Que nous apprend l’Afghanistan ? Que la géopolitique n’est pas morte… !

Au mois d’Août les journalistes cherchent toujours des sujets pour meubler les colonnes de leurs journaux. La prise de Kaboul par les talibans le 15 août et le départ jugé forcément « chaotique » des américains ont immédiatement saturé les unes de tous les médias jusqu’au 31 août… Puis l’information en chassant une autre, le cyclone Ida qui a frappé la côte ouest américaine, et la rentrée politique de nos démocraties, avec des échéances électorales en perspective,  ont relégué l’actualité afghane au second plan, comme d’habitude…

Soyons honnêtes, personne ne s’est intéressé à l’Afghanistan ces derniers mois alors que les meilleurs praticiens de la zone n’ont cessé d’alerter sur l’imminence d’un effondrement de l’Etat afghan et d’un retour des talibans. Ces derniers étaient déterminés à reprendre le pouvoir après l’annonce par Trump, confirmée par Biden, et planifiée par le Pentagone du retrait des Américains de cette zone d’opération. Il suffisait de suivre leurs déclarations à partir de leurs bases arrière au Pakistan et au Qatar… Voire tout simplement d’écouter les humanitaires qui ont une longue pratique du terrain[1], ou d’avoir simplement de bonnes sources à Washington…Il est facile d’évoquer les défaillances des services de renseignements américains[2] mais qu’en est-il réellement de nos propres capacités d’anticipation stratégiques, notamment en Europe… nos chancelleries se repliant derrière « l’effet de surprise »… ?

Dans un premier temps l’analyse des flots d’informations catastrophistes sur la situation autour de l’aéroport de Kaboul, puis sur la physionomie du fonctionnement des talibans et désormais sur les confrontations entre factions afghanes nous ont ramené aux images en boucle et aux effets de sidération que nous avons connus il y a 20 ans suite aux attentats du 11 septembre 2001. Nous retrouvons les mêmes pathologies de comportement sur les champs de l’émotion, et encore plus sur ceux de l’expertise, avec la compétence en moins, l’omniprésence des réseaux sociaux et la puissance vectorielle de l’Internet en plus… Il est intéressant de noter que les talibans eux-mêmes ont su utiliser cette capacité de propagande pour dépolluer leur image et vendre l’idée d’une gouvernance « inclusive » qui laisse tous les bons connaisseurs de l’Afghanistan assez dubitatifs… Mais puisque nous sommes dans une période où tout le monde « prend les vessies pour des lanternes » pourquoi ne pas en user et en abuser si la crédulité remplace la lucidité et le sens du discernement…

Par ailleurs il ne s’agit pas du premier départ en catastrophe d’un théâtre d’opération pour l’Occident. C’est la destinée de tout corps expéditionnaire, un jour il faut partir… Quant aux Américains ce n’est pas non plus le premier pont aérien qu’ils mettent en œuvre. Il y eut Berlin avec là aussi une posture qui n’admettait pas la moindre pitié des soviétiques pour ceux qui voulaient rallier « le monde libre ». Il suffit de revoir les images de l’époque avec tous ces allemands de l’Est qui étaient abattus pour avoir osé franchir le mur en construction… Il y eu le pont aérien sur l’ex Yougoslavie avec Tito, celui sur Saïgon avec la victoire du Vietminh, etc. A priori les talibans ont été cette fois-ci plus intelligents afin de se garantir les sauf conduits diplomatiques indispensables en termes de reconnaissance et de financements internationaux… Pour autant un retrait politico-militaire d’une région ne signifie pas non plus la fin des Etats-Unis comme nous pouvons le lire dans certains éditos assez péremptoires. Mais l’histoire a la mémoire courte.

Quelle que soit l’issue politique de cette décision de quitter l’Afghanistan, (guerre la plus longue menée par les Etats-Unis et leurs coalitions) il est important de tirer les enseignements de ce dossier en matière géopolitique. Chaque crise est révélatrice à la fois des limites , des échecs, des renoncements des uns et des autres sur le plan stratégique, mais aussi de l’ouverture de nouveaux jeux de pouvoir sur le plan des relations internationales. C’est ce qu’il s’est passé, ne l’oublions pas lors de la crise de Cuba entre John F Kennedy et Nikita Khrouchtchev avec la mise en œuvre de la « guerre froide », qui a duré quasiment quatre décennies.  Joe Biden vient de faire la même chose, aux lendemains du départ de ses derniers Marines de Kaboul, avec l’annonce de l’alliance tripartite AUKUS[3] avec l’Australie et le Royaume-Uni afin de contrer l’expansionnisme chinois sur l’Indo-Pacifique. Pour ceux qui affirmaient que la géopolitique était une discipline morte[4], du fait des effets de la globalisation caractérisée par une uniformatisation des comportements et une normalisation des transactions mondiales, le tout soutenu par une virtualisation et une financiarisation de tous nos actes quotidiens, nous assistons avec cette actualité à un retour brutal des réalités sur le plan de la vie internationale. Certes, d’un côté des éleveurs de chèvres ont mis dehors la première puissance militaire mondiale[5]… mais prenons conscience que de l’autre côté le club des anglo-saxons vient de réaffirmer son contrôle absolu des principaux océans, en excluant du jeu les européens[6]… en particulier les Français… et sans préavis[7]

 

Quels enseignements?

1°) La géographie est incontournable et se pose comme arbitre de toutes les combinaisons stratégiques[8]. Tout le monde connait cette citation de Napoléon « Tout Etat fait la politique de sa géographie[9] » ainsi que celle de Robert D Kaplan « La géographie ne se discute pas , elle existe tout simplement[10]». L’oublier sous prétexte que nous pensons tout maitriser à partir des satellites et d’une digitalisation des espaces est une erreur. La suprématie de la technologie permet de combler momentanément l’asymétrie humaine en termes de contrôle physique du terrain. L’emploi des drones lors de l’évacuation de Kaboul pour répliquer aux attaques de Daesh le 27 aout en est une bonne illustration. S’ils s’avèrent performants, Ils ne sont pas pour autant suffisants. Ces capacités qui assurent indéniablement une suprématie momentanée sur le plan militaire ne peuvent prétendre dominer une telle géographie physique et humaine. Il en est de même pour la puissance de projection américaine et le niveau d’intrusion sur le plan informationnel de ses systèmes d’information. Cela leur permet d’être agile et réactif, et nous avons pu le constater avec cette opération d’exfiltration de 125 000 personnes en 15 jours. Pour autant la maitrise et le contrôle des vallées, des passes, dans un ensemble de haute montagne dominé par le massif de l’Hindukush[11] comme l’est l’Afghanistan se fait à pied ou à dos de mulet. Sous-estimer cette réalité et les contraintes de tenue du terrain dans la durée, que tous les montagnards connaissent bien, est une erreur majeure. La géographie constitue pour les relations internationales l’équivalent de ce qu’est l’infanterie au sein des armées, elle reste « la reine des batailles ». Les Pakistanais n’ont jamais négligé cette réalité puisque l’Afghanistan constitue pour eux une véritable forteresse imprenable, un espace vital du fait de sa configuration géographique, s’il fallait se replier pour faire face à une offensive indienne[12]. Quant aux Afghans ils font « la politique de leur géographie », vallée par vallée. Il suffit de relire Joseph Kessel, tout est déjà notifié dans « les cavaliers ». Cela peut nous sembler archaïque mais c’est la réalité du terrain qui s’impose.

2°) l’histoire est redoutable et se pose comme juge de toutes les aventures politico-militaires sur ce nœud stratégique. Tous les grands empires se sont fracassés sur ce carrefour civilisationnel. Il est d’usage de parler de l’Afghanistan comme étant le « cimetière des empires »[13]. Nos diplomates connaissent bien cette dimension incontournable du temps long, des traités signés entre les parties, des querelles de frontières et des rémanences de l’Histoire. Depuis Darius et Alexandre le Grand la plupart des voisins ou des grands empires qui ont convoité l’Afghanistan ont fini par mettre genou à terre et sont repartis. Gengis Khan y a perdu son fils préféré lors de ses conquêtes sur l’Asie centrale. Les Anglais, pourtant fins connaisseurs de la zone (il suffit de relire Rudyard Kipling ou Winston Churchill), ont fini, dans le contexte de la rivalité du « Grand Jeu [14]» entre le Royaume Uni et la Russie entre 1839 et 1880, par abandonner le pays après deux guerres Anglo-afghanes et le traité de Gandamak. Il en fut de même des Russes en 1989 après 10 ans de guerre. Aujourd’hui ce sont les Américains et l’OTAN qui procèdent aux mêmes manœuvres de retrait après 20 ans de guerre…

3°) La démographie est dimensionnante et se pose comme une variable discriminante dans l’étude de l’évolution des rapports de force. Quand les armées occidentales sont arrivées, la population était de l’ordre de 18 millions d’habitants. 20 ans après elle serait évaluée entre 38 et 40 millions dont 4 millions à Kaboul. Les projections pour 2025 font état d’une démographie qui serait de l’ordre de 50 millions… Nous sommes dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. Actuellement 30% des habitants de Kaboul sont en dessous des niveaux de précarité en termes de malnutrition et d’accès à l’eau potable et 14 millions d’habitants sont confrontés à un risque de disette, si ce n’est de famine selon les Nations Unies… A peine 30% de la population est alphabétisée. Ces populations sont très éloignées de nos préoccupations en termes de droits de l’homme, de confort sanitaire et d’accès à l’éducation, qui sont celles des quelques élites qui ont fui le pays pour rejoindre nos havres de paix occidentaux. Il faut ajouter à ce tableau les effets de l’urbanisation chaotique sur un pays qui n’a connu que la guerre depuis les années 1970 et aucune véritable logique de sortie de crise et de construction d’un état moderne[15]… Il était de fait devenu impossible pour les États-Unis de continuer à tenir à bout de bras une telle dynamique, qui prévaut sur l’ensemble du sous-continent indien et de l’Asie centrale, avec leurs modèles de gouvernance et de développement, les effets pervers de la misère l’emportant sur les vertus de la démocratie[16].

4°) L’étude de la complexité des jeux d’acteurs et des composantes tribales est déterminante pour bien comprendre le niveau de fractalisation des rapports de force sur le terrain et l’impossibilité de rallier ces populations aux dogmes de la démocratie et aux concepts « Etat-Nation » quand tout est du ressort du tribal et du religieux, les talibans incarnant les deux[17]. Ce pays est un nœud civilisationnel avec une mosaïque de groupes ethniques[18] . La langue est également une question d’importance puisque le dari, le pachto, le turc et 30 langues vernaculaires cohabitent en Afghanistan. Même si le dari et le pachto sont les langues officielles de l’État, il faut aussi composer avec les langues d’origine turc, comme le baloutchi, le pashai, le nuristani et le pamiri, dans les régions où la majorité de la population les emploie. Dans ce patchwork l’appartenance religieuse est déterminante: 80 % des Afghans sont musulmans sunnites contre 19 % de chiites, principalement Hazara. N’oublions pas à ce titre que les américains sont un peuple religieux[19] et que s’ils ont toujours combattu sans ambiguïté les dogmatismes (nazisme, communisme, djihadisme) , ce qui est dans leur ADN de migrants réformistes fuyant les idéologies destructrices de tous les continents, ils ont en revanche toujours « dealé » avec les pouvoirs religieux (cf. les wahhabites lors de l’accord du Quincy, le FIS en Algérie , les frères musulmans pendant les printemps arabes …). Il était de fait naturel qu’ils négocient leur départ avec les talibans et que les européens, encore plus les Français, soient une fois de plus surpris par cette posture.

 

Quels impacts et enjeux ?

 

1°) Le temps long face à l’instantané gagne toujours sur le plan stratégique. Certes les Américains ont fait la démonstration de leur fulgurance sur le plan tactique et ils ont indéniablement gagné des batailles au cours de ces deux décennies (dont celle de l’élimination de Ben Laden et de la destruction de la hiérarchie d’Al Qu’aida) mais ont-ils véritablement gagné la guerre[20] ? Le souhaitaient-ils vraiment ? N’était-ce pas juste une stratégie momentanée de « containment » en occupant cet « état tampon » pour empêcher Russes, Chinois et Turcs d’avoir un accès aux mers chaudes. Les impératifs politiques ne sont pas les mêmes pour les Talibans et pour Biden. Les modes de représentation des enjeux sont de l’ordre de l’intemporel pour les uns, avec l’instrumentalisation des références de l’Islam[21] et de la charia, alors que pour les autres elles sont de l’ordre de l’opportunité et de la profitabilité. Lorsque Biden, comme la plupart de ses alliés[22], essaye de répondre à son électorat, fatigué de ces guerres lointaines et beaucoup plus préoccupé par son pouvoir d’achat, il est évident qu’il n’a pas les mêmes ressorts pour contrôler ce pays compliqué que les talibans qui partent du principe qu’ils sont « chez eux » et là pour des siècles. « Vous avez le journal de 20h , et nous avons tout le temps !».

2°) Les déterminations stratégiques sont toujours supérieures aux jeux tactiques. Jusqu’à présent les anglo-saxons ont tenu ce nœud pendant quasiment deux siècles. Le fameux pivot du « Heartland » pour les géopoliticiens[23].  Désormais nous assistons à une bascule du contrôle de la zone entre les trois grands protagonistes qui s’imposent dans les relations internationales du fait de leurs prétentions hégémoniques et néo impériales. Les spécialistes parlent du retour des « puissances centrales » avec la réémergence d’une « Sainte Russie » derrière Vladimir Poutine, d’une Turquie « néo ottomane » avec Erdogan et d’un nouvel « empire du milieu» avec Xi Jinping. Ces trois pays ont immédiatement engagé des pourparlers avec les talibans, les plus engageants semblant être les Chinois qui n’ont pas attendu le départ des Américains pour proposer aux représentants du pouvoir à Kaboul une manne financière conséquente, mais aussi de l’armement contre une neutralisation de toutes actions déstabilisatrices des réseaux islamiques Ouighours, la maitrise des terres rares et comme pour le Pakistan un accès privilégié aux ports en eaux profondes sur l’Océan Indien[24]. La chute de Kaboul représente pour Pékin la 3ème étape de sa stratégie post Covid. Après avoir contribué à paralyser l’Occident avec cette urgence sanitaire, dont nous ne connaissons toujours pas la cause zéro[25]… , confusion bien entretenue par ses « loups combattants »[26] , la Chine poursuit son emprise sur le continent asiatique et eurasien pour son projet de route de la soie en termes de débouchés notamment sur l’Océan Indien. En l’espace d’un an Pékin s’est assuré d’abord fermement le contrôle de Hong-Kong, puis discrètement des facilités portuaires et énergétiques du Myanmar avec la destitution de Ang sun Sing par l‘armée, et désormais de la route du Pakistan et du Baloutchistan avec le départ des américains de la région[27]. Les Russes et les Turcs ne sont pas inopérants en termes d’intentions stratégiques. Vladimir Poutine n’a cessé d’être présents ces dernières années avec les conférences sur Astana pour proposer une sortie de crise sur le nœud syriaque et continue actuellement avec des sommets avec ses voisins des pays d’Asie centrale. Il en est de même pour les Turcs avec leur grand projet d’union transfrontalière des peuples turcophones. Dans ce tour d’horizon, il ne faut pas oublier les Iraniens qui, de par leur zone d’influence contrôlent indirectement une partie de l’Afghanistan, notamment le couloir d’Hérat, avec des populations qui sont majoritairement de confession chiites, et pas forcément des amis des talibans[28] (cf. le commerce de l’opium).

 

3°) Les ruptures stratégiques en cours peuvent expliquer et justifier les décisions cyniques et des repositionnements forcément chaotiques. L’affaire du Covid , avec comme conséquence l’éviction de l’administration Trump dans le jeu électoral américain, ne peut qu’accélérer un redéploiement des postures stratégiques de l’oncle Sam sur l’Indo-Pacifique. Ce nouveau concept était déjà dans les cartons du « deep state » à Washington et au sein des alliances bien avant l’arrivée de Joe Biden[29]. Mais la vitesse de progression de la Chine oblige une reconfiguration géostratégique immédiate et accélérée. Les Australiens ainsi que les Taiwanais n’ont cessé depuis un an d’alerter les Américains sur les intentions de Xi Jinping en mer de Chine et sur le Pacifique sud. Les Américains sont très doués pour ce type d’exercice et imposer au monde un « nouveau jeu » pour reprendre les termes de Mac Namara lors de la crise de Cuba[30]. Il n’est pas certain que les Russes, Turcs et Chinois soient dans une équation aussi favorable qu’il n’y parait en redevenant les primo-intervenants à la place des occidentaux sur une région compliquée qui a été le fossoyeur de tous les empires. Ils peuvent s’épuiser et se fixer collectivement sur ce carrefour, pendant que les anglo-saxons retrouvent leur agilité et mobilité aéronavales le long des littoraux de l’Océan Indien[31], tout en libérant des capacités pour faire face à des enjeux stratégiques sur la mer de Chine et le Pacifique (cf. Taïwan et ses supra conducteurs[32] qui sont beaucoup plus sensibles pour le complexe militaro industriel américain que l’Afghanistan… ).

 

Quelles conséquences ?

 

Il nous faut en premier lieu méditer cette phrase de Gengis Khan « ce pays est fait pour le traverser , pas pour y rester ! » . Pour l’instant les occidentaux en partent et la géopolitique a encore de belles années devant elle …  Les Américains n’ont fait que fixer leurs adversaires pendant plusieurs décennies, d’abord indirectement en soutenant les « moudjahidines » (parmi lesquels figuraient Ben Laden et la plupart des combattants que nous avons tous formés avec l’aide des saoudiens et qui ont préfiguré Al Qu’aida). Tout le monde a oublié que ce sont ces guerriers qui ont mis à genou l’armée soviétique… Pourtant dans leur repli les Russes nous avait prévenu que cette arme se retournerait contre nous[33]… Qu’importe, les occidentaux ont fait ce qu’il leur semblait nécessaire dans un contexte stratégique où il fallait bloquer l’accès aux mers chaudes et contrôler les approvisionnements énergétiques de l’Occident. Après, avec les attentats du 11 septembre nous sommes entrés dans la rhétorique de la « guerre juste » et de la « lutte antiterroriste » avec toutes les limites que l’on peut désormais accorder à ces concepts qui ont débouché sur de gigantesques faillites stratégiques. Il suffit de contempler les champs de ruines que sont devenus le Moyen Orient, la Lybie et désormais l’Afghanistan. Chaque fois c’est le même processus avec l’effondrement d’un Etat corrompu, la dilution d’une armée « Potemkine », l’abandon de stocks d’armes considérables qui alimentent toutes les radicalisations tribales ou ethniques selon les régions.

Il ressort de cette prise de recul une grande question : Que valent tous les concepts qui ont été développés dans nos cénacles occidentaux ces dernières années autour de ces champs de bataille? Il y a celui de la diplomatie humanitaire[34] au sein des plates-formes de concertation entre les organisations non gouvernementales et les diplomates. Il y a les doctrines civilo-militaires[35] au sein des coalitions politico-militaires. Il y a les dispositifs financiers avec tous les programmes de l’ONU, de l’Union européenne qui déversent la plupart du temps à fonds perdus des milliards de dollars sur ces pays sans qu’il n’y ait un véritable contrôle de l’utilisation de ces fonds à cause de la corruption endémique des dirigeants… Que dire des idéologies portées par l’administration américaine[36], et souvent relayées benoitement par les européens, du « State building » pour exporter la démocratie dans des pays où la réalité quotidienne est d’avoir d’abord l’accès à l’eau potable, à quelques médicaments et à un minimum de survie sur le plan sécuritaire[37]…  Enfin que penser de tous nos débats sur les droits de l’homme , et notamment pour l’Afghanistan, sur les droits de la femme, quand on connait les préceptes de l’islam fondamentaliste incarné par les talibans, qui sont rappelons-le d’abord des « théologiens » avant d’être des guerriers, les deux étant intimement et intrinsèquement liés dans l’islam.  Comme ils le disent eux-mêmes « Le Coran dans une main et la Kalachnikov dans l’autre »… Seul l’avenir nous dira s’ils auront été à la hauteur des défis qui sont devant eux en termes de gouvernance (Cf les frères musulmans en Egypte…).

Cette actualité, plutôt que de verser dans le voyeurisme malsain ou dans des débats de bobos indécents qui ne sont jamais allés sur place, devrait nous inciter à réfléchir sur le fond sur l’avenir de nos postures géostratégiques. Cet épisode ne fait que confirmer et révéler le redéploiement des Américains sur leurs intérêts fondamentaux maritimes et spatiaux. Ces deux dimensions leur permettent d’avoir une maitrise absolue au niveau mondial des systèmes d’information et des cyber stratégies. Il suffit d’observer le poids des GAFAM lors du pilotage de la crise Covid au sein des pays de l’hémisphère nord pour en mesurer l’emprise sur les plans économiques et technologiques au niveau mondial. Quoi que l’on dise ils restent pour le moment la première puissance mondiale sur le plan militaire. De fait pour maintenir leur leadership ils doivent affirmer et expliciter ce nouveau jeu sur l’Indopacifique en l’imposant dorénavant comme nouveau pivot géostratégique. L’objectif recherché est de couper l’herbe sous les pieds du chinois avec sa stratégie des « routes de la soie » et du « collier de perle » en mettant l’Inde, l’Afrique et l’Austrasie au centre des grands rapports de force[38] . C’est dans cette perspective qu’il faut analyser et comprendre les redéploiements en cours de ces deux coalitions majeures que sont l’OTAN sur le flanc nord-ouest (Atlantique nord, Méditerranée, Pacifique nord ) et le QUAD (Océan Indien, Mer de Chine et Pacifique sud) sur le flanc Sud-est de la zone[39]. Rappelons que le sous-continent indien et le continent africain constitueront à eux seuls la moitié de la population mondiale à l’horizon 2050 et que l’Austrasie détient des matières premières stratégiques particulièrement convoitées par la Chine (cf. les dossiers Vanuatu et Nouvelle Calédonie pour la France …)

Cet épisode révèle aussi le vrai visage des adversaires/concurrents des occidentaux, notamment de la Chine qui sort à priori renforcée, mais pas forcément vainqueur, de ce repli tactique US. Tous sont dans la realpolitik, l’opportunisme et le pragmatisme avec les nouveaux maitres de Kaboul, chacun avec ses logiques d’intérêts. Le monde de demain n’est pas à priori un monde de « bisounours », pour reprendre une expression favorite d’Hubert Védrine. Vu les stocks d’armes abandonnés sur tous les champs de bataille le monde post terroriste risque d’être celui de la « terreur de masse ». Aucun des acteurs présents sur ces zones chaotiques ne versent dans le pacifisme et tous sont marqués par un niveau de violence extrême ; Et ne nous berçons pas de fausses illusions ceux qui vont nous remplacer que ce soit en Afghanistan, ou demain au Sahel, ne sont pas des chantres de la paix. La Chine est caractérisée par une violence idéologique incarnée par Xi Jinping et l’APL qui n’avancent plus masqués. Il en est de même pour la Russie qui est caractérisée par une violence d’Etat incarnée par Poutine et ses services de sécurité (voire l’armée et ses réseaux de mercenaires depuis leurs succès en Syrie), Quant à la Turquie, plus personne ne peut sous-estimer la violence politico-religieuse incarnée par Erdogan et l’AKP avec les réseaux des frères musulmans. Chacun dans son registre est dans une « violence juste », là où hier nous parlions de « guerre juste »[40]… Il faut relire Annah Arendt, nous n’avons finalement guère progressé depuis 75 ans…

Dans ces jeux perturbés sur le plan régional , les seuls à assurer le rôle de joker sont les Israéliens et les Iraniens avec la question du nucléaire qui est centrale. L’accord tripartite AUKA ne peut que se comprendre à cette échelle en termes d’espace-temps face à des protagonistes qui ne sont pas tous dans les mêmes rationalités sur l’ensemble de la zone (cette question éminemment stratégique ne relève pas uniquement de « l’amitié franco-américaine » ou d’une « trahison contractuelle » pour reprendre la sémantique utilisée lors de la crise de la vente des sous-marins français à l’Australie…elle est beaucoup plus systémique et globale en termes géopolitique)

Les seuls à assurer le rôle de perturbateur sur le plan sécuritaire et de poil à gratter restent encore l’Arabie saoudite et surtout le Qatar , base arrière du djihadisme sunnite que l’on a trop tendance à oublier actuellement dans les analyses. Rappelons que certains dirigeants talibans qui sont revenus à Kaboul dans de rutilants 4/4 étaient tous hébergés au Qatar… et que les réseaux Daesh et Al Qu’aida sévissent toujours…

Dans ces jeux stratégiques, l’Europe apparait un peu plus pathétique et disqualifiée. Autoneutralisée entre ses préoccupations sanitaires de peuples vieillissants et indolents et ses cercles « éclairés » gémissants sur les risques migratoires ou climatiques, elle reste pétrifiée par ses peurs et se révèle encore plus divisée autour de cette actualité géostratégique. Elle montre surtout une incapacité chronique et préoccupante à se projeter en termes d’anticipation stratégique. L’Europe donne de plus en plus l’impression d’être devenue une petite province du monde…Pendant ce temps les empires renaissants manœuvrent… L’histoire est un perpétuel recommencement. L’important est de savoir qui a l’initiative et pour quel objectif. Avec le départ de Kaboul nous sortons du tactique, du « containment », et nous entrons avec ce concept de l’Indopacifique dans le stratégique, le mouvement, avec des enjeux d’une toute autre dimension sur les plans civilisationnels. Le Covid ne constitue finalement que l’apéritif de ce nouveau « Grand Jeu »[41].

Ceux qui sont dans l’anticipation stratégique seront les gagnants des prochains rendez-vous de l’histoire. Quels seront-ils ? Le crash financier pressenti par les experts avec les signaux faibles des défaillances de l’immobilier et des banques chinoises, ainsi que la crise des dettes abyssales accumulées avec le Covid[42] pourraient rebattre sérieusement les cartes et radicaliser un peu plus les jeux d’acteurs… A priori, quoi que l’on dise les Américains ne donnent pas l’impression d’avoir perdu la main, même s’ils viennent d’être malmenés par les Chinois. En revanche, ce n’est pas le cas des européens qui sont de plus en plus dominés et impuissants. Quant à la géopolitique, elle a encore de beaux jours devant elle… ne serait-ce que pour essayer d’anticiper le coup d’après et surtout repérer les prochains cygnes noirs !

Xavier Guilhou -28 sept 2021

Source carte : https://www.senat.fr/rap/r16-222/r16-222_mono.html

Rapport du Sénat 14 déc. 2016 – « Australie : quelle place pour la France dans le Nouveau monde ? »


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[1] Cf les remarquables analyses faites par Alain Boinet sur son site Défis Humanitaires – A lire entre autres son dernier éditorial publiée le 30 aout 2021. L’Afghanistan des Talibans et nous – Défis Humanitaires (defishumanitaires.com)

[2] Cf. Adrien Jaulmes Le Figaro 15 aout 2021 « Afghanistan: la faillite colossale du renseignement américain » Afghanistan: la faillite colossale du renseignement américain (lefigaro.fr)

[3] Cf. IRIS – interview de de Barthelemy Courmont – 22 septembre 2021 « Partenariat AUKUS : basculement des relations stratégiques dans la région ? »  https://www.iris-france.org/160641-partenariat-aukus-basculement-des-relations-strategiques-dans-la-region/

[4] Cf. Bertrand Badie – interview de Jean-Dominique Merchet dans l’Opinion du 22 novembre 2020 : « Il faut en finir avec la géopolitique et penser le monde à l’échelle des sociétés ».  https://www.lopinion.fr/edition/international/bertrand-badie-il-faut-en-finir-geopolitique-penser-monde-a-l-echelle-229324

[5] Revue Conflits – 18 août 2021 « Afghanistan : l’OTAN vaincu par des éleveurs de chèvres »  https://www.revueconflits.com/pepe-escobar-asia-times-afghanistan/

[6] Cf. Claude Leblanc – L’Opinion du 24 septembre 2021 « Indo-Pacifique : Comment Biden impose sa loi » Indo-Pacifique: comment Biden impose sa loi – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[7] Cf. Georges Nurdin Capital 27 sept 2021 « Derrière la crise des sous-marins, le bras de fer Australie-Chine-Etats-Unis dans le Pacifique » Derrière la crise des sous-marins, le bras de fer Australie – Chine – Etats-Unis dans le Pacifique – Capital.fr

[8] Cf. Fabrice Balanche – Le Figaro 19 aout 2021 « l’Afghanistan est l’archétype de la revanche de la géographie » Fabrice Balanche : «L’Afghanistan est l’archétype de la revanche de la géographie» (lefigaro.fr)

[9] Cf. Napoléon 1er, Correspondance militaire – Plon

[10] Cf Jean François Fiorina – ESC Grenoble 3 juillet 2014 « la revanche de la géographie »  http://notes-geopolitiques.com/wp-content/uploads/2014/07/CLES138.pdf

[11] Plus de 100 sommets dépassent les 6000 mètres – https://fr.wikipedia.org/wiki/Afghanistan

[12] Cf. Interview de Gérard Chaliand – l’Opinion 24 aout 2021 : “l’Afghanistan est une débâcle américaine et une victoire pakistanaise et chinoise »  Gérard Chaliand: «L’Afghanistan est une débâcle américaine et une victoire pakistanaise et chinoise» – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[13] Cf. Raoul Delcorde – Diploweb 21 juillet 2021 « Quelle lecture de l’Afghanistan ? » Quelle lecture géopolitique de l’Afghanistan ? Amb. hon. R. DELCORDE (diploweb.com)

[14] Cf. la série d’émission de Xavier Mauduit sur France Culture « Le Grand jeu, l’Afghanistan au cœur des convoitises » https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-l-histoire/le-cours-de-l-histoire-emission-du-mercredi-01-septembre-2021

[15] Cf. Jean Pierre Robin – Le Figaro 7 septe 2021 « l’Afghanistan a-t ’il doublé sa population en 25 ans ? »  https://www.lefigaro.fr/economie/l-afghanistan-a-t-il-double-sa-population-en-25-ans-20210907

[16] Cf. les études de URD :  https://www.urd.org/fr/page-de-recherche/?search=AFGHANISTAN&zone_geo=afghanistan

[17] Cf A lire et visionner pour bien comprendre la société afghane les ouvrages, interviews et reportages

D’Olivier Roy : https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Roy

De Christophe de Ponfily : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_de_Ponfilly

[18] 42 % de Pachtoune, 27 % Tadjik, 9 % Hazara, 9 % Uzbek, 4 % Aimak, 3 % Turkmen, 2 % Balouche, 4 % autres

[19] Cf. Charles Cogan – Edition Jacob Duvernet 2008  « La République de Dieu – regards d’un américain sur les Etats-Unis et l’Islam »

[20] Cf Gilles Sengès – l’Opinion 10 septembre 2021 « Afghanistan : les regrets de Robert Gates – ex ministre de la Défense de Georges W Bush et Barack Obama » Afghanistan: les regrets de Robert Gates, ex-ministre de la Défense de George W. Bush et Barack Obama – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[21] Cf. la composante « Badri 313 » des forces spéciales des talibans, en référence à la bataille de Badr en 623 https://www.arabnews.fr/node/134191/international

[22] Cf. Tribune libre de Philippe Juvin – l’Opinion 20 aout 2021 « Afghanistan : A quoi ont vraiment servi les morts d’Uzbin ? » «Afghanistan: A quoi ont vraiment servi les morts d’Uzbin?». La tribune de Philippe Juvin – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[23] Cf Yves Lacoste – revue Hérodote 2013 « le pivot géographique de l’histoire » : une lecture critique https://www.cairn.info/revue-herodote-2012-3-page-139.htm

[24] Cf Claude Leblanc L’Opinion 1 sept 2021 « Doucement mais surement la Chine construit sa muraille d’acier » Doucement mais sûrement, la Chine construit sa «Grande muraille d’acier» – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[25] Cf. le rapport de l’IRSEM sur les opérations d’influence chinoises par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – sept 2021 IRSEM 2021 – Les Opérations d’influence chinoises 144dpi.pdf – Google Drive

[26] Cf Geostrategia 12 mai 2021 « Diplomatie chinoise : de l’esprit combattant au loup guerrier » https://www.geostrategia.fr/diplomatie-chinoise-esprit-combattant-loup-guerrier/

[27] Cf Tom Miller – revue Conflits « le dilemme afghan de la Chine » Le dilemme afghan de la Chine | Conflits (revueconflits.com) et Armelle Bohineust Le Figaro – 25 aout 2021 « La Chine fera tout pour mettre la main sur les minéraux stratégiques de l’Afghanistan » https://www.lefigaro.fr/vox/monde/la-chine-fera-tout-pour-mettre-la-main-sur-les-mineraux-strategiques-de-l-afghanistan-20210825

[28] Cf. Stéphanie Khouri – l’Orient. Le jour 18 aout 2021 « Pour l’Iran, les Talibans sont un moindre mal » https://www.courrierinternational.com/article/analyse-pour-liran-les-talibans-sont-un-moindre-mal

[29] Cf l’analyse de Jean Baptiste Noé – Institut des Libertés 24 sept 2021 « Sous-marins en Australie : réalité de la guerre économique » Sous-marins en Australie : réalité de la guerre économique | Institut Des Libertés (institutdeslibertes.org)

[30] Cf.  https://www.lhistoire.fr/la-crise-de-cuba

[31] Cf. Interview de Frederic Ancel par Eugénie Boilait – Le Figaro 18 aout 2021 https://www.lefigaro.fr/vox/monde/humiliation-des-etats-unis-en-afghanistan-les-americains-ne-remettront-pas-en-question-leur-redeploiement-vers-l-indopacifique-20210818

[32] Cf revue Conflits 14 sept 2021 « comparatif des cyber puissances : Etats-Unis , Chine, Russie  » https://www.revueconflits.com/comparatif-cyberpuissances/

[33] Claude Leblanc – l’Opinion 31 aout 2021 « Afghanistan : Poutine qui rit, Biden qui pleure » Afghanistan- Poutine qui rit Biden qui pleure.pdf

[34] Cf Michel Veuthey – Diploweb 2 octobre 2011 – « Préserver les chances de la diplomatie humanitaire au moment où elle est la plus nécessaire » https://www.diploweb.com/Diplomatie-humanitaire.html

[35] Cf Xavier Guilhou – Diploweb 28 juillet 2011 – « Devoir de protéger : pourquoi le repenser ?»  https://www.diploweb.com/Devoir-de-proteger-pourquoi-le.html  . Bulletin d’Etudes de la marine n°3 8 juin 2007 – « Sortie de crise et coopération civilo-militaire » https://www.xavierguilhou.com/2007/06/01/sortie-de-crise-et-cooperation-civilo-militaire-revolution-ou-regression-dans-les-affaires-militaires/

[36] Cf. Michel Goya : Le Figaro 16 aout 2021 « Afghanistan , les racines du fiasco américain » Michel Goya: «Afghanistan, les racines du fiasco américain» (lefigaro.fr)

[37] Cf Renaud Girard – Le Figaro 16 aout 2021 « L’Europe paiera l’inconséquence des Etats-Unis en Afghanistan » Renaud Girard: «L’Europe paiera l’inconséquence des États-Unis en Afghanistan» (lefigaro.fr)

[38] Cf Claude Leblanc – l’Opinion 31 aout 2021 « Afghanistan : Le nouveau choc Inde Chine » Afghanistan: le nouveau choc Inde-Chine – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[39] Voir l’excellent numéro réalisé par la revue Conflits sur l’Indo-Pacifique (n° 27 – mai-juin 20é0 ) https://www.youtube.com/watch?v=HBoBxkZyes8  et le grand dossier réalisé par la revue Diplomatie (n° 53 – oct.-nov. 2019).

[40] Cf. les analyses d’Alexandra de Hoop Scheffer – directrice du German Marshall Fund of the United States https://www.gmfus.org/news/withdrawal-afghanistan-does-not-mean-war-over-united-states

[41] Diploweb – « Dossier géopolitique et stratégique : les effets du Covid 19 » – 25 nov. 2020  https://www.diploweb.com/Dossier-geopolitique-et-strategique-Les-effets-du-coronavirus-COVID-19.html

[42] « Selon l’Institute of International Finance de Washington l’endettement global mondial (public et privé) aurait atteint un niveau record de 296 000 milliards de dollars à fin juin 2021, comparé à 270 900 milliards de dollars un an plus tôt, avec une répartition par quart à peu près égalitaire entre la dette des Etats, des entreprises non financières, du secteur financier, et des ménages. Ce montant représente 353 % du PIB mondial, en hausse de près de 10 % par rapport à la période pré- pandémie où il était de 333 % » l’Opinion 30 sept 2021 . «Le niveau d’endettement mondial est-il inquiétant?» – la chronique de Bertrand Jacquillat – Economie | L’Opinion (lopinion.fr)

Le Moyen-Orient à feu et à sang.

Entretien avec Antoine Basbous directeur de l’Observatoire des Pays-Arabes.

Antoine Basbous est le directeur de l’Observatoire des Pays Arabes depuis près de trente ans. Sur son site figure une carte qui délimite son champ d’investigation qui va de Kaboul à Casablanca, avec au centre le Maghreb, le Moyen-Orient, les pays du Golfe. Notre entretien se concentre sur l’épicentre de la crise, ses conséquences humanitaires et les évolutions géopolitiques qui reconfigurent selon lui tout le Moyen-Orient aujourd’hui.

Des soldats marchent dans des ruines à Yarmouk, en Syrie. ©OMAR SNADIKI/REUTERS

Alain Boinet. La Syrie vient de passer le cap des 10 ans de guerre avec des conséquences dramatiques pour sa population qui sur 22 millions d’habitants compte aujourd’hui plus de 13 millions de personnes ayant besoin d’aide humanitaire et plus de 5,6 millions de réfugiés. Revenons au début du conflit pour comprendre : comment des dirigeants occidentaux ont-ils pu se tromper autant en pariant sur l’effondrement du régime de Bachar al-Assad ? Comment des pays comme la Turquie, l’Arabie saoudite ou le Qatar ont-ils pu soutenir une rébellion, au début modérée, qui s’est ensuite transformée en groupes islamistes djihadistes comme Al Quaida et Daech ?

Antoine Basbous. Cette question est vaste. A vrai dire l’impopularité du régime de Bachar résultait déjà en 2011 de 41 années de pouvoir absolu (30 ans pour son père, 11 pour lui) d’une dynastie qui n’a donné que des larmes, du sang et de la répression à ce pays. Beaucoup d’analystes avaient pensé que le fruit était mûr, comme Ben Ali était tombé en Tunisie, Moubarak en Égypte, et un peu plus tard Kadhafi en Libye et Saleh au Yémen – et donc qu’Assad aussi pouvait tomber. Mais ils ont ignoré, ou du moins pas pris suffisamment en compte 3 facteurs :

  • Le premier, c’est que Assad père avait construit un régime avec une quinzaine de services de renseignements, qui surveillaient la respiration de la population. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, Hafez ne voulait pas en être victime à son tour ! La structure sécuritaire du régime a donc fait que le régime avait, malgré son impopularité, un filet sécuritaire très puissant.
  • Le deuxième phénomène, c’est que personne n’a pris suffisamment en considération le degré d’implication de l’Iran. La République islamique considère le régime alaouite à Damas comme une branche du chiisme et surtout un allié qui va permettre de créer ce « croissant chiite » de la Caspienne jusqu’à la Méditerranée et qui est une étape essentielle pour consolider l’emprise du Hezbollah sur le Liban. L’implication de l’Iran était totale : désargenté, sous sanctions, pouvant exporter peu de choses, il a malgré tout consacré des milliards à ce théâtre, a placé le soldat Assad sous perfusion et dépêché le Hezbollah pour le sauver.
  • En dépit de toute cette implication, en dépit du soutien des brigades internationalistes chiites engagées par l’Iran, le régime a toutefois failli s’effondrer en 2015. La ville natale d’Assad, Qardaha, recevait des missiles de petite portée, donc l’ennemi était à moins de 20 km du dernier bastion ! C’est alors qu’est entré en jeu le troisième phénomène : le soutien russe. Le commandant des forces expansionnistes iraniennes, le général Qassem Soleimani, s’est rendu à Moscou, a rencontré Vladimir Poutine et lui a dit : « ce ne sera pas votre nouvel Afghanistan, nous serons les fantassins qui contrôlent le terrain mais nous ne pouvons pas agir sans l’aviation ». Dès lors, fin août 2015, Poutine a envoyé son armée de l’air et est entré en guerre de la façon la plus directe qu’il soit, après avoir fourni à Assad, tout au long de la crise, armements, munitions, et experts.

Ce sont les 3 secrets du maintien de ce régime, qui aujourd’hui reste sous perfusion de ses deux parrains, même si ces derniers ne s’entendent plus et sont rivaux. En effet, la Russie ne souhaite pas que le régime alaouite en Syrie se met totalement au service de Téhéran ; Poutine ferme d’ailleurs les yeux sur les bombardements israéliens quotidiens contre les bases iraniennes et celles de ses satellites. Israël évolue librement dans l’espace aérien de la Syrie. Il y a mené en 2020 près de 500 frappes alors que la Russie entretient sur place des batteries de missiles S-300 et des S-400, mais n’a jamais menacé ou abattu un avion israélien. Moscou laisse ainsi Israël agir contre l’allié-rival, l’Iran et les milices chiites, mais ne veut pas que le régime d’Assad s’effondre.

Téhéran, de son côté, a investi le tissu social syrien : beaucoup de gens ont été convertis au chiisme duodécimain, des écoles chiites ont été créées, et des « colonies » ont été construites (sur des sites stratégiquement bien placés et réhabilités, les Iraniens installent leurs hommes, comme des plateformes). Ainsi existe-t-il, au sud-est de Damas, le sanctuaire chiite de Saïda Zeïnab qui est devenu aujourd’hui une base militaire colossale ainsi qu’une base de vie pour l’Internationale chiite. En 2016, Assad a entériné cet état de fait en déclarant que « la Syrie [appartenait] aux combattants qui l’ont défendue », ce qui visait à la fois à délégitimer les sunnites qui avaient fui le pays et à légitimer les combattants chiites étrangers « importés » par l’Iran…

Enfin, il ne faut pas oublier que quand la population est descendue dans la rue, sans aucun slogan communautariste, islamiste ou sectaire, Assad a libéré de ses prisons tous les djihadistes qui y étaient et leur a fourni armes et munitions. Ses alliés iraniens l’ont épaulé en libérant 1500 djihadistes des prisons d’Irak en août 2012 et en les laissant traverser 800 km de désert pour rejoindre leurs « frères » en Syrie. Cette manœuvre a profondément transformé la contestation en la militarisant et en l’islamisant. Assad a ainsi pu se présenter aux Occidentaux en disant : « Regardez, vous préférez un Président avec une femme blonde qui porte un costume 3 pièces, ou ces barbus ? ». La société civile s’est retrouvée marginalisée – d’ailleurs Obama avait dit à l’époque « qui sont ces gens qui sont dans la rue ? Ce sont des enseignants, des professeurs d’université, des médecins, des pharmaciens, des ouvriers, des agriculteurs… Est-ce qu’ils sauront conduire les affaires politiques du pays ? » Le seul choix qui semblait rester était entre les barbus et le dictateur.

DH. En Syrie, aujourd’hui, la situation semble bloquée militairement au Nord-Ouest et au Nord-Est et on ne voit pas pour l’instant de solution politique. La Turquie a pris le contrôle de territoires syriens avec le soutien de ses alliés islamistes et Daech se réorganise. Comment envisager la suite : Statu quo durable, préalable à de nouveaux combats ou solution politique ?

AB. Je crois que ce pays est figé et partagé entre plusieurs occupants. Il y a évidemment les Russes, les Iraniens, et toute l’internationale djihadiste chiite que ces derniers ont entraînée avec eux. Il y a les Turcs, il y a les Américains à l’est de l’Euphrate qui soutiennent un peu les Kurdes et protègent leurs gisements d’hydrocarbures ; et la dernière force en présence est Israël, qui occupe l’espace aérien.

L’armée turque près de la frontière syrienne. ©Delil SOULEIMAN / AFP

Assad, lui, malgré son siège aux Nations Unies, est réduit à un « petit baron de rien du tout ». Il a perdu la guerre, ne peut rien promettre, et dirige un pays sous sanction dans lequel aujourd’hui on trouve rarement du pain, de l’essence, des médicaments, des devises… un pays totalement sinistré, notamment après l’entrée en vigueur de la « loi César » aux États-Unis (juin 2020), car personne n’ose commercer avec lui. Quant aux ressources pétrolières et agricoles, elles se trouvent essentiellement chez les Kurdes à l’est de l’Euphrate…

DH. Le Liban s’est retrouvé en première ligne humanitaire en accueillant plus de 1 200 000 réfugiés syriens pour une population libanaise de 6,6 millions d’habitants. Aujourd’hui le Liban est lui-même confronté à une grave crise politique et à une paralysie du système bancaire qui plonge de plus en plus de Libanais dans l’extrême pauvreté, la vulnérabilité et la colère. Si l’explosion au port de Beyrouth a mobilisé beaucoup de solidarité, la Conférence internationale de soutien et d’appui à Beyrouth et au peuple libanais rencontre beaucoup de difficultés à concrétiser son aide du fait des blocages de la classe politique libanaise. Cette crise ne risque-t-elle pas de dégénérer en l’absence de toute solution à la hauteur des risques ?

AB. Ce pays vit réellement un enfer : la première raison c’est qu’il y a une classe politique mafieuse qui le gouverne depuis tellement d’années et qui l’a appauvri pour s’enrichir. L’« ADN », le « logiciel » de ce pays est totalement détraqué, il n’a plus d’immunité, aujourd’hui c’est un pays colonisé par une milice pro iranienne qui contrôle tout. En vitrine, il y a un président de la République chrétien, mais ce Président est aux ordres de cette milice et il devance ses désirs, ses besoins et ses intentions. Enfin, il n’y pas plus de gouvernement c’est le blocage le plus total. Le pays s’effondre, le Hezbollah contrôle non seulement les frontières aériennes, maritimes et terrestres du pays, mais aussi l’administration, le gouvernement, les finances… Rien ne perturbe son contrôle et on assiste à une stratégie de mise à mort du Liban dans sa formule actuelle, pour qu’il puisse renaître un jour à la main du Hezbollah comme colonie iranienne.

En réalité l’espoir n’est plus là : ce pays qui a fêté en 2020 son premier centenaire dans ses frontières actuelles est à l’agonie. Jamais les Libanais n’ont connu de situation aussi dramatique. Aujourd’hui vous avez beau avoir des millions de dollars dans votre compte bancaire, vous n’y avez pas accès. Le pays est officiellement en faillite depuis mars 2020. Les gens vont manquer d’électricité car le Liban n’a plus de devises pour acheter du fuel. Et quand vous n’avez plus d’électricité, vous n’avez plus de frigo, plus de téléphone, plus d’éclairage… Il est difficile de décrire ce pays tant il va mal, c’est une chute en enfer sans parachute. Toutes les élites qui pouvaient le quitter l’ont fait ou le font, c’est une catastrophe humanitaire aux portes de l’Europe.

Explosion au port de Beyrouth, août 2020 ©Mohamed Azaki/REUTERS

DH. Comme en Syrie, la situation est dramatique pour la population libanaise et cela implique que l’on doit mobiliser une aide humanitaire massive et directe. Suite aux grandes manifestations en 2019 et en l’absence de toute perspective, n’y a-t ’il pas le risque que la situation dégénère et devienne chaotique ?

AB. Le 17 octobre 2019 a eu lieu un mouvement transcommunautaire, un mouvement national qui avait comme slogan « tous, ça veut dire tous, doivent dégager ». Ce qui signifiait qu’il fallait balayer toute la classe politique, quelle que soit sa référence, sa religion, sa communauté. Mais ce mouvement a été torpillé par le Hezbollah, qui en a arraché les chiites et qui l’a en quelque sorte « communautarisé », saucissonné, morcelé et affaibli. Même s’il y avait des chiites dedans, la majorité a été malmenée par le Hezbollah et les manifestations dans les zones chiites ont été réprimées. Il y a eu des morts et des blessés. Le message était clair : « le leadership c’est nous, et c’est nous qui déciderons, vous rentrez à la maison ». En février dernier, l’intellectuel chiite critique du Hezbollah Lokman Slim a d’ailleurs été froidement assassiné. Le mouvement transcommunautaire a du mal aujourd’hui à se mouvoir, à exister, à exprimer le ras-le-bol de toute la population.

Je suis sûr que la famine ne sera pas tolérée, que les gens sortiront dans la rue et réclameront des comptes. La solution envisagée par la classe politique c’est de donner à ces Libanais qui étaient fiers, généreux, riches – il y avait une classe moyenne extrêmement dense dans ce pays – une carte alimentaire. C’est acheter la paix sociale aux frais de la Banque mondiale.

Mais ce pays ne se réformera pas. Les aides internationales n’ont servi à rien, la classe politique qui règne aujourd’hui s’enrichit par la grande corruption et ne veut pas changer, car cela signifie perdre ses privilèges et rendre des comptes à la communauté des donateurs (Banque mondiale, FMI, pays arabes et du Golfe). Le secteur de l’électricité par exemple représente 60% de la dette publique libanaise, or il n’y a que quelques heures de courant par jour. Et encore, celle-ci est produite par des bateaux turcs, ce qui permet à ceux qui tiennent ce secteur de s’enrichir tous les jours. Les donateurs – les Arabes en premier lieu – ne veulent plus que leur argent tombe dans les mains du Hezbollah. On comprend bien que la classe politique, aux ordres de la milice chiite, ne fera aucun pas vers une quelconque réforme.

Aide humanitaire à Bourj-Hammoud, Liban, août 2020. ©SOLIDARITES INTERNATIONAL

DH. Dans les conflits que la région connaît, les minorités sont particulièrement touchées, si ce n’est visées, qu’il s’agisse des chrétiens, des Yézidis, des Kurdes… Quelle protection particulière leur apporter ?

La seule protection qui compte est celle qui émane de la culture. Dès lors que les sunnites et les chiites se tolèreront et vivront ensemble, la culture aura admis que l’on peut être différents et néanmoins amis. Mais si les chiites et les sunnites continuent à s’entretuer comme ils le font aujourd’hui, je ne vois pas comment les minorités pourraient être protégées.

Je constate néanmoins que le nouveau Président américain semble sensible aux causes des minorités. Quand il était sénateur et vice-président des États-Unis, Biden a effectué 24 déplacements à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Dans sa circonscription, il y a par ailleurs beaucoup d’Américains d’origine grecque, ce qui peut expliquer sa fermeté face à Erdoğan. Il a également reconnu le génocide arménien, autre minorité maltraitée par l’histoire dans cette région. Ira-t-il plus loin pour conforter les minorités de la région ?

DH. La grille de lecture qui semble s’imposer est celle de l’affrontement entre sunnisme et chiisme qui a pour conséquence le rapprochement entre Israël, les Émirats arabes unis, Bahrein, le Maroc et même l’Arabie saoudite face à l’Iran. Dans le même temps la Turquie cherche à prendre le leadership du monde sunnite et la conférence sur le nucléaire iranien reprend. Comment vois-tu cette situation ?

AB. L’affrontement sunnites-chiites date de quatorze siècles et ne va pas s’apaiser, d’autant plus que l’Iran, au nom du chiisme, a exporté la Révolution islamique dans l’ensemble de la région de la Caspienne à la Méditerranée. Ce « croissant chiite » comprend l’Irak, la Syrie, le Liban du Hezbollah et le Yémen, ce qui a permis au conseiller du président de la République islamique de déclarer que l’Iran contrôle d’ores et déjà 4 capitales arabes ! Avec cette hégémonie, l’Iran fait peur aux Arabes, ils sont sur la défensive alors que l’Iran gagne sur leurs territoires. C’est ce qui explique le rapprochement entre Israël et plusieurs pays du Golfe.

Ces pays ont lâché la cause palestinienne en se disant qu’elle n’avait pas d’avenir, que le combat était stérile. Avec le retrait américain de la région amorcé par Obama ils se sont dit qu’il fallait s’associer entre puissances régionales, et Israël est perçu dans le Golfe comme une puissance réelle qui peut concrètement s’avérer un partenaire solide disposant d’importants soutiens à Washington.

Les pays du Golfe ont toutefois oublié qu’Israël avait perdu, à ses portes, sa dernière guerre contre le Hezbollah (2006). L’État hébreu a reçu au dernier jour du conflit le même nombre de missiles venant de la milice chiite qu’au premier jour ! Toute sa campagne aérienne a échoué à faire taire le Hezbollah. Si l’Iran demain commence à lancer des missiles sur les gratte-ciels des Émirats arabes unis, sur leurs usines de dessalement ou sur leurs sites stratégiques, je vois mal Israël constituer une véritable assurance tous risques pour des pays qui sont à près de 2000 km de ses frontières…

DH. Dans ce contexte, quels sont les changements que l’on peut attendre entre l’administration Trump « America first » et l’administration Biden « America is back », alors qu’on a le sentiment que la priorité américaine est désormais la Chine et que le temps des interventions armées occidentales semble derrière nous ?

Le président américain Joe Biden prononce un discours sur son plan de retrait des troupes américaines d’Afghanistan, à la Maison Blanche, à Washington le 14 avril 2021. ©Andrew Harnik/Pool via REUTERS

AB. Le désengagement européen remonte à la fin des années 50, au lendemain de la campagne de Suez. À l’issue de ce succès militaire qui fut pourtant une défaite diplomatique, les Américains ont remplacé les Européens dans la région. L’engagement américain en Afghanistan et en Irak n’a pas été couronné de grand succès, malgré la réussite militaire des premiers jours. Ces conflits longs ont saigné le moral de l’armée et les caisses de l’État. Et au terme du mandat de George W. Bush, il y avait ce sentiment de désengagement, de ras-le-bol de la région. Obama l’a confirmé en se rapprochant de l’Iran, et Trump a poursuivi le retrait américain tout en marquant son passage d’un coup d’éclat, l’assassinat du général iranien Soleimani en janvier 2020.

Biden, lui, a cultivé une meilleure connaissance de la région et des tourments de son histoire grâce à sa longue carrière de sénateur intéressé aux affaires internationales, puis vice-président d’Obama. Il est certes favorable à un désengagement un peu plus maîtrisé et qui ne sacrifie pas totalement les Kurdes. Là où Trump avait lâché le Nord de la Syrie et les Kurdes à Erdoğan après un coup de fil plein de flatterie, Biden ne se laissera sans doute pas faire. Mais en effet, le désengagement américain de la région afin de donner la priorité à la Chine est une réalité indéniable.

DH. Comment interpréter la reconnaissance du génocide arménien par le Président des Etats-Unis, Joe Biden, dans le contexte d’expansionnisme turc, de la Syrie à la Libye, de la Méditerranée orientale à l’Arménie et au Nagorno-Karabakh ?

Manifestation arménienne devant la résidence de l’ambassadeur de Turquie à l’occasion du 106e anniversaire du génocide arménien à Washington le 24 avril 2021. ©AFP

AB. D’abord, Biden n’a jamais porté Erdoğan dans son cœur. Il est très proche de ses électeurs grecs, connaît un peu l’histoire et est familier des manipulations d’Erdoğan, de ses ambitions, de sa volonté de reconstituer l’empire ottoman et de ses ingérences à l’étranger. C’est vrai que l’année 2020 a été faste pour le Président turc. Il a rencontré le succès en Syrie face aux Russes, tout comme en Libye face à Haftar et aux mercenaires russes de Wagner. Ses drones ont emporté des succès sur le champ de bataille et ils ont également réussi dans le Haut-Karabakh pour le compte de l’Azerbaïdjan. Erdoğan a essayé d’intimider l’Europe, avec un certain succès, et a lancé ses bateaux de prospection dans les zones disputées de l’Est de la Méditerranée. En revanche, il misait sur le succès de Trump parce qu’il connaissait son « logiciel » : Trump aime les flatteries, les hommes forts, les petits dictateurs… mais dès lors que Biden a été élu, on a vu Erdoğan changer de ton. Il a tout de suite adouci son discours par rapport à l’Europe, par rapport à la France, il a retiré ses bateaux de prospection de l’Est de la Méditerranée et en même temps il s’est montré très compréhensif, moins menaçant sur le dossier des migrants qu’il avait toujours instrumentalisé.

Il avait raison de craindre Biden : le premier coup de fil de ce dernier, plus de trois mois après son entrée en fonction, a été pour lui annoncer 2 choses désagréables : premièrement qu’il allait reconnaître le génocide arménien, et deuxièmement que la Turquie était exclue du programme des F-35 dont elle était partenaire. Pour Erdoğan, c’est un coup dur dans un contexte économique qui ne cesse de se dégrader en Turquie. La livre continue de chuter, et le pays est à son troisième gouverneur de la Banque centrale en deux ans, le chômage grimpe, la pandémie fait très mal… Les relations en dents de scie avec Moscou et la vente de drones turcs à l’Ukraine ont en outre poussé Poutine à décider il y a peu qu’il ne laisserait plus les touristes russes venir en Turquie. Enfin, beaucoup de lieutenants d’Erdoğan l’ont quitté pour créer des formations rivales et lors des dernières élections, c’est-à-dire les municipales de 2019, toutes les grandes villes de Turquie ont changé de camp et sont passées à l’opposition. Ces éléments dressent un contexte turc aujourd’hui très morose pour Erdoğan.

Des Arméniens participent à une procession aux flambeaux à Erevan, le 23 avril 2021, à l’occasion du 106e anniversaire du génocide arménien. ©Karen MINASYAN /AFP

DH. La France s’est engagée par un soutien aux Kurdes de Syrie. C’est presque le seul pays qui se soit opposé frontalement à la Turquie en Méditerranée orientale, notamment avec la vente de Rafales à la Grèce, mais aussi, dans un autre registre, par son soutien au Liban. Comment comprends-tu cette politique de la France. Quel rôle la France peut-elle jouer utilement dans cette région ?

AB. La France aide les Kurdes de Syrie qui contrôlent la plus grande prison de djihadistes, laquelle enferme plus d’un millier de djihadistes français. Paris n’a pas oublié l’apport des Kurdes de Syrie et d’Irak à la défaite de Daech, contrairement à Trump. C’est tout à son honneur. C’est également dans son intérêt de soutenir cet allié efficace, toujours prêt à combattre Daech.

Pour ce qui est de l’hégémonie qu’a voulu exercer Erdoğan en Méditerranée orientale, il est vrai que sans la France il n’aurait pas rencontré d’opposition significative. L’OTAN anesthésiée par Trump et l’Allemagne trop obnubilée par la gestion de ses propres Turcs, ont permis à Erdoğan de pousser ses avantages. La France a donc pris le leadership de l’opération en mobilisant l’Europe du Sud autour de la Grèce et de Chypre, entraînant aussi des puissances arabes, y compris du Golfe. Les Émirats arabes unis ont participé avec leur aviation militaire à des manœuvres récentes en Méditerranée. Paris soutient aussi le Forum du gaz en Méditerranée orientale (EMGF en anglais), une coalition qui a été montée notamment par l’Égypte, Israël, Chypre, et la Grèce pour contenir l’hégémonie turque en mettant sur pieds une coopération entre pays gaziers pour une commercialisation commune. Mais l’enjeu est aussi de rappeler à Erdoğan que la Méditerranée n’est pas un champ de manœuvre pour la Turquie.

Il y a enfin des conventions internationales (Montreux, Montego Bay…) qui empêchent la Turquie de créer des faits accomplis, de revendiquer et d’exercer son hégémonie sur des zones qui ne lui appartiennent pas. Sans le leadership de la France dans cette opération, Erdoğan aurait déjà avancé ses pions pour remettre en cause le droit international – comme il l’a fait via l’accord de novembre 2019 avec la Libye, qui élargit tellement la zone économique exclusive de la Turquie qu’elle rejoint celle de la Libye et empiète sur les eaux des autres riverains, notamment l’Égypte, Chypre et la Grèce. Cette opération de grande envergure visait à contrôler l’espace maritime de la Méditerranée orientale.

Visite d’Emmanuel Macron à Beyrouth après l’explosion au port le 4 août 2020

DH. Pour conclure, quel est ton mot de la fin ?

AB. Nous vivons dans un monde qui devient de plus en plus mouvant et incertain. Nous avons plus besoin que jamais d’être droit dans nos bottes et d’avoir les moyens d’agir ou de réagir pour défendre nos intérêts. Bien que souffrant de l’usure de son pouvoir et de difficultés majeures, Erdoğan mène une politique offensive et fonce dans les « ventres mous » de son voisinage (Libye, Syrie, Irak, Caucase, Méditerranée orientale). Il poursuivra sa politique jusqu’au moment où il rencontre de la résistance. Aussi, l’idéologie du terrorisme islamiste ne cesse de progresser sur tous les continents, même si son expression géographique a avorté chaque fois qu’elle s’est concrétisée.

Antoine Basbous, Observatoire des Pays Arabes

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Qui est Antoine Basbous ?

Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabo-islamique et du terrorisme islamiste

Il a fondé, en 1991, à Paris, l’Observatoire des pays Arabes (OPA) qu’il dirige depuis. Il s’agit d’un cabinet de conseil, totalement indépendant, spécialisé dans l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, le Golfe et dans le monde islamique en général.

Antoine Basbous est né au Liban, où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un doctorat d’Etat en sciences politiques et un DEA d’Information et de Communication. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris.

Antoine Basbous a publié plusieurs essais traduits en différentes langues, dont Guerres secrètes au Liban, Editions Gallimard, 1987 ; L’Islamisme, une révolution avortée ? Editions Hachette, 2000 ; L’Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden, Editions Perrin, 2002. En septembre 2004, une version actualisée de ce dernier ouvrage est parue en poche chez Tempus sous le titre L’Arabie saoudite en guerre ; Le tsunami arabe, Editions Fayard, 2011.

Il est consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américains, et participe régulièrement aux débats sur les crises qui secouent les mondes arabes et islamiques, sur le terrorisme et sur les relations de l’Islam et de l’Occident.