Entretien avec Pascal Ausseur, Directeur de la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES)

© Pascal Orcier, FMES – « La guerre contre l’Iran à l’intersection des rivalités globales et régionales » datant de mars 2026

Alain Boinet. Pour nos lectrices et lecteurs, pourriez-vous vous présenter ainsi que votre institut ?

Pascal Ausseur. Bonjour, merci beaucoup de cette invitation. Je suis un ancien amiral, j’ai passé 37 ans dans la marine, la moitié de mon temps sur les bateaux de surface de toute taille et autour du groupe aéronaval qui s’occupait de la défense aérienne et de la lutte au-dessus de la surface. J’ai été impliqué dans beaucoup d’opérations des armées françaises à terre et en mer. Ensuite, j’ai passé la deuxième partie de ma carrière à Paris dans ce qu’on appelle les fonctions politico-militaires, c’est-à-dire l’interface entre le monde politique et diplomatique, les relations internationales et le monde militaire, notamment à l’état-major des armées et au cabinet de deux ministres :  j’ai été ainsi au cabinet du ministre Hervé Morin sous la présidence Sarkozy et chef du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian sous la présidence de François Hollande. J’ai ensuite été à la Direction générale de l’armement où je m’occupais d’exportation industrielle militaire et de la coopération industrielle vers l’Asie-Pacifique, dont l’Inde et l’Australie. Enfin, j’ai été préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord, c’est-à-dire le représentant du gouvernement pour l’action publique en mer, du Mont-Saint-Michel à la frontière belge.

Depuis 2018, je dirige la FMES (Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques) qui est un think tank basé à Toulon depuis 1990 et qui s’est spécialisé dans un premier temps sur la Méditerranée. En 1990, on appelait cette période « la fin de l’histoire », c’est-à-dire le début de la mondialisation heureuse. Les décideurs à l’époque étaient convaincus que la rive sud de la Méditerranée allait très rapidement s’européaniser et rallier l’Union européenne dans tous ses modèles économiques, sociologiques, politiques, etc. Ce think tank a donc été créé par des gens qui ont travaillé pour essayer de mettre en œuvre cette stratégie qui, comme nous le savons maintenant, était malheureusement fondée sur des a priori qui n’étaient pas très bons. Aujourd’hui, la FMES s’est beaucoup élargie et s’adapte au monde en rupture. Elle change d’ailleurs de nom et s’appellera dans quelques semaines la « Fondation pour la Maîtrise des Enjeux Stratégiques ».

La port militaire de Toulon en 2007

Le monde a en effet changé et change encore brutalement. La question n’est plus d’européaniser le monde mais au contraire de vivre dans un monde qui se « déseuropéanise », avec des modèles très différents, des forces centrifuges partout, des rapports de force, des contre-cultures, des contre-modèles, des oppositions, le retour de la confrontation dans tous les domaines. La FMES travaille là-dessus et a considérablement élargi son spectre géographique qui n’est plus limité à la Méditerranée mais qui est global. C’est pour cette raison que nous avons décidé de changer de nom. Cela explique bien ce qui est en train de se passer : des enjeux stratégiques qui se globalisent, sont de plus en plus vitaux pour notre pays et l’Europe, mais aussi pour nos voisins et pour le monde, avec un logiciel complètement différent de celui que nous avons connu il y a 35 ans.

 

Alain Boinet. Quels sont les premiers enseignements que vous tirez de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui a débuté le 28 février de cette année ?

Pascal Ausseur. D’une certaine façon, il s’agit d’une illustration parfaite de ce que je viens d’évoquer. Il y a des tensions entre Israël et ses voisins arabes depuis des décennies, entre Israël et l’Iran depuis la révolution islamiste de 1979 laquelle a instauré le premier État se réclamant d’un islam révolutionnaire. L’instauration de la république islamique d’Iran a d’ailleurs été le début d’un mouvement extrêmement fort de retour du religieux dans le monde arabo-musulman. Celui-ci venait de loin mais il a été accéléré par cette révolution. L’Iran, qui était un grand allié d’Israël du temps du Shah, est devenu son opposant principal depuis cette époque. Cette tension entre Israël et ses voisins ne date donc pas d’hier. Mais ce qui a donné une ampleur particulière à cette guerre et qui montre que celle-ci illustre bien ce nouveau monde, ce sont les rapports de force des grandes puissances qui s’étaient atténués progressivement avec la fin de la Guerre froide. Nous pensions qu’ils étaient derrière nous dans un monde qui convergeait vers le modèle européen puisque les États-Unis le portaient et étaient devenus les leaders du monde occidental et la grande superpuissance mondiale qui assurait le fonctionnement du système multilatéral. Cette occidentalisation du monde était censée apporter la pacification mais elle a finalement abouti à un rejet et une désoccidentalisation.

La guerre d’Iran, c’est donc une addition de confrontations plus ou moins masquées :  entre Israël et l’Iran, mais aussi entre des puissances régionales (Turquie, Israël, Iran et l’Arabie Saoudite) pour la maîtrise géopolitique du Moyen-Orient et enfin entre les Etats-Unis et la Chine dans leur compétition pour le leadership mondial. Parce que nous sommes dans un monde qui voit le retour de la compétition de puissance. Et il se trouve que cette tension passe par le Golfe persique puisque l’Iran est un soutien de la Chine au Moyen-Orient et que celui-ci constitue une énorme pompe à essence permettant de faire fonctionner l’usine du monde et le grand consommateur d’énergie qu’est devenue la Chine. On voit donc qu’il y a eu une conjonction de tensions globales entre deux très grandes superpuissances et des confrontations locales. Parfois, toutes ces confrontations rentrent en résonnance et cela aboutit à un état de violence que nous n’avions pas connu depuis des décennies.

Un escadron d’avions israéliens se dirige vers l’Iran le 4 mars 2026

Malheureusement, nous pouvons observer que cet état de violence arrive à d’autres endroits. L’Ukraine en est un autre exemple un peu différent mais qui met en œuvre les mêmes logiques qui se retrouvent partout. Pour nous Français, nous Européens, c’est un indicateur de plus que le monde a changé et que nous devons nous adapter à un environnement qui n’est pas celui que nous attendions – c’est pour cela qu’il est intellectuellement très difficile pour nous de l’accepter. C’est comme si notre ancien monde s’effondrait sous nos pieds. Ce n’est pas le monde que l’on attendait, sur lequel on avait travaillé, que l’on avait planifié, ce n’est pas le monde qui nous est le plus favorable ni le plus conforme à notre vision. Il faut donc s’adapter, mais le premier défi est avant tout intellectuel.

 

Alain Boinet. Certains s’étonnent de la stratégie erratique de Donald Trump et des États-Unis ainsi que du peu d’anticipation apparente des conséquences de la fermeture du Détroit d’Ormuz. Qu’en pensez-vous ? Est-ce surprenant ?

Pascal Ausseur. Oui, c’est surprenant. Dans votre question, vous parlez de Donald Trump et vous avez raison. L’Histoire, ce sont d’abord, il est vrai, des grandes forces, des grandes tendances qui dépassent les individus et c’est un peu ce que j’ai développé jusqu’à présent. Je parle de concentration, puis après de fracturation et de géopolitique, qui sont des grandes forces qui sous-tendent les activités humaines. Mais en même temps, l’Histoire est faite par des individus qui font la différence. Si Poutine n’était pas Poutine, Trump n’était pas Trump, Xi Jinping, Netanyahou, Erdogan ou Macron… les individus en responsabilité font la différence par leur puissance, leur capacité à agir, leurs erreurs ou leur intelligence, leur vision ou leur absence de vision. Trump est donc évidemment un acteur et marque tous ces événements de sa personnalité, notamment par sa brutalité, son côté incohérent et sa façon de s’exprimer à tort et à travers. Il y a bien un facteur Trump dans tout cela, mais je pense que ce serait une erreur de croire que cela arrive à cause de Trump. Je pense qu’il est beaucoup plus le symptôme que la cause de ce qui est en train d’arriver. D’ailleurs, pour qui connaît un peu les relations internationales, nous sentions venir depuis longtemps tout ce qui arrive. Cette fracturation, ce retour du rapport de force, cette tension croissante avec la Chine, ce désintérêt des affaires européennes : tout cela préexistait à Trump. Les choses se faisaient de façon plus lisse, peut-être plus souterraine, moins flagrante et moins choquante, mais elles se faisaient quand même. Donc cela répond à la question sur la personnalité de Donald Trump.

Rencontre entre Xi Jinping et Khamenei en 2026

Maintenant, il y a aussi du monde autour de Trump, de la planification, avec les militaires américains, les diplomates américains… Je les ai fréquentés pendant des décennies et je les connais bien. Ce sont des gens très sérieux, professionnels, qui ont des moyens d’information et de planification. En ce qui concerne Ormuz, personne ne découvre son importance ni que les Iraniens peuvent très facilement le bloquer. Mais je vous signale que beaucoup de pays peuvent perturber le trafic commercial maritime : la moitié du trafic de la mer Rouge a été coupé par les Houthis qui ne sont même pas un État. Demain, le détroit de Malacca pourrait également être bloqué assez facilement, même si personne ne le voit venir. La FMES avait écrit en 2022 un papier, disponible sur notre site de 200 ou 300 pages, qui expliquait « la territorialisation des espaces maritimes », c’est-à-dire l’appropriation de la mer par les pays ou les acteurs côtiers. Ce point était complètement nouveau et explique pourquoi les Ukrainiens ont pu gagner la bataille navale de la mer Noire quasiment sans marine.

C’est pour cette raison que les Houthis ont pu bloquer une grosse partie du trafic maritime en mer Rouge sans marine et que les Iraniens, s’ils le veulent, peuvent bloquer Ormuz même sans marine et avec très peu de moyens. Le détroit de Malacca pourrait être bloqué après-demain et tout le monde poussera des grands cris en disant « mais comment se fait-il qu’on n’ait pas vu que le détroit de Malacca pouvait être bloqué ? ». Or, bien sûr, il peut être bloqué comme on pourrait bloquer le détroit du Pas-de-Calais qui alimente le grand port européen de Rotterdam. Cet ordinateur à travers lequel je vous parle, qui probablement a été construit en Chine, est arrivé dans un porte-conteneur qui a été embarqué à Rotterdam. Demain, on peut bloquer tout cela. Ce qui est donc intéressant, c’est que pour l’être humain comme pour le réchauffement climatique, il y a des choses que nous savons très bien mais nous n’avons pas envie de les voir. Nous préférons donc regarder ailleurs quand tout va bien et que les choses sont à peu près stabilisées. Mais nous vivons une période de rupture où beaucoup de choses peuvent arriver, et il faut se poser les questions « qu’est-ce qui peut arriver ? Pourquoi ça peut arriver ? Quels sont les enjeux ? Qu’est-ce que je dois faire pour préparer les choses ? ».

 

Alain Boinet. Quelles sont les conséquences économiques et stratégiques que l’on peut d’ores et déjà anticiper de cette guerre ? Comment percevez-vous la stratégie de la Russie et de la Chine dans ce conflit en cours, qui n’est bien sûr pas terminé et qui n’a pas livré toutes ses conséquences ?

Pascal Ausseur. Sur le plan économique, il y a bien sûr le sujet de l’énergie. Je suis de la génération qui a connu le premier choc pétrolier en 1973 et je me rappelle son énorme impact sur la vie de tous les jours. Aujourd’hui, je note que l’impact est beaucoup moins important. Pourquoi ? Parce que depuis 1973, nous avons diversifié les sources de pétrole, de gaz et d’énergie. Les producteurs sont partout dans le monde. Les Américains sont aujourd’hui les premiers producteurs et exportateurs de gaz du monde, ce qui n’était pas le cas en 1973. Ils étaient au contraire d’énormes consommateurs. La France a aussi diversifié ses ressources énergétiques après les grands chocs pétroliers : le nucléaire bien sûr, mais également l’énergie renouvelable par l’éolien, etc. La diversification des sources d’énergie permet aujourd’hui de souffrir beaucoup moins qu’en 1973. L’impact est donc moins fort mais il est également plus étendu, parce que la mondialisation favorise l’interdépendance. C’est le paradoxe d’ailleurs. Nous sommes dans un monde qui se fracture, qui est de plus en plus en compétition et en confrontation mais en même temps qui interagit de plus en plus. On est en confrontation et simultanément on fait du commerce. Les Ukrainiens ont acheté du gaz russe jusqu’à l’année dernière, en pleine guerre.  Il faut s’attendre à avoir à la fois des missiles, des porte-conteneurs et de la coopération entre des Etats un peu partout dans le monde.

Pour revenir à l’interdépendance, le blocage du détroit d’Ormuz nous concerne en raison de celle-ci. La plupart du pétrole, de l’énergie et du gaz qui sortent du Golfe persique allaient vers la Chine. Il n’y a que 10% de notre approvisionnement en énergie qui vient du Golfe. On pourrait se dire que 10% n’est pas grand-chose. Mais le problème est que cela va vers la Chine pour fabriquer des choses que nous achetons, et dont le coût est alourdi par les évènements. Il y a donc un impact indirect, mais il y a quand même un impact. Le monde s’est complexifié, est plus interdépendant, mais il y a en même temps une résilience plus forte.

La deuxième leçon est bien sûr la décarbonisation. Nous essayons de limiter la consommation de carbone et d’hydrocarbures en raison du réchauffement climatique, mais également pour préserver notre résilience ainsi que notre souveraineté. C’est-à-dire que nous essayons de décarboner à la fois face au réchauffement climatique, mais nous le faisons aussi afin d’être moins dépendants des autres.

Mais nous devons également nous poser la question de la dépendance quant au matériel : cet ordinateur par exemple. Est-ce que l’on sait faire des ordinateurs en France ? On saurait le faire bien sûr, mais cela coûterait trop cher. Donc nous les achetons en Chine. Si un jour les Chinois nous disent que nous n’en n’aurons plus, que faisons-nous ? Nous l’avons vu avec le Covid : il n’y avait plus de masques quand les Chinois ont décidé de les conserver pour eux. Nous devons nous poser la question de ce qui est important pour nous. Il va être nécessaire de se « remettre au travail » en quelque sorte et de réintégrer une capacité et une autonomie sur un certain nombre de choses qui nous semblent vitales : l’énergie, les médicaments, toute l’électronique de pointe, tout ce qui constitue notre accès à la technologie et nous permet de vivre dans de meilleures conditions.

Un autre sujet est celui de l’agriculture et de l’accès aux denrées alimentaires. Ce sont des questions que plus personne ne se posait. Aujourd’hui, cela devient un sujet crucial, sachant qu’un tiers des engrais du monde viennent du Golfe persique. Or, le gaz du Golfe aujourd’hui est coupé.

© Unsplash/Francesco Boncompagn – De nombreux produits issus de l’extraction de pétrole ne peuvent être exportés en raison du blocage du détroit d’Ormuz

Bien sûr, cela va avoir un impact sur les productions agricoles au printemps qui sont en train de pousser, et qui nourriront tout le monde à partir de l’été et l’automne. Ce que je dis là peut sembler un peu dramatique, mais finalement, nos grands-parents vivaient dans un monde où rien n’était acquis, où il fallait travailler, se défendre et tenir compte des autres qui n’étaient pas toujours d’accord avec vous. Il fallait donc faire du commerce, de la politique avec des gens différents, apprendre l’altérité. Nos grands-parents le savaient et le vivaient très bien. Nous, nous l’avons oublié. Pourquoi l’avons-nous oublié ? Parce qu’il était à nos yeux tellement plus simple de vivre dans un monde qui, croyions-nous, cherchait à nous ressembler, à adopter nos mœurs, nos principes et nos règles. Et puis, soyons honnêtes, cela fait quand même une cinquantaine d’années que nous avons progressivement cessé de travailler pour faire travailler les autres. Nous nous sommes mis à consommer de plus en plus, de façon complètement irraisonnée, en laissant les autres produire. Nous étions en quelque sorte les réceptacles de leur travail, et cette situation est maintenant derrière nous. Et ce de façon structurelle, car ce n’était pas soutenable sur le plan environnemental, sociétal ou géopolitique.

 

Alain Boinet. Beaucoup d’observateurs semblent surpris par la résistance de l’Iran dans cette guerre asymétrique. N’est-ce pas une situation qui ressemble, tout étant par ailleurs relative, à celle de la guerre d’Afghanistan ? Et cette guerre ne va-t-elle pas radicaliser le pouvoir en Iran et ses alliés, voire relancer le terrorisme, comme ça a pu se produire en Syrie et en Irak avec Daesh, ce qui est aussi la conséquence d’une intervention extérieure ?

Pascal Ausseur. S’agissant de Daesh, de l’Irak et de l’Iran, ce sont des configurations complètement différentes. Ce ne sont pas les mêmes pays, pas les mêmes cultures. Quels sont les points communs ? Il y a d’un côté les États-Unis – un pays occidental – et un pays musulman, producteur de pétrole. Mais l’Iran et l’Irak sont des pays très différents. L’Iran est un pays où l’État est extrêmement fort. Même si c’est une société multiculturelle, on y trouve une identité extrêmement forte, laquelle n’est pas liée au régime des mollahs et existait bien avant. Les Iraniens ne sont pas des Arabes, et ils le revendiquent. L’Iran est par ailleurs héritier d’une civilisation multimillénaire dont les Iraniens sont extrêmement fiers. Si demain, le gouvernement était renversé, le pays ne partirait pas à vau-l’eau. C’est d’ailleurs aussi une des raisons de sa résistance. L’Irak, lui, est un pays de nature artificielle, avec des populations qui se détestent entre elles et que Saddam Hussein tenait sous sa férule. Quand celui-ci est mort, cela a déclenché une guerre civile dont ce pays ne s’est pas remis. Quel est le point commun ? Dans les deux cas, ce sont les Américains qui interviennent ; mais cela ne suffit pas à rendre les deux situations identiques.

La résistance est liée à la capacité de résilience. Or, l’Iran vit sous la férule des Mollahs depuis 70-79 et sur ce sujet la comparaison avec l’Afghanistan est pertinente. Les Iraniens ont d’abord vécu une guerre extrêmement meurtrière avec l’Irak, dans laquelle les Américains n’étaient pas impliqués. Puis le régime iranien s’est affirmé sous la forme d’une dictature religieuse, avec une idéologie très forte de confrontation avec les États-Unis, Israël et l’Occident. Soumise aux embargos, son économie n’a pas pu être développée à la hauteur de son potentiel, malgré un niveau d’éducation remarquable qui aurait permis à l’Iran d’être totalement intégré dans le jeu économique international. De ce fait, ce sont les populations qui ont dû apprendre à travailler et à vivre dans des conditions rustiques, ce qui aujourd’hui participe de cette forte résilience.

On trouve la même rusticité en Afghanistan, pourtant dans un autre registre avec une population sous-éduquée, beaucoup plus tribale et diverse, des rivalités très fortes entre les différents groupes ethniques, mais qui était animée du désir d’être maîtresse chez elle. Ainsi, malgré vingt ans de financement international, de scolarisation, d’efforts considérables sur les plans militaires ou économiques, afin de tenter de rallier cette population, dans sa diversité au modèle occidental, les talibans sont rentrés dans Kaboul sans tirer un coup de feu. Parce que finalement, la population a considéré que la domination des talibans était préférable à celle des occidentaux. Et cela n’empêche pas beaucoup d’Afghans d’essayer de fuir et d’aller en Europe. Mais globalement cela a montré que l’imposition d’un modèle occidental dans un pays comme l’Afghanistan était utopique.

Les talibans patrouillent dans Kaboul en Humvee américain au mois d’août 2021

Cela doit donc remettre en cause un certain nombre de prétentions à l’universalité de notre modèle. C’est peut-être triste à dire et cela constitue une blessure narcissique pour beaucoup d’Européens et d’Occidentaux, mais il nous faut accepter que notre modèle ne fait pas – ou plus – rêver. Soulignons que c’est un point qui n’est pas complètement partagé, s’agissant de l’Iran puisque nous savons qu’une partie importante de la jeunesse iranienne souhaite rallier le modèle occidental.

Ces iraniens ont manifesté au péril de leur vie. Et par ailleurs dans les moments difficiles, sous les coups de l’adversaire, ceux qui « sortent du bois » sont souvent les personnalités les plus radicales, les plus convaincues, ce ne sont pas les tièdes et les prudents. Je suis donc à cet égard tout à fait d’accord avec votre analyse, qui est que cette période est plutôt favorable à des gens radicalisés. Mais il ne faut pas confondre radicalité et stupidité. Les radicaux aussi calculent les gains et les coûts. Il ne s’agit pas de fous furieux, et rares sont les personnes qui souhaitent mourir, même si on l’on parle souvent du culte du martyr s’agissant de l’Iran. J’observe que personne en Iran ne s’expose aux bombes avec plaisir. Donc les leaders iraniens cherchent également une porte de sortie. Ils n’ont pas envie d’être pendus par leur population qui s’est rebellée en masse et qui a été massacrée il y a à peine quelques mois. Et ils n’ont pas envie non plus de mourir sous des bombes américaines. Ils cherchent donc une solution qui leur permette de rester au pouvoir et de conserver des leviers économiques. Il y a ainsi une marge de négociation. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils négocient, même si une négociation reste compliquée et sera certainement longue.

Cette négociation va également demander un peu de finesse, et il est certain que la personnalité de Donald Trump ne favorise pas réellement celle-ci. Je pense que beaucoup de responsables américains en charge de la négociation pensent qu’il serait bien que le président twitte un peu moins et se taise un peu plus.

Manifestation contre le régime de Ali Khamenei dans le quartier de Poonak à l’ouest de Téhéran. Photographe anonyme.

 

Alain Boinet. J’ai une question un peu longue qui concerne surtout les acteurs humanitaires et les acteurs du développement, dont certains se trouvent en Irak, en Syrie, en Jordanie, au Liban et peut-être un jour en Iran. Le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a été reçu le 21 avril à l’Élysée par le président de la République, Emmanuel Macron, au moment où deux soldats français de la Finul ont été tués. L’équation est complexe entre désarmement du Hezbollah, occupation d’une partie du territoire libanais par Israël, restauration de l’autorité et de la souveraineté du Liban. Comment sortons-nous de cette impasse ?

Pascal Ausseur. Je vais vous dire quelque chose qui m’attriste et qui n’est pas facile à exprimer : je pense qu’on ne sortira pas véritablement de cette impasse, parce qu’il me semble que ce pauvre Liban est pris dans des champs de force centrifuge qui le dépasse. L’État libanais n’est plus que l’ombre de lui-même et les acteurs étrangers sont partout à l’œuvre. Le Hezbollah est l’acteur le plus puissant du Liban, lequel depuis des décennies est financé par l’Iran, à des fins de déstabilisation, avec bien sûr comme cible prioritaire Israël. Beaucoup de militaires Français ont travaillé avec les armées libanaises, et nous avons déployé à plusieurs reprises des forces pour tenter de stabiliser cette région et ce pays.

Aujourd’hui, je ne veux pas dire que ce pays n’existe plus parce que le Liban et sa population sont là, et que le mot « Libanais » parle aux gens qui habitent ce pays, mais il nous faut admettre que la cohésion nationale, l’identité nationale, la capacité à surmonter les logiques communautaires et ainsi pour les Libanais à se sentir véritablement solidaires, y sont très difficiles ; c’est un peu « chacun pour soi ».

Malheureusement, dans ce Moyen-Orient, il y a deux types de pays. Des pays qui ont réussi à maintenir, souvent de force, une identité nationale malgré la multiculturalité issue d’histoires millénaires. Ces pays qui ont des Etats forts aptes à déployer une stratégie sont la Turquie, l’Iran, Israël et un peu différemment l’Arabie Saoudite, depuis que Mohamed Ben Salman y a pris le pouvoir. Il faut reconnaître que celui-ci a réussi, même si cela reste fragile, à faire de ce pays une puissance régionale. On peut objecter que ces Etats ne sont pas des démocraties, en revanche ce sont des pays « qui tiennent ». Ces pays sont des acteurs régionaux qui ont une stratégie, une capacité à peser, qui défendent et mènent leur géopolitique dans la région.

Mais on trouve également au Moyen-Orient des États dans lesquels le pouvoir est tellement faible, avec une population tellement disparate qu’il n’y a plus d’unité nationale.

Le Liban et la Syrie font partie de ces pays, et c’est toute ambition du président syrien Al-Shara de changer cette situation. Il ne le fera certainement pas de façon démocratique, mais son ambition est de recréer un État fort, dans un pays disloqué par plus de dix années de guerre civile et qui sort d’une dictature sanglante. On pense également à l’Irak, à la Jordanie où le pouvoir existe mais en même temps extrêmement faible avec une population très partagée, et enfin au Yémen… Il y a dans cette région un véritable chaudron et des puissances qui y jouent leur jeu. Le mot « jouer » est bien sûr inadapté, mais ces puissances mènent des actions géopolitiques de rapport de force afin de déterminer qui établira son ascendant. Aujourd’hui on voit que la Turquie tire son épingle du jeu et devient un acteur de plus en plus significatif sur le plan régional. En face nous avons des pays qui sont disloqués, où l’État y est tellement faible qu’ils constituent un « terrain de jeu » pour les autres. Nous devons réfléchir à ce phénomène, parce que ce type de scénarios se met progressivement en place partout dans le monde : les acteurs et les « terrains de jeu ».

 

La coopération entre France et Liban se poursuit après la rencontre entre E. Macron et N. Salam en avril

Alain Boinet. Dans ce conflit au Moyen-Orient, qui va redistribuer les cartes entre les acteurs, quel rôle la France et l’Union européenne peuvent-elle jouer ? Et quelle leçon doit-on en tirer ?

Pascal Ausseur. La France et l’Europe sont en l’espèce pris à revers. Nous avons l’impression que nos chefs d’État et nos populations sont un peu stupéfaites. C’est la conséquence du défi intellectuel que j’évoquais précédemment. Ce monde que nous voyons n’est pas le nôtre, pas celui sur lequel nous voulions aller. Peut-être avons-nous une part de responsabilité, dans l’arrivée de ce monde-là. Peut-être n’avons-nous pas vu venir les choses ou n’avons-nous pas voulu les voir. Nous n’avons pas fait les efforts qu’il fallait pour tenter de stabiliser l’ancien monde. Il est trop tard pour regretter. Nous sommes maintenant confrontés à cette situation.

Pour l’instant, l’Europe a de l’argent et sa stratégie consiste à payer. Mais nous voyons bien que l’argent ne règle pas tout. Regardez ce qui s’est passé à Gaza. Cela fait des décennies que l’Europe injecte des milliards d’euros et cela ne suffit pas, parce que l’argent ne règle pas tous les problèmes. L’identité nationale, l’accès à la reconnaissance des Palestiniens ne sont pas des choses qu’on achète. Ce n’est pas simplement en mettant des milliards d’euros que l’on remplace le besoin des populations à la reconnaissance politique, géopolitique et internationale. Prenez les Kurdes, qui sont toujours les « dindons de la farce » des rapports de force au Moyen-Orient. Et nous pourrions multiplier les comparaisons. L’Europe a donc encore de l’argent, même si nous en avons de moins en moins parce que nous nous appauvrissons chaque année un peu plus. Le carnet de chèque n’est qu’un outil dénué de stratégie ; cela ne marche pas et personne ne nous écoute.

Il nous faut donc une vision cohérente qui tienne compte de notre stratégie et de celles des autres. Il ne s’agit pas d’une vision abstraite du type : « j’aimerais bien que le monde soit gentil, pacifié… ». Il faut nous demander : « quels sont les enjeux ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? Et qu’est-ce que je suis prêt à faire comme effort ? ». Il s’agit de mettre de l’argent, mais aussi du crédit politique, de prendre le risque de fâcher des Etats et des populations et d’assumer des conséquences, éventuellement douloureuses, pour notre population et pour nos armées ; ce sont de vrais efforts. Ainsi nous ne pouvons pas avoir des avis sur tout et vouloir intervenir dans les affaires du monde entier sans nous demander « Qu’est-ce qui est important pour nous ? ». Pourquoi la France était-elle un auparavant acteur important au Moyen-Orient ? Parce que la France avait alors une stratégie, une politique internationale et qu’elle s’était donnée les moyens de sa politique. Cela veut dire qu’elle avait accepté de payer ses choix en assumant les coûts financier, militaire – quelquefois de la vie de ses soldats – et politique.

Porte-avions le Charles de Gaulle en 2022

À vouloir toujours ménager la chèvre et le chou, faire des efforts sans en faire, intervenir et vouloir peser mais sans que cela nous coûte quoi que ce soit, les gens se rendent compte que vous ne comptez pas. C’est vrai pour la France mais encore plus pour l’Europe, parce que la France a toujours été un des pays d’Europe qui était le plus intéressé par notre voisinage au Moyen-Orient et en Afrique. La France a été historiquement plus impliquée là-bas que d’autres et elle y a fait beaucoup d’efforts. Mais aujourd’hui, on se rend compte qu’il n’y a plus d’adéquation entre ce que nous voulons, ce que nous pouvons, et l’effort que nous sommes prêts à faire. Alors pourtant que le monde qui est devant nous n’est pas nécessairement un monde sombre.

Bien sûr, j’ai conscience que ce sera un monde beaucoup plus secoué, rugueux, avec des rapports de force, etc. Ce ne sera pas un monde de « bisounours », mais pas nécessairement un monde catastrophique non plus. Si nous prenons les bonnes décisions, et si nous acceptons de faire les efforts, d’avoir le courage de mener nos politiques en conséquence, avec une cohérence entre ce que nous disons, ce que nous faisons et ce que nous acceptons de prendre en charge, nous pouvons mettre en place une organisation beaucoup plus pérenne, sereine et peut-être pacifiée, où les gens seraient certes dans une situation un peu moins confortable mais beaucoup plus soutenable.

Je pense que nous pourrions même y être beaucoup plus heureux parce qu’il y a quand même un paradoxe à souligner : Le monde que nous quittons est un monde de confort. Jamais les Français, les Européens ou même les Homo sapiens n’ont connu un tel confort. Ni nos parents, nos grands-parents et arrière-grands-parents – et on peut remonter plus loin dans l’histoire – ni personne n’a connu cet état de confort. Pourtant, quand nous faisons des sondages et regardons les indicateurs, on ne peut pas dire que les Français et les Européens soient beaucoup plus heureux aujourd’hui que ne l’étaient leurs parents, leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents. Le taux de suicide n’a jamais été aussi haut, la France est devenue un important pays consommateur de drogue, par la jeunesse essentiellement. Ce ne sont pas des indicateurs positifs de santé ni de bien-être. En Europe, nous avons une démographie catastrophique, ce qui indique que les gens ne se projettent pas dans l’avenir. Or, une fois encore, la vie n’y a jamais été aussi confortable qu’aujourd’hui. Cela doit nous faire réfléchir sur le modèle que nous avons mis en place. C’est un modèle très confortable, tout le monde en a conscience, mais ce n’est peut-être pas le modèle, le plus porteur de bonheur pour les individus comme pour les communautés, de mon point de vue.

 

Alain Boinet. Le premier ministre libanais a notamment demandé, lors de sa venue à Paris, une aide humanitaire de 500 millions d’euros pour les six mois à venir. Dans le même temps, l’Aide publique au développement des pays développés chute brutalement, non seulement du fait de l’administration Trump depuis un an, mais également du fait des plus gros contributeurs : la France, l’Allemagne, l’Angleterre, le Japon et 24 pays sur 36 au sein du Comité d’aide au développement de l’OCDE. Ne pensez-vous pas que cette chute de l’aide internationale dans le contexte géopolitique conflictuel actuel aura pour conséquence, au-delà de l’abandon et de la souffrance des populations, de générer d’autres tensions, des déplacements de populations qui fuient la guerre, mais aussi de la pauvreté – les deux se combinent souvent – des mouvements migratoires qui s’amplifieront, la déstabilisation de ces pays et peut-être de leurs voisins, voire de générer une radicalisation du désespoir dans certaines populations ? Et que dire d’ailleurs de Gaza et de la Cisjordanie ?

Pascal Ausseur. Pour moi, Gaza et la Cisjordanie sont d’abord des problèmes politiques. Quand on est dans une détresse humanitaire après une guerre effroyable, il faut bien sûr beaucoup d’aide humanitaire. Mais au départ, il s’agit d’abord d’un problème politique : quelle place pour le peuple palestinien au Proche-Orient ?

Sur la question du développement, vous avez parfaitement raison, mais je voudrais apporter une réflexion un peu nuancée. D’abord il y a la question de la perception. Il y a toujours eu des pauvres et des riches depuis que l’humanité existe, mais aujourd’hui, nous avons les appareils numériques : même dans les pays très pauvres, les gens savent donc comment vivent les gens des pays très riches. C’est une machine à créer du ressentiment. Même si nous admettions que le problème alimentaire n’est pas encore d’une urgence absolue, quand les populations là-bas ont des conditions de vie, de travail et de santé basiques et rudimentaires, voire en dessous du seuil acceptable et rendant leur vie très difficile, et que ces populations grâce à Internet réalisent qu’il y a par exemple des pédicures pour chiens dans les pays européens, cela crée un énorme ressentiment. Nous devons en prendre conscience et en prendre acte.

Cette différence de richesse entre les pays est le fruit de l’histoire, du développement, et de choix… Mais quelle que soit sa cause, il ne s’agit pas de culpabiliser les uns au détriment des autres, mais de reconnaître que celle-ci est créatrice de tensions, dans un monde de plus en plus interconnecté, où l’accès à l’information, la connaissance, est de plus en plus répandu et puissant. Cette tension peut de surcroît être instrumentalisée. Dans un monde où la géopolitique et les rapports de force reviennent avec brutalité, de la part de Etats qui veulent prendre l’ascendant les uns sur les autres, jouer sur la tension d’une population pour affaiblir votre adversaire n’est pas très éthique, mais c’est de bonne guerre. Nous sommes dans un monde où le droit international, la morale partagée et universelle, volent en éclat chaque jour un peu plus. Cela renforce évidemment les tensions. De ce point de vue, il y a un énorme sujet sur comment faire pour atténuer la « différence de potentiel » entre deux pôles d’un « condensateur » qui est relativement étroit et qui s’appelle la Méditerranée – avec tout ce que vous avez évoqué comme possibilité d’expression de cette tension, que ce soit terrorisme, violence, migration, guerre… et que nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte.

Ensuite, il y a l’aide au développement. Il faut quand même regarder son impact depuis plusieurs décennies. Cette aide a eu beaucoup d’effets positifs mais ceux-ci n’ont jamais été proportionnels à l’investissement financier engagé. Très souvent, on associait l’aide au développement à une occidentalisation des récipiendaires, comme une façon de dire aux populations concernées : « nous vous donnons de l’argent, mais en retour vous devez adapter progressivement votre société pour que celle-ci devienne de plus en plus européenne ». Nous voyons les limites de cette conception, et cela nous revient d’ailleurs en boomerang, avec des gens qui nous disent « Nous, on ne le veut pas et on ne le fera pas », voire « Nous avons décidé de nous éloigner de plus en plus explicitement de votre modèle ». La façon dont nous dépensons l’argent, dont nous pilotons cette aide au développement doit être repensée. Elle était cohérente dans un monde qui se voyait en convergence inéluctable vers le modèle européen. Je ne dis pas du tout que les responsables en charge de l’aide au développement jusqu’à récemment commettaient des aberrations. Ils étaient en cohérence avec le logiciel que nous avions tous. Aujourd’hui, ce logiciel est caduc de façon structurelle. Nous ne reviendrons pas en arrière. Il va donc falloir que nous repensions les inégalités régionales ou sociales, en matière de richesse et de développement entre les pays, dans un monde qui diverge. Je pense que nous sommes encore très loin de cela. Nous n’avons pas encore tiré jusqu’au bout les « fils » intellectuels de la réalité que nous vivons actuellement dans ce domaine.

 

Alain Boinet. Merci pour cette réflexion autour d’enjeux absolument considérables que les humanitaires vivent dans des dizaines de pays à travers le monde depuis très longtemps, avec des crises qui s’enlisent et durent 20, 30 ou 40 ans, et qui peuvent dégénérer puis créer des zones de non-droit, d’abandon et de souffrance, comme on le voit en Haïti, dans les pays du Sahel, au Soudan.

Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RS Med) 2025 à Toulon

Tout à l’heure, vous avez parlé des changements à venir de la Fondation Méditerranée d’Études Stratégiques. Est-ce que, avant de conclure, vous souhaitez développer un peu, préciser ce redéploiement, ses raisons, ainsi que ce que vous en attendez ? Est-ce que vous resterez toujours concentré sur le monde méditerranéen et son environnement, tout en élargissant bien au-delà ?

Pascal Ausseur. Oui. La FMES est à Toulon. Nous sommes au bord de la Méditerranée depuis maintenant 36 ans. Donc, bien sûr, nous parlons d’où nous sommes. Je crois que la période qui vient est un retour de la géographie. Nous avions oublié la géographie dans un monde mondialisé : le monde était plat. Un journaliste américain, Thomas Friedman, avait publié un livre qui s’appelle « The World is Flat » dans les années 90, lequel avait fait un tabac, en disant que dans un monde mondialisé, il n’y a plus de frontières, de montagnes, de mers…  Il n’y a plus qu’un seul monde dans lequel tout le monde fait du business indifféremment les uns avec les autres, et nous-mêmes devenons ainsi interchangeables : le problème d’identité n’existe plus, le problème de nationalité n’existe plus, les États n’existent plus. Aujourd’hui, le monde n’est plus plat. C’est le retour de la géographie.

À la FMES, notre angle de vue est donc méditerranéen. Mais la Méditerranée est un point d’application de nouvelles règles du jeu, des nouvelles forces structurelles qui sont à l’œuvre, et touchent le monde entier. Nous sommes 8 milliards d’êtres humains. Quand je suis né, nous étions 3 milliards. En l’espace d’une vie d’homme, nous sommes donc passés de 3 à 8 milliards. Évidemment, le monde n’est pas le même. Cette fragmentation du monde est une réalité structurelle qui va toucher tout le XXIe siècle et peut-être même au-delà. Nous vivons la fin d’une parenthèse qui a commencé au début de l’ère industrielle, il y a 200 ans. Il faut imaginer quand même que nous sommes en train de changer totalement de monde.

Ce qui intéresse la FMES est d’analyser tout cela dans tous ces champs politiques, géopolitiques, économiques, financiers et militaires, parce que c’est aussi le retour d’une violence qui s’est complètement démocratisée.  C’est d’ailleurs un peu de notre fait, parce que nous avons exporté et diffusé les technologies dans le monde entier, dans un monde où ce n’était pas très grave puisqu’il devait se pacifier mécaniquement par le commerce.

Mais nous voyons bien ce qu’il en est. Ce retour de la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complètement oublié : la vulnérabilité. Les Français sont vulnérables, les Européens le sont, tout le monde est vulnérable et a la capacité de faire très mal à l’autre. Les Houthis, qui ne sont même pas un État, sont capables d’infliger des dégâts considérables à des pays beaucoup plus riches qu’eux et à leurs populations. Cela a un impact sur l’économie de milliards d’êtres humains. Ne croyons pas que nous sommes sur la Lune, loin de tout cela, et que nous pourrons regarder cela comme un laboratoire dont nous serions les observateurs extérieurs. Nous sommes au milieu de ce chaudron et nous sommes perçus par une très grande partie de la population mondiale comme nantis, repus, oisifs. Ce sont des mots qu’employait Xi Jinping il y a quelques années en parlant des Européens. Nous avons quand même de ce point de vue une « petite tête de bouc émissaire ». Assez facilement, les gens vont arriver à un consensus global pour dire que si quelqu’un doit perdre, ce seront les Européens. Ce n’est pas très agréable, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il y a un choc intellectuel. Il faut d’abord comprendre ce qui est en train de se passer.

Quand le monde était dans une sorte de course mécanique vers la croissance, l’européanisation des mœurs, la pacification, l’économie, on pouvait se permettre de ne pas penser, regarder des films à la télévision et ne plus réfléchir. Quand le monde se durcit, il faut être intelligent. Marc Bloch, qui va bientôt être au Panthéon, qui était un grand historien de l’entre-deux-guerres et qui a été fusillé par les Allemands après la défaite de juin 1940, a écrit un livre juste avant de mourir qui s’appelle « L’étrange défaite ». Pourquoi la France, qui était une grande puissance européenne, a perdu en un mois alors que personne ne l’imaginait, face à l’Allemagne qui n’était pas si puissante vis-à-vis d’elle ? Si vous lisez ce livre qui est absolument remarquable, l’idée-force est que nous avons perdu la guerre parce que nous n’avons pas compris ce qui se passait. Le vrai risque aujourd’hui est que les Français, les Européens et d’autres ne comprennent pas ce qui se passe et se disent « c’est un mauvais moment, on va faire le gros dos et après on va retrouver le cours des choses ». Nous avons vu venir la rupture climatique et démographique mais pas les ruptures politiques, géopolitiques, sociétales, militaires, conflictuelles… L’ancien système est en permanence en train de craquer sous nos pieds et nos yeux. Il y a donc là un défi intellectuel afin de comprendre ce qui est en train de se passer.

L’étrange défaite par Marc Bloch aux éditions Folio Histoire

À la FMES, nous ne sommes pas plus intelligents que les autres. Simplement, nous passons nos journées à réfléchir avec des gens d’horizons totalement différents – beaucoup de pays du Sud, des pays européens mais aussi d’ailleurs. Nous croisons les regards sans porter de jugement sur les perceptions des autres. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, mais nous essayons d’être collectivement plus intelligents pour comprendre et mettre des mots et des concepts sur ce qui se passe. La deuxième étape est de comprendre que nous sommes vulnérables et que nous risquons de souffrir de façon inutile si nous ne prenons pas les bonnes décisions. Enfin, il s’agit d’essayer de faire des recommandations. Mais là, je fais confiance à l’esprit et au génie humain. De plus, la culture européenne est une culture du débat démocratique. C’est là qu’a été inventée la démocratie, le débat contradictoire, la rationalité, l’identification des voies, l’acceptation de l’échec, le fait de dire « je me suis peut-être trompé, donc je vais essayer autre chose ». Je suis donc assez confiant sur notre capacité à surmonter, rebondir et même créer un monde beaucoup plus pérenne, durable et harmonieux que celui dont nous avons hérité. Je pense que nous en avons tout à fait la possibilité si nous nous mettons au travail. Et pour cela, il faut comprendre ce qui se passe, d’où le travail d’un think tank.



Pascal Ausseur

L’amiral (2s) Pascal Ausseur a assumé des responsabilités opérationnelles dans les forces navales et dans le domaine politico-militaire, notamment au sein du cabinet militaire d’Hervé Morin et comme chef du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian. Il est directeur général de la FMES (Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques).

 


Découvrez les autres articles de cette édition :

Entretien avec Manuel Patrouillard, Directeur général de la Fédération Handicap International

© S. Rae / HI – Vanno Leap, orthoprothésiste de HI, fabrique la nouvelle prothèse de Sreyka. Sreyka Pov, 14 ans, reçoit une nouvelle prothèse à Kampong Cham. Depuis six ans, Sreyka se rend régulièrement au centre de réadaptation communautaire de Kampong Cham. Comme elle grandit vite, les équipes de HI lui fabriquent régulièrement une nouvelle prothèse.

Alain Boinet. Bonjour Manuel Patrouillard et merci pour cet entretien sur l’action de Handicap International – Humanity and Inclusion. Vous avez lancé le 4 avril dernier une campagne intitulée « The Nobel Peace. Réparer la paix, ensemble ». Pourquoi lancer cette campagne maintenant et qu’en attendez-vous ?

Manuel Patrouillard. Bonjour et merci de me recevoir. Nous attendons beaucoup de cette campagne, car le Traité d’Ottawa est aujourd’hui attaqué de toutes parts. Il l’est par des États qui, historiquement, n’y avaient jamais adhéré, mais aussi – et c’est plus préoccupant – par des États qui l’avaient ratifié.

L’objectif de cette campagne est clair : interpeller les États parties sur leurs obligations et dénoncer les violations du traité. Ce texte demeure un pilier fondamental de la lutte contre des méthodes de guerre profondément dévastatrices qui touchent aujourd’hui à 85 % des civils. Les mines antipersonnel sont des armes lâches, et notre responsabilité est d’empêcher leur retour sur les terrains de conflits.

Certains des pays qui envisagent de sortir du traité – la Pologne, la Finlande, l’Estonie, la Lituanie ou la Lettonie – sont des démocraties, frontalières de la Russie, qui se préparent à une menace qu’ils jugent réelle à la lumière de la situation en Ukraine. D’autres États du flanc Est de l’Europe pourraient suivre si cette menace devait s’intensifier. Or, les mines antipersonnel ne peuvent pas faire partie de la réponse à cette menace.

 

Alain Boinet. Comment pouvez-vous faire dans ce contexte, développer votre campagne, argumenter auprès des opinions publiques de ces pays ?

Manuel Patrouillard. La première question est évidemment militaire : quelle est l’utilité réelle de ces armes ? Les faits sont établis depuis longtemps : leur efficacité militaire est extrêmement limitée. Un champ de mines ne bloque pas l’avancée d’une armée ; il peut être contourné et, lorsqu’il la freine, ce n’est que pour un temps très court.

Ces armes relèvent davantage d’une logique de redondance militaire, qui est catastrophique d’un point de vue humanitaire : 85 % des victimes sont des civils, et 40 % sont des enfants.

La question est donc aussi morale. À quoi sert une arme qui tue ou mutile massivement des civils et très peu de combattants ? Il existe d’autres moyens de défendre un territoire sans recourir à des dispositifs qui produisent des conséquences humaines et économiques dramatiques sur le long terme.

Les démocraties peuvent parfois céder à la simplification et au discours facile. Remettre en cause le consensus international sur l’interdiction des mines antipersonnel n’est pas anodin : cela comporte une portée symbolique extrêmement forte, y compris sur la qualité et la robustesse démocratique des États concernés.

Protéger les civils, ce n’est pas poser des mines qui resteront actives pendant des décennies, voire des siècles, qui exploseront dans les mains d’enfants et entraveront durablement le développement économique. Ce qui est présenté comme une réponse de court terme crée en réalité un problème humanitaire majeur à long terme. C’est en ce sens que nous parlons d’armes des lâches.

© K. Nateel / HI – Ahmed (prénom fictif), âgé de 13 ans, vit avec sa famille dans un camp de déplacés du sud de la bande de Gaza. En janvier 2024, alors qu’il jouait près de chez lui, à Rafah, il a remarqué un objet étrange au sol. Lorsqu’il s’en est approché, l’objet a explosé. Il a été amputé de plusieurs doigts de la main gauche. Ici en séance de rééducation avec un kinésithérapeute de HI pour sa main.

Alain Boinet. À la suite des décisions de l’administration Trump en janvier 2025 de supprimer l’USAID et de couper de manière drastique ses financements, après la baisse concomitante de l’Aide publique au développement de 26 pays sur 34 membres du Comité d’Aide au Développement de l’OCDE, quelles sont les conséquences pour Handicap International – Humanity and Inclusion, son organisation et ses programmes ?

Manuel Patrouillard. Les conséquences sont massives. Les coupes budgétaires américaines n’ont pas seulement affecté les financements directs des États-Unis, mais aussi une partie des fonds des Nations unies qui en dépendaient.

Ces réductions s’inscrivent dans un mouvement plus large de baisse des financements publics, amorcé dès 2024. Pour Handicap International, cela représente une perte d’environ la moitié de ses financements publics, soit près de 40 % de ses ressources totales.

Cette situation nous a déjà contraints à réduire nos effectifs d’environ 20 %, et cette dynamique de réduction se poursuit. Il est encore difficile d’en mesurer l’ampleur finale, même si nous gardons l’espoir de nouveaux développements avec certains bailleurs. Concrètement, cette crise se traduit par des fermetures de programmes et de pays d’intervention, un mouvement déjà engagé et qui pourrait s’accentuer si la baisse des financements se confirme.

 

Alain Boinet. Face à cette situation à la fois nouvelle, brutale et rapide, comment gérez-vous de facto la décroissance ? Vers quel modèle alternatif vous dirigez-vous et comment adaptez-vous votre communication à ce nouveau contexte ?

Manuel Patrouillard. Dès 2024 et début 2025, nous avions travaillé sur une stratégie à cinq ans pour la période 2026‑2030. Elle anticipait déjà une contraction des financements, mais pas l’ampleur de la crise actuelle. Cela dit, plusieurs orientations engagées à l’époque se révèlent aujourd’hui pertinentes et doivent être accélérées.

La première concerne la régionalisation. Nous avons fait le choix de consolider cinq grandes régions d’intervention dans le monde afin de mutualiser les compétences et les fonctions support. L’objectif n’est pas d’empiler des niveaux organisationnels, mais au contraire de rationaliser, avec une seule direction financière, RH et opérationnelle par région. Cette structuration rend la baisse des financements plus soutenable et nous permet de préserver l’impact sur le terrain.

Le deuxième axe consiste à renforcer notre ADN. Handicap International est reconnu pour trois champs majeurs : l’inclusion des personnes handicapées, la réadaptation physique et fonctionnelle, et le déminage humanitaire. Même si l’inclusion est aujourd’hui contestée par certaines idéologies, elle reste au cœur de l’attente de la majorité des bailleurs. Nous continuerons donc à la porter pleinement, tout comme la réadaptation – notamment dans les contextes d’urgence – et le déminage, qui demeure tragiquement d’actualité.

© T. Nicholson / HI – Les formateurs en déminage de HI organisent une session de sensibilisation aux risques liés aux munitions non explosées (EORE) à destination des communautés locales dans les zones où ils mènent des opérations de déminage et neutralisation des munitions non explosées à Al Meriaaya, dans la province de Deir ez-Zor, en Syrie.

Enfin, nous développons le Mouvement HI, un réseau d’organisations engagées pour l’inclusion à l’échelle mondiale. Ce mouvement permettra le partage de compétences, d’outils et de formations, ainsi que la construction de consortiums. Pensé avant la crise, il prend aujourd’hui tout son sens et sera accéléré. Ces trois axes illustrent l’évolution rapide de notre modèle, à la mesure des défis actuels.

 

Alain Boinet. Dans un entretien en mars 2025 avec Chroniques Philanthropiques, vous vous demandiez si l’humanitaire était à la fin d’un cycle ou si ce n’était pas plutôt la fin d’un modèle. Un an après, quelle est votre opinion à ce propos, au-delà de HI et concernant l’ensemble de l’écosystème humanitaire ?

Manuel Patrouillard. Je pense clairement que nous sommes à la fin d’un modèle. Les besoins humanitaires n’ont jamais été aussi élevés, et la diversité des acteurs reste indispensable. Mais il faut reconnaître une réalité incontournable : les financements sont en régression historique, effet ciseau intenable quand conjugué à l’explosion des besoins.

La remise en cause du droit international humanitaire aggrave encore cette situation. La protection dont bénéficiaient les humanitaires s’érode dramatiquement ; à Gaza, nous avons perdu plusieurs collaborateurs et leurs familles. Nous sommes devenus des cibles.

À cela s’ajoutent les difficultés d’accès, les blocages administratifs et des restrictions toujours plus complexes depuis vingt‑cinq ans. Il nous faut donc repenser en profondeur nos modalités d’intervention, nos modèles opérationnels et notre rapport à l’accès humanitaire. Les transformations que j’ai évoquées pour HI s’inscrivent pleinement dans cette réflexion globale.

 

Alain Boinet. Dans ce nouveau contexte géopolitique et humanitaire, fixez-vous des lignes rouges quant aux conditions de financement des ONG comme HI par les bailleurs institutionnels et les États-Unis entre autres ?

Manuel Patrouillard. Handicap International s’est toujours fixé des lignes rouges pour préserver notre indépendance et notre impartialité. C’est précisément pour cela que nous avons créé l’Institut HI pour l’éthique opérationnelle. Depuis plus de dix ans, il nous accompagne dans l’analyse de chacune de nos sources de financement à travers une grille de lecture éthique rigoureuse : capacité à accepter ces fonds, conditions associées, partenariats éventuels, relations avec les parties prenantes aux conflits.

Tout ce que nous faisons chez HI en matière de financement, d’accès et de partenariats passe par ce filtre éthique. Avec l’évolution récente des financements américains et le renforcement de la Mexico City Policy, qui contraint très fortement les organisations comme la nôtre, nous ne sommes plus en capacité d’accepter les financements américains. En réalité, nous les avons déjà perdus à l’arrivée de la nouvelle administration, et il est très peu probable que nous puissions les récupérer à court ou moyen terme.

 

Alain Boinet. Certains évoquent la mise en cause concomitante de l’action humanitaire à la fois par une critique qualifiée de populiste mais également par une critique dite décoloniale. Qu’en pensez-vous ? Comment concilier des valeurs universelles, identitaires et plus localisées avec l’action humanitaire et la localisation ?

Manuel Patrouillard. Je considère que lorsque l’on est attaqué par les extrêmes des deux côtés, c’est plutôt un bon signe. Cela signifie que nous avons trouvé une ligne de crête – certes inconfortable, mais juste. Être sur une ligne de crête expose davantage aux tirs croisés, et ce n’est malheureusement pas une image. Pourquoi sommes‑nous attaqués ? Probablement parce que nous dérangeons les autocrates de tout bord.

La société civile fonctionne de manière ouverte : elle part des besoins, dialogue avec les gouvernements, les ministères, les communautés. C’est ainsi que l’on construit une solidarité internationale efficace, en trouvant le bon équilibre entre ce qui doit être fait localement et ce qui doit être apporté de l’extérieur, que ce soit en expertise, en outils ou en systèmes.

Handicap International a, dès l’origine, cherché à agir de cette manière, même si, comme tout acteur international, nous avons aussi appris en chemin et fait évoluer nos pratiques. Aux débuts, à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, nous produisions des prothèses avec et par les personnes handicapées elles‑mêmes, à partir de matériaux simples. Depuis, nous avons renforcé ce qui va dans le sens d’une approche plus localisée, notamment via un dialogue plus structuré avec les communautés, et des partenariats avec les organisations locales et les autorités nationales plus équilibrés et pensés à plus long terme.

La solidarité internationale et la collaboration dans une humanité universelle ne pourront jamais être remises en cause dans la durée, même par ceux qui prônent le repli. Le monde est globalisé : si nous ne traitons pas collectivement les problèmes globaux, ce sont eux qui finiront par s’imposer à nous. HI a démontré la pertinence de son modèle. Il évoluera, mais il restera fondé sur le partenariat avec les États et les communautés, en mettant toujours le bénéficiaire au centre, dans une réponse humaine et digne.

Alain Boinet. Puisque vous venez d’en parler, je peux témoigner du travail extraordinaire et d’Handicap International en 1982, le long de la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, où beaucoup de Khmer fuyaient le régime Khmer Rouge puis l’invasion vietnamienne et sautaient sur des mines. Et je me souviens être allé à Khao-I-Dang, Nong Chan, Nong Samet et au massif de Dângrêk, avoir vu le travail d’HI pour appareiller de manière remarquable les personnes qui avaient sauté sur ces mines, puisque ces personnes pouvaient elles-mêmes, bricoler leurs prothèses afin qu’elles s’adaptent au mieux à l’usage qu’elles en avaient. C’est une action absolument exceptionnelle et qui demeure toujours d’une actualité indispensable.

Manuel Patrouillard. Merci de l’avoir dit bien mieux que moi – et surtout d’en avoir été un témoin direct. Je suis arrivé après cette période, mais ce récit incarne profondément l’esprit de Handicap International. C’est un esprit fondé sur la frugalité, l’innovation utile, l’ancrage communautaire et la capacité à faire beaucoup avec peu, sans jamais perdre de vue l’essentiel.

Alain Boinet. Pour revenir là-dessus, j’ai aussi le souvenir de jeunes mères qui avaient perdu une jambe au-dessus ou en dessous du genou, ce qui est assez différent, et qui avaient des sourires, qui étaient plein de joie de vivre parce qu’elles avaient retrouvé l’usage de leurs jambes grâce à ces prothèses. On n’imagine pas, quand on est bien portant, la différence que cela peut faire dans l’existence.

Manuel Patrouillard. Quand nous parlons de « remettre sur pied », c’est littéralement cela : remettre debout, standing tall. Il s’agit autant de mobilité que de dignité. Il s’agit de donner la possibilité aux personnes handicapées d’une vie normale : travailler, aller à l’école, cultiver un champ, fonder une famille. « Vivre debout » a longtemps été le slogan de notre organisation, et il reste profondément juste.

L’appareillage est bien sûr essentiel, mais au‑delà, c’est une vision de la dignité humaine. Il s’agit de rendre à ces personnes ce que les mines antipersonnel – ces armes lâches – ont voulu leur voler : une vie autonome, digne et pleine.

© T. Nicholson / HI – Les experts en déminage de HI mènent des opérations de déminage et de destruction des munitions non explosées à Deir ez-Zor, en Syrie. Dans le village de Mreieyah, à Deir ez-Zor, en Syrie.

Alain Boinet. Face aux principes d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’indépendance qui guident communément l’action humanitaire des acteurs dans leur diversité – comme vous les citiez tout à l’heure : Famille Croix-Rouge, Agence des Nations Unies, ONG – des voix appellent à une politisation de l’aide humanitaire. Comment comprendre cela et quelles réponses apporter comme organisation humanitaire ?

Manuel Patrouillard. Sur le terrain, la neutralité est une condition absolue de notre capacité à intervenir, à être protégés et à ne pas devenir des cibles. Nous restons profondément attachés à la neutralité, mais aussi à l’impartialité – qui signifie ne fonder nos choix que sur les besoins – et à l’indépendance vis‑à‑vis des États, qui conditionne notre liberté d’action.

Ces principes demeurent inchangés chez Handicap International. Toutefois, ils sont aujourd’hui remis en cause par des idéologies ressorties des tiroirs, qui nous prennent pour cible. Pourquoi ? Parce que nous développons une société civile autonome, ce que précisément les régimes autoritaires cherchent à affaiblir. Parce que nous créons des liens entre les peuples, des échanges transfrontaliers et multiculturels, là où les autocrates veulent isoler les populations.

Face à cela, nous ne pouvons plus rester passifs. Dans nos pays de collecte, lorsque nous faisons l’objet de stigmatisation ou d’instrumentalisation idéologique, nous avons le devoir d’entrer dans l’arène politique – non pas dans un débat partisan, gauche‑droite, qu’il faut absolument éviter – mais dans un débat politique au sens noble. Nous avons des choses à dire sur la réalité de l’aide, sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Nous devons dénoncer ce que nous observons sur le terrain : les crimes de guerre, les politiques inefficaces, les dispositifs dangereux. L’exemple de la Gaza Foundation est tragiquement parlant, ayant généré plus d’un millier de morts dans la distribution alimentaire la plus meurtrière de l’histoire. Dire ce qui ne marche pas n’est pas un choix : c’est une responsabilité. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera à notre place.

Alain Boinet. Mais pour éviter toute incompréhension, j’imagine qu’il s’agit d’une réponse ou d’une argumentation politique humanitaire et non pas d’une argumentation politique idéologique, comme vous le laissiez s’entendre ?

Manuel Patrouillard. Absolument. Il s’agit d’une parole politique humanitaire, pas idéologique. Nous devons éviter les débats nationaux ou idéologiques stériles et constamment ramener le débat à l’essentiel, au sens. Comme le dit l’adage : le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Notre responsabilité est de regarder la lune, et de refuser de nous laisser enfermer dans les pièges tendus par certains idéologues ou futurs autocrates.

 

Alain Boinet. Dans les mois qui viennent, plusieurs événements importants auront lieu comme la Conférence nationale humanitaire (CNH) à Paris le 3 juin prochain, puis le G7 du 15 au 17 juin sous présidence française. N’est-ce pas un moment favorable pour les acteurs humanitaires, dans le contexte que vous venez d’évoquer, pour agir et chercher à influer sur les décisions qui seront prises ou qui pourraient être prises ?

Manuel Patrouillard. Nous devons évidemment maintenir un dialogue constant avec l’État français et continuer à renforcer notre capacité d’influence, même si nous savons combien les gouvernements sont aujourd’hui contraints par des agendas complexes. Mais c’est précisément dans cette période de tensions géopolitiques et de baisse brutale des financements que la parole humanitaire doit peser : quand les budgets se contractent, chaque arbitrage a des conséquences immédiates sur l’accès aux soins, la protection et la survie des civils.

Mais notre rôle est aussi de redonner le Nord. Cela signifie rappeler sans relâche ce qui doit rester non négociable : le respect du droit international humanitaire, la protection des civils, et un accès humanitaire impartial et sans entrave. Cela signifie aussi protéger celles et ceux qui portent l’assistance : les travailleurs humanitaires ne doivent jamais devenir des cibles, et les attaques contre eux doivent être prévenues, documentées et sanctionnées.

©HI – Discours de Manuel Patrouillard lors de la Cérémonie au Château de Dublin le 18 novembre 2022 en hommage aux civils victimes des conflits contemporains et des bombardements. A gauche Izumi Nakamitsu, Secrétaire général adjoint des Nations unies et Haut représentant pour les affaires de désarmement.

En ce sens, la France devrait rejoindre des pays comme l’Espagne, qui assument aujourd’hui une position claire et cohérente face aux dérives de gouvernements guerriers et aux violations du droit international. Nommer les choses, assumer les conséquences, expliquer clairement aux citoyens ce qui est juste et ce qui ne l’est pas : c’est indispensable.

On ne peut pas entretenir le double langage. Ce qui est vrai en Ukraine ne peut pas être faux à Gaza. On ne peut pas entretenir le double langage. Ce qui est vrai en Ukraine ne peut pas être faux à Gaza. Cela dit, nos attentes ne sont pas les mêmes selon les enceintes. La Conférence nationale humanitaire est l’occasion pour la France de rendre crédible une ambition humanitaire, de dire clairement ce qu’elle défend : le droit, l’accès, les partenariats sans esquiver la question des moyens.

Le G7, lui, est un cadre où les marges de manœuvre sont très limitées dans le contexte actuel. Espérons que ses membres montrent suffisamment de détermination pour rappeler collectivement le respect du droit international humanitaire, exiger un accès humanitaire impartial, sûr et sans entrave, et faire de la protection des personnels humanitaires une priorité opérationnelle.

 

Alain Boinet. Merci pour cet entretien. Comment souhaitez-vous conclure ?

Manuel Patrouillard. Nous sommes à un moment de bascule profond, de changement de modèle. Au fil des années passées dans le secteur humanitaire, plusieurs constats s’imposent à moi.

D’abord, la fragmentation excessive des acteurs internationaux doit être questionnée. La diversité de la société civile est une richesse, mais la multiplication des structures lourdes, dupliquées au siège comme sur le terrain, nuit à l’efficacité globale.

Ensuite, la localisation doit être repensée sous l’angle de la responsabilisation. On ne peut pas localiser sans responsabiliser, notamment sur les aspects financiers. Les bailleurs ont ici une responsabilité majeure.

De même, le système onusien doit impérativement se réformer, en particulier sur les questions de frugalité et de valeur ajoutée.

Enfin, nous devons aussi mieux intégrer les capacités d’innovation disponibles, y compris l’intelligence artificielle, où nous restons collectivement trop lents.

Cette remise en cause est nécessaire.

Mais je veux conclure sur une note résolument positive : la société civile est indispensable. Elle fait partie de la solution, à condition de savoir se transformer, parce qu’elle bénéficie d’une acceptation locale souvent plus forte, et parce qu’elle reste la plus à même de mobiliser et de déployer des ressources de manière frugale et efficace.



Manuel Patrouillard, Directeur Général de la Fédération Handicap International.

Originaire de la région Auvergne Rhône Alpes, Manuel Patrouillard poursuit ses études entre Paris, Madrid et Lyon, avant d’intégrer l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC). Une carrière de management s’ouvre alors, marquée par six années en entreprises, suivies par une quinzaine d’années dans le conseil, où il a été amené à diriger d’importantes équipes internationales sur tous les continents à partir de Paris, Lyon et Genève. Début 2013, voulant donner un nouveau sens à sa vie professionnelle, il accepte de prendre la Direction intérimaire d’Aide et Action France et Europe, alors confrontée à des difficultés multiples.

Il y restera un an, le temps d’insuffler une nouvelle dynamique, de recruter et installer le nouveau Directeur. C’est à l’issue de cette mission qu’il prend la direction d’Handicap International en mars 2014 et se consacre depuis à la mise en œuvre d’une stratégie de développement et de transformation pour faire face à l’explosion des besoins humanitaires et l’évolution radicale du secteur de la solidarité internationale. Sous son autorité, Handicap International a plus que doublé son volume terrain tout en régionalisant ses centres de décision et de pilotage, réformant en profondeur son organisation et ses modes de fonctionnement, alignant et revitalisant son réseau composé d’une dizaine d’entités légales dans le monde.

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