L’humanitaire en débat

Contrôle de bons de distribution au sein de la Tapoa, région frontalière du Niger. CE/ECHO/Anouk Delafortrie

Cet article de François Grünewald  fait suite à ceux de Cyprien Fabre puis d’Emmanuel Rinck sur la nature même de l’humanitaire. Débat engagé qui va se poursuivre dans les prochains mois dans notre revue en ligne. Vos témoignages, réactions, réflexions à ce sujet sont les bienvenus, à nous envoyer sur info@defishumanitaires.com

Turbulences, datas et pansements :

 Quelques réflexions sur l’état de la planète et de notre secteur.

Alors que le Groupe URD (www.urd.org) célèbre ses trente ans cette année, trente ans à parcourir tant de terrains de crises et à en côtoyer tous les acteurs, c’est avec un grand intérêt que nous contribuons au débat lancé par Défis Humanitaires. Il pose en effet des questions essentielles. L’enjeu, comme trop souvent, sera notre capacité à trouver des réponses.

Plus de crises, moins de crises, crises durables ou éphémères, guerres, crises politiques ou socio-naturelles, voire technologiques et environnementales. Et d’abord, dans un monde éminemment chaotique, qu’est-ce qu’une crise demandant une réponse humanitaire ?  Une guerre ? l’effet d’un évènement climatique ? une pandémie ? l’écroulement d’un système économique (Liban) ? On en est même arrivé à dire qu’on est en crise humanitaire parce que l’on est passé sous la barre critique des indicateurs sur la malnutrition du fait de la pauvreté extrême. De même la léthalité croissante qui accompagne le règne des gangs dans les favelas au Brésil ou à Haïti, des cartels de la drogue au Mexique ou des Maras en Amérique centrale et atteint celle de guerres réelles a conduit à la création d’une nouvelle catégorie dans le DIH et l’action humanitaire. A côté des CAI (conflits armés internationaux), des CANI (conflits armés non internationaux) on a vu arriver les AFV (autres formes de violence).  L’augmentation des budgets de l’aide est évidente depuis 30 ans. Les articles précédents dans Défis Humanitaires sur ce sujet, notamment ceux de Cyprien Fabre et d’Emmanuel Rinck le soulignent et en explorent un certain nombre de raisons. Effets d’une augmentation réelle du nombre de personnes dans le besoin, sûrement, à la fois de façon mécanique avec la croissance démographique et de l’état de la planète (changements climatiques, effets de la pandémie, crises économiques et environnementales) ?  Effet de l’évolution de la notion de besoins ? On a ajouté les programmes genre, éducation, les kits « dignité », sécurité alimentaire, protection « main-streamée » etc,  là où avant il n’y avait grosso-modo que santé, aide alimentaire, WASH et la distribution de bâches et de quelques biens essentiels (casseroles, sceaux, etc.). Sans parler de la programmation Résilience ! Effet de l’évolution des outils d’analyse des besoins ? Mais aussi effet de la bureaucratisation du secteur, avec la multiplication coûteuse des MEAL (Suivi, redevabilité, apprentissage), des procédures de gestion et de due diligence, la lourdeur de la gestion des consortium, la multiplication des audits ?

Etudiant africain assistant à des cours à distance de l’Institut Bioforce. @Bioforce

On dit parfois que l’aide humanitaire s’est professionnalisée ? j’aurai envie de dire que non : les acteurs de l’aide de base, médecins, infirmiers et infirmières, ingénieurs WASH, etc. qui agissent auprès des populations et des communautés sont déjà des professionnels et ont juste appris à faire leur métier dans ces contextes particuliers que sont les crises du monde.  Ce qu’on a vu en fait, c’est l’émergence d’une nouvelle catégorie de professions autour de la gestion de l’aide, de la recherche des financements (grant writters et grant managers), du suivi, de la communication, du plaidoyer, de l’évaluation, etc. activités sûrement importantes mais aussi coûteuses et qui contribuent de fait à l’augmentation des sommes dédiées à l’humanitaire. Après les générations techniques et militantes du début (les médecins qui traversaient les cols dans la neige), celle erratique des logs (on se rappelle l’épopée de Équilibre en Bosnie), on a vu arriver les générations des DESS, puis des Masters (je fais partie des coupables, J’en ai formé beaucoup sous divers casquettes). Là où prédominait l’engagement et des trajectoires de vie au service des autres, on a vu émerger des carrières : on commence ONG et on termine aux UN ou chez les bailleurs. Coté institutionnel, aux générations des débuts (toujours héroïques, bien sûr) ce fut la génération des ECHO Babies, DFID babies et OFDA babies, la fin de la guerre froide ayant enlevé le couvercle qui bloquait les financements humanitaires. Cette fin du blocage du Conseil de Sécurité de l’ONU a profondément modifié les différents paramètres de l’humanitaire et permit la création d’institutions pour la mise en place et la coordination de l’aide humanitaire tout en libérant les financements humanitaires qui se sont envolés dès 1992.

Beni, Nord-Kivu, RD Congo- La MONUSCO a remis aux FARDC un camp militaire construit dans la localité de Kididiwe, autrefois bastion des rebelles ADF. L’armée congolaise va désormais y tenir une position permanente alors qu’elle mène avec l’appui de la MONUSCO des opérations contre les groupes armés dans cette région de Beni. Photo MONUSCO/Michael Ali.

Mais il y a toujours des crises qui s’entassent parce que les systèmes politiques n’arrivent pas à faire  tout le job. C’était un peu le sens du discours du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki Moon lors du 1er Sommet mondial de l’Humanitaire quand il a parlé de l’importance de la résolution des crises en lançant le concept du Triple Nexus Humanitaire-Développement-Paix. Mais alors que le triple nexus aurait pu devenir un appel politique fort et continu à la responsabilité des États, voir des mécanismes multinationaux, il s’est transformé en un enjeu de coordination entre humanitaires, développement et … c’est quoi la paix, c’est qui les acteurs de la paix ? Donc les conflits se terminent rarement, sauf dans quelque cas par fatigue des combattants. Voire, avec la libération de la violence permise, le non-respect de la ligne rouge de l’utilisation des armes chimiques en Syrie (le massacre de la Ghouta), ils se remultiplient, s’aggravent et s’ancrent dans la durée tandis que les mécanismes de gestion du passé (les missions des Nations Unies, notamment) sont de plus en plus défiés et rendus ineffectifs.

Avec la croissance démographique, on a vu des densités humaines croissantes dans des zones à risque sismique, d’inondation, de glissement de terrain, de sécheresse. Le moindre évènement extrême et, dès lors, c’est par dizaines, voire centaines de milliers ou millions que l’on compte les populations affectées (voir les inondations au Pakistan). Dans ces contextes de conflits durables ou de catastrophes à répétition, les populations nous connaissent d’ailleurs très bien et savent souvent quoi répondre pour être enregistrées comme bénéficiaires. Combien de fois avons-nous vu des « victimes » qui connaissaient les questions avant même que les volontaires en première mission des ONG ne sortent leur Kubo tool box ? De même, combien de fois avons-nous vus les besoins être gonflés selon l’adage « si tu veux X et que tu sais que le bailleur ne va te donner que y% de ce que tu demandes, alors demande X + X*y% pour obtenir ce que tu veux » sachant qu’au final, dans tant de situations, on a vu les situations se stabiliser alors que moins de 60% de ce qui avait été demandé avait été accordé ? Combien de fois avons-nous vu des logiques de « chiffres d’affaires » et de « surface financière » prendre le pas de la logique d’effectivité sur le terrain (et ceci autant chez les bailleurs, que chez les ONG, aux UN et dans le monde Croix Rouge). Au nom du bien, bien sûr…

Renforcer la résilience contre la faim et la malnutrition au Burkina Faso
Dans la Tapoa, une région frontalière du Niger, le service d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) finance l’ONG ACF pour fournir des soins de santé et de nutrition ainsi qu’une assistance alimentaire. CE/ECHO/Anouk Delafortrie

Bref, face à cette explosion du nombre de bénéficiaires, à la complexification croissante de leurs besoins et aux dynamiques propres au secteur de l’aide, sommes-nous condamnés à accepter cet axiome, « toujours plus de besoins, ces derniers toujours plus chers et les ressources toujours plus contraintes » ?

On voudrait ici regarder quelques-uns des angles morts à toute cette réflexion, et qui nous semblent porteurs d’espoir mais aussi à terme à des besoins profonds de changement à l’intérieur du système de l’aide.

D’abord, il faut se rappeler qu’une grande partie des crises de ce monde passe sous les radars. La multitude des petites catastrophes, des conflits qui n’intéressent ni les médias, ni les bailleurs est infinie. Mais le secteur humanitaire n’y est que très rarement présent. Dans toutes ces crises, les acteurs locaux, voisins, maires, instituteurs, voire les familles émigrées à la capitale ou à l’étranger sont au cœur de la réponse : ils dégagent des décombres, sortent de l’eau, accueillent de leur côté de la frontière, réchauffent, nourrissent, protègent contre les tueurs, réconfortent dans le silence et l’humilité, envoient de l’argent et des couvertures, uniquement motivés par le sentiment de solidarité et l’envie d’aider.

Ensuite, et même quand la crise est visible et bien médiatisée, comme l’ont été l’explosion sur le port de Beyrouth, les inondations dans la Roya suite à la tempête Alex en France ou dans la guerre en Ukraine, on voit des dynamiques similaires mais avec des effets amplifiées 10×10 ! À Beyrouth, de nombreuses ONG internationales et agences des Nations Unies en étaient encore à voir comment lancer leurs évaluations des besoins quand des armées de volontaires venus de tout le pays étaient déjà déployées dans toutes les zones touchées pour évacuer les blessés, dégager les décombres, assister, réconforter tandis qu’une énorme solidarité se montait au sein de la Diaspora libanaise. Dans les vallées de la Roya et de la Vésubie, coupées du monde, la solidarité des montagnards était en œuvre dès les premières heures, à la lampe torche, avec les responsables municipaux pour sauver, évacuer, abriter, nourrir, et ceci a conduit à la mise en place d’impressionnantes dynamiques d’entraide à travers toute la France par des mécanismes innovants optimisant Facebook et les réseaux sociaux. Enfin, en Ukraine, c’est tout un peuple qui s’est levé pour aider ceux que la guerre avait touchés, mais aussi ceux qui en première ligne défendaient le pays. Et là boom, pour les Ukrainiens, la neutralité, ce n’était pas trop leur tasse de thé. Mais pour les acteurs humanitaires classiques, qui ont du mal à sortir de leurs modèles testés surtout dans des pays fragiles où la société civile cherche ses moyens d’action voire de survie, d’un coup, ce fut la confrontation avec des groupes de volontaires très engagés, dynamiques, digitalisés et souvent très compétents et avec des municipalités au taquet ! De fait, ces observations nous conduisent à l’autre face du débat sur la localisation, qui est trop souvent posé comme une histoire de partage du gâteau entre ONG du Nord et ONG du Sud, alors qu’il s’agit d’un enjeu de soutien à la large palette des acteurs des territoires et de leurs connections déterritorialisées avec les Diasporas et les réseaux sociaux.

« Bénéficiaires cash transfert inconditionnel » by Bizo Oumarou.
Mataram et Ya Gana de village de Boudouri, Niger, reçoivent la ration mensuel de cash transfert inconditionnel. Photo KaluInstitue

Le secteur humanitaire est devenu de plus en plus un « distributeur de cash ». Emergency cash transfert, inconditionnel cash transfert, RedRose font maintenant parties du vocabulaire quotidien des humanitaires et des figures imposées par les bailleurs.  Avec plein de bonnes raisons et pas mal de limites, comme on le voit sur la ligne de front de l’est de l’Ukraine, là où il n’y a ni banque ni magasin fonctionnel. Mais le développement des outils de transfert de fonds d’individus à individus, avec les Orange Money et autres systèmes, a aussi un autre effet dont les humanitaires auront à imaginer, voire à anticiper les conséquences à moyen et long termes. Ces systèmes de transfert d’argent de type Money Express largement utilisés par les diasporas depuis des années pour envoyer leurs rémittences au pays, permet à ce que la générosité se personnalise et sorte des canaux connus. « Au lieu de donner un chèque à ACF ou à MDM, je vais envoyer de l’argent directement à Fatoumata au Mali, que j’ai rencontré sur Instagram. Elle me donnera des nouvelles de ses enfants et je pourrais voir directement et à faible cout de gestion que mon argent est utile ». Cette histoire, inventée pour une conférence sur le futur des ONG, il y a 15 ans, est devenue une réalité qui met au défi le « business model » des ONG.

François Grünewald à Kharkiv (Ukraine) avec des représentants de la municipalité.

Dernier élément, il est clair qu’il faudra accepter de scier la branche sur laquelle une partie du système humanitaire s’est construit par une politique beaucoup plus volontariste de préparation aux désastres et d’adaptation aux changements climatiques. Au-delà du caricatural « pour y dollars investis dans la prévention, c’est x dollars économisés dans la réponse humanitaire », il y a une réalité : les pays, territoires et populations préparés à gérer les catastrophes sont les plus à même à en réduire l’impact, tandis que tout ce qui peut permettre de réduire l’occurrence et l’amplitude des désastres réduit les souffrances et les coûts d’interventions pour les secours et les reconstructions…  Et la guerre en Ukraine nous rappelle que cette approche joue aussi dans les conflits : la préparation des abris antiaériens, le stockage de vivres et de moyens de chauffage dans les métros et les sous-sols des immeubles ont sauvé de nombreuses personnes et continuent d’atténuer les souffrances. Gouverner c’est prévoir, dit l’adage. « Se préparer, c’est sauver » pourrait en être l’adaptation humanitaire.  Nous l’avons vu quand nous avons évalué les programmes de préparation du système hospitalier népalais au risque de séisme majeur sur Katmandu (http://www.urd.org/wp-content/uploads/2018/09/PE05_NepalEvaluation-1.pdf) ou lors de nos travaux sur la Corne de l’Afrique qui soulignaient l’importance d’avoir des mécanismes « prepardness-early warning-early response (https://www.urd.org/wp-content/uploads/2019/06/Review-of-Horn-of-Africa-drought-response_GroupeURD_2019.pdf).   Mais là, le problème, c’est qu’on répond à une anticipation des besoins futurs, et donc on ne peut amener aucune « évidence» de ces derniers ; pas de datas et donc très peu d’argent…. En l’absence de courage politique et d’application du principe de « no regret »,  on est « back to square one » : on attend les morts, la décapitalisation des économies rurales et les faces terrifiées d’enfants squelettiques pour agir !!

François Grunewald

François Grunewald travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.

L’humanitaire en débat, articles précédents :

L’humanitaire au piège de l’époque, qui trop embrasse mal étreint…

Courir après son époque – et ses engouements conceptuels – est un exercice exténuant, sinon vain. On peut aussi se demander si ce n’est pas une démarche qui par nature disperse les énergies, ne connaissant pas de limite, au risque d’un « attrape tout » à 360 degrés… susceptible de faire perdre le Nord.

Toute époque génère ses engouements conceptuels, qui s’effacent, à force de se frotter au réel… La nôtre n’y échappe pas, et semble même particulièrement fertile dans ce domaine. Les raisons en sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’un article en soi. Mais le fait est qu’aujourd’hui aucune dimension de l’activité humaine n’y échappe… L’humanitaire, ainsi, se trouve attrapé, « embeded », pourrions-nous dire, dans ce mouvement général où la certitude de parler et d’agir au nom du bien universel laisse peu de place au doute, à la nuance, ou même à la prise en compte du réel. A l’ère de l’humanitaire globalisé, « industrialisé » selon certains, de plus en plus normé, encadré, contraint, dirigé parfois, cette implication se concrétise par une imprégnation de plus en plus massive de ces engouements conceptuels, par les bailleurs, influenceurs (comme certaines grandes ONG anglo-saxonnes) ou partenaires des ONG humanitaires, tels les agences des Nations-Unies ou des gouvernements.

Ainsi, ces ONG et organisations humanitaires se voient maintenant incitées, de la part souvent de ceux dont elles ont besoin pour continuer à exister en tant que structures pour agir, à démontrer, ou à minima affirmer fort et clair, leur adhésion à la longue liste de ces engouements conceptuels. Tout document écrit, émis, consultable, de la part d’une organisation humanitaire devient l’occasion de répondre à une sommation implicite, celle de nous positionner sur chacun des thèmes dans l’air du temps, de « cocher toutes les cases », en bon élève irréprochable, répondant aux sujets favoris « qu’il faut » adresser, comme on dit dans notre jargon. Indépendants en principe, nous nous retrouvons, de façon non-dite, « assignés à signer » en bas de chaque paragraphe d’une doxa qui ne vise, bien sûr, que le bien de tous.

Pierre Brunet en Afghanistan en 2003, dans le cadre d’une mission auprès des multiples équipes opérationnelles de Solidarités International dans le pays.

L’honnêteté exige de reconnaître qu’il n’y a pas que du regrettable dans ce phénomène. D’abord, il faut souligner la sincérité de l’adhésion individuelle, en tant que citoyens, de bon nombre d’humanitaires à une large part de ces thèmes et concepts. Par ailleurs, l’irruption de ceux-ci dans notre réflexion entraîne souvent un enrichissement de notre démarche, susceptible de générer un élargissement du champ du possible de notre action. Enfin, cette irruption-sommation conceptuelle nous oblige à sortir de notre zone de confort et à nous questionner, à refaire la part des choses, à re-distinguer le prioritaire du secondaire, l’essentiel du complémentaire, l’évident du discutable, et à redéfinir les responsabilités de tous les acteurs.

Ceci posé, arrêtons-nous sur les principaux des thèmes et engouements conceptuels que l’on nous demande (ou tout le moins nous suggère), à nous humanitaires, de prendre en charge ou à minima faire nôtres par adhésion-absorption-intégration dans notre mandat, quel qu’il soit. Petit inventaire non exhaustif à la Prévert ou « Ce qu’il nous faudrait adresser, en plus des besoins humanitaires des personnes en détresse… » :

  • L’urgence de répondre à court et moyen terme aux besoins vitaux et à mettre en place « en même temps » des solutions durables a fondé le double nexus urgence-développement. La complémentarité entre démarche humanitaire et développement, mis en œuvre maintenant souvent de concert et parallèlement, est un indiscutable progrès. Mais à celui-ci est venu, depuis quelques années, s’ajouter l’insistante suggestion d’un troisième, le triple nexus urgence-développement-paix, dans lequel les humanitaires, au risque de leurs principes fondamentaux de neutralité, d’impartialité et d’indépendance, devraient, par leur action, participer à l’établissement de la paix dans les pays en conflit où ils interviennent. Cette fausse bonne idée, tout comme d’ailleurs celle, récente, de participer à la lutte antiterroriste par le criblage de nos équipes, partenaires, prestataires et surtout bénéficiaires, est heureusement majoritairement rejetée, au nom de ces principes, par les ONG humanitaires. Premier exemple de concepts qui ont su séduire, mais qui sont inopérants, dangereux et incompatibles avec ce que nous sommes.
Des femmes irakiennes de Solidarités Internationales enregistrent de bénéficiaires de l’aide humanitaire ®Solidarités International
  • La localisation de l’aide, thème mis en avant lors du sommet humanitaire mondial d’Istanbul de mai 2016, est devenue depuis un incontournable du positionnement de toute ONG humanitaire. Outre le fait que les humanitaires n’ont pas attendu ce sommet pour voir l’intérêt en général et le bénéfice pour les populations des pays aidés de favoriser, à chaque fois que possible, la conception, l’organisation et la mise en œuvre de l’aide apportée, au plus près des besoins, par les humanitaires nationaux, ce concept très demandé ne fait-il pas souvent l’impasse sur quelques points importants ? Parmi ceux-ci, n’oublions-nous pas parfois un peu vite, dans notre empressement à embrasser celui-ci, que les humanitaires internationaux contribuent quand même, par leur engagement, leurs compétences, expérience et expertise parfois rares dans les pays en crise (outre la question des capacités logistiques et de la réactivité en urgence), et par le cadre des principes humanitaires et des modes de fonctionnement rationnalisés et partagés dont ils sont dépositaires, à l’efficacité et l’efficience de cette aide ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?
  • La lutte contre les effets du changement climatique est un enjeu vital et global. Nous le savons. Notre rôle à nous humanitaires est de participer, à chaque fois que possible, par des programmes pertinents d’adaptation à ce changement, de résilience face aux chocs, à la limitation, l’atténuation, de ses effets sur des populations souvent parmi les plus menacées du globe. Nous le faisons depuis déjà de nombreuses années, et devrons le faire de plus en plus, de mieux en mieux. Mais est-il indispensable de compliquer, d’alourdir notre action, en multipliant, nous qui ne sommes pas, et de loin, les organismes les plus pollueurs de la planète, les « process » de mesures de notre empreinte carbone, et les outils de « redevabilité » de notre « écoresponsabilité » ? Quant au combat pour limiter ledit réchauffement, est-il à la portée de notre mandat, de notre mission ? Nous ne sommes pas l’ONU, et même l’ONU est à la peine sur cette question cruciale…
  • La notion de protection des populations, depuis maintenant une vingtaine d’années, s’impose de plus en plus dans le champ sémantique humanitaire, et comme « prisme » d’un nombre croissant de programmes mis en œuvre. Le principe de protection est, en soi, une très bonne chose, nul ne le conteste. Mais, une fois que l’on a établi comme fondement le Droit International Humanitaire (DIH) qu’il nous faut défendre sans relâche, qu’est-ce que cette notion, très large par nature, veut-elle dire concrètement ? Relève-t’elle du champ du possible de notre action ? Oui, dans la mesure où il nous incombe « de ne pas nuire », de n’aggraver en aucune façon par notre action et notre comportement les menaces et atteintes à la dignité, aux droits fondamentaux des personnes en détresse que nous secourons… Oui, car s’agissant de groupes spécifiques (femmes, enfants, handicapés, telle ou telle communauté, etc.), il nous faut, c’est vrai, à chaque fois que nécessaire, porter une attention particulière, et informer les acteurs compétents des atteintes graves dont ils sont victimes. Mais au-delà ? Dans des pays où les gens sont menacés à tout moment par la guerre, des violences, où l’on lâche sur eux des barils d’explosifs ou des gaz, où l’on bombarde des écoles ou des hôpitaux, est-il à notre portée, et lucide, de prétendre faire œuvre de protection ?
Opération de déblaiement en Haïti, 2011®Solidarites International
  • Pour finir, citons ensemble – tant ils sont liés dans l’esprit de beaucoup – la lutte contre le racisme et pour l’égalité hommes-femmes, la quête de la « diversité-inclusion », ou encore la non-discrimination quant à l’orientation sexuelle… N’y-a-t-il pas une forme d’aberration, pour une organisation humanitaire, à devoir témoigner expressément de son adhésion à ces évidences ? Evidences, car reconnaissons-le : comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les humanitaires, depuis l‘origine, ne sont guidés que par l’urgence des besoins, ne s’occupent pas de la couleur de la peau, ni des appartenances ou croyances, et encore moins des orientations sexuelles, et agissent par nature avec des équipes aussi diverses et inclusives que le réel le permet… Bien sûr, la situation spécifique des femmes, dans certains pays, nous a amenés à mettre en œuvre des programmes « gender oriented » afin de répondre notamment à leur précarité économique, mais nous n’avions pas attendu que cette question soit dans l’air du temps pour y penser. Et pour le reste, est-il à portée de notre action de changer des sociétés ne fonctionnant pas sur nos principes ? Et si nous parvenions à le faire, d’ailleurs, nous ne tarderions pas à être accusés de néo-colonialisme ou d’impérialisme culturel…

D’une certaine façon, nous voilà donc, nous humanitaires, sommés de réinventer l’eau chaude. Le point déterminant de cette affaire est, rappelons-le, la nécessité pour la plupart des ONG humanitaires d’envoyer des « messages subliminaux » aux bailleurs du système humanitaire international en « cochant les cases » des engouements conceptuels du moment. Soit, mais faut-il pour autant céder à la tentation de l’attrape-tout, en perdant notre boussole ? Au contraire, ne pouvons-nous pas profiter de ce contexte pour retrouver le Nord ? Revenir à l’idéalisme réaliste qui a rendu notre action indispensable, retrouver la modestie des prétentions, mais l’ambition concrète de sauver toujours plus de vies. Nous n’allons pas sauver le monde, et nous n’allons pas changer le monde. Encore une fois, nous ne sommes pas l’ONU, lequel n’y arrive déjà pas… Bien sûr, les organisations humanitaires ne peuvent pas, et ne doivent pas, être coupées, comme dans une bulle étanche, des enjeux, des questions qui concernent et empoignent ce monde, mais doivent-elles pour autant s’efforcer de toutes les embrasser ? Qui trop embrasse mal étreint…

 


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.