COP 27: Quand le climat menace l’eau.

Selon le CRED (Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes), depuis 1980, les sécheresses et les famines qu’elles ont provoquées ont causé la mort de 558 000 personnes et touché plus de 1,6 milliard de personnes. @OIKOS (CC BY-NC-ND 2.0)

Entretien avec les représentants du Partenariat Français pour l’Eau de retour de Sharm El Sheikh.

 

Alain Boinet : Vous rentrez tous juste de la COP27 à Sharm el-Cheikh en Egypte, où vous représentiez le PFE qui confirme que l’eau est le principal marqueur du changement climatique. Pouvez-vous nous dire pourquoi et comment ?

Jean-Luc Redaud : Pour une raison physique simple : chaque fois que la température s’élève, il y a de l’évaporation et une augmentation de la quantité d’eau dans l’atmosphère. De ce fait, chaque degré supplémentaire se traduit à la fois par de l’évaporation sous forme de sècheresses pour certains pays et pour d’autres pays sous forme de phénomènes de condensations d’eau beaucoup plus importantes qui vont  créer des pluies abondantes, voire des typhons et inondations. De ce fait, l’eau est bien le principal marqueur des changements climatiques parce que le cycle de l’eau est directement modifié par les conditions de température. C’est un phénomène physique auquel nous ne pouvons pas échapper. Les modèles établis par les scientifiques pour les prévisions du GIEC mettent justement en avant comment ce cycle de l’eau va réagir aux élévations de température. Il est important de noter que selon l’importance des masses marines et continentales tous les impacts ne sont pas les mêmes : par exemple, on sait que les élévations de température seront plus fortes aux pôles.

Les phénomènes liés à l’eau sont également importants car ils risquent de devenir quasi irréversibles ; notamment le phénomène de la fonte des glaces arctiques, avec comme conséquence principale l’élévation du niveau de la mer. Cela va également impacter les eaux continentales. Par exemple, dans les Pyrénées, dans 50 ans, il risque de ne plus y avoir de glaciers. Or, les glaciers et la neige sont des ressources en eau très importantes pour les fleuves et les rivières. Lorsqu’on pense à ce phénomène au niveau de montagnes telles que l’Himalaya par exemple, on ne peut qu’imaginer l’impact sur tous ses fleuves et rivières.

C’est donc tout un ensemble de phénomènes physiques qui expliquent que l’eau est le marqueur direct des élévations de températures.

Défis Humanitaires : L’Egypte qui préside la COP27 a beaucoup insisté sur le caractère prioritaire de l’eau lié au dérèglement climatique. Son ministre des Affaires étrangères a même priorisé trois secteurs : l’agriculture, la gestion de l’eau et l’énergie. Cette question a-t-elle bien été présente au cœur des négociations ?

Marie-Laure Vercambre : On a pu observer pendant cette COP une place plus importante de l’eau, pas dans le cadre des négociations mais à travers, notamment, la 2ème édition d’un pavillon EAU ET CLIMAT financé en grande partie par l’Egypte et dont le PFE et d’autres étaient partenaires. Il y a aussi eu des initiatives propres à cette COP telles que AWARE, une initiative sur la gestion des ressources en eau, et FAST, une initiative sur l’eau et l’agriculture. Ce sont des enjeux particulièrement importants pour l’Egypte, il n’est donc pas étonnant qu’ils aient jugé opportun que les enjeux agricoles et d’abondance de l’eau soient traités dans le cadre de la COP sur le changement climatique qu’ils présidaient. Ce pavillon EAU ET CLIMAT était une réédition du premier pavillon EAU ET CLIMAT à Glasgow l’année dernière et a été très animé, avec des partenaires présents à Glasgow également. Il y a aussi eu la journée officielle dédiée à l’eau : la présidence de la COP a mis le thème de l’eau douce au programme officiel. Est-ce que ça fait partie des négociations pour autant ? Non, pas encore. On ne parle toujours pas d’eau dans le cadre de l’atténuation, sujet qui agite le plus les négociateurs. Malgré la négociation de l’Objectif mondial d’adaptation (OMA) qui a avancé et pour l’instant parle d’eau et d’écosystèmes aquatiques, ce qui est positif, nous ne sommes encore qu’au tout début. La communauté de l’eau se réjouit du fait que le mot « eau » soit mentionné dans la synthèse de la COP mais il n’y a toujours pas de négociations sur les enjeux spécifiques de l’eau.

Jean-Luc Redaud à la tribune de l’évènement sur la gestion intégrée des ressources en eau sur le Pavillon France. @PFE

Défis Humanitaires : Le PFE a notamment organisé un événement sur le pavillon Eau & Climat sur la réduction des émissions de gaz à effets de serre des services d’eau et d’assainissement, ainsi qu’une présentation de l’application Water4AllSDGs développée par le groupe de travail ODD du PFE. Pouvez-vous nous présenter cet évènement et ses conclusions ?

Joffrey Lapilus : Le mercredi 9 novembre, le PFE a tenu une session sur le pavillon Eau & Climat sur le thème de la réduction des gaz à effet de serre des services d’eau et d’assainissement, qui est aussi le thème de la dernière étude publiée par le groupe Eau & Climat du PFE. Cette étude fait l’inventaire des différentes techniques qui existent et sont à disposition des services d’eau et d’assainissement dans les pays du Nord et du Sud pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Dans ces techniques, on retrouve par exemple le contrôle des fuites, les économies d’énergie ou le recyclage et la réutilisation des eaux usées.

L’évènement avait comme première mission de présenter cette étude du PFE et pour deuxième but de présenter des études de cas concrètes. Il faut rappeler que les chiffres ne sont pas encore scientifiquement stables mais nous sommes entre 3 et 5% des émissions globales de gaz à effet de serre produits par les services d’eaux et d’assainissement. C’est un chiffre substantiel et le PFE a organisé cette session précisément pour inclure l’eau dans les négociations sur l’atténuation du changement climatique. Sur cet évènement, il y a eu diverses études de cas, notamment en Jordanie, en Egypte présenté par Suez et une intervention de la mairie de Paris sur les actions d’Eau de Paris pour réduire ses émissions.

En conclusion de cette session, nous avons présenté l’application Water4allSDGs développée par le groupe de travail ODD du PFE qui est une application gratuite à disposition de tous. Il suffit de répondre à une série de questions sur un projet et grâce aux réponses, l’application offre un résultat qui montre en quoi le projet en question impacte chacun des ODD de manière positive et négative. Cela donne un aperçu sur l’impact concret des projets sur l’avancé des ODD et l’opportunité aux acteurs d’ajuster leurs projets si ceux-ci ont des externalités négatives sur un ou plusieurs ODD.

Les inondations au Pakistan ont causé 1100 morts et 33 millions de sinistrés. © European Union, 2022 (photographer: Abdul Majeed)

Défis Humanitaires : Le PFE a coorganisé un autre évènement sur la gestion des catastrophes liées à l’eau face aux changements climatiques et sur l’importance des systèmes d’alerte précoce. Quels étaient vos partenaires pour cet évènement et qu’avez-vous conclu ?

Joffrey Lapilus : Pour cet événement « Gérer les catastrophes liées à l’eau face au changement climatique », le PFE était partenaire d’une session organisée conjointement avec la république du Tadjikistan, le Japan Water Forum, le Centre for Climate and Resilience Research et AGWA. Alix Roumagnac, président de Predict Services, représentait le PFE et a notamment présenté l’initiative CREWS, lancé par la France durant la COP21 sur les risques climatiques et systèmes d’alerte précoces. C’est une initiative toujours d’actualité, qui reçoit des financements réguliers depuis la COP21 par un certain nombre d’acteurs et qui rappelle que certaines initiatives lancées durant ces COP ont des impacts concrets dans le temps.

Jean-Luc Redaud : Les deux impacts majeurs liés à l’eau sont la sécheresse et les catastrophes liées à l’eau. Sur les catastrophes, Alix Roumagnac a fait une étude de cas sur la Méditerranée car c’est une des mers qui se réchauffe plus vite que les océans. De ce fait, tous ces phénomènes de sécheresse et d’inondation catastrophiques s’aggravent sur la Méditerranée. Cet évènement a donc permis une approche scientifique qui cherchait à montrer et lier ce qui se passe en Méditerranée et ce qui se passe dans les eaux continentales. Sur le même sujet dans un autre évènement de la COP, notre collègue Patrick Lecante en Guyane a souligné, à juste titre, que le problème là-bas spécifiquement n’était pas le manque d’eau mais plutôt des excès d’eau.

Le sujet des catastrophes était central durant toute la COP et a retenti sur un autre dossier : celui des pertes et préjudices En effet, pour les populations, les catastrophes vont devenir particulièrement dramatiques. C’est le cas des petits Etats insulaires, menacés d’être complètement inondés, et de pays comme le Pakistan, qui a porté les demandes sur l’ouverture d’un chapitre pour les populations les plus menacées par le réchauffement climatique. Ce dossier à fait l’objet de discussions très longues et a surement été le plus durement négocié et un des points innovants de cette COP : pour la première fois les Etats développés ont accepté d’examiner les manières d’aider ces populations les plus vulnérables. Il faut rappeler qu’au-delà de l’adaptation, le dossier des pertes et préjudices a aussi des implications financières  très importantes.

Un autre dossier important qui a suscité des discussions est l’alerte aux populations, autrement dit, notre capacité d’alerter suffisamment en avance les populations pour se protéger des catastrophes. Ces systèmes d’alerte existent dans les pays développés et pour la France ont été mis en place pour les alertes inondations notamment sur notre pourtour méditerranéen ou sur les alertes typhons aux Antilles,  mais sont largement défaillants dans les pays les plus vulnérables. Il est donc fondamental de développer cet aspect pour mettre en sécurité les populations.

Défis Humanitaires : Un autre évènement sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique à travers la résilience de l’eau avec l’ONU EAU et d’autres acteurs dont le représentant des Pays Bas, qui co-présidera la prochaine conférence de l’ONU sur l’eau en 2023 à New York. Quels étaient les résultats de cet évènement ?

Joffrey Lapilus: Nous suivons avec attention les discussions de l’ONU EAU et nous avions pu participer à la création de cet évènement. Nous avions soumis des propositions d’interventions françaises. Nous avions notamment proposé un intervenant sur le secteur privé avec une intervention de Pierre-Yves Pouliquen, directeur de la performance plurielle et du développement durable chez Veolia. Cet évènement, modéré et conclu par Henk Ovink, Envoyé Spécial pour l’Eau des Pays-Bas, a abordé de manière générale le potentiel de l’eau pour l’atténuation et l’adaptation avec plusieurs points de vue d’acteurs privés, publics, et associatifs. Comme la majorité des évènements liés à l’eau, Henk Ovink et son homologue tadjik Sulton Rahimzoda ont fait la promotion de la prochaine conférence onusienne sur l’eau en 2023 et rappelé qu’ils attendent beaucoup d’engagements des états, de la société civile et des organisations internationales.

1,5 million de têtes de bétail ont déjà été perdues dans le sud de l’Éthiopie. © European Union, 2022 (photographer: Silvya Bolliger)

Défis Humanitaires : Les Accords de Paris de la COP21 en 2015 ont fixé comme objectif la limite du réchauffement climatique à 1,5°C, la réduction des gaz à effet de serre, la mobilisation de 100 milliards de dollars pour 2020. Où en sommes-nous, un an avant le bilan prévu à la COP28 et qu’en est-il de la mise en place d’un fonds ad-hoc sur les pertes et préjudices qui a fait l’objet de beaucoup de négociations ?

Jean-Luc Redaud : Pour résumer, l’Accord de Paris a deux objectifs : l’atténuation et l’adaptation. L’accent a été mis particulièrement sur l’atténuation avec un objectif de 2°C et si possible 1,5°C, avec un système de volontariat : les pays doivent  présenter des contributions qui permettent de rester dans le cadre d’un réchauffement inférieur à 2°C d’ici 2100. Malheureusement, toutes les études montrent que les contributions présentées par les pays ne permettront pas d’atteindre cet objectif. Plus alarmant encore, les études scientifiques montrent que le climat va de plus en plus mal et dérive vers une augmentation de 3°C à 4°C d’ici la fin du siècle. Il y a donc un écart très important entre ce que disent les scientifiques et les engagements pris par les Etats. Ce sujet n’a pas été traité à Charm El-Cheikh. Il devrait être traité dans le bilan mondial de l’an prochain mais cela  semble improbable  compte tenu du fait que les Etats n’ont toujours pas présenté de hausses de leurs propositions. Sur le dossier atténuation, nous sommes donc très mal partis et cette COP a été très faible. Les négociateurs ont voulu garder l’objectif de 1,5°C, pour « créer une obligation ». Cependant, tout le monde est assez inquiet et ne croit pas que nous pourrions présenter un bilan positif l’année prochaine.

Par conséquent, cela génère une demande de plus en plus forte de l’adaptation. Comme cette COP se déroulait en Egypte, elle a été définie comme la COP de l’Afrique, et les pays africains ont dénoncé tout au long de la COP le manque d’engagement des pays occidentaux. Ces derniers avaient promis 100 milliards de dollars pour ces pays mais des études, notamment de l’OCDE, montrent que seulement 80 milliards ont été débloqués chaque année depuis 2020. Il y a donc eu des revendications très fortes des pays du groupe des 77  (dont  la Chine et les pays pétroliers font partie) pour alerter sur le manque de soutien et le non-respect de la promesse des pays occidentaux. Ce sujet reste flou, malgré quelques actions bilatérales importantes comme l’annonce d’un programme d’adaptation pour l’Afrique des Etats-Unis, ou encore un programme spécifique pour l’Egypte, piloté par les Etats-Unis et l’Allemagne. Cependant, je n’ai pas le sentiment que  les pays du GH77 considèrent que nous avons répondu aux demandes des pays les plus pauvres en matière d’adaptation.

Le dossier des pertes et préjudices, qui vise les pays les plus menacés, a été ouvert à la COP19 à Varsovie, où il y avait un accord sur un dispositif spécial pour ces pays. Les pays riches avaient jusqu’à maintenant refusé d’ouvrir un nouveau fond de financement. Les pressions fortes du Pakistan durant cette COP27 se sont finalement traduites par un accord pour examiner la mise en place d’un fond par les pays riches. Il y a déjà 40 pays impliqués, ayant promis plus de 350 millions de Dollars pour un tel fond. Plusieurs pays ont alerté qu’il fallait également un fond sur d’autre sujets importants comme la biodiversité ou les océans. La France, avec d’autres, a donc soulevé qu’il fallait réexaminer l’architecture de ces fonds climat. lI devrait y avoir un sommet l’année prochaine pour évaluer tous les fonds, la structure des bailleurs de fond internationaux et leurs rôles. Au-delà des confusions liées à la multitude de négociations et moyens de financement, il y a eu tout de même une avancée : la reconnaissance qu’il fallait mettre en place un dispositif pour les pays les plus pauvres.

J’aimerai souligner qu’il reste tout de même une ambiguïté avec la Chine et les pays pétroliers qui font partis des 77 et qui donc ne se considèrent pas comme donateurs.  Revoir le champ de donateurs et y introduire la Chine et les pays pétroliers  fait partie des points mis en débat à cette COP ?

C’est aussi un problème important pour les ONG. Aujourd’hui, les ONG climat travaillent plus sur l’atténuation que sur l’adaptation. Je crois qu’il est important que les ONG travaillent davantage sur l’adaptation si elles veulent dialoguer avec les pays les plus vulnérables. Cela signifie que les ONG de développement rejoignent ce dispositif d’adaptation. Globalement, les experts considèrent que notre échec sur l’atténuation n’est pas rassurant pour l’avenir.

Joffrey Lapilus : Les négociations se sont jouées sur les pertes et préjudices qui étaient le point clé pour désamorcer les négociations sur l’atténuation. Cependant les ambitions n’étaient pas très hautes.  On peut tout de même noter une initiative intéressante de l’Inde qui a mis en avant qu’il faudrait organiser et entériner dans les textes un abandon de toutes les énergies fossiles. Cette proposition a reçu beaucoup de soutient notamment des états insulaires, l’UE et de certains producteurs d’hydrocarbures comme la Norvège ou les Etats Unis.

Sur les pertes et préjudices, on s’aperçoit que les négociations climatiques ne se jouent pas seulement à l’échelle climatique mais prennent en compte aussi le contexte international et notamment le contexte financier international et les volontés de réforme du système financier. Une grande partie des interventions de haut niveau allaient dans cette direction, avec notamment la première ministre de la Barbade avec laquelle le président français souhaite organiser un sommet au printemps 2023 sur la question d’une réforme du système financier international.

Soukena Mint Krama (à gauche) et Massouda Mint Bouder (à droite) extraient l’eau du puits, Hsey Tach, Mauritanie. @EU-ECHO (Photographe: Xaume Olleros) (CC BY-NC-ND 2.0)

Défis Humanitaires : Comment voulez-vous conclure cet interview ?

Marie-Laure Vercambre : Au niveau macro, le PFE a contribué à faire avancer la cause de l’eau dans le cadre des négociations climatiques. Cette COP intervient aussi quelques semaines avant la COP sur la biodiversité. Les liens entre eau, biodiversité et les sécurités qui découlent de la sécurité climatique et hydrique sont de plus en plus établis et relayés. Cette COP est aussi intervenue juste avant la COP15 et quelques mois avant la conférence sur l’eau de fin mars 2023 à New York, qui sera la première depuis 1977. Cette conférence qui va réunir les Etats, n’aura pas de conclusions politiques mais ouvrira certaines portes. On assiste à une montée en puissance des enjeux de l’eau dans la gouvernance mondiale. Ça n’arrive pas pour des raisons pour lesquelles on doit se réjouir mais on va vers plus de prise en compte et vers des négociations difficiles. Le Momentum de l’eau est là.

Jean-Luc Redaud : Il faut rappeler que la convention climat date de 1992 et le problème du climat avait été posé par les scientifiques dès 1985. 30 ans après, on voit comment nos sociétés évoluent très lentement sur ces sujets. Cela devrait nous faire réfléchir à l’évolution de nos modes de vie : il faut à la fois soutenir les pays pauvres qui n’ont pas accès aux biens essentiels avec de l’énergie et de l’eau, et, pour les pays riches, réduire considérablement les rejets. Beaucoup misent sur les technologies, mais cela ne suffira pas, il faut changer les modes de vie. Aujourd’hui on parle beaucoup de sobriété énergétique mais il faut aussi tendre vers une sobriété sur l’eau. Le fait que ça évolue lentement, n’est pas rassurant pour l’avenir. Ce qui est sûr c’est que mettre des financements pour aider les personnes à s’adapter sans traiter le dossier de départ, à savoir regarder d’abord comment maitriser ces hausses de température, n’est pas une bonne solution. Je compte beaucoup sur les jeunes générations pour prendre le dossier en main.  Point positif pour nous : la conscience que l’eau es le principal marqueur des changements climatiques progresse auprès des négociateurs des COP Climat ; un message que nous devrons porter à la Conférence 2023  sur l’eau organisée sous l’égide des Nation unies.

Joffrey Lapilus : Pour revenir sur les processus de COP, négociations climatiques et acteurs de l’eau, on s’aperçoit qu’il y a 15 ans, quand les acteurs de l’eau essayaient d’avoir des tribunes dans ces rendez-vous des acteurs du climat, ce n’était pas forcément possible. Un grand travail a été fait au fil des années et les acteurs de l’eau au niveau international se sont fédérés pour faire avancer leur plaidoyer et leurs messages. Ces dernières années, tout cela s’est largement structuré avec pour la première fois un Pavillon de l’Eau et du Climat à la COP26 et deux paragraphes dédiés à l’eau dans les décisions finales de la COP27. On peut donc se réjouir que l’eau prenne une place de plus en plus importante dans les enceintes du climat. Il reste bien évidemment beaucoup de travail, notamment pour veiller à ne pas seulement se parler entre acteurs de l’eau mais de négocier avec tous les autres acteurs qui utilisent et ont besoin de l’eau dans leurs activités. On sait que cela est vertueux au niveau des bassins versants, cela le sera aussi au niveau international.

 

 

Partenariat Français pour l’Eau. 

 

Directrice générale du PFE depuis 2019 Marie-Laure Vercambre était avant ça en charge du programme L’Eau pour la vie et la Paix de l’ONG Green Cross International fondée par Mikhaïl Gorbatchev. Elle a à ce titre supervisé de nombreux de projets de développement à travers le réseau de branches pays de Green Cross et beaucoup travaillé sur la gouvernance mondiale de l’eau, le droit à l’eau potable et à l’assainissement et les enjeux transfrontaliers. Elle a suivi des études de sciences politiques, relations internationales et développement à Sciences Po Paris et New York et Columbia Universities.

 

Jean Luc Redaud, ancien élève de l’Ecole Polytechnique est Ingénieur Général du Génie Rural et des Eaux et Forêts. Il a consacré l’essentiel de sa carrière au monde de l’eau, à la Direction de l’Eau du Ministère de l’Environnement de 1976 à 1982, au Cabinet de Michel Rocard Ministre de l’agriculture, puis à la Direction de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne de 1984 à 1994 et enfin comme expert de nombreuse conférences internationales . Cette expérience l’a conduit à assurer, comme Secrétaire Général, l’organisation de la première Conférence mondiale sur l’Eau de Paris en mars 1998 puis à participer activement aux principaux sommets mondiaux sur l’Eau organisés à l’initiative du Conseil Mondial de l’Eau. Jean Luc Redaud est, par ailleurs, Secrétaire Général de l’Association 4D , association qui mène, depuis les années 1990 une action de promotion et sensibilisation aux thématiques du Développement Durable. Ces activités ont conduit le gouvernement à lui demander en 2001 d’animer le Comité Français des Acteurs de la Société civile mis en place pour le Sommet Mondial du Développement Durable de Johannesbourg de septembre 2002. Jean-Luc Redaud préside, depuis 2012, le Groupe de travail « Eau & Climat » du Partenariat Français pour l’Eau, plateforme multi-acteur qui réunit les acteurs français de l’eau travaillant à l’international.

Joffrey Lapilus est diplômé de l’Ecole d’Affaires Internationales de Sciences Po Paris. Après une expérience prolongée en Indonésie, cette « terre d’eau », il s’est naturellement spécialisé dans les projets et les politiques publiques liés à l’eau. En France, il a participé à la mise en œuvre de la stratégie d’adaptation au changement climatique pour l’eau dans le département de l’Aube et à la création d’une structure de gouvernance multisectorielle dédiée. Depuis 2022, Joffrey Lapilus est en charge du plaidoyer « Eau & Climat » au sein du Partenariat Français pour l’Eau.

«Allons-nous laisser Erdogan mener la “guerre de l’eau” contre les Kurdes?» Par Patrice Franceschi

Un article de Patrice Franceschi disponible dans Le Figaro

Assoiffer et affamer les populations ennemies pour les anéantir est une méthode de guerre aussi vieille que la guerre elle-même. On croyait cependant cette façon de faire reléguée aux temps barbares d’avant les lois internationales modernes destinées à réguler les conflits – et surtout à protéger les civils – sous la vigilance attentive des Nations-Unies. Face aux Kurdes, la Turquie démontre aujourd’hui qu’il n’en est rien. Elle se comporte comme on se comportait jadis. Dans sa volonté obsessionnelle d’en finir avec ces Kurdes qu’il méprise, Erdogan utilise une arme terrifiante et oubliée qu’il avait jusque là gardé en réserve – et dont la plupart des responsables occidentaux n’ont pas pris la mesure : l’eau. Avec cette arme à l’énoncé anodin, Erdogan peut mener à bas bruit une guerre d’usure contre les civils kurdes, insidieuse, sans sensationnalisme et sans tirer un seul coup de fusil. Une guerre aussi silencieuse que dévastatrice par ses effets à long terme. Au sein du monde carnivore qui s’installe la Turquie démontre ainsi qu’elle ne s’embarrasse d’aucun scrupule, ne respecte aucune règle commune, et joue la politique du fait accompli chaque fois que son intérêt l’y pousse, persuadée que seuls comptent les rapports de force.

            Mais qu’est-ce que la « guerre de l’eau » au juste ? La situation est la suivante : par les hasards de la géographie les montagnes turques sont le « château d’eau » de cette région du Moyen-Orient. Le Tigre et l’Euphrate y naissent avant de s’en aller irriguer la Syrie et L’Irak – pays dans le nord desquels vivent les Kurdes. Sur ces deux fleuves mythiques et gigantesques, Ankara a bâti depuis longtemps toutes une série de barrages permettant de contrôler leurs débits. Ce sont ces « robinets » que les Turcs ferment graduellement depuis des mois. A 80 % en ce moment-même. Conséquence première : une terrible sécheresse artificielle s’est installée dans les plaines arables où vivent les Kurdes – ce fameux grenier à blé du croissant fertile – et plus aucune irrigation correcte des cultures vivrières ne peut s’y faire. Conséquence seconde : les prix des denrées alimentaires ne cessent de grimper, la société se fracture progressivement dans une compétition nouvelle pour l’accès au peu d’eau disponible, la disette va menacer quand les récoltes ne seront plus que l’ombre d’elles-mêmes, et de plus en plus de Kurdes songent à immigrer massivement dans un désespoir inexistant il y a encore quelques mois. Conséquence troisième : le sinistre MIT, les services secrets turcs, dispose enfin d’éléments concrets pour attiser en sous main la situation afin de dresser le peuple contre ses dirigeants puisque ces derniers sont de moins en moins capables de faire face à la situation, faute de moyens. On ne compte plus les manifestations de rues comme les attaques dans la presse locale. Soit dit en passant, nos diplomates, toujours aussi tournés vers Ankara, se limitent à faire remonter vers nos responsables le discrédit progressif de l’administration kurde en se gardant bien d’en mentionner la cause. Ils feraient mieux de constater que cette dégradation de la situation permet une résurgence accrue des mouvements islamistes anti-occidentaux que les Kurdes ne pourront bientôt plus contenir comme auparavant. Daech ne cesse de reprendre du poil de la bête en profitant de la situation. A l’heure du procès des attentats du Bataclan, nous ferions bien de prendre acte de cette situation pour réagir avant qu’il ne soit trop tard, une fois de plus. Car nos intérêts sécuritaires sont en jeu au Kurdistan face au terrorisme international.

            Mais ce n’est pas tout. Dans le même temps qu’ils ferment les robinets des grands fleuves, les Turcs réduisent de moitié le débit des stations de pompage d’eau douce dont ils se sont  emparés su le territoire syrien en octobre 2019. On se souvient qu’à cette époque, de par la volonté aussi sotte qu’incompréhensible de Trump, nous avons abandonné nos alliés kurdes entre les mains d’Ankara et de ses jihadistes après les avoir utilisés avec succès dans notre guerre commune contre l’État islamique. Quoi qu’il en soit de cette faute politique autant que morale, l’eau manque aujourd’hui aux Kurdes pour simplement boire et pas seulement irriguer. Le rationnement est une réalité dans plusieurs villes et les organisations humanitaires présentes sur place doivent ravitailler de nombreuses régions à l’aide de norias de camions citernes. Cette pénurie provoque aussi un accroissement de toutes les maladies liées aux eaux insalubres.

            Je rentre du Kurdistan syrien. J’ai constaté tout ce que je viens d’écrire. Le désarroi est grand chez nos anciens alliés. Comme il ne l’a jamais été. Un désarroi proportionnel au silence absolu de la communauté internationale – si tant est qu’elle existe. Aucun pays ne fait pression sur Erdogan pour l’obliger à lâcher prise et à ne plus s’en prendre aux civils de cette manière. Mais pourquoi s’en étonner ? Que s’est-il passé l’année dernière quand, après enquête dûment documenté, les Nations-Unies ont officiellement condamné la Turquie et les jihadistes sous son obédience pour le nettoyage ethnique de la région kurde d’Afrine qu’ils occupent militairement depuis janvier 2018 en violation de toutes les lois internationales ? Une page dans les journaux le lendemain et puis plus rien. Que s’est-il passé quelques temps plus tard quand les mêmes Nations-Unies ont condamné tout aussi officiellement les islamistes de Daech – soutenus par la Turquie quand ça l’arrangeait –  pour leur tentative de génocide des Yézidies en 2014 ? Une page dans les journaux le lendemain et puis plus rien. Comment être surpris, dès lors, qu’Erdogan se sente pousser des ailes et encouragé par nos renoncements successifs à aller toujours plus loin ?

            Nos intérêts sécuritaires face au terrorisme islamique sont en jeux dans cette guerre de l’eau, par-delà son aspect moral. Pour tenter de servir à quelque chose, cette tribune doit se transformer ici en lettre ouverte au Président de la république pour l’exhorter à agir. Son tropisme pour les Kurdes est connu. Emmanuel Macron a été le seul chef d’État à les recevoir à plusieurs reprises à l’Élysée pour appuyer leur combat. C’est tout à son honneur. Il faut lui demander aujourd’hui de poursuivre son opposition aux visées expansionnistes d’Erdogan et de ses jihadistes en portant cette « guerre de l’eau » devant les instances internationales compétentes afin d’y mettre fin.

            Ce qui est en jeu pour nous Français est tout aussi essentiel que pour les Kurdes.

Patrice Franceschi.