Humanitaire, mais jusqu’où ?

Ruines à Yarmouk en Syrie, humanitaire, mais jusqu’où ? ©OMAR SNADIKI/REUTERS

Les appels humanitaires se suivent et se ressemblent. Pire crise humanitaires au monde en Afghanistan, pire situation humanitaire au Yémen, pire crise économique au Liban. Au-delà de la somme infinie des souffrances individuelles, des morts inutiles, l’inflation des appels internationaux depuis 2011 illustre plusieurs aspects de l’évolution de ce qu’est devenue l’aide humanitaire et de la façon dont elle est pensée.

Que ce soit en Afghanistan, au Yémen ou au Liban, beaucoup de ces besoins humanitaires sont créés non plus directement par un conflit, bombardements, déplacements, mais par une de ses conséquences, la déliquescence de l’économie. Faillite des banques, raréfaction des devises, taux de change fluctuants, sanctions, tout cela détruit les moyens de subsistance d’une population parfois bien intégrée dans l’économie formelle. Des actions urgentes sont alors nécessaires. L’allègement de la dette, le paiement des salaires des fonctionnaires, la stabilité macro-économique peuvent être urgents dans certains contextes. Bien qu’urgentes, ces actions ne sont pas humanitaires. À l’autre bout du spectre, au niveau individuel, la limite entre besoins humanitaires, grande pauvreté et action sociale s’estompe peu à peu. Toute aide humanitaire n’est pas urgente.

Des enfants yéménites jouent dans les décombres de bâtiments détruits par un raid aérien. En 2019, on estime que 24 millions de personnes – 80 % de la population – ont besoin d’aide humanitaire ou de protection. ©2019 European Union (photographe: Peter Biro) licence CC BY-NC-ND 4.0

On le sait, le spectre de l’action humanitaire n’a jamais cessé de s’étendre, expliquant en partie l’accroissement des montants en jeu. Il y a trente ans par exemple, l’éducation des enfants dans les crises n’était pas considérée par les bailleurs ou les acteurs humanitaires ; c’est aujourd’hui un cluster complet, avec ses comités et sous-comités à part entière. L’importance donnée aux distributions monétaires a obligé les acteurs humanitaires à comprendre le fonctionnement complexe de systèmes bancaires et leur aversion au risque, à appréhender les différentes dimensions de mécanismes sociaux éminemment politiques.  Peu auraient prédit cela à l’époque, dans le Biafra ou dans l’Ogaden.

Comment coopérer sans confusion entre humanitaire et développement.

Cette inflation humanitaire signe également pour les pays donateurs une certaine impuissance de l’action politique qui contribue en soi à prolonger les crises, demandant en retour un soutien humanitaire sur plusieurs décennies. Qui imagine la fin des besoins humanitaires au Yémen avant dix ans, même si la paix était signée demain ? L’assistance humanitaire devrait être envisagée à cet horizon alors qu’elle est encore pensée et construite comme un accident sur le chemin d’un développement continu. Très rares sont les bailleurs qui intègrent l’aide humanitaire dans leurs stratégies d’engagement. L’assistance humanitaire est programmée et financée, même massivement, sur des cycles courts consécutifs, par des budgets dédiés et souvent par des agences ou ministères séparés.

Malgré cette dichotomie, beaucoup d’efforts ont été fournis pour mieux combiner ‘humanitaire’ et ‘développement’.  Tellement d’initiatives, de nouveaux acronymes et de réunions ont été initiées afin de faire mieux coïncider ces deux aspects de l’engagement international dans des zone et périodes de crise. Mais c’est surtout en l’absence d’alternatives que les acteurs humanitaires s’impliquent dans des programmes structurels. « On ne peut pas quitter car le développement n’est pas là » entend-on parfois de la part de certains acteurs humanitaires. En conséquence, c’est une ‘aide humanitaire étendue’ qui se déploie. Cela peut devenir dangereux, car cela mène à une confusion entre des principes d’efficacité de l’aide et des principes humanitaires pourtant assez peu complémentaires. L’un présuppose que l’État est un vecteur principal de développement et l’autre qu’il est à l’origine de la plupart des problèmes. Aide humanitaire et développement peuvent tout à fait être complémentaires et cohérents, mais l’un n’est pas la solution aux problèmes de l’autre. La coopération au développement n’est pas le prolongement de l’aide humanitaire.

Distribution d’aide alimentaire d’urgence, Afghanistan hiver 2022 ©Oriane ZERAH

L’action humanitaire au risque de la politisation.

Cette différenciation est importante car si l’aide au développement poursuit un objectif assez consensuel de lutte contre la pauvreté, le choix des moyens de parvenir à ces objectifs impliquent des changements sociétaux, et ce sont par définition des choix politiques. Les acteurs humanitaires, en étendant leurs domaine d’action, s’engagent dans l’opérationnalisation de ces choix politiques. On peut éventuellement considérer que nourrir une population affamée ou soigner des corps détruits ne rentre pas dans le champ politique. Mais par exemple, l’objectif d’accroître l’éducation des filles ne nécessite pas seulement de construire des salles de classe dans des zones reculées : il requiert surtout un engagement à long terme avec des groupes politiques, militaires, administratifs, religieux et de la société civile qui seuls peuvent faire de l’éducation des filles une priorité nationale.

Alors, à partir de quand un besoin cesse-t-il d’être humanitaire ? Cette question devient cruciale, et la difficulté croissante à y répondre montre que l’aide humanitaire est arrivée à une sorte de croisée des chemins. Les organisations doivent définir ce qu’elles sont, à quel modèle elles obéissent, à quels « besoins » elles répondent. Pour des ONG humanitaires, à priori, si l’on reste et travaille au quotidien avec les populations que l’on sert, et pas seulement pour ces populations en mettant en œuvre des programmes, ces questions sont peut-être plus simples.

Cyprien Fabre

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Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

Syrie : la médecine en première ligne

@UOSSM

Entretien avec le Docteur Ziad Alissa, cofondateur et Président de l’UOSSM France et le professeur Raphaël Pitti, Responsable formation de l’UOSSM France par Pierre Brunet.


Pierre Brunet : Rappelons que l’UOSSM France, c’est l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux. C’est une ONG française et internationale dont la mission est de garantir aux populations affectées par la guerre en Syrie un accès permanent à des soins de santé de qualité et gracieux.

Commençons par des questions simples. Comment et pourquoi est née l’UOSSM France ? Au départ, vous pensiez que c’était pour du court-terme, et dix ans après vous faites encore des missions régulières, à former des soignants en Syrie et dans les pays alentour. Est-ce que la naissance de l’UOSSM France a été une réponse à un appel à l’aide des soignants syriens auxquels vous avez répondu, ou une prise de conscience spontanée de médecins et de soignants de la diaspora syrienne et de Français qui ont décidé, au vu de ce qui se passait en Syrie, de s’engager, de fonder l’UOSSM France et de tout faire pour répondre à l’urgence ? Question subsidiaire : aujourd’hui l’UOSSM France, ça représente combien de personnes ?

Docteur Ziad Alissa de l’UOSSM en Syrie ©UOSSM

Ziad Alissa : L’UOSSM France a été une réponse à la demande de nos collègues syriens. Au début c’est vrai que nous avons pensé que c’était quelque chose à court terme. Au début, chacun parmi nous, dans la diaspora syrienne, je parle de l’Europe, des Etats-Unis, je parle même des pays du Golfe, a essayé d’aider à sa manière. Beaucoup de collègues ont fait des allers-retours de façon individuelle, moi aussi. Nous avons commencé à nous rencontrer là-bas, sur la frontière, les collègues qui sont partis en Turquie pour essayer d’aider à travers le Nord de la Syrie, mais aussi en Jordanie, au Liban. Au bout de quelques mois, nous avons senti que la catastrophe nécessitait une réponse plus grande qu’une aide individuelle. Nous avons pris conscience qu’il fallait construire une réponse collective. Pour arriver à répondre aux besoins, parce que ceux-ci dépassaient les moyens individuels.

Pierre Brunet : L’UOSSM France, en novembre 2021, ça représente combien de personnes ?

Ziad Alissa : Le plus gros des effectifs de l’UOSSM France est en Syrie. Aujourd’hui, nous sommes plus de 1.100 salariés en Syrie, à Gaziantep en Turquie, à Erbil en Irak et en France.

©UOSSM

Pierre Brunet : Abordons la situation humanitaire et sanitaire en Syrie aujourd’hui. L’ONU il y a quelques temps a dit qu’il y avait plus de 350.000 personnes qui avaient été tuées en dix ans de guerre en Syrie. L’observatoire syrien des droits de l’homme parle d’au moins 500.000 tués, et peut être 200.000 morts de plus. L’UOSSM cite le chiffre d’au moins 500.000 morts directes, sans compter les morts indirectes, car les maladies chroniques ne pouvant pas, ou très mal, être prises en charge, il y a un grand nombre de morts indirectes difficiles à comptabiliser, que vous évaluez entre 1.5 et 2 millions. Vous rappelez qu’il y a 13.4 millions de personnes en Syrie qui ont besoin d’une assistance humanitaire, 75% de la population syrienne dépend de l’aide humanitaire pour sa survie quotidienne, 60% des structures sanitaires sont détruites, plus de 90% de la population syrienne est au-dessous du seuil de pauvreté et 80% des structures économiques sont détruites. Que peut-on dire au-delà des chiffres ?

Ziad Alissa : Il est vrai que le nombre de morts que nous citons est plus élevé que le chiffre que l’on entend, par la voix soit de la Syrie officielle, soit de gens qui prennent en compte simplement les morts directes annoncées. Or il y a beaucoup de décès qui n’ont pas été annoncés. Il ne faut pas oublier que lorsque l’on voit les victimes directes à la suite de bombardements ou d’opérations militaires, il y a aussi des dizaines de milliers de gens qui ont été arrêtés dans les prisons, torturés et en sont décédés. Tout ça n’est pas pris en compte. Il ne faut pas oublier aussi, comme vous venez dire et comme l’UOSSM France l’a constaté, que le système de santé, dans les zones non contrôlées par Damas en Syrie, est complètement effondré. Ce système ne répond pas aux besoins quotidiens des populations. En plus des victimes directes, il y a les victimes indirectes, les malades chroniques qui ne trouvent pas leurs traitements, les problèmes par exemple de crises cardiaques sans service de radiologie pour faire une coronarographie en urgence, nous le voyons tous les jours. Les malades avec des cancers qui ne trouvent plus leurs traitements et les centres pour soigner les cancers, les insuffisants rénaux chroniques qui ne trouvent pas de centres pour se faire dialyser. Donc beaucoup de victimes ne sont pas dans les statistiques. Quand nous avons constaté cela, nous avons indiqué que les chiffres étaient plus élevés en réalité que ceux annoncés. Et toute la Syrie connaît cette absence d’accès aux services de santé, pas seulement dans le nord du pays. Je pense que les chiffres cités par l’UOSSM France et d’autres ONG sur le terrain s’approchent plus de la vérité et démontrent une réalité encore plus dramatique que ce qui est dépeint ans les médias.

©UOSSM

Pierre Brunet : Professeur Pitti, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Raphaël Pitti : Il y a un effondrement du système sanitaire. Regardez l’impact du Covid par exemple. Nous intervenons sur la zone d’Idleb en particulier, où vous avez 4.2 millions de personnes, dont 2.8 millions qui sont des réfugiés venus de la zone d’Alep, de la Ghouta ou d’ailleurs, et qui vivent le plus souvent sous tente dans des conditions très précaires, dépendant totalement de l’aide humanitaire internationale, puis d’un seul coup apparaît le Covid. Comment, à ce moment-là, envisager de faire de l’isolement pour ces gens quand ils sont confinés à vivre sous tente, à devoir chercher tous les jours leur nourriture, à aller chercher l’eau, à aller aux toilettes, etc ? Aujourd’hui, plus de 90% des cas identifiés de la zone proviennent du variant Delta, le taux de mortalité est très important. Et quand nous parlons de tri des gens en France, en disant « Dans les services de réanimation nous avons trié les malades, compte tenu de la situation telle qu’elle se présentait » comme si c’était une situation de catastrophe, que penser alors de la situation dans cette zone de Syrie, quand il n’y a que 200 lits de réanimation occupés à 100%, quand on manque d’oxygène médical, qu’il n’y a que 95 respirateurs, quand il n’y a pas d’appareil pour monitorer les taux d’oxygène et de gaz carbonique dans le sang, quand il n’y a pas d’antibiotiques, quand il n’y a pas suffisamment de corticoïdes ? Que penser de la situation de cette population, qui de surcroît présente un taux de dénutrition très important, ce qui la rend très vulnérable sur le plan des défenses immunitaires ? Nous avons demandé à Médecins du Monde, qui travaille aussi dans ces zones-là, de venir avec nous rencontrer le Commissaire à l’action humanitaire de l’Union Européenne à Bruxelles, il y a à peu près trois mois. Nous sommes allés leur dire combien la situation était grave en Syrie. Et pas seulement dans les zones du nord de la Syrie, mais bien sur l’ensemble du territoire syrien. Avec en plus la crise économique au Liban qui impacte la situation déjà extrêmement difficile en Syrie. Nous avons expliqué qu’il y a un risque de famine en Syrie, surtout dans cette période hivernale où nous arrivons en période de rupture, c’est-à-dire cette période où les récoltes ont été consommées et où il faut attendre les prochaines récoltes, et qu’il n’y a pas d’argent pour aller acheter les denrées les plus urgentes dont les gens ont besoin. Donc voilà une situation terrible pour la Syrie, pas seulement pour les zones encore contrôlées par des groupes rebelles, mais sur l’ensemble du territoire syrien.

©UOSSM

Pierre Brunet : Justement parlons de la malnutrition. Je rappelle qu’un enfant sur trois est en état de malnutrition en Syrie. Parallèlement à votre aide médicale, sanitaire, vous développez une aide en réponse à cette situation, au risque de famine que le professeur Pitti vient d’expliquer ?

Ziad Alissa : Nous avons, à l’UOSSM France, des centres de soins primaires à l’intérieur de la Syrie. A travers ces centres qui reçoivent des mamans, des enfants et des malades pour des examens quotidiens, nos équipes sur place ont constaté de nombreux cas d’enfants malnutris. Nous avons voulu aller plus loin et réaliser une étude auprès des enfants des camps de déplacés, les examiner et déterminer les causes de la malnutrition. Nous avons surtout été à la rencontre des populations qui vivent dans les camps de déplacés à l’intérieur de la Syrie, et leur situation est beaucoup plus grave et dramatique. Déplacés à l’intérieur la Syrie, ils n’ont pas le statut de réfugiés, donc pas d’aide humanitaire comme ceux dans les camps de réfugiés en Turquie, au Liban, en Jordanie. Le statut de réfugiés dans les pays limitrophes leur permet d’avoir accès à un minimum d’aide humanitaire pour vivre. Tandis qu’à l’intérieur de la Syrie, ils dépendent complètement d’associations comme l’UOSSM France pouvant y travailler. La malnutrition débute avec les mamans qui n’arrivent pas à allaiter leurs enfants comme il faut, car elles-mêmes sont malnutries. Leur situation est misérable. La livre syrienne a beaucoup perdu de sa valeur. Les populations n’arrivent pas à se nourrir correctement parce qu’elles n’ont pas les moyens d’acheter à manger. Comme les jeunes mamans sont malnutries et n’arrivent pas à allaiter leurs enfants, elles ont besoin de lait infantile, qui est difficile à trouver sur place. Nous savons qu’un enfant malnutri est un enfant qui va attraper des maladies facilement. Les familles vivent dans des conditions d’hygiène déficientes, souvent dans des tentes, il n’y a pas de sanitaires appropriés. Tous ces éléments génèrent une galaxie de problèmes autour de la malnutrition, et nos équipes sur place l’ont constaté. Nous avons mis en place des programmes pour lutter contre la malnutrition, mais malgré toute la bonne volonté de nos équipes, malgré tous les moyens de l’UOSSM France, ce fléau de la malnutrition persiste chez les enfants. Nous avons vu des familles qui ne mangent que deux repas par jour, voire un seul repas parfois, pour laisser la nourriture aux enfants, et malgré ça jusqu’à maintenant nous n’avons pas réussi à lutter comme il le faudrait contre la malnutrition des enfants dans les camps de déplacés.

©UOSSM

Pierre Brunet : J’ai été frappé par un terme dans l’une de vos dernières lettres d’information, où vous expliquez que sur près de trois millions de personnes vivant dans la région d’Idleb, 40% sont des déplacés de guerre, et une grande partie d’entre eux ressent ce que vous appelez un « chaos psychologique ». Je rappelle d’ailleurs qu’il y a une reprise des bombardements sur la région d’Idleb depuis octobre dernier, avec les traumatismes de ces situations de guerre. Est-ce que vous pouvez développer cette notion de chaos psychologique ?

Raphaël Pitti : Il faut essayer d’imaginer ce que peut être la situation de ces personnes, qui ont été déplacées, qui ne vivent plus chez elles, qui dépendent essentiellement de l’aide humanitaire internationale, avec la pression russe, en particulier au niveau du Conseil de sécurité, qui tente de faire fermer tous les corridors humanitaires. Il ne reste plus qu’un seul corridor humanitaire ouvert, et celui-ci devrait se terminer au mois de décembre. Sera-t-il renouvelé ? Quelle va être la situation de cette population si l’aide humanitaire internationale ne peut plus transiter par la Turquie pour lui être distribuée ? L’avenir est totalement incertain, avec de surcroît ces bombardements constants, la situation sanitaire telle que nous l’avons décrite. Quelle est l’espérance que l’on peut donner à ces gens dans cette situation, qui en même temps vivent dans des camps ? Il n’y a pas d’éducation, il n’y a pas de possibilités pour les jeunes de poursuivre des études supérieures. Que pensez-vous que cela puisse donner sur le plan psychologique si on ne peut absolument pas se projeter dans l’avenir, quand on sait qu’à tout moment un avion peut passer, bombarder et vous tuer ? Il y a un stress profond, très important, générant une situation de traumatisme psychologique constant. Toutes les expériences faites en laboratoire animal le montrent : il suffit de mettre des souris dans une situation de stress constant, journalier, continu, sans espoir de s’en sortir, pour voir l’état de dépression dans lesquels se retrouvent ces animaux. C’est ça la réalité de la population qui vit à Idleb. Elle ne sait pas de quoi demain sera fait, et aujourd’hui est extrêmement difficile. On ne peut pas s’attendre à ce que cette population soit heureuse de vivre comme elle vit. Donc le terme utilisé par le docteur Ziad Alissa est bien celui-là, c’est un véritable « chaos » au sens psychologique du terme que vit cette population.

Professeur Raphaël Pitti de l’UOSSM en Syrie ©UOSSM

Pierre Brunet : Vous avez abordé la question des points de passage de l’aide humanitaire en Syrie, sur laquelle je voulais vous questionner. Je rappelle qu’après dix ans de conflits, l’aide humanitaire internationale reste le moyen de survie essentiel d’une grande partie de la population syrienne. Et pourtant, comme vous l’avez rappelé, professeur Pitti, elle est entravée par la remise en cause de la résolution 2165 adoptée en 2014 à l’unanimité, qui n’a été prolongée que jusqu’à fin décembre 2021. Rappelons que 50.000 camions d’aide humanitaire avaient pu bénéficier de ces points de passage depuis 2014, et que 1.000 camions de l’ONU transitent, chaque mois, par le couloir humanitaire de Bab Al-Hawa qui est le seul à être encore ouvert, au Nord-Ouest de la Syrie, à la frontière turque. Il y a trois autres points de passage aujourd’hui fermés : celui Bab Al-Salam également au Nord Nord-Ouest à la frontière turque, celui d’Al Yarubiyah au Nord Nord-Est à la frontière irakienne et celui de Al Ramtha au Sud Sud-Ouest à la frontière jordanienne. Selon-vous, sur ces quatre points de passage qui avaient été approuvés au départ par la résolution de l’ONU, quels sont ceux qu’il faudrait rouvrir en priorité, en plus de maintenir celui de Bab Al-Hawa, qui est le dernier cordon vital ? 

Ziad Alissa : Vous avez bien situé les quatre corridors. Actuellement, il n’y a que celui de Bab Al-Hawa d’ouvert. Les couloirs humanitaires sont utilisés par tous ceux qui travaillent sur le terrain pour acheminer l’aide humanitaire à l’intérieur de la Syrie dans les zones non contrôlées par Damas. En tant qu’ONG médicale, cette aide humanitaire se traduit principalement pour nous par des médicaments, des consommables et tout ce dont ont besoin les hôpitaux. D’autres associations humanitaires acheminent de la nourriture, des biens de première nécessité. Tous ces couloirs humanitaires sont essentiels pour pouvoir apporter l’aide humanitaire à l’intérieur de la Syrie dans ces zones. Or ce que nous voyons, avec les vétos russes et chinois à l’ONU, c’est que tous les six mois nous devons nous mobiliser pour renouveler ces ouvertures. Maintenant décembre s’approche de nouveau, et nous allons encore vivre cette angoisse :  est-ce que l’ouverture sera renouvelée ou pas ? Nous savons que la Russie pousse pour l’aide « crossline » à l’intérieur de la Syrie. Or le crossline signifie que toute l’aide humanitaire passe par Damas, à travers des lignes de combat. Et le constat de tous les gens qui travaillent à l’intérieur de la Syrie, c’est que lorsque cette aide passe par Damas, elle n’arrive pas jusqu’aux gens qui en ont besoin. Malheureusement l’aide humanitaire, ces dernières années, a été utilisée comme arme de guerre, c’est une réalité. Tous les gens qui travaillent sur le terrain le savent. Ils choisissent à qui ils veulent donner cette aide humanitaire. C’est inacceptable.  Ils utilisent la technique du siège pour étouffer les populations et tout une ville. Nous avons vu cela à Al Boutan, à Deraa, et ailleurs : une ville est encerclée, en état de siège, et on lui interdit le passage de l’aide humanitaire. Nous l’avons vu à la Ghouta et à Alep Est par exemple, des enfants qui meurent car ils n’ont pas trouvé de médicaments ou de nourriture. Donc si ce dernier couloir humanitaire est fermé, si nous allons dans le sens proposé par la Russie, il y aura une catastrophe humanitaire supplémentaire parce que des zones entières seront complètement coupées du monde sans qu’on puisse amener l’aide humanitaire. Nous avons vu les exemples d’Alep pendant cette guerre, où pour vider une zone et pousser les gens à la quitter, l’aide humanitaire est bloquée. Ce que nous cherchons, c’est à stabiliser ces zones-là. Et pour stabiliser ces zones-là il faut continuer à amener aux gens ce dont ils ont besoin, les besoins quotidiens. Ils ont besoin de manger, ils ont besoin de se soigner, ils ont besoin d’un toit, ils ont besoin de s’occuper de leurs enfants et surtout ils ont besoin que les bombardements, les morts s’arrêtent. Et le couloir humanitaire essentiel de Bab Al-Hawa ne suffit pas pour tout le Nord de la Syrie. Il faut réouvrir impérativement tous les couloirs humanitaires. Ce que nous demandons, c’est l’ouverture sans limite de temps et sans condition des quatre couloirs humanitaires qui avaient été décidés à l’origine.

AVERTISSEMENT aux lecteurs : La seconde partie de cet interview sera publiée dans la prochaine édition de Défis Humanitaires n° 60 le mardi 11 janvier 2022.

 


Docteur Ziad Alissa, cofondateur et Président de l’UOSSM France

Médecin anesthésiste-réanimateur, le Docteur Ziad Alissa s’engage dès le déclenchement du conflit en Syrie dans la mise en place d’une aide médicale et humanitaire auprès des soignants en Syrie en co-fondant l’ONG médicale française et internationale UOSSM, l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux. Il a réalisé une quarantaine de missions humanitaires en Syrie et dans les pays limitrophes en Turquie, Liban, Jordanie. Formé à la médecine de guerre par le Pr Raphaël Pitti, il coordonne la mise en place de programmes de formation de soignants en Syrie ayant permis de former 31.000 soignants depuis 2012.

Professeur Raphaël Pitti, Responsable formation de l’UOSSM France

Raphaël Pitti est professeur agrégé de médecine d’urgence, anesthésiste-réanimateur, médecin-général des armées. Spécialiste de la médecine de guerre, il rejoint l’UOSSM France en 2012 comme responsable formation et permet la formation de dizaine de milliers de soignants. Le 1er mars 2021, il a effectué trente et une missions humanitaires auprès des soignants syriens dans le nord du pays. En juin 2021, il réalise avec le Dr Ziad Alissa la première formation à Raqqa pour lutter contre la COVID-19.

Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

 


Pour aller plus loin :