Situation humanitaire en RDC

L’espoir après la conférence de Paris.

Conférence de Paris le 30 octobre 2025 de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs – © Ambassade de France en République démocratique du Congo

Le jeudi 30 octobre s’est tenu à Paris une Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des grands lacs en Afrique. Celle-ci était organisée par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français, et le Ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération, de l’Intégration Africaine et des Togolais de l’Extérieur du Togo. Elle a réuni 70 délégations d’Etats et d’organisations internationales, dont l’Union européenne, l’Union africaine, ainsi qu’une quarantaine d’ONG internationales et locales.

L’objectif de la conférence de Paris « Soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs » s’articulait autour de trois axes :

  • Replacer la situation sécuritaire et humanitaire en République Démocratique du Congo-RDC « en haut de la pile » des dossiers internationaux, en rappelant les entraves à l’action humanitaire et les violations du DIH (Droit International Humanitaire).
  • Mobiliser des fonds pour répondre à l’ampleur de la crise humanitaire et aux besoins de développement, d’abord en RDC mais aussi dans les pays voisins impactés par la crise, et soutenir les initiatives de paix.
  • Réaffirmer un rôle pour la France et l’Union Africaine, après la signature, dans le bureau ovale de la Maison blanche le 27 juin dernier, d’un accord de paix, signé par le ministre rwandais des affaires étrangères Olivier Nduhungirehe et la ministre des affaires étrangères congolaise Thérèse Kayikwamba Wagner, sous les auspices du président américain Donald Trump…. En soutenant ce processus engagé à Washington avec l’appui du Qatar, lequel se poursuit à Doha afin de parvenir à un accord définitif. 

Parallèlement, dans le cadre du Forum de Paris pour la paix qui se tenait les 29 et 30 octobre, un segment économique dédié à l’approfondissement de l’intégration économique de la région des grands lacs s’est tenu, avec à la clé l’élaboration d’un plan d’action et de recommandations impliquant acteurs privés et publics de ladite région.

Une catastrophe humanitaire parmi les plus graves au monde 

Avant de tenter de dessiner des perspectives après la conférence de Paris, rappelons à quel point la catastrophe humanitaire à l’est de la RDC justifie la mobilisation des acteurs internationaux : le 29 octobre, sur la chaîne LCI, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot déclarait « Dans cette région des Grands Lacs se déroule la deuxième crise humanitaire la plus grave du monde, avec plus de 27 millions de personnes en insécurité alimentaire, 7 millions de personnes déplacées, 5 millions de personnes en crise aiguë, un viol toutes les quatre minutes et le risque sanitaire majeur d’une résurgence d’épidémies comme Ebola ou même comme le sida »

Comme le rappelle Florian Monnerie, Directeur d’Action contre la Faim en RDC « Depuis des années, les ONG interpellent sur la situation humanitaire dramatique en République démocratique du Congo. Près de 28 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë et un enfant sur deux souffre de malnutrition chronique. C’est inacceptable ».

Face à ce constat, Kevin Goldberg, directeur général de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL souligne que « L’ampleur dévastatrice du conflit en cours nécessite un front diplomatique humanitaire renforcé et unifié visant à poser les jalons d’un relèvement durable…  Avec 12 ONG et collectifs d’ONG, nous exhortons la communauté internationale à augmenter les financements humanitaires, garantir l’accès aux zones affectées, protéger civils et infrastructures essentielles…  Cette crise ne peut rester dans l’oubli. Il est temps d’agir ». D’autant que, au 15 octobre 2025, seulement 16% du plan de réponse humanitaire évalué à 2,5 milliards de dollars étaient financés, à comparer aux 53% financés à la fin 2024.

Des combattants du M23 se dirigent vers Goma en République démocratique du Congo photo d’archives © MONUSCO Sylvain Liechti –

Un conflit armé prolongée

Aux racines de ce désastre humanitaire « durable », se trouve le conflit, ou plutôt les conflits, qui dévastent l’est de la RDC depuis plus de trente ans et dont le bilan en fait le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale : plus de six millions de morts… De nombreux groupes armés, certains soutenus par des pays frontaliers, ont transformé le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et l’Ituri en champs de prédation des ressources naturelles, notamment minières, de la région, et en champs de tueries sans fin…

Ces dernières années, le mouvement armé M 23 (en référence aux accords du 23 mars 2009) a constitué le plus puissant élément de déstabilisation de la région, avec comme « parrain » le Rwanda voisin, bien que Kigali nie toute implication dans l’émergence de celui-ci. Si le M 23 n’a pas été invité à la conférence de Paris, il est au cœur des préoccupations. L’ONU a publié le 2 octobre dernier un rapport sur la situation en RDC, dans lequel elle a recensé 1.154 violations et atteintes aux droits humains à travers ce pays, rien que sur les trois derniers mois. Selon ce document, le M 23 en est le principal responsable. Le 22 août dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU avait déjà condamné par une résolution « les exactions et crimes commis par le mouvement rebelle du « 23 mars » soutenu par le Rwanda, contre les civils dans l’est de la République démocratique du Congo », lors d’une séance tenue en urgence. La résolution stipule le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC ainsi que de la Charte de l’ONU : « Nous soutenons l’appel lancé par cette résolution pour que toutes les forces de défense rwandaises se retirent du territoire congolais. Nous appelons les parties à pleinement respecter cette résolution. Sinon, ce Conseil devra envisager d’autres actions ». Rappelons par ailleurs que le M 23 a pris le contrôle des villes de Goma et Bukavu, ainsi que de leurs aéroports, en janvier et février 2025.

Conséquences humanitaires dramatiques et violences contre les populations 

Au-delà des victimes directes des exactions, les conséquences humanitaires en sont multiples : déplacements répétés des populations fuyant combats et massacres, pertes des ressources, notamment alimentaires, et des abris, sous-alimentation, accès impossible ou limité aux structures de santé, vulnérabilité aux maladies et infections, manque d’hygiène et d’accès à l’eau potable, risques épidémiques et exposition aux viols et agressions sexuelles pour les femmes, jeune filles et parfois fillettes.

Amadou Bocoum, Directeur Pays en RDC pour l’ONG Care, alerte en ces termes « Dans l’Ituri, le Sud-Kivu et le Nord-Kivu, la situation humanitaire continue de se détériorer… La situation des femmes et des filles étant particulièrement alarmante. La violence à l’égard des femmes et des filles continue de dévaster les communautés… Selon le HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés), les femmes et les filles représentent 51,1 % de la population déplacée à l’intérieur du pays, ce qui souligne la nécessité urgente de renforcer les efforts de protection ».

Jean-François Corty, président de l’ONG Médecins du Monde, renchérit : « Dans le Nord-Kivu, 15.000 survivantes de violences sexuelles attendent des soins qui n’existent plus. Sans accès à la contraception d’urgence ni aux traitements post-exposition, ces femmes et ces filles sont condamnées à souffrir en silence… Ces dernières années, le système de santé congolais s’est effondré sous le poids du conflit dans la région des Grands Lacs. Sans médicaments ni équipements, difficiles d’accès, les centres de santé ne peuvent plus répondre aux besoins croissants des populations exposées aux épidémies et aux violences ».

Le docteur De-Joseph Kakisingi, du Conseil national des fora des ONG humanitaires et de Développement RDC, précise que « L’isolement des villes de Bukavu et Goma, la fermeture des aéroports et la suspension du financement de l’USAID ont entraîné de graves ruptures de stocks de médicaments essentiels et stratégiques tel que les antituberculeux, les antirétroviraux, les antipaludéens, l’ocytocine pour la prévention des hémorragies post-partum, l’insuline, vaccins, etc. Cette situation provoque une hausse des décès materno-infantiles (causés par les hémorragies post-partum) et une recrudescence des maladies autrefois maîtrisées comme la tuberculose, VIH, paludisme, diabète, les épidémies… Nous sommes en face d’une véritable “bombe sanitaire et biologique à retardement”.»

Justine Muzik Piquemal, directrice régionale à SOLIDARITES INTERNATIONAL, déplore elle que « Le cycle de destruction et de reconstruction perpétue un état de vulnérabilité chronique, sape la résilience des communautés et gaspille des ressources limitéesDes infrastructures d’eau et d’assainissement réparées en 2024 ont été détruites à la suite d’attaques ciblées. Une situation intolérable qui contribue à l’augmentation des cas de choléra… Nous sommes témoins de déplacements qui sont massifs et qui se cumulent »…

« Entre janvier et juillet 2025, nous avons recensé 38.000 cas de choléra. Les structures sanitaires sont tellement dégradées qu’elles ne sont pas en mesure de répondre aux épidémies. En collaboration avec les organisations médicales, nous cherchons à apporter des réponses pour éviter que des flambées massives ne deviennent incontrôlables » renchérit Federica Badocco, directrice pays en RDC de SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui ajoute « Le pays connaît une crise alimentaire extrême, cela fait état d’un système qui est complètement dégradé et d’infrastructures détériorées, c’est catastrophique… On collabore avec d’autres organisations qui sont expertes dans des domaines différents, en matière d’abris et de gestion des camps, par exemple, pour pouvoir être complémentaires dans nos interventions et apporter une réponse coordonnée ».

Actions humanitaires sur le terrain 

Les actions de SOLIDARITES INTERNATIONAL  relèvent à 90% de l’urgence en RDC, mais aussi du développement, comme dans la zone de santé de Drodro, dans la province de l’Ituri ; dans le Nord-Kivu, l’organisation soutient aussi la relance agricole pour les ménages vulnérables par le biais d’activités génératrices de revenus. …

Stephan Kanyama, responsable programme pour cette ONG dans la province de l’Ituri, explique « Dans un premier temps, nous mettons en place des actions de réponse rapide pour prévenir les risques de flambées épidémiques : installations de sanitaires d’urgence, approvisionnement en eau, sensibilisation aux bonnes pratiques d’hygiène. Lorsque la situation est un peu plus stabilisée, nous passons à la seconde ligne : installation de sanitaires semi-durables, adduction d’eau potable photovoltaïque, gestion sociale de l’eau. Des actions qui permettent de renforcer les capacités de résilience des populations »« On travaille beaucoup avec les communautés, ce qui nous permet aussi d’avoir une acceptation énorme de la population congolaise… Notre force est de continuer des deux côtés des lignes de front. Notre mission est de venir en aide aux populations en souffrance, indépendamment d’où elles se trouvent, dans le respect des principes humanitaires : indépendance, humanité, impartialité et neutralité », conclut Federica Badocco.

© UNFPA DR Congo Un camp de déplacés internes à la périphérie de Goma, au Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo

Remettre la crise de la RDC à l’agenda international et mobiliser des financements

Face à l’ampleur des besoins, il s’agissait donc, pour les organisateurs de la conférence de Paris, à la fois de remettre à l’agenda international cette crise régionale, de mobiliser des engagements financiers à la hauteur, et d’affirmer un rôle dans les initiatives diplomatiques en cours. Enfin, le « déblocage » de l’accès humanitaire, notamment vie la réouverture des aéroports comme celui de Goma, constituait un premier objectif concret à atteindre.

Quel premier bilan, et quelles perspectives, dessiner quelques semaines après cette conférence ?

Pendant quelques jours, la situation en RDC et dans la région des grands lacs est réapparue dans les médias et les discours de nombreux diplomates et décideurs internationaux. C’est positif, et le nombre de participants à la conférence est en soi une réussite politique. Cette préoccupation de principe durera-t’elle ? Alors que d’autres crises aigues appellent elles aussi l’attention, comme la situation au Soudan et particulièrement au Darfour, comme celle à Gaza qui cristallise une empathie et une mobilisation de la part des opinions publiques comme des politiques, on peut se poser la question…

S’agissant des engagements financiers, là aussi, il est nécessaire de faire la part des choses. La somme de 1,5 milliard d’euros annoncée, au service de l’aide humanitaire d’urgence, du soutien au développement et des efforts de paix dans la région, inclut nouveau et ancien : 500 millions d’euros avaient déjà été engagés cette année, et une autre partie correspond à d’anciennes promesses, renouvelées à l’occasion de la conférence. Par ailleurs, le président congolais Félix Tshisekedi, présent à Paris, y a annoncé un plan d’urgence pour la reconstruction du Nord et du Sud-Kivu, évalué à cinq milliards de dollars à mobiliser d’ici à 2026, « une fois que le conflit aura pris fin », sans préciser les sources de financement de ce plan. A l’heure où, depuis la décision de l’administration américaine, en janvier 2025, de suspendre la majorité des financements humanitaires ou de développement US et de démanteler l’agence USAID, l’action humanitaire internationale est face à une crise de ressources d’une ampleur inédite, la question de l’effectivité des promesses financières faites le 30 octobre à Paris sera scrutée sans complaisance par les acteurs de terrain.

Comme l’a souligné Luc Lamprière, directeur du Forum des ONGI en RDC « La Conférence de Paris a envoyé un signal important : au niveau des discours et des promesses, la solidarité internationale envers les populations de la RDC reste vivante. Les annonces financières, bien qu’une partie soit en réalité un recyclage d’engagements anciens, et les proclamations diplomatiques sont bienvenues. Cependant, elles n’auront de sens que si elles se traduisent par des mesures concrètes sur le terrain — en commençant par la levée immédiate de tous les obstacles administratifs et logistiques qui étouffent la réponse humanitaire ».

Le docteur Manenji Mangundu, directeur pays d’Oxfam en RDC, est encore plus clair « Des millions de Congolaises et de Congolais attendent une réponse concrète. La conférence de Paris ne peut se contenter de déclarations : elle doit débloquer des financements, garantir l’accès humanitaire et réaffirmer le respect du droit international humanitaire ».

Jean-Baptiste Lamarche, directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire, pionnière de la mutualisation et de l’innovation, déclare « Avec hulo, nous saluons la mobilisation de 1,5 milliard d’euros et les engagements visant à améliorer l’accès humanitaire en République démocratique du Congo. Cette conférence a permis de remettre au premier plan une crise parmi les plus graves au monde, avec plus de 7 millions de personnes déplacées et 27 millions de personnes dans le besoin… Une action collective est essentielle pour apporter une réponse efficace et impactante à cette situation d’urgence ».

Un accord conclu, le 14 octobre 2025, entre le gouvernement congolais et les rebelles du M23 à Doha sur un mécanisme de suivi du cessez-le-feu donne à la population des raisons d’espérer – ©UNFPA

L’effectivité du rôle de la France et de l’Union africaine dans la résolution du conflit

Quant à l’effectivité d’un rôle moteur, pour la France et l’Union Africaine, en soutien au processus de paix en cours engagé à Washington et poursuivi à Doha, celle-ci devra être démontrée. Si l’on perçoit clairement une volonté de ne pas « laisser seuls à l’initiative » les USA et le Qatar, la voie semble étroite. Après l’accord de paix (qui prévoit entre autres le retrait des troupes rwandaises de l’est de la RDC, et la fin du soutien de la RDC aux Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), groupe rebelle opposé à Kigali et actif en RDC) du 27 juin à Washington entre la RDC et le Rwanda, le processus est maintenant en cours à Doha. Celui-ci a déjà obtenu des avancées, telle que la signature le 19 juillet 2025 d’une « Déclaration de principes » entre le gouvernement congolais et le M 23. Celle-ci fixe des principes pour un futur accord de paix global, notamment le cessez-le-feu, le retour des déplacés, la libération des prisonniers, et la restauration de l’autorité de l’État dans les zones contrôlées par le M 23. Et le 15 novembre dernier, un accord-cadre entre la RDC et le M 23 a été signé, sous la médiation qatarie à Doha. Cette « feuille de route » repose sur huit protocoles thématiques et ne comporte pas de clause contraignante, mais est une nouvelle étape vers l’accord de paix définitif.

Quel rôle reste-t’il à l’UA, à la France ?  Interrogé sur une éventuelle concertation avec le M 23, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a précisé que « cette conférence internationale a été l’occasion d’accélérer les discussions sur ce sujet, qui vont se poursuivre dans le cadre de la médiation du Qatar, avec une impulsion nouvelle donnée ici, depuis Paris ». Mais c’est bien à l’issue du processus de Doha qu’une rencontre entre les seuls présidents Tshisekedi, Trump et Kagame est envisagée…

Par ailleurs, un élément déterminant est à prendre en compte : « l’investissement diplomatique » américain est aussi la traduction d’un investissement envers les ressources minières de l’est de la RDC que les USA veulent sécuriser à leur profit : terres rares, lithium, coltan (dont l’une des mines, Rubaya, est aux mains du M 23 ; une filière d’exportation clandestine vers le Rwanda voisin s’est mise en place). A cet égard, l’administration américaine ne laissera pas ses intérêts à la merci d’autres initiatives que les siennes…

Enfin, la question de la « promesse » de la réouverture, au moins de l’aéroport de Goma, pour des vols de jour de fret humanitaire, faite par le président français Emmanuel Macron, semble se heurter à la réalité sur place : pour Corneille Nangaa, coordonnateur du M 23, cette décision est « inopportune, déconnectée de la réalité du terrain et prise sans consultation préalable ». Du côté de Kigali, le ministre des Affaires étrangères rwandais déclare que « ce n’est pas à Paris qu’on va décider de la réouverture de l’aéroport de Goma » et que « cette réouverture ne peut se faire dans le contexte sécuritaire actuel ». Il y a encore du chemin avant que des appareils humanitaires se posent sur la piste de la capitale du Nord-Kivu…

Après la conférence de Paris, une attente s’est manifestée, et un espoir est en perspective… Mais celui-ci doit être appréhendé avec lucidité… et prudence.

 


 

Le CDCS (Centre de Crise et de Soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français) au cœur de la Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des grands lacs en Afrique ».

Le CDCS répond aux questions de Défis Humanitaires :

 

Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs – © Ambassade de France en République démocratique du Congo

– Quel est le nombre exact des pays représentés, ainsi que des organisations internationales et ONG, à cette conférence ? 

La Conférence ministérielle de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs a réuni 70 délégations d’Etats et d’organisations internationales, ainsi qu’une quarantaine d’ONG internationales et locales. Il est important de rappeler que les quatre pays de la région les plus affectés – la RDC, le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda – étaient représentés au niveau présidentiel ou ministériel.

– Quels ont été les rôles respectifs du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français et du Ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération, de l’Intégration Africaine et des Togolais de l’Extérieur du Togo, dans l’organisation et l’animation de la conférence ? 

Les ministres Jean-Noël Barrot et Robert Komlan Edo Dussey ont ouvert la séquence humanitaire. Le Président de la République française, Emmanuel Macron, et le Président du Conseil de la République togolaise, Faure Gnassingbé, l’ont clôturée.

Les deux ministères se sont mobilisés pour organiser l’événement, tant sur le plan logistique qu’en termes de démarches diplomatiques auprès des participants, pour les inciter à s’investir pleinement dans la réponse à l’urgence humanitaire dans la région des Grands Lacs.

Les deux coprésidences ont également consulté les acteurs humanitaires de terrain, notamment les ONG internationales et locales actives dans l’est de la RDC, au Burundi, au Rwanda et en Ouganda, lors d’une réunion qui s’est tenue en amont de la conférence, afin d’intégrer au mieux les besoins de la communauté humanitaire dans les livrables de la conférence.

Les coprésidences ont conjointement endossé un communiqué, publié à l’issu de la conférence.

– Quelle a été l’implication du CDCS, en amont de cette conférence et au cours de celle-ci ? 

Le CDCS a joué un rôle central dans l’organisation de cette conférence sur le volet humanitaire, en lien avec la Direction Afrique et Océan Indien et les deux autres services du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en charge de l’aide humanitaire de la France.

En amont de la conférence, le CDCS a organisé une consultation des représentants des ONG locales et internationales, en présence du Directeur de cabinet du Ministre et d’un représentant du cabinet du Ministre togolais, afin d’assurer une pleine prise en compte des observations des acteurs humanitaires de terrain dans les priorités poussées sur le plan diplomatique lors de l’événement. Le CDCS a par ailleurs identifié les ONG internationales et locales invitées à la conférence. Le CDCS a maintenu un dialogue constant avec les représentants des ONG, en amont et à l’issue de la conférence.

– Peut-on connaître le détail de ce que le CDCS a pu faire directement ou indirectement en RDC en termes de soutien à l’action humanitaire et soutien aux initiatives de paix et négociations entre acteurs du conflit ? 

Le CDCS a soutenu 18 projets portés par des ONG pour répondre à la crise dans la région des Grands Lacs. En RDC, dans les provinces du Nord Kivu, du Sud Kivu de l’Ituri et du Kassaï, ces financements ont permis la mise en œuvre de projets d’urgence dans des secteurs critiques, tels que la santé, la nutrition, l’eau-hygiène-assainissement, l’éducation et la protection des personnes les plus vulnérables, en particulier les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles et d’exploitation dans des proportions dramatiques. Le CDCS a également soutenu le renforcement de l’accès humanitaire aux populations affectées et des projets de médiation intercommunautaire, afin de limiter les violences et favoriser un retour à la paix.

En outre, en avril et août 2025, le CDCS a envoyé du matériel indispensable aux ONG actives au Nord Kivu, à travers deux ponts aériens humanitaires de l’Union Européenne : 6,5 tonnes de produits pharmaceutiques, d’aliments thérapeutiques pour lutter contre la malnutrition et de matériel pour assurer l’accès à l’eau potable, puis 5 tonnes de médicaments.

Enfin, le partenariat du CDCS avec la Croix-Rouge française a permis la réalisation de deux réponses d’urgence : au Burundi, suite à des inondations d’une part, et en RDC, en faveur des communautés touchées par les affrontements armés à Goma dans les semaines qui ont suivi l’offensive et la prise de la ville par le M23 d’autre part.

– Du point de vue du CDCS, quel est le bilan de cette conférence, et quelles perspectives permet-elle d’entrevoir ? 

En organisant cette conférence, la France et le Togo ont choisi d’agir comme puissances d’entraînement et sont parvenus à réunir tous les États de la région, ainsi que toutes les organisations internationales et régionales concernées. Cette conférence a été un succès sur le plan humanitaire :

  • Elle a permis de mobiliser 1,5 milliard d’euros en faveur des populations gravement affectées par la crise dans la région des Grands Lacs, sur les volets humanitaire et développement. La mobilisation de l’Union Européenne a été centrale dans cette réponse.
  • Elle a permis de renforcer l’approche régionale de gestion des crises, en réservant une place prépondérante à l’Ouganda et au Burundi aux côtés de la RDC et du Rwanda, ainsi qu’à d’autres Etats de la région (Kenya, Congo Brazzaville et Angola notamment), sur l’ensemble des segments de la conférence.
  • L’importante mobilisation à haut niveau a permis de remettre en lumière la crise dans la région des Grands Lacs.
  • Par ailleurs, la pleine mobilisation en préparation et pendant la conférence des acteurs humanitaires, et notamment des acteurs locaux des quatre pays de la région, a permis de faire entendre la voix du terrain. La déclaration finale endosse les « key asks » du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies, c’est-à-dire les principales demandes pour faciliter l’aide humanitaire sur place.
  • La conférence a acté d’œuvrer à la reprise des vols humanitaires au Nord Kivu dans les prochaines semaines. L’objectif d’ouvrir des corridors humanitaires en provenance notamment du Burundi a été également pris en compte.
  • Enfin, la conférence de Paris a appuyé les médiations en cours – celles des Etats-Unis, du Qatar et de l’Union Africaine – afin que la dynamique de paix et de recherche d’un règlement politique de la crise dans la région des Grands Lacs se poursuive. Une séquence économique s’est tenue en parallèle de la conférence humanitaire, afin de renforcer l’intégration économique régionale par l’adoption d’un plan d’action proposé en ce sens.

Le point-clé, rappelé par l’ensemble de la communauté humanitaire, de l’accès humanitaire libre, sécurisé et sans entrave continuera d’être suivi et sera intégré dans les cadres de médiation existants, notamment le processus de Doha. Enfin, en rappelant que la protection des civils doit être une priorité absolue et un indicateur-clé de progrès dans toutes les initiatives diplomatiques, nous avons rappelé que ceux qui violent le droit international des droits de l’Homme et le droit international humanitaire ne resteront pas impunis.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 


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L’Union Européenne ECHO et l’humanitaire

 

Entretien avec Pauline Chetcuti, présidente de VOICE

Pauline Chetcuti s’exprimant lors de la conférence de presse en marge du Forum humanitaire européen 2025. © DG ECHO

 

Alain Boinet : A la fin du mois de juillet, l’appel consolidé s’élevait à 45,84 milliards de dollars. A cette date, seulement 7,64 milliards de dollars étaient réunis, ce qui représente environ 40% de moins qu’a la même époque l’année dernière ! En conséquence, les Nations-Unies ont annoncé une réduction drastique de leur plan conduisant à une hyper-priorisation ciblant seulement 114 millions de personnes en danger sur les 310 millions identifiés, avec un budget de 29 milliards de dollars sans aucune garantie d’y parvenir. Qu’en penses-tu ?

Pauline Chetcuti :

Le constat est préoccupant : 40 % de moins que l’an dernier et seulement 17 % du montant demandé est effectivement réuni. Les conséquences seront dramatiques pour les communautés qui ont besoin d’aide.

Cette hyper-priorisation aura des effets très lourds. D’une part, des dizaines de millions de personnes resteront sans aide vitale, avec le risque de basculer dans une précarité accrue. D’autre part, elle risque de créer de nouvelles urgences qui auraient pu être évitées si ces populations avaient été prises en compte.

Elle pose également une question morale et éthique : comment peut-on « trier » ainsi des vies ?

Depuis des années, on travaille sur la question du triple nexus, sur la résilience et la prévention —tout ce qui dépasse la pure urgence. Or, avec cette hyper-priorisation on risque un retour à la seule logique d’urgence, plus coûteuse et génératrice de déséquilibres entre les populations.

Ce mouvement contribue ainsi à décrédibiliser le secteur humanitaire, en laissant de côté des populations, dans un contexte où la confiance des bénéficiaires comme des bailleurs est déjà profondément fragilisée.

Le Secrétaire général António Guterres prononce le discours d’ouverture du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©Nations Unies

Alain Boinet : Dans un contexte de crise de financement et d’affaiblissement du leadership des Nations-Unies, comment appréhender le projet UN 80 de réforme structurelle lancée par le Secrétaire général à l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU et, dans ce cadre, celui spécifique de l’Humanitarian Reset qui concerne d’une manière ou d’une autre l’ensemble des acteurs humanitaires ?

Pauline Chetchuti :

Évidemment, les coupes budgétaires rendent une réforme nécessaire, même si ce n’est pas nouveau puisque l’ONU se réforme par cycles depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte de crise où les budgets sont coupés, et la réorganisation proposée par UN 80 ainsi que le Humanitarian Reset sont menés en réponse directe à cette situation.

Le projet UN 80, c’est une réorganisation des entités onusiennes avec une meilleure coordination entre les piliers paix – développement – droits humains, ainsi qu’une simplification des mandats, avec potentiellement de grandes agences des Nations Unies regroupées entre elles.

Cette réforme répond donc à une double urgence : la baisse des financements et la perte de crédibilité du multilatéralisme.

Le Humanitarian Reset s’inscrit dans cette logique, avec un objectif de simplification, d’efficacité et de « rentabilité » du secteur. Il vise à recentrer les financements au plus près des pays, notamment via les country-based pooled funds d’OCHA, et met aussi l’accent sur la localisation. Sur le principe, la localisation n’est pas écartée, mais la manière dont elle sera mise en œuvre soulève des questions. Chez VOICE, nous travaillons précisément sur ces points, notamment sur l’importance de maintenir une diversité d’instruments et d’acteurs pour répondre à des contextes complexes et divers.

Il faut toutefois éviter de tout réduire à des aspects techniques. Le succès de ces réformes dépendra également de la volonté politique des bailleurs et de l’engagement des États. À nous, ONG et réseaux, de documenter les conséquences concrètes du Reset pour les organisations et de rappeler notre rôle fondamental et complémentaire dans l’écosystème humanitaire. Les ONG apportent une diversité essentielle, au plus près des contextes et d’une compréhension fine des besoins des populations. Il est donc crucial de s’assurer que tous les acteurs humanitaires soient pris en compte dans le Reset mené par Tom Fletcher.

Enfin, il faut préserver et surtout prioriser la mise en œuvre des acquis des réformes engagées depuis le Sommet humanitaire mondial et le Grand Bargain : la flexibilité des financements, la localisation, le partage des risques et l’allègement des exigences de reporting. On ne peut pas se permettre un retour en arrière.

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence (OCHA), lors d’une conférence de presse à Genève, le 3 décembre 2024. ©UNOCHA

 

Alain Boinet : Des gouvernements représentant diverses sensibilités politiques, au sein de l’Union Européenne et membres de l’OCDE notamment, sans parler des Etats-Unis, baissent considérablement leur aide humanitaire et au développement. Comment comprendre ces décisions, quelles en seront les conséquences possibles et que peuvent et doivent faire les acteurs humanitaires ?

Pauline Chetcuti :

La crise humanitaire est sévère actuellement, accentuée par les coupes américaines avec la fin de l’USAID, mais c’est aussi une tendance de fond depuis quelques années. Les raisons sont multiples mais on trouve tout de même certains points communs : repli national, recentrage sur les priorités internes, austérité budgétaire, inflation, dette publique. On observe parallèlement une hausse des dépenses militaires et une baisse des dépenses pour la coopération internationale.

S’ajoute une lassitude des bailleurs et une défiance envers l’aide, après le Covid, l’Ukraine, etc. De plus, il devient très difficile pour les États de continuer à défendre et à justifier ces investissements. En effet, il leur est compliqué de maintenir leur engagement lorsqu’ils ne peuvent pas en montrer des résultats immédiats et tangibles, dans une logique de réponse prioritaire aux besoins internes de leurs propres populations.

Par ailleurs, on a un leadership affaibli auprès des Nations Unies, malgré une augmentation énorme des services qu’ils rendent. Il y a vraiment une perte de vitesse et de légitimité des institutions multilatérales et qui sont évidemment poussées par certaines grands puissances (Chine, États Unis..) qui  modifient le contexte dans lequel on est. Et c’est ce qui pousse aujourd’hui les coupes budgétaires.

Les conséquences directes seront particulièrement lourdes pour les communautés déjà fragilisées par les conflits, les chocs climatiques ou les inégalités économiques. Ces populations seront doublement affectées par la baisse des financements, la diminution de la coopération internationale et la réduction du soutien. C’est un cercle vicieux : moins on finance le système d’aide et le sytème multilatéral, moins l’impact de ce système est visible auprès des plus vulnérable. Donc il y a un désengagement des institutions qui affaiblit leur efficacité et leur légitimité et qui ensuite de fait justifie le fait de moins s’engager et investir dans ces mêmes institutions.

Pour nous en tant qu’ONG, membres de la société civile et réseau représentant un grand nombre d’organisations, nous devons résister et réaffirmer l’impact de la coopération internationale et plus particulièrement de l’aide humanitaire. Il faut montrer son impact concret auprès des populations les plus vulnérables, former un narratif fort vis-à-vis des institutions, des bailleurs, mais aussi du grand public.

Les sondages européens montrent encore un soutien citoyen important à l’aide humanitaire mais non toujours reflété par les politiques des États membres. C’est pourquoi il est essentiel de maintenir une voix forte, de continuer à démontrer l’impact positif de l’aide humanitaire et de mettre en avant le partenariat avec les ONG locales. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement l’Union européenne qui agit auprès des États dans le reste du monde, mais surtout une démarche visant à créer des sociétés civiles fortes et capables de développer leurs propres capacités au sein des contextes dans lesquels elles évoluent.

Donc c’est un cercle vertueux, auquel on contribue, où les communautés se développent positivement et sortent des cycles de vulnérabilité. Pour nous, l’enjeu est de continuer à s’engager pour contrer la lassitude et le désengagement actuels.

Malakal, capitale de l’État du Haut-Nil, Soudan du Sud, le 16 mai 2023. ©Solidarités International/Bebe Joel

Alain Boinet : Dans une publication récente de VOICE Out Loud (septembre 2025), vous avez publié un long entretien avec la Commissaire Hadja Lahbib sur les divers enjeux de communication pour l’aide humanitaire de l’Union Européenne. Que faut-il en retenir selon toi ?

Pauline Chetcuti :

D’abord, nous sommes très reconnaissants envers la commissaire Hadja Lahbib pour avoir donné sa voix et contribué à cet entretien. Je vous recommande de le lire, il est vraiment très intéressant.

Un message clé ressort de cet échange : parler avec principes et valeurs. Elle place au centre la dignité et le besoin d’être en intégrité avec l’agence de chaque population. Elle met aussi au cœur la communication, écouter ce que veulent les populations avant de « parler par-dessus ». Il ne s’agit pas de « faire de la pub », mais de faire entendre la voix de nos partenaires, dans les différents pays, de manière intègre.

Elle incite à communiquer avec des valeurs, avec une vraie envie de faire passer un message de solidarité et de communauté. L’idée est qu’on peut montrer l’impact tout en allant au-delà des images, parfois indignes (comme celles d’enfants en conflit), souvent utilisées par le passé. On peut communiquer avec dignité pour susciter la solidarité, pas seulement la visibilité.

Hadja Lahbib au Tchad, 2025 © European Union/Denis Sassou Gueipeur.

Alain Boinet : Lors d’un précédent entretien avec toi publié dans Défis Humanitaires au mois de février 2025, nous avions notamment évoqué le budget de la DG ECHO pour 2025. A trois mois de la fin de l’année, connait-on aujourd’hui son montant et comment l’analysez-vous à VOICE ?

Pauline Chetcuti :

La question du budget est fondamentale, et tous nos membres au sein de VOICE la posent.

Pour 2025, le montant s’élève à environ 2,46 milliards d’euros pour la ligne strictement humanitaire. Le chiffre sera consolidé d’ici la fin de l’année, avec d’éventuels renforcements budgétaires. On sait déjà que la réserve d’aide d’urgence a été entièrement mobilisée cette année pour répondre à plusieurs crises majeures, et il est peu probable qu’elle soit renouvelée d’ici la clôture. Cette réserve prévoyait 583 millions d’euros pour 2025.

Nous ne pensons pas qu’il y aura de changement majeur dans la manière dont l’Union européenne financera les crises humanitaires.

S’agissant du projet de budget 2026, La Commission propose un peu plus de 1,8 milliard d’euros pour l’humanitaire, par la suite la Conseil a proposé une hausse de 18 millions à ce montant. C’est une progression, mais elle reste limitée au regard de l’ampleur croissante des besoins humanitaires et de l’inflation. Par ailleurs, cela n’intègre pas à ce stade, la réserve d’urgence et de solidarité qui fera l’objet de discussions au fil de l’année.

Alain Boinet :  Les discussions pour le prochain Cadre Financier Pluriannuel (2028-2035) ont commencé à la Commission Européenne qui devrait présenter une proposition courant 2025. Par ailleurs, la présidente Ursula Von der Leyen et le commissaire Piotr Serafin ont annoncé un budget de 200 milliards d’euros pour « L’Europe globale dans le monde », le nouvel instrument d’action extérieure avec un montant indicatif de 25 milliards d’euros pour l’aide humanitaire. Si l’augmentation est très significative et positive, en revanche des acteurs humanitaires sont inquiets sur le flou et les risques relatifs au cadre et aux finalités. Qu’en pense VOICE et sa présidente ?

Pauline Chetcuti : :

C’est un sujet au cœur de VOICE : comment utiliser ce nouveau cadre financier pluriannuel (MFF) et comprendre ce qu’implique cette Europe globale ?

À VOICE, nous accueillons positivement le montant indicatif de 25 milliards d’euros prévu pour l’aide humanitaire dans ce nouvel instrument Europe Globale. C’est un signal politique fort dans un contexte particulièrement difficile, marqué à la fois par l’augmentation des besoins humanitaires et par un déficit d’intérêt croissant des bailleurs pour soutenir l’aide.

Mais il faut relativiser. D’abord, on ne sait pas encore comment cet instrument sera utilisé. Si l’on additionne le budget annuel et les renforcements des dernières années (dont la réserve d’aide d’urgence) on atteignait déjà un peu plus de 17 milliards d’euros. L’augmentation est donc réelle, mais pas spectaculaire, surtout si l’on considère que les besoins humanitaires vont continuer d’augmenter, d’autant plus si l’ONU poursuit son hyper-priorisation.

Ensuite, ces chiffres ne sont pour l’instant que des propositions puisque les États membres doivent encore se prononcer.

Enfin, une autre préoccupation de VOICE concerne le cadrage politique de ce nouvel instrument. Europe Globale met l’accent sur la compétitivité, la souveraineté et la puissance économique de l’Union européenne plutôt que sur les besoins des populations affectées. On se trouve donc face à un instrument plus politique, inscrit dans une logique de renforcement des intérêts de l’Union européenne.

Néanmoins, l’aide humanitaire semble préservée, et c’est positif. Mais restera-t-elle indépendante des priorités politiques de l’UE ? Ce n’est pas garanti. C’est précisément ce que nous voulons déterminer. Nous plaiderons pour que l’aide demeure fondée sur les besoins des populations et sur les principes humanitaires, et non sur les intérêts des États membres.

Au sein de VOICE, nous allons continuer à pousser ces questions et à engager directement la DG ECHO et la Commission européenne sur les enjeux du MFF. Nous invitons également tous les membres de VOICE à contribuer, à faire remonter leurs préoccupations et surtout à mobiliser les États membres pour qu’ils soutiennent le maintien d’une aide humanitaire indépendante au sein de ce nouvel instrument. Nous appelons chaque État à se positionner sur le nouveau MFF afin de garantir la sécurité et la pérennité de l’enveloppe humanitaire.

Forum Humanitaire Européen, 2024 – © Union européenne

Alain Boinet : Certains Etats-membres souhaitent s’impliquer plus avant et envisagent la création d’une enceinte spécifique des Etats dédiée à l’humanitaire avec pour objectif de sanctuariser l’humanitaire et d’éviter en conséquence toute fongibilité des fonds humanitaires dans l’ensemble des 200 milliards d’euros. Est-ce une piste intéressante ?

Pauline Chetcuti :

Toutes les pistes méritent d’être explorées si elles renforcent l’efficacité et la crédibilité de la dépense.

Néanmoins, il est essentiel de s’assurer aujourd’hui que les financements humanitaires ne soient ni dilués, ni contrôlés par les intérêts nationaux des États membres ou de l’Union européenne autrement dit, par des considérations géopolitiques.

Il faut également que l’aide humanitaire reste flexible, afin de pouvoir réagir à un contexte extrêmement volatile, marqué par des détériorations graves et soudaines dans certains pays. Cette flexibilité doit permettre de répondre à des besoins immédiats, mais aussi à des crises négligées ou oubliées souvent absentes de la lumière médiatique.

Quel que soit le nouvel instrument que l’on construit, il doit  répondre au plus près des besoins des populations, tout en demeurant accessible aux ONG, et en particulier aux partenaires locaux.

En somme, si l’on ouvre ou crée un nouvel instrument, il faut absolument intégrer ces conditions dès le départ et veiller à ce qu’elles soient pleinement incluses dans la piste évoquée.

Alain Boinet : Pour une bonne information de nos lecteurs, notamment hors d’Europe, peux-tu nous présenter VOICE dans les grandes lignes ?

Pauline Chetcuti :

VOICE est un réseau européen d’ONG humanitaires. Nous rassemblons plus de 90 organisations membres basées dans l’UE, ainsi qu’au Royaume-Uni et en Suisse, qui mettent en œuvre ou soutiennent l’aide humanitaire.

Notre rôle est double. D’une part on est un espace de coordination et d’échange entre ONG humanitaire  européennes. Ce qui favorise la prise de positions communes, partage d’expertise, de connaissances et la création de synergies.

D’autre part, on porte un plaidoyer collectif auprès des institutions européennes (DG ECHO, Parlement européen, États membres). À travers nos membres européens et leurs réseaux d’ONG. Par exemple nous travaillons étroitement avec les réseaux nationaux comme Coordination SUD en France pour construire des positions communes.

En somme, VOICE est un pont entre la société civile humanitaire européenne et les décideurs publics dans une région qui reste l’un des principaux bailleurs humanitaires dans le monde.

Un membre du personnel d’Oxfam aide une famille à transporter chez elle les articles non alimentaires qu’elle vient de recevoir à la Maison des Nations Unies, à Djouba. © Oxfam / Anita Kattakuzhy

Alain Boinet : Comment souhaites-tu conclure cet entretien ? Un message, un appel ?

Pauline Chetcuti :

C’est une question difficile. Comment conclure de façon positive face aux défis dont nous venons de parler ?

Évidemment, nous faisons face à une crise existentielle très sévère du système humanitaire. Nous souffrons d’un déficit de crédibilité, auquel il faut savoir répondre. La réponse doit être collective. Les ONG doivent se rassembler pour créer une voix forte, un récit commun qui réaffirme la valeur de la coopération internationale et de la solidarité mondiale. C’est un véritable défi que nous nous fixons au sein des ONG et que nous sommes déterminés à relever.

L’autre point, c’est que les questions de financement, bien qu’essentielles et au cœur des débats actuels, ne sont pas tout. Il faut aussi se rappeler pourquoi nous faisons tout cela et pourquoi il est si important de poser ces questions. Parce que ces financements permettent avant tout de maintenir l’aide auprès des plus vulnérables.

Évidemment, on pense aux conflits oubliés, comme en République démocratique du Congo ou au Soudan, où les contextes sont absolument terribles. On pense aussi à nos collègues et aux populations à Gaza et en Palestine. Si nous nous interrogeons aujourd’hui c’est pour préserver cette solidarité internationale, pour agir au plus près des populations, les aider non seulement à survivre, mais surtout à vivre dignement et à exercer leurs droits fondamentaux.

Enfin, c’est pour moi un appel à la collectivité, un sursaut de solidarité entre nos différentes ONG. Nous avons un réel potentiel collectif si toutes les organisations se mettent ensemble, notamment à travers des réseaux comme VOICE. Nous pouvons porter une voix plus forte et faire passer des idées ainsi que des valeurs essentielles.

Je conclurai en disant que l’argent ne fait pas tout. Ce qui compte, c’est ce que nous en faisons. Comment nous transformons ces financements en changements concrets, en vies améliorées dans les contextes les plus complexes, pour que chacun puisse s’en sortir, survivre et vivre une vie meilleure.

Experts de l’UE et du HCR à la frontière entre le Soudan et le Tchad. Environ 40 000 personnes – réfugiés soudanais et rapatriés tchadiens – ont traversé la frontière depuis le début du conflit au Soudan. © HCR/Aristophane Ngargoune

 


 


 

Pauline Chetcuti : 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Pauline Chetcuti est également responsable des campagnes humanitaires et du plaidoyer pour Oxfam International. Juriste spécialisée en droit international humanitaire et droits humains, elle possède une solide expérience au sein d’agences de l’ONU et d’ONG dans des contextes tels que la Palestine, l’Afghanistan, la RDC et le Myanmar. Elle apporte un leadership stratégique sur les campagnes mondiales et les politiques liées à la protection des civils, à la fragilité et à l’impact du changement climatique sur les populations vulnérables. Auteure de plusieurs publications sur les principes humanitaires, la faim et le lien entre climat et action humanitaire, elle contribue activement au débat international. Experte en gestion de réseaux, elle renforce les partenariats humanitaires et représente Oxfam dans des forums de haut niveau. Guidée par un leadership féministe, elle valorise la diversité, l’inclusion et l’expression des voix de son équipe et de ses partenaires.

 

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