Tribune libre de Pierre Brunet – La construction du désastre ?

Une femme se recueille lors d’une cérémonie en l’honneur des soldats ukrainiens morts au combat au cimetière de Lychakiv, dans la ville de Lviv, le 24 août 2022. © YURIY DYACHYSHYN / AFP

On dit parfois que, pour comprendre certains évènements, il faut les observer « du point de vue de Sirius »… S’efforcer au plus grand recul, loin des émotions légitimes mais souvent trompeuses, cultiver une vision d’ensemble, objective, lucide, dénuée de parti-pris ou préjugés, et relier sans idéologie l’ensemble des causes aux conséquences…

S’agissant de la crise ukrainienne, que penserait un habitant de Sirius des décisions prises par les Occidentaux, les USA, l’Europe ? Quelles conclusions en tirerait-il ? Ne constaterait-il pas, perplexe, la construction méthodique d’un désastre de portée mondiale ? La question que se poserait cet habitant de Sirius serait : « Mais ont-ils construit ce désastre planétaire en conscience, ou par une forme d’aveuglement ? ». Il ne pourrait y répondre… Mais nous, nous pouvons tenter de le faire.

Avant d’aller plus loin, je tiens à réaffirmer, comme je l’avais déjà fait dans un article précédent, qu’il ne s’agit en aucun cas de dédouaner le pouvoir russe de son écrasante responsabilité dans le déclenchement de cette crise de 2022, c’est-à dire cette agression militaire à grande échelle, cette invasion d’un pays souverain violant toutes les lois internationales, comme le continent européen n’en avait pas connue depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Cela est clair et indiscutable, même si les racines de cette décision irresponsable ne laissent pas les Occidentaux indemnes de toute forme de coresponsabilité, pour avoir considéré et traité les Russes, depuis une trentaine d’années, comme les perdants de l’histoire aux impératifs sécuritaires négligeables.

De même, la question de savoir s’il faut aider l’Ukraine à se défendre, ce qu’elle fait avec un patriotisme, une détermination et un héroïsme qui forcent le respect et l’admiration, ne se pose pas non plus à mes yeux. Bien sûr, il le faut, c’est-à-dire aider les Ukrainiens à stopper les Russes, pour le dire clairement. Mais de façon responsable, et en s’efforçant de ne pas se laisser entraîner dans autre chose, et d’éviter de construire un désastre.

Quand je parle de désastre (possiblement planétaire), à quoi fais-je référence ? D’abord, bien sûr, aux conséquences humanitaires directes de la guerre en Ukraine : 6,6 millions de déplacés internes, et 6,7 millions de réfugiés, des besoins, dans les zones touchées par les combats, couvrant tous les domaines de l’assistance humanitaire, alors que près de 17,7 millions d’Ukrainiens ont besoin d’aide, et un titanesque chantier de reconstruction à venir, à la hauteur des destructions massives que cette guerre de haute intensité provoque chaque jour. Mais au-delà de l’Ukraine, d’autres désastres en cascade se sont enclenchés : on observe une diminution ou une réaffectation de certains financements humanitaires destinés à des pays en grande vulnérabilité, au profit de l’Ukraine. Ors les crises aigues ne se remplacent pas, elles s’additionnent… et se combinent parfois pour le pire. La guerre en Ukraine, par ses conséquences sur l’accès à l’énergie et l’alimentation, et la montée planétaire de l’inflation dans une économie globale déjà impactée par la pandémie de COVID 19, frappe dramatiquement les pays déjà vulnérables. Il faudrait donc des financements en plus, et non en moins… L’effet de ciseaux va étrangler, si rien n’est fait, ces populations fragiles.

Aide alimentaire d’urgence au Soudant du Sud avec l’UNICEF et le PAM. Photo ONU/Tim McKulka. (CC BY-NC-ND 2.0)

Car « l’ouragan de famines » que craint le secrétaire général de l’ONU Antonio Gutteres n’a rien de virtuel. L’Ukraine et la Russie produisent près d’un tiers du blé et de l’orge du monde et la moitié de l’huile de tournesol. La Russie et le Belarus sont les deuxième et troisième producteurs mondiaux de potasse, ingrédient clé des engrais. Le prix du blé a augmenté d’environ 40 à 45% depuis le début de l’année. Au total, 27 pays dépendent à plus de 50 % de la Russie et de l’Ukraine pour leurs besoins en blé, dont de nombreux pays africains. En mai dernier, l’ONU déclarait que le nombre de personnes souffrant d’insécurité alimentaire grave avait doublé en seulement deux ans, passant de 135 millions avant la pandémie à 276 millions aujourd’hui, avec plus d’un demi-million de personnes connaissant des conditions de famine – une augmentation de plus de 500 % depuis 2016. … L’année 2023 s’annonce plus noire encore…

La crise alimentaire qui se forme est intimement liée à la crise énergétique-économique-inflationniste, conséquence en grande partie de la crise ukrainienne. En Europe (UE) par exemple, au moment du déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, nous dépendions en moyenne à 48,4 % du gaz russe, et à 25,4% du pétrole russe. Que va-t’il se passer si les Russes ferment le robinet du gaz, en mesure de rétorsion contre les sanctions prises contre eux, après avoir déjà, le 25 juillet dernier, réduit l’exportation de gaz vers l’Europe à 20 % du volume normal ? Une crise énergétique sans précédent en Europe, comme dans le monde… Explosion du coût de l’énergie quotidienne, des transports, des coûts industriels et agro-alimentaires… Par ailleurs, n’oublions pas la dépendance au gaz (et à la potasse russe…) des usines d’engrais pour produire ces intrants indispensables aux agricultures… A l’heure où les famines menacent dans le monde, était-il raisonnable d’aller vers une « coupure » volontaire ou subie, du gaz russe ? Sans parler de l’empêchement fait aux Russes de vendre simplement leur blé et leurs engrais sur le marché mondial via le système SWIFT (plateforme interbancaire mondiale utilisée pour échanges commerciaux internationaux). Enfin, la raréfaction et la hausse du prix du gaz dans le monde va pousser des pays en développement très peuplés, comme l’Inde par exemple, à revenir à des productions d’électricité carbonée, comme le charbon… Donc à accélérer le réchauffement de la planète et son impact dramatique sur le changement climatique et les agricultures fragiles… Cercle vicieux parfait, crise assurée.

Parallèlement à cette politique de sanctions aux conséquences incalculables, les pays occidentaux, avec les Etats-Unis à l’initiative, poussent toujours plus à l’intensification de la guerre. Au point que l’on peut se demander, comme l’a fait Maurice Gourdault-Montagne, ancien Secrétaire Général du Quai d’Orsay, si nous ne sommes pas passés d’une aide, légitime, à un pays souverain envahi par la Russie – afin de signifier à celle-ci que tout n’est pas acceptable, et de permettre à l’Ukraine de s’asseoir à une table de négociation autrement que comme un vaincu – à une guerre entre Américains et Russes. Avec le sang ukrainien, et une Europe alignée sur les objectifs américains.

Le 24 août à Kiev, jour de l’indépendance ukrainienne, chars russes détruits ou capturés présentés sur l’avenue Khreschatyk. @UNDP (CC BY-ND 2.0)

N’était-il pas, à cet égard, troublant d’entendre les dirigeants américains expliquer ouvertement que leur but était de rendre inopérante l’armée russe pour les trente ans à venir (en clair la détruire, si possible), et de mettre à genoux l’économie russe ? Ce pourrait-il que ce fût là une faute et une erreur presque aussi grandes que l’erreur stratégique de Poutine, lequel fait face au résultat contraire à celui qu’il cherchait : l’élargissement et le renforcement de l’OTAN à ses frontières ? Les Russes, qu’ils soient ou non pro-Poutine, sont, comme les Ukrainiens, patriotes, et ne veulent pas voir leur armée ni leur économie détruites. Ne fabriquerait-on pas ainsi le resserrement du patriotisme russe « contre l’Occident qui lui fait la guerre et veut l’anéantir » ?

Et la récente proposition, émise par certains pays d’Europe, de refuser tout visa aux citoyens russes, comme pour « punir » collectivement le peuple russe de la décision prise par Vladimir Poutine, ne peut que renforcer ce sentiment…

Cette guerre contre la Russie en Ukraine, encore une fois, se fait non avec le sang américain, ou européen (pas encore…), mais avec le sang ukrainien : les pertes, aussi bien du côté russe que du côté ukrainien, étaient au plus fort des combats de 200 à 250 soldats tués par jour… N’a-t’on pas « vendu » aux Ukrainiens, un mensonge, celui selon lequel ils seraient, grâce à l’aide occidentale, en mesure de gagner la guerre, et récupérer l’ensemble des territoires sous contrôle de l’armée russe, Crimée y compris ? L’Ukraine, ce faisant, est encouragée à ne pas entrer en négociation avec la Russie. Il est pourtant probable que l’Ukraine ne pourra pas écraser l’armée russe, et devra bien, à un moment, négocier. D’ici-là, des dizaines de milliers de morts n’auraient-ils pas pu être évités ?

Enfin, et c’est le point le plus alarmant, comment oublier que cet encouragement à l’intensification de la guerre en Ukraine se fait dans un pays qui possède 15 réacteurs nucléaires en activité ? Encore une fois, cette guerre est inédite, car elle se joue pour la première fois de l’Histoire sur une terre parsemée de centrales atomiques… Ce ne sont pas les USA qui seront touchés si un accident nucléaire majeur survient… Les Russes n’ont-ils pas posté des unités militaires à l’intérieur de l’enceinte de la centrale de Zaporijia (la plus grande d’Europe), dont des lanceurs de missiles ? L’Ukraine et la Russie échangent des tirs de missiles aux alentours de la centrale (ainsi que de celle de Voznesensk, au Sud-Ouest du pays), s’accusant mutuellement de terrorisme nucléaire… L’ONU, les USA, les grands pays européens appellent à démilitariser la, voire les, centrales nucléaires, et tentent d’arracher un accord pour que l’AIEA inspecte et prenne en charge le fonctionnement et la sécurité des installations. C’est heureux, mais un peu tard… Tout faire pour négocier un arrêt du conflit dès les premières semaines eût empêché, probablement, cette situation terrifiante, plutôt que de réaliser après coup qu’intensifier toujours plus cette guerre-là peut avoir des conséquences apocalyptiques…

Au moment où je boucle cette tribune, la centrale de Zaporijia, suite à un tir sur une centrale à charbon voisine de celle-ci ayant déclenché un incendie, a été déconnectée en urgence du réseau électrique pour être alimentée sur générateurs, (situation ne pouvant perdurer) avant d’être finalement reconnectée, mais on parle maintenant, suite à des frappes sur le site, de risques de fuite d’hydrogène et de pulvérisation de substances radioactives et d’un risque d’incendie élevé…

L’ancien secrétaire d’état américain, Henry Kissinger, n’a pas dit autre chose que cet appel de bon sens à la responsabilité des dirigeants, quels qu’ils soient, en suggérant de substituer à la logique de l’escalade une exigence de diplomatie. Quand Kissinger appelle les dirigeants occidentaux à ne pas « être emportés par leurs sentiments actuels », et à mettre toute leur énergie dans l’obtention d’un cessez-le feu, puis de négociations entre l’Ukraine et la Russie, ne dessine-t’il pas la seule voie sensée, celle qui éloignerait le spectre d’un troisième conflit mondial, qui ne pourrait être que cataclysmique, et qui devient chaque jour moins inimaginable ? Est-il scandaleux de penser que l’obsession de la première puissance mondiale (les USA) devrait être, aujourd’hui, de tout faire pour obtenir le plus rapidement possible un cessez-le feu en Ukraine ?

La simple observation, d’ailleurs, nous montre les USA « gagnants » de cette crise : les USA sont pratiquement autosuffisants sur le plan alimentaire et énergétique, et peuvent même vendre à bon prix. Ils se donnent les moyens, en profitant de la faiblesse inattendue de l’armée russe pour s’efforcer de la détruire pour au moins trente ans, d’avoir les mains libres pour s’occuper de leur enjeu stratégique, la Chine. Enfin, la relégitimation, le renforcement et l’élargissement de l’OTAN leur offre plus de poids politique encore en Occident, et permet à l’industrie américaine de l’armement d’avoir des carnets de commande qui débordent. Mais attention, un ordre mondial politique et économique alternatif se met aussi en place à l’occasion de la crise ukrainienne et des sanctions décidées contre la Russie, et pourrait affaiblir à terme le pouvoir de l’Occident, son influence politique et économique, et ses « valeurs démocratiques ».

Pour en terminer, quant à cette notion de responsabilité face à la guerre en Ukraine et à l’aide occidentale, peut-on garder à l’esprit que l‘Ukraine, quel que soit le courage et la détermination admirables de son peuple et de ses dirigeants, est aussi, comme le soulignait récemment la géopolitologue Anne Pouvreau, spécialiste de la région, victime d’une corruption systémique profitant à une poignée d’oligarques dont les engagements politiques ont varié en fonction de leurs intérêts, et que la mafia ukrainienne est spécialiste du commerce illégal des armes ? N’est-il pas naïf de penser que l’aide financière et militaire colossale déversée dans ce pays (« comme dans un trou noir », s’agissant des armements, selon les aveux d’un responsable américain…) n’est pas en partie détournée, récupérée, et éventuellement vendue à de mauvaises mains à plus ou moins longue échéance ? Le directeur général d’Interpol, Jürgen Stock, a récemment fait part de ses inquiétudes sur ce point. Quand verrons-nous un braquage de fourgon blindé au Javelin, ou un attentat avec un Stinger contre un avion de ligne ?

Des soldats ukrainiens inspectent les restes calcinés d’un convoi militaire russe à Bucha, Avril 2022. @The Nez York Times/Daniel Berehulak (CC BY 2.0)

A l’heure où cet article sera publié, la situation sur le terrain repart à l’offensive aussi bien au Donbass que dans la zone de Kherson, après de longues semaines sans avancées, pendant lesquelles l’Ukraine reposait et préparait ses forces, tandis que la Russie reconstituait les siennes, et chacun des belligérants continuait à frapper l’autre le plus possible dans la profondeur, à l’exemple des audacieuses frappes ukrainiennes en Crimée … La Russie n’hésitant pas à viser, comme le 24 août dernier, jour de l’indépendance de l’Ukraine, des cibles comme la gare ferroviaire de Chaplyne, près de Dnipro, faisant au moins 25 tués et de nombreux blessés… Dans ce contexte, il faut bien sûr continuer à soutenir l’admirable résistance ukrainienne, mais sans céder à l’ambition d’outre-Atlantique de frapper à mort l’armée russe, et sans oublier que la Russie est une grande puissance nucléaire, ce qui ferait de nous des co-belligérants entraînant tout le continent dans une guerre généralisée. Est-il indigne de se fixer comme seul objectif de stopper les Russes, et de créer les conditions de négociations entre l’Ukraine et la Russie ?

Outre la dimension militaire, l’évitement d’un « désastre construit » passe, et c’est une question vitale pour des millions de personnes dans le monde, par un ajustement réfléchi des sanctions imposées à la Russie, plutôt que, là aussi, une logique d’escalade aux conséquences dévastatrices. A cet égard, l’accord sur l’exportation des céréales ukrainiennes et russes (et engrais russes), à partir des ports de la mer Noire, signé à Istanbul par la Russie et l’Ukraine, le 22 juillet dernier, grâce aux bons offices de la Turquie et sous l’égide de l’ONU (également signataires de l’accord), ouvre des perspectives de raison au cœur du conflit…. Jusqu’à maintenant, la volonté de mettre en œuvre cet accord semble réelle et partagée, et les bateaux chargés de fret quittent les ports continument…

En conclusion, si l’on se place toujours du point de vue d’un observateur de Sirius, n’est-il pas manifeste qu’une poursuite, au nom de principes vertueux, de la logique d’escalade (c’est-à dire l’intensification et l’élargissement du conflit et des sanctions aveugles), ne peut que conduire à plus de morts en Ukraine, un « ouragan de famines » dans le monde, une dissémination incontrôlée d’armement, peut-être un accident nucléaire, et qui sait un troisième conflit mondial ? Ce qui est en jeu aujourd’hui autour de la guerre en Ukraine dépasse nos sentiments. C’est bien plus grave. Teilhard de Chardin, qui avait connu le maelström de 14-18, écrivait, dans ses « Ecrits du temps de la guerre » : « Il ne nous servirait à rien de fermer les yeux – mais il nous faut au contraire les ouvrir tout grand pour regarder bien en face cette Ombre d’une Mort collective qui monte à l’Horizon »…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Ukraine : de la guerre à l’humanitaire !  

Leonivda Netchiboy, 49 ans, réagit en se rendant sur la tombe de son mari, Pavlo, un soldat ukrainien enrôlé qui a été tué lors d’une frappe d’artillerie près de Kiev en mars, dans un cimetière du village de Balabyne, dans la banlieue de Zaporizhzhia, le 30 avril 2022, au 66e jour de l’invasion russe en Ukraine. (Photo par Ed JONES / AFP)

En Ukraine, la guerre se concentre à l’Est et au Sud et elle vient de connaître un tournant majeur avec la fourniture de chars, de canons, d’avions, d’hélicoptères et l’engagement massif des Etats-Unis avec une aide de 33 milliards de dollars dont 20 milliards d’aide militaire. 

Parallèlement, la Russie vient de couper le gaz à la Pologne et à la Bulgarie et d’autres pays suivront probablement entrainant de graves conséquences économiques et sociales, en Europe notamment. Mais, ne l’oublions pas, la victime principale c’est bien la population ukrainienne confrontée à une guerre de haute intensité de destruction !  

L’aide humanitaire dans le temps de l’urgence est déclenchée soit par la guerre, une catastrophe ou une épidémie. C’est en comprenant mieux le conflit dans les objectifs et les moyens des acteurs, dans sa durée possible sur un territoire, dans son intensité que l’on peut aussi anticiper et organiser au mieux les secours.  

En Ukraine, les combats se concentrent à l’Est avec l’objectif affiché par Vladimir Poutine de s’emparer de tout le Donbass et du Sud du pays, où vie une importante population russophone, pour établir une continuité territoriale avec la Crimée déjà annexée en février 2014. Pense t-il aller jusqu’à Odessa, privant ainsi l’Ukraine de tout débouché sur la mer Noire, ce qui serait catastrophique pour elle. Cela dépendra probablement de l’issue de la bataille du Donbass.  

Si l’on observe une carte, le champ de bataille à l’Est sur un front de 800 km ressemble à un croissant que la Russie cherche à refermer à ces deux extrémités pour encercler le gros de l’armée ukrainienne en prenant Sievierodonetsk et Lyssytchansk qui sont au cœur de la bataille en cours et qui résistent. L’autre axe de l’offensive Russe part du sud en direction de Pokrovsk pour fermer la nasse. 

C’est une bataille décisive qui a commencé le 18 avril et qui explique les décisions prises le 26 avril sur la base américaine de Ramstein en Allemagne où se sont réunis plus de 40 pays sous la houlette des Etats-Unis. Sans matériels lourds et approvisionnements réguliers, l’armée ukrainienne serait débordée. C’est pourquoi, dans cette guerre d’usure, les forces aériennes russes bombardent maintenant les gares, les nœuds ferroviaires et les ponts dans l’ouest pour freiner l’acheminement des matériels militaires venant de Pologne à 1500 km du front du Donbass !  

Les conséquences humaines sont catastrophiques pour l’Ukraine et sa population qui risque de voir toute cette région du Donbass détruite méthodiquement comme à Marioupol. Selon le Colonel Michel Goya, expert militaire, les Russes aligneraient 2200 pièces d’artillerie et bombardent massivement les lignes de front, villes et localités qui sont autant de bastions de résistance. Avant même l’offensive, les autorités ukrainiennes ont incité la population à évacuer pour se mettre à l’abris plus à l’ouest.  

Les destructions de cette grande guerre ne cessent de s’amplifier et de s’accumuler en un temps très court. C’est pourquoi les Nations-Unies ont lancé un nouvel Appel le 25 avril afin d’anticiper les besoins humanitaires jusqu’à la fin août et au-delà. Les chiffres sont justes effarants. Il y a actuellement 15,7 millions d’ukrainiens ayant besoin de secours. Ils seront 24 millions dans les mois à venir, soit plus de la moitié de la population totale. Les bombardements détruisent méthodiquement les immeubles et maisons, les hôpitaux et les écoles et maintenant toutes les infrastructures logistiques de ravitaillement, sans parler de la destruction des activités économiques et de la perte d’emplois et surtout de vies humaines.  

Selon la FAO et FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), les estimations gouvernementales anticipent une perte de 22 à 50 % de la production agricole de ce grand pays céréalier. On se souvient que le président Volodymir Zelensky a récemment déclaré que l’Ukraine avait besoin de 7 milliards de dollars chaque mois ! C’est dire la dimension considérable prise par les besoins d’aide en Ukraine en l’espace de deux mois !  

L’aide humanitaire ne cesse de croître et doit amplifier son déploiement à l’Est. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ses partenaires ukrainiens et internationaux ont délivré une aide alimentaire et en argent pour 2,4 millions de personnes depuis le 24 février. L’UNICEF et ses partenaires ont assuré un accès à l’eau potable pour 400.000 personnes et ont fourni une aide médicale à 850 .000 personnes. Le Cash Working Group (CWG) et ses partenaires ont distribué 44,6 millions de dollars à 314.000 personnes.  

Trois camions remplis d’articles de première nécessité pour l’Ukraine avec l’implication et en partenariat avec les Transports Leleu @SOLIDARITES INTERNAITONAL

Les organisations humanitaires internationales sont actives depuis février et certaines étaient déjà présentes depuis 2014-2015 dans le Donbass. Mais elles sont confrontées à des contraintes de temps, de capacités logistiques, de distances, de coordination avec les acteurs civils ukrainiens. De plus, elles doivent s’adapter et réviser complètement leur manière d’opérer. Il s’agit d’une guerre de haute intensité dont elles n’ont pas l’habitude. Même en Bosnie Herzégovine, je peux en témoigner personnellement, entre 1992 et 1995, l’intensité était bien moindre et les conditions d’accès aux populations en danger beaucoup plus faciles, même à Sarajevo. Ensuite, les destructions sont extrêmement rapides et de grande ampleur et elles sont débordées par l’ampleur des besoins qui vont s’accroissant chaque jour. Enfin, l’Ukraine n’est pas un Etat failli.  

Bien au contraire, c’est un Etat organisé avec des services publics effectifs et de grandes compétences et capacités. Les organisations humanitaires sont arrivées alors que les Ukrainiens déployaient des secours sur tout le territoire depuis le début. A Mykolaïv, lieu d’intenses combats et verrou ukrainien vers Odessa, la mairie a organisé un état-major humanitaire régional chargé de coordonner l’aide à la population qui doit sans cesse faire face à de nouveaux défis comme la destruction par les Russes des canalisations de pompage dans la rivière Boug qui prive la population d’eau potable depuis des semaines.  

Dans ce contexte les humanitaires doivent venir d’abord en appui aux structures civiles qui opèrent. Leur plus-value spécifique venant s’ajouter et renforcer les dispositifs ukrainiens (municipalités, services publics, associations). Les ONG doivent démontrer leur valeur ajoutée qui est réelle.  

Elles doivent également se poser la question des besoins humanitaires dans la partie du Donbass contrôlé par les séparatistes pro-russes et sur la possibilité d’y accéder alors que la Russie semble avoir pris en charge l’aide sur place et dans les zones passées sous leur contrôle.  

Deux mois après le début de cette guerre, venant de Moscou où il avait rencontré Vladimir Poutine, le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, s’est rendu à Kiev où il a déclaré (lien) « Je sais aussi que les mots de solidarité ne suffisent pas. Je suis ici pour me concentrer sur les besoins sur le terrain et intensifier les opérations ». Alors qu’il rencontrait le président Volodymyr Zelensky, deux missiles de croisière russes se sont abattus sur Kiev.  

Le Secrétaire général António Guterres (au centre) visite les quartiers résidentiels d’Irpin, dans l’Oblast de Kiev en Ukraine. @UN Photo/Eskinder Debebe

La première guerre hybride. Cette guerre met en œuvre tous les moyens possibles bien au-delà du camp de bataille. Qu’il s’agisse des multiples sanctions économiques, de l’exclusion de la Russie de certaines organisations internationales, de la cyberguerre, de la guerre de l’information et de la diplomatie, de la suppression de rendez-vous sportifs jusqu’à l’interdiction d’artistes, de chefs d’orchestre, d’événements culturels qui frisent tout de même une discrimination inutile, humiliante et contre productive.   

Le nouveau Panorama du Fonds Monétaire International sur la croissance et son chef économiste, Pierre-Olivier Gourinchas, lance l’alerte. Sous l’effet de la guerre en Ukraine et de l’envolée de l’inflation, le FMI anticipe « un effondrement du PIB ukrainien de 35% ». Il estime par ailleurs que « les sanctions plongeront la Russie en récession (- 8,5%).  

Mais cette crise frappera le monde entier avec une forte révision de croissance du PIB (production de richesses par pays) avec des baisses de croissance attendues de 1% (France) à 2,5 % (Allemagne). L’inflation est revue à la hausse avec un moyenne de 5,7% pour les pays avancés et 8,7% pour le monde émergent et en développement. La flambée des cours des céréales (blé, maïs, orge et alimentation de base) entrainera un impact fort en Afrique du Nord et au Moyen-Orient notamment. Au point que Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, alerte sur l’insécurité alimentaire et la nécessité d’une coordination internationale pour y faire face.  

Un tsunami géopolitique.  

Le ministre ukrainien du Développent régional, Oleksiy Tchernychov, a indiqué au quotidien Le Figaro (20.4.2022), que « 14000 bâtiments résidentiels ont été réduits à l’état de ruines, 1100 écoles endommagées et plus de 400 infrastructures (ponts, routes, voies ferrées…) détruites ». C’était avant la nouvelle offensive sur le Donbass !  

Nous sommes maintenant engagés dans une escalade. Jusqu’où ira-t-elle ? Où est la ligne rouge de la cobelligérance ? Les Russes vont-ils ouvrir de nouveaux fronts qui ne manquent pas, de la Moldavie à la Géorgie ? Un risque de démonstration nucléaire tactique peut-il avoir lieu ? Sans oublier que c’est la première fois qu’une guerre se déroule dans un pays qui compte 13 centrales nucléaires ! Bien que la voie diplomatique ne soit plus une priorité dans l’immédiat avec l’offensive sur le Donbass, c’est sans doute le sens de l’entretien téléphonique du président Macron avec le président Poutine le 3 mai durant 2 heures. Quelle décision Vladimir pourrait-il annoncer le 9 mai, jour de la victoire sur le troisième Reich. 

Lors de son déplacement à Kiev, Antonio Guterres a également déclaré que l’invasion de l’Ukraine par Moscou était une violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et de la Charte des Nations-Unies. Il a ajouté que le Conseil de sécurité n’avait pas été à la hauteur de son premier objectif d’empêcher ou de mettre fin à la guerre. C’est peu de le dire quand la Russie, l’un des 5 membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, est à l’initiative de cette guerre avec la bienveillance d’un autre membre, la Chine. Après cet échec, comment l’ONU sortira-t-elle de cette guerre ? 

Guerre dans l’Est de l’Ukraine, Krasnohorivka @Tatyana Tkachuk

Il faut le rappeler et le souligner, c’est la première guerre interétatique en Europe depuis 1945. Nous pouvons penser qu’après ce grand basculement géopolitique l’Europe et le monde ne seront plus jamais comme avant. L’impact sismique de cette guerre n’en est qu’a ses débuts. Comme jugera t-on l’ère Merkel à l’avenir ? Quelles seront les conséquences du réarmement allemand ? L’Union Européenne elle-même s’en trouvera affectée. C’est le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la Revue « Esprit », un esprit modéré qui écrit dans le journal Le Monde (23-24.2.2022) : « …à la nouvelle situation continentale doit correspondre une nouvelle configuration de l’Union Européenne, quelque chose comme la « fédération d’Etats nations » évoquée naguère par Jacques Delors ».  

D’autant que l’on croit voir émerger un hiatus stratégique entre une Europe qui soutient l’indépendance Ukrainienne face à la Russie, qui restera toujours pour nous un pays voisin, et les Etats-Unis qui veulent faire battre la Russie et ainsi affaiblir la Chine. L’appel du Président de la République, Emmanuel Macron, au Président Russe, Vladimir Poutine, s’inscrit sans doute dans cette perspective stratégique.  

En attendant la suite où tout est possible, y compris le pire, une solidarité humanitaire massive doit être notre réponse collective à la souffrance humaine en Ukraine, sans oublier le Droit International Humanitaire (DIH) et les crimes de guerre commis à Boutcha qui pourraient se reproduire ailleurs dans cette guerre qui risque de durer.  

Alain Boinet.  

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