L’innovation humanitaire à l’épreuve du terrain : l’exemple du purificateur d’eau Orisa

L’action humanitaire est faite d’engagement, et de réponses concrètes, sans lesquelles elle n’est que mots. Pour apporter celles-ci de façon efficiente, et répondant aux besoins des personnes secourues, les solutions techniques innovantes jouent un rôle déterminant, démultipliant le temps gagné, le nombre de personnes assistées, et l’impact de l’aide. Cette notion d’innovation est présente dans tous les domaines de notre action (sécurité alimentaire, santé, abris, résilience, etc.), et bien sûr dans celui, technique par nature, de l’EHA (Eau, Hygiène et Assainissement).

Le changement de paradigme consiste parfois, sans révolutionner la solution technique elle-même, à mettre à disposition des acteurs et bénéficiaires de terrain une réponse simple d’utilisation, fiable, adaptée à l’ensemble du spectre des interventions, de l’urgence au développement, en termes d’accès individuel, familial ou collectif, à une eau potable. C’est l’idée du purificateur d’eau Orisa proposé par la société Fonto De Vivo, co-fondée par Anthony Cailleau, spécialisé en R&D, et David Monnier, ancien humanitaire ayant travaillé pendant 14 ans sur des terrains difficiles autant que variés : Libéria, Irak, Comores, Guinée, Afghanistan… Il y a pu mesurer le besoin en moyens faciles et sûrs d’accès à l’eau pour les populations impactées par des crises sécuritaires, climatiques ou épidémiques. Le développement du purificateur Orisa s’est fait, à partir de 2017, en partenariat avec des chercheurs des universités de Nantes (où Anthony Cailleau et David Monnier se sont rencontrés, et ont décidé de fonder Fonto De Vivo) et de Vendée. Un « focus group » de six ONG françaises a été mis en place, afin de spécifier leurs besoins en termes de purification et de logistique liée. Puis un cabinet de designers nantais, et un bureau d’étude en Vendée spécialisé dans la plasturgie ont finalisé le produit, qui a commencé à être commercialisé en 2021.

Concrètement, il s’agit d’un purificateur portable et autonome, de taille modeste (42,5 x 17 x 12cm), d’un poids de 2,1 kg, fonctionnant par pompage manuel, intuitif, conforme aux directives de qualité pour l’eau de boisson de l’OMS. L’ultrafiltration se fait par des membranes en fibres creuses à travers lesquelles passe l’eau. Le purificateur est adaptable à différents types de récipients, de réservoirs, et traite les eaux de surface (puits, cours d’eau…).

Le banc d’essai, pour un outil destiné à un usage humanitaire, c’est sa mise en œuvre sur le terrain. A ce titre, l’intervention menée par l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo, au Burkina-Faso (programme d’urgence), est significative, quant au potentiel du purificateur Orisa. Le contexte particulier de la ville de Djibo, soumise à un blocus par des groupes armés, y a transformé une situation critique en urgence humanitaire. Djibo, avant même ce blocus, était impactée par la raréfaction de la ressource eau due au changement climatique, et concentrait une grande partie des déplacés au Sahel. Au 31 / 03 / 2002, selon l’organisme d’état burkinabé enregistrant les déplacés internes, on y comptait 283.428 déplacés, pour une population résidente d’environ 50.000 personnes. En janvier, les groupes armés y ont déplacé de force les habitants des villages alentour ; selon OCHA, 36.532 personnes sont arrivées en moins de deux mois. La tension sur la ressource en eau potable y était maximale. Puis le blocus a été déclaré le 17 février, en posant des mines sur les routes d’accès et en attaquant tout véhicule ou personne tentant d’entrer ou de sortir de la ville. Enfin, un sabotage, par les groupes armés, des points d’eau et infrastructures d’accès à l’eau, fut mené, entre le 21 février et le 13 mars : destruction d’un groupe électrogène du réseau de l’Office National de l’Eau et de l’Assainissement (qui alimentait 2/3 de la population), de deux des trois générateurs alimentant les stations de pompage desservant le réseau public (réduisant de 80 % la production d’eau), et de six des douze adductions à énergie solaire, mises hors service par des tirs sur les réservoirs de stockage… Selon les estimations du cluster WASH, au moins 220.000 personnes ont perdu l’accès à des sources d’eau protégées au 17/03/2022 en raison de ces attaques. La population de Djibo, comme le raconte Sébastien Batangouna, chef de chantier EHA SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, « fut réduite à creuser à la main des trous de fortune dans le lit du barrage à sec, extrayant des quantités insuffisantes d’eau trouble, ou d’aller puiser dans quelques puits ou des eaux de surface stagnantes ». Par ailleurs, de nombreuses agressions de personnes allant puiser l’eau ont eu lieu. L’accès à l’eau est devenu pour les groupes armés un enjeu de pression sur la population.

Photo prise à Djibo par Sebastien Batangouna Banzouzi, chef de chantier EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina FASO @SOLIDARITES INTERNATIONAL

Dans ce contexte, et dans une ville qui n’est plus reliée que par hélicoptère au reste du pays, les réponses classiques en EHA, comme l’explique Lise Florin, Coordinatrice EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, ne sont plus adaptées : « Trop dangereux d’effectuer des réparations des points d’eau et des groupes électrogènes vandalisés, water-trucking inenvisageable car points d’eau inaccessibles et ravitaillement en carburant limité par le blocus, installation de bladders (réservoirs souples) écartée, car une station de traitement eut été trop visible et le pompage difficile dans des trous de fortune, enfin accès limité au barrage pour des raisons de sécurité ». Ne restait que la solution d’un traitement domiciliaire et / ou communautaire, en utilisant au besoin des sources d’eau non conventionnelles (eau de surface éparses dans la ville). Solution « discrète » et sûre, donc, qui a consisté à « détourner », pour reprendre la formule de Baptiste LECUYOT, Responsable du pôle EHA – Expertise Technique et Qualité des Programmes au siège de SOLIDARITES INTERNATIONAL, « l’usage de purificateurs normalement plus adaptés au traitement d’eau à domicile, en mettant en place des points de filtration collectifs où les gens viendraient chercher de l’eau filtrée, sans avoir à mettre en place des installations plus importantes ». 242 volontaires communautaires furent recrutés et formés, 64 points de filtrations mis en place, et une équipe mobile de 50 volontaires fut chargée d’aller sensibiliser les ménages à l’hygiène et au traitement de l’eau à domicile. A ce jour 500 purificateurs Orisa ont été déployés à Djibo par SOLIDARITES INTERNATIONAL.

Même si l’intervention de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo est toujours en cours, on peut d’ores et déjà constater que, comme le souligne Sébastien Batangouna, « La prise en main, l’utilisation, l’entretien et la réparation des purificateurs Orisa s’est révélée facile, tout comme la formation du personnel national et des journaliers ». Simplicité renforcée, comme le rappelle Lise Florin, « par les tutoriels mis à disposition sur Internet par Fonto De Vivo ». Lise Florin ajoute que, outre la discrétion et la simplicité « ces purificateurs se sont montrés plus rapides que le traitement chimique « PUR » : entre 120 L/H et 180L/H pour les filtres ORISA contre 40L/H pour le PUR. Également moins volumineux : il faut 4 fois moins de seaux de 20L pour couvrir le même nombre de bénéficiaires, le transport et le stockage sont donc facilités et moins couteux. Enfin, l’eau est de meilleure qualité pour les personnes secourues, car elle est simplement chlorée après filtration pour éviter la recontamination de l’eau dans le transport/stockage ». A Djibo, ces purificateurs ont subi une utilisation intensive, de 4 à 6 h par jour, en produisant environ chacun 100 L/H, soit 4 jours de besoins d’une famille « normale ». Bien sûr, le pompage requiert un minimum de force physique, mais, compte tenu du contexte et de l’urgence, cette réponse s’est montrée la plus pertinente, efficiente et discrète. Il faut toutefois mentionner que des cas de non-conformité (liés à un fournisseur) ont été constatés à Djibo, sur un certain nombre de purificateur Orisa. Le problème a été immédiatement reconnu par Fonto De Vivo, qui a mis en place des solutions, les purificateurs étant réparables : de nouvelles pièces (bagues) ont été testées et envoyées en express au Burkina Faso ; et, en plus du stock de membranes déjà sur place, de nouvelles sont en cours d’acheminement, afin de changer celles qui ont connu un problème (avec l’appui à distance de Fonto De Vivo, et sachant que ces membranes doivent de toute façon être changées au bout d’un certain temps d’utilisation).

SOLIDARITES INTERNATIONAL (qui avait déjà utilisé de façon limitée le purificateur Orisa au Niger dans des centres de santé), l’a également déployé en Haïti dans les écoles, et prévoit de l’utiliser au Mali pour des réponses d’urgence. Allassane Traore, coordinateur EHA Dakar, souligne d’ailleurs que cet outil est intéressant « pour les interventions auprès des populations transhumantes ou affectées par les déplacements récurrents, souvent oubliées des réponses humanitaires et particulièrement à risque sur les enjeux d’accès à l’eau potable ».

@MSF, Madagascar, avril 2022

Outre SOLIDARITES INTERNATIONAL, d’autres ONG utilisent le purificateur Orisa, comme MSF en Ukraine (dans des structures de soin) et à Madagascar (auprès de communautés). Ses très bonnes performances en filtration des bactéries (99,999999%, soit LOG 8) et virus (99,999%, soit LOG 5) en font un outil de prévention d’infections évident, mais, comme le souligne Jérôme Leglise, Référent Eau et Assainissement au Pôle Opérationnel de Support de MSF, une innovation technique spécifique a particulièrement intéressé MSF : son système de rétrolavage utilisant l’eau purifiée, limitant la contamination pendant le lavage. L’ONG médicale considère que ce purificateur est particulièrement adapté pour les missions exploratoires, les petites bases ou structures de santé isolées, les communautés spécifiques loin des réseaux urbains, et les personnes à risque (femmes enceintes, immunodéprimés, enfants en bas âge, cas de rougeole) en « kit de sortie » post consultation ou hospitalisation.

Enfin, le CDCS (Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) a commandé 405 purificateurs Orisa, afin de constituer un stock de contingence permettant de répondre à de potentielles urgences (catastrophes naturelles, conflits, pandémies…).

Au final, cet outil montre que, entre pari du développement d’un produit et épreuve du terrain, l’innovation humanitaire est – aussi – une forme de prise de risque…nécessaire…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire  


Pour aller plus loin : 


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Pierre Brunet

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

La zone sahélienne subit la triple peine

Un entretien avec Jean Bosco Bazie, directeur général de Eau Vive Internationale.

© Jean Bosco Bazié, directeur général de Eau Vive Internationale, à Boudry, Burkina Faso. Photo: EVI.

Défis Humanitaires : Eau Vive Internationale est active depuis plus de 40 ans en Afrique. Quelles actions y réalisez-vous et que faites-vous pour la population face au Coronavirus ?

Jean Bosco Bazie: Avant tout propos, je vous remercie pour l’intérêt porté à l’action d’Eau Vive Internationale. Il faut dire qu’Eau Vive Internationale est une association de droit burkinabé qui fédère les associations Eau Vive Burkina Faso, Eau Vive France, Eau Vive Mali, Eau Vive Niger, Eau Vive Sénégal et Eau Vive Togo. Elle n’a que 6 ans d’existence propre mais elle capitalise plus de 40 ans d’action d’Eau Vive dont elle a pris le relai pour poursuivre l’action de solidarité principalement dans les domaines de l’eau, l’assainissement et leur gouvernance. Grace à son action continue depuis 1978, plus de 3 millions d’africains ont un meilleur accès à l’eau potable et de meilleures conditions d’hygiène et d’assainissement.

Plus récemment avec l’apparition de la pandémie de COVID-19, Eau Vive Internationale mobilise ses partenaires pour la réalisation de nouveaux points d’eau potable, la réhabilitation de points d’eau en panne, la vulgarisation de dispositifs de lave-mains et la sensibilisation des populations pour l’adoption des gestes et mesures barrières à la propagation de la maladie.  Il est évident que les mesures barrières ne peuvent fonctionner sans eau potable. C’est pourquoi nous venons de lancer à Boudry (deuxième plus grande commune du Burkina Faso avec plus de 100 000 habitants), la construction de 45 nouveaux forages équipés et la réhabilitation de 5 anciens forages en panne permettront l’accès à l’eau potable pour 15 000 personnes. 1000 dispositifs de lave-mains seront fabriqués par des artisans locaux ainsi que des masques en tissu et du savon fabriqués localement par des groupements de femmes et de jeunes. Ces lave-mains et ce matériel d’hygiène seront installés dans les lieux publics (écoles, collèges, centres de santé, marchés, etc) ainsi que dans les ménages. Voir article à ce propos dans Burkina demain.

Des actions similaires ont été entreprises dans les communes de Béré, Méguet et Zorgho toujours au Burkina. Dans cette dernière commune par exemple et avec le soutien financier de nos partenaires dont le Grand-Reims en France, la réhabilitation de forages à gros débit, la construction d’un nouveau château d’eau de 300m3 sur 20m de hauteur ont permis d’augmenter la capacité de production de l’eau potable dans cette commune et celle de sa déserte avec 64km de réseau d’eau supplémentaire touchant ainsi plus de 30 000 personnes supplémentaires. Pour renforcer la capacité de réponse des communes, Eau Vive Internationale a entrepris un appui à la relecture des outils de planification d’une dizaine de communes du Burkina Faso afin de prendre en compte la question de la riposte aux risques sanitaires comme le COVID-19 et bien d’autres catastrophes naturelles qui pourraient survenir.

Comme vous le voyez, les besoins restent énormes en Afrique en matière d’alimentation en eau potable. Le robinet ne sera pas réinventé en ce 21ième siècle. Il nous manque juste les ressources financières pour faire plus et mieux.

Comme ONG de développement, comment opérez-vous compte-tenu de la dégradation de la sécurité le long des frontières du Mali et du Niger au nord et que pouvez-vous faire pour les 848.000 déplacés de force dans le pays ?

Effectivement la zone sahélienne subit en ce moment la triple peine du manque d’eau et de meilleures conditions de vie, de l’insécurité et maintenant du risque de la pandémie de coronavirus. C’est dans les moments difficiles que l’on connaît ses amis. Malgré cette situation, nous sommes restés solidaires des populations de cette zone en nous reposant principalement sur les acteurs locaux pour poursuivre l’action. Nos équipes sont cependant frustrées de ne plus pouvoir se déployer comme par avant au contact quotidien des bénéficiaires. Mais c’est le prix à payer. Malheureusement, plusieurs partenaires financiers ne veulent plus financer des actions dans ces zones dites « dangereuses » infligeant ainsi un coup de semonce à l’action de solidarité par manque de ressources suffisantes pour mener à bien nos projets. Ceci étant, il faut reconnaître que la situation sécuritaire va de mal en pire. Malgré le déploiement armé des pays du Sahel et de leurs partenaires dont principalement la France avec la force Barkhane, la situation sécuritaire ne s’améliore guère. Vous avez vu les récentes attaques terroristes au Burkina et ayant faits une quinzaine de morts.

Ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont contraintes de quitter leurs terroirs, meurtris par la violence armée et sans moyens de subsistance.

On est bien en droit de penser à deux choses : l’inefficacité de la seule réponse militaire et la non volonté de certains milieux et lobbies à mettre fin à cette situation. C’est pour nous incompréhensible.

En tant qu’acteur humanitaire, nous n’avons d’autres moyens que de poursuivre et renforcer notre travail si modeste soit-il.

La fédération Eau-Vive Internationale est présente dans 6 pays de la région dont l’indice de développement humain est parmi les plus bas au monde et dont trois d’entre eux connaissent des conflits. Quelle est votre stratégie de réponse en matière de développement et de partenariat dans un tel contexte ?

Notre stratégie de réponse a toujours été de reposer l’action sur les acteurs locaux. Eau Vive Internationale ne vient qu’en appui pour mieux formuler l’action, la mettre en œuvre, la suivre et l’évaluer. Eau Vive Internationale n’a pas de projets propres à elle, ce sont les communautés organisées autour de mécanismes locaux, autour des conseils communaux, qui ont des projets que nous venons soutenir. Nous mettons l’action sur la capacité de maîtrise d’ouvrage local et sur l’économie locale avec un soutien aux activités productrices de richesse. Quelques soient les investissements réalisés dans les villages, si les habitants n’ont pas de quoi payer leur fonctionnement et les services, c’est peine perdu. C’est donc une combinaison de plusieurs choses : initiative locale, capacité de maîtrise d’ouvrage local, économie locale, etc.

©Exemple de forage mis en place par Eau Vive Internationale, Burkina Faso. Photo: EVI

Comme son nom l’indique, votre association est particulièrement engagée pour l’accès à l’eau potable. Comment équilibrez-vous votre action pour les populations et le plaidoyer politique pour le droit à l’eau et à l’assainissement ?

En tant qu’organisation de la société civile, nous participons à la réflexion et au plaidoyer sur les politiques publiques en matière d’eau potable et d’assainissement. Nous agissons au plus près des populations en apportant des réponses concrètes par la réalisation d’infrastructures d’eau et d’assainissement, la préservation de la ressource en eau mais nous savons que cela n’est pas suffisant. Pour changer durablement la situation, il faut agir également sur les politiques publiques et traiter les causes profondes du manque d’accès à l’eau pour tous et pour rendre effectif le droit à l’eau. C’est pourquoi nous avons soutenu les acteurs de la société civile burkinabé en 2015 et 2016 pour constitutionnaliser le droit à l’eau et l’assainissement dans les droits sociaux reconnus dans la constitution burkinabé. Le droit l’eau et l’assainissement devient ainsi opposable et les citoyens sont en droit de l’exiger.  Là également, c’est une combinaison d’actions concrètes de terrain et de plaidoyer qui peut nous permettre de faire les progrès pour l’atteinte de l’ODD6 en matière d’eau et d’assainissement.

Le 9ème Forum Mondial de l’Eau qui se tiendra à Dakar en mars 2021 se veut être un Forum de rupture et de réponse concrète aux besoins des populations. Qu’en penses-tu, qu’est-ce que tu en attends et quelles sont tes propositions pour ce Forum de Dakar ?

C’est la première fois que l’Afrique subsaharienne abritera en mars 2021 à Dakar au Sénégal le plus grand rassemblement mondial des acteurs de l’eau. Son programme est axé sur l’agenda 2030 pour des actions transformatrices. Pour l’Afrique, il faut un véritable électrochoc pour rattraper le retard en matière d’accès à l’eau potable dont il est inutile de rappeler la nécessité vitale. L’engagement des décideurs du continent pour l’eau est consigné dans la vision africaine de l’eau 2025. Cet engagement pris en mars 2000 par les gouvernements africains et l’Union Africaine affichait au tout premier rang, l’accès durable pour tous à l’eau potable et l’assainissement pour satisfaire les besoins basiques au plus tard en 2025. Alors la pandémie de COVID-19 intervient comme un ultime rappel aux dirigeants africains qui ne disposent désormais que de 5 ans pour tenir une promesse négligée depuis 20 ans. A ceci s’ajoute l’apparition de plusieurs foyers de conflits et d’insécurité ayant jeté sur les routes et les bords de route plusieurs centaines de milliers de personnes laissées à elles-mêmes. Et pourtant, le monde n’a jamais affiché autant de richesses. Nous disons qu’il faut que les dirigeants politiques et économiques arrêtent l’hypocrisie qui caractérise la géopolitique mondiale. Les richesses du monde doivent servir les hommes, rendre leur vie meilleure et non dormir dans des paradis fiscaux. C’est mon cri de cœur pour ce 9ième forum mondial de l’eau.

Veux-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Chaque minute compte, chaque goutte compte pour sauver des vies. Si rien n’est fait plus qu’il ne l’est actuellement, nous courrons à la perte de l’humanité. L’accès à l’eau et à l’assainissement doit être déclaré « urgence planétaire »

 

Jean Bosco Bazié 

Certifié Sciences-Po Paris/ISM Dakar/UCT Cape Town/CEFEB Marseille. Diplômé en études du développement à l’Institut d’Etudes du Développement Economique et Social (IEDES-Paris 1 Panthéon Sorbonne) et en recherche et exploitation des eaux souterraines à l’Ecole des Mines de l’Aïr (EMAÏR) au Niger.

Jean Bosco Bazié est Directeur opérationnel d’Eau Vive Internationale qui fédère 6 associations du Burkina Faso, de France, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Eau Vive Internationale intervient dans les domaines de l’eau, l’assainissement et du développement économique et social depuis plus d’une quarantaine d’années. Jean Bosco Bazié transmet régulièrement sa grande expérience en concevant et conduisant des conférences, ateliers et sessions de formation relatives à toutes les disciplines liées à l’eau notamment en matière de gestion intégrée de la ressource, d’organisation et de gestion des services, de gouvernance, de développement local et de coopération au développement.

Jean Bosco Bazié est membre de plusieurs organisations, réseaux et panels d’experts sur les questions liées à l’eau, liées aux approches participatives et plus largement aux questions de développement.