Ukraine : de la guerre à l’humanitaire !  

Leonivda Netchiboy, 49 ans, réagit en se rendant sur la tombe de son mari, Pavlo, un soldat ukrainien enrôlé qui a été tué lors d’une frappe d’artillerie près de Kiev en mars, dans un cimetière du village de Balabyne, dans la banlieue de Zaporizhzhia, le 30 avril 2022, au 66e jour de l’invasion russe en Ukraine. (Photo par Ed JONES / AFP)

En Ukraine, la guerre se concentre à l’Est et au Sud et elle vient de connaître un tournant majeur avec la fourniture de chars, de canons, d’avions, d’hélicoptères et l’engagement massif des Etats-Unis avec une aide de 33 milliards de dollars dont 20 milliards d’aide militaire. 

Parallèlement, la Russie vient de couper le gaz à la Pologne et à la Bulgarie et d’autres pays suivront probablement entrainant de graves conséquences économiques et sociales, en Europe notamment. Mais, ne l’oublions pas, la victime principale c’est bien la population ukrainienne confrontée à une guerre de haute intensité de destruction !  

L’aide humanitaire dans le temps de l’urgence est déclenchée soit par la guerre, une catastrophe ou une épidémie. C’est en comprenant mieux le conflit dans les objectifs et les moyens des acteurs, dans sa durée possible sur un territoire, dans son intensité que l’on peut aussi anticiper et organiser au mieux les secours.  

En Ukraine, les combats se concentrent à l’Est avec l’objectif affiché par Vladimir Poutine de s’emparer de tout le Donbass et du Sud du pays, où vie une importante population russophone, pour établir une continuité territoriale avec la Crimée déjà annexée en février 2014. Pense t-il aller jusqu’à Odessa, privant ainsi l’Ukraine de tout débouché sur la mer Noire, ce qui serait catastrophique pour elle. Cela dépendra probablement de l’issue de la bataille du Donbass.  

Si l’on observe une carte, le champ de bataille à l’Est sur un front de 800 km ressemble à un croissant que la Russie cherche à refermer à ces deux extrémités pour encercler le gros de l’armée ukrainienne en prenant Sievierodonetsk et Lyssytchansk qui sont au cœur de la bataille en cours et qui résistent. L’autre axe de l’offensive Russe part du sud en direction de Pokrovsk pour fermer la nasse. 

C’est une bataille décisive qui a commencé le 18 avril et qui explique les décisions prises le 26 avril sur la base américaine de Ramstein en Allemagne où se sont réunis plus de 40 pays sous la houlette des Etats-Unis. Sans matériels lourds et approvisionnements réguliers, l’armée ukrainienne serait débordée. C’est pourquoi, dans cette guerre d’usure, les forces aériennes russes bombardent maintenant les gares, les nœuds ferroviaires et les ponts dans l’ouest pour freiner l’acheminement des matériels militaires venant de Pologne à 1500 km du front du Donbass !  

Les conséquences humaines sont catastrophiques pour l’Ukraine et sa population qui risque de voir toute cette région du Donbass détruite méthodiquement comme à Marioupol. Selon le Colonel Michel Goya, expert militaire, les Russes aligneraient 2200 pièces d’artillerie et bombardent massivement les lignes de front, villes et localités qui sont autant de bastions de résistance. Avant même l’offensive, les autorités ukrainiennes ont incité la population à évacuer pour se mettre à l’abris plus à l’ouest.  

Les destructions de cette grande guerre ne cessent de s’amplifier et de s’accumuler en un temps très court. C’est pourquoi les Nations-Unies ont lancé un nouvel Appel le 25 avril afin d’anticiper les besoins humanitaires jusqu’à la fin août et au-delà. Les chiffres sont justes effarants. Il y a actuellement 15,7 millions d’ukrainiens ayant besoin de secours. Ils seront 24 millions dans les mois à venir, soit plus de la moitié de la population totale. Les bombardements détruisent méthodiquement les immeubles et maisons, les hôpitaux et les écoles et maintenant toutes les infrastructures logistiques de ravitaillement, sans parler de la destruction des activités économiques et de la perte d’emplois et surtout de vies humaines.  

Selon la FAO et FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), les estimations gouvernementales anticipent une perte de 22 à 50 % de la production agricole de ce grand pays céréalier. On se souvient que le président Volodymir Zelensky a récemment déclaré que l’Ukraine avait besoin de 7 milliards de dollars chaque mois ! C’est dire la dimension considérable prise par les besoins d’aide en Ukraine en l’espace de deux mois !  

L’aide humanitaire ne cesse de croître et doit amplifier son déploiement à l’Est. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ses partenaires ukrainiens et internationaux ont délivré une aide alimentaire et en argent pour 2,4 millions de personnes depuis le 24 février. L’UNICEF et ses partenaires ont assuré un accès à l’eau potable pour 400.000 personnes et ont fourni une aide médicale à 850 .000 personnes. Le Cash Working Group (CWG) et ses partenaires ont distribué 44,6 millions de dollars à 314.000 personnes.  

Trois camions remplis d’articles de première nécessité pour l’Ukraine avec l’implication et en partenariat avec les Transports Leleu @SOLIDARITES INTERNAITONAL

Les organisations humanitaires internationales sont actives depuis février et certaines étaient déjà présentes depuis 2014-2015 dans le Donbass. Mais elles sont confrontées à des contraintes de temps, de capacités logistiques, de distances, de coordination avec les acteurs civils ukrainiens. De plus, elles doivent s’adapter et réviser complètement leur manière d’opérer. Il s’agit d’une guerre de haute intensité dont elles n’ont pas l’habitude. Même en Bosnie Herzégovine, je peux en témoigner personnellement, entre 1992 et 1995, l’intensité était bien moindre et les conditions d’accès aux populations en danger beaucoup plus faciles, même à Sarajevo. Ensuite, les destructions sont extrêmement rapides et de grande ampleur et elles sont débordées par l’ampleur des besoins qui vont s’accroissant chaque jour. Enfin, l’Ukraine n’est pas un Etat failli.  

Bien au contraire, c’est un Etat organisé avec des services publics effectifs et de grandes compétences et capacités. Les organisations humanitaires sont arrivées alors que les Ukrainiens déployaient des secours sur tout le territoire depuis le début. A Mykolaïv, lieu d’intenses combats et verrou ukrainien vers Odessa, la mairie a organisé un état-major humanitaire régional chargé de coordonner l’aide à la population qui doit sans cesse faire face à de nouveaux défis comme la destruction par les Russes des canalisations de pompage dans la rivière Boug qui prive la population d’eau potable depuis des semaines.  

Dans ce contexte les humanitaires doivent venir d’abord en appui aux structures civiles qui opèrent. Leur plus-value spécifique venant s’ajouter et renforcer les dispositifs ukrainiens (municipalités, services publics, associations). Les ONG doivent démontrer leur valeur ajoutée qui est réelle.  

Elles doivent également se poser la question des besoins humanitaires dans la partie du Donbass contrôlé par les séparatistes pro-russes et sur la possibilité d’y accéder alors que la Russie semble avoir pris en charge l’aide sur place et dans les zones passées sous leur contrôle.  

Deux mois après le début de cette guerre, venant de Moscou où il avait rencontré Vladimir Poutine, le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, s’est rendu à Kiev où il a déclaré (lien) « Je sais aussi que les mots de solidarité ne suffisent pas. Je suis ici pour me concentrer sur les besoins sur le terrain et intensifier les opérations ». Alors qu’il rencontrait le président Volodymyr Zelensky, deux missiles de croisière russes se sont abattus sur Kiev.  

Le Secrétaire général António Guterres (au centre) visite les quartiers résidentiels d’Irpin, dans l’Oblast de Kiev en Ukraine. @UN Photo/Eskinder Debebe

La première guerre hybride. Cette guerre met en œuvre tous les moyens possibles bien au-delà du camp de bataille. Qu’il s’agisse des multiples sanctions économiques, de l’exclusion de la Russie de certaines organisations internationales, de la cyberguerre, de la guerre de l’information et de la diplomatie, de la suppression de rendez-vous sportifs jusqu’à l’interdiction d’artistes, de chefs d’orchestre, d’événements culturels qui frisent tout de même une discrimination inutile, humiliante et contre productive.   

Le nouveau Panorama du Fonds Monétaire International sur la croissance et son chef économiste, Pierre-Olivier Gourinchas, lance l’alerte. Sous l’effet de la guerre en Ukraine et de l’envolée de l’inflation, le FMI anticipe « un effondrement du PIB ukrainien de 35% ». Il estime par ailleurs que « les sanctions plongeront la Russie en récession (- 8,5%).  

Mais cette crise frappera le monde entier avec une forte révision de croissance du PIB (production de richesses par pays) avec des baisses de croissance attendues de 1% (France) à 2,5 % (Allemagne). L’inflation est revue à la hausse avec un moyenne de 5,7% pour les pays avancés et 8,7% pour le monde émergent et en développement. La flambée des cours des céréales (blé, maïs, orge et alimentation de base) entrainera un impact fort en Afrique du Nord et au Moyen-Orient notamment. Au point que Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, alerte sur l’insécurité alimentaire et la nécessité d’une coordination internationale pour y faire face.  

Un tsunami géopolitique.  

Le ministre ukrainien du Développent régional, Oleksiy Tchernychov, a indiqué au quotidien Le Figaro (20.4.2022), que « 14000 bâtiments résidentiels ont été réduits à l’état de ruines, 1100 écoles endommagées et plus de 400 infrastructures (ponts, routes, voies ferrées…) détruites ». C’était avant la nouvelle offensive sur le Donbass !  

Nous sommes maintenant engagés dans une escalade. Jusqu’où ira-t-elle ? Où est la ligne rouge de la cobelligérance ? Les Russes vont-ils ouvrir de nouveaux fronts qui ne manquent pas, de la Moldavie à la Géorgie ? Un risque de démonstration nucléaire tactique peut-il avoir lieu ? Sans oublier que c’est la première fois qu’une guerre se déroule dans un pays qui compte 13 centrales nucléaires ! Bien que la voie diplomatique ne soit plus une priorité dans l’immédiat avec l’offensive sur le Donbass, c’est sans doute le sens de l’entretien téléphonique du président Macron avec le président Poutine le 3 mai durant 2 heures. Quelle décision Vladimir pourrait-il annoncer le 9 mai, jour de la victoire sur le troisième Reich. 

Lors de son déplacement à Kiev, Antonio Guterres a également déclaré que l’invasion de l’Ukraine par Moscou était une violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et de la Charte des Nations-Unies. Il a ajouté que le Conseil de sécurité n’avait pas été à la hauteur de son premier objectif d’empêcher ou de mettre fin à la guerre. C’est peu de le dire quand la Russie, l’un des 5 membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, est à l’initiative de cette guerre avec la bienveillance d’un autre membre, la Chine. Après cet échec, comment l’ONU sortira-t-elle de cette guerre ? 

Guerre dans l’Est de l’Ukraine, Krasnohorivka @Tatyana Tkachuk

Il faut le rappeler et le souligner, c’est la première guerre interétatique en Europe depuis 1945. Nous pouvons penser qu’après ce grand basculement géopolitique l’Europe et le monde ne seront plus jamais comme avant. L’impact sismique de cette guerre n’en est qu’a ses débuts. Comme jugera t-on l’ère Merkel à l’avenir ? Quelles seront les conséquences du réarmement allemand ? L’Union Européenne elle-même s’en trouvera affectée. C’est le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la Revue « Esprit », un esprit modéré qui écrit dans le journal Le Monde (23-24.2.2022) : « …à la nouvelle situation continentale doit correspondre une nouvelle configuration de l’Union Européenne, quelque chose comme la « fédération d’Etats nations » évoquée naguère par Jacques Delors ».  

D’autant que l’on croit voir émerger un hiatus stratégique entre une Europe qui soutient l’indépendance Ukrainienne face à la Russie, qui restera toujours pour nous un pays voisin, et les Etats-Unis qui veulent faire battre la Russie et ainsi affaiblir la Chine. L’appel du Président de la République, Emmanuel Macron, au Président Russe, Vladimir Poutine, s’inscrit sans doute dans cette perspective stratégique.  

En attendant la suite où tout est possible, y compris le pire, une solidarité humanitaire massive doit être notre réponse collective à la souffrance humaine en Ukraine, sans oublier le Droit International Humanitaire (DIH) et les crimes de guerre commis à Boutcha qui pourraient se reproduire ailleurs dans cette guerre qui risque de durer.  

Alain Boinet.  

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Que nous apprend l’Afghanistan ? Que la géopolitique n’est pas morte… !

Au mois d’Août les journalistes cherchent toujours des sujets pour meubler les colonnes de leurs journaux. La prise de Kaboul par les talibans le 15 août et le départ jugé forcément « chaotique » des américains ont immédiatement saturé les unes de tous les médias jusqu’au 31 août… Puis l’information en chassant une autre, le cyclone Ida qui a frappé la côte ouest américaine, et la rentrée politique de nos démocraties, avec des échéances électorales en perspective,  ont relégué l’actualité afghane au second plan, comme d’habitude…

Soyons honnêtes, personne ne s’est intéressé à l’Afghanistan ces derniers mois alors que les meilleurs praticiens de la zone n’ont cessé d’alerter sur l’imminence d’un effondrement de l’Etat afghan et d’un retour des talibans. Ces derniers étaient déterminés à reprendre le pouvoir après l’annonce par Trump, confirmée par Biden, et planifiée par le Pentagone du retrait des Américains de cette zone d’opération. Il suffisait de suivre leurs déclarations à partir de leurs bases arrière au Pakistan et au Qatar… Voire tout simplement d’écouter les humanitaires qui ont une longue pratique du terrain[1], ou d’avoir simplement de bonnes sources à Washington…Il est facile d’évoquer les défaillances des services de renseignements américains[2] mais qu’en est-il réellement de nos propres capacités d’anticipation stratégiques, notamment en Europe… nos chancelleries se repliant derrière « l’effet de surprise »… ?

Dans un premier temps l’analyse des flots d’informations catastrophistes sur la situation autour de l’aéroport de Kaboul, puis sur la physionomie du fonctionnement des talibans et désormais sur les confrontations entre factions afghanes nous ont ramené aux images en boucle et aux effets de sidération que nous avons connus il y a 20 ans suite aux attentats du 11 septembre 2001. Nous retrouvons les mêmes pathologies de comportement sur les champs de l’émotion, et encore plus sur ceux de l’expertise, avec la compétence en moins, l’omniprésence des réseaux sociaux et la puissance vectorielle de l’Internet en plus… Il est intéressant de noter que les talibans eux-mêmes ont su utiliser cette capacité de propagande pour dépolluer leur image et vendre l’idée d’une gouvernance « inclusive » qui laisse tous les bons connaisseurs de l’Afghanistan assez dubitatifs… Mais puisque nous sommes dans une période où tout le monde « prend les vessies pour des lanternes » pourquoi ne pas en user et en abuser si la crédulité remplace la lucidité et le sens du discernement…

Par ailleurs il ne s’agit pas du premier départ en catastrophe d’un théâtre d’opération pour l’Occident. C’est la destinée de tout corps expéditionnaire, un jour il faut partir… Quant aux Américains ce n’est pas non plus le premier pont aérien qu’ils mettent en œuvre. Il y eut Berlin avec là aussi une posture qui n’admettait pas la moindre pitié des soviétiques pour ceux qui voulaient rallier « le monde libre ». Il suffit de revoir les images de l’époque avec tous ces allemands de l’Est qui étaient abattus pour avoir osé franchir le mur en construction… Il y eu le pont aérien sur l’ex Yougoslavie avec Tito, celui sur Saïgon avec la victoire du Vietminh, etc. A priori les talibans ont été cette fois-ci plus intelligents afin de se garantir les sauf conduits diplomatiques indispensables en termes de reconnaissance et de financements internationaux… Pour autant un retrait politico-militaire d’une région ne signifie pas non plus la fin des Etats-Unis comme nous pouvons le lire dans certains éditos assez péremptoires. Mais l’histoire a la mémoire courte.

Quelle que soit l’issue politique de cette décision de quitter l’Afghanistan, (guerre la plus longue menée par les Etats-Unis et leurs coalitions) il est important de tirer les enseignements de ce dossier en matière géopolitique. Chaque crise est révélatrice à la fois des limites , des échecs, des renoncements des uns et des autres sur le plan stratégique, mais aussi de l’ouverture de nouveaux jeux de pouvoir sur le plan des relations internationales. C’est ce qu’il s’est passé, ne l’oublions pas lors de la crise de Cuba entre John F Kennedy et Nikita Khrouchtchev avec la mise en œuvre de la « guerre froide », qui a duré quasiment quatre décennies.  Joe Biden vient de faire la même chose, aux lendemains du départ de ses derniers Marines de Kaboul, avec l’annonce de l’alliance tripartite AUKUS[3] avec l’Australie et le Royaume-Uni afin de contrer l’expansionnisme chinois sur l’Indo-Pacifique. Pour ceux qui affirmaient que la géopolitique était une discipline morte[4], du fait des effets de la globalisation caractérisée par une uniformatisation des comportements et une normalisation des transactions mondiales, le tout soutenu par une virtualisation et une financiarisation de tous nos actes quotidiens, nous assistons avec cette actualité à un retour brutal des réalités sur le plan de la vie internationale. Certes, d’un côté des éleveurs de chèvres ont mis dehors la première puissance militaire mondiale[5]… mais prenons conscience que de l’autre côté le club des anglo-saxons vient de réaffirmer son contrôle absolu des principaux océans, en excluant du jeu les européens[6]… en particulier les Français… et sans préavis[7]

 

Quels enseignements?

1°) La géographie est incontournable et se pose comme arbitre de toutes les combinaisons stratégiques[8]. Tout le monde connait cette citation de Napoléon « Tout Etat fait la politique de sa géographie[9] » ainsi que celle de Robert D Kaplan « La géographie ne se discute pas , elle existe tout simplement[10]». L’oublier sous prétexte que nous pensons tout maitriser à partir des satellites et d’une digitalisation des espaces est une erreur. La suprématie de la technologie permet de combler momentanément l’asymétrie humaine en termes de contrôle physique du terrain. L’emploi des drones lors de l’évacuation de Kaboul pour répliquer aux attaques de Daesh le 27 aout en est une bonne illustration. S’ils s’avèrent performants, Ils ne sont pas pour autant suffisants. Ces capacités qui assurent indéniablement une suprématie momentanée sur le plan militaire ne peuvent prétendre dominer une telle géographie physique et humaine. Il en est de même pour la puissance de projection américaine et le niveau d’intrusion sur le plan informationnel de ses systèmes d’information. Cela leur permet d’être agile et réactif, et nous avons pu le constater avec cette opération d’exfiltration de 125 000 personnes en 15 jours. Pour autant la maitrise et le contrôle des vallées, des passes, dans un ensemble de haute montagne dominé par le massif de l’Hindukush[11] comme l’est l’Afghanistan se fait à pied ou à dos de mulet. Sous-estimer cette réalité et les contraintes de tenue du terrain dans la durée, que tous les montagnards connaissent bien, est une erreur majeure. La géographie constitue pour les relations internationales l’équivalent de ce qu’est l’infanterie au sein des armées, elle reste « la reine des batailles ». Les Pakistanais n’ont jamais négligé cette réalité puisque l’Afghanistan constitue pour eux une véritable forteresse imprenable, un espace vital du fait de sa configuration géographique, s’il fallait se replier pour faire face à une offensive indienne[12]. Quant aux Afghans ils font « la politique de leur géographie », vallée par vallée. Il suffit de relire Joseph Kessel, tout est déjà notifié dans « les cavaliers ». Cela peut nous sembler archaïque mais c’est la réalité du terrain qui s’impose.

2°) l’histoire est redoutable et se pose comme juge de toutes les aventures politico-militaires sur ce nœud stratégique. Tous les grands empires se sont fracassés sur ce carrefour civilisationnel. Il est d’usage de parler de l’Afghanistan comme étant le « cimetière des empires »[13]. Nos diplomates connaissent bien cette dimension incontournable du temps long, des traités signés entre les parties, des querelles de frontières et des rémanences de l’Histoire. Depuis Darius et Alexandre le Grand la plupart des voisins ou des grands empires qui ont convoité l’Afghanistan ont fini par mettre genou à terre et sont repartis. Gengis Khan y a perdu son fils préféré lors de ses conquêtes sur l’Asie centrale. Les Anglais, pourtant fins connaisseurs de la zone (il suffit de relire Rudyard Kipling ou Winston Churchill), ont fini, dans le contexte de la rivalité du « Grand Jeu [14]» entre le Royaume Uni et la Russie entre 1839 et 1880, par abandonner le pays après deux guerres Anglo-afghanes et le traité de Gandamak. Il en fut de même des Russes en 1989 après 10 ans de guerre. Aujourd’hui ce sont les Américains et l’OTAN qui procèdent aux mêmes manœuvres de retrait après 20 ans de guerre…

3°) La démographie est dimensionnante et se pose comme une variable discriminante dans l’étude de l’évolution des rapports de force. Quand les armées occidentales sont arrivées, la population était de l’ordre de 18 millions d’habitants. 20 ans après elle serait évaluée entre 38 et 40 millions dont 4 millions à Kaboul. Les projections pour 2025 font état d’une démographie qui serait de l’ordre de 50 millions… Nous sommes dans l’un des pays les plus pauvres de la planète. Actuellement 30% des habitants de Kaboul sont en dessous des niveaux de précarité en termes de malnutrition et d’accès à l’eau potable et 14 millions d’habitants sont confrontés à un risque de disette, si ce n’est de famine selon les Nations Unies… A peine 30% de la population est alphabétisée. Ces populations sont très éloignées de nos préoccupations en termes de droits de l’homme, de confort sanitaire et d’accès à l’éducation, qui sont celles des quelques élites qui ont fui le pays pour rejoindre nos havres de paix occidentaux. Il faut ajouter à ce tableau les effets de l’urbanisation chaotique sur un pays qui n’a connu que la guerre depuis les années 1970 et aucune véritable logique de sortie de crise et de construction d’un état moderne[15]… Il était de fait devenu impossible pour les États-Unis de continuer à tenir à bout de bras une telle dynamique, qui prévaut sur l’ensemble du sous-continent indien et de l’Asie centrale, avec leurs modèles de gouvernance et de développement, les effets pervers de la misère l’emportant sur les vertus de la démocratie[16].

4°) L’étude de la complexité des jeux d’acteurs et des composantes tribales est déterminante pour bien comprendre le niveau de fractalisation des rapports de force sur le terrain et l’impossibilité de rallier ces populations aux dogmes de la démocratie et aux concepts « Etat-Nation » quand tout est du ressort du tribal et du religieux, les talibans incarnant les deux[17]. Ce pays est un nœud civilisationnel avec une mosaïque de groupes ethniques[18] . La langue est également une question d’importance puisque le dari, le pachto, le turc et 30 langues vernaculaires cohabitent en Afghanistan. Même si le dari et le pachto sont les langues officielles de l’État, il faut aussi composer avec les langues d’origine turc, comme le baloutchi, le pashai, le nuristani et le pamiri, dans les régions où la majorité de la population les emploie. Dans ce patchwork l’appartenance religieuse est déterminante: 80 % des Afghans sont musulmans sunnites contre 19 % de chiites, principalement Hazara. N’oublions pas à ce titre que les américains sont un peuple religieux[19] et que s’ils ont toujours combattu sans ambiguïté les dogmatismes (nazisme, communisme, djihadisme) , ce qui est dans leur ADN de migrants réformistes fuyant les idéologies destructrices de tous les continents, ils ont en revanche toujours « dealé » avec les pouvoirs religieux (cf. les wahhabites lors de l’accord du Quincy, le FIS en Algérie , les frères musulmans pendant les printemps arabes …). Il était de fait naturel qu’ils négocient leur départ avec les talibans et que les européens, encore plus les Français, soient une fois de plus surpris par cette posture.

 

Quels impacts et enjeux ?

 

1°) Le temps long face à l’instantané gagne toujours sur le plan stratégique. Certes les Américains ont fait la démonstration de leur fulgurance sur le plan tactique et ils ont indéniablement gagné des batailles au cours de ces deux décennies (dont celle de l’élimination de Ben Laden et de la destruction de la hiérarchie d’Al Qu’aida) mais ont-ils véritablement gagné la guerre[20] ? Le souhaitaient-ils vraiment ? N’était-ce pas juste une stratégie momentanée de « containment » en occupant cet « état tampon » pour empêcher Russes, Chinois et Turcs d’avoir un accès aux mers chaudes. Les impératifs politiques ne sont pas les mêmes pour les Talibans et pour Biden. Les modes de représentation des enjeux sont de l’ordre de l’intemporel pour les uns, avec l’instrumentalisation des références de l’Islam[21] et de la charia, alors que pour les autres elles sont de l’ordre de l’opportunité et de la profitabilité. Lorsque Biden, comme la plupart de ses alliés[22], essaye de répondre à son électorat, fatigué de ces guerres lointaines et beaucoup plus préoccupé par son pouvoir d’achat, il est évident qu’il n’a pas les mêmes ressorts pour contrôler ce pays compliqué que les talibans qui partent du principe qu’ils sont « chez eux » et là pour des siècles. « Vous avez le journal de 20h , et nous avons tout le temps !».

2°) Les déterminations stratégiques sont toujours supérieures aux jeux tactiques. Jusqu’à présent les anglo-saxons ont tenu ce nœud pendant quasiment deux siècles. Le fameux pivot du « Heartland » pour les géopoliticiens[23].  Désormais nous assistons à une bascule du contrôle de la zone entre les trois grands protagonistes qui s’imposent dans les relations internationales du fait de leurs prétentions hégémoniques et néo impériales. Les spécialistes parlent du retour des « puissances centrales » avec la réémergence d’une « Sainte Russie » derrière Vladimir Poutine, d’une Turquie « néo ottomane » avec Erdogan et d’un nouvel « empire du milieu» avec Xi Jinping. Ces trois pays ont immédiatement engagé des pourparlers avec les talibans, les plus engageants semblant être les Chinois qui n’ont pas attendu le départ des Américains pour proposer aux représentants du pouvoir à Kaboul une manne financière conséquente, mais aussi de l’armement contre une neutralisation de toutes actions déstabilisatrices des réseaux islamiques Ouighours, la maitrise des terres rares et comme pour le Pakistan un accès privilégié aux ports en eaux profondes sur l’Océan Indien[24]. La chute de Kaboul représente pour Pékin la 3ème étape de sa stratégie post Covid. Après avoir contribué à paralyser l’Occident avec cette urgence sanitaire, dont nous ne connaissons toujours pas la cause zéro[25]… , confusion bien entretenue par ses « loups combattants »[26] , la Chine poursuit son emprise sur le continent asiatique et eurasien pour son projet de route de la soie en termes de débouchés notamment sur l’Océan Indien. En l’espace d’un an Pékin s’est assuré d’abord fermement le contrôle de Hong-Kong, puis discrètement des facilités portuaires et énergétiques du Myanmar avec la destitution de Ang sun Sing par l‘armée, et désormais de la route du Pakistan et du Baloutchistan avec le départ des américains de la région[27]. Les Russes et les Turcs ne sont pas inopérants en termes d’intentions stratégiques. Vladimir Poutine n’a cessé d’être présents ces dernières années avec les conférences sur Astana pour proposer une sortie de crise sur le nœud syriaque et continue actuellement avec des sommets avec ses voisins des pays d’Asie centrale. Il en est de même pour les Turcs avec leur grand projet d’union transfrontalière des peuples turcophones. Dans ce tour d’horizon, il ne faut pas oublier les Iraniens qui, de par leur zone d’influence contrôlent indirectement une partie de l’Afghanistan, notamment le couloir d’Hérat, avec des populations qui sont majoritairement de confession chiites, et pas forcément des amis des talibans[28] (cf. le commerce de l’opium).

 

3°) Les ruptures stratégiques en cours peuvent expliquer et justifier les décisions cyniques et des repositionnements forcément chaotiques. L’affaire du Covid , avec comme conséquence l’éviction de l’administration Trump dans le jeu électoral américain, ne peut qu’accélérer un redéploiement des postures stratégiques de l’oncle Sam sur l’Indo-Pacifique. Ce nouveau concept était déjà dans les cartons du « deep state » à Washington et au sein des alliances bien avant l’arrivée de Joe Biden[29]. Mais la vitesse de progression de la Chine oblige une reconfiguration géostratégique immédiate et accélérée. Les Australiens ainsi que les Taiwanais n’ont cessé depuis un an d’alerter les Américains sur les intentions de Xi Jinping en mer de Chine et sur le Pacifique sud. Les Américains sont très doués pour ce type d’exercice et imposer au monde un « nouveau jeu » pour reprendre les termes de Mac Namara lors de la crise de Cuba[30]. Il n’est pas certain que les Russes, Turcs et Chinois soient dans une équation aussi favorable qu’il n’y parait en redevenant les primo-intervenants à la place des occidentaux sur une région compliquée qui a été le fossoyeur de tous les empires. Ils peuvent s’épuiser et se fixer collectivement sur ce carrefour, pendant que les anglo-saxons retrouvent leur agilité et mobilité aéronavales le long des littoraux de l’Océan Indien[31], tout en libérant des capacités pour faire face à des enjeux stratégiques sur la mer de Chine et le Pacifique (cf. Taïwan et ses supra conducteurs[32] qui sont beaucoup plus sensibles pour le complexe militaro industriel américain que l’Afghanistan… ).

 

Quelles conséquences ?

 

Il nous faut en premier lieu méditer cette phrase de Gengis Khan « ce pays est fait pour le traverser , pas pour y rester ! » . Pour l’instant les occidentaux en partent et la géopolitique a encore de belles années devant elle …  Les Américains n’ont fait que fixer leurs adversaires pendant plusieurs décennies, d’abord indirectement en soutenant les « moudjahidines » (parmi lesquels figuraient Ben Laden et la plupart des combattants que nous avons tous formés avec l’aide des saoudiens et qui ont préfiguré Al Qu’aida). Tout le monde a oublié que ce sont ces guerriers qui ont mis à genou l’armée soviétique… Pourtant dans leur repli les Russes nous avait prévenu que cette arme se retournerait contre nous[33]… Qu’importe, les occidentaux ont fait ce qu’il leur semblait nécessaire dans un contexte stratégique où il fallait bloquer l’accès aux mers chaudes et contrôler les approvisionnements énergétiques de l’Occident. Après, avec les attentats du 11 septembre nous sommes entrés dans la rhétorique de la « guerre juste » et de la « lutte antiterroriste » avec toutes les limites que l’on peut désormais accorder à ces concepts qui ont débouché sur de gigantesques faillites stratégiques. Il suffit de contempler les champs de ruines que sont devenus le Moyen Orient, la Lybie et désormais l’Afghanistan. Chaque fois c’est le même processus avec l’effondrement d’un Etat corrompu, la dilution d’une armée « Potemkine », l’abandon de stocks d’armes considérables qui alimentent toutes les radicalisations tribales ou ethniques selon les régions.

Il ressort de cette prise de recul une grande question : Que valent tous les concepts qui ont été développés dans nos cénacles occidentaux ces dernières années autour de ces champs de bataille? Il y a celui de la diplomatie humanitaire[34] au sein des plates-formes de concertation entre les organisations non gouvernementales et les diplomates. Il y a les doctrines civilo-militaires[35] au sein des coalitions politico-militaires. Il y a les dispositifs financiers avec tous les programmes de l’ONU, de l’Union européenne qui déversent la plupart du temps à fonds perdus des milliards de dollars sur ces pays sans qu’il n’y ait un véritable contrôle de l’utilisation de ces fonds à cause de la corruption endémique des dirigeants… Que dire des idéologies portées par l’administration américaine[36], et souvent relayées benoitement par les européens, du « State building » pour exporter la démocratie dans des pays où la réalité quotidienne est d’avoir d’abord l’accès à l’eau potable, à quelques médicaments et à un minimum de survie sur le plan sécuritaire[37]…  Enfin que penser de tous nos débats sur les droits de l’homme , et notamment pour l’Afghanistan, sur les droits de la femme, quand on connait les préceptes de l’islam fondamentaliste incarné par les talibans, qui sont rappelons-le d’abord des « théologiens » avant d’être des guerriers, les deux étant intimement et intrinsèquement liés dans l’islam.  Comme ils le disent eux-mêmes « Le Coran dans une main et la Kalachnikov dans l’autre »… Seul l’avenir nous dira s’ils auront été à la hauteur des défis qui sont devant eux en termes de gouvernance (Cf les frères musulmans en Egypte…).

Cette actualité, plutôt que de verser dans le voyeurisme malsain ou dans des débats de bobos indécents qui ne sont jamais allés sur place, devrait nous inciter à réfléchir sur le fond sur l’avenir de nos postures géostratégiques. Cet épisode ne fait que confirmer et révéler le redéploiement des Américains sur leurs intérêts fondamentaux maritimes et spatiaux. Ces deux dimensions leur permettent d’avoir une maitrise absolue au niveau mondial des systèmes d’information et des cyber stratégies. Il suffit d’observer le poids des GAFAM lors du pilotage de la crise Covid au sein des pays de l’hémisphère nord pour en mesurer l’emprise sur les plans économiques et technologiques au niveau mondial. Quoi que l’on dise ils restent pour le moment la première puissance mondiale sur le plan militaire. De fait pour maintenir leur leadership ils doivent affirmer et expliciter ce nouveau jeu sur l’Indopacifique en l’imposant dorénavant comme nouveau pivot géostratégique. L’objectif recherché est de couper l’herbe sous les pieds du chinois avec sa stratégie des « routes de la soie » et du « collier de perle » en mettant l’Inde, l’Afrique et l’Austrasie au centre des grands rapports de force[38] . C’est dans cette perspective qu’il faut analyser et comprendre les redéploiements en cours de ces deux coalitions majeures que sont l’OTAN sur le flanc nord-ouest (Atlantique nord, Méditerranée, Pacifique nord ) et le QUAD (Océan Indien, Mer de Chine et Pacifique sud) sur le flanc Sud-est de la zone[39]. Rappelons que le sous-continent indien et le continent africain constitueront à eux seuls la moitié de la population mondiale à l’horizon 2050 et que l’Austrasie détient des matières premières stratégiques particulièrement convoitées par la Chine (cf. les dossiers Vanuatu et Nouvelle Calédonie pour la France …)

Cet épisode révèle aussi le vrai visage des adversaires/concurrents des occidentaux, notamment de la Chine qui sort à priori renforcée, mais pas forcément vainqueur, de ce repli tactique US. Tous sont dans la realpolitik, l’opportunisme et le pragmatisme avec les nouveaux maitres de Kaboul, chacun avec ses logiques d’intérêts. Le monde de demain n’est pas à priori un monde de « bisounours », pour reprendre une expression favorite d’Hubert Védrine. Vu les stocks d’armes abandonnés sur tous les champs de bataille le monde post terroriste risque d’être celui de la « terreur de masse ». Aucun des acteurs présents sur ces zones chaotiques ne versent dans le pacifisme et tous sont marqués par un niveau de violence extrême ; Et ne nous berçons pas de fausses illusions ceux qui vont nous remplacer que ce soit en Afghanistan, ou demain au Sahel, ne sont pas des chantres de la paix. La Chine est caractérisée par une violence idéologique incarnée par Xi Jinping et l’APL qui n’avancent plus masqués. Il en est de même pour la Russie qui est caractérisée par une violence d’Etat incarnée par Poutine et ses services de sécurité (voire l’armée et ses réseaux de mercenaires depuis leurs succès en Syrie), Quant à la Turquie, plus personne ne peut sous-estimer la violence politico-religieuse incarnée par Erdogan et l’AKP avec les réseaux des frères musulmans. Chacun dans son registre est dans une « violence juste », là où hier nous parlions de « guerre juste »[40]… Il faut relire Annah Arendt, nous n’avons finalement guère progressé depuis 75 ans…

Dans ces jeux perturbés sur le plan régional , les seuls à assurer le rôle de joker sont les Israéliens et les Iraniens avec la question du nucléaire qui est centrale. L’accord tripartite AUKA ne peut que se comprendre à cette échelle en termes d’espace-temps face à des protagonistes qui ne sont pas tous dans les mêmes rationalités sur l’ensemble de la zone (cette question éminemment stratégique ne relève pas uniquement de « l’amitié franco-américaine » ou d’une « trahison contractuelle » pour reprendre la sémantique utilisée lors de la crise de la vente des sous-marins français à l’Australie…elle est beaucoup plus systémique et globale en termes géopolitique)

Les seuls à assurer le rôle de perturbateur sur le plan sécuritaire et de poil à gratter restent encore l’Arabie saoudite et surtout le Qatar , base arrière du djihadisme sunnite que l’on a trop tendance à oublier actuellement dans les analyses. Rappelons que certains dirigeants talibans qui sont revenus à Kaboul dans de rutilants 4/4 étaient tous hébergés au Qatar… et que les réseaux Daesh et Al Qu’aida sévissent toujours…

Dans ces jeux stratégiques, l’Europe apparait un peu plus pathétique et disqualifiée. Autoneutralisée entre ses préoccupations sanitaires de peuples vieillissants et indolents et ses cercles « éclairés » gémissants sur les risques migratoires ou climatiques, elle reste pétrifiée par ses peurs et se révèle encore plus divisée autour de cette actualité géostratégique. Elle montre surtout une incapacité chronique et préoccupante à se projeter en termes d’anticipation stratégique. L’Europe donne de plus en plus l’impression d’être devenue une petite province du monde…Pendant ce temps les empires renaissants manœuvrent… L’histoire est un perpétuel recommencement. L’important est de savoir qui a l’initiative et pour quel objectif. Avec le départ de Kaboul nous sortons du tactique, du « containment », et nous entrons avec ce concept de l’Indopacifique dans le stratégique, le mouvement, avec des enjeux d’une toute autre dimension sur les plans civilisationnels. Le Covid ne constitue finalement que l’apéritif de ce nouveau « Grand Jeu »[41].

Ceux qui sont dans l’anticipation stratégique seront les gagnants des prochains rendez-vous de l’histoire. Quels seront-ils ? Le crash financier pressenti par les experts avec les signaux faibles des défaillances de l’immobilier et des banques chinoises, ainsi que la crise des dettes abyssales accumulées avec le Covid[42] pourraient rebattre sérieusement les cartes et radicaliser un peu plus les jeux d’acteurs… A priori, quoi que l’on dise les Américains ne donnent pas l’impression d’avoir perdu la main, même s’ils viennent d’être malmenés par les Chinois. En revanche, ce n’est pas le cas des européens qui sont de plus en plus dominés et impuissants. Quant à la géopolitique, elle a encore de beaux jours devant elle… ne serait-ce que pour essayer d’anticiper le coup d’après et surtout repérer les prochains cygnes noirs !

Xavier Guilhou -28 sept 2021

Source carte : https://www.senat.fr/rap/r16-222/r16-222_mono.html

Rapport du Sénat 14 déc. 2016 – « Australie : quelle place pour la France dans le Nouveau monde ? »


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[1] Cf les remarquables analyses faites par Alain Boinet sur son site Défis Humanitaires – A lire entre autres son dernier éditorial publiée le 30 aout 2021. L’Afghanistan des Talibans et nous – Défis Humanitaires (defishumanitaires.com)

[2] Cf. Adrien Jaulmes Le Figaro 15 aout 2021 « Afghanistan: la faillite colossale du renseignement américain » Afghanistan: la faillite colossale du renseignement américain (lefigaro.fr)

[3] Cf. IRIS – interview de de Barthelemy Courmont – 22 septembre 2021 « Partenariat AUKUS : basculement des relations stratégiques dans la région ? »  https://www.iris-france.org/160641-partenariat-aukus-basculement-des-relations-strategiques-dans-la-region/

[4] Cf. Bertrand Badie – interview de Jean-Dominique Merchet dans l’Opinion du 22 novembre 2020 : « Il faut en finir avec la géopolitique et penser le monde à l’échelle des sociétés ».  https://www.lopinion.fr/edition/international/bertrand-badie-il-faut-en-finir-geopolitique-penser-monde-a-l-echelle-229324

[5] Revue Conflits – 18 août 2021 « Afghanistan : l’OTAN vaincu par des éleveurs de chèvres »  https://www.revueconflits.com/pepe-escobar-asia-times-afghanistan/

[6] Cf. Claude Leblanc – L’Opinion du 24 septembre 2021 « Indo-Pacifique : Comment Biden impose sa loi » Indo-Pacifique: comment Biden impose sa loi – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[7] Cf. Georges Nurdin Capital 27 sept 2021 « Derrière la crise des sous-marins, le bras de fer Australie-Chine-Etats-Unis dans le Pacifique » Derrière la crise des sous-marins, le bras de fer Australie – Chine – Etats-Unis dans le Pacifique – Capital.fr

[8] Cf. Fabrice Balanche – Le Figaro 19 aout 2021 « l’Afghanistan est l’archétype de la revanche de la géographie » Fabrice Balanche : «L’Afghanistan est l’archétype de la revanche de la géographie» (lefigaro.fr)

[9] Cf. Napoléon 1er, Correspondance militaire – Plon

[10] Cf Jean François Fiorina – ESC Grenoble 3 juillet 2014 « la revanche de la géographie »  http://notes-geopolitiques.com/wp-content/uploads/2014/07/CLES138.pdf

[11] Plus de 100 sommets dépassent les 6000 mètres – https://fr.wikipedia.org/wiki/Afghanistan

[12] Cf. Interview de Gérard Chaliand – l’Opinion 24 aout 2021 : “l’Afghanistan est une débâcle américaine et une victoire pakistanaise et chinoise »  Gérard Chaliand: «L’Afghanistan est une débâcle américaine et une victoire pakistanaise et chinoise» – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[13] Cf. Raoul Delcorde – Diploweb 21 juillet 2021 « Quelle lecture de l’Afghanistan ? » Quelle lecture géopolitique de l’Afghanistan ? Amb. hon. R. DELCORDE (diploweb.com)

[14] Cf. la série d’émission de Xavier Mauduit sur France Culture « Le Grand jeu, l’Afghanistan au cœur des convoitises » https://www.franceculture.fr/emissions/le-cours-de-l-histoire/le-cours-de-l-histoire-emission-du-mercredi-01-septembre-2021

[15] Cf. Jean Pierre Robin – Le Figaro 7 septe 2021 « l’Afghanistan a-t ’il doublé sa population en 25 ans ? »  https://www.lefigaro.fr/economie/l-afghanistan-a-t-il-double-sa-population-en-25-ans-20210907

[16] Cf. les études de URD :  https://www.urd.org/fr/page-de-recherche/?search=AFGHANISTAN&zone_geo=afghanistan

[17] Cf A lire et visionner pour bien comprendre la société afghane les ouvrages, interviews et reportages

D’Olivier Roy : https://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Roy

De Christophe de Ponfily : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_de_Ponfilly

[18] 42 % de Pachtoune, 27 % Tadjik, 9 % Hazara, 9 % Uzbek, 4 % Aimak, 3 % Turkmen, 2 % Balouche, 4 % autres

[19] Cf. Charles Cogan – Edition Jacob Duvernet 2008  « La République de Dieu – regards d’un américain sur les Etats-Unis et l’Islam »

[20] Cf Gilles Sengès – l’Opinion 10 septembre 2021 « Afghanistan : les regrets de Robert Gates – ex ministre de la Défense de Georges W Bush et Barack Obama » Afghanistan: les regrets de Robert Gates, ex-ministre de la Défense de George W. Bush et Barack Obama – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[21] Cf. la composante « Badri 313 » des forces spéciales des talibans, en référence à la bataille de Badr en 623 https://www.arabnews.fr/node/134191/international

[22] Cf. Tribune libre de Philippe Juvin – l’Opinion 20 aout 2021 « Afghanistan : A quoi ont vraiment servi les morts d’Uzbin ? » «Afghanistan: A quoi ont vraiment servi les morts d’Uzbin?». La tribune de Philippe Juvin – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[23] Cf Yves Lacoste – revue Hérodote 2013 « le pivot géographique de l’histoire » : une lecture critique https://www.cairn.info/revue-herodote-2012-3-page-139.htm

[24] Cf Claude Leblanc L’Opinion 1 sept 2021 « Doucement mais surement la Chine construit sa muraille d’acier » Doucement mais sûrement, la Chine construit sa «Grande muraille d’acier» – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[25] Cf. le rapport de l’IRSEM sur les opérations d’influence chinoises par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer – sept 2021 IRSEM 2021 – Les Opérations d’influence chinoises 144dpi.pdf – Google Drive

[26] Cf Geostrategia 12 mai 2021 « Diplomatie chinoise : de l’esprit combattant au loup guerrier » https://www.geostrategia.fr/diplomatie-chinoise-esprit-combattant-loup-guerrier/

[27] Cf Tom Miller – revue Conflits « le dilemme afghan de la Chine » Le dilemme afghan de la Chine | Conflits (revueconflits.com) et Armelle Bohineust Le Figaro – 25 aout 2021 « La Chine fera tout pour mettre la main sur les minéraux stratégiques de l’Afghanistan » https://www.lefigaro.fr/vox/monde/la-chine-fera-tout-pour-mettre-la-main-sur-les-mineraux-strategiques-de-l-afghanistan-20210825

[28] Cf. Stéphanie Khouri – l’Orient. Le jour 18 aout 2021 « Pour l’Iran, les Talibans sont un moindre mal » https://www.courrierinternational.com/article/analyse-pour-liran-les-talibans-sont-un-moindre-mal

[29] Cf l’analyse de Jean Baptiste Noé – Institut des Libertés 24 sept 2021 « Sous-marins en Australie : réalité de la guerre économique » Sous-marins en Australie : réalité de la guerre économique | Institut Des Libertés (institutdeslibertes.org)

[30] Cf.  https://www.lhistoire.fr/la-crise-de-cuba

[31] Cf. Interview de Frederic Ancel par Eugénie Boilait – Le Figaro 18 aout 2021 https://www.lefigaro.fr/vox/monde/humiliation-des-etats-unis-en-afghanistan-les-americains-ne-remettront-pas-en-question-leur-redeploiement-vers-l-indopacifique-20210818

[32] Cf revue Conflits 14 sept 2021 « comparatif des cyber puissances : Etats-Unis , Chine, Russie  » https://www.revueconflits.com/comparatif-cyberpuissances/

[33] Claude Leblanc – l’Opinion 31 aout 2021 « Afghanistan : Poutine qui rit, Biden qui pleure » Afghanistan- Poutine qui rit Biden qui pleure.pdf

[34] Cf Michel Veuthey – Diploweb 2 octobre 2011 – « Préserver les chances de la diplomatie humanitaire au moment où elle est la plus nécessaire » https://www.diploweb.com/Diplomatie-humanitaire.html

[35] Cf Xavier Guilhou – Diploweb 28 juillet 2011 – « Devoir de protéger : pourquoi le repenser ?»  https://www.diploweb.com/Devoir-de-proteger-pourquoi-le.html  . Bulletin d’Etudes de la marine n°3 8 juin 2007 – « Sortie de crise et coopération civilo-militaire » https://www.xavierguilhou.com/2007/06/01/sortie-de-crise-et-cooperation-civilo-militaire-revolution-ou-regression-dans-les-affaires-militaires/

[36] Cf. Michel Goya : Le Figaro 16 aout 2021 « Afghanistan , les racines du fiasco américain » Michel Goya: «Afghanistan, les racines du fiasco américain» (lefigaro.fr)

[37] Cf Renaud Girard – Le Figaro 16 aout 2021 « L’Europe paiera l’inconséquence des Etats-Unis en Afghanistan » Renaud Girard: «L’Europe paiera l’inconséquence des États-Unis en Afghanistan» (lefigaro.fr)

[38] Cf Claude Leblanc – l’Opinion 31 aout 2021 « Afghanistan : Le nouveau choc Inde Chine » Afghanistan: le nouveau choc Inde-Chine – International | L’Opinion (lopinion.fr)

[39] Voir l’excellent numéro réalisé par la revue Conflits sur l’Indo-Pacifique (n° 27 – mai-juin 20é0 ) https://www.youtube.com/watch?v=HBoBxkZyes8  et le grand dossier réalisé par la revue Diplomatie (n° 53 – oct.-nov. 2019).

[40] Cf. les analyses d’Alexandra de Hoop Scheffer – directrice du German Marshall Fund of the United States https://www.gmfus.org/news/withdrawal-afghanistan-does-not-mean-war-over-united-states

[41] Diploweb – « Dossier géopolitique et stratégique : les effets du Covid 19 » – 25 nov. 2020  https://www.diploweb.com/Dossier-geopolitique-et-strategique-Les-effets-du-coronavirus-COVID-19.html

[42] « Selon l’Institute of International Finance de Washington l’endettement global mondial (public et privé) aurait atteint un niveau record de 296 000 milliards de dollars à fin juin 2021, comparé à 270 900 milliards de dollars un an plus tôt, avec une répartition par quart à peu près égalitaire entre la dette des Etats, des entreprises non financières, du secteur financier, et des ménages. Ce montant représente 353 % du PIB mondial, en hausse de près de 10 % par rapport à la période pré- pandémie où il était de 333 % » l’Opinion 30 sept 2021 . «Le niveau d’endettement mondial est-il inquiétant?» – la chronique de Bertrand Jacquillat – Economie | L’Opinion (lopinion.fr)