Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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Mon combat contre la malnutrition, entretien avec Michel Lescanne

Entretien avec Michel Lescanne, fondateur de Nutriset.

Tri de l’arachide, qui entre dans la fabrication de Plumpy’nut, chez Hilina, le partenaire éthiopien du Groupe Nutriset.

Président-fondateur du Groupe Nutriset et co-inventeur de Plumpy’Nut, le premier RUTF, Michel Lescanne vient de publier ses souvenirs chez Eyrolles, avec la complicité du journaliste Christian Troubé. Il répond ici à nos questions.

Alain Boinet :  

Vous venez de publier un livre « Mon combat contre la malnutrition ». Quand et pourquoi avez-vous engagé ce combat ?

Michel Lescanne :

J’ai fondé Nutriset en 1986 sur une intuition et une volonté. Ingénieur en agriculture, j’avais la conviction que l’agroalimentaire avait des solutions à proposer pour contribuer à résoudre ce qu’on appelait alors « la faim dans le monde ». Lors de mes études, j’avais choisi comme sujet de mémoire une réflexion sur la fabrication d’un biscuit nutritif pour les enfants malnutris de ce qu’on appelait alors le « tiers monde ». Le scepticisme de mon jury universitaire n’avait fait que renforcer ma volonté d’y parvenir. Ajoutons aussi mon milieu familial. En Normandie, mon père dirigeait une coopérative laitière, qui deviendra le groupe Nova. J’ai donc, dès l’enfance, baigné dans cet univers. Très tôt, la lecture des ouvrages de René Dumont et de Josué de Castro m’ont permis d’approfondir et d’enrichir mon objectif : nourrir ces enfants en détresse. Il a tout de suite été évident pour moi que ce serait en créant une entreprise.

Les débuts de Nutriset. Fin des années 1980. Dans un centre de santé d’Afrique de l’Ouest, le jeune ingénieur Michel Lescanne explique au personnel soignant comment élaborer une solution nutritionnelle enrichie.

 AB :

Les débuts de tout projet novateur sont le plus souvent longs et difficiles avant de réussir. Quelles ont été les grandes étapes du développement de Nutriset ?

ML :

Le parcours d’un entrepreneur est, en effet, souvent fait de réussites mais aussi d’échecs, dont il faut savoir tirer les leçons. Chez Nutriset, nous avions une boussole : mettre toute notre énergie à concevoir des produits qui pourraient sauver les enfants souffrant de malnutrition. Et la seule question que nous nous posions avant de prendre une décision était : est-ce que cela va être utile aux populations vulnérables ? Lorsqu’on a un mandat clair, tout devient plus évident. Et puis, nous n’agissions pas seuls, mais en lien avec un écosystème tout aussi motivé que nous : les chercheurs nutritionnistes qui, dans leurs labos, inventaient des formulations, et les humanitaires qui testaient les produits sur le terrain et nous en remontaient les demandes. C’était une époque d’intense mobilisation. C’est ainsi que nous avons pu concevoir et mettre à l’échelle les premiers laits à haute énergie F-100 et F-75, puis proposer, au milieu des années 1990, le premier aliment thérapeutique prêt à l’emploi sous une forme solide, Plumpy’Nut. Ce premier RUTF – et l’ensemble des produits qui en ont découlé depuis et qui ciblent les différentes formes de malnutrition – a été à l’origine d’une véritable révolution sur le terrain : la prise en charge des traitements directement par les familles touchées, ce qui a permis de tirer d’affaire un nombre de plus en plus important d’enfants malnutris. D’étape en étape, Nutriset a pu proposer des solutions de traitement puis de prévention pour les enfants, les femmes enceintes et allaitantes, les personnes atteintes de maladie, comme le Sida, ou encore des produits pour les personnes âgées atteintes de dénutrition en France.

Plumpy’nut, le premier RUTF de traitement de la malnutrition a donné naissance à une gamme élargie de produits de traitement et de prévention. Ici le produit de supplémentation lipidique (SQ-LNS) Enov-Nutributter, conçu pour améliorer la croissance des jeunes enfants.

AB :

Il y a une vingtaine d’années, vous avez engagé des partenariats avec des entreprises locales dans une dizaine de pays. Quelle était votre idée à l’époque ? Et où en est ce projet ?

ML :

Dès le départ, nous avons eu l’intuition qu’il fallait que nos produits soient fabriqués au plus près des besoins, dans les pays mêmes où sévissait la malnutrition. Mais cela n’avait rien d’évident. Il fallait trouver sur place des entreprises agroalimentaires susceptibles de les fabriquer avec les normes de qualité requises et d’assurer les approvisionnements en matières premières. Beaucoup d’organisations humanitaires étaient sceptiques sur la question. Avec le temps, nous avons pu avancer, selon le modèle de la franchise ou de la filiale. Nous célébrons, cette année, les 20 ans de ce réseau, regroupé sous le nom de PlumpyField. C’est notre grande fierté : aujourd’hui, près de la moitié des solutions nutritionnelles de Nutriset est fabriquée localement. Ce qui a permis aux organisations humanitaires internationales et aux gouvernements de ces pays d’ouvrir de nouveaux programmes et, par conséquent, de venir au secours de toujours plus d’enfants ou de personnes vulnérables. Ajoutons aussi que ces structures industrielles sont de véritables leviers de développement pour leur pays, en structurant en amont et en aval des filières agricoles et agro-industrielles. Le réseau PlumpyField est présent dans une dizaine de pays, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Haïti. Il va encore s’agrandir.

Une ligne de production de Plumpy’nut chez Tanjaka, membre du réseau PlumpyField basé à Madagascar.

AB :

Le monde a bien changé depuis 40 ans. Comment voyez-vous ce combat contre la malnutrition aujourd’hui ?

ML :

Beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine, en quarante ans, et Nutriset a pu y contribuer largement. Les acteurs de la lutte contre la malnutrition, l’Unicef, le Programme alimentaire mondial, les ONG, les gouvernements locaux ont désormais à leur disposition des produits simples d’emploi et à l’efficacité reconnue. Mais ce qui fait cruellement défaut, ce sont les financements, et par conséquent la volonté politique. Les chiffres restent terriblement alarmants !  La malnutrition, avec ses causes associées, est responsable d’un décès sur deux d’enfants de moins de cinq ans. Si on prend en compte, la dénutrition, synonyme d’émaciation, de retard de croissance et d’insuffisance pondérale, les carences en micronutriments qui touchent un enfant sur deux et une femme sur trois, le surpoids et l’obésité, nouveau fléau de notre siècle, ce sont des centaines de millions de personnes qui sont concernées ! Il faut donc ne rien lâcher ! Le récent sommet international Nutrition for Growth, qui s’est tenu à Paris, a montré qu’une mobilisation de tous les acteurs est possible : pouvoirs publics, agences des Nations unies, ONG, fondations, gouvernements et secteur privé. Plus de 27 milliards de dollars y ont été promis pour lutter contre la malnutrition. Mais, dans le même temps, des signaux contradictoires nous arrivent des Etats-Unis et des pays donateurs, avec une baisse incompréhensible de leur Aide publique au développement.

L’entreprise Hilina, à Addis-Abeba, est un partenaire historique de Nutriset. Cinquante ans après les grandes famines qui ravageaient l’Ethiopie, cette entreprise couvre aujourd’hui la quasi-totalité des besoins nutritionnels du pays.

AB :

En effet, l’administration américaine du président Trump a récemment supprimé l’agence USAID et gelé de nombreux programmes et financements. De même, de nombreux pays diminuent leur Aide publique au développement et à l’action humanitaire. Cela a-t-il des conséquences pour le Groupe Nutriset, vos partenaires et les programmes contre la malnutrition, et comment y faire face ?

ML :

Nos principaux acheteurs sont l’Unicef et le Programme alimentaire mondial qui sont fortement touchés par les restrictions américaines, de même que les grandes ONG internationales. Comme tous les acteurs humanitaires, nous observons, au jour le jour, des fluctuations dans les décisions de l’administration américaine, notamment à travers notre membre américain du réseau PlumpyField, l’entreprise Edesia. Nous prenons acte, comme tout le monde, de ce brutal virage du premier bailleur de fonds de la planète et des conséquences désastreuses que cela entraîne. Avec moins d’argent, il va falloir faire preuve d’imagination et d’agilité. Pour Nutriset, cela signifie, par exemple, de poursuivre et d’élargir encore notre politique de localisation, en travaillant, par exemple, avec de nouveaux acteurs, comme les fondations, ou en développant des programmes spécifiques directement avec des gouvernements. Ce que nous faisons, par exemple, au Bénin ou en Côte d’Ivoire. 

AB :

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut s’engager aujourd’hui ?

ML :

Chaque génération a son approche du monde et sa manière d’appréhender des solutions. Je constate que nous entrons dans un monde où les risques se multiplient, du réchauffement climatique aux nouvelles règles du jeu géopolitique, mais je reste indéfectiblement optimiste sur l’aptitude de la nature humaine à se transcender, à donner le meilleur d’elle-même.  A un jeune qui s’engage aujourd’hui, je dirais que, s’il a une conviction forte, il doit la cultiver et lui être fidèle, y compris dans les moments de doute.

Nana Hadiza, 28 ans, tient ses jumelles dans ses bras alors qu’elles sont assises sur un lit d’hôpital au CHU de Maradi, au Niger. Les jumelles sont traitées pour malnutrition avec des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi de Nutriset. © UNICEF/UN0535873/Dejongh

AB :

Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

ML :

Votre revue porte un beau titre : « Défis humanitaires ». J’ai eu la chance, depuis quarante ans, de côtoyer des personnes exceptionnelles dans les agences et les ONG humanitaires. Nous avons, en quelque sorte « grandi ensemble ». Je voudrais donc profiter de cette occasion pour rendre hommage à tous ceux et à toutes celles qui ont fait vivre et font vivre aujourd’hui cet engagement. Au début de mon livre, je rappelle la figure du docteur Pascal Grellety-Bosviel, médecin de la Croix-Rouge dans les années 1980, qui m’a beaucoup inspiré, avec tant d’autres. Je voudrais saluer ici tous les humanitaires de la nouvelle génération et leur dire qu’il ne faut rien lâcher ! Le combat continue !

Mon Combat contre la malnutrition, par Michel Lescanne, avec Christian Troubé (Editions Eyrolles, 24 euros)

Michel Lescanne :

« Votre idée n’a aucun avenir, monsieur ! » Alors qu’il vient de rendre son mémoire de fin d’études, le jeune ingénieur agricole Michel Lescanne n’en reste pas moins fidèle à son rêve : concevoir des produits pour lutter contre la faim dans le monde. Dans les années 1970, alors que les famines en Afrique font la une des médias ,le défi est immense. Et les obstacles nombreux. Aujourd’hui, le Groupe Nutriset, qu’il a créé en 1986, est présent partout où sévit la malnutrition, en Afrique, Asie, Amérique latine, et même en France, et sauve des millions d’enfants et d’adultes. C’est ce parcours singulier que raconte ici son fondateur.

 

Christian Troubé

Grand reporter spécialisé dans les relations internationales, Christian Troubé a fait la connaissance du monde humanitaire au début des années 1980, pendant la guerre du Liban. Comme journaliste, il a ensuite accompagné diverses ONG sur de nombreux terrains d’action. A titre bénévole, il a aussi été administrateur d’Action contre la Faim. Auteur de nombreux ouvrages sur l’humanitaire, il met désormais son expérience au service du Groupe Nutriset, en conseillant sa communication stratégique.

 

Note de lecture du livre : « Mon combat contre la malnutrition »

Face à un constat alarmant, « Aujourd’hui dans le monde, un enfant sur quatre de moins de 5 ans est atteint de malnutrition, 165 millions souffrent de retard de croissance, 50 millions sont touchés par une malnutrition aiguë qui met gravement en péril leur précaire existence », Nutriset se présente comme une entreprise spécialisée dans la production de solutions nutritionnelles, avec pour mission sociale de lutter contre la malnutrition.

Fondée en 1986 en Normandie, elle s’est progressivement imposée comme un acteur clé de cette cause à l’échelle mondiale, en conjuguant innovation, expertise scientifique et engagement humanitaire.

Un récit pour comprendre un combat : l’ouvrage Mon combat contre la malnutrition

L’ouvrage Mon combat contre la malnutrition, rédigé par Michel Lescanne, fondateur de Nutriset, et coécrit avec le journaliste Christian Troubé, retrace, en quinze chapitres, le développement de l’entreprise tout en exposant les grandes évolutions de la lutte contre la malnutrition. Il ne s’agit pas d’un simple témoignage entrepreneurial, mais d’un retour d’expérience engagé, innovant, apportant un éclairage précieux sur les dynamiques humanitaires internationales. L’expertise de Nutriset, en tant qu’acteur structurant du secteur, en fait un outil de réflexion stratégique pour penser les enjeux de demain.

Faire émerger la problématique de la malnutrition

Tout commence à la fin des années 1980. Michel Lescanne, fils d’un dirigeant  d’une coopérative laitière normande, baigne dès l’enfance dans l’univers de la nutrition. Très tôt, il développe une sensibilité particulière pour les enjeux d’accès à l’alimentation dans les contextes de crise humanitaire.

À cette époque, la malnutrition infantile est une urgence silencieuse. Les famines sont traitées par des interventions d’urgence, souvent inadaptées aux réalités de terrain. La famine en Éthiopie (1984-85), puis les bouleversements du génocide rwandais en 1994, mettent en lumière l’insuffisance des dispositifs existants. L’alimentation thérapeutique reste peu développée, dépendante de solutions hospitalières lourdes, difficilement accessibles aux familles les plus vulnérables dans des situations troublées.

C’est dans ce contexte qu’en 1993, Nutriset met au point une innovation : des laits thérapeutiques F-75 et F-100, conçus pour une prise en charge efficace de la malnutrition sévère dans les centres de santé. Ces produits posent les bases de la reconnaissance de Nutriset dans le monde humanitaire.

Cette découverte implique de nombreux défis pour l’entreprise. Le passage d’un projet individuel, dans une maison normande, à la création d’une structure pérenne implique le recrutement d’une équipe, la définition d’un mandat clair, et la recherche de financements.

Cette dernière doit surtout affronter une tension structurelle : concilier impératifs économiques et mission sociale. Comment faire coexister un statut d’entreprise avec un engagement centré sur des produits d’intérêt public ? Pour gagner en légitimité, Nutriset doit convaincre, nouer des alliances, prouver l’efficacité de ses solutions. Les premières ONG partenaires, en testant les produits sur le terrain, comme Action contre la faim en 1993 au Rwanda, ou encore Médecins sans frontières, participent activement à leur amélioration continue.

Plumpy’Nut : une innovation qui transforme la lutte contre la malnutrition

Dès sa création, Nutriset mise sur la recherche et l’innovation. L’entreprise s’appuie sur un réseau d’acteurs scientifiques, de nutritionnistes, de médecins, d’ONG et de laboratoires pour développer des solutions adaptées aux contraintes du terrain. C’est dans ce cadre qu’émerge Plumpy’Nut, un Ready-to-Use Therapeutic Food (RUTF) révolutionnaire, développé pour répondre aux limites des laits thérapeutiques.

Plumpy’Nut est une pâte prête à l’emploi à base d’arachide, riche en calories, protéines et micronutriments essentiels. Stable, sans besoin de réfrigération, elle est administrable à domicile, sans eau, et permet aux familles de participer au processus de guérison. Ce changement de paradigme permet non seulement d’alléger les structures médicales, mais surtout de replacer les mères au cœur du processus de soin.

Cette innovation est soutenue par un important travail de plaidoyer mené auprès d’organismes internationaux. Grâce à ces efforts, Nutriset devient partenaire des grandes agences des Nations unies comme le PAM (Programme alimentaire mondial), ou encore l’UNICEF. Ces partenariats marquent l’institutionnalisation de l’approche RUTF, qui devient un standard mondial dans la lutte contre la malnutrition aiguë sévère.

Une entreprise à dimension internationale face aux défis contemporains

En 2005, Nutriset initie un changement d’échelle avec la création du réseau PlumpyField, composé aujourd’hui de 11 membres répartis dans plusieurs pays du Sud. Cette stratégie de franchise permet une production décentralisée, au plus près des besoins locaux, tout en favorisant l’autonomie des partenaires industriels et un apport précieux à la souveraineté alimentaire des pays concernés. Aujourd’hui, plus d’un tiers de la production de Nutriset est réalisée par ce réseau.

Dans une logique de réponse globale, Nutriset développe également des gammes de produits ciblés, comme le programme des 1000 jours, qui couvre les besoins nutritionnels des femmes enceintes jusqu’aux deux ans de l’enfant. Ces développements traduisent une évolution de l’approche socio-culturelle de la nutrition, intégrant les pratiques alimentaires locales et les réalités familiales.

L’entreprise s’inscrit dans une approche pluri-acteurs, réunissant les secteurs public et privé, les ONG, les chercheurs, les médecins et les nutritionnistes autour d’un objectif commun : une lutte coordonnée contre la malnutrition, ancrée dans les dynamiques de terrain. Cette alliance transdisciplinaire permet de faire évoluer les pratiques en fonction des crises successives (Rwanda, Syrie, Sahel…) et des données scientifiques les plus récentes.

Des défis pour demain : penser l’avenir de la nutrition humanitaire

Nutriset s’inscrit dans le prolongement des grandes dynamiques internationales, notamment les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) lancés en 2000, qui visaient à éradiquer l’extrême pauvreté et la faim et, depuis 2015, par les Objectifs de Développement Durables à l’horizon 2030. Aujourd’hui, face à la multiplication des crises et à l’évolution de la réponse humanitaire, les enjeux se complexifient.

Michel Lescanne identifie plusieurs défis majeurs pour les années à venir :

  • La multiplication des conflits, nécessitant une transition d’une aide ponctuelle vers une aide durable
  • L’augmentation des besoins humanitaires, en lien avec les crises politiques, économiques et climatiques
  • L’exigence d’une innovation constante, avec des produits respectueux des populations, de l’environnement et produits au plus près des zones d’intervention
  • L’approfondissement de la réflexion autour de produits plaçant la nutrition au cœur des questions de santé.

Nutriset entend répondre à ces défis en poursuivant sa mission : mettre la science et sa maîtrise des technologies au service des plus vulnérables, et continuer à faire de la nutrition un droit fondamental accessible à tous.

Mon combat contre la malnutrition n’est pas seulement le récit d’un parcours entrepreneurial, c’est un appel à l’action. À travers l’engagement de Michel Lescanne et la trajectoire de Nutriset, ce livre nous rappelle avec force que l’innovation, alliée à la volonté, peut sauver des millions de vies. Face à un fléau persistant, il trace une voie exigeante mais nécessaire : faire de la nutrition un accès possible pour tous !

Esther de Montchalin

Mon combat contre la malnutrition, Michel Lescanne avec Christian Troubé, éditions Eyrolles

 

 

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