Avant le basculement, construire la résilience

Mohamed Tounba, général de division et ministre de l’Intérieur depuis le coup d’Etat de la junte du Conseil national pour la défense de la patrie (CNDP) qui a renversé le 8 février 2023 le président élu Mohamed Bazoum au Niger

Lecture légère d’été, j’ai acheté à la gare l’autre jour « D’or et de jungle », de Jean-Christophe Ruffin. Le livre raconte la préparation et la mise en place d’un coup d’état à Brunei, un riche sultanat d’Asie du Sud-Est.  Derrière l’intrigue, le livre offre également une réflexion sur la déstabilisation des sociétés et la résilience des États.

Car le coup d’État imaginé par Ruffin ne repose pas d’abord sur une action militaire directe ou sur la prise brutale des institutions. Cette phase existe mais n’est que l’étape ultime du processus. Comme souvent, l’essentiel du travail consiste à préparer le terrain. Il s’agit de rendre une société disponible au basculement, d’affaiblir ses défenses politiques et sociétales, de polariser les relations, de brouiller les repères et saper la confiance, et créer ainsi les conditions dans lesquelles une succession d’événements apparemment séparés rend inéluctable le changement de régime. Tout événement ne survient que parce que son environnement le permet.

Appliqué à un coup d’État, cet enchaînement poursuit un objectif politique précis. Avant de renverser un pouvoir, il faut ébranler le système dans lequel il opère. Mais cette dévitalisation des fondements de la société, de l’économie, des institutions peut aussi advenir sans plan d’ensemble, presque à notre insu.

 

C’est le niveau de résilience qui définit la crise

C’est précisément ce qui rend la résilience si importante. La résilience n’est pas un état permanent mais une propriété évolutive des systèmes politiques, économiques et sociétaux. Un État peut paraître solide tout en perdant progressivement les capacités qui lui permettent de résister à une combinaison ou une succession de chocs.  Or les crises contemporaines ne sont pas issues de chocs ponctuels suivis d’un retour à la normale. Les chocs sanitaires, sécuritaires, économiques ou climatiques s’entremêlent dans leurs effets. Ils forment des systèmes de crises dans lesquels chaque choc modifie les conditions dans lesquelles surviendra le suivant.

La pandémie de Covid par exemple a transformé structurellement les chaines logistiques mondiales, accru l’endettement de nombreux pays, profondément altéré la confiance entre les citoyens et les gouvernements. Aucune de ces évolutions n’avait retrouvé un état antérieur avant que l’impact de la guerre en Ukraine, puis la crise énergétique actuelle en accentuent encore l’intensité.

Ce qui distingue un incident d’une crise n’est donc pas seulement l’intensité du choc. C’est aussi la capacité des États et des sociétés à l’absorber, à contenir les tensions et maintenir un minimum de confiance collective et de régulation. À exposition comparable aux incendies de forêt, par exemple, les pays disposant de services de secours, de moyens aériens et de systèmes d’alerte sont mieux armés pour intervenir tôt, on l’a vu cet été. Mais leur résilience dépend aussi d’autres facteurs : la confiance accordée à l’information publique, le respect des consignes d’évacuation, la robustesse des réseaux énergétiques, la continuité des services essentiels et de la solidité des mécanismes d’assurance en sont des exemples.

©SDIS77 Franck Desprez – Cette vue aérienne montre l’intensité du feu de la forêt de Fontainebleau. Des flammes apparaissent à plusieurs endroits sur la canopée, tandis qu’un dense panache de fumée grise et orangée recouvre une grande partie du ciel. L’image illustre la rapidité avec laquelle un incendie peut se développer et l’ampleur des moyens nécessaires à sa surveillance et à sa maîtrise.

 

Les vulnérabilités comme accélérateurs de crises

Toutes les sociétés connaissent des tensions, des conflits politiques, des inégalités ou des institutions plus ou moins robustes. Ces tensions sont normales mais deviennent dangereuses lorsqu’elles deviennent des mécanismes de propagation de crise.

Cette propagation peut être intentionnelle, lorsque les vulnérabilités d’une société sont repérées et amplifiées.  Les réseaux criminels exploitent depuis longtemps les défaillances des États pour s’implanter et prospérer.  Les campagnes de désinformation sont redoutablement efficaces pour créer ou attiser des sentiments antifrançais au Sahel, antieuropéen avant le brexit, ou anti-n’importe quoi.

Mais la crise peut également se propager sans intention malveillante, par l’affaiblissement progressif des systèmes de résilience. Le sous-investissement dans la justice, l’éducation, l’information, l’espace civique ou dans un environnement prévisible érode la confiance entre les citoyens et les institutions et réduit la capacité collective  de répondre aux petites perturbations qui caractérisent la vie normale d’une société.

« Lorsqu’une petite perturbation se produit dans un environnement, dans un système donné, et qu’il n’existe pas de capacité pour la réguler — alors qu’une petite action aurait permis de le faire —, cette perturbation demeure sans réponse. En l’absence de capacité ou de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, toute aussi petite, qui ne trouve pas plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde sa capacité de se réguler. C’est alors que survient la catastrophe ».  Que cette analyse provienne d’un discours d’Hugo Chavez au Venezuela en 1999 montre ironiquement et rétrospectivement à quel point elle reste pertinente.

© Wikimedia Commons – Immeubles fissurés par le tremblement de terre du 8 février 2023 en Turquie d’une magnitude de 7,8.

 

Repenser la coopération pour renforcer la résilience

Cette lecture de la propagation des crises a des implications directes pour la coopération internationale. Si la fragilité résulte en partie de l’incapacité d’un système à absorber des chocs, la coopération au développement ne peut pas se contenter de financer des projets. Elle doit contribuer à créer et à restaurer des réserves, des marges de manœuvre et des mécanismes d’amortissement qui empêchent qu’un choc initial se transforme en crise systémique pour ceux qui sont le moins capables de l’absorber.

La coopération au développement ne doit donc pas être évaluée uniquement à la mesure des résultats sectoriels qu’elle permet, mais aussi à sa capacité à renforcer les fonctions essentielles. Or les capacités de résilience restent souvent invisibles tant qu’elles ne sont pas mobilisées. Une réserve financière non utilisée, des stocks stratégiques, ou même un mécanisme de médiation locale peuvent paraître coûteux en temps normal, d’où leur sous-investissement. Leur valeur réelle n’apparaît qu’au moment où ils évitent une rupture de système.

© Wikimedia Commons – Femme transportant une cruche d’eau et marchant sur un sol désséché

Imaginons une forte hausse des prix mondiaux du blé. Dans un pays très dépendant des importations qui a peu de réserve de change, et une marge de manœuvre budgétaire limitée, cette hausse des couts ne peut que se répercuter directement sur les consommateurs. Une action humanitaire extérieure peut répondre partiellement aux besoins des populations les plus vulnérables, mais la hausse des prix va sûrement nourrir une contestation sociale. Cette contestation peut être présentée comme la preuve de l’illégitimité du gouvernement. Une campagne de désinformation peut même amplifier le sentiment que les autorités mentent ou dissimulent la réalité. Une réponse violente des forces de sécurité va confirmer le récit d’un régime répressif. Les investisseurs étrangers se retirent, ou la coopération internationale ralentit. Les recettes publiques diminuent d’autant et l’État dispose de moins en moins de moyens pour stabiliser la situation ou investir dans des projets d’avenir.

Ce qui était initialement un problème économique issu d’un choc extérieur devient rapidement une crise politique, puis potentiellement une crise de sécurité. Les dimensions économique, politique, sociétale, humaine, environnementale et sécuritaire ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles se renforcent mutuellement dans un cercle vertueux ou vicieux.

La résilience ne consiste pas à empêcher tous les chocs. Aucun pays ne peut éliminer l’exposition aux crises, surtout lorsqu’elles sont globales. La résilience consiste à éviter qu’un choc ne détruise la capacité du système à fonctionner en créant des amortisseurs, ou « buffers » en anglais. Les amortisseurs ralentissent la propagation des défaillances. Ils donnent du temps aux autorités, offrent des alternatives aux populations et préservent la possibilité d’une décision politique. Faut-il prendre des mesures de réduction de notre consommation d’énergie au prix de notre croissance économique, ou vaut-il mieux maintenir l’activité économique et subventionnant l’accès à l’énergie des ménages ou les entreprises ? Si oui, avec quelles ressources ? Davantage de dettes ou davantage d’impôts ?  Ce sont les choix difficiles à faire ces temps-ci par tous les pays fortement dépendants des importations d’énergie.

© Ministère des armées – Lanceurs de roquettes à la base militaire Obuz-Lesnovsky en Biélorussie alliée de la Russie (2021)

Cette conception de la résilience est universelle. Elle évite de diviser le monde entre des pays fragiles qui auraient besoin d’aide et des pays solides qui détiendraient des solutions. Toutes les sociétés sont confrontées à la nécessité de maintenir leur cohésion, de protéger leurs fonctions essentielles et de renouveler leurs capacités d’adaptation. C’est pourquoi le concept de résilience ne doit pas être réduit à la préparation aux catastrophes. Elle est fondamentalement politique. Une société résiliente est une société qui peut traverser une crise sans perdre ses mécanismes de décision, ses principes de légitimité et sa capacité à organiser son avenir.

Cyprien Fabre.

 


Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


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Plaidoyer pour une loterie solidaire à la française

© Fernsehlotterie – Gagnants de la Fernsehlotterie en Allemagne

Une longue marche, et un rendez-vous manqué après l’autre

Cela fait presque vingt ans que je me bats sur ce sujet. Le rapport Landau sur Les nouvelles contributions internationales, remis en 2004 dans la perspective des Objectifs du Millénaire, est sans doute le moment où j’ai vraiment cru que la cause allait avancer. Auditionné par le groupe de travail, j’avais poussé fortement l’idée d’une loterie solidaire. Réponse, à l’époque, de l’un des grands responsables de Coordination Sud : « Le jeu pour financer l’humanitaire ? Vous n’y pensez pas. » La piste fut enterrée, et la France opta pour la taxe sur les billets d’avion,  efficace en son temps, mais aujourd’hui difficilement reproductible et entièrement dépendante de la décision publique.

Quelques mois plus tard, l’Agence française de développement me commande une étude prospective sur les sources innovantes de financement privé des ONG françaises de solidarité internationale. J’y consacre un chapitre entier aux loteries, lotos et tombolas. Cette étude, remise en juin 2006, citait déjà le projet « Parions pour un monde meilleur » porté par Frédéric Koskas et Ondine Khayat avec une coalition de neuf ONG (Aides, Aide et Action, Care, la Chaîne de l’Espoir, AFXB, Terre des Hommes, Intervida, SOS Sahel, WWF). L’idée : faire organiser par la Française des Jeux des tirages additionnels dont 20 % de la part habituellement allouée aux gagnants serait reversée à l’humanitaire, sans rien retirer à l’État. Le concept avait reçu un bel écho médiatique lors d’une conférence de presse à l’été 2006.

Dix ans à ramer. Nous sommes reçus enfin à la FDJ, avec un dispositif d’accueil suffisamment dissuasif pour comprendre que nous dérangions sérieusement. Et puis, à mesure que le temps passe, la FDJ se met à occuper le terrain elle-même. Le Loto du patrimoine, lancé en 2018 avec Stéphane Bern et la Fondation du patrimoine, est le plus visible : il a collecté plus de 180 millions d’euros cumulés depuis 2018, et 29,1 millions pour la seule édition 2025¹. Le jeu de grattage Mission Nature, lancé en octobre 2023 en partenariat avec l’Office français de la biodiversité, a collecté plus de 7 millions d’euros dès sa première édition². Pendant ce temps, on continue d’expliquer aux porteurs de projets indépendants que ce qu’ils proposent une loterie solidaire généraliste pilotée par les Organismes sans But Lucratif.  OSBL eux-mêmes,  n’est, lui, pas possible.

Nous avons fini par créer, avec quelques compagnons de route, l’Association pour la libéralisation des loteries solidaires (APLS). Un petit groupe de lobbyistes, un relais au Sénat, et puis la dissolution de l’Assemblée nous a nous-mêmes dissous, comme une mauvaise blague.

Vingt ans plus tard, le constat reste le même : la France passe à côté d’un gisement de plusieurs centaines de millions d’euros par an pour la société civile, par fidélité à un modèle qui n’existe nulle part ailleurs en Europe sous cette forme aussi verrouillée.

 

Ce qui se passe ailleurs

Pendant que nous tournons en rond, le modèle des loteries solidaires régulières s’est imposé dans plusieurs pays européens. Le cas le plus spectaculaire est celui de Novamedia, fondé en 1983 par Boudewijn Poelmann aux Pays-Bas, qui opère aujourd’hui le Postcode Lottery Group dans cinq pays : Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni, Allemagne et Norvège.

© Postcode Lottery – Gagnants de la Postcode Lottery au Royaume-Uni

Quelques chiffres récents pour fixer les ordres de grandeur :

  • En 2024, le Postcode Lottery Group a réalisé un chiffre d’affaires record de 2,7 milliards d’euros et reversé 969 millions d’euros à ses partenaires associatifs.
  • En 2025, les organisations caritatives partenaires ont reçu un milliard d’euros.
  • Depuis 1989, le total cumulé reversé aux causes d’intérêt général dépasse les 15 milliards d’euros.
  • En 2021, Novamedia a été classé troisième plus grand donateur philanthropique privé au monde, après la Fondation Bill & Melinda Gates et le Wellcome Trust.

À côté de Novamedia, d’autres modèles existent en Europe : Aktion Mensch et la Fernsehlotterie en Allemagne (collectivement plus de 220 millions d’euros reversés par an), la Health Lottery au Royaume-Uni, l’ONCE en Espagne (loterie historique des aveugles, plus de 2 milliards de chiffre d’affaires annuel). L’Association des loteries solidaires européennes (ACLEU) estime que, déployé dans tous les pays de l’Union, ce modèle pourrait mobiliser 10 milliards d’euros par an au bénéfice de la société civile.

© ONCE – Coupon pour la loterie espagnole ONCE d’avril 2026 pour le Parc Naturel de las Cuervas en Almeria

La France, cinquième économie de la zone euro, reste l’un des très rares grands pays européens où cet outil n’existe pas. Selon le Panorama national des générosités 2024 publié par France générosités et la Fondation de France, la générosité totale en France atteignait 9,2 milliards d’euros en 2022, 5,4 milliards de dons et libéralités des particuliers, 3,8 milliards de mécénat d’entreprise, au bénéfice des OSB d’intérêt général³. Cette générosité, malgré sa progression réelle depuis quinze ans, marque le pas en euros constants depuis 2022. Une loterie solidaire bien calibrée pourrait, à terme, ajouter à elle seule plusieurs centaines de millions d’euros à cette enveloppe au profit du seul secteur d’intérêt général.

 

Pourquoi ça bloque en France ?

Le blocage tient à un seul mot : monopole. Depuis la loi de prohibition générale du 21 mai 1836, les loteries sont en principe interdites en France. Trois exceptions principales coexistent aujourd’hui : FDJ, qui détient le monopole sur les jeux de loterie (tirages et grattages) et sur les paris sportifs en réseau physique de détail ; les opérateurs agréés par l’ANJ (Unibet, Betclic, Winamax, PMU, etc.) sur les paris sportifs et hippiques en ligne et le poker en ligne, ouverts à la concurrence par la loi du 12 mai 2010 ; et les casinos. À la marge, les tombolas de bienfaisance sont tolérées, mais confinées à une opération annuelle unique par association, avec gain limité, sans tirage régulier. C’est bien le monopole de la loterie qui verrouille notre sujet, pas le marché des jeux dans son ensemble.

La loi PACTE du 22 mai 2019 a privatisé FDJ tout en lui octroyant une concession exclusive de 25 ans sur les jeux de loterie. Autrement dit, l’État a privatisé un opérateur tout en lui garantissant le monopole. C’est ce verrou-là qu’il faut faire sauter et il n’est pas si verrouillé qu’il en a l’air.

Trois raisons à cela. D’abord, en octobre 2024, la Commission européenne a rendu une décision (UE 2025/892) qui valide certes le dispositif PACTE, mais sous conditions strictes et après une procédure formelle d’examen qui a duré plusieurs années. La question du périmètre du monopole et du droit des aides d’État reste donc, en pratique, ouverte.

Ensuite, le droit européen lui-même est clair : un monopole national peut coexister avec d’autres formes de jeu, en particulier non lucratives, dès lors qu’elles servent des objectifs d’intérêt général distincts. C’est exactement le cas dans tous les pays qui ont autorisé les loteries solidaires : Royaume-Uni depuis 1976, Pays-Bas depuis 2016, Allemagne depuis 2012. Aucun n’a vu sa loterie nationale s’effondrer pour autant.

Enfin, et c’est l’élément le plus récent une proposition de loi (n° 565, 2025-2026) déposée au Sénat le 23 avril 2026 par le sénateur Bernard Delcros vise précisément à autoriser l’organisation de loteries solidaires en France. Pour la première fois depuis vingt ans, le texte revient devant le législateur de manière formelle. Il faut s’en saisir.

 

Le modèle que nous proposons

Une loterie solidaire à la française, inspirée du modèle Novamedia mais adaptée à notre contexte juridique et politique, doit reposer sur cinq principes.

Une gouvernance par les OSBL eux-mêmes, portée par une fondation dédiée. Surtout, ne pas confier ce dispositif à FDJ United. L’expérience des vingt dernières années est claire : un opérateur commercial sous monopole capte la dynamique au profit de ses propres opérations  «  bonne cause ». Il faut faire exactement l’inverse, une fondation reconnue d’utilité publique, créée ad hoc ou s’appuyant sur une structure existante de type Fondation de France, qui détient la licence et redistribue intégralement les fonds à un collectif d’OSBL :  associations et fondations sélectionnées sur critères transparents. Le modèle Novamedia est exemplaire à cet égard : l’ensemble du groupe est détenu par une fondation sans actionnaire à enrichir, qui ne peut juridiquement pas vendre ses parts. Tout profit est réinvesti dans la mission.

© ONCE – Photo de famille de la présentation du coupon dédié au Parc Naturel de las Cuevas de Sorbas en Almería, Espagne

Un agrément d’État et un cadre régulatoire strict. Pas question d’ouvrir le secteur des jeux à n’importe qui sous couvert d’humanitaire. L’Autorité nationale des jeux (ANJ), créée en 2019, est l’organe adapté pour délivrer la licence, fixer les obligations de transparence, contrôler la publicité, et garantir la prévention du jeu excessif. Le modèle britannique du Lotteries Council, ou le modèle néerlandais (autorisation depuis 2016 pour toute initiative non lucrative reversant au moins 40 % des recettes au secteur associatif), peuvent servir de référence.

Un comité d’éthique indépendant. Sélection des organismes bénéficiaires sur critères de transparence financière, de gouvernance, de qualité d’action, et de représentativité des causes (humanitaire, environnement, recherche, social). Publication annuelle des allocations. Évaluation d’impact des projets financés.

Un seuil minimum de reversement au secteur associatif d’au moins 30 % des recettes, soit le niveau de la People’s Postcode Lottery britannique, et bien au-delà de ce que pratique aujourd’hui la FDJ pour les « bonnes causes » (de l’ordre de 0,5 à 1 % du recettes selon les jeux). La preuve est faite ailleurs en Europe que ce taux est économiquement soutenable.

Une mécanique de tirages réguliers, et non pas l’opération annuelle unique des tombolas de bienfaisance, qui ne permet ni de fidéliser les joueurs ni de produire des recettes pérennes. C’est précisément la différence entre une tombola et une loterie solidaire : la régularité, qui transforme un acte ponctuel de don déguisé en habitude de consommation citoyenne.

 

Lever les objections une par une

« Cela va concurrencer FDJ United et donc fragiliser ses recettes pour l’État. »

C’est l’objection la plus systématiquement opposée. Elle ne résiste pas à l’examen. Toutes les données issues des pays européens qui ont autorisé les loteries solidaires montrent que la substitution avec la loterie nationale est marginale. La Gambling Commission britannique a déclaré en 2018 que « les ventes des loteries solidaires ne sont pas considérées comme un facteur déterminant des ventes de la loterie nationale ». Au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Allemagne, ce sont précisément les marchés où les loteries nationales sont les plus puissantes que les loteries solidaires se sont développées sans cannibalisation significative.

L’explication est simple : le public d’une loterie solidaire n’est pas le même que celui de l’EuroMillions. Les joueurs de loteries solidaires sont majoritairement des donateurs occasionnels, attirés par la cause autant que par le gain, avec des mises faibles (souvent 2 à 10 € par mois sur abonnement) et une fréquence régulière. Le profil sociologique est plus proche du donateur d’OSBL que du parieur compulsif. C’est un complément, pas un substitut.

« Cela va coûter à l’État en pertes de recettes fiscales. »

C’est l’inverse qui est vrai. Une loterie solidaire, contrairement à un don déductible à 66 % du revenu imposable des particuliers, ne coûte rien à l’État en niches fiscales. Mieux : l’État encaisse la TVA sur la vente des billets, comme sur toute autre prestation de service. Sur un chiffre d’affaires hypothétique d’un milliard d’euros, soit l’ordre de grandeur de ce qu’a atteint Novamedia dans chacun de ses pays d’implantation à maturité,  l’État percevrait, à TVA standard, environ 167 millions d’euros par an en recettes nouvelles. À ceci s’ajoutent les prélèvements sociaux et l’impôt sur les sociétés payés par les prestataires techniques de la chaîne. Le solde budgétaire est positif pour les finances publiques, et ce sans aucune dépense fiscale en contrepartie.

« Financer l’humanitaire par le jeu n’est pas éthique. »

Cette objection mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle a tué le projet en 2004. Rappelons donc une histoire qui devrait être enseignée. La Loterie nationale française, créée en 1933, c’est-à-dire FDJ d’aujourd’hui dans sa lignée directe, l’a été pour formaliser la loterie de l’association des «  Gueules cassées », fondée par d’anciens combattants défigurés de la Grande Guerre pour financer leurs propres soins et ceux de leurs camarades. L’État de la IIIᵉ République a estimé, dans le contexte de la crise de 1929, qu’il était parfaitement légitime que le hasard finance le secours aux blessés de la nation. L’Union des Blessés de la Face et de la Tête (les « Gueules cassées ») détient encore aujourd’hui 10,1 % du capital de FDJ United, l’essentiel de ses revenus provient des dividendes de la loterie qu’elle a contribué à créer il y a 90 ans.

© Bibliothèque Wroblewski de l’Académie des sciences de Lituanie. VYTAUTAS BIČIŪNAS (1893–1943). Affiche La Première loterie caritative lituanienne (1918)

Autrement dit : la France finance déjà des causes par le jeu, depuis presque un siècle. Elle l’a même institutionnalisé dans la composition capitalistique de son opérateur historique. Refuser aujourd’hui qu’un mécanisme analogue irrigue d’autres causes. La culture, la solidarité internationale, l’environnement, la lutte contre la précarité, la recherche médicale, au motif que ce ne serait «  pas éthique » relève d’un déni historique. Si le jeu pouvait financer la chirurgie maxillo-faciale des défigurés de Verdun, il peut financer l’aide alimentaire au Sahel et la protection des forêts primaires.

L’argument éthique se retourne d’ailleurs assez facilement. Le marché français du jeu d’argent et de hasard pèse environ 13 milliards d’euros de produit brut des jeux par an. Cet argent existe, il est dépensé. La seule question est de savoir si une fraction de ce flux peut être redirigée vers l’intérêt général au-delà des seules recettes fiscales de l’État. Il est moralement plus discutable de laisser 100 % de cette manne enrichir une seule entreprise privatisée et son actionnaire de référence, que d’en prélever une portion pour la société civile.

« Le modèle ne marchera pas en France, le marché est déjà saturé. »

C’est exactement l’argument qu’on opposait, en Allemagne avant 2012 et aux Pays-Bas avant 2016, à l’autorisation des loteries solidaires. Dans les deux cas, la réalité a démenti les prédictions. Aktion Mensch a collecté 175 millions d’euros en 2019, dès la première décennie d’autorisation. La Postcode Loterij néerlandaise est devenue, en trente ans, la deuxième loterie du pays.

Plus prosaïquement, deux opérations françaises récentes ont prouvé l’appétit du public pour ce type d’offre. La vente Picasso au profit de Care France a généré environ 5 millions d’euros de collecte pour 1 million de valeur initiale. L’opération Système U pour Action Contre la Faim a mobilisé un million d’euros sur les seuls points de fidélité abandonnés. Ces opérations ont été menées à la marge des contraintes juridiques, mais elles disent une chose : la demande existe.

 

Calendrier et urgence

Trois fenêtres rendent le moment particulièrement propice.

La première est législative : la proposition de loi Delcros du 23 avril 2026 est sur les rails. Quelle que soit son issue, elle remet le sujet sur la table parlementaire pour la première fois depuis vingt ans. Les OSBL ont une occasion concrète de se faire entendre, par l’audition en commission, par le plaidoyer auprès des sénateurs et des députés, et par la mobilisation de l’opinion. Ne pas saisir cette fenêtre serait fautif.

La deuxième est budgétaire : le budget humanitaire de la France est aujourd’hui de 285 millions d’euros via les trois canaux habituels (CDCS, NUOI, AAP). Il était de 800 millions d’euros en 2023 et l’engagement avait été pris de le porter à un milliard en 2025. C’est la double peine quand on sait que le pourcentage de l’aide humanitaire en France par rapport à l’Aide Publique au Développement est parmi les plus faible parmi les pays de l’Union Européenne et de l’OCDE. Le contexte de contrainte budgétaire est durable. Les ONG ne peuvent plus se contenter d’attendre des arbitrages publics qui se font dans un climat de plus en plus rude. Diversifier les sources est devenu vital, et la loterie solidaire est l’un des très rares leviers à fort potentiel qui ne dépend ni d’un trade-off budgétaire ni d’un consentement à l’impôt qui se raréfie.

La troisième est plus structurelle, et tient à la transformation du don. Toutes les études convergent : la base de donateurs vieillit, le marketing direct s’épuise, l’attrition des fichiers s’accélère. Le don déclaratif classique : chèque ponctuel sur sollicitation par mailing atteint ses limites. Les modèles qui montent sont ceux du digital, du prélèvement automatique, des libéralités (legs, donations, assurances-vie), de la grande philanthropie, et du « conso-don-action » i.e. le don intégré à un acte de consommation ou de loisir, le micro-engagement régulier. La loterie solidaire ne remplace aucun de ces leviers,  elle s’inscrit naturellement dans cette famille du don régulier, intégré à la vie quotidienne, à bas montant et à fort effet d’accumulation.

 

En guise de conclusion

Il existe une autre piste, que je défends depuis aussi longtemps et qui est probablement encore plus puissante : la libéralisation des libéralités. Tant que la France n’ouvrira pas réellement la possibilité, pour un testateur avec ou sans héritiers, de disposer plus librement de son patrimoine on passera à côté d’un gisement colossal. Les charities britanniques et les non-profits américains tirent 30 à 50 % de leurs ressources des legs. Les OSBL français peinent à dépasser 5  %. C’est l’autre grand chantier de rupture.

Mais ne mélangeons pas les combats. Celui de la loterie solidaire est mûr, plus simple à porter, et il a aujourd’hui une fenêtre parlementaire ouverte. Le sujet est mûr depuis vingt ans. Il serait temps d’arrêter de tourner autour.

Aux pouvoirs publics, je demande trois choses : autoriser, encadrer, ne pas confisquer. Autoriser, en votant la proposition de loi ou un texte qui s’en inspire. Encadrer, en confiant à l’ANJ la délivrance des licences et le contrôle. Ne pas confisquer, en refusant que le dispositif soit absorbé par FDJ United, sans quoi l’expérience nous a appris que l’esprit de la réforme se diluera.

Aux associations, aux fondations et à l’ensemble des OSBL d’intérêt général, je dis : il faut nous mobiliser maintenant, collectivement. Une coalition d’organisations crédibles, prêtes à porter une fondation commune et à se présenter devant le législateur avec un projet cadré, ferait basculer le rapport de force. C’est très exactement le rôle que Coordination Sud, le Mouvement Associatif, Don en Confiance, France Générosités et le Centre Français des Fonds et Fondations peuvent jouer dans les prochaines semaines.

Aux lecteurs de cette revue, enfin : à chaque fois que vous entendrez l’objection morale, « financer le développement par le jeu, vous n’y pensez pas » souvenez-vous des Gueules cassées. C’est ainsi que la France finance déjà une partie de sa solidarité depuis 1933. Il est temps d’ouvrir le second chapitre.

Antoine Vaccaro.

 

Sources et notes

¹ FDJ United, page « Patrimoine » (fdjunited.com/fr/patrimoine) et FAQ Mission Bern (missionbern.fr/faq), consultées en mai 2026 : « Depuis 2018, plus de 180 millions d’euros ont été collectés pour soutenir le patrimoine en péril ». Édition 2025 : 29,1 millions d’euros annoncés par la Fondation du patrimoine en septembre 2025.

² Communiqué FDJ du 14 mars 2024 : « Mission Nature : plus de 7 millions d’euros déjà collectés en faveur de la préservation de la biodiversité », en partenariat avec l’Office français de la biodiversité (OFB), et non avec le WWF, comme on le lit parfois. FDJ soutient par ailleurs le fonds Nature Impact du WWF France au titre de son mécénat propre, mais sans jeu de loterie dédié.

³ France générosités et Fondation de France, Panorama national des générosités 2024 (données 2022), publié en décembre 2024 : 9,225 milliards d’euros de générosité totale en France, dont 5,4 milliards de générosité des particuliers et 3,8 milliards de mécénat d’entreprise.


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


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