La philanthropie dans un temps de Chaos

© WFP/Arete/Ali Yunes – De la fumée et de la poussière s’élèvent à la suite de frappes aériennes dans une banlieue sud de Beyrouth, la capitale du Liban.

Apprendre à naviguer dans un monde qui a perdu son occident

Pendant longtemps, le secteur associatif et philanthropique a évolué dans un monde imparfait, mais relativement lisible. Les crises existaient, bien sûr, mais elles semblaient circonscrites, temporaires, absorbables. Les financements publics demeuraient globalement prévisibles, le multilatéralisme offrait un cadre stabilisateur, la générosité progressait lentement mais sûrement.
Ce monde est en train sinon de disparaître, pour le moins muter à vive allure.

Depuis une dizaine d’années, une succession de chocs : multiplication d’actes  terroristes, pandémie, guerres de haute intensité, dérèglement climatique, bascule géopolitique, polarisation démocratique ; a fissuré les fondations mêmes de cet équilibre.

Ce que beaucoup qualifient aujourd’hui de « chaos » n’est pas une simple accumulation de crises. C’est un changement de régime.

Pour l’humanitaire, la philanthropie et le monde associatif, cette rupture est brutale. Les budgets se contractent, les arbitrages deviennent plus violents, les modèles économiques remis en cause. Mais réduire la situation à une crise de moyens serait une erreur d’analyse. Ce que nous traversons est plus profond : une crise de modèles, de représentations, de certitudes.

La fin d’un monde planifiable

Le système multilatéral, longtemps perçu comme un socle intangible, illustre cette bascule. Les Nations unies et les grandes agences humanitaires font aujourd’hui face à une contraction historique de leurs ressources. Le retrait ou la diminution massive de certains financements étatiques, notamment américains, entraîne des morts par centaines de milliers, des suppressions de postes par milliers, des fermetures de programmes, des abandons de programmes.

Sur le terrain, cela se traduit par des choix impossibles : prioriser certaines populations au détriment d’autres, relever les seuils d’intervention, accepter de « sauver ce qui peut l’être » plutôt que de répondre aux besoins globaux. Une logique de triage s’installe, non par cynisme, mais par contrainte. L’humanitaire, par exemple, entre dans une économie de guerre permanente.

Cette réalité n’est pas sans résonance pour le secteur associatif français. Là aussi, la fin de l’illusion de stabilité est palpable. Le nombre de donateurs diminue, même si le don moyen augmente. La générosité se concentre, se patrimonialise, devient plus stratégique, plus exigeante. Les organisations doivent composer avec une volatilité accrue des ressources et une concurrence renforcée, non seulement entre causes, mais pour l’attention elle-même.

Nous passons ainsi d’un monde de planification à un monde de navigation. D’un univers où l’on traçait des trajectoires à cinq ans à un environnement fait de bifurcations permanentes, d’incertitude durable, de chocs successifs.

27.02.2025 – La fin de l’USAID, Washington, DC USA © Ted Eytan

Mutation de la générosité

Face à cette instabilité, deux réactions symétriques menacent le secteur. La première est la nostalgie : l’espoir, souvent implicite, d’un « retour à la normale », du rétablissement des équilibres antérieurs, du redressement mécanique des courbes. La seconde est la sidération : la tentation de croire que tout s’effondre, que la générosité va se tarir sous l’effet de la peur, de la récession et du repli sur soi.

Ces deux lectures sont insuffisantes. Car ce que nous observons n’est ni un simple accident de parcours ni un effondrement pur et simple. C’est une mutation.

La générosité ne disparaît pas, elle change de forme. Elle devient plus sélective, plus incarnée, plus attentive à l’impact réel. Elle se déplace des institutions vers les personnes, des dispositifs vers les récits, des structures vers les causes incarnées. Elle devient, au sens noble, plus politique.

Ce déplacement s’accompagne d’un changement profond de grammaire. La philanthropie de délégation, où l’on confiait à des organisations le soin d’agir en notre nom, cède progressivement la place à une philanthropie de coresponsabilité. Les donateurs, les mécènes, les citoyens veulent comprendre, participer, s’engager autrement. Ils attendent de la cohérence, de la transparence, du sens.

Une opération de cash transfert dirigée en Mauritanie par l’UNICEF en 2021

De la performance à la robustesse

Dans ce contexte, la question centrale n’est plus seulement celle de la performance, mais celle de la robustesse.

Être robuste, ce n’est pas seulement résister. C’est être capable d’encaisser les chocs, de s’adapter, de se transformer sans perdre sa raison d’être. Là où les modèles anciens privilégiaient la croissance linéaire et l’optimisation, le monde qui vient exige de l’agilité, de l’hybridation, de la coopération.

Concrètement, cela implique de sortir des silos, de multiplier les alliances, de mutualiser certaines fonctions, de diversifier les ressources. Cela suppose aussi de repenser la gouvernance, la relation aux parties prenantes, la place des communautés, des bénévoles, des territoires.

Dans un univers saturé de causes et d’informations, la capacité à raconter une histoire juste, audible et mobilisatrice devient un levier stratégique. Avoir raison moralement ne suffit plus. Il faut être compréhensible, désirable, crédible. La question n’est plus seulement « combien avons-nous levé ? », mais « quel mouvement avons-nous créé ? quelle coalition avons-nous fédérée ? quelle transformation avons-nous rendue possible ? ».

Naviguer plutôt que subir

L’histoire montre que les grandes réinventions de la solidarité naissent rarement dans le confort. Elles émergent dans les failles, dans les périodes de désordre, lorsque les cadres anciens ne tiennent plus. Le monde associatif n’est pas né dans la stabilité,  il est né dans les chaos.

Nous sommes à nouveau à l’un de ces moments charnières. Non pas à la veille d’un effondrement, mais au seuil d’une recomposition. Une recomposition exigeante, inconfortable, mais potentiellement féconde.

Sortir par le haut de cette période ne consistera pas à restaurer les modèles d’hier. Il s’agira d’accepter de changer d’échelle mentale. De passer d’une logique de guichet à une logique d’engagement, d’une logique de projet à une logique de trajectoire, d’une logique d’organisation à une logique d’écosystème.

Le chaos n’est pas seulement une menace. Il est aussi un révélateur. Il met à nu nos dépendances, nous oblige à trier l’essentiel de l’accessoire, à interroger nos finalités plutôt que nos seuls outils.

Apprendre à naviguer dans un monde sans boussole, voilà sans doute le défi majeur qui s’impose aujourd’hui à la philanthropie. Non pour subir les turbulences, mais pour transformer cette période d’incertitude en un moment fondateur.

Article rédigé à partir des interventions d’ouverture et de clôture de la Good Week 2026 organisée par Force For Good

Antoine Vaccaro.

Président de Force for Good.


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


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Générosité – Entre stagnation et transformation : comment la macro-économie rebâtit la philanthropie

Macro-économie, patrimoine et dons : les nouveaux leviers de la générosité

Distribution d’argent et de coupons auprès de personnes déplacées de force, organisée par l’ONG humanitaire Solidarités International à Bella, une localité située au sud de l’Ituri, à environ 50km au nord de la ville de Béni en République Démocratique du Congo (RDC). ©Solidarités International

La philanthropie française traverse une zone de turbulence silencieuse. Les montants collectés semblent relativement stables, le secteur continue de se mobiliser, et l’élan solidaire des Français demeure indéniable. Mais cette stabilité apparente masque une transformation structurelle profonde : la générosité s’érode en euros constants, se polarise sociologiquement et se redirige patrimonialement, sous l’effet direct d’un environnement macro-économique dégradé.

Contrairement à une idée encore répandue, la France ne figure ni parmi les pays les plus généreux en Europe ni en valeur absolue et ni en valeur relative mondiale. Selon le World Giving Index 2024[1], seuls 46 % des Français déclarent avoir effectué un don d’argent, contre 59 % en moyenne européenne, situant notre pays dans la moitié basse des nations contributrices. Cette réalité invite à regarder lucidement la capacité réelle de mobilisation philanthropique et donc à examiner ce que l’économie fait aux dons.

Car en philanthropie comme ailleurs, la macro-économie n’est pas un décor : c’est le moteur.

  1. États-Unis : quand la croissance nourrit mécaniquement la philanthropie

Depuis 2023, les États-Unis connaissent une dynamique exceptionnellement favorable [2] :

  • croissance robuste (+4 % au 3ᵉ trimestre 2025),
  • profits record des entreprises (+16,8 % au T3),
  • marchés boursiers portés par l’IA et la tech,
  • consommation dynamique, soutenue par l’effet patrimoine,
  • politique monétaire de la Fed entrée dans un cycle d’assouplissement progressif.

Côté philanthropie américaine, l’effet est direct.
Selon Giving USA 2024[3], les dons progressent de +6,3 % en nominal et +3,3 % en réel, pour atteindre 557 milliards de dollars, un niveau sans équivalent dans le monde.

Le lien est mécanique :

  • marchés haussiers => patrimoine en hausse => grands dons en hausse,
  • cycle économique solide => dons plus fluides et plus élevés.

Mais deux facteurs institutionnels, propres au système américain, amplifient massivement ce phénomène.

  1. Une liberté testamentaire quasi totale

Le droit américain repose sur la testamentary freedom.
Contrairement à l’Europe continentale, il n’existe pas de réserve héréditaire protectrice des enfants : on peut léguer 100 % de son patrimoine à une organisation philanthropique.

La conséquence est radicale :
=> les très grands dons patrimoniaux américains atteignent des montants impossibles en Europe.

  1. Une concentration extrême des montants donnés

Les États-Unis connaissent une forte concentration du don de très haute valeur
=> une part disproportionnée des montants provient d’un petit nombre de donateurs ultra-fortunés, via des principal gifts, DAF (Donor Advised Funds) et fondations familiales.

Ce phénomène n’est pas reproductible en Europe, où les règles successorales et le niveau moyen des patrimoines limitent l’amplitude des grands dons.

  1. Zone euro : désinflation maîtrisée, mais croissance atone et terrain défavorable au don

Le rapport macro-économique Richelieu–Hugau est explicite : la Zone euro connaît une désinflation efficace, revenue autour de 2 %, mais au prix d’une croissance faible et d’un affaiblissement structurel du potentiel économique.

Les éléments suivants caractérisent la situation :

  • croissance atone (+0,2 % au T3-2025)
  • faiblesse durable de l’industrie,
  • retard technologique,
  • coûts énergétiques élevés,
  • consolidation budgétaire dans les États membres,
  • remontée progressive des taux longs.

Pour les ménages européens, cela signifie :

  • pouvoir d’achat comprimé,
  • épargne de précaution élevée,
  • incertitude politique pesant sur la confiance,
  • arbitrages défensifs entre consommation et don.

La philanthropie française évolue ainsi dans un contexte macro-économique qui pèse mécaniquement sur le don, bien davantage que dans le modèle américain.

  1. La générosité française : stabilité nominale, baisse réelle

Les baromètres France Générosités 2023–2025[4] convergent :

  • +1 % à +2 % en euros courants,
  • -2 % à -4 % en euros constants,
  • contraction continue du nombre de donateurs,
  • effondrement des dons < 50 €,
  • désengagement progressif des classes moyennes contributrices.

En clair :
=> La générosité ne s’effondre pas : elle s’érode.
=> Non par manque de solidarité, mais par contrainte économique.

Il s’agit d’un stress philanthropique, non d’une crise de générosité.

  1. Polarisation : un paysage qui se concentre par le haut

L’environnement macro induit un double mouvement structurant.

  1. a) Les petits dons reculent

Inflation alimentaire, énergie, logement : les dépenses contraintes absorbent la marge de manœuvre.

  1. b) Les grands dons deviennent pro-cycliques

Les ménages aisés synchronisent leurs dons avec :

  • la performance des marchés,
  • le climat fiscal (et notamment chez les retraités)
  • la stabilité politique.
  1. c) Le prélèvement automatique : le stabilisateur du secteur

Près de 45 % de la collecte provient désormais des dons réguliers :
=> c’est la colonne vertébrale de la résilience du système.

  1. L’avenir du don : le patrimoine, pas le revenu

Dans une économie à croissance faible, le revenu ne peut plus porter la progression des dons. Le moteur futur est patrimonial.

Selon l’étude de la Fondation Jean-Jaurès (Fourquet & Gariazzo)[5], la France s’apprête à un passage patrimonial historique :

  • 9 000 milliards d’euros seront transmis d’ici 2035–2040,
  • soit 450 à 600 milliards d’euros par an,
  • dont environ 2 milliards/an pourraient être orientés vers associations et fondations.

Les relais de croissance sont identifiés :

  • legs,
  • assurance-vie philanthropique,
  • dons de titres et d’actifs,
  • fonds abrités et fondations actionnariales,
  • donation temporaire d’usufruit.

Le basculement est clair :
=> Croissance faible = stagnation des dons sur revenu
=> Patrimoine abondant = expansion des libéralités

Le moteur de la philanthropie française des vingt prochaines années sera la transmission, non le salaire.

  1. Un crochet indispensable : la situation critique des ONG françaises et européennes

Les ONG françaises et européennes subissent aujourd’hui un double choc conjoncturel.

  1. Contraction brutale des financements publics internationaux

Depuis 2023–2024 :

  • réduction des enveloppes USAID (Bureau Humanitarian Assistance),
  • contraction des financements humanitaires d’ECHO,
  • réorientation ou réduction de l’aide extérieure dans plusieurs pays européens,
  • financements français (AFD, MEAE) devenus plus ciblés, plus politiques, plus normatifs.

Pour des ONG dont 40 à 60% du budget peut dépendre de ces sources, le choc est potentiellement existentiel.

  1. Affaiblissement simultané des dons du grand public

La contraction des dons de petit et moyen montant frappe en premier lieu les ONG de solidarité internationale (de développement et dans une moindre mesure les « urgentistes »)

Elles perdent leur double amortisseur :
=> institutionnels en recul,
=> collecte grand public sous tension.

Pour certaines, cela crée une véritable falaise, pour d’autres un déclin structurel lent mais continu.

Seules celles qui parviendront à :

  • diversifier leurs financements,
  • investir dans la philanthropie patrimoniale,
  • moderniser leur relation donateurs,
  • renforcer leur transparence et leur expertise financière,

échapperont à un rétrécissement durable.

Conclusion. La philanthropie française ne décline pas : elle change de moteur

Le paysage philanthropique français n’est pas en voie d’extinction.
Il est en recomposition profonde.

Sous contrainte macro-économique, il devient :

  • plus patrimonial,
  • plus concentré,
  • plus exigeant,
  • plus technique,
  • plus sensible aux cycles économiques et politiques.

La question n’est plus :
« Les Français donnent-ils moins ? »
mais :
« Le secteur est-il prêt pour une philanthropie structurée par la transmission, l’économie et la sophistication financière ? »

Antoine Vaccaro.

[1] World Giving Index 2024

[2] [2] Catherine Huguel, Richelieu Invest Conférence novembre 2025. La FED face au nouvel environnement politique locale et International. « Take-away de la Conférence de la National Association for Business Economics (Nabe) d’octobre 2025 Philadelphie

[3] Giving USA 2024

[4] https://www.francegenerosites.org/chiffres-cles/

[5] https://www.jean-jaures.org/publication/la-roue-de-la-fortune-constitution-et-transmission-des-patrimoines-dans-la-france-contemporaine/


Antoine Vaccaro :

Il est titulaire d’un doctorat en sciences des organisations – Gestion des économies non-marchandes, obtenu à Paris-Dauphine. Après un parcours professionnel au sein de grandes organisations non gouvernementales et de groupes de communication, tels que la Fondation de France, Médecins du Monde ou TBWA, il préside aujourd’hui Force For Good et le Cerphi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie).

Il exerce également diverses fonctions d’administrateur au sein d’associations et a co-fondé plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général, parmi lesquels l’Association Française des Fundraisers, Euconsult ou encore la Chaire de Philanthropie de l’ESSEC. Il a par ailleurs contribué à la rédaction de la charte de déontologie des organisations faisant appel à la générosité publique.

Il est enfin auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur la philanthropie et le fundraising.


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