë. La pauvreté générale de la population est également majorée par l’importance du nombre de déplacés internes, et par les dernières mesures prises par le Pakistan voisin de renvoyer en Afghanistan 1,7 millions de personnes réfugiées, alors même que beaucoup d’entre elles y vivaient depuis plus de 30 ans.

L’ensemble de ces circonstances critiques altèrent le fonctionnement de l’hôpital dans toutes ses composantes. Cela accélère naturellement la fuite des médecins que nous avons formés depuis 2006 et qui n’ont qu’une idée en tête : émigrer vers l’Europe, les États-Unis ou au Tadjikistan. Par exemple, 8 des 9 médecins que nous avions formés en réanimation sont déjà partis, entraînant un dysfonctionnement majeur de ce service clé pour le quotidien de la chirurgie, notamment de la chirurgie cardiaque. Etant donné qu’il s’agit du seul service de réanimation en Afghanistan, nous sommes obligés de suppléer à ces départs par l’envoi de missions de réanimateur-anesthésistes afin d’assurer la sécurité des patients. Ce même phénomène se retrouve dans d’autres spécialités. Et pourtant, dans le même temps, nous avons beaucoup de mal à trouver et à recruter des bénévoles médicaux qui acceptent de partir en Afghanistan, compte tenu de la peur que le pays sous ce régime peut susciter.

Accueil de l’Hôpital de la Mère et l’Enfant à Kaboul © Chaine de l’espoir

Finalement, en sus de l’afflux considérable de patients à l’hôpital et de l’ensemble des difficultés évoquées, j’ai aussi observé au fil de mes dernières missions une baisse progressive, évidente, du moral de nos collègues afghans. Au cours de nos nombreuses discussions, j’ai ressenti de façon pesante chez eux la tristesse et la peur, omniprésentes, qui contrastent avec l’atmosphère d’accueil et d’hospitalité que j’avais toujours connue dans ce pays : une réelle chape de plomb recouvre maintenant le pays. Cette tristesse, cet abattement ne sont pas mesurables par les paramètres et index habituels utilisés par les grandes organisations internationales pour auditer les pays de notre planète, et c’est bien dommage.

L’actualité internationale fournie a occulté le dossier Afghanistan et l’a mis sous la pile des préoccupations internationales.

Malgré tous ces éléments négatifs et inquiétants nous restons pleinement mobilisés.

Nous n’abandonnerons pas l’Afghanistan.

 

[1] L’Institut Médical Français pour la Mère et l’Enfant, construit et équipé par La Chaîne de l’Espoir. Inauguré en 2006 par Mme B Chirac.

[2] Pierre Ramond le Grand Continent 2023/08/15

 

Tribune publiée le 15 décembre 2023 dans L’OBS 

Docteur Eric Cheysson

Eric Cheysson est chirurgien cardio vasculaire et Président de La Chaîne de l’Espoir. Parallèlement à sa carrière hospitalière, il s’engage dans l’action humanitaire dès 1979 pour aller au secours des boat people vietnamiens en Mer de Chine.  Il est l’un des fondateurs de Médecins du Monde et il crée en 1994 avec le Pr Alain Deloche La Chaîne de l’Espoir dont la vocation est d’améliorer l’accès aux soins des populations vulnérables et de renforcer les systèmes de santé dans les pays où les structures de soins sont insuffisantes en Asie, en Afrique, au Moyen Orient. Très engagé en Afghanistan, il se bat avec détermination pour la création de l’Hôpital de La Mère et l’Enfant à Kaboul ouvert en 2006 et poursuit son engagement avec détermination malgré les défis et obstacles du monde d’aujourd’hui.

Il est l’auteur de « Au cœur de l’espoir » ( Ed Rober Laffont), « l’arrogance du bistouri » ( Ed Hugo &Cie) et « Afghanistan, la spirale infernale » Ed Robert Laffont

 

Découvrez le dernier livre du Docteur Éric Cheysson :

“Afghanistan, la spirale infernale”.

Coécrit avec Michel Faure, journaliste et ancien grand reporter à l’Express.

Publié en mars 2023 aux éditions Robert Laffont.

Disponible sur :