Le risque d’abandon de tous les objectifs mondiaux relatifs à l’Eau

© Solidarités International – Distribution d’eau et de kits 6 mois après le passage de Chido à Mayotte

Une deuxième Conférence ONU sur l’Eau fin 2026

En décembre 2026 va avoir lieu à Abu Dhabi la deuxième Conférence ONU sur l’Eau du XXIème siècle. C’est un événement très important dans la mesure où les Etats n’ont jamais eu l’habitude de se réunir aux Nations Unies pour travailler ensemble sur les questions relatives aux eaux continentales. La première fois a eu lieu en janvier 2023 à New York. Cette première Conférence a eu de bons résultats. Les dirigeants des pays ont pris conscience qu’ils avaient tous des problèmes d’eau et en ont déduit qu’il y avait une crise mondiale à ce sujet. En outre, un tabou est tombé. Grâce à plusieurs pays dont la France, des discussions ont pu commencer à exister sur les insuffisances de ce qu’on appelle depuis la gouvernance mondiale de l’eau. Et il a été décidé de tenir une deuxième Conférence ONU sur l’Eau en se focalisant sur les objectifs mondiaux, ce qui n’avait pas été la priorité en 2023. Cette nouvelle Conférence est beaucoup mieux préparée que la première. En particulier, les pays se sont tous retrouvés à Dakar en janvier dernier au niveau ministériel pour commencer à débattre ensemble en suivant la structure thématique prévue pour la Conférence elle-même. Cette réunion intergouvernementale de Dakar a montré que les esprits ont bien évolué depuis 2023 : nombreux sont les pays qui demandent aujourd’hui une pérennisation de ces Conférences ONU sur l’Eau, un nombre bien plus élevé qu’en 2023. C’est l’espoir que l’eau soit bien mieux traitée au niveau mondial dans le futur.

© Solidarités International – Distribution d’eau par Solidarités International à Tawila au Darfour, Soudan

Les débats de décembre vont être organisés en 6 grands thèmes qui recouvrent toutes les thématiques importantes de l’eau. Pour chaque sujet, les pays vont chercher à stimuler des progrès. Ce sera le cas pour la gouvernance mondiale de l’eau qui fait l’objet de l’un des 6 grands thèmes. On peut espérer que cela la fasse progresser. Plusieurs pistes sont avancées.

Mais si on n’y prend pas garde, elle pourrait aussi régresser car il y a une menace peu visible dont peu d’acteurs sont aujourd’hui conscients. C’est le risque de perdre notre boussole et de n’avoir plus aucun objectif mondial pour l’eau dans 5 ans !

Pour comprendre et mesurer cette menace, il est utile de prendre d’abord la mesure des progrès récents de la gouvernance mondiale de l’eau.

 

Un canard sans tête

En matière d’eau, la communauté internationale était au début du XXIème siècle comme un canard sans tête : pas de vision commune des enjeux, pas d’objectifs communs, peu de connaissance statistique partagée, pas de mémoire collective.  De nombreuses agences ONU agissaient pour l’eau mais sans réelle coordination. Les pays ne se réunissaient pas aux Nations Unies pour parler d’eau. Le seul endroit où les gouvernements discutaient d’eau étaient les conférences diplomatiques organisées par les pays-hôtes des Forums mondiaux de l’Eau. Ces Conférences étaient très utiles, elles ont permis par exemple de bâtir les droits humains à l’eau potable et à l’assainissement, mais elles étaient sans lendemain et ne permettaient pas de prendre des décisions collectives car celles-ci se prennent à l’ONU. Les objectifs des pays en matière d’eau étaient disparates et leurs actions peu confrontées aux besoins mondiaux. Oh, il y avait bien un objectif mondial pour l’accès à l’eau potable adopté en 2000 mais il n’était pas ambitieux et il a pu être déclaré atteint en 2012 avec 3 ans d’avance en dépit des milliards de personnes qui avaient toujours de l’eau contaminée. Sans vision commune des enjeux, sans objectifs communs, sans mécanisme de suivi des progrès, sans enceinte de débats diplomatiques réguliers, la gouvernance de l’eau au niveau mondial était quasi inexistante en comparaison des nombreuses autres thématiques comme la Santé ou l’Alimentation qui avaient des objectifs, des réunions intergouvernementales régulières, des décisions d’action et des structures onusiennes permanentes.

 

De réels progrès de gouvernance au niveau mondial

Le graphe de la figure 1 illustre schématiquement les progrès qui ont pu être faits depuis 2000 et leurs importances respectives en matière de gouvernance. Son axe vertical correspond à une évaluation subjective de la qualité de la gouvernance mondiale en proportion de celle des enjeux de Santé ou d’Alimentation.

Fig. 1 : Progrès récents et espérés de la « gouvernance mondiale de l’Eau »

Au-delà de l’existence des Forums mondiaux de l’Eau, les premiers progrès ont été les Objectifs du Millénaire pour le Développement qui comprenaient en 2000 un sous-objectif pour l’eau potable puis en 2003 un autre pour les toilettes. Ensuite en 2010, la reconnaissance de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement comme des droits humains. En soi, cette reconnaissance a été très importante. Mais, pour qu’elle serve à améliorer le sort des milliards de personnes dont ce droit est bafoué, il fallait un programme opérationnel de mise en œuvre à grande échelle. Un tel programme, l’Agenda 2030 et ses Objectifs de développement durable (ODD), a été adopté en 2015. Ce fut l’occasion pour tous les pays de décider pour la première fois qu’ils voulaient assurer un accès universel à l’eau potable et à l’assainissement de qualité dans des conditions économiques abordables satisfaisant ainsi à peu près aux exigences des droits humains. Mieux, l’Agenda 2030 adopté en 2015 comprend une vingtaine d’objectifs mondiaux ambitieux liés à l’eau dont le but est de répondre à l’ensemble des principaux enjeux mondiaux liés à l’eau dans une vision d’ensemble claire. Ces objectifs mondiaux concernent ainsi aussi bien les questions d’accès des populations que la maîtrise des pollutions, la durabilité des ressources en eau que les catastrophes liées à l’eau (voir Figure 2). Avec une vision d’ensemble pertinente et des objectifs couvrant tous les grands enjeux, le canard a trouvé un chemin. En 2015, le monde a trouvé une boussole. Mieux, des indicateurs de progrès ont été définis et construits, ce qui a permis en quelques années d’avoir une connaissance bien plus précise et objective de la situation mondiale sur ces sujets. Je rappelle par exemple que jusqu’en 2021 personne dans le Monde n’avait la moindre idée de la proportion mondiale des flux d’eaux usées qui sont dépollués avant rejet dans la nature, ce qui était bien pratique pour justifier l’inaction mais n’aidait pas à progresser.

 

Fig. 2 : L’Agenda 2030 inclut des cibles directement liées à l’Eau (flèches bleues)  dans de nombreux ODD

Et puis les pays ont enfin commencé à se réunir à l’ONU avec une première Conférence sur l’Eau sous tous ses aspects en janvier 2023 puis une seconde en décembre 2026. Comme le secrétariat de ces Conférences est assuré par l’ONU, les débats sont consignés et accessibles, les décisions font l’objet de mise en œuvre et sont au moins partiellement suivies, des bilans d’avancement sont produits régulièrement. En parallèle, ONU-Eau est montée en puissance et une stratégie du système ONU pour l’Eau a vu le jour, ce qui a fortement amélioré la coordination interne des agences ONU. Aujourd’hui, le canard sait beaucoup mieux où il doit aller et s’il y va.

Il avance cependant beaucoup trop lentement. Avoir des objectifs comme l’accès universel à l’eau véritablement potable, la réduction de moitié des flux de pollution rejetées sans traitement ou la durabilité des ressources en eau permet d’orienter les politiques. Mais les résultats obtenus par rapport à ces objectifs sont très insuffisants. Défis Humanitaires a publié deux de mes articles[1] détaillant cette insuffisance pour l’eau potable et l’assainissement dans son édition du 22 mars 2025. La mise à jour ultérieure des statistiques mondiales a confirmé les tendances décrites dans ces articles.

 

Des progrès supplémentaires attendus à Abu Dhabi 2026

Il y a cependant des progrès à faire pour atteindre un niveau de gouvernance mondiale comparable avec celui de la Santé ou de l’Alimentation. Par sa seule existence, la Conférence de décembre 2026 sera déjà un progrès supplémentaire car pour  la première fois les Etats vont regarder ensemble leurs progrès très insuffisants vers leurs objectifs mondiaux liés à l’eau. Le besoin est énorme car il y a un hiatus béant entre les objectifs et la somme des résultats des politiques nationales. Est-ce que cette discussion pourrait enfin enclencher des mesures correctrices et le processus politique d’accélération qui est absolument nécessaire ? Est-ce que cela va permettre de mobiliser tous les secteurs à l’atteinte des objectifs Eau en mobilisant les Ministres des Finances, de l’Agriculture, de l’Energie, de l’Industrie, des Villes ? Est-ce que cette Conférence va permettre de comprendre et d’admettre que si les objectifs ne sont pas atteints, c’est tout simplement parce que de nombreuses politiques nationales ne cherchent aujourd’hui pas à les atteindre et qu’on n’atteint pas des objectifs ambitieux par hasard ? Nous sommes nombreux à l’espérer.

 

Le risque de tout perdre en 2030

Lorsqu’on étudie tous ces progrès faits depuis 2000, il devient clair que la vision cohérente et équilibrée, les objectifs ambitieux et les indicateurs statistique de 2015 sont un fantastique trésor collectif. Ce sont évidemment des biens publics mondiaux mais en réalité bien plus que cela. Comme ils sont partagés par tous, ce sont eux qui permettent au canard, pardon à la communauté internationale, de savoir où elle doit aller, où elle met les pieds et si elle y va.

Ce trésor est peu visible car, à l’exception des bailleurs de fonds internationaux, la plupart des acteurs de l’Eau ne se réfèrent que symboliquement aux ODD et n’utilisent pas les cibles ODD dans leurs objectifs concrets et leurs activités opérationnelles. Même au niveau des Etats, nombreux sont ceux qui ont voté avec enthousiasme les ODD en 2015 mais qui n’ont jamais cherché à adapter leurs politiques nationales pour assurer leurs contributions à l’atteinte de ces objectifs partagés.

© Solidarités International – Distributions de kits et construction/réhabilitation de points d’eau à la base d’Al Mokha au Yémen

Ce trésor créé en 2015 a une grande valeur politique et je suis fier d’avoir pu modestement y contribuer. Mais il est précaire car il va disparaître en 2030. Il est en effet attaché à l’Agenda 2030 qui, comme son nom l’indique, s’arrêtera fin 2030. La valeur de ce trésor collectif est aujourd’hui très sous-estimée dans les rapports et débats internationaux. Ce n’est que lorsqu’il disparaîtra en 2030 que cette valeur apparaître aux yeux de tous.

Alors bien sûr, ceux qui connaissent l’inertie des grosses structures onusiennes ont confiance dans l’adoption d’un nouveau programme mondial 2030-2045 et se disent que ce nouveau programme inclura des objectifs pour l’Eau. C’est effectivement une possibilité car une négociation sur les objectifs mondiaux post-2030 va s’engager en juillet 2027. Mais va-t-elle aboutir dans le contexte géopolitique actuel ? Et si elle aboutit, quelle sera l’ambition de ses objectifs pour l’Eau ? Assurera-t-il la continuité des efforts par le maintien des mêmes objectifs ? Personne ne sait, évidemment.

Mais le risque de non-consensus sur un programme post-2030 ou d’adoption d’un programme post-2030 différent et moins ambitieux que l’Agenda 2030 est par nature important. En effet, il faut se souvenir que l’adoption consensuelle en 2015 par les représentants de toute la population mondiale d’objectifs ambitieux destinés à affronter les plus grands enjeux de l’humanité a été un événement historique. Cela n’avait jamais eu lieu dans l’Histoire. La probabilité de reproduction d’un tel événement est par essence faible. Mais des obstacles se sont en outre accumulés et ce risque de non-consensus ou d’ambitions réduites est devenu très élevé. Les facteurs d’échec pouvant s’additionner sont nombreux : un grand pays dénigrant le multilatéralisme a déclaré que les ODD étaient contraires à ses politiques et intérêts[2] ; les ODD n’intéressent pas réellement les responsables politiques nationaux qui préfèrent communiquer sur leurs progrès plutôt que sur ce qu’il leur reste à faire pour atteindre des objectifs ambitieux de moyen ou long terme; les penseurs et décideurs de 2030 voudront comme d’habitude faire autrement que leurs prédécesseurs afin de gagner en visibilité personnelle sans se soucier de maintenir la continuité des objectifs, des indicateurs et des actions ; les nombreux puristes qui voient des imperfections dans le contenu des cibles ODD actuelles vont vouloir les réécrire dans l’idée de faire mieux sans être conscients que demander une réécriture est la meilleure façon de n’avoir plus rien du tout car le consensus historique de 2015 a très peu de chance de se reproduire en 2020 dans un contexte de multilatéralisme très affaibli. Il pourrait ainsi se produire une conjonction d’intérêts pour que le programme 2030-2045 n’existe finalement pas ou soit d’une ambition très réduite avec des objectifs et des indicateurs différents de ceux qui existent aujourd’hui.

© Solidarités International – Femmes allant chercher de l’eau au Darfour, Soudan

Pour l’eau, ce serait une catastrophe, car il n’existe des objectifs mondiaux pour l’eau qu’à travers ce programme des ODD. Sans continuité de la vision, des objectifs et des indicateurs, la gouvernance mondiale de l’eau reviendrait à la case départ. Il s’agirait d’un recul majeur (cf Figure 1).

 

La police d’assurance proposée par le Partenariat Français pour l’Eau

Comme rien n’est certain pour le programme mondial post-2030, il y a un risque réel de perdre le trésor collectif décrit ci-dessus fin 2030. Le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), qui rassemble les acteurs français de tous types s’intéressant aux question d’eau à l’international et que certains appellent l’Equipe de France internationale de l’Eau, se soucie fortement de cette catastrophe potentielle. Alors, tout en se battant pour l’adoption d’un nouveau programme ambitieux post-2030 conservant au moins pour l’eau les mêmes vingt objectifs précis et leurs indicateurs, ce Partenariat Français pour l’Eau a imaginé une précaution permettant de sécuriser les objectifs mondiaux sans les jouer à la roulette russe dans cette grande négociation post-2030 très incertaine. Il préconise que l’Assemblée générale des Nations unies adopte dès 2027 une résolution relative à l’eau par laquelle elle instituerait des objectifs mondiaux calqués sur les objectifs existants sans aucune modification et sans les lier à un programme mondial plus large de durée fixée. C’est ce qui existe dans de nombreux domaines comme la biodiversité, le climat, les catastrophes, la santé qui ont des objectifs établis hors de l’Agenda 2030 mais intégrés dans les ODD. La même résolution 2027 déciderait également de poursuivre le suivi statistique des indicateurs ODD liés à l’eau. Pourquoi 2027? Parce que ce pourrait être une suite logique de la Conférence de décembre 2026 à condition que les Etats y prennent conscience de la menace de perdre objectifs et indicateurs et de leur responsabilité de les sécuriser avant la grande négociation sur les objectifs post-2030. Pourquoi les mêmes objectifs que les cibles ODD ? Parce qu’ouvrir une négociation sur le contenu de nouveaux objectifs risque de ne pas aboutir avant des années ou d’aboutir à des objectifs moins ambitieux.

J’ai eu l’honneur de présenter au nom du PFE cette proposition en janvier dernier à Dakar à tous les gouvernements réunis pour préparer la Conférence ONU sur l’Eau de décembre à Abu Dhabi.

Au vu de l’aggravation des difficultés liées à l’eau dans le monde, cette Conférence ne sera un succès que si elle conduit à des progrès et évite toute régression. Alors espérons que cette Conférence permette à la fois aux Etats de prendre conscience aussi bien de l’écart très important entre la somme des résultats de leurs politiques nationales Eau et leurs objectifs mondiaux que de leur responsabilité collective d’accroître leurs efforts vers ces objectifs tout en sécurisant l’existence de ces derniers dès la fin de la Conférence.

 

Gérard Payen.

 

[1] Eau potable : que nous apprennent les statistiques mondiales au-delà des rapports officiels ?, G.Payen, Défis Humanitaires n°86 du 6 mars 2024 ; Eau potable et assainissement : Atteindre les objectifs, dans quels délais ?, G. Payen, PCM n°919 de décembre 2024

[2] Les Etats-Unis ont annoncé leur retrait de l’UNESCO en juillet 2025 pour 2 motifs officiels dont l’un était « L’UNESCO s’emploie à promouvoir des causes sociales et culturelles qui divisent et accorde une importance démesurée aux Objectifs de développement durable des Nations unies, un programme mondialiste et idéologique en matière de développement international qui va à l’encontre de notre politique étrangère « America First ».


Gérard Payen

Gérard Payen travaille depuis plus de 40 ans à la résolution de problèmes liés à l’eau dans tous les pays. Conseiller pour l’Eau du Secrétaire Général des Nations Unies (membre de UNSGAB) de 2004 à 2015, il a contribué à la reconnaissance des Droits de l’Homme à l’eau potable et à l’assainissement ainsi qu’à l’adoption des nombreux Objectifs mondiaux de Développement Durable liés à l’eau. Il continue aujourd’hui à travailler à la mobilisation de la communauté internationale pour une meilleure gestion des problèmes liés à l’eau, ce qui passe par des politiques publiques plus ambitieuses. Vice-président du Partenariat Français pour l’Eau, il conseille aussi les agences des Nations Unies qui produisent les statistiques mondiales relatives à l’Eau. Impressionné par le nombre d’idées fausses sur la nature des problèmes liés à l’eau, idées qui gênent les pouvoirs publics dans leurs prises des décisions, il a publié en 2013 un livre pour démonter ces idées reçues.


Découvrez les autres articles de cette édition :

Interview d’Olivier Bruyeron, président de Coordination SUD

Intervention d’Olivier Bruyeron, président de Coordination SUD au CNDSI, Paris, 2022. Copyright Coordination SUD

Alain Boinet : L’APD a connu une forte progression en France entre 2017 et 2022. Certains l’ont même qualifié de sursaut. A la veille d’un prochain Comité Interministériel pour la Coopération Internationale et le Développement (CICDID) que la première ministre, Elisabeth Borne, devrait réunir le 14 juin, quelle décision attendez-vous pour l’APD et sa mise en œuvre ?

La France est en effet passée à la vitesse supérieure ces dernières années en augmentant de façon continue son aide publique au développement. Cette ambition a trouvé une traduction importante dans la loi d’orientation et de programmation sur le développement solidaire en 2021. Elle comprend notamment la définition d’une trajectoire de financement à horizon 2025. Une première étape de cette trajectoire a d’ailleurs été atteinte en 2022, année durant laquelle la France a alloué 0,56 % de son revenu national brut à l’APD. La seconde étape que le gouvernement doit aujourd’hui poursuivre, telle que prévue par la loi de 2021, est d’allouer 0,7 % du revenu national brut à l’APD en 2025. Cette trajectoire est la condition nécessaire pour mettre en œuvre les objectifs de la politique française de solidarité internationale et faire face aux défis qui se présentent : creusement des inégalités, accroissement de la pauvreté, effets du changement climatique, pertes de biodiversité, crises humanitaires, détérioration du respect des droits humains… Cet effort pour atteindre le 0,7 n’est pas seulement utile, il est indispensable !

La loi de 2021 prévoit également une augmentation des financements transitant par les OSC de façon à leur affecter 15 % de l’APD bilatérale de la France, soit la moyenne des pays du CAD de l’OCDE.

Sur ces deux points majeurs, alors que le CPD est resté flou, nous attendons que le CICID en précise la mise en œuvre.

Alain Boinet : Le CICID a été précédé le 5 mai par une réunion du Conseil Présidentiel pour le Développement autour du Président de la République. Vous aviez adressé une lettre au Président de la République auparavant. Quel bilan en faîtes-vous et en quoi ce Conseil et le CICID sont-ils complémentaires et en quoi se distingue t’il ?

 Le Conseil présidentiel du développement (CPD) a permis de rappeler et réaffirmer plusieurs des priorités de la politique française de développement, notamment sur les sujets des jeunesses, du climat, des droits humains, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la santé, de l’éducation, et de l’alimentation. Ce sont par ailleurs 3 000 postes de volontariat et d’expertise par an pour 2027 qui ont été annoncés. Une avancée positive pour la solidarité internationale, ouvrant de nouvelles opportunités pour les jeunesses installées en France.

Néanmoins, le contenu de ce CPD apparait décevant. Car même si certains sujets clefs sont mis en avant comme je viens de le mentionner (à l’exception surprenante et problématique des enjeux d’eau, d’hygiène et assainissement), il faut souligner l’absence d’orientations claires en matière de trajectoire de l’APD. La France va-t-elle tenir son engagement de mobiliser 0,7% de son RNB pour l’APD ? Quand ? Rien n’est précisé.

Autre absence de taille : la réaffirmation de la place, du rôle des OSC et de l’évolution des moyens pour soutenir leurs actions !

Par ailleurs, toujours en réaction au contenu du CPD, je rappelle notre opposition ferme à toute conditionnalité de l’APD aux questions migratoires relevant de la politique intérieure française.

Le CICID doit donc permettre d’apporter des précisions sur ces points.

Il n’est pas le moment pour réouvrir des débats clos et tranchés en 2021 par le Parlement. Son rôle est de réunir les différents ministères concernés par la politique de développement solidaire afin de les engager activement dans la mise en œuvre des engagements de la loi et dans l’atteinte des objectifs nationaux, européens et internationaux de la France à cet égard.

Défense et promotion des OSC. Copyright Coordination SUD

Alain Boinet : Coordination Sud demande qu’au moins 15% de l’APD bilatérale de la France transite par les OSC à partir de 2025. Quelle est la situation actuelle, comment envisagez-vous la mise en œuvre d’une telle mesure et quelle serait sa valeur ajoutée ?

Les derniers chiffres disponibles du MEAE font état d’une APD bilatérale transitant par les OSC se situant à 7,25% ce qui demeure faible au regard de la moyenne des pays de CAD de l’OCDE qui se situe elle aux environs de 15%. Pour évoluer vers cet objectif, Coordination SUD a défini une trajectoire des financements publics français à destination des OSC. Cette trajectoire fixe un objectif de 1,850 milliard d’euros en 2025 et 2 milliards en 2027. Ces chiffres peuvent paraitre très ambitieux cependant il ne représente qu’une partie des ressources nécessaires pour répondre aux besoins des populations vulnérables et aux nombreuses crises humanitaires et environnementales qui se démultiplient aujourd’hui. Les Nations Unies estiment en effet que les besoins financiers pour répondre aux ODD représenteront en moyenne sur la période 2019 -2030, 874 milliards de dollars par an dans les pays en développement à faible revenu. Les OSC sont des actrices majeures dans la participation à l’atteinte des ODD, un meilleur financement de leurs actions ne fera que renforcer leur impact et participer à la construction de sociétés mieux organisées et plus résilientes aux crises.

Alain Boinet : L’aide humanitaire internationale est confrontée depuis des années à un grave problème de financement. Entre 2018 et 2021 les financements ont oscillé entre 30 et 31,4 milliards de dollars (USD) par an pour un besoin estimé par les Nations-Unies à 40 milliards d’USD en 2021. Or, entre 2013 et 2023, le nombre de réfugiés et déplacés est passé de 50 millions de personnes à 103 millions cette année. En 2023, le nombre de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire est de 339 millions contre 274 millions début 2022. Les besoins sont estimés cette année à 51,4 milliards de USD par UNOCHA et malgré une augmentation probable, nous manquerons encore de financement et l’humanitaire devra réduire les secours essentiels à des populations en danger. En quoi l’augmentation de l’APD et de la part mise en œuvre par les organisations humanitaires pourraient contribuer à résoudre ce manque, en France bien sûr, mais également au niveau de l’Union Européenne et plus largement ?

Les financements humanitaires de la France via le CDCS et l’aide alimentaire programmée ont plus que triplé entre 2017 et 2022 (55,6m€ en 2017 et 187,5m€ en 2022), ce qui est un progrès notoire que nous devons saluer, même si ce dernier montant demeure trop faible notamment du fait de l’augmentation très forte des besoins comme vous l’indiquez.

Au global, les contributions humanitaires de la France restent largement en dessous de la moyenne de l’OCDE, en représentant 3% de son APD totale, là où la moyenne des pays de l’OCDE est à 10%.

La France doit donc poursuivre ses efforts de financements de l’action humanitaire. Cela lui permettra également de valablement s’inscrire dans le discours visant à élargir la base des donateurs et donatrices internationales, revendiqué notamment sur la scène européenne.

Les financements humanitaires de l’APD française sont marqués par une part importante transitant par les OSC.En effet, au-delà des financements destinés aux agences onusiennes, environ 70% des financements du fond d’urgence humanitaire transitent par les ONG. En continuant sur cette trajectoire, l’augmentation de l’APD française devrait donc profiter à l’action humanitaire transitant par les OSC, ce qui est pour Coordination SUD un gage de qualité et d’efficacité en ce que les organisations mènent leurs actions selon les besoins exprimés et les principes humanitaires, notamment de neutralité et d’indépendance.

Atelier de sensibilisation parlementaire aux enjeux de l’aide publique au développement, organisé par Coordination SUD à l’Assemblée nationale, Paris, septembre 2022. Copyright Coordination SUD

Alain Boinet : Le CICID sera précédé par une réunion préparatoire du CNDSI (Conseil National pour le Développement et la Solidarité Internationale). Quel est le rôle de cet organisme et qu’en attendez-vous en vue du CICID ?

Le CNDSI est une instance de dialogue qui réunit différents acteurs et actrices de la société (acteurs et actrices économiques lucratives, syndicats, parlementaires, personnalités étrangères, fondations) y compris les associations, dont Coordination SUD préside le groupe. Ce conseil permet d’entretenir un dialogue régulier avec le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères sur la politique de développement solidaire, bien qu’il ne soit pas décisionnel. L’objectif de cette réunion préparatoire, laquelle s’est tenue le 25 mai dernier, était, pour la Secrétaire d’État, de présenter les principales conclusions de la récente réunion du Conseil présidentiel du développement et d’entendre les membres du CNDSI sur leurs réactions et propositions en vue du CICID. À cette occasion, Coordination SUD a rappelé les recommandations qui ont été développées par les 183 membres du collectif et autres associations membres du CNDSI fin 2022, en proposant à la Secrétaire d’État des propositions concrètes pour le CICID. Nous attendons de la Secrétaire d’État qu’elle porte ces recommandations auprès de la Première Ministre dans le cadre des discussions du CICID.

Alain Boinet : Vous demandez la création d’un ministère ou d’un comité interministériel « dédié à la mise en œuvre de l’Agenda 2030 ». En quoi une telle structure serait-elle plus efficace ?

Tout d’abord, il convient de préciser que Coordination SUD a ajusté cette proposition. Dans une note publiée récemment, qui revient sur l’impact de la France sur les ODD dans le monde, Coordination SUD recommande plutôt de « Créer un ministère dédié à la coordination et à la mise en œuvre de l’Agenda 2030 ou un organe dédié aux ODD, rattaché directement à Matignon ou à l’Élysée, disposant de moyens suffisants et d’un poids politique lui permettant de peser dans les arbitrages interministériels ». Ce faisant, Coordination SUD met l’accent sur l’importance des moyens et sur le poids politique.

En effet, au-delà de la structure en tant que telle ou de sa position, le réel besoin réside dans le fait de disposer d’un organe qui soit capable d’influencer les négociations interministérielles en faveur d’une meilleure prise en compte de l’Agenda 2030 dans toutes les politiques publiques, et qui dispose de moyens suffisants pour effectuer des analyses en utilisant le prisme des ODD ainsi que pour sensibiliser et former l’ensemble des ministères sur ces enjeux.

Ces recommandations et constats proviennent notamment de travaux de l’OCDE, qui a adopté en 2019 une nouvelle version de ses recommandations en ce sens pour travailler à la cohérence des politiques au service du développement durable (CPDD). Le document, adopté par les États membres, met en avant le concept de la CPDD, indispensable pour s’assurer que l’ensemble des politiques publiques prenne en compte l’Agenda 2030. L’OCDE propose notamment d’« utiliser des dispositifs de coordination à haut niveau […] du centre de gouvernement ou d’un ministère sectoriel chef de file[1] ». La conceptualisation la plus récente de l’UNEP (United Nations Environment Programme) reconnaît également l’importance de la mise en place d’engagements politiques et d’une institutionnalisation ambitieuse[2].

Plus récemment, un rapport du think tank du Parlement européen a illustré à quel point il était compliqué pour un organe ne disposant pas des moyens et du pouvoir suffisant, la Direction générale des partenariats internationaux de la Commission européenne dans ce cas précis, de vérifier que les projets législatifs prennent en compte les impacts sur l’Agenda 2030 domestiquement et dans le monde[3].

Ce type de recommandation a été mis en œuvre dans certains pays comme l’Espagne, où un ministère des Droits sociaux et de l’Agenda 2030 a été créé en 2020. Résultat : l’Espagne rattrape peu à peu la France en termes d’impact domestique sur les ODD, et la devance largement sur son impact positif sur l’Agenda 2030 dans le reste du monde[4].

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure ?

Pour résumer notre propos en une phrase, Coordination SUD attend du gouvernement qu’il mette en œuvre la loi du 4 août 2021 pour le développement solidaire et la lutte contre les inégalités mondiales. Cette loi récente pose un programme ambitieux et des engagements concernant l’action de la France en faveur de la solidarité internationale. Elle a été initiée par le gouvernement, largement adoptée par le Parlement et soutenue par la société civile. Nous attendons donc un CICID au moins à la hauteur des ambitions adoptées en 2021.

[1] https://www.oecd.org/gov/pcsd/recommendation-on-policy-coherence-for-sustainable-development-fr.pdf

[2] https://drive.google.com/file/d/17yi37fHr4xM9B0buhYFEKriqfUWSpwvy/view

[3]

https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2022/702571/EXPO_STU(2022)702571_EN.pdf

 

[4] https://www.coordinationsud.org/document-ressource/note-danalyse-odd-espagne-france/