Entretien avec Jean-Pierre Delomier

Pour la commission Humanitaire de Coordination Sud

Conférence Nationale Humanitaire, décembre 2020

Jean-Pierre Delomier est le chef de file de la commission humanitaire de Coordination Sud. Il a plus de 30 ans d’expérience humanitaire à travers le monde. Il est directeur délégué des opérations de Handicap International/Humanité et Inclusion. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet pour Défis Humanitaires Au sein de Coordination Sud, il y a diverses commissions dont la commission humanitaire dont tu es le chef de file. Peux-tu nous dire en quoi elle consiste, qui en est membre et comment elle fonctionne.

Jean-Pierre Delomier – La Commission humanitaire, dite ComHuma, rassemble l’essentiel des ONG françaises membres de Coordination SUD et menant des activités liées à des contextes de crise (ACF, Care France, Groupe URD, Medair, MDM, Secours Islamique France, ACTED, Alima, Institut Bioforce, La Chaîne de l’Espoir, Première Urgence Internationale, Solidarités International, Triangle Génération Humanitaire, France Volontaires, Handicap International, OXFAM, Secours Catholique-Caritas France, Secours Populaire) ainsi que trois structures bénéficiant du statut d’invité (Crisis Action, Croix-Rouge Française, Médecins Sans Frontières).

Le lien avec le Conseil d’Administration de Coordination Sud est assuré par Thierry Mauricet (PUI et CHD). La ComHuma se réunit en moyenne toutes les six semaines en plénière ; les échanges entre ses membres sont par ailleurs très fréquents que ce soit dans le cadre des chantiers en cours ou des multiples espaces de concertation et de coordination (Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères/Centre De Crise et de Soutien – CDCS -, Groupe de Concertation Humanitaire, VOICE, ECHO, Coordination Humanitaire et Développement, Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, Fonds d’Urgence Humanitaire, Groupe de Réflexion Urgence et Post-Crises…). Des représentations de la Commission peuvent donc être orchestrées collectivement pour des participations à des conférences ou des événements externes.

La Commission humanitaire a au moins trois objectifs principaux. Le premier vise à élaborer des positions collectives sur les politiques et réformes institutionnelles des dispositifs d’aide français, européens et internationaux, grâce à des échanges d’informations – de terrain et de siège – permettant aux ONG de s’impliquer sur les thématiques humanitaires. Le deuxième consiste à développer la réflexion collective sur des questions de fond concernant l’aide humanitaire. Le troisième aspire à être un espace d’échanges avec les plateformes nationales et régionales d’ONG du Nord et du Sud sur le sujet de l’aide humanitaire. Ainsi, par exemple, nous nous efforçons depuis cette année de plus et mieux nous coordonner avec nos pairs internationaux comme par exemple VENRO en Allemagne. L’ensemble de ces objectifs concourt à ce que la Commission initie des actions afin d’influencer les décideurs publics sur les questions et débats qui intéressent les ONG françaises. Enfin, la ComHuma contribue aux prises de position de Coordination Sud sur les questions plus globales.

Membres de Coordination Sud devant le siège de l’AFD.

En outre, certaines crises humanitaires font l’objet d’une attention particulière de la Commission tant du point de vue des activités qu’y conduisent ses ONG membres que des enjeux de sécurité auxquels elles font face. Ainsi des groupes de travail ont été constitués afin de suivre certains sujets spécifiques (RCA, Tchad, Yémen…) et d’autres peuvent être constitués en fonction de l’actualité et des besoins afin d’initier régulièrement des actions de plaidoyer sur ces questions. De surcroît, un suivi régulier des déclarations politiques françaises, comme la mise en œuvre de la Stratégie Humanitaire de la République Française et des engagements européens ou internationaux de la France est assuré.

DH – Quels sont les sujets habituels que vous abordez en commission et quelles initiatives pouvez-vous prendre ? 

J-P.D : Notre Commission se fait l’écho à l’extérieur des positions ou actions collectives de ses membres. Elle se préoccupe de questions liées au financement de l’action humanitaire et se consacre aussi à la trajectoire d’accroissement des allocations budgétaires de l’aide publique au développement dédiées à l’action humanitaire à l’horizon 2022. Et les sujets priorisés en 2020 et prioritaires en 2021 sont nombreux.

Il y a d’abord le Droit International Humanitaire (DIH) et l’accès. Dans le cadre de l’évolution actuelle des conflits armés, les questions du respect des principes humanitaires, du DIH, et de la lutte contre l’impunité sont au cœur des préoccupations de notre Commission qui s’investit sur ces sujets et notamment sur les engagements pris par la France en la matière. L’enjeu de l’accès aux populations vulnérables et la protection des personnels humanitaires est à l’unisson. Les agressions à l’encontre des populations civiles et des personnels humanitaires connaissent une augmentation sans précédent et face à ce constat, les membres de la Commission sont mobilisés.

Ensuite, l’impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes sur l’action humanitaire nous préoccupe fortement et la Commission humanitaire a décidé de s’en saisir. Il fait ainsi l’objet de plaidoyers spécifiques, notamment pour limiter l’impact négatif de ces mesures sur l’accès humanitaire. En outre, il intègre le travail accompli en matière d’accès aux services bancaires à propos duquel Thierry Mauricet a eu l’avantage de nous préciser sur ce même site quelles étaient les conséquences concrètes de ces régimes et mesures sur les transferts bancaires effectués par nos organisations.

La ComHuma considère aussi d’autres thématiques. Ainsi, en est-il du triple nexus – désignant les liens entre les acteurs de l’humanitaire, du développement et de la paix – qui nous enjoint de travailler de manière cohérente dans des zones de conflit en veillant à ce qu’aucune confusion ne résulte de la proximité d’activités d’assistance humanitaire entreprises par des ONG avec des opérations militaires internationales. D’autre part, sont pris en compte les enjeux liés au climat, en réfléchissant à son impact sur certaines crises, et aux nouvelles modalités qui permettent de mieux intégrer le facteur climatique dans la réponse humanitaire, y compris la redevabilité.

Enfin, notre Commission peut également participer à des initiatives nationales, européennes ou internationales en fonction des besoins, des opportunités, des sollicitations et émettre des recommandations.

Quelques-uns des membres de la Commission Humanitaire de Coordination Sud

DH : Quel a été le rôle de la commission humanitaire dans le cadre de la préparation de la récente Conférence Nationale Humanitaire (CNH) ?

J-P.D : La Commission humanitaire s’est investie dans l’organisation et la préparation de la Conférence Nationale Humanitaire (CNH) en œuvrant à une position commune des ONG sur les différents sujets abordés.

Les membres de la ComHuma ont ainsi été parties prenantes des cinq groupes de travail constitués en rapport avec les thématiques qui ont été abordées lors de la CNH et qui sont issues de notre plan d’action développé en réponse à la question précédente : DIH et accès humanitaire, impact des régimes de sanction et des mesures antiterroristes, triple nexus, humanitaire et climat, et mutualisation des moyens dans le cadre de la réponse à la Covid-19. A ce titre, les membres ont collaboré avec le CDCS en ce qui concerne le cadrage des interventions et l’élaboration des notes de concept, fil rouge des débats en séances. La question de la localisation de l’aide a été transversale aux cinq sujets retenus, et un échange spécifique a eu lieu sur les enjeux de la réponse à la pandémie.

Nous avons surtout émis, en amont de la conférence, des recommandations afin de protéger et garantir un espace humanitaire pour les populations civiles et les acteurs et actrices de la solidarité internationale. Celles-ci ont servi de base aux discussions entreprises avec la Présidence de la République et le Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères.

Il est notable de rappeler que la CNH s’est tenue alors que nous étions au neuvième mois de la pandémie. Au cours de cette crise, les acteurs – institutions, organisations internationales, bailleurs de fonds, ONG – ont dû, de manière accélérée, coordonner ou intégrer des réponses multisectorielles, basées sur des dynamiques engagées par le secteur depuis plusieurs années. Si des initiatives de mutualisation existaient bien avant la Covid-19, des défis spécifiques ont nécessité de renforcer le recours à des opérations multi-acteurs mutualisées. Ce contexte a donc souligné la nécessité et l’intérêt de nos analyses en la matière, jouant un rôle de révélateur et d’accélérateur des pistes de travail et de réflexion engagées en matière de mutualisation comme l’ont fortement souligné les intervenants.

Avion du pont aérien humanitaire du Réseau Logistique Humanitaire (RLH) soutenu par le CDCS et ECHO

DH : Quel bilan faites-vous à ce stade de cette Conférence (CNH) ?

J-P.D : D’abord, il faut s’accorder sur la bonne qualité des échanges qui ont lieu pendant cette conférence et l’alignement qui a prévalu entre les participantes sur nombre de sujets relatifs à la protection de l’espace humanitaire.

Nous avons pris acte du discours prononcé par le Président en réponse à nos demandes et nous félicitons des annonces positives relatives à la trajectoire des financements humanitaires qui devrait atteindre, selon les engagements du Président, 500 millions d’euros en 2022.

Le Président a rappelé les principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance guidant l’action humanitaire. Il a confirmé que la France continuera à inscrire son action dans une entière application du DIH, ce que nous saluons, y compris les mesures annoncées relatives à sa promotion, en soutenant l’émergence d’un représentant spécial auprès du Secrétaire Général des Nations Unies et la création d’une commission technique paritaire en lien avec l’appel à action franco-allemand pour le renforcement des enquêtes sur les crimes contre les travailleuses et travailleurs humanitaires.

Nous retenons par ailleurs l’engagement du Président à appliquer pleinement le principe de non-discrimination des populations bénéficiaires dans l’attribution de l’aide publique française. Nous attendons désormais que cet engagement essentiel soit décliné par toutes les administrations et par les bailleurs publics de l’action humanitaire mais également de l’aide au développement, en levant par conséquent toute obligation de criblage des bénéficiaires finaux destinataires de cette même aide.

Nous notons également l’engagement présidentiel à renforcer la protection des organisations de solidarité internationale contre la criminalisation de leur action. Ainsi, la demande du Président faite au Garde des Sceaux d’adresser une circulaire aux parquets, va dans le bon sens. Nous suivrons avec attention la mise en place de cette mesure. Néanmoins, nous considérons que l’intégration formelle d’une exemption humanitaire dans le code pénal français reste une demande cruciale pour les ONG.

Concernant la mise en place d’une exemption humanitaire généralisée dans les zones soumises à un régime de sanction – demande majeure de l’ensemble des organisations humanitaires françaises, européennes et internationales – nous regrettons que la réponse présidentielle ne soit pas suffisamment ambitieuse face aux enjeux de l’urgence et des réalités de terrain quotidiennes des organisations. Nous resterons mobilisés et contributifs sur ce sujet, notamment au travers de la future commission paritaire internationale annoncée.

A propos des grandes difficultés rencontrées pour effectuer des transferts bancaires vers certaines destinations, qui, selon Emmanuel Macron, « entravent indûment l’action d’organisations qui ont pourtant mis en place des contrôles robustes et font peser de graves menaces de poursuite sur ces mêmes organisations », nous déplorons qu’aucune mesure concrète n’ait été annoncée lors de la conférence, malgré un dialogue amorcé il y a plus de trois ans.

Concernant les mesures relatives aux moyens que la France devrait mettre à disposition des ONG pour adapter leurs actions face aux risques climatiques, le Président a confirmé que l’action humanitaire devait intégrer une forte dimension environnementale et que la France devait l’accompagner. Ainsi, un groupe de travail paritaire composé de personnes représentatives de ministères et d’ONG se constitue actuellement afin de définir les actions à mener pour la meilleure prise en compte de la dimension environnementale et du changement climatique dans l’aide humanitaire.

Car ni le climat, ni les 237 millions de personnes en besoins d’assistance humanitaire, ni les communautés les plus fragiles face aux crises que nous traversons ne peuvent attendre.

DH : Suite à cette Conférence, un certain nombre de chantiers importants sont mis en place avec les pouvoirs publics. Comment pensez-vous y participer et vous coordonner avec le Groupe de Concertation Humanitaire ?

J-P.D : En effet, les engagements présidentiels ont fait l’objet de l’identification de sept piliers distincts qui concernent donc les droits de tirage spéciaux, la trajectoire budgétaire, la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’aide humanitaire, la préservation de l’espace humanitaire, l’accès bancaire, le renforcement du respect du DIH et la lutte contre l’impunité des attaques contre les travailleurs humanitaires.

Ces piliers feront l’objet d’une attention particulière de Coordination Sud et de notre Commission tant au niveau national qu’international. Ainsi, par exemple, une Conférence Internationale Humanitaire rassemblant Etats et collectifs d’ONG pour échanger à propos des défis liés à l’accès devrait se tenir en décembre 2021. Le Groupe de Concertation Humanitaire en sera d’une certaine manière le pivot, la Commission humanitaire une des chevilles ouvrières.

En outre, des consultations sont en cours avec les collectifs afin de créer une commission paritaire pour permettre de conduire des avancées concrètes issues de la nécessaire préservation de l’espace humanitaire.

En matière d’accès bancaire, il ne nous reste que quelques mois pour identifier des solutions concrètes opérationnelles pour tenter d’apporter des réponses pratiques à toute difficulté qui pourrait survenir en matière de transfert financier. A cet effet, nous promouvons un dialogue à haut niveau entre l’Etat, les banques et les ONG basés sur leurs bonnes pratiques bancaires. Ce dialogue pourrait ensuite prendre une envergure internationale.

Le principe de non-discrimination – ou non-criblage – dans l’attribution de l’aide suivant les besoins des populations en situation de risque humanitaire prévaut pour les actions couvrant des besoins humanitaires. Il nous appartient de faire tout notre possible pour qu’il soit étendu aux actions de stabilisation et de développement.

La présidence française de l’UE en 2022 sera une opportunité pour nous d’en animer l’agenda en participant de la désignation des sujets prioritaires et en en préparant le plaidoyer afférent.

DH : Quel est le mot de la fin ?

J-P.D : Un mot c’est difficile… mais je dirais humanitaire !

Et j’ajouterais une Commission humanitaire au cœur de Coordination Sud, composée de représentantes et représentants des ONG membres, investie collectivement et attachée à la solidarité internationale : patience et passion, engagement et intensité, cohésion et flexibilité sur le long chemin de notre mobilisation en faveur des personnes que nous soutenons grâce à tous les projets que nos organisations conduisent. Avec un enjeu de parvenir à ce que la ComHuma exprime sa singularité tout en s’inscrivant dans le collectif de Coordination Sud.


Qui est Jean-Pierre Delomier ?

« Diplômé de l’Institut International 3A et après avoir œuvré pour différentes organisations internationales, j’ai été l’un des trois cofondateurs d’Atlas Logistique en 1992 – ONG spécialisée dans la distribution de l’aide humanitaire, la gestion de camps de réfugiés, le transport, la coordination logistique, l’assainissement, la réhabilitation d’infrastructures, la construction d’habitats en Bosnie-Herzégovine, au Rwanda, au Mali, en Mauritanie, au Kirghizstan, dans diverses parties de la République démocratique du Congo, au Congo Brazzaville, au Soudan, en Tanzanie, en Ethiopie, en Algérie, en Angola, en Albanie, au Kosovo, en Chine, en Afghanistan, en Indonésie, au Pakistan, au Nicaragua, au Honduras, au El Salvador, au Guatemala -. J’y ai exercé la fonction de directeur administratif, financier et des ressources humaines, puis de directeur exécutif jusqu’à sa fusion en 2006 avec Handicap International. J’en ai alors rejoint le Comité de Direction et pris en charge la nouvelle Direction de l’Action Humanitaire ainsi créée pour que l’association soit en mesure d’intervenir lors des crises humanitaires majeures – notamment au Soudan/Sud-Soudan, au Liban, en Irak, en RDC, dans la bande de Gaza, en Indonésie, en Haïti, au Pakistan, au Kenya, au Congo, en Jordanie, en Syrie, au Mali, aux Philippines, au Népal – et qu’elle contribue à l’organisation des secours tout en fournissant une aide humanitaire aux groupes vulnérables dont les personnes handicapées. J’ai été administrateur de Bioforce pendant 15 ans, et je suis chef de file de la Commission humanitaire de Coordination Sud. Je suis depuis janvier 2019 le directeur délégué des opérations de HI, plus particulièrement en charge de l’influence, de la représentation de l’organisation auprès des partie prenantes et de diriger en son sein l’unité opérationnelle Atlas Logistique.»


Pour en savoir plus sur la CNH :

Un exemple de maillage entre aide humanitaire et de développement au Mali

Jean-Bernard Veron, auteur de ce texte, est un spécialiste de longue date du développement au sein de l’AFD et, maintenant, dans plusieurs ONG. Il a assuré un rôle important dans le rapprochement entre humanitaire et développement pour mieux répondre aux besoins des populations dans les zones en crise qu’il connait aussi comme homme de terrain. L’étude de cas ici présenté, qui remonte à quelques années, est un bon exemple de la diversité des modes d’intervention possible et de leur complémentarité.

                                                        

Ce maillage, dans un contexte de crise, entre aide humanitaire au profit de populations déplacées ainsi que des communautés d’accueil et relance des activités économiques, s’est déroulé au Mali dans la région de Mopti, plus précisément à Konna et à Barygodonga, ainsi que dans celles de Gao et de Tombouctou.

Financés par la Fondation De France, ces projets ont été mis en œuvre sur le terrain par l’AOPP[1].

Animaux autour des abreuvoirs d’un château d’eau au Mali en zone rurale ©Solidarites International 2019

1- La finalité et les objectifs poursuivis

La sélection des projets s’est appuyée sur un double constat.

D’une part, la crise sécuritaire a mis en péril la couverture des besoins des déplacés et a induit une surcharge dans les communautés d’accueil, notamment dans le domaine de l’alimentation.

D’autre part, les déplacés ont dû interrompre les activités qui leur permettaient d’être économiquement autonomes. En outre, leur retour, une fois la sécurité retrouvée, se heurterait à la détérioration de leurs moyens de production : stocks de semences pillés, diguettes sur les périmètres irrigués et courbes de niveau dégradées faute d’entretien, bétail abattu ou volé.

Ces projets visent donc à venir en aide aux populations impactées par la crise, en ciblant les activités rurales, agriculture et élevage, et en combinant aide humanitaire et relance des activités économiques des bénéficiaires.

Ce sont donc des projets à objectifs multiples, en conformité avec cette double finalité.

Le premier de ces objectifs est de couvrir les besoins de base des déplacés. Pour cela ont été financés des fournitures d’aliments, des moustiquaires imprégnées contre le paludisme et, en tant que de besoin, la prise en charge d’enfants dénutris.

Le second est de relancer les activités qui permettront aux bénéficiaires de se passer de l’aide humanitaire et de reconquérir leur autonomie, quand la sécurisation de leur région d’origine leur permettra d’y retourner.

Pour ce faire, les projets ont financé :

  • en ce qui concerne les activités agricoles : des semences et des intrants, des pelles et des brouettes afin de remettre en état les diguettes des périmètres d’irrigation, des ânes et des charrettes pour le transport des récoltes et du fumier ;
  • pour ce qui est de l’élevage : des moutons et brebis au profit des femmes qui s’adonnaient à cette activité, outre le maraîchage, ainsi que des tourteaux de coton pour l’alimentation des animaux.

Le troisième objectif, et c’est une des spécificités de ces projets, est de renforcer la résilience des bénéficiaires face aux risques, en particulier climatiques. Ainsi :

  • les semences fournies sont des  semences sélectionnées, notamment de riz wasa, combinant bons rendements, adaptation à une pluviométrie parfois erratique en privilégiant des variétés à cycle court et qui résistent aux herbes parasites comme le striga ;
  • les femmes destinatrices des animaux reçoivent une formation à l’embouche et aux soins.

Le quatrième objectif, et c’est une autre spécificité, est l’appropriation, selon une démarche qui va du bas vers le haut et qui privilégie le recours à des structures locales. C’est ainsi que les projets sont proposés et mis en œuvre par les OP (organisations paysannes de base) sans faire appel à des acteurs étrangers, tels que les ONG humanitaires ou de développement. Le contenu des projets et le choix des bénéficiaires se fait par discussions entre les membres de chacune des OP concernées.

S’agissant des relations entre les bénéficiaires des projets de riziculture irriguée et leur OP, cette dernière fournit les semences, les intrants et le gazole pour les pompes d’irrigation et perçoit, lors de la récolte, une redevance couvrant ces coûts. Les OP peuvent également acheter les récoltes aux paysans et les écouler sur les marchés de gros.

Les AOPP Régionales interviennent en appui technique[2] et mettent à disposition des OP les financements qui leur sont délégués par l’AOPP Nationale[3]. Quant à cette dernière, elle centralise les demandes venues de la base, qu’elle met en regard des ressources disponibles. Elle est en outre responsable des fonctions de capitalisation et de diffusion auprès des organisations membres, notamment en recourant à des  visites d’échange entre OP.

Ferme agricole au Mali, ©MINUSMA/Harandane Dicko

2. Les projets et leurs résultats

Un point à souligner est que ces projets, sauf exception, comportent des composantes mises en œuvre par les hommes, en l’occurrence la riziculture, et d’autres dévolues aux femmes sous forme de maraîchage et/ou d’élevage.

De ce fait, ils sont conformes à un principe de diversification des activités qui permettent aux familles de mieux faire face aux éventuels aléas, en particulier climatiques.

Il convient d’ailleurs de noter qu’en cela ils sont calés sur des pratiques de précaution bien antérieures à la présente crise politico-sécuritaire.

Dans la région de Mopti, les projets sont au nombre de deux.

Celui de l’OP de Konna cible la riziculture. Il s’agit d’un périmètre irrigué comprenant 300 parcelles de un quart à un hectare chacune. La première récolte fait état de rendements tout à fait honorables, oscillant entre 40 et 50 quintaux de paddy à l’hectare.

Celui de l’OP de Barygondonga allie un volet maraîchage, porté par les femmes de ce village et centré sur la production d’oignons et de pommes de terre, et une amorce de pisciculture mis en œuvre par de jeunes hommes (production d’alevins et bassin de grossissement). A noter, les femmes de l’OP ont emprunté à une institution de microfinance pour faire construire deux hangars de stockage et elles ont remboursé sans difficulté ce crédit.

Dans le nord du pays, les projets sont également au nombre de deux.

Celui de Gao comporte d’une part un volet agricole, centré sur la riziculture avec la mise à disposition de semences et d’intrants, ainsi que de brouettes et de pelles pour réparer les diguettes, et d’autre part un volet élevage avec la fourniture de deux brebis/moutons par femme, de tourteaux de coton comme aliments pour les animaux et une formation de base aux soins vétérinaires et à l’embouche.

Les riziculteurs bénéficiaires de ce projet ont enregistré une récolte satisfaisante, alors que les paysans des environs, qui pratiquent des cultures pluviales ou de berge, ont pâti du déficit pluviométrique du dernier hivernage.

Le projet à Tombouctou comporte les mêmes composantes riz irrigué et élevage, ce à quoi s’ajoute un volet maraîchage pour les femmes.

 

Les résultats obtenus par ces projets sont intéressants :

  • rendement de 50 à 60 quintaux de paddy à l’hectare ;
  • passage de 2 à 8 planches pour chacune des femmes bénéficiaires de la composante maraîchage ;
  • vêlage plus précoce des brebis ;
  • relance de la dynamique semencière[4], étant précisé que les semences utilisées sont de bonne qualité, adaptées au contexte climatique et fournies par des OP spécialisées appuyées par un projet qu’a financé par le FIDA ;
  • sécurisation d’une partie des recettes de l’écoulement des produits maraîchers, en vendant à crédit aux fonctionnaires qui sont des consommateurs plus fiables du fait qu’ils perçoivent un salaire qui vient en garantie du paiement de leurs achats.

Quant au choix des bénéficiaires par les OP concernées, il a visé soit les plus vulnérables, notamment des veuves, soit quelques acteurs particulièrement performants, afin alors de servir d’exemples pour les autres membres de l’OP.

 

3. Conclusion

Chacun de ces projets peut être tenus pour techniquement réussi au vu des rendements obtenus ou du fait que les brebis ont déjà connu un premier vêlage. Ils sont en outre conformes à l’objectif du nombre de familles touchées.

Qui plus est, lorsqu’il y a eu dépassement des coûts mentionnés dans l’appel à projets, ces dépassements ont été pris en charge par l’AOPP sans réduction ni du volume des fournitures ni du nombre des bénéficiaires.

Projet de maraîchage dans la région de Mopti au Mali ©AFDI

Cela ne signifie toutefois pas qu’ils ne sont pas confrontés à diverses difficultés. Celles-ci sont de deux ordres.

Difficultés dues aux aléas climatiques et, plus précisément, à la médiocrité du dernier hivernage, d’où réduction des disponibilités en eau et impossibilité d’enchaîner deux cycles de culture. Certes, les pompes d’irrigation ont permis d’y faire partiellement face, mais à la limite de leur capacité. Et certaines d’entre elles semblent dangereusement vétustes.

Plus préoccupant est la question de la commercialisation des récoltes. En effet, leur mise sur le marché a pu localement et temporairement déséquilibrer le ratio offre-demande et a donc eu un impact dépressif sur les prix de ventes.

Pour y faire face il convient de mettre en place des capacités de stockage et de conservation pour des denrées périssables, comme les oignons ou le lait. Elles permettront d’étaler dans le temps l’écoulement des produits. Afin de relever ce défi, des contacts ont été noués avec un dispositif de greniers collectifs financés par la Coopération suisse au titre du projet Pana Go.

Jean-Bernard Véron


Qui est Jean-Bernard Véron ?

Jean-Bernard Véron est actuellement  membre de l’équipe éditoriale de la revue Afrique Contemporaine, après en avoir été pendant 12 ans le rédacteur en chef. Il est également membre des Comités Népal et Urgence/Post-urgence de la Fondation de France, après y avoir été le directeur du Comité des solidarités internationales. Enfin, il est membre du bureau et du conseil d’administration de l’ONG franco-laotienne CCL (Comité de Coopération avec le Laos) et membre du conseil d’administration de l’ONG franco-afghane AFRANE.

Jean-Bernard Véron - Babelio

Il a réalisé la majorité de sa carrière professionnelle à l’Agence Française de Développement, où il a occupé les postes de :
• chargé de mission à l’agence de Brazzaville
• chargé de mission à la division des Etudes économiques
• chargé de mission géographique Mali, Burkina Faso, Guinée
• chargé de mission géographique Madagascar, Somalie, Djibouti
• chargé de mission à la division des Etudes macro-économiques
• responsable de la division des Etudes macro-économique
• responsable de la division Développement agricole et rurale pour l’Afrique centrale, orientale et australe
• directeur du département Asie, Caraïbes, Pacifique
• conseiller du directeur de la Stratégie
• responsable de la cellule Prévention des crises et Sortie de conflits
B

Jean-Bernard Véron est diplômé de l’Institut des Sciences politiques de Paris (section Relations Internationales), titulaire d’un DEA d’économie et d’un DEA de sciences politiques et de licences en Histoire, Géographie, Anthropologie et Littérature américaine.


[1] L’AOPP (Association des Organisations Professionnelles Paysannes) regroupe quelques 200 organisations, qui peuvent prendre la forme d’associations, de coopératives ou de syndicats de paysans.

[2] Et  ce,  à l’exception des projets mis en œuvre à Gao et Tombouctou où, eu égard aux capacités insuffisantes des deux AOPP Régionales. Les appuis ont en effet été fournis par l’AOPP Nationale.

[3] L’AOPP Nationale déploie également une activité de plaidoyer vis-à-vis des pouvoirs publics, en particulier pour opérationnaliser la Loi d’orientation agricole votée par le parlement ou dénoncer les expropriations foncières. En outre, elle se donne pour objectif complémentaire de renforcer les organisations de base et de les autonomiser sur le plan financier.

[4] Plusieurs OP se sont donc lancées dans la production de semences améliorées, adaptées aux différents écosystèmes du Mali et dûment certifiées.