L’Arménie au carrefour de son destin

Mai et juin 2026 : deux mois qui consacrent les liens de l’Arménie avec l’Union Européenne

© The Smithsonian for Folklife and Cultural Heritage – Foule de manifestants sur la Place de la République d’Erevan lors de la Révolution de velours en 2018

Décryptage. Avec cet article d’Arthur Robert, nous vous proposons une analyse détaillée des récents événements diplomatiques début mai avec la France et l’Union Européenne, des réactions russes et des élections législatives du 7 juin qui ont vu la victoire du premier ministre Nikol Pachinian.

En mai 2026, dans une fenêtre de quarante-huit heures, Erevan a accueilli le 8ᵉ sommet de la Communauté politique européenne (CPE), inauguré le premier sommet bilatéral de l’Union européenne (UE) avec l’Arménie de l’histoire, signé un partenariat stratégique avec la France, et conclu un partenariat de connectivité avec la Commission européenne.

La séquence des 4 et 5 mai 2026 a été à la fois l’aboutissement d’un repositionnement arménien engagé en 2018 et un fort signal politique, un mois avant les élections législatives du 7 juin durant lesquelles le positionnement du pays par rapport à l’Europe et à la Russie a été une thématique centrale. Cette séquence a permis au Premier ministre arménien Nikol Pachinian de renforcer le revirement géostratégique qu’il avait engagé, consistant à sortir du giron russe et à approfondir les relations avec l’UE.

Pour Bruxelles et Paris, l’enjeu était de consolider un point d’appui dans le Caucase, à un moment où la Géorgie s’éloigne et où la Russie est militairement absorbée par l’Ukraine. Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission Européenne et haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, a rappelé au cours du sommet que « l’Arménie déciderait elle-même ».

Ainsi, la victoire du parti Contrat Civil de Nikol Pachinian aux élections législatives du 7 juin 2026 a consacré le rapprochement entre l’Arménie et l’Union Européenne. Le Contrat Civil a remporté la victoire avec presque 50% des voix, tandis que les partis favorables à des liens renforcés avec la Russie, Arménie Forte de Samvel Karapetian et Alliance arménienne de Robert Kotcharian, ont obtenu respectivement 23% et 10% des voix. Si le parti du Premier Ministre sortant au pouvoir depuis 2018, conserve la majorité absolue, il a toutefois perdu sept sièges par rapport aux élections législatives de 2021, lui ôtant la majorité des deux tiers qui lui aurait permis d’engager la révision constitutionnelle réclamée par l’Azerbaïdjan.

© Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, Direction des Archives (pôle géographique) – Novembre 2014

 

Le sommet de la Communauté politique européenne (CPE) : une première hors-Union Européenne (UE) chargée de symboles

Le 8ᵉ sommet de la CPE, premier organisé en dehors de l’UE, a réuni le 4 mai 2026 à Erevan plus de quarante chefs d’État et de gouvernement, dont le président ukrainien Volodymyr Zelensky, sous la devise « Building the Future : Unity and Stability in Europe ». Quatre thématiques majeures se sont dégagées de ce sommet :

  • La résilience démocratique avec l’idée que la démocratie arménienne doit être protégée des « ingérences extérieures et de la désinformation », conséquence directe de la guerre hybride russe ;
  • La connectivité transcaucasienne et trans-caspienne, dans le contexte d’actualité de la Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) (1), et du Middle Corridor, dont l’Arménie ambitionne désormais d’être une branche par le futur tracé TRIPP ;
  •  La sécurité économique et énergétique, avec la réduction de la dépendance aux énergies fossiles et la montée en puissance du renouvelable et du nucléaire ;
  • La défense et l’autonomie stratégique, portés par le contexte ukrainien.
© Alain Boinet – Ville de Meghri, dans la province du Syunik, au sud de l’Arménie aux frontières de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. C’est par là dans le corridor de Latchin que devrait passer la route TRIPP ainsi qu’une voie ferrée.

Le choix d’Erevan pour ce premier sommet de la CPE hors-UE marque une reconnaissance politique du parcours arménien, initié en 2017 avec la signature d’un accord de partenariat global entre l’UE et l’Arménie, entré en vigueur en 2021. Après la perte du Haut-Karabagh en septembre 2023, le virage à l’Ouest d’Erevan s’est poursuivi avec l’annonce en avril 2024 d’un Plan de résilience et de croissance de l’UE pour l’Arménie doté de 270 millions d’euros sur la période 2024-2027.

 

Le premier sommet UE-Arménie : un pas de plus vers l’adhésion

Le 5 mai 2026, dans la foulée de la CPE, António Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, ont co-présidé avec Nikol Pachinian le premier sommet bilatéral UE-Arménie, consacré par la signature d’une déclaration conjointe réaffirmant l’engagement de l’UE « à soutenir la souveraineté, la résilience et l’agenda de réforme de l’Arménie », les deux parties s’engageant à « élargir leur coopération stratégique de long terme ».

Le cheminement arménien s’est poursuivi avec l’adoption de la loi « On Launching the Process of Armenia’s Accession to the EU », par l’Assemblée nationale en mars 2025, qui fait de la candidature à l’UE une orientation juridiquement contraignante pour l’exécutif arménien. Le ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan a indiqué en octobre 2025 qu’une candidature formelle pourrait être déposée l’an prochain. Par la suite, un programme stratégique pour le partenariat UE-Arménie a été adopté en décembre 2025.

© Galerie du gouvernement arménien – Cérémonie d’ouverture de la CPE en mai 2026

Deux partenariats ont été consacrés au cours du sommet :

  • Le Connectivity Partnership UE-Arménie, sur l’énergie, les transports et le numérique ;
  • L’allocation de 30 millions d’euros au titre de la Facilité européenne pour la paix (FEP) au profit des forces armées arméniennes. Le montant agrège une première tranche de 10 millions (signée en 2024) et une seconde de 20 millions adoptée en janvier 2026.

 

Le partenariat stratégique France-Arménie : une « relation singulière » institutionnalisée

Le président français, Emmanuel Macron, a joué un rôle clé dans cette séquence consacrant la force de l’amitié France-Arménie, tout comme le Sénat et l’Assemblée nationale français ont joué un rôle moteur dans la maturation de ce partenariat avec :

  • L’activisme du groupe d’amitié France-Arménie ;
  • La résolution sénatoriale du 25 novembre 2020 sur la « nécessité de reconnaître la République du Haut-Karabagh » ;
  • La résolution sénatoriale du 15 novembre 2023 condamnant l’Azerbaïdjan et appelant à des sanctions européennes.

Accueilli par d’importantes manifestations de sympathie dans les rues de la capitale, Emmanuel Macron a évoqué une « relation singulière » et la « vocation européenne » de l’Arménie, et signé avec Nikol Pachinian la déclaration sur le partenariat stratégique franco-arménien, complétée par une série de contrats portés par des entreprises françaises.

© Gouvernement arménien – Signature des accords France-Arménie le 5 mai 2026

Dans le domaine de la défense, le partenariat consacre Paris comme l’un des principaux fournisseurs d’armes de l’Arménie et prolonge une coopération engagée depuis 2023 avec :

  • La poursuite des commandes signées en octobre 2023 : trois radars GM200 de Thales, 50 véhicules blindés Bastion d’Arquus, ainsi qu’une lettre d’intention pour des missiles sol-air Mistral de MBDA ;
  • La poursuite des livraisons des 36 canons CAESAR commandés en juin 2024. Les premiers exemplaires ont été présentés en Arménie en mai 2026 en vue du défilé du 28 mai.

Dans le domaine économique, Vinci et Razel-Bec ont signé une déclaration d’intention pour participer à la construction du tunnel de Bargushat, infrastructure clé pour la connexion avec le port géorgien de Poti et le sud du pays. Dans le nucléaire civil, la France (Framatome) s’est positionnée parmi d’autres compétiteurs sur la construction du futur petit réacteur modulaire (SMR) appelé à remplacer Metsamor. Dans le domaine aérospatial FlyOne Armenia a commandé deux Airbus A321neo, tandis que le ministère de la Défense arménien a procédé à l’acquisition de six hélicoptères militaires H145 d’Airbus.

© Olivier Decottignies – Signature d’accords de défense les 22 et 23 février 2024 à Erevan entre les ministres de la défense, Sébastien Lecornu et Souren Papikian

 

Le repositionnement géopolitique arménien comme enjeu central des élections législatives

Comme en témoigne la temporalité du sommet UE-Arménie, le rapprochement avec l’Europe ainsi que la sortie du giron russe ont été des thématiques centrales des élections législatives arméniennes de juin 2026.

Le Contrat civil a assumé une position en rupture avec le lien historique de vassalité entre l’Arménie et la Russie, caractéristique classique de la relation souhaitée par la Russie avec les pays de l’ex-URSS selon la politologue Taline Papazian. Le Premier ministre a défendu une doctrine d’«Arménie réelle » consistant à recentrer l’État sur ses frontières reconnues et renoncer à toute revendication sur le Haut-Karabagh (2), et promis l’adoption d’une nouvelle Constitution présentée comme une « Quatrième République ».

Cette campagne a eu lieu dans un contexte de tensions avec l’institution religieuse puisque depuis juin 2025 Nikol Pachinian réclame publiquement le départ du Catholicos Karékine II, chef de l’Église apostolique arménienne, qu’il accuse d’avoir rompu son vœu de célibat. En février 2026, le parquet arménien a engagé des poursuites contre le Catholicos.

La confrontation avec l’Église a constitué une ligne centrale de démarcation avec l’opposition, qui s’est largement posée en défenseuse du clergé. C’est dans ce contexte qu’est entré en politique Samvel Karapetian, milliardaire russo-arménien fondateur de l’alliance « Arménie forte » (23% aux élections de juin 2026). Il s’était engagé, en juin 2025, à « défendre » l’Église, avant d’être arrêté pour « appel à l’usurpation du pouvoir » puis assigné à résidence. Inéligible en raison de ses nationalités russe et chypriote, il a confié la tête de liste à son neveu Narek Karapetian, lui-même visé par une enquête pour dissimulation de citoyenneté russe. L’alliance promettait de réviser la Constitution pour permettre à Samvel Karapetian d’accéder au poste de Premier ministre. Des documents publiés par le média d’investigation The Insider lui prêtent d’anciens liens avec le FSB russe, ce que son camp a démenti en dénonçant un montage.

© Wikimedia Commons – Un Sommet de l’OTSC à la Résidence Yntymak Ordo, Bishkek, en Novembre 2025

Les autres forces d’opposition partageaient cette orientation pro-russe tout en s’en distinguant par le profil et le degré. L’« Alliance Arménie » (10% aux élections de juin 2026) de l’ancien président Robert Kotcharian, a plaidé pour le maintien dans l’Union Économique Eurasiatique (UEE) et l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective-alliance militaire créée et dirigée par Moscou en 2002 et regroupant six anciennes républiques soviétiques). L’« Alliance Arménie » souhaite également resserrer les liens avec Moscou et refuse toute concession constitutionnelle à l’Azerbaïdjan, perçue comme une trahison par une partie de l’opposition.

Les affaires judiciaires ont nourri la polarisation entre protagonistes. Outre Samvel Karapetian, l’archevêque Bagrat Galstanian, chef du mouvement de contestation de 2024 contre des cessions de territoire à l’Azerbaïdjan, est resté en détention provisoire pour un présumé projet de coup d’État. Le Comité d’enquête arménien a fait état de 59 procédures pénales pour fraude électorale visant principalement des proches de l’opposition. Les intéressés y voient une instrumentalisation de la justice contre leurs candidats, quand le pouvoir invoque l’État de droit et la lutte contre l’ingérence étrangère.

Les divergences géopolitiques de l’élection arménienne se sont accompagnées d’une vaste manœuvre d’ingérence russe qui aurait impliqué les trois principaux services de renseignement russes (le SVR, le FSB et le GRU). Cette manœuvre a pris la forme d’une campagne de désinformation utilisant des modes opératoires bien connus des autorités européennes comme Doppelganger ou Storm-1516. Cette campagne visait notamment à entacher la réputation de Nikol Pachinian, désigné sous le nom de code « Boroda » (signifiant barbe), et aurait été accompagnée de recherches d’information par les services russes susceptibles de compromettre Pachinian. Enfin, la Russie aurait conçu un projet de transfert de 100 000 Arméniens de Russie pour peser sur le vote, en plus de son soutien à l’alliance « Arménie forte ».

 

Une petite révolution à l’échelle régionale qui défie la Russie

Les mois de mai et juin 2026 ont porté l’éloignement arménien de la Russie entamé en 2018 à son paroxysme. Abandonnée par son partenaire historique lors des deux phases de conflit successives sur le Haut-Karabagh ou Artsakh avec l’Azerbaïdjan (2021-2022 et 2023), l’Arménie a gelé depuis février 2024 sa participation à l’OTSC. Après un accord, la Russie a retiré en juillet 2024 ses gardes-frontières de l’aéroport d’Erevan, où ils étaient stationnés depuis 1992. Nikol Pachinian a évoqué un « point de non-retour » en décembre 2024, et Erevan a notifié à Moscou, en mars 2025, son refus de financer le budget 2024 de l’OTSC.

© Wikimedia Commons – Vladimir Poutine avec le Premier ministre arménien Nikol Pachinian au Kremlin (avril 2026)

La Russie a réagi avec virulence à l’écartement arménien de l’OTSC et a donc réagi encore plus violemment aux séquences de mai et juin 2026, percevant notamment la participation de Volodymyr Zelensky au sommet de l’UE à Erevan comme une trahison.

Dès le lendemain des sommets européens à Erevan, la diplomatie russe a dénoncé un « rapprochement » avec Bruxelles destiné, selon la porte-parole du ministère des Affaires étrangères Maria Zakharova, à entraîner l’Arménie dans une « implication irréversible dans la ligne anti-russe de l’UE ». Réuni en sommet de l’UEE à Astana le 28 mai 2026, le bloc dirigé par Moscou a estimé que la candidature arménienne à l’UE faisait peser des « risques sérieux » sur sa sécurité économique, et mandaté l’examen d’une possible suspension de l’Arménie d’ici décembre.

L’Arménie a également été soumise à une série de restrictions économiques de la Russie, son principal partenaire économique (environ 37 % des exportations arméniennes sont destinées à la Russie, tandis que près de 30 % des importations en proviennent). La plupart de ces restrictions ont été justifiées par la Russie par des raisons sanitaires, mais leur temporalité laisse peu de doutes quant aux intentions russes de sanctionner l’Arménie pour sa trajectoire géopolitique.

Dès le mois d’avril 2026, la Russie a interdit sur son sol la marque de cognac arménien Proshyan, une semaine après une rencontre entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian. Le 29 mai, Vladimir Poutine a comparé la trajectoire d’Erevan au « scénario ukrainien » et agité l’arme commerciale en avançant que la Russie serait « forcée de limiter ses activités économiques en Arménie », si le pays venait à se rapprocher de l’UE.  Le lendemain, Moscou a rappelé son ambassadeur en Arménie pour des « consultations sur les mesures prises » contre l’Arménie en raison de son « rapprochement avec l’Union européenne, sapant la coopération au sein de l’UEE».

À l’approche des élections, ces restrictions se sont renforcées. Le 22 mai, l’agence russe Rosselkhoznadzor (chargée de la surveillance et du contrôle vétérinaire et sanitaire des marchandises entrant en Russie) a temporairement restreint les importations de produits floraux en provenance d’Arménie vers la Russie. Pour des raisons identiques, la Russie a bloqué à la fin du mois de mai des dizaines de millions de bouteilles d’eau minérale arménienne Jermuk, marque arménienne populaire en Russie.

© Gouvernement arménien – Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, vote lors des élections de juin 2026

À partir du 30 mai 2026, Rosselkhoznadzor a également mis en place des « restrictions temporaires » sur l’importation de tomates, concombres, poivrons et fraises en provenance d’Arménie. Le 2 juin, ces restrictions se sont étendues à plusieurs fruits, et le 3 juin aux aubergines, pommes de terre, et fruits secs arméniens. Enfin, le 12 juin, la Russie a bloqué l’importation de tous les produits soumis à quarantaine en provenance d’Arménie, ainsi que leur transit via son territoire vers les États membres de l’Union économique eurasienne (UEE).

Le 15 juin, Kaja Kallas a indiqué que l’UE préparait un vaste plan d’aide économique à l’Arménie pour l’aider à faire face aux mesures de rétorsion russes.

 

Un partenariat inédit dans le Caucase

Les partenariats franco et euro-arménien pourraient constituer à moyen terme, le prototype d’une politique européenne de sécurité dans le voisinage oriental.

La trajectoire géorgienne offre, en miroir, le contre-exemple d’un basculement avorté. Après avoir obtenu le statut de candidat à l’UE en décembre 2023, la Géorgie a brutalement rétropédalé sous l’effet de sa politique intérieure. Dès mai 2024, le parti pro-russe le Rêve géorgien a fait adopter une loi sur les « agents de l’étranger » calquée sur le modèle russe, jugée par Bruxelles incompatible avec les normes démocratiques. Les élections législatives d’octobre 2024, remportées par le Rêve géorgien au terme d’un scrutin entaché d’irrégularités, scellent la rupture. En novembre 2024, quelques heures après l’adoption par le Parlement européen d’une résolution rejetant les résultats du scrutin pour des irrégularités, le Premier ministre Irakli Kobakhidzé a annoncé la suspension des négociations d’adhésion à l’UE jusqu’à la fin de 2028, accusant l’UE de chantage. D’ailleurs, les livraisons à destination de l’Arménie ont été interrompues puisque sur 50 véhicules blindés Bastion promis par la France, 26 seulement ont été livrés, en raison des difficultés de transit par la Géorgie depuis la fin de l’année 2024.

 

Malgré les récentes avancées, une situation qui reste fragile

Si l’Arménie de juin 2026 semble ne plus être un « allié déçu » de Moscou, mais un partenaire stratégique distinct doté de robustes liens avec l’Europe, la nouvelle situation arménienne reste fragile.

D’abord, si la normalisation semble se perpétuer entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, il est impossible de prédire sa longévité. Le protocole tripartite d’août 2025 signé en présence de Donald Trump, Pachinian et du Président de la République d’Azerbaïdjan Ilham Aliev, crée des conditions de paix inédites. Mais Bakou conditionne la signature formelle du traité à la révision de la Constitution arménienne pour en retirer toute référence au Haut-Karabagh, ce qui pourrait raviver les tensions dans un contexte de large supériorité militaire azerbaïdjanaise. Or, ni l’UE ni la France ne sont en mesure de fournir des garanties de sécurité à l’Arménie à la mesure de celles longtemps offertes par la Russie, qui dispose encore d’une base abritant 4000 soldats dans le pays.

© The White House – Donald Trump, Nikol Pachinian et Ilham Aliev à Washington le 8 août 2025 lors de la signature de la TRIPP (Trump Route Initiative for International Peace and Prosperity)

Ensuite, les mesures de rétorsion économiques et politiques russes devraient avoir un impact significatif sur l’économie arménienne.

Enfin, les élections législatives de juin 2026 ont montré que les partis défendant une proximité avec la Russie restent très populaires. À long-terme, ses liens historiques très profonds avec la Russie et la réalité de sa position géographique forceront l’Arménie à normaliser ses relations avec la Russie.

Comme le résume Taline Papazian, l’Arménie se trouve confrontée au défi complexe de « transformer une rupture subie en projet politique cohérent, capable de concilier souveraineté, stabilité démocratique et ouverture sur son environnement régional et européen ».

Arthur Robert.


Arthur Robert est analyste dans les domaines de la géopolitique et de l’économique. Il travaille tant pour les institutions publiques que pour le secteur privé tout en étant chargé d’enseignement.


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L’œil dans la meurtrière

Journal d’Arménie 

Choses vues, paroles entendues 

Une tribune libre de Patrice Franceschi

Introduction de l’éditeur. L’Arménie est menacée d’une invasion militaire malgré les négociations en cours qui ne cachent nullement l’agressivité constante de l’Azerbaïdjan du président IIlham Aliyev. L’Arménie propose un accord de paix et de coopération dont cette région du Caucase du Sud a besoin. Nous publions cette tribune de Patrice Franceschi qui prépare un livre à paraître sur l’Arménie dont il revient et qui témoigne ici pour nos lecteurs.  

Poste militaire arménien dans la région du Syunik qui fait face aux positions de l’Azerbaidjan. Photo P. Franceschi.

Courbés en deux, Hovic et moi progressons dans la tranchée qui serpente en direction de l’ultime redoute de l’armée arménienne sur la ligne de front azérie courant le long de la frontière nord de la province du Syunik. Je ne connais pas de contrée plus âpre en Arménie que cette frontière du bout du monde – ni de plus pauvre. Mais de là, on touche presque de la main les terres du Haut-Karabagh perdues il y aura bientôt deux ans. 

En ce mois de février, l’hiver est mordant, le froid implacable, les tempêtes de neige fréquentes ; on n’y voit parfois pas à deux pas. Les montagnes autour de nous sont un enchevêtrement vertigineux de pics, de ravins et de crêtes acérées où ne poussent que de rares bosquets d’arbres. La neige est partout sur ces montagnes, la boue partout dans les tranchées ; une boue gluante et mauvaise. On patauge. Les sentinelles que nous croisons, emmitouflées dans des vestes molletonnées, leurs casques enfoncés sur des chapkas de laine, scrutent les positions ennemies dont le réseau de défense semble presque encastrée dans le leur tant il est proche. Sans les drapeaux flottant sur chaque position, on s’y perdrait… Ce réseau de défense azéri se déploie lui aussi de crête en crête sur des distances considérables, mais semble nettement mieux fortifié, plus moderne aussi. Là où je me trouve, on pourrait se croire dans une tranchée de la Somme en 1915. 

Hovik et moi progressons encore. Puis la dernière redoute surgit devant nous, protégée par des madriers de bois, des pneus, des plaques de tôle, des sacs de sable. Protections bien sommaires – comme sur tous les autres postes, d’ailleurs. Je le fais remarquer à mon camarade qui approuve d’un haussement d’épaules, avant d’ajouter en chuchotant : « En plus, on ne peut pas être plus près des Azéris. Ici, ils sont à moins de trente mètres. Attention…. » Je me redresse, plaque mon œil à la meurtrière de la plaque de blindage fixée devant moi : de l’autre côté, au milieu du mur de fortification adverse, je distingue nettement une meurtrière semblable à la mienne – et derrière elle, l’œil d’un soldat qui m’observe en silence… 

Jamais je n’oublierais cet échange de regards dans l’ambiance de « Désert des tartares » qui étreint tout ce qui nous entoure. 

Patrice Franceschi avec deux femmes combattantes. Photo P. Franceschi.

De retour dans une casemate moins exposée, nous prenons un moment de repos. Les soldats de garde se réchauffent autour d’un poêle à bois, serrés épaules contre épaule. L’un d’eux fait bouillir de l’eau sur un réchaud à gaz pour préparer du café, un autre ouvre une bouteille de vodka – il faut bien faire passer le temps. Le confort est sommaire, les lits de fer surchargés d’armes, de treillis, de boîtes de conserve, d’effets divers.  L’ennui est palpable jusque dans l’air que nous respirons. Je me dis que chez les Azéris ce doit être la même chose. 

Sur le front de cette « drôle de guerre » oubliée du reste du monde, on ne fait qu’attendre. 

La plupart des soldats qui m’entourent appartiennent aux « unités de défense populaire » chargées de soulager l’armée en tenant des centaines de postes semblables à celui où nous nous trouvons. Ils ont entre cinquante et soixante ans, une ou deux guerres derrière eux, des visages rugueux de paysans d’un autre temps, des corps massifs, une motivation sans faille, mais un armement vétuste. Parmi eux, quelques femmes. Et même une grand-mère de soixante ans qui joue les Lara Kroft avec sa kalachnikov, refusant de quitter son casque lourd – au cas où… 

« Les ordres sont simples, me déclare le chef de cette petite troupe disparate, un vétéran aux épaules plus larges qu’il n’est haut. Quand les Azéris attaqueront, on doit tenir jusqu’à l’arrivée de l’armée – c’est tout. 

– l’armée est loin, dis-je. Et le temps qu’elle soit là…. Vous n’avez même pas de seconde ligne de défense. » 

Région montagneuse du Syunik au sud-est de l’Arménie. Photo P. Franceschi.

Les soldats se regardent sans un mot : « Bah, on tiendra quand même, finit par dire un sergent. En attendant, les Azéris n’arrêtent pas de nous provoquer. Ils tirent au-dessus de nos têtes ou sur les bergers s’ils approchent trop avec leurs moutons ; et quand le vent souffle vers nous, ils brûlent la végétation pour nous enfumer. Mais on a ordre de ne pas répliquer 

– C’est pour ça qu’on tourne en rond, précise un caporal. Mais quand ils nous insultent depuis leurs tranchées, on répond, c’est sûr – et pas besoin de beaucoup hausser la voix vu la distance… » 

Je demande : « Et c’est quoi leurs insultes? 

– Oh, toujours la même chose. Ils racontent qu’ils vont venir nous égorger jusque dans nos villages, que nos femmes et nos enfants y passeront, etc. » 

L’un des soldats se lève, manifestement surexcité. C’est un fier-à-bras. Avec emphase, il lance : « La dernière fois qu’ils nous ont insulté de cette manière, j’ai répondu que j’allais aller en personne à Bakou égorger Alyev ; ça les a beaucoup énervés…. » 

Ses camarades approuvent en rigolant. 

Blindés légers arméniens sur le front du Syunik. Photo P. Franceschi.

Je fais celui qui s’amuse de ces plaisanteries enfantines ; mais je n’en pense pas moins : mes amis sont « mal barrés ». Certes, ils sont habités par la volonté farouche autant que sereine de défendre leur terre, mais à Erevan où vivent le tiers des Arméniens, c’est autre chose. La jeunesse dorée de la capitale s’enfuira au premier coup de fusil. Et ne craint pas de l’avouer. Seule note positive dans ce constat, le foisonnement des « associations militaro-patriotiques » qui germent un peu partout dans les campagnes pour défendre le pays. Le schéma est toujours le même : d’anciens militaires créent dans des villages ou de petites villes des structures associatives proposant de former les jeunes à la guerre, ils trouvent des financements ici ou là dans la diaspora, et les jeunes accourent. Sans doute sont-ils aujourd’hui plus nombreux que l’armée officielle aux effectifs squelettiques  – 30.000 hommes seulement, dont 20.000 conscrits. 

En attendant, je demande aux vieux soldats-paysans qui m’entourent comment ils voient l’avenir. La même réponse tombe de toutes les bouches : tôt ou tard les Azéris attaqueront. Quand, pourquoi et comment, ils ne savent pas trop. C’est consubstantiel à l’être de ces gens et voilà tout. 

A leur tour ils me questionnent sur la façon dont je vois les choses, moi, l’ami étranger. Je leur dis ce que je pense : la politique d’Alyev, c’est-à-dire « l’état final » voulu par lui et ses alliés turcs, est que l’Arménie disparaisse de la carte puisqu’elle gêne, par sa position géographique, les visées expansionnistes des Turcs. C’est aussi simple que cela. Mais, pour parvenir à cet état final, pas question d’un nouveau génocide. Nous ne sommes plus en 1915. On ne peut pas se permettre n’importe quoi. Le nettoyage ethnique selon le procédé utilisé au Haut-Karabagh est bien plus efficace. Il a fait ses preuves. Et ne provoque aucune réaction internationale démesuré. Il est donc probable que dans un avenir relativement proche, l’armée azérie attaque l’Arménie au prétexte que cette dernière lui refuse la souveraineté d’un corridor lui permettant d’être reliée à la Turquie via le Nakitchevan. Cette attaque se fera à coup sûr dans le Syunik, la partie la plus étroite du pays, – à peine quelques dizaines de kilomètres – pour couper l’Arménie en deux. L’affaire serait réglée en 48 heures tant le différentiel militaire est important. Les Arméniens n’auraient aucun moyen de résister efficacement. Bien entendu, les Azéris laisseraient libre un étroit passage pour que la population du Syunik – à peine 75.000 habitants – puisse s’enfuir vers le reste de l’Arménie – et le tour serait joué. Ce ne serait que la reproduction de ce qui s’est passé avec le Haut-Karabagh. 

L’auteur avec des soldats arméniens dans une casemate. Photo P.Franceschi.

Ce scénario du pire hante les esprits éclairés de Erevan et les chancelleries occidentales qui refusent de se bercer d’illusions. Pour ces dernières, le seul moyen d’éviter l’engrenage du pire est de faire savoir à Alyev que le coût politique, économique et diplomatique de son action est encore trop élevé pour qu’il se lance dans l’aventure. A cet égard, les américains semblent avoir revu leur position très récemment, exerçant des pressions sans équivoque sur Bakou – notamment pour la libération des prisonniers de guerre arméniens. La France n’est pas en reste et demeure un allié sûr pour Pachinian. Il y a là une lueur d’espoir. 

Quand au traité de paix dont on vient d’annoncer la signature prochaine, il est sans nul doute un miroir aux alouettes de type munichois. Compte tenu du rapport de force, Pachinian n’avait d’autre choix que d’en passer par les fourches caudines d’Alyev et de signer tout ce qu’il voulait, mais rien ne va dans ce traité. On peut même craindre que son contenu représente, en réalité, une opportunité de guerre pour Alyev. Depuis l’annonce de ce traité, les provocations ont redoublées dans les tranchées de la ligne de front du Syunik. 

De quoi demain sera fait, nul ne peut le dire avec certitude. Mais dans l’état actuel des choses, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions. Et rester vigilant. En considérant une fois pour toute que le pessimisme du constat – nécessaire – doit mener à l’optimisme du combat – encore plus nécessaire… 

 

Patrice Franceschi. 

Photo Valérie Labadie

Écrivain et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle 2015, Patrice Franceschi est aussi aviateur, marin et parachutiste. Depuis toujours, il partage sa vie entre écriture, aventure et engagement. Il a mené de très nombreuses expéditions à travers le monde, sur terre comme sur mer ou dans les airs. Il s’est également engagé de longues années dans les rangs de la résistance afghane combattant l’armée soviétique et, depuis le début de la guerre en Syrie, participe activement à la révolution des Kurdes contre l’état islamique et le régime en place à Damas.
Ses romans, récits, poésie ou essais sont inséparables d’une existence engagée, libre et tumultueuse où il tente « d’épuiser le champ du possible ». Il est également commandant du trois-mâts La Boudeuse et membre du groupe des écrivains de marine.

 

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