Journée Mondiale de l’Humanitaire le 19 août, quel progrès ?

La « Journée Mondiale de l’aide Humanitaire » est célébrée tous les 19 août depuis 2008. Si les humanitaires ont fêtés cela à leur manière en mettant en œuvre les secours appropriés, les déclarations officielles n’ont pas manquées. Il nous faut d’abord les saluer car ces prises de position sont utiles pour renforcer l’impératif de solidarité avec les populations en danger. Il faut également les prendre au mot car l’aide humanitaire est-elle toujours à la hauteur des besoins et des risques des victimes de guerre, de catastrophe, d’épidémie sur fond d’extrême pauvreté ?

A l’occasion du 19 août, c’est Martin Griffiths, secrétaire général adjoint des Nations-Unies pour les affaires humanitaires, qui précise qu’aujourd’hui 303 millions d’êtres humains ont un urgent besoin d’aide humanitaire et qu’il garde un « grand espoir » malgré « les profondeurs du désespoir et de la division ». Joseph Borell et Janez Lenarcic pour la Commission Européenne saluent « …tous ceux qui travaillent en première ligne, qui risquent constamment leur vie pour en sauver d’autres et réduire les souffrances humaines ». Même le président des Etats-Unis, Joe Biden depuis la Maison-Blanche, a déclaré que les humanitaires ont « …plus que jamais besoin de notre protection et de notre soutien » et « Il est donc impératif que nous renforcions collectivement notre réponse humanitaire ». C’est Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU qui a rappelé que « Très loin des projecteurs », « Envers et contre tout, souvent au péril de leur vie, les humanitaires apaisent les souffrances dans les conditions les plus dangereuses qui soient ». Il va jusqu’à dire que « Les humanitaires représentent ce que l’humanité a de meilleur ». J’ajouterai qu’il nous faut avec humilité et conviction en apporter la preuve chaque jour pour être à la hauteur de notre mission de sauver des vies !

 

Urgence humanitaire au Népal après le tremblement de terre en avril 2015 @Alex Cauvin

Le thème de cette journée cette année est « il faut tout un village » entre les personnes touchées, les voisins qui s’entraident, les humanitaires locaux, nationaux et internationaux avec des compétences et capacités diverses et complémentaires. Sans oublier les services publics et les Etats car ils sont la solution durable à soutenir et promouvoir.

Cette reconnaissance ne peut pas ne pas nous questionner et nous être aussi utile auprès des opinions publiques, des gouvernements et des divers acteurs de la vie politique, économique et sociale. Mais pour réaliser notre mission humanitaire, au-delà du soutien moral de ces dirigeants, nous avons surtout besoin de mesures concrètes et de politique adaptée et exigeante de leur part.

En saluant leur déclaration, voilà ce qu’ils pourraient faire de mieux pour apporter à l’humanitaire ce dont il a besoin pour gagner en efficacité dans les secours.

L’humanitaire est fondé sur les principes d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’indépendance. Ceux-ci s’appliquent à tous et le partenariat entre les acteurs humanitaires et les acteurs Etatiques ou inter-étatiques doivent scrupuleusement les respecter et les appliquer. Aux humanitaires d’en montrer l’exemple les premiers dans l’action quotidienne en évitant tout risque de politisation partisane pour d’autres finalités que celle des secours impartiaux.

Au-delà de l’engagement, l’aide humanitaire ce sont des moyens pour répondre à des besoins vitaux de personnes en danger. En 2020, nous avons constaté que si les besoins humanitaires avaient augmenté rapidement, les ressources étaient restées au point mort alors qu’elles avaient connu une augmentation continue les années précédentes. C’est OCHA qui constate cette année que les besoins sont évalués à 46,3 milliards de dollars mais que seulement 15 milliards ont été mobilisés en milieu d’année ! Qu’en sera-t-il à la fin de l’année alors que l’Ukraine requiert d’immenses moyens que l’on ne peut tout de même pas retirer aux victimes d’autres crises, du Sahel au Proche-Orient.

Disons-le, le Droit International Humanitaire (DIH) est en danger d’affaiblissement, si ce n’est de remise en cause, par les Lois anti-terroristes (COTER), qui risquent d’une part de « criminaliser « les humanitaires sur les territoires où ils apportent des secours et où opèrent des groupes dits terroristes et, d’autre part, en nous imposant des obligations de criblage administratif des populations secourues. L’application mécanique et sans intelligence de ces mesures aura pour effet de faire reculer l’aide aux victimes et de mettre en danger les humanitaires. Qui prendra cette responsabilité.

Enfant amputé des deux jambes suite à des bombardements en Syrie. @UOSSM

De même, lors du 1er Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016, une des décisions collectives avaient été de décider de simplifier l’administration de l’action humanitaire qui a la fâcheuse tendance de se bureaucratiser au risque d’affaiblir la réactivité, l’adaptation, l’accès, l’impact indispensables aux secours et d’en accroître le coût. Mais cela ne semble pas avoir eu lieu. Bien au contraire, la bureaucratie prospère et coûte de plus en plus cher dans tous les domaines de l’aide aux populations. Pourquoi les institutions ne font pas ce à quoi elles s’engagent publiquement ? Peut-on croire que toujours plus de bureaucratie c’est toujours mieux d’humanitaire ! Quelle est l’institution qui donnera l’exemple de la simplification vertueuse, efficace et suffisante pour tous ?

Par ailleurs, l’industrialisation de l’aide est aussi un danger au bout de la chaine humanitaire. Face aux grandes crises comme celle de la sécurité alimentaire générée par la guerre en Ukraine, il est indispensable de massifier les volumes de l’aide internationale. Mais, à l’autre bout de la chaine, l’aide doit au contraire savoir s’adapter au plus près des besoins de chaque population, des modes de vie, des capacités pour être optimisée de manière qualitative au profit des destinataires de l’aide. Dans cette voie, la diversité des acteurs et leur complémentarité est un atout majeur alors qu’un « modèle unique » conçu pour gérer d’abord du volume affaiblirait finalement l’écosystème humanitaire qui s’est construit dans le temps par une sorte d’empirisme organisateur régulièrement revisité. Comme tout le monde ne peut pas tout faire et que quelques-uns ne peuvent pas faire ce que font tous les autres, la synergie de la diversité est un atout déterminant.

Distribution d’aide alimentaire en Haïti @Solidarités International

Au-delà de ces messages aux dirigeant et aux institutions partenaires que sont les Nations-Unies, les Etats, la Commission Européenne et d’autres que l’on qualifie de « bailleurs » dans les ONG mais qui sont d’abord des partenaires, pour conclure, je souhaite replacer tout cela dans un cadre plus global.

Si l’humanité est une, l’humanité est aussi diversité qui mérite respect et reconnaissance. Une diversité de peuples, de pays et nations, d’Etats, de cultures, de langues, de mode de vie, de religion, de cuisine, de musique et de bien d’autres « identités » inscrite dans l’histoire. A l’inverse, la massification est l’une des caractéristiques des systèmes totalitaires ou celle d’une vision qui réduirait l’être humain au rôle exclusif de producteur et de consommateur dans un monde qui ressemblerait à un vaste supermarché.

La guerre en Ukraine, au-delà de la liberté et de l’indépendance, est aussi une guerre géopolitique mondiale qui va modifier l’ordre existant et l’équilibre du monde. Certains pensent que c’est la fin du « mondialisme », voire de « l’universalisme » et l’affirmation du localisme, des nations, des peuples, des religions et de l’histoire comme cadres d’appartenance collectif nécessaire à la gouvernance souveraine de chaque peuple et à la sécurité des communautés humaines. Si l’humanitaire a fonctionné dans le « mondialisme », il peut tout autant s’adapter à ces cadres de vie qui ont tout autant besoin d’humanitaire en temps de crise.

A condition de faire plus attention aux « autres », en particulier aux petits peuples, aux petits pays, aux cultures minoritaires qui nécessitent d’autant plus notre attention, notre respect et notre aide qu’ils sont petits et souvent l’objet de domination et de grands malheurs dans leur histoire. Dans ce contexte que l’on pourrait qualifier de « relocalisation humaine», les acteurs humanitaires peuvent et doivent aussi alerter, mobiliser et agir face à des risques globaux de plus en plus menaçants comme le changement climatique, les sécheresses et les inondations extrêmes, la raréfaction de l’eau et de la biodiversité dont l’humanité dans sa diversité à partout le plus urgent besoin pour vivre. L’humanitaire saura t’-il y contribuer, c’est là tout le défis.

Enfin, je souhaite ici remercier celles et ceux qui rendent possibles cette édition de Défis Humanitaires par leur don même modeste (faire un don). Merci.

Alain Boinet.

Tribune libre de Pierre Brunet – La construction du désastre ?

Une femme se recueille lors d’une cérémonie en l’honneur des soldats ukrainiens morts au combat au cimetière de Lychakiv, dans la ville de Lviv, le 24 août 2022. © YURIY DYACHYSHYN / AFP

On dit parfois que, pour comprendre certains évènements, il faut les observer « du point de vue de Sirius »… S’efforcer au plus grand recul, loin des émotions légitimes mais souvent trompeuses, cultiver une vision d’ensemble, objective, lucide, dénuée de parti-pris ou préjugés, et relier sans idéologie l’ensemble des causes aux conséquences…

S’agissant de la crise ukrainienne, que penserait un habitant de Sirius des décisions prises par les Occidentaux, les USA, l’Europe ? Quelles conclusions en tirerait-il ? Ne constaterait-il pas, perplexe, la construction méthodique d’un désastre de portée mondiale ? La question que se poserait cet habitant de Sirius serait : « Mais ont-ils construit ce désastre planétaire en conscience, ou par une forme d’aveuglement ? ». Il ne pourrait y répondre… Mais nous, nous pouvons tenter de le faire.

Avant d’aller plus loin, je tiens à réaffirmer, comme je l’avais déjà fait dans un article précédent, qu’il ne s’agit en aucun cas de dédouaner le pouvoir russe de son écrasante responsabilité dans le déclenchement de cette crise de 2022, c’est-à dire cette agression militaire à grande échelle, cette invasion d’un pays souverain violant toutes les lois internationales, comme le continent européen n’en avait pas connue depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Cela est clair et indiscutable, même si les racines de cette décision irresponsable ne laissent pas les Occidentaux indemnes de toute forme de coresponsabilité, pour avoir considéré et traité les Russes, depuis une trentaine d’années, comme les perdants de l’histoire aux impératifs sécuritaires négligeables.

De même, la question de savoir s’il faut aider l’Ukraine à se défendre, ce qu’elle fait avec un patriotisme, une détermination et un héroïsme qui forcent le respect et l’admiration, ne se pose pas non plus à mes yeux. Bien sûr, il le faut, c’est-à-dire aider les Ukrainiens à stopper les Russes, pour le dire clairement. Mais de façon responsable, et en s’efforçant de ne pas se laisser entraîner dans autre chose, et d’éviter de construire un désastre.

Quand je parle de désastre (possiblement planétaire), à quoi fais-je référence ? D’abord, bien sûr, aux conséquences humanitaires directes de la guerre en Ukraine : 6,6 millions de déplacés internes, et 6,7 millions de réfugiés, des besoins, dans les zones touchées par les combats, couvrant tous les domaines de l’assistance humanitaire, alors que près de 17,7 millions d’Ukrainiens ont besoin d’aide, et un titanesque chantier de reconstruction à venir, à la hauteur des destructions massives que cette guerre de haute intensité provoque chaque jour. Mais au-delà de l’Ukraine, d’autres désastres en cascade se sont enclenchés : on observe une diminution ou une réaffectation de certains financements humanitaires destinés à des pays en grande vulnérabilité, au profit de l’Ukraine. Ors les crises aigues ne se remplacent pas, elles s’additionnent… et se combinent parfois pour le pire. La guerre en Ukraine, par ses conséquences sur l’accès à l’énergie et l’alimentation, et la montée planétaire de l’inflation dans une économie globale déjà impactée par la pandémie de COVID 19, frappe dramatiquement les pays déjà vulnérables. Il faudrait donc des financements en plus, et non en moins… L’effet de ciseaux va étrangler, si rien n’est fait, ces populations fragiles.

Aide alimentaire d’urgence au Soudant du Sud avec l’UNICEF et le PAM. Photo ONU/Tim McKulka. (CC BY-NC-ND 2.0)

Car « l’ouragan de famines » que craint le secrétaire général de l’ONU Antonio Gutteres n’a rien de virtuel. L’Ukraine et la Russie produisent près d’un tiers du blé et de l’orge du monde et la moitié de l’huile de tournesol. La Russie et le Belarus sont les deuxième et troisième producteurs mondiaux de potasse, ingrédient clé des engrais. Le prix du blé a augmenté d’environ 40 à 45% depuis le début de l’année. Au total, 27 pays dépendent à plus de 50 % de la Russie et de l’Ukraine pour leurs besoins en blé, dont de nombreux pays africains. En mai dernier, l’ONU déclarait que le nombre de personnes souffrant d’insécurité alimentaire grave avait doublé en seulement deux ans, passant de 135 millions avant la pandémie à 276 millions aujourd’hui, avec plus d’un demi-million de personnes connaissant des conditions de famine – une augmentation de plus de 500 % depuis 2016. … L’année 2023 s’annonce plus noire encore…

La crise alimentaire qui se forme est intimement liée à la crise énergétique-économique-inflationniste, conséquence en grande partie de la crise ukrainienne. En Europe (UE) par exemple, au moment du déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, nous dépendions en moyenne à 48,4 % du gaz russe, et à 25,4% du pétrole russe. Que va-t’il se passer si les Russes ferment le robinet du gaz, en mesure de rétorsion contre les sanctions prises contre eux, après avoir déjà, le 25 juillet dernier, réduit l’exportation de gaz vers l’Europe à 20 % du volume normal ? Une crise énergétique sans précédent en Europe, comme dans le monde… Explosion du coût de l’énergie quotidienne, des transports, des coûts industriels et agro-alimentaires… Par ailleurs, n’oublions pas la dépendance au gaz (et à la potasse russe…) des usines d’engrais pour produire ces intrants indispensables aux agricultures… A l’heure où les famines menacent dans le monde, était-il raisonnable d’aller vers une « coupure » volontaire ou subie, du gaz russe ? Sans parler de l’empêchement fait aux Russes de vendre simplement leur blé et leurs engrais sur le marché mondial via le système SWIFT (plateforme interbancaire mondiale utilisée pour échanges commerciaux internationaux). Enfin, la raréfaction et la hausse du prix du gaz dans le monde va pousser des pays en développement très peuplés, comme l’Inde par exemple, à revenir à des productions d’électricité carbonée, comme le charbon… Donc à accélérer le réchauffement de la planète et son impact dramatique sur le changement climatique et les agricultures fragiles… Cercle vicieux parfait, crise assurée.

Parallèlement à cette politique de sanctions aux conséquences incalculables, les pays occidentaux, avec les Etats-Unis à l’initiative, poussent toujours plus à l’intensification de la guerre. Au point que l’on peut se demander, comme l’a fait Maurice Gourdault-Montagne, ancien Secrétaire Général du Quai d’Orsay, si nous ne sommes pas passés d’une aide, légitime, à un pays souverain envahi par la Russie – afin de signifier à celle-ci que tout n’est pas acceptable, et de permettre à l’Ukraine de s’asseoir à une table de négociation autrement que comme un vaincu – à une guerre entre Américains et Russes. Avec le sang ukrainien, et une Europe alignée sur les objectifs américains.

Le 24 août à Kiev, jour de l’indépendance ukrainienne, chars russes détruits ou capturés présentés sur l’avenue Khreschatyk. @UNDP (CC BY-ND 2.0)

N’était-il pas, à cet égard, troublant d’entendre les dirigeants américains expliquer ouvertement que leur but était de rendre inopérante l’armée russe pour les trente ans à venir (en clair la détruire, si possible), et de mettre à genoux l’économie russe ? Ce pourrait-il que ce fût là une faute et une erreur presque aussi grandes que l’erreur stratégique de Poutine, lequel fait face au résultat contraire à celui qu’il cherchait : l’élargissement et le renforcement de l’OTAN à ses frontières ? Les Russes, qu’ils soient ou non pro-Poutine, sont, comme les Ukrainiens, patriotes, et ne veulent pas voir leur armée ni leur économie détruites. Ne fabriquerait-on pas ainsi le resserrement du patriotisme russe « contre l’Occident qui lui fait la guerre et veut l’anéantir » ?

Et la récente proposition, émise par certains pays d’Europe, de refuser tout visa aux citoyens russes, comme pour « punir » collectivement le peuple russe de la décision prise par Vladimir Poutine, ne peut que renforcer ce sentiment…

Cette guerre contre la Russie en Ukraine, encore une fois, se fait non avec le sang américain, ou européen (pas encore…), mais avec le sang ukrainien : les pertes, aussi bien du côté russe que du côté ukrainien, étaient au plus fort des combats de 200 à 250 soldats tués par jour… N’a-t’on pas « vendu » aux Ukrainiens, un mensonge, celui selon lequel ils seraient, grâce à l’aide occidentale, en mesure de gagner la guerre, et récupérer l’ensemble des territoires sous contrôle de l’armée russe, Crimée y compris ? L’Ukraine, ce faisant, est encouragée à ne pas entrer en négociation avec la Russie. Il est pourtant probable que l’Ukraine ne pourra pas écraser l’armée russe, et devra bien, à un moment, négocier. D’ici-là, des dizaines de milliers de morts n’auraient-ils pas pu être évités ?

Enfin, et c’est le point le plus alarmant, comment oublier que cet encouragement à l’intensification de la guerre en Ukraine se fait dans un pays qui possède 15 réacteurs nucléaires en activité ? Encore une fois, cette guerre est inédite, car elle se joue pour la première fois de l’Histoire sur une terre parsemée de centrales atomiques… Ce ne sont pas les USA qui seront touchés si un accident nucléaire majeur survient… Les Russes n’ont-ils pas posté des unités militaires à l’intérieur de l’enceinte de la centrale de Zaporijia (la plus grande d’Europe), dont des lanceurs de missiles ? L’Ukraine et la Russie échangent des tirs de missiles aux alentours de la centrale (ainsi que de celle de Voznesensk, au Sud-Ouest du pays), s’accusant mutuellement de terrorisme nucléaire… L’ONU, les USA, les grands pays européens appellent à démilitariser la, voire les, centrales nucléaires, et tentent d’arracher un accord pour que l’AIEA inspecte et prenne en charge le fonctionnement et la sécurité des installations. C’est heureux, mais un peu tard… Tout faire pour négocier un arrêt du conflit dès les premières semaines eût empêché, probablement, cette situation terrifiante, plutôt que de réaliser après coup qu’intensifier toujours plus cette guerre-là peut avoir des conséquences apocalyptiques…

Au moment où je boucle cette tribune, la centrale de Zaporijia, suite à un tir sur une centrale à charbon voisine de celle-ci ayant déclenché un incendie, a été déconnectée en urgence du réseau électrique pour être alimentée sur générateurs, (situation ne pouvant perdurer) avant d’être finalement reconnectée, mais on parle maintenant, suite à des frappes sur le site, de risques de fuite d’hydrogène et de pulvérisation de substances radioactives et d’un risque d’incendie élevé…

L’ancien secrétaire d’état américain, Henry Kissinger, n’a pas dit autre chose que cet appel de bon sens à la responsabilité des dirigeants, quels qu’ils soient, en suggérant de substituer à la logique de l’escalade une exigence de diplomatie. Quand Kissinger appelle les dirigeants occidentaux à ne pas « être emportés par leurs sentiments actuels », et à mettre toute leur énergie dans l’obtention d’un cessez-le feu, puis de négociations entre l’Ukraine et la Russie, ne dessine-t’il pas la seule voie sensée, celle qui éloignerait le spectre d’un troisième conflit mondial, qui ne pourrait être que cataclysmique, et qui devient chaque jour moins inimaginable ? Est-il scandaleux de penser que l’obsession de la première puissance mondiale (les USA) devrait être, aujourd’hui, de tout faire pour obtenir le plus rapidement possible un cessez-le feu en Ukraine ?

La simple observation, d’ailleurs, nous montre les USA « gagnants » de cette crise : les USA sont pratiquement autosuffisants sur le plan alimentaire et énergétique, et peuvent même vendre à bon prix. Ils se donnent les moyens, en profitant de la faiblesse inattendue de l’armée russe pour s’efforcer de la détruire pour au moins trente ans, d’avoir les mains libres pour s’occuper de leur enjeu stratégique, la Chine. Enfin, la relégitimation, le renforcement et l’élargissement de l’OTAN leur offre plus de poids politique encore en Occident, et permet à l’industrie américaine de l’armement d’avoir des carnets de commande qui débordent. Mais attention, un ordre mondial politique et économique alternatif se met aussi en place à l’occasion de la crise ukrainienne et des sanctions décidées contre la Russie, et pourrait affaiblir à terme le pouvoir de l’Occident, son influence politique et économique, et ses « valeurs démocratiques ».

Pour en terminer, quant à cette notion de responsabilité face à la guerre en Ukraine et à l’aide occidentale, peut-on garder à l’esprit que l‘Ukraine, quel que soit le courage et la détermination admirables de son peuple et de ses dirigeants, est aussi, comme le soulignait récemment la géopolitologue Anne Pouvreau, spécialiste de la région, victime d’une corruption systémique profitant à une poignée d’oligarques dont les engagements politiques ont varié en fonction de leurs intérêts, et que la mafia ukrainienne est spécialiste du commerce illégal des armes ? N’est-il pas naïf de penser que l’aide financière et militaire colossale déversée dans ce pays (« comme dans un trou noir », s’agissant des armements, selon les aveux d’un responsable américain…) n’est pas en partie détournée, récupérée, et éventuellement vendue à de mauvaises mains à plus ou moins longue échéance ? Le directeur général d’Interpol, Jürgen Stock, a récemment fait part de ses inquiétudes sur ce point. Quand verrons-nous un braquage de fourgon blindé au Javelin, ou un attentat avec un Stinger contre un avion de ligne ?

Des soldats ukrainiens inspectent les restes calcinés d’un convoi militaire russe à Bucha, Avril 2022. @The Nez York Times/Daniel Berehulak (CC BY 2.0)

A l’heure où cet article sera publié, la situation sur le terrain repart à l’offensive aussi bien au Donbass que dans la zone de Kherson, après de longues semaines sans avancées, pendant lesquelles l’Ukraine reposait et préparait ses forces, tandis que la Russie reconstituait les siennes, et chacun des belligérants continuait à frapper l’autre le plus possible dans la profondeur, à l’exemple des audacieuses frappes ukrainiennes en Crimée … La Russie n’hésitant pas à viser, comme le 24 août dernier, jour de l’indépendance de l’Ukraine, des cibles comme la gare ferroviaire de Chaplyne, près de Dnipro, faisant au moins 25 tués et de nombreux blessés… Dans ce contexte, il faut bien sûr continuer à soutenir l’admirable résistance ukrainienne, mais sans céder à l’ambition d’outre-Atlantique de frapper à mort l’armée russe, et sans oublier que la Russie est une grande puissance nucléaire, ce qui ferait de nous des co-belligérants entraînant tout le continent dans une guerre généralisée. Est-il indigne de se fixer comme seul objectif de stopper les Russes, et de créer les conditions de négociations entre l’Ukraine et la Russie ?

Outre la dimension militaire, l’évitement d’un « désastre construit » passe, et c’est une question vitale pour des millions de personnes dans le monde, par un ajustement réfléchi des sanctions imposées à la Russie, plutôt que, là aussi, une logique d’escalade aux conséquences dévastatrices. A cet égard, l’accord sur l’exportation des céréales ukrainiennes et russes (et engrais russes), à partir des ports de la mer Noire, signé à Istanbul par la Russie et l’Ukraine, le 22 juillet dernier, grâce aux bons offices de la Turquie et sous l’égide de l’ONU (également signataires de l’accord), ouvre des perspectives de raison au cœur du conflit…. Jusqu’à maintenant, la volonté de mettre en œuvre cet accord semble réelle et partagée, et les bateaux chargés de fret quittent les ports continument…

En conclusion, si l’on se place toujours du point de vue d’un observateur de Sirius, n’est-il pas manifeste qu’une poursuite, au nom de principes vertueux, de la logique d’escalade (c’est-à dire l’intensification et l’élargissement du conflit et des sanctions aveugles), ne peut que conduire à plus de morts en Ukraine, un « ouragan de famines » dans le monde, une dissémination incontrôlée d’armement, peut-être un accident nucléaire, et qui sait un troisième conflit mondial ? Ce qui est en jeu aujourd’hui autour de la guerre en Ukraine dépasse nos sentiments. C’est bien plus grave. Teilhard de Chardin, qui avait connu le maelström de 14-18, écrivait, dans ses « Ecrits du temps de la guerre » : « Il ne nous servirait à rien de fermer les yeux – mais il nous faut au contraire les ouvrir tout grand pour regarder bien en face cette Ombre d’une Mort collective qui monte à l’Horizon »…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire