Sahel, extension de la crise vers le sud et émergence de nouveaux fronts djihadistes : plongée au cœur du complexe W-Arly-Pendjari

Opération Barkhane au Mali en 2016

Région de prédilection pour les Groupes armés non-étatiques depuis le début des années 2000, le Sahel central est le théâtre d’une crise sécuritaire et humanitaire sans précédent. Du Mali au Tchad, en passant par le Burkina Faso, le Niger et le Nigeria, l’implantation d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ne cesse de se consolider depuis 2012. Mais alors que les États concernés et la communauté internationale s’échinent à stabiliser cette zone critique, de nouveaux fronts émergent discrètement à la frontière des pays côtiers. Au nord du Bénin, un espace unique en son genre cristallise des enjeux à la fois environnementaux, économiques et sécuritaires, dont les effets conjugués entraînent des conséquences désastreuses pour les populations civiles : le complexe transfrontalier naturel du W-Arly-Pendjari.

 

Aux origines de la crise

Alors que l’intervention de l’OTAN en Libye touche à peine à son terme en octobre 2011, une guerre éclate pour l’indépendance de l’Azawad[1] au nord du Mali, au premier mois de la nouvelle année. Confrontée à la rébellion touarègue ainsi qu’au mouvement djihadiste Ansar Dine, l’armée malienne échoue à enrayer l’insurrection et perd finalement le contrôle sur cette portion de territoire stratégique. Initialement entre les mains des Touaregs, les principales villes de l’Azawad basculent rapidement sous la loi islamique grâce au soutien crucial d’AQMI. Destruction de mausolées, application radicale de la charia, membres coupés en guise de représailles… l’ambition d’expansion vers Tombouctou des Groupes armés non-étatiques se traduit par des méthodes particulièrement brutales à l’encontre des civils. L’offensive lancée par les groupes djihadistes contre la capitale Bamako conduit les autorités maliennes à faire appel à la France qui déclenche alors l’opération Serval le 11 janvier 2013.

Si ces opérations militaires permettent la neutralisation de plusieurs des chefs arabes d’AQMI, elles ouvrent cependant à la voie à un nouveau leader touareg et peul dont l’appartenance communautaire est d’une importance fondamentale. En 2017, Iyad Ag Ghali parvient en effet à réunir et fusionner Ansar Dine, AQMI ainsi que deux autres groupes djihadistes : le JNIM (Jamaat Nusrat al-islam wal-muslimin) est né. Par sa trans-ethnicité nouvelle et une modération de son application radicale de la charia, il parvient ainsi à élargir son bassin de recrutement – notamment au sein des communautés peules et bambaras – et entame une première descendante progressive vers le reste du Sahel central.

© UNNEWS – Propagation des violences vers le sud : le gouvernement du Togo et le Centre régional des Nations unies pour la paix et le désarmement en Afrique (UNREC) ont détruit 2 000 armes trafiquées illégalement

Bien que les combattants islamistes s’aventurent depuis des années au-delà des frontières maliennes, le pays demeure l’épicentre de la crise et essuie régulièrement des attaques aux conséquences désastreuses pour les civils comme pour l’État central. Le 25 avril 2026, le JNIM et les séparatistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont ainsi ciblé conjointement des points stratégiques à Bamako, Kati, Gao, Mopti, Sévaré et Kidal, menant à la mort du ministre de la Défense Sadio Camara et à l’occupation de plusieurs villes du nord, dont Kidal – ville importante pour l’État malien, à la frontière de l’Algérie.

 

Une progression vers le sud justifiée par le rejet des ingérences étrangères

Naturellement, l’expansion territoriale du JNIM sert avant tout des intérêts stratégiques. Elle implique le contrôle de nouveaux flux commerciaux au profit de l’approvisionnement du mouvement, l’élargissement du bassin de recrutement, mais aussi l’aménagement de zones de repli où les combattants peuvent s’éloigner du front, se reposer, se soigner et préparer de nouvelles attaques.

Cependant, ses premières incursions au Burkina Faso et au Niger sont justifiées d’une toute autre façon par son commandement. Marquées du sceau de la lutte contre les influences soutenant les régimes en place, elles sont ainsi présentées comme un moyen de s’attaquer au dispositif militaire français déployé dans les trois pays.

Mise en place en 2013, l’opération Serval a pour but d’enrayer la progression djihadiste vers la capitale malienne et de restaurer la souveraineté étatique sur l’entièreté de son territoire. Couronnée de succès, elle est cependant prolongée par l’opération Barkhane en juillet 2014. Cette fois-ci, le dispositif s’implante également au Niger, au Burkina Faso, au Tchad ainsi qu’en Mauritanie. Mais après 9 ans d’engagement politique et militaire français au Mali, l’affaiblissement du président malien conduit à un coup d’État militaire, un appel de la junte au Groupe Russe Wagner et une demande de départ des troupes françaises et européennes, puis de celui de la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies au Mali) en 2020. S’ensuivent des coups d’État au Burkina Faso en 2022 puis au Niger en 2023. Forts de leur position anti-occidentale, ces nouveaux régimes proclament leur volonté d’enfin sécuriser leur triple frontière – point focal de la crise sahélienne.

© Salomée Languille – Carte « Présence et retrait des forces françaises et de l’ONU au Sahel central de 2013 à 2023 (produite en mai 2026)

Mais le JNIM, loin de se contenter de consolider ses bases au Niger et au Burkina Faso, poursuit son avancée vers le sud et entame depuis peu son implantation au sein des pays du Golfe de Guinée. Présent depuis plusieurs années au nord du Bénin, il y renforce sa présence en 2021 et 2022, au détriment de son rival dont l’ancrage y demeure encore marginal en 2025 : EIGS.

En parallèle, cette série de coups d’État provoque une onde de choc en Afrique de l’Ouest. Pour manifester son opposition, la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) met alors en place diverses sanctions à l’encontre des gouvernement putschistes. Elle ordonne notamment la fermeture de chaque frontière partagée avec les 3 pays par ses membres. S’engageant dans un véritable bras de fer, ceux-ci réagissent alors en signant la « Charte du Liptako-Gourma » qui consacre leur sécession et institue une Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2022.

Rencontre entre Patrice Talon (Président du Bénin) et Omar Alieu Touray (Président de la Commission de la CEDEAO) le 28 octobre 2022 : une coopération étroite entre le Bénin et la CEDEAO

 

Le complexe naturel W-Arly Pendjari, terreau fertile de risques et vulnérabilités

Couplée à l’avancement du désert du Sahara qui appauvrit les sols, s’attaque au couvert végétal et contraint les populations – y compris les combattants des Groupes armés non-étatiques – à pousser de plus en plus vers le sud, l’expansion territoriale du JNIM touche désormais une zone cruciale : un complexe naturel inscrit au patrimoine de l’UNESCO depuis 1996, à cheval entre les frontières du Niger, du Burkina Faso et du Bénin. Au croisement entre des enjeux sécuritaires et environnementaux majeurs, cette région des trois frontières réunit de nombreux facteurs de vulnérabilité pour les populations civiles en raison de ses atouts.

© Apolline Bessière – Carte « La triple frontière sud-sahélienne : une zone d’instabilité politico-économique soumise à une insécurité croissante » (2026)

Dans un contexte de sécheresse et de désertification accrues, la région du Sahel central est en proie avec d’importants changements climatiques. Parmi les populations sahéliennes qui souffrent du stress hydrique, de la détérioration des terres et des déplacements que cela engendre, certaines communautés présentes à la triple frontière en sont particulièrement victimes. Des agriculteurs sédentaires aux éleveurs itinérants, notamment peuls, les moyens de subsistance se réduisent considérablement et alimentent une précarité d’ores-et-déjà importante. Véritable oasis au milieu du désert, le complexe WAP concentre ainsi des ressources précieuses et disputées. Terres cultivables, pâturages, eau, bois, gibier… tant de pommes de discorde qui favorisent de violents conflits intercommunautaires au sein de populations déjà précaires.

La fermeture des couloirs de transhumance, les multiples restrictions et les déplacements des civils dans des zones tampons – ou Zones d’occupation contrôlées (ZOC) – à l’extérieur du parc imposées par les autorités publiques, ont d’ailleurs fortement alimenté ces rivalités autour du partage des ressources. Accentuant davantage les pressions sur celles-ci au sein de petits espaces très densément peuplés, cette démarche de sécurisation du parc incite paradoxalement les populations locales à mener des incursions illégales au sein du complexe afin de répondre à leurs besoins grandissants.

Éloignées des centres urbains, des infrastructures de santé, administratives et éducatives, les portions marginales de territoires qui composent le WAP placent par ailleurs les communautés qui les habitent en marge des économies nationales et des services vitaux. Cette précarité chronique les expose alors particulièrement aux abus, à l’exploitation, à l’extorsion, aux violences sexuelles, au travail infantile mais aussi au mariage forcé.

Eleveurs et leur bétail dans le Parc national d’Arly au sud-est du Burkina Faso

Mais à ce contexte d’instabilité économique s’articulent également des problématiques sécuritaires importantes. Avec ses 94 000 km2 de superficie, le couvert végétal remarquable du WAP se distingue au cœur d’une région si aride. Néanmoins, cette spécificité lui vaut l’intérêt prononcé des Groupes armés non-étatiques pour d’autres motifs que sa verdure inhabituelle. Parsemé d’arbres, le complexe offre un couvert forestier qui permet aux combattants de se dissimuler plus facilement et qui obstrue grandement la surveillance ainsi que le contrôle étatique. Limitant l’accès aux véhicules tout terrain des gardes forestiers et de l’armée, mais aussi l’usage de drones, cet espace est par conséquent devenu une base de déploiement privilégié pour les djihadistes du JNIM et d’ISSP qui s’en prennent fréquemment aux civils, à travers des actes de violence physique ou de racket. En raison des récentes tensions entre la CEDEAO et l’AES, les mécanismes de coopération en matière de sécurité dans cette zone frontalière se sont par ailleurs trouvés grandement affaiblis. Ainsi, de la même manière que la forêt de Wagadou entre le Mali et la Mauritanie, le WAP s’est progressivement converti en base arrière pour les Groupes armés non-étatiques.

Vue depuis le Parc de la Pendjari et monts de l’Atakora au nord du Bénin

Au sein de régions marquées par l’extrême pauvreté, le chômage, le manque d’éducation et le peu de possibilités d’ascension sociale, naissent ainsi de nombreuses frustrations à l’égard du pouvoir central, de son incapacité à subvenir aux besoins des populations et à les protéger des violences. Cette précarité constitue ainsi un terreau fertile pour le recrutement forcé des Groupes armés non-étatiques, qui se présentent comme des alternatives face à des États jugés défaillants et des besoins grandissants.

 

Des besoins vitaux qui ne cessent de croître : un lourd bilan humanitaire

Entre l’intensification des changements climatiques et de l’activité djihadiste dans la zone, les besoins des populations du complexe WAP ne cessent de croître, alors même que les réponses humanitaires font face aux défis de l’accessibilité du terrain et de la baisse drastique des financements publics.

Le suivi par pays et les chiffres mis en ligne par Solidarités International au mois de mai 2026 sont très parlants et illustrent avec force l’ampleur de la crise dans les pays du Sahel central depuis ces dernières années. Particulièrement secoué par les violences et le récent coup d’État, le Burkina Faso atteint de dramatiques records depuis plusieurs mois avec près de 2,1 millions de personnes déplacées internes (PDI) et 5,9 millions de personnes en besoin d’aide humanitaire en tout genre, sur une population d’environ 25 millions d’habitants. Au Niger, l’ONG dénombre près de 2,2 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire et l’UNHCR recense 460 000 déplacés internes en octobre 2025. Dans ces deux pays, on observe notamment des pannes fréquentes de points de distribution d’eau qui poussent les civils à consommer des eaux contaminées qui les rendent malades, mais aussi un accès entravé à l’éducation en raison des déplacements, un phénomène généralisé de limitation des repas ainsi que des conditions d’accueil souvent très précaires après les mobilités.

© UNHCR Insa Wawa Diatta – Réfugiés burkinabés en Côte d’Ivoire

Mais si ces pays sont traditionnellement priorisés par les organismes humanitaires car ils se trouvent au cœur de la crise depuis le départ, celle-ci commence également à impacter les régions au nord du Bénin. En effet, de nombreuses personnes déplacées et demandeurs d’asile viennent de plus en plus chercher refuge au sud, loin des zones de combat. Par ailleurs, on recense d’ores-et-déjà 27 294 PDI et 27 854 réfugiés au 30 septembre 2025. Alors que près de 280 000 personnes risquent d’être victimes d’une crise aiguë d’alimentation et de moyens d’existence, près de 50% des ménages adoptent des stratégies de survie qui les mettent en danger : réduction du nombre de repas, privations des adultes au profit des enfants, consommation d’eaux contaminées… Plus de la moitié des ménages nord béninois s’approvisionnent en effet auprès de sources d’eau non-sûres, en raison de points d’eau souvent défaillants et des longues distances à parcourir pour les atteindre – parcours parfois très périlleux pour les jeunes femmes et filles qui en sont généralement chargées.

Avec la propagation et l’intensification des activités des Groupes armés non-étatiques vers le sud, mais aussi le nombre croissant de déplacés en particulier vers le nord Bénin, l’ensemble de ces besoins considérables devrait continuer de s’aggraver de façon signifiante. Face à ces risques et ces facteurs de vulnérabilités multiples, l’action humanitaire est alors contrainte de penser des réponses hybrides, novatrices et capables de prendre à la fois en compte la gestion durable des ressources naturelles, l’aide au développement économique et la lutte contre l’insécurité – problématiques corrélées qui s’alimentent mutuellement.

© UNHCR Abdoulatif Halidou – Des familles déplacées arrivent à Gao (Mali) après avoir été forcées à fuir leurs maisons à cause des violences

 

Des opérations humanitaires grandement entravées mais cruciales

Au Sahel central, les acteurs humanitaires sont contraints d’intervenir dans des contextes opérationnels de plus en plus complexes. En effet, l’accès aux terrains et aux populations est régulièrement rendu difficile voire impossible par l’occupation de certaines zones par les Groupes armés non-étatiques. Les opérations de sécurisation du territoire menées par les gouvernements peuvent également parfois faire obstacle à ces interventions, en particulier quand la collaboration avec les administrations locales peine à se mettre en place. C’est notamment le cas lors de durcissements des politiques d’accès par les autorités. En novembre 2025, le ministère de l’Intérieur du Niger avait par exemple suspendu les activités d’ONG humanitaires et d’associations de développement nationales comme internationales, car elles n’avaient pas encore publié leur état financier de l’an dernier. Si le paysage humanitaire nigérien demeure riche, cette manœuvre a cependant porté un grand coup à la solidarité dans le pays : au 7 janvier 2026, OCHA signale que 1809 ONG sont autorisées à poursuivre leurs activités sur les 4122 originellement présentes dans le pays.

Par ailleurs, les récentes tensions entre les pays de l’AES et les pays côtiers, demeurant membres de la CEDEAO, ont entraîné une paralysie partielle des circulations terrestres, au-delà des mécanismes de coopération plus généraux. Au mois de juillet 2023, la CEDEAO avait en effet ordonné la fermeture de la frontière partagée entre le Bénin et le Niger en réaction au coup d’État qui a renversé le président élu Mohamed Bazoum. Mais si le président du Bénin Patrice Talon a bien réouvert son côté de la frontière à l’annonce de la fin des sanctions en février 2024, le général Abdourahamane Tiani – président du Niger depuis son coup d’État militaire – refuse toujours de lui emboîter le pas. Bien que la réouverture du corridor de Tasmiya-Kamba le 9 février 2026 – dans l’état de Kebbi au nord-ouest du Nigeria – permette désormais de faire la jonction entre les deux pays, les axes de transport essentiels à la pointe nord du Bénin passant par Malanville demeurent inopérants, au grand dam des commerçants de la région.

Pour justifier le maintien de cette fermeture, les putschistes – appuyé par une partie de la population nigérienne – accusent le gouvernement béninois de faciliter l’implantation de forces étrangères dans la région et le soupçonnent d’accueillir une base de l’armée française, dans le but de faciliter son irruption sur le territoire nigérien. Sur fond de rejet des ingérences étrangères, ces griefs entre voisins ont des conséquences désastreuses pour l’économie locale tant que pour l’action des ONG. Alors que Patrice Talon avait autorisé l’ONU à mettre en place un couloir humanitaire vers le Niger en 2023, des blocages et des points de surveillance armée demeurent côté nigérien. Les circuits logistiques dédiés à l’acheminement d’assistance humanitaire s’en retrouvent ainsi directement impactés.

Pirogues utilisées par les populations locales sur le fleuve Niger pour contourner la frontière Bénin-Niger fermée après les sanctions CEDEAO

Outre ces problématiques d’accès au terrain, l’action humanitaire au Sahel central est éprouvée par la crise des financements au même titre que les organismes de solidarité partout à travers le monde. Déjà en 2021 et 2022, moins de 25% des besoins financiers de l’Humanitarian Response Plan (HRP) dans la région étaient couverts. Avec la fin de l’USAID et la baisse des financements de l’Aide publique au développement (APD), ces chiffres ne risquent donc certainement pas de s’améliorer.

 

Persévérance, résilience et innovation en contexte de crise

Malgré la quantité d’embûches semées sur le chemin des acteurs de l’humanitaire au Sahel central, de nombreuses ONG et associations parviennent à agir malgré ces contextes troublés pour délivrer une aide précieuse, adaptées aux besoins des populations. Implantée sur les territoires béninois, nigérien et burkinabé, l’ONU déploie son réseau par l’intermédiaire de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), l’UNICEF, le Programme Alimentaire Mondial (PAM), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR) ou encore l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS).

Intervention de la Croix Rouge à Gao après l’attentat d’Al Qaïda contre la Coordination des mouvements de l’Azawad le 18 janvier 2017

Mais au-delà des agences de l’ONU, des initiatives plus spécifiques et locales sont à mettre en lumière. Attelé à la préservation des écosystèmes, le réseau d’organisations de la Maison des Tortues a notamment lancé un programme qui articule parfaitement les problématiques hybrides rencontrées par les habitants de la triple frontière. Au carrefour entre la conservation de l’environnement et le développement socio-économique, le projet « Réserve de Biosphère Transfrontalière du complexe W-Arly-Pendjari » ou « RBT-WAP » propose d’accompagner le développement d’activités économiques rentables et durables auprès des communautés locales, telles que la production puis la transformation de certaines cultures. Du sésame au miel, en passant par le soja et le haricot mungo, il s’agit d’enseigner des techniques durables et la gestion entrepreneuriale à des populations démunies, afin de renforcer leur résilience face aux risques climatiques et à la précarité ambiante. Par conséquent, le travail de cette ONG permet à la fois d’assurer la sécurité alimentaire dans la région, de promouvoir une diversification des sources de revenus et de réduire les pressions sur les ressources naturelles dont dispose le complexe WAP.

À plus petite échelle, la coopération internationale porte également ses fruits. Active sur tous les continents, l’Agence Française de Développement (AFD) a enclenché un programme autour de ce complexe hors du commun de janvier 2023 à décembre 2027. Le projet de « Coopération régionale renforcée autour du complexe écologique WAP » ou « PASOA » s’est doté d’une enveloppe conséquente de 47 millions d’euros, dont 2 millions ont été investis par le Fonds français pour l’environnement mondial. Dans une démarche similaire à la précédente, cette entreprise d’envergure met en œuvre des actions de développement socio-économique et de concertations locales au profit des communautés riveraines du parc W au Bénin. Appuyant également l’action de l’ONG Fondation des Savanes Ouest-Africaines (FSOA), ce programme vise à réduire la vulnérabilité de ces ménages ruraux sur le long terme.

Mais au-delà de cette zone transfrontalière unique, l’action humanitaire couvre le reste des trois territoires concernés. C’est le cas de Solidarités International, qui possède des missions au sein de chacun d’entre eux. Présente depuis 2018 au Burkina Faso à travers trois points d’appui et au Niger, où ses trois missions et son bureau de coordination proche de Tillabéri ont pu rouvrir en 2020, le travail de l’ONG s’articule autour de trois axes d’intervention. Le premier est celui de l’Eau, l’Assainissement et l’Hygiène (EAH) : construire et réhabiliter des points d’eau, distribuer des kits d’hygiène, installer des blocs de latrines-douches pour les communautés, promouvoir de bonnes pratiques d’hygiène, traiter l’eau, distribuer des coupons pour en acheter ou encore réduire les risques liés à la collecte de l’eau, notamment pour les femmes. Le second porte sur la construction d’abris d’urgence par la distribution de kits et l’appui à la reconstruction en cas de dégâts causés par des inondations. Enfin, le troisième consiste à apporter un soutien aux moyens d’existence (SAME). Cela passe à la fois par des distributions alimentaires, un appui aux activités génératrices de revenus, la fourniture d’intrants agricoles mais aussi la dispense de formations professionnelles.

© Solidarités International – Distribution de kits d’hygiène et d’abris en juillet-août 2023 dans la région de Tillabéri (Niger)

En raison de « besoins humanitaires grandissants » – pour des raisons mises en lumière dans cet article – mentionnés sur son site web, il est important de souligner que Solidarités International a ouvert une première mission au nord du Bénin en 2023. Située à Natitingou, dans le département précaire de l’Atacora, elle répond à la propagation de la crise sahélienne vers le sud comme le note l’ONG : « Au nord du Bénin, les départements de l’Atacora et de l’Alibori, structurellement vulnérables, sont confrontés depuis 2021 à une intensification des attaques perpétrées par des Groupes armés non-étatiques de la zone sahélienne. »

Son action s’appuie ici sur quatre axes stratégiques adaptés aux besoins spécifiques des communautés nord-béninoises. En premier lieu, il s’agit de fournir un appui aux populations nouvellement déplacées en distribuant des kits multisectoriels dans les 72h après la connaissance du déplacement. Articles non-alimentaires, hygiène, vivres… près de 1365 kits ont jusque-là pu être distribués en plus de distributions ciblées d’argent liquide (cash transfert). Le second axe prioritaire consiste à détecter les personnes victimes de violences afin de leur proposer un accompagnement psychosocial – démarche d’autant plus pertinente à l’égard des violences faites aux femmes. Commun aux trois pays, le troisième axe implique la gestion de l’EAH à travers la réhabilitation de forages, la distribution de filtres et un appui général à la gouvernance locale de l’eau. Enfin, l’ONG s’attèle, elle aussi, à renforcer la résilience des populations par l’appui à des activités génératrices de revenus.

Aux côtés de ses partenaires, dont Première Urgence Internationale (PUI), Action contre la faim (ACF), le Conseil danois pour les réfugiés (DRC), Humanité et Inclusion (HI) ou Solidarité développement Inclusif (SOLIDEV), Solidarités International œuvre à enrayer les conséquences de la crise sahélienne sur les communautés résidant aux trois frontières. Mais loin de se contenter d’endiguer une précarité chronique, ces initiatives sont des cas d’école remarquables dans un contexte où les États priorisent progressivement l’équilibre budgétaire et la défense au détriment d’autres budgets dont ceux de l’action humanitaire et du développement. En s’attaquant aux racines mêmes de l’instabilité socio-économique au Sahel central, ces organisations renforcent l’autonomie de ces communautés prises en étau entre les Groupes armés non-étatiques et des pouvoirs qui peinent à répondre à ces situations de crise. Face aux conséquences de la pauvreté et de la violence, les acteurs humanitaires agissent avec les acteurs locaux et les populations afin de répondre à leurs besoins essentiels et d’engager des solutions durables de développement. Sécurité, résilience et solidarité sont les faces d’une seule et même réponse pour l’avenir de ces populations.

Salomée Languille.

 

[1]  Le terme « Azawad » désigne une vaste zone au nord du Mali, entre Bamako et les régions sahariennes, et dont les groupes rebelles touaregs revendiquent l’indépendance.


Salomée Languille

Spécialisée en gestion des risques géopolitiques et environnementaux et co-fondatrice du Laboratoire d’Etudes Géopolitiques pour la Mémoire (LEGEM), Salomée achève actuellement un Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG). Dirigée par Alican Tayla, elle rédige en 2025 un mémoire de recherche sur le conflit du Sahara Occidental pour lequel elle effectue un terrain d’un mois à Rabat. Sous la tutelle d’Alain Boinet, elle réalise désormais un stage auprès de Défis Humanitaires pour une durée de 6 mois, dans le cadre duquel elle assure notamment des missions de veille de crise, de documentation et de communication – en particulier concernant l’édition et la publication de la revue.


Découvrez les autres articles de cette édition :

Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


Découvrez les autres articles de cette édition :