Mon combat contre la malnutrition, entretien avec Michel Lescanne

Entretien avec Michel Lescanne, fondateur de Nutriset.

Tri de l’arachide, qui entre dans la fabrication de Plumpy’nut, chez Hilina, le partenaire éthiopien du Groupe Nutriset.

Président-fondateur du Groupe Nutriset et co-inventeur de Plumpy’Nut, le premier RUTF, Michel Lescanne vient de publier ses souvenirs chez Eyrolles, avec la complicité du journaliste Christian Troubé. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet :  

Vous venez de publier un livre « Mon combat contre la malnutrition ». Quand et pourquoi avez-vous engagé ce combat ?

Michel Lescanne :

J’ai fondé Nutriset en 1986 sur une intuition et une volonté. Ingénieur en agriculture, j’avais la conviction que l’agroalimentaire avait des solutions à proposer pour contribuer à résoudre ce qu’on appelait alors « la faim dans le monde ». Lors de mes études, j’avais choisi comme sujet de mémoire une réflexion sur la fabrication d’un biscuit nutritif pour les enfants malnutris de ce qu’on appelait alors le « tiers monde ». Le scepticisme de mon jury universitaire n’avait fait que renforcer ma volonté d’y parvenir. Ajoutons aussi mon milieu familial. En Normandie, mon père dirigeait une coopérative laitière, qui deviendra le groupe Nova. J’ai donc, dès l’enfance, baigné dans cet univers. Très tôt, la lecture des ouvrages de René Dumont et de Josué de Castro m’ont permis d’approfondir et d’enrichir mon objectif : nourrir ces enfants en détresse. Il a tout de suite été évident pour moi que ce serait en créant une entreprise.

Les débuts de Nutriset. Fin des années 1980. Dans un centre de santé d’Afrique de l’Ouest, le jeune ingénieur Michel Lescanne explique au personnel soignant comment élaborer une solution nutritionnelle enrichie.

 AB :

Les débuts de tout projet novateur sont le plus souvent longs et difficiles avant de réussir. Quelles ont été les grandes étapes du développement de Nutriset ?

ML :

Le parcours d’un entrepreneur est, en effet, souvent fait de réussites mais aussi d’échecs, dont il faut savoir tirer les leçons. Chez Nutriset, nous avions une boussole : mettre toute notre énergie à concevoir des produits qui pourraient sauver les enfants souffrant de malnutrition. Et la seule question que nous nous posions avant de prendre une décision était : est-ce que cela va être utile aux populations vulnérables ? Lorsqu’on a un mandat clair, tout devient plus évident. Et puis, nous n’agissions pas seuls, mais en lien avec un écosystème tout aussi motivé que nous : les chercheurs nutritionnistes qui, dans leurs labos, inventaient des formulations, et les humanitaires qui testaient les produits sur le terrain et nous en remontaient les demandes. C’était une époque d’intense mobilisation. C’est ainsi que nous avons pu concevoir et mettre à l’échelle les premiers laits à haute énergie F-100 et F-75, puis proposer, au milieu des années 1990, le premier aliment thérapeutique prêt à l’emploi sous une forme solide, Plumpy’Nut. Ce premier RUTF – et l’ensemble des produits qui en ont découlé depuis et qui ciblent les différentes formes de malnutrition – a été à l’origine d’une véritable révolution sur le terrain : la prise en charge des traitements directement par les familles touchées, ce qui a permis de tirer d’affaire un nombre de plus en plus important d’enfants malnutris. D’étape en étape, Nutriset a pu proposer des solutions de traitement puis de prévention pour les enfants, les femmes enceintes et allaitantes, les personnes atteintes de maladie, comme le Sida, ou encore des produits pour les personnes âgées atteintes de dénutrition en France.

Plumpy’nut, le premier RUTF de traitement de la malnutrition a donné naissance à une gamme élargie de produits de traitement et de prévention. Ici le produit de supplémentation lipidique (SQ-LNS) Enov-Nutributter, conçu pour améliorer la croissance des jeunes enfants.

AB :

Il y a une vingtaine d’années, vous avez engagé des partenariats avec des entreprises locales dans une dizaine de pays. Quelle était votre idée à l’époque ? Et où en est ce projet ?

ML :

Dès le départ, nous avons eu l’intuition qu’il fallait que nos produits soient fabriqués au plus près des besoins, dans les pays mêmes où sévissait la malnutrition. Mais cela n’avait rien d’évident. Il fallait trouver sur place des entreprises agroalimentaires susceptibles de les fabriquer avec les normes de qualité requises et d’assurer les approvisionnements en matières premières. Beaucoup d’organisations humanitaires étaient sceptiques sur la question. Avec le temps, nous avons pu avancer, selon le modèle de la franchise ou de la filiale. Nous célébrons, cette année, les 20 ans de ce réseau, regroupé sous le nom de PlumpyField. C’est notre grande fierté : aujourd’hui, près de la moitié des solutions nutritionnelles de Nutriset est fabriquée localement. Ce qui a permis aux organisations humanitaires internationales et aux gouvernements de ces pays d’ouvrir de nouveaux programmes et, par conséquent, de venir au secours de toujours plus d’enfants ou de personnes vulnérables. Ajoutons aussi que ces structures industrielles sont de véritables leviers de développement pour leur pays, en structurant en amont et en aval des filières agricoles et agro-industrielles. Le réseau PlumpyField est présent dans une dizaine de pays, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Haïti. Il va encore s’agrandir.

Une ligne de production de Plumpy’nut chez Tanjaka, membre du réseau PlumpyField basé à Madagascar.

AB :

Le monde a bien changé depuis 40 ans. Comment voyez-vous ce combat contre la malnutrition aujourd’hui ?

ML :

Beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine, en quarante ans, et Nutriset a pu y contribuer largement. Les acteurs de la lutte contre la malnutrition, l’Unicef, le Programme alimentaire mondial, les ONG, les gouvernements locaux ont désormais à leur disposition des produits simples d’emploi et à l’efficacité reconnue. Mais ce qui fait cruellement défaut, ce sont les financements, et par conséquent la volonté politique. Les chiffres restent terriblement alarmants !  La malnutrition, avec ses causes associées, est responsable d’un décès sur deux d’enfants de moins de cinq ans. Si on prend en compte, la dénutrition, synonyme d’émaciation, de retard de croissance et d’insuffisance pondérale, les carences en micronutriments qui touchent un enfant sur deux et une femme sur trois, le surpoids et l’obésité, nouveau fléau de notre siècle, ce sont des centaines de millions de personnes qui sont concernées ! Il faut donc ne rien lâcher ! Le récent sommet international Nutrition for Growth, qui s’est tenu à Paris, a montré qu’une mobilisation de tous les acteurs est possible : pouvoirs publics, agences des Nations unies, ONG, fondations, gouvernements et secteur privé. Plus de 27 milliards de dollars y ont été promis pour lutter contre la malnutrition. Mais, dans le même temps, des signaux contradictoires nous arrivent des Etats-Unis et des pays donateurs, avec une baisse incompréhensible de leur Aide publique au développement.

L’entreprise Hilina, à Addis-Abeba, est un partenaire historique de Nutriset. Cinquante ans après les grandes famines qui ravageaient l’Ethiopie, cette entreprise couvre aujourd’hui la quasi-totalité des besoins nutritionnels du pays.

AB :

En effet, l’administration américaine du président Trump a récemment supprimé l’agence USAID et gelé de nombreux programmes et financements. De même, de nombreux pays diminuent leur Aide publique au développement et à l’action humanitaire. Cela a-t-il des conséquences pour le Groupe Nutriset, vos partenaires et les programmes contre la malnutrition, et comment y faire face ?

ML :

Nos principaux acheteurs sont l’Unicef et le Programme alimentaire mondial qui sont fortement touchés par les restrictions américaines, de même que les grandes ONG internationales. Comme tous les acteurs humanitaires, nous observons, au jour le jour, des fluctuations dans les décisions de l’administration américaine, notamment à travers notre membre américain du réseau PlumpyField, l’entreprise Edesia. Nous prenons acte, comme tout le monde, de ce brutal virage du premier bailleur de fonds de la planète et des conséquences désastreuses que cela entraîne. Avec moins d’argent, il va falloir faire preuve d’imagination et d’agilité. Pour Nutriset, cela signifie, par exemple, de poursuivre et d’élargir encore notre politique de localisation, en travaillant, par exemple, avec de nouveaux acteurs, comme les fondations, ou en développant des programmes spécifiques directement avec des gouvernements. Ce que nous faisons, par exemple, au Bénin ou en Côte d’Ivoire. 

AB :

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut s’engager aujourd’hui ?

ML :

Chaque génération a son approche du monde et sa manière d’appréhender des solutions. Je constate que nous entrons dans un monde où les risques se multiplient, du réchauffement climatique aux nouvelles règles du jeu géopolitique, mais je reste indéfectiblement optimiste sur l’aptitude de la nature humaine à se transcender, à donner le meilleur d’elle-même.  A un jeune qui s’engage aujourd’hui, je dirais que, s’il a une conviction forte, il doit la cultiver et lui être fidèle, y compris dans les moments de doute.

Nana Hadiza, 28 ans, tient ses jumelles dans ses bras alors qu’elles sont assises sur un lit d’hôpital au CHU de Maradi, au Niger. Les jumelles sont traitées pour malnutrition avec des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi de Nutriset. © UNICEF/UN0535873/Dejongh

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

ML :

Votre revue porte un beau titre : « Défis humanitaires ». J’ai eu la chance, depuis quarante ans, de côtoyer des personnes exceptionnelles dans les agences et les ONG humanitaires. Nous avons, en quelque sorte « grandi ensemble ». Je voudrais donc profiter de cette occasion pour rendre hommage à tous ceux et à toutes celles qui ont fait vivre et font vivre aujourd’hui cet engagement. Au début de mon livre, je rappelle la figure du docteur Pascal Grellety-Bosviel, médecin de la Croix-Rouge dans les années 1980, qui m’a beaucoup inspiré, avec tant d’autres. Je voudrais saluer ici tous les humanitaires de la nouvelle génération et leur dire qu’il ne faut rien lâcher ! Le combat continue !

Mon Combat contre la malnutrition, par Michel Lescanne, avec Christian Troubé (Editions Eyrolles, 24 euros)

Michel Lescanne :

« Votre idée n’a aucun avenir, monsieur ! » Alors qu’il vient de rendre son mémoire de fin d’études, le jeune ingénieur agricole Michel Lescanne n’en reste pas moins fidèle à son rêve : concevoir des produits pour lutter contre la faim dans le monde. Dans les années 1970, alors que les famines en Afrique font la une des médias ,le défi est immense. Et les obstacles nombreux. Aujourd’hui, le Groupe Nutriset, qu’il a créé en 1986, est présent partout où sévit la malnutrition, en Afrique, Asie, Amérique latine, et même en France, et sauve des millions d’enfants et d’adultes. C’est ce parcours singulier que raconte ici son fondateur.

 

Christian Troubé

Grand reporter spécialisé dans les relations internationales, Christian Troubé a fait la connaissance du monde humanitaire au début des années 1980, pendant la guerre du Liban. Comme journaliste, il a ensuite accompagné diverses ONG sur de nombreux terrains d’action. A titre bénévole, il a aussi été administrateur d’Action contre la Faim. Auteur de nombreux ouvrages sur l’humanitaire, il met désormais son expérience au service du Groupe Nutriset, en conseillant sa communication stratégique.

 

Note de lecture du livre : « Mon combat contre la malnutrition »

Face à un constat alarmant, « Aujourd’hui dans le monde, un enfant sur quatre de moins de 5 ans est atteint de malnutrition, 165 millions souffrent de retard de croissance, 50 millions sont touchés par une malnutrition aiguë qui met gravement en péril leur précaire existence », Nutriset se présente comme une entreprise spécialisée dans la production de solutions nutritionnelles, avec pour mission sociale de lutter contre la malnutrition.

Fondée en 1986 en Normandie, elle s’est progressivement imposée comme un acteur clé de cette cause à l’échelle mondiale, en conjuguant innovation, expertise scientifique et engagement humanitaire.

Un récit pour comprendre un combat : l’ouvrage Mon combat contre la malnutrition

L’ouvrage Mon combat contre la malnutrition, rédigé par Michel Lescanne, fondateur de Nutriset, et coécrit avec le journaliste Christian Troubé, retrace, en quinze chapitres, le développement de l’entreprise tout en exposant les grandes évolutions de la lutte contre la malnutrition. Il ne s’agit pas d’un simple témoignage entrepreneurial, mais d’un retour d’expérience engagé, innovant, apportant un éclairage précieux sur les dynamiques humanitaires internationales. L’expertise de Nutriset, en tant qu’acteur structurant du secteur, en fait un outil de réflexion stratégique pour penser les enjeux de demain.

Faire émerger la problématique de la malnutrition

Tout commence à la fin des années 1980. Michel Lescanne, fils d’un dirigeant  d’une coopérative laitière normande, baigne dès l’enfance dans l’univers de la nutrition. Très tôt, il développe une sensibilité particulière pour les enjeux d’accès à l’alimentation dans les contextes de crise humanitaire.

À cette époque, la malnutrition infantile est une urgence silencieuse. Les famines sont traitées par des interventions d’urgence, souvent inadaptées aux réalités de terrain. La famine en Éthiopie (1984-85), puis les bouleversements du génocide rwandais en 1994, mettent en lumière l’insuffisance des dispositifs existants. L’alimentation thérapeutique reste peu développée, dépendante de solutions hospitalières lourdes, difficilement accessibles aux familles les plus vulnérables dans des situations troublées.

C’est dans ce contexte qu’en 1993, Nutriset met au point une innovation : des laits thérapeutiques F-75 et F-100, conçus pour une prise en charge efficace de la malnutrition sévère dans les centres de santé. Ces produits posent les bases de la reconnaissance de Nutriset dans le monde humanitaire.

Cette découverte implique de nombreux défis pour l’entreprise. Le passage d’un projet individuel, dans une maison normande, à la création d’une structure pérenne implique le recrutement d’une équipe, la définition d’un mandat clair, et la recherche de financements.

Cette dernière doit surtout affronter une tension structurelle : concilier impératifs économiques et mission sociale. Comment faire coexister un statut d’entreprise avec un engagement centré sur des produits d’intérêt public ? Pour gagner en légitimité, Nutriset doit convaincre, nouer des alliances, prouver l’efficacité de ses solutions. Les premières ONG partenaires, en testant les produits sur le terrain, comme Action contre la faim en 1993 au Rwanda, ou encore Médecins sans frontières, participent activement à leur amélioration continue.

Plumpy’Nut : une innovation qui transforme la lutte contre la malnutrition

Dès sa création, Nutriset mise sur la recherche et l’innovation. L’entreprise s’appuie sur un réseau d’acteurs scientifiques, de nutritionnistes, de médecins, d’ONG et de laboratoires pour développer des solutions adaptées aux contraintes du terrain. C’est dans ce cadre qu’émerge Plumpy’Nut, un Ready-to-Use Therapeutic Food (RUTF) révolutionnaire, développé pour répondre aux limites des laits thérapeutiques.

Plumpy’Nut est une pâte prête à l’emploi à base d’arachide, riche en calories, protéines et micronutriments essentiels. Stable, sans besoin de réfrigération, elle est administrable à domicile, sans eau, et permet aux familles de participer au processus de guérison. Ce changement de paradigme permet non seulement d’alléger les structures médicales, mais surtout de replacer les mères au cœur du processus de soin.

Cette innovation est soutenue par un important travail de plaidoyer mené auprès d’organismes internationaux. Grâce à ces efforts, Nutriset devient partenaire des grandes agences des Nations unies comme le PAM (Programme alimentaire mondial), ou encore l’UNICEF. Ces partenariats marquent l’institutionnalisation de l’approche RUTF, qui devient un standard mondial dans la lutte contre la malnutrition aiguë sévère.

Une entreprise à dimension internationale face aux défis contemporains

En 2005, Nutriset initie un changement d’échelle avec la création du réseau PlumpyField, composé aujourd’hui de 11 membres répartis dans plusieurs pays du Sud. Cette stratégie de franchise permet une production décentralisée, au plus près des besoins locaux, tout en favorisant l’autonomie des partenaires industriels et un apport précieux à la souveraineté alimentaire des pays concernés. Aujourd’hui, plus d’un tiers de la production de Nutriset est réalisée par ce réseau.

Dans une logique de réponse globale, Nutriset développe également des gammes de produits ciblés, comme le programme des 1000 jours, qui couvre les besoins nutritionnels des femmes enceintes jusqu’aux deux ans de l’enfant. Ces développements traduisent une évolution de l’approche socio-culturelle de la nutrition, intégrant les pratiques alimentaires locales et les réalités familiales.

L’entreprise s’inscrit dans une approche pluri-acteurs, réunissant les secteurs public et privé, les ONG, les chercheurs, les médecins et les nutritionnistes autour d’un objectif commun : une lutte coordonnée contre la malnutrition, ancrée dans les dynamiques de terrain. Cette alliance transdisciplinaire permet de faire évoluer les pratiques en fonction des crises successives (Rwanda, Syrie, Sahel…) et des données scientifiques les plus récentes.

Des défis pour demain : penser l’avenir de la nutrition humanitaire

Nutriset s’inscrit dans le prolongement des grandes dynamiques internationales, notamment les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) lancés en 2000, qui visaient à éradiquer l’extrême pauvreté et la faim et, depuis 2015, par les Objectifs de Développement Durables à l’horizon 2030. Aujourd’hui, face à la multiplication des crises et à l’évolution de la réponse humanitaire, les enjeux se complexifient.

Michel Lescanne identifie plusieurs défis majeurs pour les années à venir :

  • La multiplication des conflits, nécessitant une transition d’une aide ponctuelle vers une aide durable
  • L’augmentation des besoins humanitaires, en lien avec les crises politiques, économiques et climatiques
  • L’exigence d’une innovation constante, avec des produits respectueux des populations, de l’environnement et produits au plus près des zones d’intervention
  • L’approfondissement de la réflexion autour de produits plaçant la nutrition au cœur des questions de santé.

Nutriset entend répondre à ces défis en poursuivant sa mission : mettre la science et sa maîtrise des technologies au service des plus vulnérables, et continuer à faire de la nutrition un droit fondamental accessible à tous.

Mon combat contre la malnutrition n’est pas seulement le récit d’un parcours entrepreneurial, c’est un appel à l’action. À travers l’engagement de Michel Lescanne et la trajectoire de Nutriset, ce livre nous rappelle avec force que l’innovation, alliée à la volonté, peut sauver des millions de vies. Face à un fléau persistant, il trace une voie exigeante mais nécessaire : faire de la nutrition un accès possible pour tous !

Esther de Montchalin

Mon combat contre la malnutrition, Michel Lescanne avec Christian Troubé, éditions Eyrolles

 

 

Autres articles publiés à ce sujet dans Défis Humanitaires : 

Quand Nutriset dialogue avec l’humanitaire.

Nutrition : entretien avec Claire Fehrenbach du Groupe Nutriset

Nutriset : le combat d’une entreprise contre la malnutrition

 

 

Quand Nutriset dialogue avec l’humanitaire.

Seid, deux ans, mange de la pâte d’arachide à haute teneur en nutriments fournie par un agent de vulgarisation sanitaire de Save the Children. @Nutriset

Régulièrement, le Groupe Nutriset invite des acteurs humanitaires à venir dialoguer avec ses collaborateurs, tous métiers confondus. A travers des témoignages de missions de terrains ou par le biais de dialogues menés par Christian Troubé et organisés par Fatima Madani, responsable chez Nutriset du suivi clientèle des ONG. Nutriset recevait ce mois-ci Alain Boinet, président de Défis Humanitaires et fondateur de l’ONG humanitaire Solidarités International.

Christian Troubé
Quel est ton regard, Alain, sur ces 40 dernières années d’humanitaire auxquelles tu as fortement contribué ? On se rappelle cette image, dans les années 80, de globe-trotters qui partaient faire de l’humanitaire avec trois médicaments et un sac à dos. Et on a vu cette génération devenir les patrons d’ONG multinationales, avec des millions en budget. En quelques mots, quel est ton sentiment sur ce parcours ?

Alain Boinet
Christian, comme tu le sais bien comme journaliste, depuis 1980, le monde a bien changé, et l’humanitaire avec. La nécessité de l’humanitaire est pourtant toujours là, plus que jamais. 1980 est un point de repère : un petit nombre d’ONG et de personnes ont décidé alors de prendre le risque d’aller secourir des populations en danger, sans autorisation ni visas, en entrant clandestinement dans certains pays. Ce fut notamment le cas de l’Afghanistan dans les années quatre-vingt. Alors que le dispositif humanitaire international était déployé pour les réfugiés au Pakistan et en Iran, ce qui était indispensable, personne ne pensait à franchir la frontière. De l’autre côté, des populations étaient pourtant exposées quotidiennement à la guerre et sans aucun secours. C’est ce qu’on a pu appeler le mouvement « sans frontières », les « French doctors », incarné en particulier par Bernard Kouchner ou MSF. « Solidarités International » fait partie de cette petite poignée d’associations et de personnes qui ont décidé d’aller secourir les populations au-delà des frontières, sans autorisation et clandestinement.

Nous avons mis une dizaine d’années à faire reconnaître auprès des institutions internationales que cela était indispensable et possible. Accéder aux populations en danger partout, et sans autorisation si nécessaire, n’équivaut pas, pour moi, à une remise en question des frontières qui sont des réalités humaines. Nous pensons simplement que le devoir de porter secours aux populations en danger de mort doit prévaloir partout dans le monde. C’est un rêve, un idéal, mais aussi un objectif très concret.

L’aide humanitaire internationale répond à des besoins vitaux de populations affectées principalement par des conflits ou des guerres. La plupart du temps, il s’agit de guerres civiles, même si le cas de l’Ukraine fait exception, pour des motifs religieux et / ou ethniques. Alors, la géopolitique est importante pour l’action humanitaire. Par ailleurs, l’humanitaire répond aussi aux conséquences des catastrophes naturelles et des grandes épidémies.

Chaque changement d’époque géopolitique entraîne des conséquences humanitaires majeures. Brièvement, pour répondre à ta question, nous pouvons distinguer quelques grandes périodes depuis près de 45 ans.

  • Les années 80 avec la Guerre Froide entre l’Est et l’Ouest,
  • La chute du mur de Berlin puis de l’URSS en 1989 et 1991,
  • L’Agenda pour la paix du Secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, en 1992 avec l’espoir d’une paix perpétuelle.
  • La période de la guerre en ex-Yougoslavie à partir de 1992, la première guerre du Golfe en 1991, le génocide au Rwanda en 1994,
  • La grande disruption stratégique avec l’attentat contre le World Trade Center le11 septembre 2001, puis la « guerre contre le terrorisme » et l’invasion de l’Irak en 2003,
  • Une période de transition en 2019 avec la COVID-19,
  • Depuis le 24 février 2022 : l’attaque de la Russie contre Ukraine et la guerre représente un changement d’époque qui va à nouveau impacter le monde et l’humanitaire.

Nous assistons à un retour de souveraineté des Etats, des nations et des anciens Empires. Au Sénégal, l’élection d’un jeune président qui affirme fortement et de manière démocratique la souveraineté de son pays est à rapprocher et à comparer avec les coups d’Etat militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Il y a une volonté très forte de ces pays de reconnaissance de leur souveraineté et de leur indépendance.

Nous sommes pris dans ce contexte géopolitique avec des défis majeurs. L’accès aux populations en danger, dans la mesure où nous connaitrons peut-être des difficultés car nous serons peut-être perçus comme des associations occidentales. La multiplication des acteurs. La souveraineté pose également la question de l’identité. La question des financements ensuite -l’humanitaire va-t-il demeurer une priorité dans l’agenda international ou va-t-il s’émousser parmi les financeurs institutionnels ?

 

Afghanistan 1986 durant la guerre contre l’Union Soviétique, après avoir franchi clandestinement la frontière, Bernard Kouchner et Alain Boinet traversent une rivière lors d’une marche de plusieurs semaines avant d’arriver à destination pour apporter l’aide de MDM et de Solidarités International. © Photo José Nicolas.

CT
Nous nous situons, en effet, dans une césure historique importante. Elle est rappelée par tous les dirigeants, notamment au Forum Humanitaire Européen, qui s’est tenu les 18 et 19 mars à Bruxelles.

Avant de parler de cette évolution géostratégique pour l’humanitaire, j’aimerais que nous revenions sur la question du financement de l’humanitaire. Le monde des ONG fonctionne sur des budgets très importants et son action a contribué à influencer l’augmentation de l’aide publique française et internationale. Mais, depuis un an, en revanche, nous sommes témoins de ce que tu appelles « l’effet ciseau » : les promesses de dons sont moins tenues et les financements sont à la baisse.

L’APD française était de 10 milliards en 2017, de 15 milliards en 2022 mais les arbitrages budgétaires, en 2024, font craindre une réduction importante de cette aide. Bruno Le Maire annonce une diminution de 742 millions d’euros. La France, comme beaucoup de pays, est à l’heure des arbitrages afin de financer plutôt la défense que l’aide publique. Quel serait ton commentaire face à ce constat ?

AB
Tu mets le doigt sur un point essentiel. Les financements institutionnels traduisent des choix politiques sur des priorités. Durant une longue période, nous avons connu une augmentation continue de l’Aide Publique au Développement (APD) dans le monde, bien qu’elle n’atteigne pas l’objectif de 0,7% du PNB, ainsi qu’une augmentation des budgets d’aide humanitaire. Ces budgets, tout comme l’APD sont inégalement répartis : l’APD vient essentiellement des pays membres de l’OCDE.

Pour mesurer l’évolution des moyens financiers des organisations humanitaires, prenons un exemple. Il est intéressant de se reporter à une étude de Défis Humanitaires à ce sujet concernant une douzaine d’ONG humanitaires françaises -Médecins Sans Frontières, Action Contre la Faim, Handicap International, Solidarités International, Première Urgence Internationale, …, leur budget était de 450 millions en 2006 et de 1,9 milliards en 2021. Il a donc été multiplié par 4 en l’espace de 16 ans. Cela donne une indication sur une croissance qui a aussi été le cas dans d’autres pays et au niveau international.

Dans l’effet ciseau, quelque chose peut nous surprendre. L’APD continue encore de progresser. En 2021, le budget était de 235 milliards de dollars américains et de 287 milliards en 2022, ce qui représente une augmentation de 22%. Pour 2023, on a à nouveau une augmentation qui, d’après l’OCDE, serait de 1,8%. Toutefois, dans le même temps, en 2023 nous avons constaté un affaiblissement notable du financement de l’aide humanitaire internationale : l’évaluation des moyens nécessaires par l’ONU avec OCHA était de l’ordre de 57 milliards de dollars en 2023 et on a mobilisé moins de 20 milliards de dollars US en financements. Cela veut dire que nous avons répondu à seulement 35% des besoins humanitaires identifiés.

CT
Rappelons que, d’habitude, on est plutôt dans 50-60% de fonds réellement décaissés. On assiste donc à une chute libre des financements du terrain.

AB
Chaque année, les Nations Unies, avec OCHA, lancent un appel aux Etats pour réunir les fonds nécessaires. Comme tu le soulignes, habituellement on mobilise 50 à 60% de ce montant. Cette fois, nous sommes descendus à 35%. C’est grave. Lors du Forum Humanitaire Européen (FHE) le 18 et 19 mars 2024 à Bruxelles, la représentante du Programme Alimentaire Mondial (PAM), Cindy McCain, a déclaré que des choix déchirants avaient dû être faits : « en Afghanistan, nous avons retranché plus de 10 millions personnes des aides, en Syrie nous avons retranché 4 millions, et en Somalie nous avons retiré 3 millions de personnes des aides. Et la liste est encore longue. » Cela signifie que les Nations Unies notamment, et les autres acteurs humanitaires, sont engagés dans une politique de priorisation. Comme les moyens manquent, la question est : qui aide-t-on et qui aide-t-on moins ou pas ? C’est un dilemme terrible.

Dans mon éditorial sur l’effet ciseau dans Défis Humanitaires, j’écris qu’il y a une distorsion grandissante entre l’augmentation des besoins et la baisse des moyens. L’enjeu est de savoir ce qu’il va se passer en 2024 et tout le monde humanitaire est témoin de cet effet ciseau. J’espère que le FHE, qui a mobilisé beaucoup de ressources financières en Europe, contribuera à redresser la barre. Mais c’est aussi à nous d’agir dans ce sens. Certes, les budgets de défense vont augmenter -et c’est nécessaire dans le contexte actuel car c’est une assurance vie collective comme on le voit en Ukraine, mais l’aide humanitaire est aussi une assurance vie pour les populations en danger. On ne doit pas les oublier, d’autant que les budgets humanitaires sont sans commune mesure avec les budgets de la défense ou les échanges économiques internationaux.

 

Forum Humanitaire Européen – 2024 – © Belgian Presidency of the Council of the European Union / Julien Nizet

CT
Quand on parle en nombre de bénéficiaires, ça devient dramatique. OCHA avait prévu, pour 2023, qu’il y aurait 245 millions de personnes dans le monde à secourir. L’effet ciseau a fait qu’on n’a pu en secourir que 128 millions. Pour 2024, OCHA dit vouloir secourir 180 millions de personnes alors que les guerres se multiplient ainsi que les crises humanitaires d’ampleur. Avec un budget à 46 milliards, nous ne sommes même pas certains d’y parvenir. D’autant que sur les 46 milliards, nous supposons que la moitié ne sera jamais versée.

Intéressons-nous au FHE de mars dernier. Il a présenté un constat lucide, celui d’une situation dramatique et, en même temps, il a formulé un appel à garder espoir et à trouver des moyens de mobilisation. Janez Lenarčič, le Commissaire de la DG ECHO, a ouvert son discours en déclarant : « Ne vous trompez-pas, le canot de sauvetage humanitaire est en train de couler. » Martin Griffiths, le Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires d’OCHA, qui a par ailleurs démissionné depuis, a soulevé que les ONG devaient changer leur modèle économique, considérant, à la fois, la situation des bailleurs et l’explosion des besoins. Et, dans le même temps, nous sommes dans une situation géopolitique inédite depuis 1945.

Comment faire moins avec moins, comment apprendre à optimiser l’aide humanitaire sur le terrain ?

Se pose aussi la question de l’accès aux populations. D’un côté, nous avons des conflits de haute intensité et de l’autre se développent des conflits entre gangs et des guerres civiles. Alors comment garantir l’accès aux populations de l’aide humanitaire dans ce contexte ?

Enfin, face à la montée du souverainisme des Etats et des nationalismes, l’identité-même de l’universalisme humanitaire, qui s’était imposé depuis les années 90, est contestée. On voit, là aussi, que l’espace d’intervention se réduit. Qu’en penses-tu ?

AB
Pour compléter les propos de Janez Lenarčič dont tu parles, il a déclaré : « La crise humanitaire mondiale n’a cessé de dégénérer. Le bateau de sauvetage de l’aide humanitaire est de plus en plus impuissant face au tsunami croissant des besoins humanitaires. Ne vous y trompez pas, ce canot de sauvetage coule. Il ne nous reste plus beaucoup de temps pour le réparer. »

Lors du FHE, il y a eu un appel à financement auprès des Etats membres et de l’Union Européenne qui a mobilisé 7,7 milliards d’euros. C’est un sursaut. Par ailleurs, une décision prise par le Conseil Européen à l’issue des deux premiers FHE a été réaffirmée. Elle consiste à porter l’aide humanitaire à 0,07% du revenu national brut (RNB) de chaque pays. On en est loin. Pour le dire autrement, en moyenne, au sein des pays de l’OCDE qui sont les principaux bailleurs, l’aide humanitaire représentait en moyenne 14% de l’APD en 2022, un peu moins en 2023, et certains pays sont très en-dessous. Par exemple, les Etats-Unis consacrent à peu près un tiers de leur APD à l’aide humanitaire, et la France a été à moins de 1% pendant longtemps. Depuis 2017, la France a remonté la pente. Il a fallu, pendant 10 ans, agir pour que notre pays s’implique dans l’aide humanitaire internationale. En 2009, c’étaient quelques dizaines de millions d’euros, en 2022, c’est 653 millions d’euros, et, normalement, en 2025 le budget humanitaire de la France devrait être d’un milliard d’euros.

En France, l’APD est passée de 10 à 15 milliards en l’espace de 5 ans. Il faut, pour cela, saluer cette décision du Président de la République et le gouvernement. Donc, aujourd’hui, le budget de l’APD en France en 2024 a subi une diminution de 746 millions d’euros. Ce n’est pas le seul budget qui baisse. L’environnement par exemple est beaucoup plus affecté avec près de 2,5 milliards d’euros d’économie. Tous les ministères pratiquement y sont confrontés, sauf ceux qui relèvent des priorités comme la défense. J’espère cependant que le milliard d’euros français sera au rendez-vous de l’aide humanitaire en 2025 en France.

Nous, qui avons commencé l’aide humanitaire en 1980, sans financements institutionnels pour aider les Afghans, nous devons nous battre contre ce reflux et pour l’accès des populations en danger à l’aide. Il faut convaincre les décideurs car la volonté politique est essentielle. Selon une étude, 90% des citoyens des 27 pays européens considèrent que l’aide humanitaire est très importante, voire essentielle. Il y a un vaste soutien de l’opinion publique pour l’aide humanitaire. C’est notre plus grand soutien pour que cela se traduise par des décisions politiques. Priorisation, innovation et optimisation des moyens humanitaires : c’est le plus important.

 

Afghanistan – Réponse d’urgence intégrée EHA & MPCA pour les personnes affectées par l’épidémie de choléra, les catastrophes naturelles et les déplacements dans les provinces de Bamiyan et Kapisa – 2023 – © Solidarités International

CT
Certes, l’optimisation des moyens humanitaires se fait par le jeu politique mais avec des effets qui peuvent être de plus en plus pernicieux, lorsqu’elle débouche sur une sélection des bénéficiaires par les Etats bailleurs en fonction de leurs enjeux stratégiques.

AB
Il est probable, au niveau européen et au niveau international, que l’aide humanitaire sera plus sensible aux considérations politiques. On peut prendre l’exemple du Mali, du Burkina Faso et du Niger qui ont connu des coups d’Etat militaires, et qui font appel aux russes en demandant aux français et aux américains de partir. Il est probable que la France, les Etats-Unis, d’autres pays et l’Europe ne vont pas poursuivre leurs efforts de la même manière alors que certains pays contestent leur modèle politique et soutiennent des régimes hostiles comme la Russie, la Chine, l’Iran. Il y a donc un vrai sujet politique sur la table alors que l’humanitaire se veut impartial, neutre et indépendant des agendas politiques. Nous devons plaider et agir pour une aide humanitaire impartiale tout en étant lucide sur les changements en cours.

Il faut également gagner en efficacité et l’innovation est centrale pour cela. On peut citer, par exemple, hulo (humanitarian logistics) une initiative portée aujourd’hui par 14 ONG. Hulo, c’est la mutualisation de moyens logistiques qui permet, par des commandes groupées, de dépenser moins et mieux. Ainsi, en 2023, hulo a généré une économie d’échelle de 15% sur les commandes de ses ONG.

Un autre point sur lequel nous devons innover concerne la bureaucratie et l’administration tentaculaire qui risque d’étouffer l’humanitaire. Dans un article publié dans Défis Humanitaires, Olivier Routeau, directeur des opérations de Première Urgence Internationale, écrivait que, dans le cadre d’un consortium en Ukraine réunissant plusieurs ONG, 137 documents complémentaires au document de projet lui-même avait été demandé, il a fallu ensuite des négociations contractuelles durant 4 mois. Ainsi, 4 mois plus tard, certains acteurs avaient déjà répondu à une partie des besoins identifiés, rendant pour une grande part obsolète le projet.

Il cite un autre exemple : un projet financé par une agence des Nations Unies qui, à l’origine, demandait deux rapports intermédiaires de suivi par an. L’agence a finalement demandé un reporting mensualisé et formalisé pour chacun des 7 sites d’intervention. Cette demande a fait passer le nombre de rapports à soumettre de 2 à 84. Ce n’est plus possible de travailler comme cela. Il nous faut un choc de simplification réel.

Dans un nouvel article de l’édition 88 de Défis Humanitaire, Ludovic Donnadieu, fondateur d’un cabinet d’audit spécialiste des ONG, nous dit qu’il faut changer de modèle car il est périmé et génère une bureaucratie étouffante au détriment de l’aide aux populations. Il propose de corréler l’audit financier et l’audit de projet afin de faire le lien entre les moyens et la mise en œuvre concrète des projets. Ce sont des propositions simples et de bon sens. Alors qu’actuellement, le mode actuel de reporting, c’est beaucoup d’argent et de temps perdu. L’humanitaire n’a pas pourtant ni argent ni temps à perdre.

CT
Carole Poudré, directrice des opérations clients chez Nutriset, pose la question suivante. Au-delà de la bureaucratie, n’y a-t-il pas une certaine défiance des bailleurs quant à la capacité des ONG à prendre en charge les urgences humanitaires ? Cette défiance des institutions par rapport aux ONG vient probablement de la bureaucratie que tu évoques.

AB
Bonjour Carole. C’est la technique du parapluie. Les administratifs des institutions veulent se protéger et les conséquences sont en cascade. Nous devons dire qu’il faut arrêter de se comporter ainsi. C’est la réalisation du projet qui est la priorité. A Solidarités International, il nous est arrivé en RDC de refuser un financement d’une agence des Nations Unies qui souhaitait nous imposer, au moment de la signature du projet, une escorte armée de la mission des Nations Unies au Congo (MONUSCO). Nous avons refusé car cette escorte armée car elle risquait de mettre en danger non seulement nos équipes, mais aussi les populations que nous allions soutenir dans la province de l’Ituri. Nous avons finalement eu gain de cause.  Dès lors que nous avons des arguments majeurs convaincants, nous devons être capables de fixer des limites avec nos partenaires.

Le problème est que nous avons souvent affaire à des financiers qui sont assez déconnectés des réalités du terrain. Nous sommes par ailleurs de plus en plus en partenariat avec des ONG locales. Alors, certaines ONG internationales reportent sur les ONG locales cette pratique bureaucratique de chasse aux frais inéligibles pour se protéger. Nous devons sortir de ce système et refuser cette manière de se comporter.

Cependant, ne nous méprenons pas. Nous parlons d’argent public provenant des impôts des citoyens dans les pays qui financent. Nous avons un devoir de redevabilité évident pour des raisons éthiques et pratiques. Ces fonds nous ont été confiés, nous devons en rendre compte scrupuleusement. Toutefois, nous sommes tous dans un piège bureaucratique dont il faut sortir ensemble.

CT
Existe-t-il une possibilité que les ONG, au niveau international, puissent parler d’une seule voix face aux bailleurs ? Carole écrit que cela demande un certain courage pour les ONG de défier la machine financière. C’est aussi du temps de plaidoyer qui n’est pas consacré pleinement à aider les populations.

AB
Lors du premier Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016 à Istanbul, dans le cadre du Grand Bargain, une dizaine d’objectifs avaient été fixés, dont celui d’un choc de simplification administratif. Non seulement il ne s’est pas produit, mais la situation s’est aggravée. Il faut renvoyer les institutions internationales et l’ONU à leurs responsabilités et engagements

Il est possible d’agir dans cette voie dans le cadre de coordinations d’ONG -bien que de plus en plus d’acteurs deviennent des implementing partners (acteurs de mise en œuvre) qui appliquent avant tout le principe de précaution plutôt que des acteurs humanitaires authentiques qui se sentent coresponsables du système humanitaire général. D’un autre côté, si nous parvenons à convaincre un Etat on peut espérer avoir un effet de levier sur d’autres Etats. Il faut donc travailler à la fois avec les coordinations d’ONG et des Etats. Ainsi, nous pouvons agir auprès de la France qui pourrait elle-même exercer une influence sur les autres Etats membres de l’Union Européenne puis des Nations Unies.

Faire bouger les choses à ce niveau est à la fois complexe mais indispensable pour faire progresser la cause humanitaire.

CT
Je m’interroge sur l’accès dans des terrains difficiles contemporains. On pourrait évoquer Gaza, où l’action humanitaire est filtrée, pour ne pas dire empêchée, depuis six mois, à la fois par les Egyptiens et les Israéliens. On pourrait évoquer le Soudan, désormais une grande tâche blanche sur la carte de l’Afrique, alors que 8 millions de personnes sont en grand danger, notamment au Darfour où l’accès humanitaire est quasiment impossible. D’autres endroits pourraient également être évoqués – Haut-Karabakh, RDC…

Quel est ton point de vue sur cette question ? Comment pourrait-on, tout de même, accéder à ces terrains-là ? Dans les années 1980, on ne se posait pas la question et on y allait. Aujourd’hui, est-ce que, du fait de l’institutionnalisation bureaucratique du monde humanitaire, nous n’y allons plus alors que nous pourrions tout de même y aller, en forçant les portes, les frontières ?

 

Départ vers l’Ukraine d’un convoi de camions en partenariat avec l’entreprise de transport Leleu – 2022 – © Solidarités International

AB
L’accès des populations vulnérables aux secours est la raison-même de l’humanitaire. Il n’y a pas de risque zéro, donc le risque est à prendre en compte. Il ne faut pas se mentir : dans un pays en guerre, le risque zéro n’existe pas. En général, plus il y a de risque pour les populations, plus il y aussi de risque pour nous. Sur ce point, il existe une grande diversité d’ONG -certaines qui pratiquent le principe de précaution absolu et qui restent à l’arrière, et d’autres qui continuent à prendre des risques de façon maîtrisée pour secourir des personnes qui sont en danger de mort. Il faut garder à l’esprit que l’aide humanitaire c’est contribuer à sauver des vies. L’accès est une priorité.

Le cas de Gaza est spécifique. Il s’agit d’un territoire de 360km2 qui est complètement fermé. Donc il est impossible d’entrer sans autorisation et les frappes sont si fréquentes qu’il est pratiquement impossible d’opérer sans, à minima, d’autorisation préalable, et encore. Si les Israéliens semblent prévenir les ONG et les populations par téléphone avant les bombardements, cela n’empêche pas les dizaines de milliers de morts civils que l’on sait. Le Droit Humanitaire International doit s’appliquer et l’aide doit entrer et parvenir aux populations à Gaza.

Il faut donc réellement appliquer les principes humanitaires, notamment de neutralité politique et d’impartialité des secours sur la base des seuls besoins vitaux. C’est le seul moyen d’agir dans des pays en guerre. L’indépendance vis-à-vis des agendas politiques est notre meilleur visa pour accéder aux populations en danger.

CT
Il reste la question de la nouvelle identité de l’humanitaire qui découle de la montée des souverainismes. D’abord, au niveau de l’action humanitaire de terrain, on voit de nombreuses régions du monde devenir inaccessibles à ce qu’on appelle un peu rapidement l’humanitaire occidental. Dans le même temps, on voit commencer à naître, au niveau des bailleurs de fonds, des bailleurs hors du système classique de l’aide – je pense notamment aux pays du Golfe. Ceux-ci commencent à vouloir être acteurs humanitaires, mais selon leurs propres conditions, selon leur propre vision du monde.

Quel est ton point de vue sur cette évolution ?

AB
Il est souhaitable que l’aide humanitaire comme l’aide au développement soit partagée et répartie dans le monde. Il faut que les pays qui en ont les moyens – Chine, Arabie Saoudite, Emirats, s’y mettent aussi en plus des pays occidentaux. L’enjeu est aussi de savoir s’ils appliqueront les principes de l’aide humanitaire. L’aide humanitaire chinoise, qui ne porte pas ce nom, est assujettie à des intérêts économiques et politiques. Il est important que ces pays s’impliquent et coopèrent avec l’OCDE concernant les moyens qu’ils allouent à l’aide publique au développement et à l’humanitaire. Dans certains cas extrêmes, la situation est particulièrement critique. On peut citer l’exemple de l’Arabie Saoudite avec la guerre au Yémen. D’un côté, l’aviation saoudienne bombardait des installations médicales soutenues par des acteurs de santé et, par ailleurs, soutenait sur place une aide humanitaire !

Je voudrais revenir sur la question de l’universalité de l’aide humanitaire et des défis que pose le souverainisme. Ma conception de l’universalisme n’est pas opposée à la reconnaissance de la diversité des cultures, des religions, des peuples, des histoires. Il y a des valeurs universelles, mais il y a une diversité humaine qui est une richesse de l’humanité. Je pense que l’universalisme doit reconnaître la diversité. Alors, dans ce cas, la souveraineté des Etats et des populations n’est pas forcément un problème. Charge aux humanitaires de reconnaître qu’ils ne sont pas chez eux quand ils interviennent à l’étranger et qu’ils doivent respecter les lois de ces pays. Il ne faut pas seulement apporter des secours, mais il faut découvrir et s’enrichir de la culture des personnes destinataires de l’aide et la respecter.

Maurice Gourdault-Montagne, ancien ambassadeur de France en Chine, en Allemagne et en Grande-Bretagne notamment, constate que les autres ne pensent pas comme nous et qu’un Allemand n’est pas un Français qui parle allemand. Je crois que l’universalisme, dans le contexte de montée des souverainetés et du retour des anciens Empires, n’empêche pas le partenariat respectueux des différences dès lors que l’on est dans le cadre d’un état de droit suffisant. Les valeurs humanitaires sont des valeurs universelles car une personne qui souffre et qui risque de mourir par manque d’eau, de nourriture, de maladie ou d’abris doit être secourue, peu importe son appartenance et son identité. Ce n’est pas occidental, c’est humain.

CT
Tu rejoins largement ce que nous défendons chez Nutriset. D’ailleurs, comment conçois-tu le rôle du secteur privé dans l’humanitaire ?

AB
Défis Humanitaires a eu l’occasion, à plusieurs reprises, de mettre en avant ce que fait le Groupe Nutriset. C’est une entreprise qui réalise un travail remarquable dans le domaine de la nutrition et qui s’est beaucoup diversifiée dans ses produits. Je suis par ailleurs membre du Conseil d’Administration de la fondation Veolia qui fait un beau travail qui mériterait surement plus de moyens. Je pense qu’il faut promouvoir et développer l’initiative des entreprises comme des collectivités locales sur la base de principes humanitaires partagés.

L’humanitaire entraine souvent une prise de risque, donc cela peut poser des problèmes au secteur privé bien qu’il ne soit pas à priori engagé comme acteur sur le terrain. Intervenir dans des contextes difficiles peut poser un problème pour les entreprises bien que certaines le fasse avec des partenaires opérationnels. Elles peuvent pour le moins agir dans le domaine de la reconstruction en sortie de crise. Là, on peut avoir besoin de savoir-faire en plus de financement. Si je prends l’exemple de la Fondation Veolia, nous avons eu le cas en Ukraine. Quand les Russes ont détruit le barrage de Kakhovka sur le fleuve Dniepr le 8 juin 2023, en inondant des zones immenses avec des villes et des villages, les gens n’avaient plus accès à l’eau potable. Le risque de maladies hydriques était très fort. Solidarités International avec le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères ainsi que la Fondation Veolia a réalisé un projet d’urgence avec la projection de cinq stations de potabilisation de l’eau, la formation des personnels à l’Ouest de l’Ukraine par la Fondation Veolia et le déploiement là où c’était nécessaire dans la région de Kherson avec Solidarités International. C’est le genre d’initiative qu’il faut multiplier, car les entreprises internationales ont aussi une responsabilité à agir là où elles le peuvent avec des partenaires humanitaires, non dans un but commercial mais dans un but humanitaire qui les honore.

Le Groupe Nutriset en est un exemple. Il l’est dans son action propre, dans ce qu’il produit, notamment avec ses partenaires du réseau PlumpyField.

 

Mise en caisse de 5 Aquaforce 2000 de la fondation Veolia. Photo : CDCS

Fatima Madani
Sophie-Anne Sauvegrain, anthropologue chez Nutriset, demande si le fait qu’une situation d’urgence perdure dans la durée contribue à reconfigurer les rapports entre humanitaires et populations, dans une meilleure reconnaissance de la diversité que vous avez mentionnée ?

AB
Bonjour Sophie-Anne. Pour moi, cela a toujours été une conviction que l’on doit s’intéresser au pays dans lequel on est, aux populations, à leur culture, leur histoire, leur langue. Au niveau linguistique, le rapport change énormément dès lors que l’on connaît quelques mots et phrases dans la langue du pays. C’est une belle plus-value qui change la relation, la distance. Mais souvent, les humanitaires arrivent dans des pays en crise et doivent être efficaces très vite. Ils ne peuvent pas s’appuyer sur les structures existantes car elles sont fréquemment défaillantes du fait du conflit ou de la catastrophe. On a alors une approche de plus en plus technique.

Il ne faut jamais perdre de vue qui sont les personnes que l’on secoure car leur identité est aussi une partie de leur dignité. Le fait de reconnaître les gens comme des personnes et non comme des nombres est fondamental dans la relation avec eux et indispensable pour être efficace. Il faut établir un dialogue et une reconnaissance. C’est d’abord à eux de nous faire part de leurs besoins.

J’ai le souvenir d’une mission d’évaluation en Angola, il y a longtemps. J’ai demandé aux personnes qui revenaient de la mission s’ils avaient posé la question aux populations de savoir quels étaient leurs besoins, d’où elles venaient, pourquoi elles étaient là, où voudraient-elles aller ensuite, qu’est-ce qu’elles pensaient de leurs besoins à l’avenir. Je me suis rendu compte qu’ils avaient posé ces questions uniquement aux autorités, aux agences des Nations-Unies, et aux ONG. Ce n’était absolument pas suffisant et, aujourd’hui, cela ne se reproduirait pas. Reconnaître l’identité des gens, c’est respecter leur dignité et être dans le partenariat et l’efficacité des secours.

FM
Sophie-Anne Sauvegrain demande également si Alain peut donner un aperçu de la répartition entre les institutions internationales type ONU, les ONG internationales, et les ONG locales.

AB
Chaque année, le Global Humanitarian Assistance Report donne des statistiques précises sur ces questions. Je suggère à Sophie-Anne de voir ce rapport. Je signale également que Défis Humanitaires produit chaque année une synthèse en français d’une dizaine de pages de ce rapport que nous publions d’ailleurs dans cette édition qui porte sur l’année 2023.

Il n’est pas simple de répondre à cette question puisque les agences des Nations Unies agissent par elles-mêmes, mais également en partenariat avec des ONG internationales qu’elles financent. Elles-mêmes peuvent travailler avec des ONG locales. Il y a une sorte de partenariat multi-acteurs difficile à isoler par catégorie. Il est par ailleurs possible d’avoir plusieurs bailleurs différents sur un même projet et dans des proportions diverses de financement. En tous cas, il y a des opérateurs de terrain en contact avec les populations et qui répondent aux besoins, c’est d’abord les ONG, le CICR et les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge les agences des Nations-Unies et des ONG nationales, sans oublier que les populations et les acteurs nationaux sont les premiers acteurs de la solidarité entre eux.

En Ukraine, on a constaté une dérive de ce système : certaines ONG internationales, pour se protéger des audits financiers des bailleurs, se concentrent sur les dépenses inéligibles des ONG locales et nationales, plutôt que de les accompagner alors que sont ces dernières qui sont souvent les plus exposées dans les zones de front. Je pense au contraire que ces partenariats doivent accroître les capacités les ONG nationales et locales et que l’on doit être dans la complémentarité.

Au Sommet Humanitaire Mondial à Istanbul en mai 2016, certains ont privilégiés l’opposition entre ONG nationales et ONG internationales. Ce fut une grave erreur selon moi et nous avons perdu des années. Si l’on veut que cela marche, il faut fonctionner dans la complémentarité de ce que chacun apporte. Les ONG ont des difficultés face aux audits en termes de capacité car cela demande du temps et des compétences. La redevabilité est incontournable, donc il faut imaginer un transfert de compétences. Il faut imaginer des formations dans ces domaines.

CT
Quelle serait ta conclusion Alain ?

AB
Défis Humanitaire est une revue en ligne qui bénéficie d’un comité d’experts aux compétences diversifiées et de divers partenaires. Nous publions une édition mensuelle diversifiée tenant compte de l’actualité et traitant également des questions de fond. La revue est lue bien sûr en France, mais tout autant aux Etats-Unis que dans les pays du Sahel, à Bruxelles ou Genève comme en Arménie et en RDC.

Pour revenir à notre mission commune, celle-ci consiste à sauver des gens et à ne pas les abandonner alors qu’ils sont confrontés au risque et au danger, c’est une mission humaine indispensable allant de l’urgence au retour à la paix et à la reconstruction puis dès que possible à la reprise du développement. C’est un devoir.

Nous avons la chance de rencontrer des gens exceptionnels qui, même s’ils sont dans le dénuement, nous apprennent beaucoup. On découvre le monde dans sa diversité et il est multiple et unique. Nous pouvons les aider à traverser des épreuves et cette mission reste d’actualité quelles que soient les difficultés. L’aide humanitaire n’est pas un long fleuve tranquille, nous faisons face à de nombreux obstacles alors il faut s’accrocher et les surmonter ensemble. Soyons optimistes !

 

Christian Troubé

Grand reporter spécialisé dans les relations internationales, Christian Troubé a fait la connaissance du monde humanitaire au début des années 1980, pendant la guerre du Liban. Comme journaliste, il a ensuite accompagné diverses ONG sur de nombreux terrains d’action. A titre bénévole, il a aussi été administrateur d’Action contre la Faim. Auteur de nombreux ouvrages sur l’humanitaire, il met désormais son expérience au service du Groupe Nutriset, en conseillant sa communication stratégique.

Lien vers Nutriset :
https://www.groupenutriset.fr
https://nutriset.fr
https://www.plumpyfield.com

 

Qui est Alain Boinet : cliquez ici pour lire sa biographie.