L’innovation humanitaire à l’épreuve du terrain : l’exemple du purificateur d’eau Orisa

L’action humanitaire est faite d’engagement, et de réponses concrètes, sans lesquelles elle n’est que mots. Pour apporter celles-ci de façon efficiente, et répondant aux besoins des personnes secourues, les solutions techniques innovantes jouent un rôle déterminant, démultipliant le temps gagné, le nombre de personnes assistées, et l’impact de l’aide. Cette notion d’innovation est présente dans tous les domaines de notre action (sécurité alimentaire, santé, abris, résilience, etc.), et bien sûr dans celui, technique par nature, de l’EHA (Eau, Hygiène et Assainissement).

Le changement de paradigme consiste parfois, sans révolutionner la solution technique elle-même, à mettre à disposition des acteurs et bénéficiaires de terrain une réponse simple d’utilisation, fiable, adaptée à l’ensemble du spectre des interventions, de l’urgence au développement, en termes d’accès individuel, familial ou collectif, à une eau potable. C’est l’idée du purificateur d’eau Orisa proposé par la société Fonto De Vivo, co-fondée par Anthony Cailleau, spécialisé en R&D, et David Monnier, ancien humanitaire ayant travaillé pendant 14 ans sur des terrains difficiles autant que variés : Libéria, Irak, Comores, Guinée, Afghanistan… Il y a pu mesurer le besoin en moyens faciles et sûrs d’accès à l’eau pour les populations impactées par des crises sécuritaires, climatiques ou épidémiques. Le développement du purificateur Orisa s’est fait, à partir de 2017, en partenariat avec des chercheurs des universités de Nantes (où Anthony Cailleau et David Monnier se sont rencontrés, et ont décidé de fonder Fonto De Vivo) et de Vendée. Un « focus group » de six ONG françaises a été mis en place, afin de spécifier leurs besoins en termes de purification et de logistique liée. Puis un cabinet de designers nantais, et un bureau d’étude en Vendée spécialisé dans la plasturgie ont finalisé le produit, qui a commencé à être commercialisé en 2021.

Concrètement, il s’agit d’un purificateur portable et autonome, de taille modeste (42,5 x 17 x 12cm), d’un poids de 2,1 kg, fonctionnant par pompage manuel, intuitif, conforme aux directives de qualité pour l’eau de boisson de l’OMS. L’ultrafiltration se fait par des membranes en fibres creuses à travers lesquelles passe l’eau. Le purificateur est adaptable à différents types de récipients, de réservoirs, et traite les eaux de surface (puits, cours d’eau…).

Le banc d’essai, pour un outil destiné à un usage humanitaire, c’est sa mise en œuvre sur le terrain. A ce titre, l’intervention menée par l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo, au Burkina-Faso (programme d’urgence), est significative, quant au potentiel du purificateur Orisa. Le contexte particulier de la ville de Djibo, soumise à un blocus par des groupes armés, y a transformé une situation critique en urgence humanitaire. Djibo, avant même ce blocus, était impactée par la raréfaction de la ressource eau due au changement climatique, et concentrait une grande partie des déplacés au Sahel. Au 31 / 03 / 2002, selon l’organisme d’état burkinabé enregistrant les déplacés internes, on y comptait 283.428 déplacés, pour une population résidente d’environ 50.000 personnes. En janvier, les groupes armés y ont déplacé de force les habitants des villages alentour ; selon OCHA, 36.532 personnes sont arrivées en moins de deux mois. La tension sur la ressource en eau potable y était maximale. Puis le blocus a été déclaré le 17 février, en posant des mines sur les routes d’accès et en attaquant tout véhicule ou personne tentant d’entrer ou de sortir de la ville. Enfin, un sabotage, par les groupes armés, des points d’eau et infrastructures d’accès à l’eau, fut mené, entre le 21 février et le 13 mars : destruction d’un groupe électrogène du réseau de l’Office National de l’Eau et de l’Assainissement (qui alimentait 2/3 de la population), de deux des trois générateurs alimentant les stations de pompage desservant le réseau public (réduisant de 80 % la production d’eau), et de six des douze adductions à énergie solaire, mises hors service par des tirs sur les réservoirs de stockage… Selon les estimations du cluster WASH, au moins 220.000 personnes ont perdu l’accès à des sources d’eau protégées au 17/03/2022 en raison de ces attaques. La population de Djibo, comme le raconte Sébastien Batangouna, chef de chantier EHA SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, « fut réduite à creuser à la main des trous de fortune dans le lit du barrage à sec, extrayant des quantités insuffisantes d’eau trouble, ou d’aller puiser dans quelques puits ou des eaux de surface stagnantes ». Par ailleurs, de nombreuses agressions de personnes allant puiser l’eau ont eu lieu. L’accès à l’eau est devenu pour les groupes armés un enjeu de pression sur la population.

Photo prise à Djibo par Sebastien Batangouna Banzouzi, chef de chantier EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina FASO @SOLIDARITES INTERNATIONAL

Dans ce contexte, et dans une ville qui n’est plus reliée que par hélicoptère au reste du pays, les réponses classiques en EHA, comme l’explique Lise Florin, Coordinatrice EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, ne sont plus adaptées : « Trop dangereux d’effectuer des réparations des points d’eau et des groupes électrogènes vandalisés, water-trucking inenvisageable car points d’eau inaccessibles et ravitaillement en carburant limité par le blocus, installation de bladders (réservoirs souples) écartée, car une station de traitement eut été trop visible et le pompage difficile dans des trous de fortune, enfin accès limité au barrage pour des raisons de sécurité ». Ne restait que la solution d’un traitement domiciliaire et / ou communautaire, en utilisant au besoin des sources d’eau non conventionnelles (eau de surface éparses dans la ville). Solution « discrète » et sûre, donc, qui a consisté à « détourner », pour reprendre la formule de Baptiste LECUYOT, Responsable du pôle EHA – Expertise Technique et Qualité des Programmes au siège de SOLIDARITES INTERNATIONAL, « l’usage de purificateurs normalement plus adaptés au traitement d’eau à domicile, en mettant en place des points de filtration collectifs où les gens viendraient chercher de l’eau filtrée, sans avoir à mettre en place des installations plus importantes ». 242 volontaires communautaires furent recrutés et formés, 64 points de filtrations mis en place, et une équipe mobile de 50 volontaires fut chargée d’aller sensibiliser les ménages à l’hygiène et au traitement de l’eau à domicile. A ce jour 500 purificateurs Orisa ont été déployés à Djibo par SOLIDARITES INTERNATIONAL.

Même si l’intervention de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo est toujours en cours, on peut d’ores et déjà constater que, comme le souligne Sébastien Batangouna, « La prise en main, l’utilisation, l’entretien et la réparation des purificateurs Orisa s’est révélée facile, tout comme la formation du personnel national et des journaliers ». Simplicité renforcée, comme le rappelle Lise Florin, « par les tutoriels mis à disposition sur Internet par Fonto De Vivo ». Lise Florin ajoute que, outre la discrétion et la simplicité « ces purificateurs se sont montrés plus rapides que le traitement chimique « PUR » : entre 120 L/H et 180L/H pour les filtres ORISA contre 40L/H pour le PUR. Également moins volumineux : il faut 4 fois moins de seaux de 20L pour couvrir le même nombre de bénéficiaires, le transport et le stockage sont donc facilités et moins couteux. Enfin, l’eau est de meilleure qualité pour les personnes secourues, car elle est simplement chlorée après filtration pour éviter la recontamination de l’eau dans le transport/stockage ». A Djibo, ces purificateurs ont subi une utilisation intensive, de 4 à 6 h par jour, en produisant environ chacun 100 L/H, soit 4 jours de besoins d’une famille « normale ». Bien sûr, le pompage requiert un minimum de force physique, mais, compte tenu du contexte et de l’urgence, cette réponse s’est montrée la plus pertinente, efficiente et discrète. Il faut toutefois mentionner que des cas de non-conformité (liés à un fournisseur) ont été constatés à Djibo, sur un certain nombre de purificateur Orisa. Le problème a été immédiatement reconnu par Fonto De Vivo, qui a mis en place des solutions, les purificateurs étant réparables : de nouvelles pièces (bagues) ont été testées et envoyées en express au Burkina Faso ; et, en plus du stock de membranes déjà sur place, de nouvelles sont en cours d’acheminement, afin de changer celles qui ont connu un problème (avec l’appui à distance de Fonto De Vivo, et sachant que ces membranes doivent de toute façon être changées au bout d’un certain temps d’utilisation).

SOLIDARITES INTERNATIONAL (qui avait déjà utilisé de façon limitée le purificateur Orisa au Niger dans des centres de santé), l’a également déployé en Haïti dans les écoles, et prévoit de l’utiliser au Mali pour des réponses d’urgence. Allassane Traore, coordinateur EHA Dakar, souligne d’ailleurs que cet outil est intéressant « pour les interventions auprès des populations transhumantes ou affectées par les déplacements récurrents, souvent oubliées des réponses humanitaires et particulièrement à risque sur les enjeux d’accès à l’eau potable ».

@MSF, Madagascar, avril 2022

Outre SOLIDARITES INTERNATIONAL, d’autres ONG utilisent le purificateur Orisa, comme MSF en Ukraine (dans des structures de soin) et à Madagascar (auprès de communautés). Ses très bonnes performances en filtration des bactéries (99,999999%, soit LOG 8) et virus (99,999%, soit LOG 5) en font un outil de prévention d’infections évident, mais, comme le souligne Jérôme Leglise, Référent Eau et Assainissement au Pôle Opérationnel de Support de MSF, une innovation technique spécifique a particulièrement intéressé MSF : son système de rétrolavage utilisant l’eau purifiée, limitant la contamination pendant le lavage. L’ONG médicale considère que ce purificateur est particulièrement adapté pour les missions exploratoires, les petites bases ou structures de santé isolées, les communautés spécifiques loin des réseaux urbains, et les personnes à risque (femmes enceintes, immunodéprimés, enfants en bas âge, cas de rougeole) en « kit de sortie » post consultation ou hospitalisation.

Enfin, le CDCS (Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) a commandé 405 purificateurs Orisa, afin de constituer un stock de contingence permettant de répondre à de potentielles urgences (catastrophes naturelles, conflits, pandémies…).

Au final, cet outil montre que, entre pari du développement d’un produit et épreuve du terrain, l’innovation humanitaire est – aussi – une forme de prise de risque…nécessaire…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire  


Pour aller plus loin : 


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Pierre Brunet

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

Impact humanitaire : comment conjuguer qualité et innovation ?

RCA – distribution alimentaire dans le cadre du mécanisme de réponse d’urgence – 2021

Afin de couvrir au mieux les besoins des populations affectées par une crise, Solidarités International (SI), s’efforce de mettre en œuvre quotidiennement des solutions qualitatives et innovantes. La Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP) est garante de l’équilibre optimal entre qualité et innovation programmatique : renforcer la qualité des programmes mis en œuvre et développer de nouvelles modalités d’intervention et des activités adaptées sont la clef de l’agilité et la durabilité des réponses mises en œuvre.

1/ Quels sont les leviers qualitatifs les plus efficaces pour améliorer les programmes et la mise en œuvre des activités ?

La DOAP dispose de plusieurs leviers qualitatifs sur lesquels agir afin de garantir une qualité programmatique.

Le tout premier levier qualitatif se situe sur le plan stratégique : une bonne réponse humanitaire est avant tout une réponse qui résout des problèmes souvent complexes car multifactoriels. L’élaboration du plan de réponse doit donc reposer sur une analyse situationnelle précise et holistique, qui met en exergue les besoins non couverts, les manques dans la réponse existante et l’impact différencié de la crise sur les populations selon une analyse fine des vulnérabilités. La logique d’intervention, inspirée de la Théorie du Changement, permet de lier cette analyse situationnelle menée au niveau Pays et/ou Base, et de développer une stratégie de réponse orientée sur la résolution du problème (au lieu d’une approche sectorielle). Elle pousse les équipes programmes à toujours se poser la question du rationnel de l’intervention et de la modalité choisie en répondant à la question : « pourquoi nous faisons ce que nous faisons ? ». La DOAP appuie les équipes en développant et en formant sur ces méthodologies d’analyse situationnelle et de théorie du changement.

Une bonne réponse est aussi et avant tout une réponse technique : la couverture des besoins de base tels que « manger, boire, s’abriter » dans 18 contextes de crises aussi différents que complexes, exige la maîtrise d’un panel de compétences techniques très variés, allant de la réhabilitation de forages et de puits, l’analyse de l’eau potable, l’analyse physico-chimiques et microbiologique des eaux usées, la gestion des déchets, les réseaux d’eau potable et d’assainissement, le contrôle vectoriel, les mesures de prévention et de contrôle des infections, l’assistance à la maîtrise d’ouvrage…, pour la partie sectorielle Eau, hygiène et Assainissement ; au maraîchage, arboriculture, agroécologie, agriculture urbaine, santé animale, élevage de petit et gros bétail, pêche, pisciculture, technique de transformation et de valorisation des produits, approche filières et chaînes de valeurs… pour la partie sécurité alimentaire et moyens d’existence. Cette liste impressionnante – et pourtant non exhaustive -doit être complétée par les compétences en génie civil, construction et réhabilitation de petites et grandes infrastructures… La réalité des expertises techniques sectorielles est également complémentaire de compétences plus transverses tels que l’irrigation, la gestion intégrée des ressources en eau, le changement climatique, les systèmes de surveillance ou encore l’approche basée sur les marchés et les transferts monétaires.

Vidangeurs en action dans une latrine d’un camps de réfugiés du Bangladesh ®Solidarités International

La DOAP assure donc la garantie du respect des standards techniques par l’élaboration de documents techniques de référence et la création d’expertise. L’équipe apporte, en plus du support technique quotidien, la vision globale et la prise en compte des enjeux liés à l’environnement, la santé publique, la cohésion sociale et la protection afin de maîtrise l’impact négatif de ses actions.

Dans le but de couvrir le plus largement possible le panel d’expertises techniques requises pour mener à bien les activités, et reconnaissant qu’une approche partenariale et multi acteurs de qualité est essentielle à la bonne réalisation des activités sur les terrains d’intervention et à la montée en compétences de l’organisation, la DOAP a recours régulièrement à ses partenaires techniques privilégiés.

Enfin, l’un des piliers centraux de l’approche qualité de SI repose sur le support méthodologique au pilotage des programmes et à l’apprentissage. La DOAP promeut ainsi une approche d’apprentissage dynamique et continue tout au long du cycle de projet, ainsi que des méthodologies participatives, de suivi et d’évaluation qui doivent garantir une action humanitaire orientée vers la réalisation de changements concrets dans la vie des populations pour et avec lesquelles nous travaillons.

Gardez le sens de l’action et la perspective des changements auxquels nous contribuons dans la vie des populations au cœur de nos programmes est la meilleure garantie d’une qualité effective de nos programmes.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

2/ Innovation et action humanitaire sont-ils réellement compatibles ?

Les terrains de crises et fragilités dans lesquels nous agissons sont particulièrement propices à l’innovation car la diversité des contextes et des besoins ainsi que les contraintes de mise en œuvre (sécuritaires, techniques, foncières, administratives, temporelles, contextuelles…) fortes que nous rencontrons quotidiennement n’autorisent pas la mise en place d’une solution unique et standard aux problèmes complexes rencontrés. Par ailleurs, l’impératif humanitaire de répondre aux besoins vitaux et de faciliter l’accès aux services de base et aux droits fondamentaux aux populations les plus vulnérables affectées par les crises, nous amène à sortir des sentiers battus et toujours chercher des réponses plus intégrées, plus adaptées et plus durables.

Ainsi, la DOAP revendique le rôle de coordinateur interne de l’approche recherche et innovation comme levier à part entière de l’approche qualité : de l’identification des solutions innovantes émergeant à la fois du siège comme des terrains, à l’évaluation et capitalisation, en passant par l’accompagnement au développement et au suivi de la phase pilote, la DOAP veille à l’éclosion et à la réplication des bonnes pratiques.

Cependant, il est parfois tentant de céder et de baisser les bras devant les nombreux paradoxes qu’impliquent la juxtaposition des termes « humanitaire » et « innovation » :

  • L’aversion aux risques et à l’incertitude de la part des bailleurs ne laisse que peu de possibilité de financement sur les phases d’amorce et de démarrage d’un nouveau projet, d’une nouvelle approche ou la mise en place d’une solution innovante. Mais, paradoxalement, le secteur humanitaire se voit doté de plus en plus d’enveloppes dédiées à la mise en place de solutions innovantes ayant déjà fait leur preuve sur des terrains variés.
  • La culture humanitaire et la nécessité d’une mise en œuvre rapide et efficace reste encore éloignée de la culture de l’innovation, de la recherche et de l’apprentissage qui lui est inexorablement lié. L’effort à mettre sur l’étape clef d’évaluation et de diffusion des bonnes pratiques et nouvelles solutions n’est, elle aussi, encore que très peu financée par les bailleurs.
  • Nos secteurs d’expertise technique sont propices aux différents type d’innovation (innovation produit, innovation approche ou recherche action). L’approche innovation permet alors une mise en valeur de notre expertise technique et la montée en crédibilité et notoriété dans le secteur. Or, la technicité et la nécessaire adaptation de la solution sont à la fois le plus grand frein à la capacité de répliquer la solution à l’identique dans un autre contexte, et donc le passage à l’échelle de l’innovation.
  • Enfin, la temporalité longue du cycle de l’innovation (multiannuel, incluant une phase dite d’idéation et de développement préliminaire longue) ne peut être compatible avec la nécessaire efficacité des solutions mises en œuvre à court terme dans les phases de réponse au choc (repenser un mécanisme de réponse rapide dont les cycles de réponses court terme se répètent pendant de longues années en contexte de chocs à répétition et que la tentation est grande de chercher une solution plus durable, est extrêmement difficile). Quand la vie de personnes est en jeu, est-on prêt à prendre le risque de répondre non à la question « la solution mise en œuvre a-t-elle fonctionné » ?

Toutes ces contraintes augmentent le risque que les organisations se concentrent sur l’innovation « siège » / globale (par ex. très technologique) qui apporte plus de communication que d’impact sur les personnes. Alors, pour que l’innovation permette de résoudre le passage de la théorie à la pratique, il faut encourager le développement de l’innovation sur le terrain, pour des solutions durables et faciles à développer et répliquer.

Gardez le sens de l’action et la perspective des changements auxquels nous contribuons dans la vie des populations au cœur de nos programmes est la meilleure garantie d’une innovation réussie.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

3/ Se donner les moyens pour être à la hauteur des exigences du mandat humanitaire et porter la voix des populations au niveau global

En plus d’être une plateforme de mobilisation de ressources pour renforcer la double approche qualité et innovation de l’organisation, la DOAP a le mandat de porter la voix des populations au niveau global dans les instances de coordination humanitaire. La DOAP représente ainsi SI dans les comités de pilotage du Cluster EAH, du Cluster SAME et du réseau d’évaluation de l’action humanitaire ALNAP.

Pour passer de la théorie à la pratique également au niveau global et être un acteur du changement dans le secteur humanitaire et ainsi promouvoir sa double approche Qualité et Innovation comme garantie de l’impact humanitaire, SI a été l’incubateur de 2 projets financés d’abord par des fonds d’innovation, puis par des financements institutionnels : le premier, développe un système de renforcement de la qualité et de la redevabilité bénéficiaires dans le secteur de l’EAH (AQA) et le second, OCTOPUS, permet l’amélioration des bonnes pratiques et le suivi de la mise en œuvre de solutions innovantes en lien avec l’assainissement en urgence. Ces deux projets sont en passe d’être transmis au secteur EAH pour être intégrer comme outil et approche de coordination globale.

 


OCTOPUS                                                

Développée par SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en 2018, la plateforme OCTOPUS (Operational Collaborative Tool Of Ongoing Practices in Urgent Sanitation) est un outil collaboratif en ligne relatif à l’élimination et au traitement des boues fécales dans les contextes d’urgence. Il a pour objectif l’amélioration des pratiques d’assainissement via le partage de connaissances et d’expériences par les acteurs et les experts de la gestion des boues de vidange. Des études de cas présentent ainsi des informations techniques et contextuelles détaillées dont les praticiennes et praticiens de l’assainissement peuvent s’inspirer pour adapter leurs interventions aux crises auxquelles elles et ils sont confrontés.

AQA

                                                                                                                                       Depuis la fin de l’année 2018, l’Initiative pour la responsabilité et l’assurance qualité (the Accountalibilty and Quality Assurance Initiative – AQA) vise à accroître la capacité des organisations humanitaires à répondre de manière efficace et efficiente aux crises en fournissant aux personnes décisionnaires les informations dont elles ont besoin pour s’adapter en permanence à l’évolution des contextes. S’inspirant de la méthodologie industrielle Définir-Mesurer-Analyser-Améliorer-Contrôler, cette initiative repose sur la collecte de données simples permettant de soutenir une prise de décision axée sur les résultats et fondée sur des preuves, dans le but final de garantir le respect et l’amélioration des normes de qualité et de redevabilité au fil du temps. Ce projet est mené dans le cadre d’un partenariat entre Oxfam, Solidarités International, l’Université de Tufts et l’UNICEF, avec le soutien du Global WASH Cluster (Cluster Eau, Hygiène et Assainissement) et du secteur « eau, hygiène et assainissement).


Le mot de la fin

Le fait d’avoir une instance au cœur des opérations qui porte cette double approche est un réel atout organisationnel et qui permet à une structure de taille moyenne de mettre en œuvre Qualité et Innovation au même titre que les grandes.

La prise de risque inhérente à la partie innovation et au développement de nouvelles approches, n’est possible qu’avec la garantie d’un suivi, d’un support technique et d’un contrôle qualité. Qualité et Innovation sont donc intrinsèquement liées et leurs effets se bénéficient mutuellement.

L’approche multiacteurs et la capacité de mobilisation de partenaires contribuent à la richesse de l’approche et à réduire les paradoxes.

Derrière deux mots et deux approches que l’on pourrait juger comme trop conceptuels, la spécificité de SI est de rester un acteur opérationnel de terrain, toujours animé par la volonté de rester au plus près des populations affectées par les crises.

Tous les leviers qualitatifs sont activés dans un seul souci : garder le sens de l’action et de l’engagement pour et au plus près des personnes dans les zones fragiles et les plus reculées.

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Qui est Anne-Lise Lavaur ?

Après des études de sciences politiques et de droits de l’enfant, Anne-Lise Lavaur s’engage dans des organisations internationales (Médecins du Monde Argentine, Bureau International Catholique de l’Enfance), et devient coordinatrice de programme et chargée de plaidoyer.

En 2014, elle intègre SOLIDARITÉS INTERNATIONAL au sein du département technique et qualité des programmes dont elle prend la coordination huit mois plus tard. En 2018, ce département évolue en Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP). A travers la coordination de l’équipe de référents techniques et programmes, ce département au cœur des opérations garantie l’approche Qualité et Innovation de l’organisation.