
Dans les précédentes éditions de Défis Humanitaires, nous avons retracé le parcours de la coopérative humanitaire hulo (HUmanitarian LOgistics). De sa naissance en juin 2021 à son obtention du Prix de l’innovation humanitaire 2023, cette organisation pionnière est parvenue à concrétiser un enjeu phare qui déterminera pour une part la capacité du secteur à se réinventer, se renouveler et dépasser les contraintes qui s’imposent à lui : celui d’optimiser la chaîne d’approvisionnement humanitaire.
Selon le rapport annuel 2024 de la Commission européenne (ECHO) sur l’aide humanitaire, la planification, l’approvisionnement, le transport, le stockage et la distribution de biens et de services aux personnes touchées par des crises ne mobiliseraient pas moins de 60 à 80% des financement de l’aide humanitaire. Une somme considérable qui pousse à la réflexion. Dans un contexte de baisse générale des financements, couplé à une hausse des besoins et une complexification des contextes opérationnels, comment rendre la chaîne d’approvisionnement plus efficace et moins onéreuse, sans pour autant compromettre sa qualité, sa durabilité et la responsabilité des acteurs humanitaires ?
Né de cet enjeu stratégique, hulo apporte une réponse à ce débat : la mutualisation. Dans cette optique, la coopérative encourage ainsi les organisations concernées à mettre en commun leurs ressources, partager leurs connaissances, aligner leurs pratiques et développer des solutions collectives depuis 2021. Après 5 ans d’opérations, le dernier rapport annuel d’impact publié par le département Business Analytics & Research (BAR) en 2026 vient conclure la phase de Démonstration de Faisabilité et nous éclaire sur les avancées effectuées en matière de logistique ainsi que les gains concrets qui en ont été tirés.
Jusqu’ici considéré comme un moyen et non comme une fin, la conception que les humanitaires se font de la logistique connaît depuis plusieurs années un changement de paradigme. Désormais au premier plan de l’action humanitaire, elle en devient alors le moteur et le moyen de s’adapter à un monde en pleine mutation.
Des résultats remarquables et des avantages non-négligeables
Ce troisième rapport d’impact pose un bilan plus qu’encourageant, après des effets déjà très prometteurs en 2024 et « Une reconnaissance méritée pour un impact mesurable » comme le soulignait Pierre Brunet dans une édition antérieure de Défis Humanitaires.
Véritable cas d’école, la mise en place du pont aérien par le Réseau Logistique Humanitaire (RLH) en 2020 – afin de faire face à l’interruption du trafic aérien et maritime par le Covid-19 – avait posé une première pierre à l’édifice de la « coopétition » humanitaire. Au cours des années suivantes, la mutualisation a alors continué de faire ses preuves, singulièrement par le biais des Initiatives Mutualisées d’hulo.

Parmi ces projets phare, les Initiatives d’Achat Mutualisées (JPIs) sont particulièrement vectrices d’efficacité et de performance financière. Celles-ci regroupent les besoins d’organisations humanitaires en termes d’achats de biens et de services, afin d’obtenir des prix plus attractifs, d’améliorer la qualité des produits et de fluidifier les procédures d’achat sur le plan administratif. Sur la seule année 2025, près de 16% d’économie ont ainsi été réalisées parmi les ONG participantes, ce qui ne représente pas moins de 3,68 millions d’euros sur 364 commandes d’achat partagées. En constante hausse, le taux moyen d’économie obtenu grâce à cette initiative de mutualisation a même tendance à être renforcé par l’inflation. Les organisations qui ne prennent pas part à ces opérations mutualisées dépensant en moyenne 15% de plus dans des biens et services comparables, les solutions proposées par hulo gagnent en popularité avec le temps et intéressent de plus en plus les acteurs du milieu – notamment dans un contexte de crise des financements qui contraint à la sobriété et à l’hyper-priorisation.
Mais au-delà des simples gains financiers, la mutualisation permet de renforcer la connaissance du marché par les ONG, qui n’ont pour la plupart pas conscience de leurs capacités réelles de négociation. Pour l’acquisition de biens similaires – matériel de construction, location de véhicules, équipement de bureau, kits d’hygiène, farine enrichie ou encore fournitures scolaires – les prix d’achat varient en moyenne de 73% d’une organisation à l’autre. Sur les 1024 biens de l’échantillon étudié par hulo, 8% d’entre eux sont sujets à des variations excédant les 200%. Ces écarts extrêmes traduisent un manque de transparence du marché et rendent ainsi nécessaire un meilleur partage d’information afin d’harmoniser les prix et limiter les pratiques frauduleuses.

Tant sur le plan économique qu’environnemental, les efforts de mutualisation d’hulo portent leurs fruits et séduisent : 88% des 157 organisations participantes en 2025 ont manifesté leur satisfaction à l’égard de ces initiatives. Limitant par la même occasion les silos organisationnels et la duplication d’efforts, la coopérative permet de poser un cadre de coopération continu et non provisoire, qui favorise le perfectionnement de pratiques communes et le dialogue inter-organisations – et cela marche.
Une préoccupation grandissante dans les institutions
Mais si la mutualisation a su démontrer son utilité auprès d’un nombre grandissant d’ONG, ce changement de paradigme ne peut se faire sans réformes du cadre institutionnel.
Loin d’être un simple levier opérationnel, les questions de logistique sont progressivement perçues comme des questions humanitaires stratégiques par les acteurs institutionnels de l’aide internationale. En témoignent les récentes initiatives et réformes. Alors que la chaîne d’approvisionnement demeure fragmentée et la compétition entre acteurs prévaut, la Commission européenne et l’ONU plaident depuis peu en faveur d’une coordination et une mutualisation accrues.
En 2022, la DG ECHO a en effet initié une approche stratégique de la chaîne d’approvisionnement et de la logistique humanitaire en adoptant une Politique de Logistiques Humanitaires. Dans la continuité de cette démarche, un Plan d’Implémentation Humanitaire (HIP) pour une « Chaîne d’approvisionnement humanitaire stratégique » a alors été publié en août 2025. Dans son rapport de 2024 sur l’aide humanitaire, la Commission européenne consacrait d’ailleurs déjà un volet important à « l’Acheminement d’une aide humanitaire adéquate et efficace aux populations touchées ».
La même année, se tenait également à Bruxelles le Forum Humanitaire Européen. À l’ordre du jour, le sujet de la chaîne d’approvisionnement avait alors conduit les responsables du secteur à une conclusion unanime : la communauté humanitaire devrait investir davantage d’efforts dans la mise en place d’une approche collaborative. C’est ainsi qu’en décembre 2024, un groupe constitué de leaders séniors, de donateurs, de partenaires, de membres du secteur privé et d’académiciens nommé le Humanitarian Leadership Group on Supply Chain s’est réuni pour discuter de cette question. Alors que se profilait le sommet du G7 sous présidence de la France du 15 au 17 juin 2026 à Evian, le groupe d’engagement dit du « C7 », réunissant des acteurs de la société civile en lien avec l’humanitaire et chargés de formuler des recommandations auprès des chefs d’États, défendait lui aussi la nécessité de « passer d’un système fragmenté à une approche en réseau et collaboration » dans une note de position entièrement consacrée à la chaîne d’approvisionnement.
Achats groupés, plateformes communes, partage de données… les démarches entreprises par ces organisations se rejoignent essentiellement autour de 5 axes prioritaires établis dans les conclusions de la dernière réunion du Humanitarian Leadership Group en 2025 : la collaboration, la durabilité, la digitalisation, la préparation et la localisation.
« Les achats doivent passer d’un processus essentiellement transactionnel à une approche stratégique, favorisant l’efficacité et la création de valeur grâce à la collaboration. […] La durabilité environnementale doit être intégrée dans toutes les opérations humanitaires afin de réduire l’empreinte carbone et de protéger l’environnement, conformément aux engagements internationaux. […] La digitalisation doit passer d’outils fragmentés et propriétaires à un écosystème numérique interopérable et inclusif, garantissant une plus grande efficacité, une meilleure transparence et un impact mesurable. […] La préparation doit devenir la norme au sein du système, en s’appuyant sur les capacités locales. […] La localisation passe par l’autonomisation des acteurs locaux grâce à des partenariats équitables qui transfèrent non seulement la responsabilité, mais aussi l’autorité, les ressources et le leadership aux acteurs nationaux et aux systèmes locaux. »
On peut ainsi faire le constat positif d’une prise de conscience progressive par les institutions sur cet enjeu et ses implications éminemment politiques, notamment pour l’Union européenne qui trouve en lui un outil d’influence et de projection appréciable.
Cependant, si la mutualisation semble gagner du terrain et convaincre progressivement de nouveaux acteurs humanitaires, privés mais aussi publics, du chemin reste encore à parcourir afin de l’institutionnaliser. Comme le souligne le rapport d’impact 2025 d’hulo: « Les barrières les plus importantes demeurent systémiques, ancrées dans une culture organisationnelle, une complexité de coordination et la nécessité d’établir une forme de confiance entre acteurs ».
Salomée Languille
Spécialisée en gestion des risques géopolitiques et environnementaux et co-fondatrice du Laboratoire d’Etudes Géopolitiques pour la Mémoire (LEGEM), Salomée achève actuellement un Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG). Dirigée par Alican Tayla, elle rédige en 2025 un mémoire de recherche sur le conflit du Sahara Occidental pour lequel elle effectue un terrain d’un mois à Rabat. Sous la tutelle d’Alain Boinet, elle réalise désormais un stage auprès de Défis Humanitaires pour une durée de 6 mois, dans le cadre duquel elle assure notamment des missions de veille de crise, de documentation et de communication – en particulier concernant l’édition et la publication de la revue.
Découvrez les autres articles de cette édition :
- « Aujourd’hui, le système humanitaire mondial est au bord du gouffre » – Commission européenne – Alain Boinet
- Il était une fois la Vakaga… – Magali Ratajczak
- Entretien avec Jean-Baptiste Lamarche directeur général d’hulo
- L’Arménie au carrefour de son destin – Arthur Robert
- Hervé Gouyet, ancien président d’Electriciens Sans Frontières, écrit à Défis Humanitaires







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