Mon combat contre la malnutrition, entretien avec Michel Lescanne

Entretien avec Michel Lescanne, fondateur de Nutriset.

Tri de l’arachide, qui entre dans la fabrication de Plumpy’nut, chez Hilina, le partenaire éthiopien du Groupe Nutriset.

Président-fondateur du Groupe Nutriset et co-inventeur de Plumpy’Nut, le premier RUTF, Michel Lescanne vient de publier ses souvenirs chez Eyrolles, avec la complicité du journaliste Christian Troubé. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet :  

Vous venez de publier un livre « Mon combat contre la malnutrition ». Quand et pourquoi avez-vous engagé ce combat ?

Michel Lescanne :

J’ai fondé Nutriset en 1986 sur une intuition et une volonté. Ingénieur en agriculture, j’avais la conviction que l’agroalimentaire avait des solutions à proposer pour contribuer à résoudre ce qu’on appelait alors « la faim dans le monde ». Lors de mes études, j’avais choisi comme sujet de mémoire une réflexion sur la fabrication d’un biscuit nutritif pour les enfants malnutris de ce qu’on appelait alors le « tiers monde ». Le scepticisme de mon jury universitaire n’avait fait que renforcer ma volonté d’y parvenir. Ajoutons aussi mon milieu familial. En Normandie, mon père dirigeait une coopérative laitière, qui deviendra le groupe Nova. J’ai donc, dès l’enfance, baigné dans cet univers. Très tôt, la lecture des ouvrages de René Dumont et de Josué de Castro m’ont permis d’approfondir et d’enrichir mon objectif : nourrir ces enfants en détresse. Il a tout de suite été évident pour moi que ce serait en créant une entreprise.

Les débuts de Nutriset. Fin des années 1980. Dans un centre de santé d’Afrique de l’Ouest, le jeune ingénieur Michel Lescanne explique au personnel soignant comment élaborer une solution nutritionnelle enrichie.

 AB :

Les débuts de tout projet novateur sont le plus souvent longs et difficiles avant de réussir. Quelles ont été les grandes étapes du développement de Nutriset ?

ML :

Le parcours d’un entrepreneur est, en effet, souvent fait de réussites mais aussi d’échecs, dont il faut savoir tirer les leçons. Chez Nutriset, nous avions une boussole : mettre toute notre énergie à concevoir des produits qui pourraient sauver les enfants souffrant de malnutrition. Et la seule question que nous nous posions avant de prendre une décision était : est-ce que cela va être utile aux populations vulnérables ? Lorsqu’on a un mandat clair, tout devient plus évident. Et puis, nous n’agissions pas seuls, mais en lien avec un écosystème tout aussi motivé que nous : les chercheurs nutritionnistes qui, dans leurs labos, inventaient des formulations, et les humanitaires qui testaient les produits sur le terrain et nous en remontaient les demandes. C’était une époque d’intense mobilisation. C’est ainsi que nous avons pu concevoir et mettre à l’échelle les premiers laits à haute énergie F-100 et F-75, puis proposer, au milieu des années 1990, le premier aliment thérapeutique prêt à l’emploi sous une forme solide, Plumpy’Nut. Ce premier RUTF – et l’ensemble des produits qui en ont découlé depuis et qui ciblent les différentes formes de malnutrition – a été à l’origine d’une véritable révolution sur le terrain : la prise en charge des traitements directement par les familles touchées, ce qui a permis de tirer d’affaire un nombre de plus en plus important d’enfants malnutris. D’étape en étape, Nutriset a pu proposer des solutions de traitement puis de prévention pour les enfants, les femmes enceintes et allaitantes, les personnes atteintes de maladie, comme le Sida, ou encore des produits pour les personnes âgées atteintes de dénutrition en France.

Plumpy’nut, le premier RUTF de traitement de la malnutrition a donné naissance à une gamme élargie de produits de traitement et de prévention. Ici le produit de supplémentation lipidique (SQ-LNS) Enov-Nutributter, conçu pour améliorer la croissance des jeunes enfants.

AB :

Il y a une vingtaine d’années, vous avez engagé des partenariats avec des entreprises locales dans une dizaine de pays. Quelle était votre idée à l’époque ? Et où en est ce projet ?

ML :

Dès le départ, nous avons eu l’intuition qu’il fallait que nos produits soient fabriqués au plus près des besoins, dans les pays mêmes où sévissait la malnutrition. Mais cela n’avait rien d’évident. Il fallait trouver sur place des entreprises agroalimentaires susceptibles de les fabriquer avec les normes de qualité requises et d’assurer les approvisionnements en matières premières. Beaucoup d’organisations humanitaires étaient sceptiques sur la question. Avec le temps, nous avons pu avancer, selon le modèle de la franchise ou de la filiale. Nous célébrons, cette année, les 20 ans de ce réseau, regroupé sous le nom de PlumpyField. C’est notre grande fierté : aujourd’hui, près de la moitié des solutions nutritionnelles de Nutriset est fabriquée localement. Ce qui a permis aux organisations humanitaires internationales et aux gouvernements de ces pays d’ouvrir de nouveaux programmes et, par conséquent, de venir au secours de toujours plus d’enfants ou de personnes vulnérables. Ajoutons aussi que ces structures industrielles sont de véritables leviers de développement pour leur pays, en structurant en amont et en aval des filières agricoles et agro-industrielles. Le réseau PlumpyField est présent dans une dizaine de pays, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Haïti. Il va encore s’agrandir.

Une ligne de production de Plumpy’nut chez Tanjaka, membre du réseau PlumpyField basé à Madagascar.

AB :

Le monde a bien changé depuis 40 ans. Comment voyez-vous ce combat contre la malnutrition aujourd’hui ?

ML :

Beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine, en quarante ans, et Nutriset a pu y contribuer largement. Les acteurs de la lutte contre la malnutrition, l’Unicef, le Programme alimentaire mondial, les ONG, les gouvernements locaux ont désormais à leur disposition des produits simples d’emploi et à l’efficacité reconnue. Mais ce qui fait cruellement défaut, ce sont les financements, et par conséquent la volonté politique. Les chiffres restent terriblement alarmants !  La malnutrition, avec ses causes associées, est responsable d’un décès sur deux d’enfants de moins de cinq ans. Si on prend en compte, la dénutrition, synonyme d’émaciation, de retard de croissance et d’insuffisance pondérale, les carences en micronutriments qui touchent un enfant sur deux et une femme sur trois, le surpoids et l’obésité, nouveau fléau de notre siècle, ce sont des centaines de millions de personnes qui sont concernées ! Il faut donc ne rien lâcher ! Le récent sommet international Nutrition for Growth, qui s’est tenu à Paris, a montré qu’une mobilisation de tous les acteurs est possible : pouvoirs publics, agences des Nations unies, ONG, fondations, gouvernements et secteur privé. Plus de 27 milliards de dollars y ont été promis pour lutter contre la malnutrition. Mais, dans le même temps, des signaux contradictoires nous arrivent des Etats-Unis et des pays donateurs, avec une baisse incompréhensible de leur Aide publique au développement.

L’entreprise Hilina, à Addis-Abeba, est un partenaire historique de Nutriset. Cinquante ans après les grandes famines qui ravageaient l’Ethiopie, cette entreprise couvre aujourd’hui la quasi-totalité des besoins nutritionnels du pays.

AB :

En effet, l’administration américaine du président Trump a récemment supprimé l’agence USAID et gelé de nombreux programmes et financements. De même, de nombreux pays diminuent leur Aide publique au développement et à l’action humanitaire. Cela a-t-il des conséquences pour le Groupe Nutriset, vos partenaires et les programmes contre la malnutrition, et comment y faire face ?

ML :

Nos principaux acheteurs sont l’Unicef et le Programme alimentaire mondial qui sont fortement touchés par les restrictions américaines, de même que les grandes ONG internationales. Comme tous les acteurs humanitaires, nous observons, au jour le jour, des fluctuations dans les décisions de l’administration américaine, notamment à travers notre membre américain du réseau PlumpyField, l’entreprise Edesia. Nous prenons acte, comme tout le monde, de ce brutal virage du premier bailleur de fonds de la planète et des conséquences désastreuses que cela entraîne. Avec moins d’argent, il va falloir faire preuve d’imagination et d’agilité. Pour Nutriset, cela signifie, par exemple, de poursuivre et d’élargir encore notre politique de localisation, en travaillant, par exemple, avec de nouveaux acteurs, comme les fondations, ou en développant des programmes spécifiques directement avec des gouvernements. Ce que nous faisons, par exemple, au Bénin ou en Côte d’Ivoire. 

AB :

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut s’engager aujourd’hui ?

ML :

Chaque génération a son approche du monde et sa manière d’appréhender des solutions. Je constate que nous entrons dans un monde où les risques se multiplient, du réchauffement climatique aux nouvelles règles du jeu géopolitique, mais je reste indéfectiblement optimiste sur l’aptitude de la nature humaine à se transcender, à donner le meilleur d’elle-même.  A un jeune qui s’engage aujourd’hui, je dirais que, s’il a une conviction forte, il doit la cultiver et lui être fidèle, y compris dans les moments de doute.

Nana Hadiza, 28 ans, tient ses jumelles dans ses bras alors qu’elles sont assises sur un lit d’hôpital au CHU de Maradi, au Niger. Les jumelles sont traitées pour malnutrition avec des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi de Nutriset. © UNICEF/UN0535873/Dejongh

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

ML :

Votre revue porte un beau titre : « Défis humanitaires ». J’ai eu la chance, depuis quarante ans, de côtoyer des personnes exceptionnelles dans les agences et les ONG humanitaires. Nous avons, en quelque sorte « grandi ensemble ». Je voudrais donc profiter de cette occasion pour rendre hommage à tous ceux et à toutes celles qui ont fait vivre et font vivre aujourd’hui cet engagement. Au début de mon livre, je rappelle la figure du docteur Pascal Grellety-Bosviel, médecin de la Croix-Rouge dans les années 1980, qui m’a beaucoup inspiré, avec tant d’autres. Je voudrais saluer ici tous les humanitaires de la nouvelle génération et leur dire qu’il ne faut rien lâcher ! Le combat continue !

Mon Combat contre la malnutrition, par Michel Lescanne, avec Christian Troubé (Editions Eyrolles, 24 euros)

Michel Lescanne :

« Votre idée n’a aucun avenir, monsieur ! » Alors qu’il vient de rendre son mémoire de fin d’études, le jeune ingénieur agricole Michel Lescanne n’en reste pas moins fidèle à son rêve : concevoir des produits pour lutter contre la faim dans le monde. Dans les années 1970, alors que les famines en Afrique font la une des médias ,le défi est immense. Et les obstacles nombreux. Aujourd’hui, le Groupe Nutriset, qu’il a créé en 1986, est présent partout où sévit la malnutrition, en Afrique, Asie, Amérique latine, et même en France, et sauve des millions d’enfants et d’adultes. C’est ce parcours singulier que raconte ici son fondateur.

 

Christian Troubé

Grand reporter spécialisé dans les relations internationales, Christian Troubé a fait la connaissance du monde humanitaire au début des années 1980, pendant la guerre du Liban. Comme journaliste, il a ensuite accompagné diverses ONG sur de nombreux terrains d’action. A titre bénévole, il a aussi été administrateur d’Action contre la Faim. Auteur de nombreux ouvrages sur l’humanitaire, il met désormais son expérience au service du Groupe Nutriset, en conseillant sa communication stratégique.

 

Note de lecture du livre : « Mon combat contre la malnutrition »

Face à un constat alarmant, « Aujourd’hui dans le monde, un enfant sur quatre de moins de 5 ans est atteint de malnutrition, 165 millions souffrent de retard de croissance, 50 millions sont touchés par une malnutrition aiguë qui met gravement en péril leur précaire existence », Nutriset se présente comme une entreprise spécialisée dans la production de solutions nutritionnelles, avec pour mission sociale de lutter contre la malnutrition.

Fondée en 1986 en Normandie, elle s’est progressivement imposée comme un acteur clé de cette cause à l’échelle mondiale, en conjuguant innovation, expertise scientifique et engagement humanitaire.

Un récit pour comprendre un combat : l’ouvrage Mon combat contre la malnutrition

L’ouvrage Mon combat contre la malnutrition, rédigé par Michel Lescanne, fondateur de Nutriset, et coécrit avec le journaliste Christian Troubé, retrace, en quinze chapitres, le développement de l’entreprise tout en exposant les grandes évolutions de la lutte contre la malnutrition. Il ne s’agit pas d’un simple témoignage entrepreneurial, mais d’un retour d’expérience engagé, innovant, apportant un éclairage précieux sur les dynamiques humanitaires internationales. L’expertise de Nutriset, en tant qu’acteur structurant du secteur, en fait un outil de réflexion stratégique pour penser les enjeux de demain.

Faire émerger la problématique de la malnutrition

Tout commence à la fin des années 1980. Michel Lescanne, fils d’un dirigeant  d’une coopérative laitière normande, baigne dès l’enfance dans l’univers de la nutrition. Très tôt, il développe une sensibilité particulière pour les enjeux d’accès à l’alimentation dans les contextes de crise humanitaire.

À cette époque, la malnutrition infantile est une urgence silencieuse. Les famines sont traitées par des interventions d’urgence, souvent inadaptées aux réalités de terrain. La famine en Éthiopie (1984-85), puis les bouleversements du génocide rwandais en 1994, mettent en lumière l’insuffisance des dispositifs existants. L’alimentation thérapeutique reste peu développée, dépendante de solutions hospitalières lourdes, difficilement accessibles aux familles les plus vulnérables dans des situations troublées.

C’est dans ce contexte qu’en 1993, Nutriset met au point une innovation : des laits thérapeutiques F-75 et F-100, conçus pour une prise en charge efficace de la malnutrition sévère dans les centres de santé. Ces produits posent les bases de la reconnaissance de Nutriset dans le monde humanitaire.

Cette découverte implique de nombreux défis pour l’entreprise. Le passage d’un projet individuel, dans une maison normande, à la création d’une structure pérenne implique le recrutement d’une équipe, la définition d’un mandat clair, et la recherche de financements.

Cette dernière doit surtout affronter une tension structurelle : concilier impératifs économiques et mission sociale. Comment faire coexister un statut d’entreprise avec un engagement centré sur des produits d’intérêt public ? Pour gagner en légitimité, Nutriset doit convaincre, nouer des alliances, prouver l’efficacité de ses solutions. Les premières ONG partenaires, en testant les produits sur le terrain, comme Action contre la faim en 1993 au Rwanda, ou encore Médecins sans frontières, participent activement à leur amélioration continue.

Plumpy’Nut : une innovation qui transforme la lutte contre la malnutrition

Dès sa création, Nutriset mise sur la recherche et l’innovation. L’entreprise s’appuie sur un réseau d’acteurs scientifiques, de nutritionnistes, de médecins, d’ONG et de laboratoires pour développer des solutions adaptées aux contraintes du terrain. C’est dans ce cadre qu’émerge Plumpy’Nut, un Ready-to-Use Therapeutic Food (RUTF) révolutionnaire, développé pour répondre aux limites des laits thérapeutiques.

Plumpy’Nut est une pâte prête à l’emploi à base d’arachide, riche en calories, protéines et micronutriments essentiels. Stable, sans besoin de réfrigération, elle est administrable à domicile, sans eau, et permet aux familles de participer au processus de guérison. Ce changement de paradigme permet non seulement d’alléger les structures médicales, mais surtout de replacer les mères au cœur du processus de soin.

Cette innovation est soutenue par un important travail de plaidoyer mené auprès d’organismes internationaux. Grâce à ces efforts, Nutriset devient partenaire des grandes agences des Nations unies comme le PAM (Programme alimentaire mondial), ou encore l’UNICEF. Ces partenariats marquent l’institutionnalisation de l’approche RUTF, qui devient un standard mondial dans la lutte contre la malnutrition aiguë sévère.

Une entreprise à dimension internationale face aux défis contemporains

En 2005, Nutriset initie un changement d’échelle avec la création du réseau PlumpyField, composé aujourd’hui de 11 membres répartis dans plusieurs pays du Sud. Cette stratégie de franchise permet une production décentralisée, au plus près des besoins locaux, tout en favorisant l’autonomie des partenaires industriels et un apport précieux à la souveraineté alimentaire des pays concernés. Aujourd’hui, plus d’un tiers de la production de Nutriset est réalisée par ce réseau.

Dans une logique de réponse globale, Nutriset développe également des gammes de produits ciblés, comme le programme des 1000 jours, qui couvre les besoins nutritionnels des femmes enceintes jusqu’aux deux ans de l’enfant. Ces développements traduisent une évolution de l’approche socio-culturelle de la nutrition, intégrant les pratiques alimentaires locales et les réalités familiales.

L’entreprise s’inscrit dans une approche pluri-acteurs, réunissant les secteurs public et privé, les ONG, les chercheurs, les médecins et les nutritionnistes autour d’un objectif commun : une lutte coordonnée contre la malnutrition, ancrée dans les dynamiques de terrain. Cette alliance transdisciplinaire permet de faire évoluer les pratiques en fonction des crises successives (Rwanda, Syrie, Sahel…) et des données scientifiques les plus récentes.

Des défis pour demain : penser l’avenir de la nutrition humanitaire

Nutriset s’inscrit dans le prolongement des grandes dynamiques internationales, notamment les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) lancés en 2000, qui visaient à éradiquer l’extrême pauvreté et la faim et, depuis 2015, par les Objectifs de Développement Durables à l’horizon 2030. Aujourd’hui, face à la multiplication des crises et à l’évolution de la réponse humanitaire, les enjeux se complexifient.

Michel Lescanne identifie plusieurs défis majeurs pour les années à venir :

  • La multiplication des conflits, nécessitant une transition d’une aide ponctuelle vers une aide durable
  • L’augmentation des besoins humanitaires, en lien avec les crises politiques, économiques et climatiques
  • L’exigence d’une innovation constante, avec des produits respectueux des populations, de l’environnement et produits au plus près des zones d’intervention
  • L’approfondissement de la réflexion autour de produits plaçant la nutrition au cœur des questions de santé.

Nutriset entend répondre à ces défis en poursuivant sa mission : mettre la science et sa maîtrise des technologies au service des plus vulnérables, et continuer à faire de la nutrition un droit fondamental accessible à tous.

Mon combat contre la malnutrition n’est pas seulement le récit d’un parcours entrepreneurial, c’est un appel à l’action. À travers l’engagement de Michel Lescanne et la trajectoire de Nutriset, ce livre nous rappelle avec force que l’innovation, alliée à la volonté, peut sauver des millions de vies. Face à un fléau persistant, il trace une voie exigeante mais nécessaire : faire de la nutrition un accès possible pour tous !

Esther de Montchalin

Mon combat contre la malnutrition, Michel Lescanne avec Christian Troubé, éditions Eyrolles

 

 

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Quand Nutriset dialogue avec l’humanitaire.

Nutrition : entretien avec Claire Fehrenbach du Groupe Nutriset

Nutriset : le combat d’une entreprise contre la malnutrition

 

 

Alors nous y voilà

Alors nous y voilà. Le monde d’avant s’est effondré devant nous. Les humanitaires qui voient le monde au travers de ses souffrances le sentait venir, même si la brutalité du choc autorise d’être un peu étourdi. C’est d’autant plus violent que le système, déjà sous grande pression extérieure, s’écroule de l’intérieur.  Des coupes budgétaires annoncées par de nombreux pays européens nous donnait les prémices de ce qui allait venir.

D’un coup, nous voilà démuni. Cela fait longtemps, rapport après rapports, que l’on sait tous que la concentration des financements humanitaires dans les budgets d’une petite poignée de bailleurs représentait un danger. Beaucoup d’efforts de diversification ont été fournis, avec peu de résultats. Pourquoi ?

La coopération au développement, l’aide humanitaire est tellement ancrée dans nos systèmes – les riches aident les pauvres – que nous oublions pourquoi cela existe. Ce n’est pas vraiment une question de morale. Les états ne rentrent pas dans le champ de la morale, et si votre gouvernement dépense l’argent de vos impôts pour le donner sans contrepartie évidente à l’extérieur de la communauté nationale, c’est qu’il y trouve un intérêt. Lorsque cet intérêt n’est plus perçu ou perceptible, alors il y a un problème.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

La rudesse américaine ne doit pas faire oublier que les annonces des coupes budgétaires sont annoncées depuis des mois par de nombreux pays donateurs. Mais voilà, on ne donne plus. Pourquoi donnerait-on d’ailleurs à des pays dont les gouvernants, et la population parfois, ne veux plus entendre parler de nous ? Pourquoi l’aide humanitaire, budgétairement comptabilisée comme aide publique au développement, financée quasiment exclusivement par les pays de l’Ouest politique serait perçue comme neutre ? Cela fait bien longtemps que la neutralité humanitaire n’est perçue que par ceux qui la fournissent.

Avec un objectif politique bien compris, l’aide au développement a été construite pour permettre aux pays les moins avancés économiquement, nouvellement indépendants, de pallier le manque de base fiscale qui leur aurait permis d’investir dans leur propre infrastructure physique et sociale. Certains pays l’on fait et se sont intégrés dans l’économie mondiale, notamment en Asie, et d’autres non. La coopération au développement est alors devenue une façon de faire converger les pays les moins développés vers un modèle occidental non seulement en terme économiques, mais aussi en terme politique et sociétal. Démocratie, droits de l’homme, égalité homme-femme, etc.  Peut-il y avoir un développement économique, une baisse de la pauvreté en dehors de ce modèle ? Il semble que oui, aussi étonnant que cela nous paraisse.

L’aide humanitaire, historiquement est issue d’initiatives privées ou religieuses. Les gouvernements ont ensuite pris le relais.  Puisqu’on ne sait prévenir ou arrêter la guerre, réparons ses conséquences au mieux. L’aide humanitaire reflète ainsi tout autant la mauvaise conscience politique des pays riches et démocratique, que notre bonne conscience collective.  Financée quasi exclusivement par des budgets gouvernementaux, s’est façonné une industrie sans concurrence économique ni adversaire idéologique, et donc revêche à l’introspection et à la réforme. Le marqueur de succès était l’augmentation constante des budgets, et l’augmentation des budgets menait à l’augmentation concomitante du domaine de l’aide humanitaire.  Ce cycle est cassé, quelles en sont les conséquences ?

Dans l’est du Tchad, le PAM distribue des vivres aux nouveaux arrivants du Soudan. Photo PAM/Jacques David

Le pays « du sud », désormais très sensibles aux marques extérieures de souveraineté ne veulent pas d’aide, mais des investissements, seule façon de rester à flot et de se développer économiquement. Ils ont bien plus de choix qu’avant et panachent leurs partenariats en fonction de leurs intérêts, en fonction des secteurs et des offres. Il faut imaginer un pays négociant par exemple de l’armement et de l’éducation avec un partenaire, des routes avec un autre, et de l’assistance technique avec un autre encore. L’aide humanitaire est rarement négociée mais elle vient en grande partie des mêmes bailleurs et acteurs.

Les pays du Nord, désormais très sensible à leur dépense, ne veulent pas aider, mais investir, seule façon de garder un rang géopolitique et économique. La réflexion semble se porter sur la transition de l’aide vers l’investissement, avec le sommet de Séville cet été sur le financement du développement comme point d’orgue des réformes à venir. Cela veut dire que l’intérêt sera d’abord porté aux pays qui ont un potentiel de développement économique, et que les autres se satisferont d’aide humanitaire.

C’est ainsi que le modèle « global Gateway » à tracé une voie qui est la seule valable et audible politiquement. « L’approche différenciée » qui doit s‘appliquer aux contextes les plus fragiles est loin d’être définie, et ce n’est pas un hasard si c’est ECHO qui en est chargé nominalement, ni si la Commission a repoussé l’élaboration d’une approche intégrée de la fragilité. Ce n’est pas une priorité.

Source : U.S. Foreign Assistance By Agency, ForeignAssistance.gov

Alors que change-t-on ?

La réforme de l’aide ne peut pas vraiment économiser la réflexion sur pourquoi nous voulons aider et comment. Cela n’est plus intangible, et les arguments du XXème siècle ne portent plus, dans l’opinion du sud comme dans celle du nord. Même si les budgets humanitaires sont mieux préservés des coupes, Les ONG de solidarité vont devoir se repenser en des termes audibles. Préservation de valeurs ou création de valeur ajoutée ? Quelle est l’offre ? C’est ça qu’il faut redéfinir peut-être, au-delà de la « capacité de gestion de programme en zone compliquée » qui définit le monde humanitaire.  La solidarité entre humains existe encore, et doit exister encore. Est-ce que cela doit nécessairement se traduire par des programmes de distributions de biens ou services pour le compte de bailleurs, c’est peut-être à discuter.

C’est bien entendu les communautés les plus proches qui fournissent le premier effort, et parfois le plus gros. Parce qu’elles sont là sur place, parce qu’elles sont-elles-même touchées par une catastrophe ou un conflit, elles se mobilisent. Cet effort n’est pas normé mais il est souvent adapté. Des organisations locales existent, et elles se mobilisent d’autant mieux qu’elles sont connues et reconnues dans les communautés affectées avant le choc. A ce titre la « localisation de l’aide », est un des plus gros serpents de mer de l’aide humanitaire. Le concept pourtant est vicié. La « localisation de l’aide » signifie implicitement que l’aide est d’abord internationale mais qu’il serait nécessaire que les acteurs locaux – souvent conçus uniquement en termes d’ONG locales – soient impliqués. Mais si les acteurs internationaux apportent des volumes d’aide indispensables, qui a dit qu’ils étaient partout seuls responsables de l’aide aux victimes ? Et si notre rôle n’était pas tant de « localiser » l’aide mais surtout de soutenir les efforts locaux selon leurs termes ?  Car la capacité des acteurs locaux se construit comme celle des acteurs internationaux : par le nombre de réponses opérationnelles qu’ils ont décidé, géré, financé et évalué, et par le nombre d’erreurs commises.

Sûrement l’un des changements se situe ici. Au niveau des mentalités. Se demander qui sur place à la capacité d’agir et comment aider, techniquement, financièrement ces initiatives, mettant à profit nos expertises techniques et logistiques, un peu comme ces nombreuses ONGs de développement très local, très actives dans les années 1960 à 1980, avant que le rouleau compresseur humanitaire ne draine toutes les ressources. C’est une autre approche, basée sur le partenariat plus que sur l’action immédiate, mais peut-être à explorer. Saurions-nous faire ?

 

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

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