50 ans de géopolitique : après la sortie des bancs de l’université

Revue Hérodote, Numéro 200-201 (1er et 2e semestres 2026) en hommage à Yves Lacoste. Disponible dans de nombreuses librairies.

I. De l’opprobre au plébiscite : le long combat pour la reconnaissance académique

Une méthodologie en construction

Si l’utilité de la géopolitique dans son acception contemporaine suscite aujourd’hui le consensus, il s’agit pourtant là de l’aboutissement d’un laborieux processus de réhabilitation. Consacrée par la théorie dite du « Heartland », formulée par le géographe britannique Halford John Mackinder dans un article paru en 1904, cette discipline est longtemps méprisée en raison de son instrumentalisation au service de l’idéologie nazie. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les travaux des théoriciens allemands Friedrich Ratzel puis Karl Haushofer sont en effet mobilisés par les dirigeants du IIIème Reich afin de légitimer leur politique étrangère agressive et leur inspirent notamment le concept de « Lebensraum ». Justement décriée pour ces affiliations, la géopolitique se heurte par la suite aux réticences des géographes qui craignent qu’intégrer le politique à leur champ disciplinaire ne prive celui-ci de sa rigueur scientifique.

Ce n’est que dans les années 1980 qu’elle retrouve alors une place au sein du milieu universitaire. Nous devons la rénovation de cette méthode aux efforts d’Yves Lacoste. Né à Fès au Maroc, durant le protectorat français, ce fils de géologue fournit des apports considérables aux principes fondateurs de la géopolitique. À travers la revue thématique Hérodote qu’il crée en 1976, le géographe expérimente et jette les nouvelles bases de ce que l’on nomme désormais la « géopolitique lacostienne ». Fêtant aujourd’hui ses 50 ans avec un 200ème numéro en hommage à son précurseur, le trimestriel continue d’appliquer les méthodes et concepts développés au prisme de multiples situations conflictuelles à travers le globe.

Plusieurs de ces piliers ont notamment joué un rôle clé dans l’institution de la géopolitique en tant que discipline scientifique reconnue. Parmi ceux-ci, l’étude des représentations portées par les acteurs de rivalités est essentielle en ce qu’elle permet à la fois d’éclairer leurs motivations et stratégies, mais aussi d’éviter tout écueil idéologique lors de l’analyse. Autres particularités de cette méthodologie, les raisonnements géographique diatopique et historien diachronique préconisent l’association de différents niveaux d’analyse spatiale ainsi que des temps long et court. Enfin, Yves Lacoste s’éloigne de la conception traditionnelle que l’on retrouve au sein des relations internationales selon laquelle les rivalités de pouvoir sont uniquement un objet de débat entre dirigeants. Dans une acception plus large et démocratique de cette notion, il élargit le champ d’analyse géopolitique aux acteurs de la société civile.

Yves Lacoste et l’équipe d’Hérodote en 2006

Alors que la géopolitique voit ses bases théoriques se consolider, sa pratique s’étend hors du cadre de la revue. En 1989, l’Université de Paris XVIII où enseigne Yves Lacoste accueille le premier diplôme d’études approfondies (DEA de géopolitique), assorti d’un Centre de recherches et d’analyses géopolitiques (CRAG). En 2002, ces foyers académiques précurseurs deviennent alors l’Institut Français de Géopolitique (IFG) tel que nous le connaissons aujourd’hui. Unique école doctorale en géopolitique de France, l’équipe pédagogique de l’IFG continue de faire vivre Hérodote à travers ses enseignants ainsi que ses doctorants.

 

Conquérir la jeunesse par le secondaire : une popularité consacrée

Alors même que les fondements de la géopolitique ont été établis et que celle-ci est parvenue à trouver sa place sur les bancs universitaires, l’inspecteur général émérite Laurent Carroué profite de cette 50ème parution pour retracer son long combat pour étendre cette reconnaissance de la géopolitique au sein des établissements du secondaire. Aux côtés de ses pairs du groupe d’histoire-géographie de l’Inspection générale (IGEN), le géographe a défendu ses aspirations pour la géopolitique durant des années, et cela malgré une domination numérique incontestée des historiens. À l’origine de l’intégration de cette discipline dans les programmes du secondaire, Laurent Carroué et ses collègues tentent de faire infuser leur vision à travers les sujets d’examen, les programmes scolaires, les sites web ou encore le Festival International de Géographie (FIG). Ces entreprises innovantes sont enfin couronnées de succès en 2019 avec la création de la spécialité « Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » (HHGSP) au lycée. Telle qu’il la qualifie, l’instauration de cette discipline scolaire constitue alors une véritable « révolution intellectuelle, civique et pédagogique » : la géographie n’est plus seulement subordonnée à l’histoire et gagne ses lettres de noblesse grâce à ses particularités.

Mais au-delà de convaincre un corps enseignant réticent, la géopolitique séduit les étudiants. En 2024, près de 25% des élèves de terminale se tournent vers cette spécialité. Plusieurs facteurs internes et externes permettent de comprendre et d’expliquer cet engouement grandissant. Avant tout, celui-ci puise sa force dans la multiplicité de supports attractifs et adaptés à un jeune public qui ont été développés ces précédentes années. Collection de manuels pour collèges et lycées co-dirigée par Yves Lacoste chez les éditions Nathan, organisation d’un « Concours Carto » par une association éponyme qui mobilise des milliers d’élèves depuis 2010, création de la bibliothèque numérique Géoconfluences par l’École Normale Supérieure de Lyon ou encore diversification des formats dans les médias avec l’émission « Le dessous des cartes » et une variété de magazine de cartographie comme de géopolitique… Les moyens de s’informer sur l’actualité et d’en tirer des analyses accessibles se renouvellent, se réinventent et exercent une force d’attraction notable chez la jeunesse.

En parallèle, le phénomène de forte médiatisation de l’actualité à travers des contenus immersifs, courts, abordables et parfois ludiques contribuent à décupler l’attrait pour cette discipline en alimentant un désir de comprendre la quantité d’informations consommées quotidiennement. La popularité de contenus de vulgarisation telles que les vidéos d’Hugo Décrypte ou de Pascal Boniface en témoigne. On peut également supputer que l’exposition directe des jeunes aux récents bouleversements géopolitiques comme la guerre en Ukraine, par le biais des réseaux sociaux, a pu conduire une grande partie d’entre eux à se sentir concernés, voire à craindre un impact direct sur leur quotidien de vie. Comme le souligne Pascal Ausseur dans un entretien réalisé avec Défis Humanitaires, « ce retour à la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complétement oublié : la vulnérabilité ».

Si la pluridisciplinarité de la géopolitique – englobant à la fois l’histoire, les sciences politiques, l’économie et la sociologie – séduit en ce qu’elle permet de s’orienter dans des directions professionnelles transversales, il est à noter que les possibilités d’accès à cette discipline dans le supérieur demeurent néanmoins limitées. En effet, il n’existe aujourd’hui en France que 2 masters de géopolitique, une école doctorale et nul diplôme de licence étiqueté en tant que tel.

Bien que la géopolitique ait obtenue la reconnaissance de la sphère académique et universitaire, tant auprès des enseignants que des étudiants, du chemin reste à parcourir. Dans cette perspective, Défis Humanitaires milite pour une meilleure intégration de cette discipline dans le monde de l’humanitaire.

 

II. L’action humanitaire guidée par l’analyse géopolitique : pour une meilleure gestion des risques et des crises sur le terrain

Fondée en 2011 par Alain Boinet, la revue Défis Humanitaires a pour vocation initiale de mettre en lumière les liens de cause à effet entre géopolitique et action humanitaire. Il s’agit là d’ouvrir un espace de dialogue et de réflexion autour des innovations à mettre en place afin d’optimiser l’efficacité de l’action humanitaire. À travers des retours d’expérience sur le terrain, des analyses de conflits et de crises mais aussi des focus sur les outils développés par les acteurs associatifs, elle cherche à démontrer que le déploiement des ONG et de leurs programmes ne peut se faire sans être accompagné d’une bonne compréhension des contextes géopolitiques dans lesquels ils s’insèrent.

Acteur à part entière de la géopolitique, le secteur humanitaire exerce une influence réciproque sur les territoires, les populations et les crises au milieu desquels il opère. Dans les pays du Sahel central où les Groupes armés terroristes (GAT) sévissent et instrumentalisent la défaillance d’États en déficit de moyens, lutter contre la précarité ambiante, le stress hydrique et la difficulté d’accès aux soins peut être un moyen de renverser les dynamiques de coopération entre une partie des communautés locales et ces acteurs violents qui se proposaient jusque-là comme unique alternative. À l’inverse, la géopolitique mondiale exerce une influence évidente sur le milieu humanitaire et peut facilement en restreindre l’action. Aux États-Unis, le contexte local de réaffirmation du nationalisme, de priorisation des intérêts domestiques et de retour au protectionnisme à travers la doctrine « America First » mise en avant par Donald Trump, ont eu un impact crucial sur les financements publics : la fin de l’USAID en 2025.

Contraint de s’adapter et de se réinventer en raison des pressions économiques et politiques qui pèsent sur lui, le secteur humanitaire gagnerait donc à prendre plus en compte les contextes et environnements géopolitiques dans lesquels il évolue, opère et s’implante.

Le service HAACT (Humanitarian Analysis for Access in Challenging conTexts) de Solidarités International en est un parfait exemple. Créé en 2019 pour répondre aux problématiques d’accès au terrain et de sécurité du personnel, cette cellule conduit des analyses à distance. Telle qu’elle est présentée sur le site de l’ONG, elle « redonne aux décideurs et acteurs opérationnels de la visibilité sur la situation humanitaire dans des zones très difficiles d’accès » et « partage des recommandations exploitables et sensibles au conflit sur les activités et modalités d’intervention adaptées ». En 2021, le programme HAACT a notamment facilité une réponse humanitaire dans le village d’Ikarfane au sein de la région nigérienne de Tillabéri, à la frontière avec le Mali.

© Solidarités International – Le système HAACT de captation d’information à distance

Dans la continuité de la démarche entamée par Défis Humanitaires, il est essentiel d’encourager le développement de dispositifs similaires qui, par une meilleure prise en compte des facteurs géopolitiques, permet d’éclairer les rivalités, stratégies et acteurs à l’œuvre, pour mieux cerner les risques auxquels s’exposent les intervenants, les besoins auxquels ils répondent et les freins qui pourraient faire obstacle à leurs activités. Une bonne cartographie des zones sensibles, des points stratégiques où il est possible d’intervenir, de la répartition des acteurs conflictuels sur le territoire et des représentations qui alimentent leurs stratégies – dont certaines peuvent parfois entrer en collision avec les objectifs d’organismes humanitaires – permettrait d’optimiser l’efficacité et la pertinence de l’action humanitaire.

Après 50 ans de lutte pour la reconnaissance de la géopolitique dans le milieu académique, il est fondamental de poursuivre ce travail conséquent pour une meilleure intégration de la discipline en situation professionnelle.

 

Salomée Languille.

Stagiaire chez Défis Humanitaires et étudiante en Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG).


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Le risque d’abandon de tous les objectifs mondiaux relatifs à l’Eau

© Solidarités International – Distribution d’eau et de kits 6 mois après le passage de Chido à Mayotte

Une deuxième Conférence ONU sur l’Eau fin 2026

En décembre 2026 va avoir lieu à Abu Dhabi la deuxième Conférence ONU sur l’Eau du XXIème siècle. C’est un événement très important dans la mesure où les Etats n’ont jamais eu l’habitude de se réunir aux Nations Unies pour travailler ensemble sur les questions relatives aux eaux continentales. La première fois a eu lieu en janvier 2023 à New York. Cette première Conférence a eu de bons résultats. Les dirigeants des pays ont pris conscience qu’ils avaient tous des problèmes d’eau et en ont déduit qu’il y avait une crise mondiale à ce sujet. En outre, un tabou est tombé. Grâce à plusieurs pays dont la France, des discussions ont pu commencer à exister sur les insuffisances de ce qu’on appelle depuis la gouvernance mondiale de l’eau. Et il a été décidé de tenir une deuxième Conférence ONU sur l’Eau en se focalisant sur les objectifs mondiaux, ce qui n’avait pas été la priorité en 2023. Cette nouvelle Conférence est beaucoup mieux préparée que la première. En particulier, les pays se sont tous retrouvés à Dakar en janvier dernier au niveau ministériel pour commencer à débattre ensemble en suivant la structure thématique prévue pour la Conférence elle-même. Cette réunion intergouvernementale de Dakar a montré que les esprits ont bien évolué depuis 2023 : nombreux sont les pays qui demandent aujourd’hui une pérennisation de ces Conférences ONU sur l’Eau, un nombre bien plus élevé qu’en 2023. C’est l’espoir que l’eau soit bien mieux traitée au niveau mondial dans le futur.

© Solidarités International – Distribution d’eau par Solidarités International à Tawila au Darfour, Soudan

Les débats de décembre vont être organisés en 6 grands thèmes qui recouvrent toutes les thématiques importantes de l’eau. Pour chaque sujet, les pays vont chercher à stimuler des progrès. Ce sera le cas pour la gouvernance mondiale de l’eau qui fait l’objet de l’un des 6 grands thèmes. On peut espérer que cela la fasse progresser. Plusieurs pistes sont avancées.

Mais si on n’y prend pas garde, elle pourrait aussi régresser car il y a une menace peu visible dont peu d’acteurs sont aujourd’hui conscients. C’est le risque de perdre notre boussole et de n’avoir plus aucun objectif mondial pour l’eau dans 5 ans !

Pour comprendre et mesurer cette menace, il est utile de prendre d’abord la mesure des progrès récents de la gouvernance mondiale de l’eau.

 

Un canard sans tête

En matière d’eau, la communauté internationale était au début du XXIème siècle comme un canard sans tête : pas de vision commune des enjeux, pas d’objectifs communs, peu de connaissance statistique partagée, pas de mémoire collective.  De nombreuses agences ONU agissaient pour l’eau mais sans réelle coordination. Les pays ne se réunissaient pas aux Nations Unies pour parler d’eau. Le seul endroit où les gouvernements discutaient d’eau étaient les conférences diplomatiques organisées par les pays-hôtes des Forums mondiaux de l’Eau. Ces Conférences étaient très utiles, elles ont permis par exemple de bâtir les droits humains à l’eau potable et à l’assainissement, mais elles étaient sans lendemain et ne permettaient pas de prendre des décisions collectives car celles-ci se prennent à l’ONU. Les objectifs des pays en matière d’eau étaient disparates et leurs actions peu confrontées aux besoins mondiaux. Oh, il y avait bien un objectif mondial pour l’accès à l’eau potable adopté en 2000 mais il n’était pas ambitieux et il a pu être déclaré atteint en 2012 avec 3 ans d’avance en dépit des milliards de personnes qui avaient toujours de l’eau contaminée. Sans vision commune des enjeux, sans objectifs communs, sans mécanisme de suivi des progrès, sans enceinte de débats diplomatiques réguliers, la gouvernance de l’eau au niveau mondial était quasi inexistante en comparaison des nombreuses autres thématiques comme la Santé ou l’Alimentation qui avaient des objectifs, des réunions intergouvernementales régulières, des décisions d’action et des structures onusiennes permanentes.

 

De réels progrès de gouvernance au niveau mondial

Le graphe de la figure 1 illustre schématiquement les progrès qui ont pu être faits depuis 2000 et leurs importances respectives en matière de gouvernance. Son axe vertical correspond à une évaluation subjective de la qualité de la gouvernance mondiale en proportion de celle des enjeux de Santé ou d’Alimentation.

Fig. 1 : Progrès récents et espérés de la « gouvernance mondiale de l’Eau »

Au-delà de l’existence des Forums mondiaux de l’Eau, les premiers progrès ont été les Objectifs du Millénaire pour le Développement qui comprenaient en 2000 un sous-objectif pour l’eau potable puis en 2003 un autre pour les toilettes. Ensuite en 2010, la reconnaissance de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement comme des droits humains. En soi, cette reconnaissance a été très importante. Mais, pour qu’elle serve à améliorer le sort des milliards de personnes dont ce droit est bafoué, il fallait un programme opérationnel de mise en œuvre à grande échelle. Un tel programme, l’Agenda 2030 et ses Objectifs de développement durable (ODD), a été adopté en 2015. Ce fut l’occasion pour tous les pays de décider pour la première fois qu’ils voulaient assurer un accès universel à l’eau potable et à l’assainissement de qualité dans des conditions économiques abordables satisfaisant ainsi à peu près aux exigences des droits humains. Mieux, l’Agenda 2030 adopté en 2015 comprend une vingtaine d’objectifs mondiaux ambitieux liés à l’eau dont le but est de répondre à l’ensemble des principaux enjeux mondiaux liés à l’eau dans une vision d’ensemble claire. Ces objectifs mondiaux concernent ainsi aussi bien les questions d’accès des populations que la maîtrise des pollutions, la durabilité des ressources en eau que les catastrophes liées à l’eau (voir Figure 2). Avec une vision d’ensemble pertinente et des objectifs couvrant tous les grands enjeux, le canard a trouvé un chemin. En 2015, le monde a trouvé une boussole. Mieux, des indicateurs de progrès ont été définis et construits, ce qui a permis en quelques années d’avoir une connaissance bien plus précise et objective de la situation mondiale sur ces sujets. Je rappelle par exemple que jusqu’en 2021 personne dans le Monde n’avait la moindre idée de la proportion mondiale des flux d’eaux usées qui sont dépollués avant rejet dans la nature, ce qui était bien pratique pour justifier l’inaction mais n’aidait pas à progresser.

 

Fig. 2 : L’Agenda 2030 inclut des cibles directement liées à l’Eau (flèches bleues)  dans de nombreux ODD

Et puis les pays ont enfin commencé à se réunir à l’ONU avec une première Conférence sur l’Eau sous tous ses aspects en janvier 2023 puis une seconde en décembre 2026. Comme le secrétariat de ces Conférences est assuré par l’ONU, les débats sont consignés et accessibles, les décisions font l’objet de mise en œuvre et sont au moins partiellement suivies, des bilans d’avancement sont produits régulièrement. En parallèle, ONU-Eau est montée en puissance et une stratégie du système ONU pour l’Eau a vu le jour, ce qui a fortement amélioré la coordination interne des agences ONU. Aujourd’hui, le canard sait beaucoup mieux où il doit aller et s’il y va.

Il avance cependant beaucoup trop lentement. Avoir des objectifs comme l’accès universel à l’eau véritablement potable, la réduction de moitié des flux de pollution rejetées sans traitement ou la durabilité des ressources en eau permet d’orienter les politiques. Mais les résultats obtenus par rapport à ces objectifs sont très insuffisants. Défis Humanitaires a publié deux de mes articles[1] détaillant cette insuffisance pour l’eau potable et l’assainissement dans son édition du 22 mars 2025. La mise à jour ultérieure des statistiques mondiales a confirmé les tendances décrites dans ces articles.

 

Des progrès supplémentaires attendus à Abu Dhabi 2026

Il y a cependant des progrès à faire pour atteindre un niveau de gouvernance mondiale comparable avec celui de la Santé ou de l’Alimentation. Par sa seule existence, la Conférence de décembre 2026 sera déjà un progrès supplémentaire car pour  la première fois les Etats vont regarder ensemble leurs progrès très insuffisants vers leurs objectifs mondiaux liés à l’eau. Le besoin est énorme car il y a un hiatus béant entre les objectifs et la somme des résultats des politiques nationales. Est-ce que cette discussion pourrait enfin enclencher des mesures correctrices et le processus politique d’accélération qui est absolument nécessaire ? Est-ce que cela va permettre de mobiliser tous les secteurs à l’atteinte des objectifs Eau en mobilisant les Ministres des Finances, de l’Agriculture, de l’Energie, de l’Industrie, des Villes ? Est-ce que cette Conférence va permettre de comprendre et d’admettre que si les objectifs ne sont pas atteints, c’est tout simplement parce que de nombreuses politiques nationales ne cherchent aujourd’hui pas à les atteindre et qu’on n’atteint pas des objectifs ambitieux par hasard ? Nous sommes nombreux à l’espérer.

 

Le risque de tout perdre en 2030

Lorsqu’on étudie tous ces progrès faits depuis 2000, il devient clair que la vision cohérente et équilibrée, les objectifs ambitieux et les indicateurs statistique de 2015 sont un fantastique trésor collectif. Ce sont évidemment des biens publics mondiaux mais en réalité bien plus que cela. Comme ils sont partagés par tous, ce sont eux qui permettent au canard, pardon à la communauté internationale, de savoir où elle doit aller, où elle met les pieds et si elle y va.

Ce trésor est peu visible car, à l’exception des bailleurs de fonds internationaux, la plupart des acteurs de l’Eau ne se réfèrent que symboliquement aux ODD et n’utilisent pas les cibles ODD dans leurs objectifs concrets et leurs activités opérationnelles. Même au niveau des Etats, nombreux sont ceux qui ont voté avec enthousiasme les ODD en 2015 mais qui n’ont jamais cherché à adapter leurs politiques nationales pour assurer leurs contributions à l’atteinte de ces objectifs partagés.

© Solidarités International – Distributions de kits et construction/réhabilitation de points d’eau à la base d’Al Mokha au Yémen

Ce trésor créé en 2015 a une grande valeur politique et je suis fier d’avoir pu modestement y contribuer. Mais il est précaire car il va disparaître en 2030. Il est en effet attaché à l’Agenda 2030 qui, comme son nom l’indique, s’arrêtera fin 2030. La valeur de ce trésor collectif est aujourd’hui très sous-estimée dans les rapports et débats internationaux. Ce n’est que lorsqu’il disparaîtra en 2030 que cette valeur apparaître aux yeux de tous.

Alors bien sûr, ceux qui connaissent l’inertie des grosses structures onusiennes ont confiance dans l’adoption d’un nouveau programme mondial 2030-2045 et se disent que ce nouveau programme inclura des objectifs pour l’Eau. C’est effectivement une possibilité car une négociation sur les objectifs mondiaux post-2030 va s’engager en juillet 2027. Mais va-t-elle aboutir dans le contexte géopolitique actuel ? Et si elle aboutit, quelle sera l’ambition de ses objectifs pour l’Eau ? Assurera-t-il la continuité des efforts par le maintien des mêmes objectifs ? Personne ne sait, évidemment.

Mais le risque de non-consensus sur un programme post-2030 ou d’adoption d’un programme post-2030 différent et moins ambitieux que l’Agenda 2030 est par nature important. En effet, il faut se souvenir que l’adoption consensuelle en 2015 par les représentants de toute la population mondiale d’objectifs ambitieux destinés à affronter les plus grands enjeux de l’humanité a été un événement historique. Cela n’avait jamais eu lieu dans l’Histoire. La probabilité de reproduction d’un tel événement est par essence faible. Mais des obstacles se sont en outre accumulés et ce risque de non-consensus ou d’ambitions réduites est devenu très élevé. Les facteurs d’échec pouvant s’additionner sont nombreux : un grand pays dénigrant le multilatéralisme a déclaré que les ODD étaient contraires à ses politiques et intérêts[2] ; les ODD n’intéressent pas réellement les responsables politiques nationaux qui préfèrent communiquer sur leurs progrès plutôt que sur ce qu’il leur reste à faire pour atteindre des objectifs ambitieux de moyen ou long terme; les penseurs et décideurs de 2030 voudront comme d’habitude faire autrement que leurs prédécesseurs afin de gagner en visibilité personnelle sans se soucier de maintenir la continuité des objectifs, des indicateurs et des actions ; les nombreux puristes qui voient des imperfections dans le contenu des cibles ODD actuelles vont vouloir les réécrire dans l’idée de faire mieux sans être conscients que demander une réécriture est la meilleure façon de n’avoir plus rien du tout car le consensus historique de 2015 a très peu de chance de se reproduire en 2020 dans un contexte de multilatéralisme très affaibli. Il pourrait ainsi se produire une conjonction d’intérêts pour que le programme 2030-2045 n’existe finalement pas ou soit d’une ambition très réduite avec des objectifs et des indicateurs différents de ceux qui existent aujourd’hui.

© Solidarités International – Femmes allant chercher de l’eau au Darfour, Soudan

Pour l’eau, ce serait une catastrophe, car il n’existe des objectifs mondiaux pour l’eau qu’à travers ce programme des ODD. Sans continuité de la vision, des objectifs et des indicateurs, la gouvernance mondiale de l’eau reviendrait à la case départ. Il s’agirait d’un recul majeur (cf Figure 1).

 

La police d’assurance proposée par le Partenariat Français pour l’Eau

Comme rien n’est certain pour le programme mondial post-2030, il y a un risque réel de perdre le trésor collectif décrit ci-dessus fin 2030. Le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), qui rassemble les acteurs français de tous types s’intéressant aux question d’eau à l’international et que certains appellent l’Equipe de France internationale de l’Eau, se soucie fortement de cette catastrophe potentielle. Alors, tout en se battant pour l’adoption d’un nouveau programme ambitieux post-2030 conservant au moins pour l’eau les mêmes vingt objectifs précis et leurs indicateurs, ce Partenariat Français pour l’Eau a imaginé une précaution permettant de sécuriser les objectifs mondiaux sans les jouer à la roulette russe dans cette grande négociation post-2030 très incertaine. Il préconise que l’Assemblée générale des Nations unies adopte dès 2027 une résolution relative à l’eau par laquelle elle instituerait des objectifs mondiaux calqués sur les objectifs existants sans aucune modification et sans les lier à un programme mondial plus large de durée fixée. C’est ce qui existe dans de nombreux domaines comme la biodiversité, le climat, les catastrophes, la santé qui ont des objectifs établis hors de l’Agenda 2030 mais intégrés dans les ODD. La même résolution 2027 déciderait également de poursuivre le suivi statistique des indicateurs ODD liés à l’eau. Pourquoi 2027? Parce que ce pourrait être une suite logique de la Conférence de décembre 2026 à condition que les Etats y prennent conscience de la menace de perdre objectifs et indicateurs et de leur responsabilité de les sécuriser avant la grande négociation sur les objectifs post-2030. Pourquoi les mêmes objectifs que les cibles ODD ? Parce qu’ouvrir une négociation sur le contenu de nouveaux objectifs risque de ne pas aboutir avant des années ou d’aboutir à des objectifs moins ambitieux.

J’ai eu l’honneur de présenter au nom du PFE cette proposition en janvier dernier à Dakar à tous les gouvernements réunis pour préparer la Conférence ONU sur l’Eau de décembre à Abu Dhabi.

Au vu de l’aggravation des difficultés liées à l’eau dans le monde, cette Conférence ne sera un succès que si elle conduit à des progrès et évite toute régression. Alors espérons que cette Conférence permette à la fois aux Etats de prendre conscience aussi bien de l’écart très important entre la somme des résultats de leurs politiques nationales Eau et leurs objectifs mondiaux que de leur responsabilité collective d’accroître leurs efforts vers ces objectifs tout en sécurisant l’existence de ces derniers dès la fin de la Conférence.

 

Gérard Payen.

 

[1] Eau potable : que nous apprennent les statistiques mondiales au-delà des rapports officiels ?, G.Payen, Défis Humanitaires n°86 du 6 mars 2024 ; Eau potable et assainissement : Atteindre les objectifs, dans quels délais ?, G. Payen, PCM n°919 de décembre 2024

[2] Les Etats-Unis ont annoncé leur retrait de l’UNESCO en juillet 2025 pour 2 motifs officiels dont l’un était « L’UNESCO s’emploie à promouvoir des causes sociales et culturelles qui divisent et accorde une importance démesurée aux Objectifs de développement durable des Nations unies, un programme mondialiste et idéologique en matière de développement international qui va à l’encontre de notre politique étrangère « America First ».


Gérard Payen

Gérard Payen travaille depuis plus de 40 ans à la résolution de problèmes liés à l’eau dans tous les pays. Conseiller pour l’Eau du Secrétaire Général des Nations Unies (membre de UNSGAB) de 2004 à 2015, il a contribué à la reconnaissance des Droits de l’Homme à l’eau potable et à l’assainissement ainsi qu’à l’adoption des nombreux Objectifs mondiaux de Développement Durable liés à l’eau. Il continue aujourd’hui à travailler à la mobilisation de la communauté internationale pour une meilleure gestion des problèmes liés à l’eau, ce qui passe par des politiques publiques plus ambitieuses. Vice-président du Partenariat Français pour l’Eau, il conseille aussi les agences des Nations Unies qui produisent les statistiques mondiales relatives à l’Eau. Impressionné par le nombre d’idées fausses sur la nature des problèmes liés à l’eau, idées qui gênent les pouvoirs publics dans leurs prises des décisions, il a publié en 2013 un livre pour démonter ces idées reçues.


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