Entretien avec Maria Groenewald, Directrice de VOICE

Plaidoyer pour l’aide humanitaire européenne

© EPA/Ahmed Jallanzo, The Conversation – Une équipe d’inhumation libérienne durant la plus grande épidémie d’Ebola au monde en RDC en 2014 : une épidémie d’Ebola vient de se déclarer en RDC

Alain Boinet. Pourrais-tu nous présenter ton parcours ainsi que VOICE ?

Maria Groenewald. Tout d’abord, merci beaucoup pour l’invitation. Depuis 34 ans, VOICE est le réseau principal de plaidoyer pour l’action humanitaire à Bruxelles. Près de 90 organisations de 18 pays européens en sont actuellement membres et c’est un réseau qui grandit encore, en espérant pouvoir accueillir de nouveaux membres lors de notre Assemblée générale annuelle en juin. Pour moi, il s’agit d’un signe que notre travail collectif pour l’action humanitaire est plus important que jamais. Ensemble, nous allons continuer à être le principal porte-parole des ONG internationales à Bruxelles pour promouvoir l’action humanitaire et ses principes.

 

Alain Boinet. C’est nous qui te remercions pour cet entretien et cette présentation de VOICE. Nous constatons toutes et tous la chute des financements humanitaires parmi les pays de l’Union européenne et membres de l’OCDE : l’Organisation de coopération et développement économiques qui réunit les pays les plus développés de la planète. Comment analyses-tu ce recul inquiétant pour l’action humanitaire ? Quelles en sont les conséquences parmi les 90 associations membres de VOICE et où en est ECHO ainsi que la Commission européenne en matière de financement cette année en 2026 ?

Maria Groenewald. C’est un développement très inquiétant. On observe que plusieurs États membres se détournent de leur engagement en matière de solidarité internationale, au nom enjeux domestiques et de priorisation des dépenses liées à la défense, alors même que l’action humanitaire ne représente qu’une part très limitée des dépenses publiques. À l’échelle de l’UE, l’aide humanitaire représente environ 1 % du budget européen. Pourtant, les discours politiques tendent de plus en plus à mettre en concurrence les financements humanitaires avec d’autres priorités budgétaires.

© Our World in Data – Graphique sur la part de PIB que représente l’aide étrangère

La diminution des financements pour l’action humanitaire est un choix politique et non une fatalité. Il faut rappeler que le financement humanitaire est minimal et qu’il représente une petite part du budget des États en comparaison avec des postes de dépense comme la défense. La diminution des financements humanitaires entraîne des conséquences graves pour les millions de personnes qui traversent des crises humanitaires. Par exemple, une étude publiée dans la revue The Lancet a démontré que si la tendance actuelle de diminution de l’aide publique au développement persiste, le nombre de décès supplémentaires s’élèvera à 9,4 millions chez les enfants de moins de 5 ans. Il s’agit donc vraiment de vies qui sont en jeu.

© Maria Groenewald – La Directrice de VOICE s’exprime devant la Comission du Développement (DEVE) du Parlement européenne en avril 2026

Malgré ce contexte difficile, on observe tout de même quelques signaux positifs. Le budget initial de la DG ECHO pour 2026 était de 1,9 milliard d’euros et jusqu’ici, la Commission européenne a réussi à maintenir un niveau de financement humanitaire stable à travers les années, parfois même en augmentation grâce à la mobilisation de fonds supplémentaires. Ainsi, la Commission européenne demeure un soutien majeur de l’action humanitaire internationale et des principes qui la fondent.

Le véritable enjeu pour les financements humanitaires européens, ce sont les négociations du prochain Cadre Financier Pluriannuel, qui déterminera l’enveloppe globale attribuée à l’humanitaire de 2028 à 2034.

 

Alain Boinet. Comme les financements, le droit international humanitaire est en recul – et avec lui les principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance, qui sont confrontés à un risque de politisation de la part de certains États et d’autres acteurs. Quelle est la perception, la position et la réflexion de VOICE à ce sujet ? Aujourd’hui, comment comprends-tu l’attitude de la Commission européenne sur le sujet du risque de politisation ?

Maria Groenewald. Il est vrai que nous sommes dans un contexte difficile au regard du manque de financement mais aussi de ce contexte où l’action humanitaire est de plus en plus challengée, politisée et instrumentalisée.

Pour VOICE, il est très important de revenir aux principes humanitaires. Pourquoi ? Les principes humanitaires ne sont pas des valeurs abstraites : ce sont des leviers opérationnels qui rendent possible l’accès à la population lors de crises humanitaires, la protection de populations vulnérables et celle des travailleurs humanitaires. La Commission européenne doit maintenir un cadre politique clair – celui selon lequel l’action humanitaire est guidée par les besoins et ces principes. Le leadership de l’Union européenne doit se définir par sa capacité à défendre l’action humanitaire contre toute politisation et instrumentalisation.

Jusqu’ici, la Commission européenne et en particulier la DG ECHO, ont réitéré à plusieurs reprises leur soutien aux principes humanitaires et au respect du droit international humanitaire. Plusieurs initiatives financées par ECHO sont en cours et vont dans ce sens. Nous espérons également que cela sera souligné dans la nouvelle stratégie de la Commission qui sera publiée fin mai : « The European Commission’s Communication on Humanitarian Aid ». En revanche, davantage doit être fait au niveau des institutions européennes, au-delà d’ECHO. Nous sommes donc très contents que la publication d’un « Staff Working Document » sur la diplomatie humanitaire, accompagnant la Communication, soit planifiée… L’UE doit utiliser cette stratégie pour se positionner comme un acteur de premier plan, cohérent et crédible, en matière de droit international humanitaire et de lutte contre l’impunité, y compris lorsque des violations se produisent dans des contextes politiquement sensibles.

© Belgian Presidency of the Council of the European Union / Julien Nizet – Maciej Popowski, Directeur général d’ECHO, au Forum Humanitaire Européen de 2024

Au-delà de la réaffirmation des engagements juridiques, le leadership de l’UE exige une cohérence politique, des positionnements publics, mais aussi l’utilisation de tous les outils politiques, diplomatiques et normatifs de l’UE pour lutter contre l’impunité, demander des comptes aux responsables de violations du droit international humanitaire et promouvoir le respect de ce droit.

 

Alain Boinet. Pourrais-tu nous rappeler en quoi consiste précisément le cadre financier pluriannuel de l’UE, quels en sont les enjeux et où nous en sommes de cette préparation ?

Maria Groenewald. Le cadre financier pluriannuel (CFP) détermine le budget à long-terme de l’Union européenne. Celui actuellement en négociation couvrira la période 2028 – 2034.  La question clé pour nous porte sur l’enveloppe qui sera attribuée à l’action humanitaire dans ce budget et la capacité future de l’Union européenne à répondre aux crises à la fois prolongées ou soudaines : c’est tout l’enjeu.

La Commission européenne a publié l’été dernier sa proposition pour le CFP 2028-2034, lançant officiellement une phase de négociations entre les différents partie-prenantes (Commission, Etats Membres, Parlement Européen…). Cette proposition de la Commission inclut une enveloppe de 200,3 milliards d’euros, pour un nouvel instrument qui s’appelle « Global Europe Instrument » et qui doit réunir tout le travail de l’Union européenne à l’international.

© Maria Groenewald – La Directrice de VOICE Maria Groenewald à la table-ronde « VOICE-Global Focus » de haut niveau en octobre 2025, à Copenhague

Il s’agit déjà d’un signe positif en matière de solidarité mondiale. Dans cet instrument, une partie sera destinée à l’action humanitaire. La demande qui est importante pour nous est que ce montant pour l’action humanitaire soit écrit dans le règlement du « Global Europe Instrument », afin qu’il ne change plus pour les sept ans à venir. Ce montant doit être alloué à l’action humanitaire en tant que minimum, de façon à ce que l’Union européenne conserve sa capacité à l’augmenter si des crises inattendues se produisent. Puis, bien sûr, nous parlons à nouveau de principes. Il est important que l’Union européenne maintienne une action humanitaire et des mécanismes de financement qui reflètent les principes humanitaires, tout en renforçant les mécanismes de gouvernance et de transparence à l’allocation. Cela impacte beaucoup la perception de l’action humanitaire du grand public. Il est aussi important que la transparence soit haute. Le « Global Europe Instrument » doit rester prévisible, traçable et fondé sur les besoins pour ne pas être instrumentalisé et politisé. Alors que les négociations vont se poursuivre lors des mois à venir, VOICE continuera de s’engager sur le sujet. Nous avons publié plusieurs documents publics ainsi que des analyses pour montrer ce qui est en jeu et garantir que l’Union européenne reste le bailleur de fonds de principes et d’importance qu’elle est maintenant.

 

Alain Boinet. Avec VOICE, vous avez récemment rencontré Tom Fletcher, le coordinateur des Nations unies pour les situations d’urgence humanitaires. Nous connaissons le « Humanitarian Reset », c’est-à-dire la réforme humanitaire provoquée par la baisse des financements. Que penses-tu de ce « Humanitarian Reset » ?

Maria Groenewald. Je pense que nous sommes tous d’accord sur le fait qu’une réforme du secteur humanitaire est nécessaire. Nous appelons à promouvoir un processus de réforme plus inclusif et plus responsable, qui soit éclairé par l’expérience opérationnelle de l’ensemble des acteurs humanitaires. Il y a une vraie complémentarité des rôles des différents acteurs qui composent le système, y compris des ONG internationales, nationales et locales. Il faut que tous ceux qui font partie de ce système humanitaire fassent aussi partie du processus de réforme. Celle-ci doit évidemment rester transparente envers l’ensemble de la communauté humanitaire. Il est donc important de parler d’une réforme inclusive et pas seulement d’un « reset » des agences des Nations Unies.

© Maria Groenewald – Rencontre entre la Présidente de VOICE Pauline Chetcuti, sa Directrice Maria Groenewald et Tom Fletcher, Vice-Secrétaire Général aux Affaires Humanitaires et à la Coordination de l’Aide d’Urgence de l’ONU (2025, Bruxelles)

Cela pose aussi la question des secteurs et crises qui risquent d’être négligés lors des discussions de priorisation. Si la priorisation est une nécessité malheureuse pour s’assurer que les fonds humanitaires restants après les coupes budgétaires drastiques aillent aux populations les plus à risque, cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité de l’aide et de sa capacité à répondre aux besoins exprimés par les communautés touchées. Ainsi, nous appelons à porter une attention particulière aux crises oubliées, ainsi qu’aux secteurs déjà aujourd’hui souvent sous-financés, comme la Protection, la Santé Mentale et le Soutien Psychosocial, la réponse et la prévention des violences basées sur le genre, l’éducation en contexte d’urgence, la Santé et les Droits Sexuels et Reproductifs… Par ailleurs, il est essentiel de soutenir des processus de réforme fondés sur la diversité, la complémentarité des acteurs et les différents instruments de financement pour continuer à répondre aux crises de la façon la plus efficace possible.

Troisièmement, mon point final est bien sûr la question de la localisation. Soutenir l’agenda de la localisation est très important pour nos membres et pour les ONG internationales qui travaillent en partenariat depuis de longues années avec les ONG locales et nationales. Comme nous, le ‘Reset’ promeut un système humanitaire « aussi local que possible, et aussi international que nécessaire ». Mais les progrès concrets en ce sens restent timides. Par exemple, la démarche d’OCHA de soutenir davantage les ONG nationales et locales via les « Country-based pooled funds » (CBPFs) va, en principe, dans la bonne direction. En pratique, nous sommes loin du compte, et les chiffres ne démontrent pas encore de progrès tangibles, notamment à cause d’un accès aux fonds encore complexe, de progrès encore nécessaires en matière de gouvernance, et des exigences américaines appliquées aux fonds qu’ils ont attribués aux CBPF. De notre côté, nous avons donc entamé un travail plus profond sur la localisation et nous avons embauché une nouvelle collègue qui se concentre sur ce sujet. Nous allons ouvrir un nouveau groupe de travail à VOICE, auquel seront invités des réseaux nationaux et du Sud pour y participer et travailler ensemble sur cette démarche, et cela grâce à un soutien de la DG ECHO.

 

Alain Boinet. Comment évaluerais-tu les conséquences de la baisse des financements humanitaires pour la localisation et la mise en œuvre du nexus, c’est-à-dire ce processus de passage de la réponse d’urgence à la réhabilitation, aux reconstructions et au développement ? Quel impact cette baisse des financements peut-elle avoir sur ces processus essentiels ?

Maria Groenewald. Avec la baisse des financements humanitaires, le travail entre humanitaire, développement et paix devient plus important que jamais pour éviter une aggravation supplémentaire des besoins humanitaires. Il y a beaucoup de bons exemples qui montrent que ce fameux nexus fonctionne bien pour répondre à des crises qui durent de plus en plus longtemps, mettre fin à ce cycle de souffrance, répondre aux besoins directs et trouver des solutions sur le long terme. Il ne faut pas oublier ce que nous avons appris et ce qui fonctionne, mais il faut aussi trouver des moyens de permettre aux acteurs du développement d’intervenir.

Il est très important de rester engagés dans les contextes fragiles auprès des acteurs du développement. Ce ne sont pas des contextes où nous, en tant qu’humanitaires, nous sommes capables de répondre seuls, nous avons besoin de cette coopération avec les acteurs du développement. Plusieurs ONG ont donné des exemples positifs sur la manière de travailler avec une approche nexus en respectant les principes humanitaires, parce que l’on se trouve dans un moment où la fragilité s’aggrave dans plusieurs régions du monde : au Sahel, au Moyen-Orient, de la Corne de l’Afrique à l’Asie.

©FAO/Aissata Lam – Des femmes reçoivent leur cash transfert en Mauritanie, à Monguel (Wilaya de Gorgol)

Il y a cette étude de l’OECD dans laquelle, parmi les 177 contextes évalués en matière de fragilité, 61 ont été identifiés comme présentant un niveau élevé ou extrême de fragilité. Ces contextes représentent 25% de la population mondiale, ce qui signifie que nous devons y rester engagés. Ces communautés font face à des crises qui s’aggravent, des conflits, des déplacements forcés, au choc climatique, à l’affaiblissement des institutions, la réduction de l’espace civique… Cela est directement lié à l’augmentation des besoins humanitaires mondiaux et au degré croissant de fragilité dans de nombreux contextes à travers le monde.

C’est pour cette raison qu’il est important pour l’Union européenne de travailler sur cette nouvelle stratégie humanitaire. Un document écrit par la Direction générale d’ECHO et d’INTPA (International Partnerships) va également être publié sous le nom de « Integrated approach to fragility ». C’est une bonne chose que la Commission ait confié cette mission conjointe aux deux commissaires de l’action humanitaire et du développement, pour une approche intégrée. Nous avons hâte d’en lire le résultat.

© Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan

Alain Boinet. À l’inverse, la baisse des financements peut-elle également entraîner des conséquences positives en ce qui concerne notamment la mutualisation entre organisations humanitaires, l’innovation, voire la coordination opérationnelle ?

Maria Groenewald. Il est sûr que la diminution des fonds met une sorte de pression sur le secteur et le pousse à avancer des réformes dont nous parlons depuis plus de dix ans. Le World Humanitarian Summit était en 2016 et beaucoup de réformes comme le « Reset » dont nous parlons maintenant ne sont pas de nouvelles idées. Elles ont émergé il y a longtemps et la situation actuelle nous force à les mettre plus sérieusement en place. En même temps, il ne faut pas non plus arrêter de rappeler aux bailleurs de fonds que c’est un choix de diminuer les financements pour l’action humanitaire et qu’augmenter à nouveau le budget étatique pour répondre aux besoins réels peut aussi être un choix.

Aujourd’hui, on parle souvent des besoins de 87 millions de personnes auxquelles les Nations Unies essaient de répondre. Pourtant, nous savons que le nombre réel est beaucoup plus élevé. Il y a peu de temps, on parlait de 350 millions dans des situations de crise humanitaire. C’est un chiffre inimaginable qui représente deux fois la population de l’Allemagne, de la France et de la Belgique combinées. Comment les États membres peuvent-ils voir ces besoins et ne pas réagir ? Il est possible d’arrêter cette évolution et de prendre au sérieux ses responsabilités au sein des G7 et autres. Que vont devenir ces personnes qui demeureront sans secours ? Ce ne sera pas sans conséquences ni pour elles, ni pour les pays limitrophes aux populations déplacées, réfugiées. À terme, il y aura des répercussions pour nous.

 

Alain Boinet. 64% des opinions publiques au sein des pays membres du G7 considèrent que ce qui se passe dans les pays où se trouvent ces personnes en danger entraînera des répercussions dans nos pays en paix et prospère. Abordons donc la question des opinions publiques à l’égard de l’action humanitaire et du développement à travers une étude récente, commandée par le gouvernement français à l’IFOP (institut d’études et de sondages) en prévision du G7 qui doit se réunir du 15 au 17 juin à Evian, en France. En moyenne, il apparaît que 75% des populations de ces sept pays sont favorables au financement de la solidarité internationale, mais que 47% d’entre elles se disent mal informées. Par ailleurs, 75% de ces populations souhaitent savoir comment sont utilisés les financements, quels sont leurs résultats concrets et quelle est leur utilité, notamment pour les pays du G7 qui financent l’aide publique au développement. Enfin, 73% insistent sur la nécessité de contrôle de l’emploi des fonds.

Ces chiffres ne disent-ils pas que les acteurs humanitaires et du développement n’informent pas suffisamment le public ? N’y a-t-il pas là un levier essentiel de communication pour renforcer les liens avec les opinions publiques, tant pour les organisations humanitaires que pour la Commission européenne, ECHO et la commissaire Hadja Lahbib ?

© European Union/Denis Sassou Gueipeur, 2025 – Hadja Lahbib en intervention au Tchad dans le cadre d’opérations de lutte contre la malnutrition dans des camps de réfugiés

Maria Groenewald. Cette étude m’a vraiment choquée et il est très important que nous ayons accès à ces chiffres. Qu’en moyenne 75% des populations soient favorables au financement de la solidarité internationale : il s’agit d’un signe très positif à ne pas sous-estimer. Dans notre secteur, nous avons tendance à parler de tout ce qui ne se passe pas bien et de façon très pessimiste – les besoins qui augmentent, le financement qui diminue… Voyons aussi les choses de façon un peu plus optimiste. 75% de soutien, ce n’est pas négligeable. Mais même si ce soutien reste majoritaire, il est devenu plus fragile dans un contexte de crises multiples, de polarisation et de désinformation. Ces chiffres montrent aussi une forte attente de transparence, de résultats concrets et d’explications plus accessibles autour de l’action humanitaire.

Le chiffre qui m’a le plus choquée est celui des 2% : il s’agit de la part de ces opinions publiques qui sait que le budget humanitaire représente moins de 1% du budget total de leur pays. 16% pensent que cela représente plutôt 10 à 15%. Je ne pense pas que cela ait déjà été aussi élevé. Si les hommes et femmes politiques affirment qu’il faut diminuer le financement pour l’action humanitaire et le développement « parce qu’il faut trouver des moyens de financer la défense », et cela sans donner de chiffres, le public peut penser que « cela doit être un montant significatif pour pouvoir aider les autres priorités maintenant ». Mais ce n’est pas vrai. L’argent est disponible, le budget est très petit. Ce qui manque est l’intérêt politique : c’est la chose la plus inquiétante.

Si 75% des populations soutiennent le financement de l’action humanitaire, comment peut-on donc mieux parler de notre travail pour attirer l’attention de 25% restants ? Car il s’agit aussi d’une quantité à ne pas négliger. Précisément pour cela, VOICE a lancé une campagne sur les réseaux sociaux nommée « Humanitarian Action Works », afin de montrer concrètement ce que permet l’action humanitaire – l’accès à l’eau, à la santé, à la nourriture, à la protection… – et de rappeler son impact réel sur la vie des personnes. Ce ne sont pas des questions abstraites. « Nexus », « fragilité », c’est abstrait. Mais ce que nos membres font a un impact vraiment concret sur la vie quotidienne des personnes dans les crises humanitaires.

Nous sommes d’ailleurs très contents parce que la campagne a trouvé un écho dans plusieurs espaces médiatiques et politiques européens, avec des articles dans El País, The Brussels Times, mais aussi auprès de la commissaire Hadja Lahbib et des eurodéputées Barry Andrews et Leire Pajin. Aujourd’hui, il s’agit d’un enjeu essentiel de communication et d’une occasion de parler de ce que nous faisons de façon plus positive.

Il faut également trouver un moyen de mieux communiquer avec ceux qui sont mal informés, notamment par des fake news, afin de créer une confiance dans le travail que les ONG mènent. Nous publions aussi deux fois par an notre magazine «VOICE out loud » avec les articles de nos membres. Récemment, une édition portait sur la communication autour de notre travail : « The challenge of humanitarian communication, bridging principles and public perception ». Nous avons aussi de nouveau mené une interview avec la commissaire Hadja Lahbib sur le sujet. Nous avons décidé qu’il était temps pour VOICE d’exprimer sa position d’une manière plus ferme et plus ouverte. J’ai aussi publié mon premier article d’opinion dans « The Brussels Times » sur l’action humanitaire qui porte ses fruits et sur cinq idées reçues à combattre à l’approche des négociations sur le budget de l’Union européenne. Nous essayons donc de nouveaux moyens pour mieux communiquer avec le public qui, au vu les chiffres de ce sondage, est assez mal informé.

Forum Humanitaire Mondial de mai 2016 à Istanbul

Alain Boinet. Quels sont les principaux enjeux du prochain Forum humanitaire européen qui doit se dérouler au printemps ? Qu’en attends-tu plus particulièrement cette année ?

Maria Groenewald. Il est intéressant de noter que la Commission a décidé de ne pas organiser de Forum humanitaire européen cette année. La prochaine fois sera en 2027. En revanche, il y a d’autres conférences clés cette année. Tout d’abord, VOICE a soutenu un plaidoyer auprès de la DG ECHO en faveur d’un dialogue entre partenaires. Elle organise donc un « Partners Dialogue » le 15 juin. Au cours de ce « Partners’ Dialogue », nous organiserons une session consacrée au cash, qui est un aspect important dont il ne faut pas oublier les avantages à la fois en termes d’efficacité mais aussi pour un accès digne à l’aide. Nous nous trouvons globalement dans une situation où ce que nous avons appris en termes d’efficacité, d’importance de certains sujets, de protection, d’éducation en situation d’urgence ou de genre, risque d’être ignoré à l’échelle internationale. Il est important que les différents moyens et sujets restent hauts sur l’agenda des bailleurs de fonds, afin de ne pas oublier tout ce qu’on a appris ces 30 dernières années dans le secteur.

En parallèle, la DG ECHO avance sur les questions de chaîne d’approvisionnement depuis un an et demi avec ses partenaires – les Nations Unies, les ONG internationales, les partenaires du secteur privé… Comment mieux travailler ensemble et organiser des chaînes d’approvisionnement dans le secteur humanitaire afin de réaliser des économies mais aussi comment augmenter son efficacité ? La semaine prochaine, il y aura une réunion à Rome sur cette question. Le travail sur les financements innovants est aussi un sujet important qui permettrait d’identifier de nouvelles façons de mettre en œuvre les interventions de manière efficace, tout en respectant les principes humanitaires.

 

Alain Boinet. Comment souhaites-tu conclure cet entretien ?

Maria Groenewald. Il n’y a pas de choix à faire entre un financement pour l’action humanitaire et un financement pour les autres sujets importants. Ce n’est pas l’un ou l’autre. Nous pouvons nous défendre tout en faisant preuve de la solidarité. Nous sommes en 2027, nous avons voyagé sur la lune, développé l’intelligence artificielle… Nous pouvons tout accomplir : faire preuve de solidarité, envoyer nos enfants dans des écoles publiques qui fonctionnent, maintenir un système de santé opérationnel et prendre soin des autres. Puisque vous parlez d’Ebola, j’ai lu un article intéressant hier dans The Guardian sur l’Ebola en RDC. L’auteur dit : « si la maison de votre voisin est en feu, ne nous attendez pas en regardant les bras croisés ». Moi, je pense que nous vivons dans un monde interconnecté et que nous sommes tous voisins, y compris avec les 350 millions de personnes qui vivent au cœur de crises humanitaires.


Maria Groenewald

Avec plus de 15 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria Groenewald a développé de solides compétences en matière de plaidoyer et de gestion de projet, tant dans le domaine humanitaire que dans celui du développement. Après avoir étudié les sciences politiques, les sciences de la communication et la sociologie en Allemagne et en France, Maria a commencé sa carrière en travaillant pour Johanniter International Assistance, où elle a acquis de nombreuses expériences de terrain en Afrique. Maria a ensuite rejoint Plan International Allemagne, où elle a occupé différents postes pendant plus de dix ans, par exemple celui de responsable des programmes humanitaire et de développement en Asie.

Au cours des quatre années précédant son arrivée chez VOICE, Maria était basée à Bruxelles en tant que Senior Resource Mobilisation Manager chez Plan International Allemagne avec un focus sur les financements et rapports avec la DG ECHO et DG DEVCO (maintenant DG INTPA).

Spécialisée dans la programmation humanitaire et de développement, le nexus, le développement des activités, la mobilisation des ressources, la programmation en lien avec les droits de l’enfant, le partenariat humanitaire (en particulier avec la DG ECHO) et le Grand Bargain, Maria a rejoint l’équipe du secrétariat de VOICE en février 2021 en tant que coordinatrice programme. Elle devient directrice ad intérim en juillet 2021, avant d’être été nommée comme nouvelle directrice de VOICE en novembre 2021.


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Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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