L’Arménie au carrefour de son destin

Mai et juin 2026 : deux mois qui consacrent les liens de l’Arménie avec l’Union Européenne

© The Smithsonian for Folklife and Cultural Heritage – Foule de manifestants sur la Place de la République d’Erevan lors de la Révolution de velours en 2018

Décryptage. Avec cet article d’Arthur Robert, nous vous proposons une analyse détaillée des récents événements diplomatiques début mai avec la France et l’Union Européenne, des réactions russes et des élections législatives du 7 juin qui ont vu la victoire du premier ministre Nikol Pachinian.

En mai 2026, dans une fenêtre de quarante-huit heures, Erevan a accueilli le 8ᵉ sommet de la Communauté politique européenne (CPE), inauguré le premier sommet bilatéral de l’Union européenne (UE) avec l’Arménie de l’histoire, signé un partenariat stratégique avec la France, et conclu un partenariat de connectivité avec la Commission européenne.

La séquence des 4 et 5 mai 2026 a été à la fois l’aboutissement d’un repositionnement arménien engagé en 2018 et un fort signal politique, un mois avant les élections législatives du 7 juin durant lesquelles le positionnement du pays par rapport à l’Europe et à la Russie a été une thématique centrale. Cette séquence a permis au Premier ministre arménien Nikol Pachinian de renforcer le revirement géostratégique qu’il avait engagé, consistant à sortir du giron russe et à approfondir les relations avec l’UE.

Pour Bruxelles et Paris, l’enjeu était de consolider un point d’appui dans le Caucase, à un moment où la Géorgie s’éloigne et où la Russie est militairement absorbée par l’Ukraine. Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission Européenne et haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, a rappelé au cours du sommet que « l’Arménie déciderait elle-même ».

Ainsi, la victoire du parti Contrat Civil de Nikol Pachinian aux élections législatives du 7 juin 2026 a consacré le rapprochement entre l’Arménie et l’Union Européenne. Le Contrat Civil a remporté la victoire avec presque 50% des voix, tandis que les partis favorables à des liens renforcés avec la Russie, Arménie Forte de Samvel Karapetian et Alliance arménienne de Robert Kotcharian, ont obtenu respectivement 23% et 10% des voix. Si le parti du Premier Ministre sortant au pouvoir depuis 2018, conserve la majorité absolue, il a toutefois perdu sept sièges par rapport aux élections législatives de 2021, lui ôtant la majorité des deux tiers qui lui aurait permis d’engager la révision constitutionnelle réclamée par l’Azerbaïdjan.

© Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, Direction des Archives (pôle géographique) – Novembre 2014

 

Le sommet de la Communauté politique européenne (CPE) : une première hors-Union Européenne (UE) chargée de symboles

Le 8ᵉ sommet de la CPE, premier organisé en dehors de l’UE, a réuni le 4 mai 2026 à Erevan plus de quarante chefs d’État et de gouvernement, dont le président ukrainien Volodymyr Zelensky, sous la devise « Building the Future : Unity and Stability in Europe ». Quatre thématiques majeures se sont dégagées de ce sommet :

  • La résilience démocratique avec l’idée que la démocratie arménienne doit être protégée des « ingérences extérieures et de la désinformation », conséquence directe de la guerre hybride russe ;
  • La connectivité transcaucasienne et trans-caspienne, dans le contexte d’actualité de la Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) (1), et du Middle Corridor, dont l’Arménie ambitionne désormais d’être une branche par le futur tracé TRIPP ;
  •  La sécurité économique et énergétique, avec la réduction de la dépendance aux énergies fossiles et la montée en puissance du renouvelable et du nucléaire ;
  • La défense et l’autonomie stratégique, portés par le contexte ukrainien.
© Alain Boinet – Ville de Meghri, dans la province du Syunik, au sud de l’Arménie aux frontières de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. C’est par là dans le corridor de Latchin que devrait passer la route TRIPP ainsi qu’une voie ferrée.

Le choix d’Erevan pour ce premier sommet de la CPE hors-UE marque une reconnaissance politique du parcours arménien, initié en 2017 avec la signature d’un accord de partenariat global entre l’UE et l’Arménie, entré en vigueur en 2021. Après la perte du Haut-Karabagh en septembre 2023, le virage à l’Ouest d’Erevan s’est poursuivi avec l’annonce en avril 2024 d’un Plan de résilience et de croissance de l’UE pour l’Arménie doté de 270 millions d’euros sur la période 2024-2027.

 

Le premier sommet UE-Arménie : un pas de plus vers l’adhésion

Le 5 mai 2026, dans la foulée de la CPE, António Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, ont co-présidé avec Nikol Pachinian le premier sommet bilatéral UE-Arménie, consacré par la signature d’une déclaration conjointe réaffirmant l’engagement de l’UE « à soutenir la souveraineté, la résilience et l’agenda de réforme de l’Arménie », les deux parties s’engageant à « élargir leur coopération stratégique de long terme ».

Le cheminement arménien s’est poursuivi avec l’adoption de la loi « On Launching the Process of Armenia’s Accession to the EU », par l’Assemblée nationale en mars 2025, qui fait de la candidature à l’UE une orientation juridiquement contraignante pour l’exécutif arménien. Le ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan a indiqué en octobre 2025 qu’une candidature formelle pourrait être déposée l’an prochain. Par la suite, un programme stratégique pour le partenariat UE-Arménie a été adopté en décembre 2025.

© Galerie du gouvernement arménien – Cérémonie d’ouverture de la CPE en mai 2026

Deux partenariats ont été consacrés au cours du sommet :

  • Le Connectivity Partnership UE-Arménie, sur l’énergie, les transports et le numérique ;
  • L’allocation de 30 millions d’euros au titre de la Facilité européenne pour la paix (FEP) au profit des forces armées arméniennes. Le montant agrège une première tranche de 10 millions (signée en 2024) et une seconde de 20 millions adoptée en janvier 2026.

 

Le partenariat stratégique France-Arménie : une « relation singulière » institutionnalisée

Le président français, Emmanuel Macron, a joué un rôle clé dans cette séquence consacrant la force de l’amitié France-Arménie, tout comme le Sénat et l’Assemblée nationale français ont joué un rôle moteur dans la maturation de ce partenariat avec :

  • L’activisme du groupe d’amitié France-Arménie ;
  • La résolution sénatoriale du 25 novembre 2020 sur la « nécessité de reconnaître la République du Haut-Karabagh » ;
  • La résolution sénatoriale du 15 novembre 2023 condamnant l’Azerbaïdjan et appelant à des sanctions européennes.

Accueilli par d’importantes manifestations de sympathie dans les rues de la capitale, Emmanuel Macron a évoqué une « relation singulière » et la « vocation européenne » de l’Arménie, et signé avec Nikol Pachinian la déclaration sur le partenariat stratégique franco-arménien, complétée par une série de contrats portés par des entreprises françaises.

© Gouvernement arménien – Signature des accords France-Arménie le 5 mai 2026

Dans le domaine de la défense, le partenariat consacre Paris comme l’un des principaux fournisseurs d’armes de l’Arménie et prolonge une coopération engagée depuis 2023 avec :

  • La poursuite des commandes signées en octobre 2023 : trois radars GM200 de Thales, 50 véhicules blindés Bastion d’Arquus, ainsi qu’une lettre d’intention pour des missiles sol-air Mistral de MBDA ;
  • La poursuite des livraisons des 36 canons CAESAR commandés en juin 2024. Les premiers exemplaires ont été présentés en Arménie en mai 2026 en vue du défilé du 28 mai.

Dans le domaine économique, Vinci et Razel-Bec ont signé une déclaration d’intention pour participer à la construction du tunnel de Bargushat, infrastructure clé pour la connexion avec le port géorgien de Poti et le sud du pays. Dans le nucléaire civil, la France (Framatome) s’est positionnée parmi d’autres compétiteurs sur la construction du futur petit réacteur modulaire (SMR) appelé à remplacer Metsamor. Dans le domaine aérospatial FlyOne Armenia a commandé deux Airbus A321neo, tandis que le ministère de la Défense arménien a procédé à l’acquisition de six hélicoptères militaires H145 d’Airbus.

© Olivier Decottignies – Signature d’accords de défense les 22 et 23 février 2024 à Erevan entre les ministres de la défense, Sébastien Lecornu et Souren Papikian

 

Le repositionnement géopolitique arménien comme enjeu central des élections législatives

Comme en témoigne la temporalité du sommet UE-Arménie, le rapprochement avec l’Europe ainsi que la sortie du giron russe ont été des thématiques centrales des élections législatives arméniennes de juin 2026.

Le Contrat civil a assumé une position en rupture avec le lien historique de vassalité entre l’Arménie et la Russie, caractéristique classique de la relation souhaitée par la Russie avec les pays de l’ex-URSS selon la politologue Taline Papazian. Le Premier ministre a défendu une doctrine d’«Arménie réelle » consistant à recentrer l’État sur ses frontières reconnues et renoncer à toute revendication sur le Haut-Karabagh (2), et promis l’adoption d’une nouvelle Constitution présentée comme une « Quatrième République ».

Cette campagne a eu lieu dans un contexte de tensions avec l’institution religieuse puisque depuis juin 2025 Nikol Pachinian réclame publiquement le départ du Catholicos Karékine II, chef de l’Église apostolique arménienne, qu’il accuse d’avoir rompu son vœu de célibat. En février 2026, le parquet arménien a engagé des poursuites contre le Catholicos.

La confrontation avec l’Église a constitué une ligne centrale de démarcation avec l’opposition, qui s’est largement posée en défenseuse du clergé. C’est dans ce contexte qu’est entré en politique Samvel Karapetian, milliardaire russo-arménien fondateur de l’alliance « Arménie forte » (23% aux élections de juin 2026). Il s’était engagé, en juin 2025, à « défendre » l’Église, avant d’être arrêté pour « appel à l’usurpation du pouvoir » puis assigné à résidence. Inéligible en raison de ses nationalités russe et chypriote, il a confié la tête de liste à son neveu Narek Karapetian, lui-même visé par une enquête pour dissimulation de citoyenneté russe. L’alliance promettait de réviser la Constitution pour permettre à Samvel Karapetian d’accéder au poste de Premier ministre. Des documents publiés par le média d’investigation The Insider lui prêtent d’anciens liens avec le FSB russe, ce que son camp a démenti en dénonçant un montage.

© Wikimedia Commons – Un Sommet de l’OTSC à la Résidence Yntymak Ordo, Bishkek, en Novembre 2025

Les autres forces d’opposition partageaient cette orientation pro-russe tout en s’en distinguant par le profil et le degré. L’« Alliance Arménie » (10% aux élections de juin 2026) de l’ancien président Robert Kotcharian, a plaidé pour le maintien dans l’Union Économique Eurasiatique (UEE) et l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective-alliance militaire créée et dirigée par Moscou en 2002 et regroupant six anciennes républiques soviétiques). L’« Alliance Arménie » souhaite également resserrer les liens avec Moscou et refuse toute concession constitutionnelle à l’Azerbaïdjan, perçue comme une trahison par une partie de l’opposition.

Les affaires judiciaires ont nourri la polarisation entre protagonistes. Outre Samvel Karapetian, l’archevêque Bagrat Galstanian, chef du mouvement de contestation de 2024 contre des cessions de territoire à l’Azerbaïdjan, est resté en détention provisoire pour un présumé projet de coup d’État. Le Comité d’enquête arménien a fait état de 59 procédures pénales pour fraude électorale visant principalement des proches de l’opposition. Les intéressés y voient une instrumentalisation de la justice contre leurs candidats, quand le pouvoir invoque l’État de droit et la lutte contre l’ingérence étrangère.

Les divergences géopolitiques de l’élection arménienne se sont accompagnées d’une vaste manœuvre d’ingérence russe qui aurait impliqué les trois principaux services de renseignement russes (le SVR, le FSB et le GRU). Cette manœuvre a pris la forme d’une campagne de désinformation utilisant des modes opératoires bien connus des autorités européennes comme Doppelganger ou Storm-1516. Cette campagne visait notamment à entacher la réputation de Nikol Pachinian, désigné sous le nom de code « Boroda » (signifiant barbe), et aurait été accompagnée de recherches d’information par les services russes susceptibles de compromettre Pachinian. Enfin, la Russie aurait conçu un projet de transfert de 100 000 Arméniens de Russie pour peser sur le vote, en plus de son soutien à l’alliance « Arménie forte ».

 

Une petite révolution à l’échelle régionale qui défie la Russie

Les mois de mai et juin 2026 ont porté l’éloignement arménien de la Russie entamé en 2018 à son paroxysme. Abandonnée par son partenaire historique lors des deux phases de conflit successives sur le Haut-Karabagh ou Artsakh avec l’Azerbaïdjan (2021-2022 et 2023), l’Arménie a gelé depuis février 2024 sa participation à l’OTSC. Après un accord, la Russie a retiré en juillet 2024 ses gardes-frontières de l’aéroport d’Erevan, où ils étaient stationnés depuis 1992. Nikol Pachinian a évoqué un « point de non-retour » en décembre 2024, et Erevan a notifié à Moscou, en mars 2025, son refus de financer le budget 2024 de l’OTSC.

© Wikimedia Commons – Vladimir Poutine avec le Premier ministre arménien Nikol Pachinian au Kremlin (avril 2026)

La Russie a réagi avec virulence à l’écartement arménien de l’OTSC et a donc réagi encore plus violemment aux séquences de mai et juin 2026, percevant notamment la participation de Volodymyr Zelensky au sommet de l’UE à Erevan comme une trahison.

Dès le lendemain des sommets européens à Erevan, la diplomatie russe a dénoncé un « rapprochement » avec Bruxelles destiné, selon la porte-parole du ministère des Affaires étrangères Maria Zakharova, à entraîner l’Arménie dans une « implication irréversible dans la ligne anti-russe de l’UE ». Réuni en sommet de l’UEE à Astana le 28 mai 2026, le bloc dirigé par Moscou a estimé que la candidature arménienne à l’UE faisait peser des « risques sérieux » sur sa sécurité économique, et mandaté l’examen d’une possible suspension de l’Arménie d’ici décembre.

L’Arménie a également été soumise à une série de restrictions économiques de la Russie, son principal partenaire économique (environ 37 % des exportations arméniennes sont destinées à la Russie, tandis que près de 30 % des importations en proviennent). La plupart de ces restrictions ont été justifiées par la Russie par des raisons sanitaires, mais leur temporalité laisse peu de doutes quant aux intentions russes de sanctionner l’Arménie pour sa trajectoire géopolitique.

Dès le mois d’avril 2026, la Russie a interdit sur son sol la marque de cognac arménien Proshyan, une semaine après une rencontre entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian. Le 29 mai, Vladimir Poutine a comparé la trajectoire d’Erevan au « scénario ukrainien » et agité l’arme commerciale en avançant que la Russie serait « forcée de limiter ses activités économiques en Arménie », si le pays venait à se rapprocher de l’UE.  Le lendemain, Moscou a rappelé son ambassadeur en Arménie pour des « consultations sur les mesures prises » contre l’Arménie en raison de son « rapprochement avec l’Union européenne, sapant la coopération au sein de l’UEE».

À l’approche des élections, ces restrictions se sont renforcées. Le 22 mai, l’agence russe Rosselkhoznadzor (chargée de la surveillance et du contrôle vétérinaire et sanitaire des marchandises entrant en Russie) a temporairement restreint les importations de produits floraux en provenance d’Arménie vers la Russie. Pour des raisons identiques, la Russie a bloqué à la fin du mois de mai des dizaines de millions de bouteilles d’eau minérale arménienne Jermuk, marque arménienne populaire en Russie.

© Gouvernement arménien – Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, vote lors des élections de juin 2026

À partir du 30 mai 2026, Rosselkhoznadzor a également mis en place des « restrictions temporaires » sur l’importation de tomates, concombres, poivrons et fraises en provenance d’Arménie. Le 2 juin, ces restrictions se sont étendues à plusieurs fruits, et le 3 juin aux aubergines, pommes de terre, et fruits secs arméniens. Enfin, le 12 juin, la Russie a bloqué l’importation de tous les produits soumis à quarantaine en provenance d’Arménie, ainsi que leur transit via son territoire vers les États membres de l’Union économique eurasienne (UEE).

Le 15 juin, Kaja Kallas a indiqué que l’UE préparait un vaste plan d’aide économique à l’Arménie pour l’aider à faire face aux mesures de rétorsion russes.

 

Un partenariat inédit dans le Caucase

Les partenariats franco et euro-arménien pourraient constituer à moyen terme, le prototype d’une politique européenne de sécurité dans le voisinage oriental.

La trajectoire géorgienne offre, en miroir, le contre-exemple d’un basculement avorté. Après avoir obtenu le statut de candidat à l’UE en décembre 2023, la Géorgie a brutalement rétropédalé sous l’effet de sa politique intérieure. Dès mai 2024, le parti pro-russe le Rêve géorgien a fait adopter une loi sur les « agents de l’étranger » calquée sur le modèle russe, jugée par Bruxelles incompatible avec les normes démocratiques. Les élections législatives d’octobre 2024, remportées par le Rêve géorgien au terme d’un scrutin entaché d’irrégularités, scellent la rupture. En novembre 2024, quelques heures après l’adoption par le Parlement européen d’une résolution rejetant les résultats du scrutin pour des irrégularités, le Premier ministre Irakli Kobakhidzé a annoncé la suspension des négociations d’adhésion à l’UE jusqu’à la fin de 2028, accusant l’UE de chantage. D’ailleurs, les livraisons à destination de l’Arménie ont été interrompues puisque sur 50 véhicules blindés Bastion promis par la France, 26 seulement ont été livrés, en raison des difficultés de transit par la Géorgie depuis la fin de l’année 2024.

 

Malgré les récentes avancées, une situation qui reste fragile

Si l’Arménie de juin 2026 semble ne plus être un « allié déçu » de Moscou, mais un partenaire stratégique distinct doté de robustes liens avec l’Europe, la nouvelle situation arménienne reste fragile.

D’abord, si la normalisation semble se perpétuer entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, il est impossible de prédire sa longévité. Le protocole tripartite d’août 2025 signé en présence de Donald Trump, Pachinian et du Président de la République d’Azerbaïdjan Ilham Aliev, crée des conditions de paix inédites. Mais Bakou conditionne la signature formelle du traité à la révision de la Constitution arménienne pour en retirer toute référence au Haut-Karabagh, ce qui pourrait raviver les tensions dans un contexte de large supériorité militaire azerbaïdjanaise. Or, ni l’UE ni la France ne sont en mesure de fournir des garanties de sécurité à l’Arménie à la mesure de celles longtemps offertes par la Russie, qui dispose encore d’une base abritant 4000 soldats dans le pays.

© The White House – Donald Trump, Nikol Pachinian et Ilham Aliev à Washington le 8 août 2025 lors de la signature de la TRIPP (Trump Route Initiative for International Peace and Prosperity)

Ensuite, les mesures de rétorsion économiques et politiques russes devraient avoir un impact significatif sur l’économie arménienne.

Enfin, les élections législatives de juin 2026 ont montré que les partis défendant une proximité avec la Russie restent très populaires. À long-terme, ses liens historiques très profonds avec la Russie et la réalité de sa position géographique forceront l’Arménie à normaliser ses relations avec la Russie.

Comme le résume Taline Papazian, l’Arménie se trouve confrontée au défi complexe de « transformer une rupture subie en projet politique cohérent, capable de concilier souveraineté, stabilité démocratique et ouverture sur son environnement régional et européen ».

Arthur Robert.


Arthur Robert est analyste dans les domaines de la géopolitique et de l’économique. Il travaille tant pour les institutions publiques que pour le secteur privé tout en étant chargé d’enseignement.


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Situation humanitaire en RDC

L’espoir après la conférence de Paris.

Conférence de Paris le 30 octobre 2025 de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs – © Ambassade de France en République démocratique du Congo

Le jeudi 30 octobre s’est tenu à Paris une Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des grands lacs en Afrique. Celle-ci était organisée par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français, et le Ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération, de l’Intégration Africaine et des Togolais de l’Extérieur du Togo. Elle a réuni 70 délégations d’Etats et d’organisations internationales, dont l’Union européenne, l’Union africaine, ainsi qu’une quarantaine d’ONG internationales et locales.

L’objectif de la conférence de Paris « Soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs » s’articulait autour de trois axes :

  • Replacer la situation sécuritaire et humanitaire en République Démocratique du Congo-RDC « en haut de la pile » des dossiers internationaux, en rappelant les entraves à l’action humanitaire et les violations du DIH (Droit International Humanitaire).
  • Mobiliser des fonds pour répondre à l’ampleur de la crise humanitaire et aux besoins de développement, d’abord en RDC mais aussi dans les pays voisins impactés par la crise, et soutenir les initiatives de paix.
  • Réaffirmer un rôle pour la France et l’Union Africaine, après la signature, dans le bureau ovale de la Maison blanche le 27 juin dernier, d’un accord de paix, signé par le ministre rwandais des affaires étrangères Olivier Nduhungirehe et la ministre des affaires étrangères congolaise Thérèse Kayikwamba Wagner, sous les auspices du président américain Donald Trump…. En soutenant ce processus engagé à Washington avec l’appui du Qatar, lequel se poursuit à Doha afin de parvenir à un accord définitif. 

Parallèlement, dans le cadre du Forum de Paris pour la paix qui se tenait les 29 et 30 octobre, un segment économique dédié à l’approfondissement de l’intégration économique de la région des grands lacs s’est tenu, avec à la clé l’élaboration d’un plan d’action et de recommandations impliquant acteurs privés et publics de ladite région.

Une catastrophe humanitaire parmi les plus graves au monde 

Avant de tenter de dessiner des perspectives après la conférence de Paris, rappelons à quel point la catastrophe humanitaire à l’est de la RDC justifie la mobilisation des acteurs internationaux : le 29 octobre, sur la chaîne LCI, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot déclarait « Dans cette région des Grands Lacs se déroule la deuxième crise humanitaire la plus grave du monde, avec plus de 27 millions de personnes en insécurité alimentaire, 7 millions de personnes déplacées, 5 millions de personnes en crise aiguë, un viol toutes les quatre minutes et le risque sanitaire majeur d’une résurgence d’épidémies comme Ebola ou même comme le sida »

Comme le rappelle Florian Monnerie, Directeur d’Action contre la Faim en RDC « Depuis des années, les ONG interpellent sur la situation humanitaire dramatique en République démocratique du Congo. Près de 28 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë et un enfant sur deux souffre de malnutrition chronique. C’est inacceptable ».

Face à ce constat, Kevin Goldberg, directeur général de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL souligne que « L’ampleur dévastatrice du conflit en cours nécessite un front diplomatique humanitaire renforcé et unifié visant à poser les jalons d’un relèvement durable…  Avec 12 ONG et collectifs d’ONG, nous exhortons la communauté internationale à augmenter les financements humanitaires, garantir l’accès aux zones affectées, protéger civils et infrastructures essentielles…  Cette crise ne peut rester dans l’oubli. Il est temps d’agir ». D’autant que, au 15 octobre 2025, seulement 16% du plan de réponse humanitaire évalué à 2,5 milliards de dollars étaient financés, à comparer aux 53% financés à la fin 2024.

Des combattants du M23 se dirigent vers Goma en République démocratique du Congo photo d’archives © MONUSCO Sylvain Liechti –

Un conflit armé prolongée

Aux racines de ce désastre humanitaire « durable », se trouve le conflit, ou plutôt les conflits, qui dévastent l’est de la RDC depuis plus de trente ans et dont le bilan en fait le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale : plus de six millions de morts… De nombreux groupes armés, certains soutenus par des pays frontaliers, ont transformé le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et l’Ituri en champs de prédation des ressources naturelles, notamment minières, de la région, et en champs de tueries sans fin…

Ces dernières années, le mouvement armé M 23 (en référence aux accords du 23 mars 2009) a constitué le plus puissant élément de déstabilisation de la région, avec comme « parrain » le Rwanda voisin, bien que Kigali nie toute implication dans l’émergence de celui-ci. Si le M 23 n’a pas été invité à la conférence de Paris, il est au cœur des préoccupations. L’ONU a publié le 2 octobre dernier un rapport sur la situation en RDC, dans lequel elle a recensé 1.154 violations et atteintes aux droits humains à travers ce pays, rien que sur les trois derniers mois. Selon ce document, le M 23 en est le principal responsable. Le 22 août dernier, le Conseil de sécurité de l’ONU avait déjà condamné par une résolution « les exactions et crimes commis par le mouvement rebelle du « 23 mars » soutenu par le Rwanda, contre les civils dans l’est de la République démocratique du Congo », lors d’une séance tenue en urgence. La résolution stipule le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC ainsi que de la Charte de l’ONU : « Nous soutenons l’appel lancé par cette résolution pour que toutes les forces de défense rwandaises se retirent du territoire congolais. Nous appelons les parties à pleinement respecter cette résolution. Sinon, ce Conseil devra envisager d’autres actions ». Rappelons par ailleurs que le M 23 a pris le contrôle des villes de Goma et Bukavu, ainsi que de leurs aéroports, en janvier et février 2025.

Conséquences humanitaires dramatiques et violences contre les populations 

Au-delà des victimes directes des exactions, les conséquences humanitaires en sont multiples : déplacements répétés des populations fuyant combats et massacres, pertes des ressources, notamment alimentaires, et des abris, sous-alimentation, accès impossible ou limité aux structures de santé, vulnérabilité aux maladies et infections, manque d’hygiène et d’accès à l’eau potable, risques épidémiques et exposition aux viols et agressions sexuelles pour les femmes, jeune filles et parfois fillettes.

Amadou Bocoum, Directeur Pays en RDC pour l’ONG Care, alerte en ces termes « Dans l’Ituri, le Sud-Kivu et le Nord-Kivu, la situation humanitaire continue de se détériorer… La situation des femmes et des filles étant particulièrement alarmante. La violence à l’égard des femmes et des filles continue de dévaster les communautés… Selon le HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés), les femmes et les filles représentent 51,1 % de la population déplacée à l’intérieur du pays, ce qui souligne la nécessité urgente de renforcer les efforts de protection ».

Jean-François Corty, président de l’ONG Médecins du Monde, renchérit : « Dans le Nord-Kivu, 15.000 survivantes de violences sexuelles attendent des soins qui n’existent plus. Sans accès à la contraception d’urgence ni aux traitements post-exposition, ces femmes et ces filles sont condamnées à souffrir en silence… Ces dernières années, le système de santé congolais s’est effondré sous le poids du conflit dans la région des Grands Lacs. Sans médicaments ni équipements, difficiles d’accès, les centres de santé ne peuvent plus répondre aux besoins croissants des populations exposées aux épidémies et aux violences ».

Le docteur De-Joseph Kakisingi, du Conseil national des fora des ONG humanitaires et de Développement RDC, précise que « L’isolement des villes de Bukavu et Goma, la fermeture des aéroports et la suspension du financement de l’USAID ont entraîné de graves ruptures de stocks de médicaments essentiels et stratégiques tel que les antituberculeux, les antirétroviraux, les antipaludéens, l’ocytocine pour la prévention des hémorragies post-partum, l’insuline, vaccins, etc. Cette situation provoque une hausse des décès materno-infantiles (causés par les hémorragies post-partum) et une recrudescence des maladies autrefois maîtrisées comme la tuberculose, VIH, paludisme, diabète, les épidémies… Nous sommes en face d’une véritable “bombe sanitaire et biologique à retardement”.»

Justine Muzik Piquemal, directrice régionale à SOLIDARITES INTERNATIONAL, déplore elle que « Le cycle de destruction et de reconstruction perpétue un état de vulnérabilité chronique, sape la résilience des communautés et gaspille des ressources limitéesDes infrastructures d’eau et d’assainissement réparées en 2024 ont été détruites à la suite d’attaques ciblées. Une situation intolérable qui contribue à l’augmentation des cas de choléra… Nous sommes témoins de déplacements qui sont massifs et qui se cumulent »…

« Entre janvier et juillet 2025, nous avons recensé 38.000 cas de choléra. Les structures sanitaires sont tellement dégradées qu’elles ne sont pas en mesure de répondre aux épidémies. En collaboration avec les organisations médicales, nous cherchons à apporter des réponses pour éviter que des flambées massives ne deviennent incontrôlables » renchérit Federica Badocco, directrice pays en RDC de SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui ajoute « Le pays connaît une crise alimentaire extrême, cela fait état d’un système qui est complètement dégradé et d’infrastructures détériorées, c’est catastrophique… On collabore avec d’autres organisations qui sont expertes dans des domaines différents, en matière d’abris et de gestion des camps, par exemple, pour pouvoir être complémentaires dans nos interventions et apporter une réponse coordonnée ».

Actions humanitaires sur le terrain 

Les actions de SOLIDARITES INTERNATIONAL  relèvent à 90% de l’urgence en RDC, mais aussi du développement, comme dans la zone de santé de Drodro, dans la province de l’Ituri ; dans le Nord-Kivu, l’organisation soutient aussi la relance agricole pour les ménages vulnérables par le biais d’activités génératrices de revenus. …

Stephan Kanyama, responsable programme pour cette ONG dans la province de l’Ituri, explique « Dans un premier temps, nous mettons en place des actions de réponse rapide pour prévenir les risques de flambées épidémiques : installations de sanitaires d’urgence, approvisionnement en eau, sensibilisation aux bonnes pratiques d’hygiène. Lorsque la situation est un peu plus stabilisée, nous passons à la seconde ligne : installation de sanitaires semi-durables, adduction d’eau potable photovoltaïque, gestion sociale de l’eau. Des actions qui permettent de renforcer les capacités de résilience des populations »« On travaille beaucoup avec les communautés, ce qui nous permet aussi d’avoir une acceptation énorme de la population congolaise… Notre force est de continuer des deux côtés des lignes de front. Notre mission est de venir en aide aux populations en souffrance, indépendamment d’où elles se trouvent, dans le respect des principes humanitaires : indépendance, humanité, impartialité et neutralité », conclut Federica Badocco.

© UNFPA DR Congo Un camp de déplacés internes à la périphérie de Goma, au Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo

Remettre la crise de la RDC à l’agenda international et mobiliser des financements

Face à l’ampleur des besoins, il s’agissait donc, pour les organisateurs de la conférence de Paris, à la fois de remettre à l’agenda international cette crise régionale, de mobiliser des engagements financiers à la hauteur, et d’affirmer un rôle dans les initiatives diplomatiques en cours. Enfin, le « déblocage » de l’accès humanitaire, notamment vie la réouverture des aéroports comme celui de Goma, constituait un premier objectif concret à atteindre.

Quel premier bilan, et quelles perspectives, dessiner quelques semaines après cette conférence ?

Pendant quelques jours, la situation en RDC et dans la région des grands lacs est réapparue dans les médias et les discours de nombreux diplomates et décideurs internationaux. C’est positif, et le nombre de participants à la conférence est en soi une réussite politique. Cette préoccupation de principe durera-t’elle ? Alors que d’autres crises aigues appellent elles aussi l’attention, comme la situation au Soudan et particulièrement au Darfour, comme celle à Gaza qui cristallise une empathie et une mobilisation de la part des opinions publiques comme des politiques, on peut se poser la question…

S’agissant des engagements financiers, là aussi, il est nécessaire de faire la part des choses. La somme de 1,5 milliard d’euros annoncée, au service de l’aide humanitaire d’urgence, du soutien au développement et des efforts de paix dans la région, inclut nouveau et ancien : 500 millions d’euros avaient déjà été engagés cette année, et une autre partie correspond à d’anciennes promesses, renouvelées à l’occasion de la conférence. Par ailleurs, le président congolais Félix Tshisekedi, présent à Paris, y a annoncé un plan d’urgence pour la reconstruction du Nord et du Sud-Kivu, évalué à cinq milliards de dollars à mobiliser d’ici à 2026, « une fois que le conflit aura pris fin », sans préciser les sources de financement de ce plan. A l’heure où, depuis la décision de l’administration américaine, en janvier 2025, de suspendre la majorité des financements humanitaires ou de développement US et de démanteler l’agence USAID, l’action humanitaire internationale est face à une crise de ressources d’une ampleur inédite, la question de l’effectivité des promesses financières faites le 30 octobre à Paris sera scrutée sans complaisance par les acteurs de terrain.

Comme l’a souligné Luc Lamprière, directeur du Forum des ONGI en RDC « La Conférence de Paris a envoyé un signal important : au niveau des discours et des promesses, la solidarité internationale envers les populations de la RDC reste vivante. Les annonces financières, bien qu’une partie soit en réalité un recyclage d’engagements anciens, et les proclamations diplomatiques sont bienvenues. Cependant, elles n’auront de sens que si elles se traduisent par des mesures concrètes sur le terrain — en commençant par la levée immédiate de tous les obstacles administratifs et logistiques qui étouffent la réponse humanitaire ».

Le docteur Manenji Mangundu, directeur pays d’Oxfam en RDC, est encore plus clair « Des millions de Congolaises et de Congolais attendent une réponse concrète. La conférence de Paris ne peut se contenter de déclarations : elle doit débloquer des financements, garantir l’accès humanitaire et réaffirmer le respect du droit international humanitaire ».

Jean-Baptiste Lamarche, directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire, pionnière de la mutualisation et de l’innovation, déclare « Avec hulo, nous saluons la mobilisation de 1,5 milliard d’euros et les engagements visant à améliorer l’accès humanitaire en République démocratique du Congo. Cette conférence a permis de remettre au premier plan une crise parmi les plus graves au monde, avec plus de 7 millions de personnes déplacées et 27 millions de personnes dans le besoin… Une action collective est essentielle pour apporter une réponse efficace et impactante à cette situation d’urgence ».

Un accord conclu, le 14 octobre 2025, entre le gouvernement congolais et les rebelles du M23 à Doha sur un mécanisme de suivi du cessez-le-feu donne à la population des raisons d’espérer – ©UNFPA

L’effectivité du rôle de la France et de l’Union africaine dans la résolution du conflit

Quant à l’effectivité d’un rôle moteur, pour la France et l’Union Africaine, en soutien au processus de paix en cours engagé à Washington et poursuivi à Doha, celle-ci devra être démontrée. Si l’on perçoit clairement une volonté de ne pas « laisser seuls à l’initiative » les USA et le Qatar, la voie semble étroite. Après l’accord de paix (qui prévoit entre autres le retrait des troupes rwandaises de l’est de la RDC, et la fin du soutien de la RDC aux Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), groupe rebelle opposé à Kigali et actif en RDC) du 27 juin à Washington entre la RDC et le Rwanda, le processus est maintenant en cours à Doha. Celui-ci a déjà obtenu des avancées, telle que la signature le 19 juillet 2025 d’une « Déclaration de principes » entre le gouvernement congolais et le M 23. Celle-ci fixe des principes pour un futur accord de paix global, notamment le cessez-le-feu, le retour des déplacés, la libération des prisonniers, et la restauration de l’autorité de l’État dans les zones contrôlées par le M 23. Et le 15 novembre dernier, un accord-cadre entre la RDC et le M 23 a été signé, sous la médiation qatarie à Doha. Cette « feuille de route » repose sur huit protocoles thématiques et ne comporte pas de clause contraignante, mais est une nouvelle étape vers l’accord de paix définitif.

Quel rôle reste-t’il à l’UA, à la France ?  Interrogé sur une éventuelle concertation avec le M 23, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a précisé que « cette conférence internationale a été l’occasion d’accélérer les discussions sur ce sujet, qui vont se poursuivre dans le cadre de la médiation du Qatar, avec une impulsion nouvelle donnée ici, depuis Paris ». Mais c’est bien à l’issue du processus de Doha qu’une rencontre entre les seuls présidents Tshisekedi, Trump et Kagame est envisagée…

Par ailleurs, un élément déterminant est à prendre en compte : « l’investissement diplomatique » américain est aussi la traduction d’un investissement envers les ressources minières de l’est de la RDC que les USA veulent sécuriser à leur profit : terres rares, lithium, coltan (dont l’une des mines, Rubaya, est aux mains du M 23 ; une filière d’exportation clandestine vers le Rwanda voisin s’est mise en place). A cet égard, l’administration américaine ne laissera pas ses intérêts à la merci d’autres initiatives que les siennes…

Enfin, la question de la « promesse » de la réouverture, au moins de l’aéroport de Goma, pour des vols de jour de fret humanitaire, faite par le président français Emmanuel Macron, semble se heurter à la réalité sur place : pour Corneille Nangaa, coordonnateur du M 23, cette décision est « inopportune, déconnectée de la réalité du terrain et prise sans consultation préalable ». Du côté de Kigali, le ministre des Affaires étrangères rwandais déclare que « ce n’est pas à Paris qu’on va décider de la réouverture de l’aéroport de Goma » et que « cette réouverture ne peut se faire dans le contexte sécuritaire actuel ». Il y a encore du chemin avant que des appareils humanitaires se posent sur la piste de la capitale du Nord-Kivu…

Après la conférence de Paris, une attente s’est manifestée, et un espoir est en perspective… Mais celui-ci doit être appréhendé avec lucidité… et prudence.

 


 

Le CDCS (Centre de Crise et de Soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français) au cœur de la Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des grands lacs en Afrique ».

Le CDCS répond aux questions de Défis Humanitaires :

 

Conférence de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs – © Ambassade de France en République démocratique du Congo

– Quel est le nombre exact des pays représentés, ainsi que des organisations internationales et ONG, à cette conférence ? 

La Conférence ministérielle de soutien à la paix et à la prospérité dans la région des Grands Lacs a réuni 70 délégations d’Etats et d’organisations internationales, ainsi qu’une quarantaine d’ONG internationales et locales. Il est important de rappeler que les quatre pays de la région les plus affectés – la RDC, le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda – étaient représentés au niveau présidentiel ou ministériel.

– Quels ont été les rôles respectifs du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français et du Ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération, de l’Intégration Africaine et des Togolais de l’Extérieur du Togo, dans l’organisation et l’animation de la conférence ? 

Les ministres Jean-Noël Barrot et Robert Komlan Edo Dussey ont ouvert la séquence humanitaire. Le Président de la République française, Emmanuel Macron, et le Président du Conseil de la République togolaise, Faure Gnassingbé, l’ont clôturée.

Les deux ministères se sont mobilisés pour organiser l’événement, tant sur le plan logistique qu’en termes de démarches diplomatiques auprès des participants, pour les inciter à s’investir pleinement dans la réponse à l’urgence humanitaire dans la région des Grands Lacs.

Les deux coprésidences ont également consulté les acteurs humanitaires de terrain, notamment les ONG internationales et locales actives dans l’est de la RDC, au Burundi, au Rwanda et en Ouganda, lors d’une réunion qui s’est tenue en amont de la conférence, afin d’intégrer au mieux les besoins de la communauté humanitaire dans les livrables de la conférence.

Les coprésidences ont conjointement endossé un communiqué, publié à l’issu de la conférence.

– Quelle a été l’implication du CDCS, en amont de cette conférence et au cours de celle-ci ? 

Le CDCS a joué un rôle central dans l’organisation de cette conférence sur le volet humanitaire, en lien avec la Direction Afrique et Océan Indien et les deux autres services du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en charge de l’aide humanitaire de la France.

En amont de la conférence, le CDCS a organisé une consultation des représentants des ONG locales et internationales, en présence du Directeur de cabinet du Ministre et d’un représentant du cabinet du Ministre togolais, afin d’assurer une pleine prise en compte des observations des acteurs humanitaires de terrain dans les priorités poussées sur le plan diplomatique lors de l’événement. Le CDCS a par ailleurs identifié les ONG internationales et locales invitées à la conférence. Le CDCS a maintenu un dialogue constant avec les représentants des ONG, en amont et à l’issue de la conférence.

– Peut-on connaître le détail de ce que le CDCS a pu faire directement ou indirectement en RDC en termes de soutien à l’action humanitaire et soutien aux initiatives de paix et négociations entre acteurs du conflit ? 

Le CDCS a soutenu 18 projets portés par des ONG pour répondre à la crise dans la région des Grands Lacs. En RDC, dans les provinces du Nord Kivu, du Sud Kivu de l’Ituri et du Kassaï, ces financements ont permis la mise en œuvre de projets d’urgence dans des secteurs critiques, tels que la santé, la nutrition, l’eau-hygiène-assainissement, l’éducation et la protection des personnes les plus vulnérables, en particulier les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles et d’exploitation dans des proportions dramatiques. Le CDCS a également soutenu le renforcement de l’accès humanitaire aux populations affectées et des projets de médiation intercommunautaire, afin de limiter les violences et favoriser un retour à la paix.

En outre, en avril et août 2025, le CDCS a envoyé du matériel indispensable aux ONG actives au Nord Kivu, à travers deux ponts aériens humanitaires de l’Union Européenne : 6,5 tonnes de produits pharmaceutiques, d’aliments thérapeutiques pour lutter contre la malnutrition et de matériel pour assurer l’accès à l’eau potable, puis 5 tonnes de médicaments.

Enfin, le partenariat du CDCS avec la Croix-Rouge française a permis la réalisation de deux réponses d’urgence : au Burundi, suite à des inondations d’une part, et en RDC, en faveur des communautés touchées par les affrontements armés à Goma dans les semaines qui ont suivi l’offensive et la prise de la ville par le M23 d’autre part.

– Du point de vue du CDCS, quel est le bilan de cette conférence, et quelles perspectives permet-elle d’entrevoir ? 

En organisant cette conférence, la France et le Togo ont choisi d’agir comme puissances d’entraînement et sont parvenus à réunir tous les États de la région, ainsi que toutes les organisations internationales et régionales concernées. Cette conférence a été un succès sur le plan humanitaire :

  • Elle a permis de mobiliser 1,5 milliard d’euros en faveur des populations gravement affectées par la crise dans la région des Grands Lacs, sur les volets humanitaire et développement. La mobilisation de l’Union Européenne a été centrale dans cette réponse.
  • Elle a permis de renforcer l’approche régionale de gestion des crises, en réservant une place prépondérante à l’Ouganda et au Burundi aux côtés de la RDC et du Rwanda, ainsi qu’à d’autres Etats de la région (Kenya, Congo Brazzaville et Angola notamment), sur l’ensemble des segments de la conférence.
  • L’importante mobilisation à haut niveau a permis de remettre en lumière la crise dans la région des Grands Lacs.
  • Par ailleurs, la pleine mobilisation en préparation et pendant la conférence des acteurs humanitaires, et notamment des acteurs locaux des quatre pays de la région, a permis de faire entendre la voix du terrain. La déclaration finale endosse les « key asks » du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies, c’est-à-dire les principales demandes pour faciliter l’aide humanitaire sur place.
  • La conférence a acté d’œuvrer à la reprise des vols humanitaires au Nord Kivu dans les prochaines semaines. L’objectif d’ouvrir des corridors humanitaires en provenance notamment du Burundi a été également pris en compte.
  • Enfin, la conférence de Paris a appuyé les médiations en cours – celles des Etats-Unis, du Qatar et de l’Union Africaine – afin que la dynamique de paix et de recherche d’un règlement politique de la crise dans la région des Grands Lacs se poursuive. Une séquence économique s’est tenue en parallèle de la conférence humanitaire, afin de renforcer l’intégration économique régionale par l’adoption d’un plan d’action proposé en ce sens.

Le point-clé, rappelé par l’ensemble de la communauté humanitaire, de l’accès humanitaire libre, sécurisé et sans entrave continuera d’être suivi et sera intégré dans les cadres de médiation existants, notamment le processus de Doha. Enfin, en rappelant que la protection des civils doit être une priorité absolue et un indicateur-clé de progrès dans toutes les initiatives diplomatiques, nous avons rappelé que ceux qui violent le droit international des droits de l’Homme et le droit international humanitaire ne resteront pas impunis.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 


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