Chronique humanitaire et géopolitique : Rwanda, Afghanistan, Arménie-Artsakh

Génocide des tutsis au Rwanda, photos des victimes, mémorial de Gisozi à Kigali.

Ibuka signifie « souviens-toi » en kinyarwanda, la langue des rwandais. Souvenons-nous, il y a 27 ans, le 7 avril 1994, débutait le génocide des tutsis rwandais qui a tué 800.000 d’entre eux sous les coups de machette des Interahamwe, sinistre milice hutu. 

Avant et après ce drame, il y eut beaucoup de développeurs et d’humanitaires au pays des « mille collines ». J’étais sur place en mai 1994 avec Solidarités International du fait du génocide, parce que l’on ne pouvait pas ne pas y aller secourir. Nous ne connaissions pas grand-chose de ce beau pays qui sombrait brutalement en enfer, pas plus que de la politique de la France, de l’ONU et d’autres pays. 

Peu d’humanitaires ont été des témoins directs des massacres et beaucoup ont alors quittés le Rwanda impuissants, tout comme la presque totalité des forces de la Mission des Nations-Unies au Rwanda (MINUAR) au pire moment !  Il y eut cependant quelques organisations et individus exemplaires dont le CICR, le père Blanchard, Marc Vaiter, d’autres encore. Souvenons-nous également de la campagne de MSF d’alors : « On ne soigne pas un génocide avec des médecins » qui reste à méditer. 

Il y a eu alors l’Opération militaire française « Turquoise » sous mandat des Nations-Unis, venu pour « protéger les civils et permettre l’aide humanitaire ». C’est la victoire militaire du Front Patriotique Rwandais tutsis, dirigé par Paul Kagamé, qui mettra un terme à cette guerre-génocide avec un pays fracturé, 800.000 tutsis massacrés, des millions de déplacés et réfugiés, les infrastructures détruites et des prisons pleines. 

Le Rapport de Vincent Duclert et de sa commission de recherche est sans appel. La France a des responsabilités lourdes et accablantes mais n’a pas été complice du génocide. Il évoque « la cécité et l’indigence de l’analyse politique » et l’incapacité intellectuelle et cognitive d’un petit groupe d’hommes déconnectés, de penser la préparation du génocide malgré les alertes au sommet de l’Etat. 

Comme l’a dit justement le Président de la République française, Emmanuel Macron, au Mémorial de Gisozi à Kigali le 27 mai 2021 « Seuls ceux qui ont traversé la nuit peuvent peut-être pardonner, nous faire le don alors de nous pardonner ». Enfin, après 27 ans, est venu la reconnaissance d’une lourde responsabilité politique comme préalable à l’apaisement des mémoires et à toute coopération future. 

Dans cet éditorial, j’aurai pu éviter de parler du génocide tant il y a d’embuches à l’évoquer. Au contraire, c’est à nouveau le moment de se souvenir. Comme beaucoup d’autres humanitaires, je suis venu secourir les rescapés au Rwanda et je me demande si nous avons bien pris alors la mesure du génocide, dans son intention, son organisation et son ampleur. Certes, nous n’étions pour la plupart pas présents sur les lieux des massacres et nous étions alors trop absorbés par la tâche à remplir. 

Familles rwandaises fuyant les combats. Certains mourront en route. ©AFP

J’en ai tiré une leçon simple. La mission des humanitaire est de secourir pour sauver des vies. Mais il n’est pas interdit de chercher à comprendre pourquoi des vies sont fauchées. Au nom du principe d’impartialité, je n’invite pas à faire autre chose que de l’humanitaire alors que nous ne parvenons déjà pas à faire tout ce qu’il faut. 

Mais, être lucide doit nous permettre de ne pas être instrumentalisé et surtout d’être plus proche et utiles aux victimes. Je me souviens que, comme tant d’autres acteurs humanitaires, avec Solidarités International nous avons entre 1994 et 2000 reconstruit et relancé des centres de nutrition à Kibuye, nous avons distribué avec nos camions des centaines de milliers de briques pour reconstruire dispensaires, hôpitaux et autres bâtiments du service public, nous avons évacué des blessés et des enfants perdus à Kibeho, nous avons nourri des centaines de milliers de déplacés à Gikongoro, simplement parce que la souffrance des autres n’est pas supportable et pour tenter de sauver des vies. IBUKA

Afghanistan. 

Encore et toujours, depuis 42 ans, la guerre est le quotidien de plusieurs générations d’afghans depuis que les Soviétiques et les communistes afghans ont enclenché un conflit sans fin. Aujourd’hui, 20 ans après leur intervention, suite à la destruction du Word Trade Center le 11 septembre 2001, les dernières troupes américaines vont quitter l’Afghanistan d’ici le 11 septembre 2021. C’est une page de l’histoire afghane qui se tourne avant qu’une autre ne suive. Elle a déjà commencé. 

Le temps du bilan de ces 20 ans viendra bientôt, mais là aussi il n’est pas inutile de se poser au préalable quelques questions. Car, après la plus longue guerre des Etats-Unis, après 2000 milliards de dollars dépensés, après avoir mobilisé jusqu’à 130.000 soldats de l’OTAN dont 90.000 américain, quel est le bilan, ou en sommes-nous. On est tenté de dire, tout cela pour ça ! 

Des soldats américains rejoints par l’armée nationale afghane lors de l’opération Shir Pacha dans les montagnes de Spira (21.11.2008) ©DAVID FURST / AFP – AFP

Comment avoir pu penser fin 2001, après la retraite des talibans de Kaboul et de Kunduz, que ceux-ci avaient définitivement perdu et disparu. Comment avoir pu croire qu’ils n’avaient pas de base sociale et de soutien dans la population. Il faut n’avoir jamais mis les pieds dans les campagnes du sud ou de l’est afghans pour être aveugle à ce point. 

Là aussi, comme pour le Rwanda, je pourrai éviter ce sujet sensible. Mais là aussi, j’ai trop été le témoin d’erreurs de jugement, d’aveuglement et même de propagande et d’infox, de « fake news » pour ne pas penser que ces erreurs d’analyse ou de parti pris ne sont pas une partie du problème et de l’échec politique à trouver une alternative négociée mettant un terme à une guerre sans fin. 

Il semble clair aujourd’hui que l’erreur originelle est de ne pas avoir invité les Talibans à participer aux Accords de Bonn le 5 décembre 2001, alors que tous les partis et factions afghanes étaient présents et parmi ceux-ci nombre de participants étaient autant sinon plus radicaux que les Talibans eux-mêmes, sans parler de certains chefs de guerre criminels bien connus. Les Accords de Bonn avaient deux objectifs principaux dont la réconciliation entre afghans ! On mesure bien aujourd’hui combien les inviter était au fond central. A l’époque, les Talibans étaient affaiblis et certains d’entre eux auraient pu initier un mouvement de ralliement au processus.

Je dis cela alors que j’ai des amis afghans dans tous les camps en lutte entre eux et parce que cette guerre sans fin, qui désespère tous les amis de l’Afghanistan, est un échec collectif, tant pour les afghans que pour leurs alliés respectifs. Mon propos ici est simplement de rappeler que l’on ne fait pas la paix avec ses amis, mais avec ses ennemis. 

Soldats afghans dans les rues de Kaboul après un attentat. ©Rahmat Gul/AP/SIPA

Je souhaite ici conclure provisoirement en citant Louis Gautier, directeur de la chaire « grands enjeux stratégiques contemporains » de la Sorbonne. « L’échec des opérations extérieures découle toujours d’erreurs d’appréciation sur les finalités politiques de l’action militaire ». Et aussi :  « Si l’intervention ne parvient pas à créer les conditions d’un compromis entre belligérants et s’éternise, l’échec est assuré. Eléments d’une solution, on se retrouve partie du problème. Comme en Irak et en Afghanistan, le retrait des forces étrangères devient alors la clef du règlement négocié ». 

Il n’y a plus qu’à espérer un règlement négocié entre afghans sans oublier tout de même l’autre hypothèse qui est la poursuite de la guerre. Avec quelles conséquences ? Dans tous les cas, les humanitaires doivent se préparer à s’adapter en étant avant tout très proche des populations, de leurs besoins et de leurs attentes, de leur implication et de leur mode de vie. 

Arménie-Artsakh. 

Comment peut-on comprendre les arméniens, si l’on oublie le génocide dont ils ont été victimes pour plus d’un million d’entre eux, il y a plus d’un siècle. Génocide décidé et exécuté par le gouvernement turc de l’époque qui, aujourd’hui encore avec Recep Tayyip Erdogan, continue d’en nier l’existence même. Nier le génocide, n’est-ce pas au fond nier les arméniens et leur pays.  

C’est certainement ce à quoi pensaient les arméniens quand, brusquement, l’Azerbaïdjan a lancé le 27 septembre 2020 une vaste offensive militaire contre le territoire du Haut-Karabagh, appelé aujourd’hui Artsakh, avec le soutien actif des turcs et de djihadistes syriens.  C’est un fait avéré. 

Salle de classe à Stephanakert, Artsakh après un bombardement. ©Alain Boinet

L’Artsakh, c’est ce petit territoire peuplé d’arméniens depuis si longtemps, avec ses monastères du 12e siècle, et qui après avoir été rattaché à l’Arménie en a été détaché par Staline en 1923 pour mieux diviser pour régner. Les décisions territoriales de Staline sont-elles encore force de loi internationale aujourd’hui face à l’histoire et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

Dire cela, ce n’est pas nier les droits des azéris ni les souffrances qu’ils ont aussi endurées. J’en ai personnellement rencontré à Bakou, des paysans chassés de ces terres, et vivant misérablement dans des taudis. C’est juste considérer que l’on ne peut pas aujourd’hui nier un peuple sur un territoire ancestral, malgré les lignes de fracture, comme dans les Balkans. Aujourd’hui, les russes qui ont négocié un cessez-le-feu et un accord temporaire, assurent une paix fragile avec leur force de maintien de la paix.

Alors, cette guerre perdue par les arméniens est-elle vraiment terminée. Rien n’est moins sûr alors que les incidents se multiplient le long de la ligne de démarcation. Rien de moins sûr alors que le président azéri, Ilham Aliev, a déclaré qu’Erevan, la capitale de l’Arménie, le lac Sevan et la province arménienne de Sunik étaient « des terres azerbaidjanaises historiques » ! 

Dans l’immédiat, sur le petit territoire de l’Artsakh ou vivent 150.000 arméniens, encerclés et reliés à l’Arménie par le cordon ombilical de Latchin, l’avenir est tellement incertain.  

Certes, pour les humanitaires, ce n’est pas une urgence comme en Syrie, au Sahel ou en RCA, mais plutôt comme nous l’avons connu en Roumanie après la révolution en 1989 ou encore en Bosnie après la guerre en 1995. 

Infirmières arméniennes en formation à Stephanakert, capitale de l’Artsakh. Beaucoup sont des déplacées de force par les combats. ©Alain Boinet

Il est nécessaire et possible de soutenir les arméniens de l’Artsakh comme nous avons pu le constater sur place: déminage, réhabilitation des handicapés, constructions de maisons pour les familles chassées de leurs villages, éducation, soutien aux hôpitaux.  Cela a commencé, cela doit s’amplifier pour ne pas désespérer de la solidarité avec ceux qui se sentent bien seuls dans leurs montagnes là-bas !  Comme en témoignent Elina, Arminé, Alina, Mariam avec « Les lettres arméniennes de l’Artsakh » que nous publions dans cette édition. 

 

Conclusion provisoire. 

Comme le savent les lectrices et lecteurs de Défis Humanitaires, si l’un de nos objectifs est de promouvoir l’humanitaire, un autre est d’établir les raisons géopolitiques des conflits et les liens avec l’humanitaire et, la dernière, de chercher à identifier les grands défis. Cette chronique humanitaire et géopolitique le montre bien. 

Comme humanitaire, je dis aux humanitaires, préservez vos principes d’humanité, d’impartialité et d’indépendance qui constituent les conditions mêmes d’une aide humanitaire possible dans les conflits. 

Comme observateur de ces conflits et des relations internationale, je crois que pour être proche des populations que l’on secoure, il faut comprendre les racines de ces conflits afin d’être plus lucide, efficace, en sécurité et de ne pas être instrumentalisé. 

Nous avons souvent constaté comment « l’indigence de l’analyse politique » pouvait déclencher ou alimenter le pire. Raison de plus pour l’éviter à notre échelle dans l’action humanitaire. 

Si cet article, comme d’autres dans cette édition, peut vous être utile, il peut surement l’être aussi à vos relations avec lesquelles vous pouvez le partager. 

Si vous souhaitez que Défis Humanitaires poursuive ses publications et les développe, je vous remercie pour le soutien du don que vous pourrez faire sur Hello Asso

Alain Boinet. 

Président de Défis Humanitaires. 

Entretien avec Jean-Pierre Delomier

Pour la commission Humanitaire de Coordination Sud

Conférence Nationale Humanitaire, décembre 2020

Jean-Pierre Delomier est le chef de file de la commission humanitaire de Coordination Sud. Il a plus de 30 ans d’expérience humanitaire à travers le monde. Il est directeur délégué des opérations de Handicap International/Humanité et Inclusion. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet pour Défis Humanitaires Au sein de Coordination Sud, il y a diverses commissions dont la commission humanitaire dont tu es le chef de file. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste, qui en est membre et comment elle fonctionne.

Jean-Pierre Delomier – La Commission humanitaire, dite ComHuma, rassemble l’essentiel des ONG françaises membres de Coordination SUD et menant des activités liées à des contextes de crise (ACF, Care France, Groupe URD, Medair, MDM, Secours Islamique France, ACTED, Alima, Institut Bioforce, La Chaîne de l’Espoir, Première Urgence Internationale, Solidarités International, Triangle Génération Humanitaire, France Volontaires, Handicap International, OXFAM, Secours Catholique-Caritas France, Secours Populaire) ainsi que trois structures bénéficiant du statut d’invité (Crisis Action, Croix-Rouge Française, Médecins Sans Frontières).

Le lien avec le Conseil d’Administration de Coordination Sud est assuré par Thierry Mauricet (PUI et CHD). La ComHuma se réunit en moyenne toutes les six semaines en plénière ; les échanges entre ses membres sont par ailleurs très fréquents que ce soit dans le cadre des chantiers en cours ou des multiples espaces de concertation et de coordination (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères/Centre De Crise et de Soutien – CDCS -, Groupe de Concertation Humanitaire, VOICE, ECHO, Coordination Humanitaire et Développement, Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, Fonds d’Urgence Humanitaire, Groupe de Réflexion Urgence et Post-Crises…). Des représentations de la Commission peuvent donc être orchestrées collectivement pour des participations à des conférences ou des événements externes.

La Commission humanitaire a au moins trois objectifs principaux. Le premier vise à élaborer des positions collectives sur les politiques et réformes institutionnelles des dispositifs d’aide français, européens et internationaux, grâce à des échanges d’informations – de terrain et de siège – permettant aux ONG de s’impliquer sur les thématiques humanitaires. Le deuxième consiste à développer la réflexion collective sur des questions de fond concernant l’aide humanitaire. Le troisième aspire à être un espace d’échanges avec les plateformes nationales et régionales d’ONG du Nord et du Sud sur le sujet de l’aide humanitaire. Ainsi, par exemple, nous nous efforçons depuis cette année de plus et mieux nous coordonner avec nos pairs internationaux comme par exemple VENRO en Allemagne. L’ensemble de ces objectifs concourt à ce que la Commission initie des actions afin d’influencer les décideurs publics sur les questions et débats qui intéressent les ONG françaises. Enfin, la ComHuma contribue aux prises de position de Coordination Sud sur les questions plus globales.

Membres de Coordination Sud devant le siège de l’AFD.

En outre, certaines crises humanitaires font l’objet d’une attention particulière de la Commission tant du point de vue des activités qu’y conduisent ses ONG membres que des enjeux de sécurité auxquels elles font face. Ainsi des groupes de travail ont été constitués afin de suivre certains sujets spécifiques (RCA, Tchad, Yémen…) et d’autres peuvent être constitués en fonction de l’actualité et des besoins afin d’initier régulièrement des actions de plaidoyer sur ces questions. De surcroît, un suivi régulier des déclarations politiques françaises, comme la mise en œuvre de la Stratégie Humanitaire de la République Française et des engagements européens ou internationaux de la France est assuré.

DH – Quels sont les sujets habituels que vous abordez en commission et quelles initiatives pouvez-vous prendre ? 

J-P.D : Notre Commission se fait l’écho à l’extérieur des positions ou actions collectives de ses membres. Elle se préoccupe de questions liées au financement de l’action humanitaire et se consacre aussi à la trajectoire d’accroissement des allocations budgétaires de l’aide publique au développement dédiées à l’action humanitaire à l’horizon 2022. Et les sujets priorisés en 2020 et prioritaires en 2021 sont nombreux.

Il y a d’abord le Droit International Humanitaire (DIH) et l’accès. Dans le cadre de l’évolution actuelle des conflits armés, les questions du respect des principes humanitaires, du DIH, et de la lutte contre l’impunité sont au cœur des préoccupations de notre Commission qui s’investit sur ces sujets et notamment sur les engagements pris par la France en la matière. L’enjeu de l’accès aux populations vulnérables et la protection des personnels humanitaires est à l’unisson. Les agressions à l’encontre des populations civiles et des personnels humanitaires connaissent une augmentation sans précédent et face à ce constat, les membres de la Commission sont mobilisés.

Ensuite, l’impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes sur l’action humanitaire nous préoccupe fortement et la Commission humanitaire a décidé de s’en saisir. Il fait ainsi l’objet de plaidoyers spécifiques, notamment pour limiter l’impact négatif de ces mesures sur l’accès humanitaire. En outre, il intègre le travail accompli en matière d’accès aux services bancaires à propos duquel Thierry Mauricet a eu l’avantage de nous préciser sur ce même site quelles étaient les conséquences concrètes de ces régimes et mesures sur les transferts bancaires effectués par nos organisations.

La ComHuma considère aussi d’autres thématiques. Ainsi, en est-il du triple nexus – désignant les liens entre les acteurs de l’humanitaire, du développement et de la paix – qui nous enjoint de travailler de manière cohérente dans des zones de conflit en veillant à ce qu’aucune confusion ne résulte de la proximité d’activités d’assistance humanitaire entreprises par des ONG avec des opérations militaires internationales. D’autre part, sont pris en compte les enjeux liés au climat, en réfléchissant à son impact sur certaines crises, et aux nouvelles modalités qui permettent de mieux intégrer le facteur climatique dans la réponse humanitaire, y compris la redevabilité.

Enfin, notre Commission peut également participer à des initiatives nationales, européennes ou internationales en fonction des besoins, des opportunités, des sollicitations et émettre des recommandations.

Quelques-uns des membres de la Commission Humanitaire de Coordination Sud

DH : Quel a été le rôle de la commission humanitaire dans le cadre de la préparation de la récente Conférence Nationale Humanitaire (CNH) ?

J-P.D : La Commission humanitaire s’est investie dans l’organisation et la préparation de la Conférence Nationale Humanitaire (CNH) en œuvrant à une position commune des ONG sur les différents sujets abordés.

Les membres de la ComHuma ont ainsi été parties prenantes des cinq groupes de travail constitués en rapport avec les thématiques qui ont été abordées lors de la CNH et qui sont issues de notre plan d’action développé en réponse à la question précédente : DIH et accès humanitaire, impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes, triple nexus, humanitaire et climat, et mutualisation des moyens dans le cadre de la réponse à la Covid-19. A ce titre, les membres ont collaboré avec le CDCS en ce qui concerne le cadrage des interventions et l’élaboration des notes de concept, fil rouge des débats en séances. La question de la localisation de l’aide a été transversale aux cinq sujets retenus, et un échange spécifique a eu lieu sur les enjeux de la réponse à la pandémie.

Nous avons surtout émis, en amont de la conférence, des recommandations afin de protéger et garantir un espace humanitaire pour les populations civiles et les acteurs et actrices de la solidarité internationale. Celles-ci ont servi de base aux discussions entreprises avec la Présidence de la République et le Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Il est notable de rappeler que la CNH s’est tenue alors que nous étions au neuvième mois de la pandémie. Au cours de cette crise, les acteurs – institutions, organisations internationales, bailleurs de fonds, ONG – ont dû, de manière accélérée, coordonner ou intégrer des réponses multisectorielles, basées sur des dynamiques engagées par le secteur depuis plusieurs années. Si des initiatives de mutualisation existaient bien avant la Covid-19, des défis spécifiques ont nécessité de renforcer le recours à des opérations multi-acteurs mutualisées. Ce contexte a donc souligné la nécessité et l’intérêt de nos analyses en la matière, jouant un rôle de révélateur et d’accélérateur des pistes de travail et de réflexion engagées en matière de mutualisation comme l’ont fortement souligné les intervenants.

Avion du pont aérien humanitaire du Réseau Logistique Humanitaire (RLH) soutenu par le CDCS et ECHO

DH : Quel bilan faites-vous à ce stade de cette Conférence (CNH) ?

J-P.D : D’abord, il faut s’accorder sur la bonne qualité des échanges qui ont lieu pendant cette conférence et l’alignement qui a prévalu entre les participantes sur nombre de sujets relatifs à la protection de l’espace humanitaire.

Nous avons pris acte du discours prononcé par le Président en réponse à nos demandes et nous félicitons des annonces positives relatives à la trajectoire des financements humanitaires qui devrait atteindre, selon les engagements du Président, 500 millions d’euros en 2022.

Le Président a rappelé les principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance guidant l’action humanitaire. Il a confirmé que la France continuera à inscrire son action dans une entière application du DIH, ce que nous saluons, y compris les mesures annoncées relatives à sa promotion, en soutenant l’émergence d’un représentant spécial auprès du Secrétaire Général des Nations Unies et la création d’une commission technique paritaire en lien avec l’appel à action franco-allemand pour le renforcement des enquêtes sur les crimes contre les travailleuses et travailleurs humanitaires.

Nous retenons par ailleurs l’engagement du Président à appliquer pleinement le principe de non-discrimination des populations bénéficiaires dans l’attribution de l’aide publique française. Nous attendons désormais que cet engagement essentiel soit décliné par toutes les administrations et par les bailleurs publics de l’action humanitaire mais également de l’aide au développement, en levant par conséquent toute obligation de criblage des bénéficiaires finaux destinataires de cette même aide.

Nous notons également l’engagement présidentiel à renforcer la protection des organisations de solidarité internationale contre la criminalisation de leur action. Ainsi, la demande du Président faite au Garde des Sceaux d’adresser une circulaire aux parquets, va dans le bon sens. Nous suivrons avec attention la mise en place de cette mesure. Néanmoins, nous considérons que l’intégration formelle d’une exemption humanitaire dans le code pénal français reste une demande cruciale pour les ONG.

Concernant la mise en place d’une exemption humanitaire généralisée dans les zones soumises à un régime de sanction – demande majeure de l’ensemble des organisations humanitaires françaises, européennes et internationales – nous regrettons que la réponse présidentielle ne soit pas suffisamment ambitieuse face aux enjeux de l’urgence et des réalités de terrain quotidiennes des organisations. Nous resterons mobilisés et contributifs sur ce sujet, notamment au travers de la future commission paritaire internationale annoncée.

A propos des grandes difficultés rencontrées pour effectuer des transferts bancaires vers certaines destinations, qui, selon Emmanuel Macron, « entravent indûment l’action d’organisations qui ont pourtant mis en place des contrôles robustes et font peser de graves menaces de poursuite sur ces mêmes organisations », nous déplorons qu’aucune mesure concrète n’ait été annoncée lors de la conférence, malgré un dialogue amorcé il y a plus de trois ans.

Concernant les mesures relatives aux moyens que la France devrait mettre à disposition des ONG pour adapter leurs actions face aux risques climatiques, le Président a confirmé que l’action humanitaire devait intégrer une forte dimension environnementale et que la France devait l’accompagner. Ainsi, un groupe de travail paritaire composé de personnes représentatives de ministères et d’ONG se constitue actuellement afin de définir les actions à mener pour la meilleure prise en compte de la dimension environnementale et du changement climatique dans l’aide humanitaire.

Car ni le climat, ni les 237 millions de personnes en besoins d’assistance humanitaire, ni les communautés les plus fragiles face aux crises que nous traversons ne peuvent attendre.

DH : Suite à cette Conférence, un certain nombre de chantiers importants sont mis en place avec les pouvoirs publics. Comment pensez-vous y participer et vous coordonner avec le Groupe de Concertation Humanitaire ?

J-P.D : En effet, les engagements présidentiels ont fait l’objet de l’identification de sept piliers distincts qui concernent donc les droits de tirage spéciaux, la trajectoire budgétaire, la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’aide humanitaire, la préservation de l’espace humanitaire, l’accès bancaire, le renforcement du respect du DIH et la lutte contre l’impunité des attaques contre les travailleurs humanitaires.

Ces piliers feront l’objet d’une attention particulière de Coordination Sud et de notre Commission tant au niveau national qu’international. Ainsi, par exemple, une Conférence Internationale Humanitaire rassemblant Etats et collectifs d’ONG pour échanger à propos des défis liés à l’accès devrait se tenir en décembre 2021. Le Groupe de Concertation Humanitaire en sera d’une certaine manière le pivot, la Commission humanitaire une des chevilles ouvrières.

En outre, des consultations sont en cours avec les collectifs afin de créer une commission paritaire pour permettre de conduire des avancées concrètes issues de la nécessaire préservation de l’espace humanitaire.

En matière d’accès bancaire, il ne nous reste que quelques mois pour identifier des solutions concrètes opérationnelles pour tenter d’apporter des réponses pratiques à toute difficulté qui pourrait survenir en matière de transfert financier. A cet effet, nous promouvons un dialogue à haut niveau entre l’Etat, les banques et les ONG basés sur leurs bonnes pratiques bancaires. Ce dialogue pourrait ensuite prendre une envergure internationale.

Le principe de non-discrimination – ou non-criblage – dans l’attribution de l’aide suivant les besoins des populations en situation de risque humanitaire prévaut pour les actions couvrant des besoins humanitaires. Il nous appartient de faire tout notre possible pour qu’il soit étendu aux actions de stabilisation et de développement.

La présidence française de l’UE en 2022 sera une opportunité pour nous d’en animer l’agenda en participant de la désignation des sujets prioritaires et en en préparant le plaidoyer afférent.

DH : Quel est le mot de la fin ?

J-P.D : Un mot c’est difficile… mais je dirais humanitaire !

Et j’ajouterais une Commission humanitaire au cœur de Coordination Sud, composée de représentantes et représentants des ONG membres, investie collectivement et attachée à la solidarité internationale : patience et passion, engagement et intensité, cohésion et flexibilité sur le long chemin de notre mobilisation en faveur des personnes que nous soutenons grâce à tous les projets que nos organisations conduisent. Avec un enjeu de parvenir à ce que la ComHuma exprime sa singularité tout en s’inscrivant dans le collectif de Coordination Sud.


Qui est Jean-Pierre Delomier ?

« Diplômé de l’Institut International 3A et après avoir œuvré pour différentes organisations internationales, j’ai été l’un des trois cofondateurs d’Atlas Logistique en 1992 – ONG spécialisée dans la distribution de l’aide humanitaire, la gestion de camps de réfugiés, le transport, la coordination logistique, l’assainissement, la réhabilitation d’infrastructures, la construction d’habitats en Bosnie-Herzégovine, au Rwanda, au Mali, en Mauritanie, au Kirghizstan, dans diverses parties de la République démocratique du Congo, au Congo Brazzaville, au Soudan, en Tanzanie, en Ethiopie, en Algérie, en Angola, en Albanie, au Kosovo, en Chine, en Afghanistan, en Indonésie, au Pakistan, au Nicaragua, au Honduras, au El Salvador, au Guatemala -. J’y ai exercé la fonction de directeur administratif, financier et des ressources humaines, puis de directeur exécutif jusqu’à sa fusion en 2006 avec Handicap International. J’en ai alors rejoint le Comité de Direction et pris en charge la nouvelle Direction de l’Action Humanitaire ainsi créée pour que l’association soit en mesure d’intervenir lors des crises humanitaires majeures – notamment au Soudan/Sud-Soudan, au Liban, en Irak, en RDC, dans la bande de Gaza, en Indonésie, en Haïti, au Pakistan, au Kenya, au Congo, en Jordanie, en Syrie, au Mali, aux Philippines, au Népal – et qu’elle contribue à l’organisation des secours tout en fournissant une aide humanitaire aux groupes vulnérables dont les personnes handicapées. J’ai été administrateur de Bioforce pendant 15 ans, et je suis chef de file de la Commission humanitaire de Coordination Sud. Je suis depuis janvier 2019 le directeur délégué des opérations de HI, plus particulièrement en charge de l’influence, de la représentation de l’organisation auprès des partie prenantes et de diriger en son sein l’unité opérationnelle Atlas Logistique.»


Pour en savoir plus sur la CNH :