Entretien avec Jean-Baptiste Lamarche directeur général d’hulo

© hulo – Infographie des organismes participants

Défis Humanitaires. Bonjour Jean-Baptiste Lamarche. Notre revue, Défis Humanitaires, est convaincue par la synergie de l’engagement humanitaire lié notamment aux compétences, à l’innovation et à la mutualisation. Très tôt, nous avons publié des articles sur le RLH (Réseau Logistique Humanitaire), le pont aérien humanitaire durant le COVID, la creation de hulo et vos rapport d’impact. Pour débuter cet entretien et résumer le parcours de hulo, peux-tu nous le rappeler brièvement.

Jean-Baptiste Lamarche. Hulo est né d’un constat très simple : alors que les organisations humanitaires coopèrent depuis longtemps sur les opérations, elles continuent souvent à gérer leurs chaînes d’approvisionnement de manière très fragmentée.

L’histoire a commencé avec le Réseau Logistique Humanitaire (RLH), puis avec le pont aérien humanitaire européen pendant la crise COVID. Ces expériences ont démontré qu’en mutualisant certaines ressources logistiques, il était possible de servir davantage de bénéficiaires avec les mêmes moyens.

En Juin 2021, il y a tout juste 5 ans, plusieurs organisations humanitaires ont décidé d’aller plus loin en créant hulo, la première coopérative humanitaire dont l’objectif était de transformer des coopérations ponctuelles en capacités partagées pérennes.

Aujourd’hui, plus de 150 organisations participent à la communauté hulo. En quelques années, nous sommes passés d’une logique d’expérimentation à une logique de démonstration. La question n’est plus de savoir si la coopération fonctionne, mais comment la déployer à grande échelle tout en préservant la diversité et l’autonomie des acteurs.

 

Défis Humanitaires. Quels sont les principales informations continues dans votre Rapport d’Impact 2025?

Jean-Baptiste Lamarche. Le rapport confirme avant tout la maturité du modèle.

En 2025, hulo a accompagné 41 achats mutualisés représentant plus de 23 millions d’euros de volumes financier. Les économies moyennes observées atteignent 15 % en moyenne sur 3 ans (2023-2025) avec un pic à hauteur de 16% sur 2025, soit près de 3,7 millions d’euros. Au-delà des économies, la mutualisation permet d’harmoniser les prix d’achats, qui selon les données collectées varient en moyenne de 73% entre organisations pour un même produit acheté sur un même marché.

Mais au-delà des chiffres, le principal enseignement est probablement l’évolution des comportements. Nous observons que de plus en plus d’organisations considèrent désormais la coopération logistique comme une pratique normale de gestion et non plus comme une expérimentation.

C’est probablement le signal le plus encourageant pour l’avenir.

© hulo – Atelier ONG “Reunión de inicio 2026 – Prioridades y Roadmap hulo Colombia [En persona]”, Bogotá, Colombie, Janvier 2026

Défis Humanitaires. Dans ce rapport d’impact de 2026, vous écrivez « la question n’est plus de savoir si le modèle fonctionne, mais comment il peut être mis à échelle, renforcé et ancré plus largement dans le secteur ». Quelles sont les solutions pensées par hulo pour répondre à ce défi et convaincre d’autres organisations de l’utilité de la mutualisation, y compris en termes de plaidoyer ?

Jean-Baptiste Lamarche. Pendant longtemps, le principal défi était de démontrer la valeur du modèle. Aujourd’hui, maintenant que la création de valeur est confirmée sur plusieurs années consécutives et dans plusieurs pays, le défi est davantage organisationnel et culturel.

Nous avons identifié trois leviers.

Le premier est l’ancrage local. La coopération ne doit pas être pilotée uniquement depuis les sièges. Elle doit être portée par les équipes opérationnelles dans les pays.

Le deuxième est l’interopérabilité. Les organisations doivent pouvoir coopérer sans abandonner leurs systèmes, leurs procédures ou leur identité. Notre approche consiste à standardiser ce qui doit l’être et à préserver les spécificités là où elles créent de la valeur.

Le troisième est le plaidoyer. Nous travaillons avec les ONG, les Nations Unies, les bailleurs et des plateformes comme VOICE pour démontrer que la coopération opérationnelle n’est pas une fin en soi mais un moyen d’améliorer l’efficacité collective du système humanitaire.

Notre rapport « Delivering Better Together » s’inscrit dans cette démarche.

 

Défis Humanitaires. Comment la forte diminution des financements humanitaires, tant du fait de l’administration américaine que des deux tiers des pays membres du CAD de l’OCDE et au sein de l’Union Européenne impacte-t-elle les chaînes d’approvisionnement humanitaires et l’activité de hulo ?

© OCDE – L’évolution de l’aide publique au développement

Jean-Baptiste Lamarche. Les conséquences sont déjà visibles.

Les organisations réduisent leurs effectifs, ferment certains programmes et cherchent à diminuer leurs coûts de fonctionnement. Mais le risque est qu’en cherchant à faire des économies individuellement, elles détruisent une partie de l’efficacité collective.

Dans une chaîne d’approvisionnement, fragmenter les achats réduit les volumes et augmente les prix. Fragmenter les transports produit souvent les mêmes effets.

La réduction des financements rend donc la coopération encore plus nécessaire.

Paradoxalement, la crise actuelle confirme la pertinence du modèle hulo. Nous observons une demande croissante de mutualisation parce que les organisations cherchent à préserver leur capacité d’action malgré des ressources plus limitées.

Désormais, les bénéfices de la mutualisation sont connus et publiquement reconnus. Les bailleurs de fonds, notamment la DG ECHO et le CDCS, encouragent de plus en plus leurs organisations partenaires à s’engager dans des initiatives mutualisées. Les conclusions de la conférence « Humanitarian Leadership Group on Supply Chain », organisée le 10 décembre 2025 par la DG ECHO avec plus de 50 acteurs humanitaires, vont également dans le sens d’une standardisation des pratiques coopératives.

 

Défis Humanitaires. Le taux d’économie global indiqué dans le rapport pour l’année 2025 est de 16%, soit 3% de plus que l’année précédente : des résultats bien supérieurs aux estimations initiales d’hulo. Prévoyez-vous une continuité de cette hausse dans le temps ?

Jean-Baptiste Lamarche. La question est peut-être moins de savoir si le pourcentage d’économies va continuer à augmenter que de comprendre si la valeur créée est durable.

Nous arrivons aujourd’hui à une étape particulièrement intéressante : plusieurs des premiers marchés mutualisés lancés par hulo arrivent à leur renouvellement. Or nous constatons que les conditions négociées initialement se maintiennent globalement dans le temps.

Autrement dit, les économies observées ne correspondent pas à un gain ponctuel obtenu lors d’un premier appel d’offres. Elles traduisent une nouvelle référence de marché. Lorsque plusieurs organisations regroupent durablement leurs volumes, elles accèdent à des conditions qui deviennent progressivement la norme pour elles.

On peut donc considérer que les prix se sont stabilisés à un niveau environ 15 % inférieur à celui observé auparavant. Vu sous un autre angle, cela signifie que le coût de la non-coopération reste aujourd’hui d’environ 15 %.

La véritable perspective d’avenir réside donc moins dans une augmentation continue du pourcentage d’économies que dans l’extension de cette logique à davantage d’organisations, davantage de pays et davantage de services. Chaque euro économisé dans la chaîne d’approvisionnement est un euro qui peut être réinvesti directement dans l’aide aux populations.

 

Défis Humanitaires. Pour nos lecteurs, peux-tu nous décrire le fonctionnement, la plus-value et les progrès de la chaîne d’approvisionnement humanitaires entre les acteurs humanitaires, ONG internationales notamment et les acteurs nationaux et locaux dans la logique de localisation ?

Jean-Baptiste Lamarche. La localisation est souvent abordée sous l’angle du financement ou du transfert de responsabilités vers les acteurs nationaux. Ces dimensions sont essentielles, mais notre expérience montre qu’il existe également un enjeu majeur autour des chaînes d’approvisionnement.

Un élément souvent méconnu est que plus de 90 % des volumes financier d’achats réalisés par les organisations participant aux initiatives hulo sont déjà dépensés localement. Le défi n’est donc plus simplement d’acheter localement. Il consiste à renforcer durablement les écosystèmes locaux qui rendent ces achats possibles.

Cela passe par le développement de relations de long terme avec les fournisseurs, une meilleure visibilité sur les besoins futurs, des mécanismes de coopération entre organisations et un investissement dans les capacités des acteurs économiques locaux.

Nous observons que lorsque plusieurs organisations coopèrent dans la durée, elles ne créent pas seulement des économies. Elles contribuent également à renforcer la résilience des marchés locaux. Les fournisseurs peuvent investir davantage, anticiper les besoins, améliorer leurs standards et développer leurs capacités de production ou de distribution.

© hulo – Mahamane Abarchi, coordinateur pays de Hulo pour le Burkina Faso, devant une commande de farine enrichie

Cette logique s’applique également aux ONG nationales et locales. La coopération permet de partager des outils, des données, des contrats, des capacités logistiques et des expériences opérationnelles. Elle permet de construire des capacités collectives qui dépassent celles de chaque organisation prise individuellement.

Au fond, la résilience d’une chaîne d’approvisionnement ne repose pas uniquement sur des infrastructures ou des stocks. Elle repose aussi sur la qualité des relations entre les acteurs qui composent l’écosystème. C’est pourquoi nous considérons que la coopération est l’un des leviers les plus puissants de la localisation : elle permet de renforcer simultanément les capacités des organisations, des fournisseurs et des marchés locaux au service des populations affectées.

 

Défis Humanitaires. Dans notre édition du mois de juin, Maria Groenewald, directrice générale de VOICE, la coordination des ONG humanitaires de l’Union Européenne à Bruxelles, appelait à un « humanitarian reset » des Nations-Unies incluant tous les acteurs humanitaires, les ONG en particulier. Dans votre récent rapport « Delivering better together » vous insistez sur les risques d’une centralisation excessive. Comment éviter des écueils tels que la concentration des capacités opérationnelles, la réduction de la diversité des acteurs ou encore l’homogénéisation des réponses aux crises ? Ne s’agit-il pas d’un même et unique problème entre la conception du « humanitarian reset » pour les Nation-Unies et l’organisation de la chaîne d’approvisionnement humanitaire internationale ?

Jean-Baptiste Lamarche. Je crois d’abord qu’il est important de dire que le secteur humanitaire a effectivement besoin de se transformer. Les besoins augmentent, les ressources diminuent, les crises deviennent plus complexes et plus nombreuses. Personne ne peut raisonnablement défendre le statu quo.

La dynamique actuelle de réforme, qu’il s’agisse du « humanitarian reset », des réflexions autour d’UN80 ou des travaux engagés par la DG ECHO à travers le « Humanitarian Leadership Group on Supply Chain », ainsi que la démarche de mutualisation des ONG avec la coopérative hulo, va donc dans la bonne direction.

Le risque serait de penser qu’une organisation, aussi performante soit-elle, pourrait à elle seule répondre à la diversité des crises humanitaires. Les contextes locaux sont extrêmement différents, les contraintes d’accès varient, les acteurs présents sur le terrain sont multiples et les liens avec les communautés locales sont construits au fil des années par une grande diversité d’organisations.

La richesse du système humanitaire réside précisément dans cette diversité. ONG internationales, organisations nationales, bailleurs de fonds, agences des Nations Unies, Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge, secteur privé : chacun apporte des capacités, des expertises et des accès différents. L’enjeu n’est donc pas de remplacer cette diversité par un modèle unique, mais de permettre à tous ces acteurs de fonctionner beaucoup plus efficacement ensemble.

© PAM – Hélicoptère du Programme alimentaire mondial transportant des vivres vers des zones isolées

C’est là que l’interopérabilité devient essentielle. Il ne s’agit pas d’uniformiser les organisations, mais de leur permettre de partager des standards, des données, des outils et des modes de coopération tout en conservant leurs spécificités. Nous résumons souvent cette approche par une formule simple : « As standardised as possible, as tailored as necessary. »

Depuis cinq ans, hulo expérimente précisément cette approche avec plus de 150 organisations. Notre rôle n’est pas d’opérer à la place des autres, mais de structurer, faciliter et institutionnaliser la coopération entre acteurs autonomes. Nous pensons que cette expérience peut aujourd’hui contribuer utilement aux réflexions engagées à l’échelle de l’ensemble du secteur.

Au fond, le futur du système humanitaire ne réside probablement ni dans une fragmentation où chacun agit seul, ni dans une centralisation où un seul acteur chercherait à tout coordonner. Il réside dans un réseau d’acteurs complémentaires, interopérables et capables de coopérer efficacement au service des populations affectées.

 

Défis Humanitaires. La Commission Européenne avec la DG ECHO s’est engagée assez tôt en 2022 en adoptant une Politique de Logistique Humanitaire pour une chaîne d’approvisionnement humanitaire stratégique. Ou en sommes-nous aujourd’hui et quelles sont les perspectives en 2026 et 2027 ?

Jean-Baptiste Lamarche. L’adoption de la Humanitarian Logistics Policy par la DG ECHO en 2022 a constitué une étape importante, car elle a reconnu que la chaîne d’approvisionnement humanitaire n’était plus simplement une fonction support, mais une capacité stratégique au service de l’efficacité de l’aide.

Cette politique repose sur un constat simple : lorsque les organisations travaillent en silos ou se retrouvent en compétition sur des activités qui ne créent pas de valeur, le système perd collectivement en efficacité. À l’inverse, lorsque la coopération est organisée, les gains d’efficience permettent de réinvestir davantage de ressources au bénéfice des populations affectées.

Pour transformer cette ambition en actions concrètes, la DG ECHO a lancé une dynamique collective à travers le Humanitarian Leadership Group on Supply Chain (HLGSC). Sa particularité est de réunir l’ensemble des acteurs de l’écosystème humanitaire : agences des Nations Unies, ONG internationales et nationales, Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge, bailleurs, secteur privé et monde académique.

Les travaux s’organisent autour de cinq priorités : les achats, la durabilité environnementale, la digitalisation, la préparation aux urgences et la localisation.

Le 10 décembre 2025, plus de cinquante dirigeants représentant ces différentes familles d’acteurs ont validé les principales recommandations et les chantiers prioritaires pour les années à venir.

© Photo Cécile Terraz – Fabrice Perrot, Cécile Terraz et Jean Baptiste Lamarche au forum humanitaire Européen 2024

En 2026 et 2027, l’objectif est de transformer ces orientations en réalisations concrètes, à travers des projets pilotes, des expérimentations opérationnelles et une mobilisation conjointe de la communauté logistique et supply chain, ainsi que d’un groupe de bailleurs engagés pour accompagner cette transformation.

Les membres de hulo sont fortement impliqués dans ces travaux. C’est une continuité naturelle de notre mission : démontrer, par l’expérience opérationnelle, que la coopération peut devenir une capacité structurée, durable et reproductible au service de l’ensemble du secteur humanitaire.

 

Défis Humanitaires. Le récent G7 qui s’est déroulé du 15 au 17 juin, à Evian, sous présidence de la France, a donné lieu dans des réunions préparatoires incluant les ONG à une réflexion sur l’avenir des chaînes d’approvisionnement logistique internationale face aux crises. Quel est le bilan à ce stade et quelles sont les prochaines étapes ?

Jean-Baptiste Lamarche. Le fait que la présidence française ait choisi d’inscrire la chaîne d’approvisionnement humanitaire à l’agenda du G7 est, à lui seul, un signal très important. Cela montre que les enjeux de logistique, de coopération et d’efficience ne sont plus considérés comme des questions purement techniques, mais comme des leviers stratégiques pour renforcer l’impact de l’action humanitaire.

Dans le cadre de la préparation du G7, hulo a eu l’occasion d’être consulté à plusieurs reprises par le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Nous avons également eu un échange avec Monsieur le Ministre Jean-Noël Barrot sur ces sujets. Nous y voyons une reconnaissance du fait que les solutions développées par les acteurs opérationnels peuvent utilement nourrir les réflexions des décideurs publics.

© Conseil de l’Union européenne -Table ronde avec les pays partenaires, l’IMF et l’OCDE lors du Sommet 2026 du G7

Cette démarche est pleinement complémentaire de celle engagée par la DG ECHO à travers le HLGSC. D’un côté, les acteurs opérationnels construisent ensemble des solutions concrètes ; de l’autre, les États et les bailleurs s’interrogent sur les conditions permettant d’accompagner et de diffuser ces transformations à l’échelle du secteur.

C’est probablement l’évolution la plus importante. Lorsque les bailleurs de fonds s’intéressent aux gains d’efficience et à la coopération, ces sujets ne relèvent plus uniquement de bonnes pratiques volontaires. Ils commencent à être intégrés dans les politiques publiques, les modalités de financement et les attentes formulées dans les appels à projets. Cela crée un environnement beaucoup plus favorable au développement de pratiques collaboratives durables.

Nous entrons dans une nouvelle phase. Après une période où les organisations ont démontré que la coopération créait de la valeur, les bailleurs commencent à créer les conditions permettant à cette coopération de changer d’échelle.

 

Défis Humanitaires. La République Démocratique du Congo (RDC) connait une grave crise du virus Ebola dans la région de Bunia au nord-est du pays. Sur place, les ONG compétentes qui agissent sont très inquiètes des risques de propagation et du nombre de victimes possibles. Ou en est en RDC la chaîne d’approvisionnement logistique face à Ebola dans un contexte opérationnel particulièrement difficile du fait de l’insécurité et des contraintes géographiques d’accès.

Jean-Baptiste Lamarche. La réponse Ebola étant encore en cours de structuration et ne reposant pas, à ce stade, sur des résultats suffisamment tangibles, je préfère ne pas répondre à cette question et proposer de la retirer de l’entretien, si vous en êtes d’accord.

 

Défis Humanitaires. Comment souhaites-tu conclure cet entretien ?

Jean-Baptiste Lamarche. Si je devais retenir une seule idée, ce serait que le secteur humanitaire est en train de vivre une nouvelle étape de sa transformation.

Depuis plus de vingt ans, les acteurs humanitaires cherchent à mieux travailler ensemble. La réforme humanitaire de 2005, avec notamment la mise en place de l’approche par clusters, a constitué une avancée majeure en renforçant la coordination des réponses opérationnelles. Le Sommet Humanitaire Mondial de 2016 a ensuite marqué une nouvelle étape en réunissant l’ensemble des parties prenantes autour d’une ambition commune : repenser collectivement notre manière de répondre aux défis humanitaires, notamment à travers le Grand Bargain, la localisation et une recherche accrue d’efficience.

Aujourd’hui, face à des crises plus nombreuses, plus complexes et à des ressources plus contraintes, une nouvelle étape de transformation s’ouvre. Le Humanitarian Reset, l’initiative UN80 ou encore les travaux du HLGSC illustrent cette dynamique. Les initiatives développées par hulo s’inscrivent pleinement dans cette évolution. Toutes posent, sous des angles différents, une même question : comment faire fonctionner un système humanitaire composé d’acteurs autonomes comme une véritable capacité collective ? La réponse ne réside pas dans une centralisation accrue, mais dans l’organisation d’une coopération durable entre organisations capables de partager leurs capacités, leurs données, leurs infrastructures et leurs chaînes d’approvisionnement, tout en préservant la diversité qui fait la richesse du secteur.

Nous avons eu la chance d’expérimenter cette transformation depuis cinq ans avec plus de 150 organisations participant aux initiatives mutualisées hulo. Cette expérience démontre deux enseignements majeurs. D’une part, la coopération ne doit plus être considérée comme une succession d’initiatives ponctuelles, mais comme une capacité stratégique à part entière du système humanitaire. D’autre part, son succès repose sur l’existence d’une structure neutre, dont le seul intérêt est la réussite de la coopération elle-même. C’est cette neutralité qui permet de créer la confiance, de dépasser les logiques institutionnelles et d’inscrire les démarches collaboratives dans la durée.

C’est précisément l’ambition de notre dernière publication, Delivering Better Together – The New Log-Smart Humanitarian Supply Chain, rédigée en partenariat avec VOICE. Plus qu’un rapport, c’est une contribution ouverte à l’ensemble du secteur. Elle formalise une méthode, issue de l’expérience opérationnelle menée au niveau local, pour permettre à des organisations très différentes d’institutionnaliser leur coopération, de développer leur interopérabilité, de renforcer leur résilience et d’accroître durablement leur efficacité collective, sans renoncer à leurs spécificités.

Au fond, c’est peut-être cela, la prochaine grande innovation humanitaire : non pas inventer une organisation plus performante que les autres, mais permettre à toutes les organisations de devenir plus performantes ensemble. C’est l’ambition portée par Log-Smart.


Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.


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La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité

La coopérative humanitaire hulo réagit à la suspension brutale des financements humanitaires américains pour l’étranger

Photo © Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan.

En mars 2024, nous avions évoqué dans Défis Humanitaires la reconnaissance reçue par hulo (HUmanitarian LOgistics) avec le prix de l’innovation humanitaire 2023 InnovAid décerné lors du Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars 2024, et la publication de son rapport d’impact 2024. L’occasion de faire le point sur les enjeux adressés par cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), et qui aujourd’hui rassemble 16 organisations humanitaires.

Mais, alors que le président américain Donald Trump a décidé, le 20 janvier dernier, de geler pour au moins 90 jours le financement américain de l’aide humanitaire et au développement à l’étranger (notamment à-travers les agences USAID/BHA), jamais l’impérieuse nécessité d’accélérer les économies d’échelle dans le système humanitaire, lequel joue dans cet épisode une partie de sa survie, ne s’est fait autant sentir. C’est le moment pour analyser les conséquences et enjeux de ce moment crucial – où la logistique est au cœur du moteur humanitaire menacé d’être à court de carburant – de nouveau avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo :

  • DH : Bonjour Jean-Baptiste. Tout d’abord, en tant que responsable d’une organisation humanitaire, quelle est ta réaction, et celle de hulo plus largement, devant la décision prise par le président américain le 20 janvier dernier ?

Pour hulo, avec ses 16 organisations membres, dont particulièrement Bioport et Atlas Logistique, comme pour tous les acteurs humanitaires, cette décision est sidérante. Ce que nous pensions être un scénario impossible, le pire cauchemar du secteur humanitaire, se réalise sous nos yeux. Une telle décision a des conséquences désastreuses : des financements qui s’effondrent du jour au lendemain, une trésorerie incapable d’absorber un choc d’une telle ampleur, des projets interrompus brutalement, laissant des équipes entières sans activité et, surtout, des populations vulnérables sans le soutien dont elles dépendent. C’est un coup extrêmement dur pour l’ensemble du secteur et pour des communautés à travers le monde.

  • DH : A quels impacts humanitaires faut-il de ton point de vue se préparer, notamment en termes de sécurité alimentaire mondiale, de risques épidémiques, de mouvements de populations et de migrations ? De même, une tension ne risque-t-elle pas de se mettre en place sur les acteurs humanitaires encore en mesure de répondre aux besoins, tout comme sur les bailleurs de fonds non américains dont on ne sait quelle va être l’attitude et la politique ? 

Les impacts directs sur les populations risquent d’être immenses et, de manière plus générale, nous risquons un déséquilibre global et des dérives multidimensionnelles.

En matière de sécurité alimentaire, la réduction brutale des financements pourrait aggraver la précarité dans des régions déjà fragiles, accélérant les crises nutritionnelles et exposant des millions de personnes à la faim.

Sur le plan sanitaire, la suspension de certains programmes pourrait favoriser la résurgence d’épidémies, notamment dans les zones où les infrastructures médicales dépendent fortement de l’aide internationale. Des maladies évitables par la vaccination ou des traitements de base pourraient refaire surface, mettant en péril des années de progrès en santé publique.

Quant aux migrations et déplacements de populations, l’effet domino est évident : la détérioration des conditions de vie dans certaines zones forcera des milliers, voire des millions de personnes à chercher refuge ailleurs, accentuant les tensions aux frontières et dans les pays d’accueil.

Enfin, on peut craindre une mise sous pression extrême des acteurs humanitaires encore opérationnels. Avec moins d’intervenants sur le terrain, la demande va exploser, rendant la coordination et l’allocation des ressources encore plus complexes.

La réponse des bailleurs de fonds non américains sera déterminante : vont-ils compenser ce vide ou, au contraire, revoir leurs engagements à la baisse par crainte d’une réaction en chaîne politique ? Cette incertitude ajoute une instabilité supplémentaire à un secteur déjà sous tension.

Coordinatrice pays adjointe hulo lors d’une opération en hélicoptère avec la Fondation Airbus au Burkina Faso.
  • DH : Tu es un responsable d’une organisation humanitaire. Les dirigeants des organisations humanitaires vont devoir, et doivent déjà, prendre ou s’apprêter à prendre des décisions difficiles, douloureuses, suite à la décision de l’administration américaine. Quel est ton regard et ton analyse sur cet aspect de la gestion de la crise actuelle ? 

Face à cette crise, nous sommes contraints de prendre des décisions extrêmement difficiles, qui vont à l’encontre de nos engagements et de notre mission. La réduction ou l’arrêt brutal de certains programmes est une réalité douloureuse, avec des conséquences directes sur les populations que nous soutenons et sur les équipes engagées sur le terrain.

L’enjeu principal est de prioriser et amortir l’impact autant que possible. Cela signifie identifier les programmes les plus critiques, tenter d’optimiser certains financements, rechercher de nouveaux partenaires et renforcer la coordination et la mutualisation avec les autres acteurs humanitaires.

Sur le plan interne, nous devons aussi gérer l’impact humain au sein de nos propres organisations. Nos équipes sont sous le choc, confrontées à une incertitude majeure. La nécessité d’être transparent et de donner des perspectives, même limitées, est essentielle pour maintenir la confiance et l’engagement de ceux qui restent mobilisés.

Enfin, cette crise nous oblige à repenser nos modèles de financement et nos structures organisationnelles, pour lesquelles de nombreuses optimisations sont encore possibles dans le secteur.

  • DH : Dirais-tu que cette décision de l’administration américaine est une « première » absolue, ou y-a t’il un parallèle avec certaines situations précédentes, comme par exemple pendant la pandémie de COVID 19 ? 

Ce n’est pas une « première » absolue en termes de crise, mais c’est une rupture d’une ampleur inédite. On peut établir des parallèles avec des crises précédentes, notamment la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la fragilité du financement humanitaire et la dépendance à certains bailleurs. Pendant cette période, de nombreux programmes avaient été suspendus ou redirigés vers l’urgence sanitaire, laissant d’autres crises sous-financées.

Ce qui différencie cette situation, c’est qu’elle intervient dans un contexte où les crises humanitaires sont déjà en forte augmentation, avec des besoins qui explosent. Contrairement à la période COVID, où des financements d’urgence avaient été mobilisés, nous faisons aujourd’hui face à un effondrement net du soutien financier sans perspective immédiate de compensation. Cela force le secteur humanitaire à repenser en urgence son mode de fonctionnement et ses sources de financement.

La mutualisation des ressources apparaît comme une des solutions les plus pragmatiques et efficaces face à cette crise. Dans un contexte où les financements se raréfient brutalement, casser les silos, éviter les redondances inutiles et augmenter la solidarité entres acteurs humanitaires devient une nécessité pour optimiser l’impact des ressources restantes.

En mutualisant les moyens – que ce soit en logistique, infrastructures, achats, systèmes d’information ou même ressources humaines spécialisées – les organisations peuvent réduire leurs coûts opérationnels tout en maintenant un niveau d’intervention raisonnable. Cela permet d’allouer chaque euro disponible là où il est réellement nécessaire, plutôt que de le diluer dans des structures parallèles ou des inefficacités administratives. Bioport et Atlas, membres de hulo, sont deux acteurs de la mutualisation qui proposent des services logistiques aux niveaux international et local depuis plus de 30 ans, et sont pleinement mobilisés pour apporter leurs solutions aux organisation humanitaires dans le cadre de la gestion de cette crise.

De plus, cette approche renforce la résilience collective du secteur. Plutôt que d’être en concurrence pour des financements qui s’amenuisent, les ONG et acteurs humanitaires doivent encore plus travailler ensemble, mutualiser certaines fonctions support et ainsi se concentrer sur leur valeur ajoutée spécifique. Il a été démontré par la coopérative hulo que la logistique et la chaine d’approvisionnement humanitaires sont des activités qui créent plus de valeur et d’impact en coopérant que gérées de manière individuelle.

Dans ce contexte de crise, cela doit même encourager les leaders du secteur à enclencher une transformation structurelle vers plus de collaboration entre leurs structures pour s’adapter à des contextes difficiles tels que ceux-ci.

  • DH : Dans cette démarche, quel rôle peut, et veut, jouer une coopérative comme hulo ? Quelles directions d’innovation et quels leviers de mutualisation voulez-vous pousser et valoriser « en urgence » ? Quels outils concrets pour que, comme vous le dites « la mutualisation crée de la valeur » encore plus et permettre la poursuite d’activités indispensables aux millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’assistance humanitaire ?

Hulo, avec ses membres, dont particulièrement Bioport et Atlas, se positionne comme un catalyseur de solutions face à cette crise, en accélérant et en élargissant la mutualisation des ressources et capacités des organisations humanitaires. L’équation économique humanitaire, dépendante de financements principalement publics, impose une gestion rigoureuse et des optimisations maximales pour garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles. La mutualisation s’impose donc comme une solution activable immédiatement avec des résultats concrets. Hulo a développé des processus et outils coopératifs permettant de structurer et de faciliter la mutualisation entre acteurs humanitaires, incluant des achats mutualisés, des solutions digitales et initiatives partagées entre organisations. Ce dispositif est prêt à être déployé à grande échelle pour maximiser l’impact humanitaire tout en rendant le secteur plus efficace, plus résilient et mieux préparé aux crises à venir. La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité.

Coordinateur pays hulo avec de la farine enrichie de Solidarités International commandée via une Initiative d’achats mutualisés (JPI) au Burkina Faso.
  • DH : Dans ce moment extrêmement incertain, certaines organisations humanitaires peuvent avoir la tentation du repli sur soi, de la recherche de solutions en interne. Dirais-tu que c’est le risque à éviter pour les organisations humanitaires, et que l’ouverture est plus que jamais indispensable ?

Le repli sur soi est à la fois très instinctif dans une situation précaire, mais aussi sans doute le plus grand risque pour les organisations humanitaires dans cette période de crise. Face à l’arrêt brutal des financements et aux incertitudes qui pèsent sur le secteur, la tentation de privilégier des solutions internes peut sembler naturelle. Pourtant, cette approche risque de limiter le potentiel de solution, voire même d’aggraver les difficultés en fragmentant encore plus les ressources et en réduisant l’efficacité collective du secteur. Plus que jamais, l’ouverture et la coopération entre acteurs sont indispensables pour maintenir l’aide aux populations vulnérables. Mutualiser les moyens, partager les expertises et coordonner les actions permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle, mais aussi de garantir une meilleure réactivité face aux besoins urgents. Hulo défend cette vision en proposant des outils et des processus facilitant la mutualisation, afin que les ONG puissent surmonter ensemble cette crise, plutôt que d’en subir seules les conséquences. C’est en unissant les forces que l’humanitaire restera à la hauteur des enjeux actuels.

  • DH : Avez-vous en tête un exemple concret, sur un terrain précis, d’une réponse de mutualisation renforcée et en collaboration avec l’un ou plusieurs de vos partenaires, en mesure d’apporter une réponse, au moins partielle, au déficit de financements entrainé par la décision américaine ?

Il est encore trop tôt pour citer un exemple concret de mutualisation mise en place en réponse directe à la suspension des financements américains, la décision ne datant que d’un mois. À ce stade, les ONG sont encore dans une phase d’évaluation : elles cherchent à comprendre précisément quels financements seront maintenus, lesquels sont définitivement perdus et ce qui adviendra après le délai de 90 jours annoncé par l’administration américaine. Toutes les organisations ne sont pas touchées de la même manière, certaines étant frappées de plein fouet tandis que d’autres sont, pour l’instant, moins affectées directement. Cependant, un point commun à toutes est la nécessité d’adapter et d’ajuster leurs plans pour assurer la continuité de l’aide. Dans ce contexte d’incertitude, la mutualisation des ressources et la coopération entre acteurs apparaissent comme des leviers stratégiques pour limiter l’impact de cette crise et sécuriser autant que possible les opérations humanitaires. Hulo travaille pour identifier ces besoins évolutifs avec les organisations sur le terrain afin de voir comment la mutualisation peut répondre à leurs besoins.

  • DH : Merci beaucoup Jean-Baptiste. Pour conclure, avez-vous un message, dans ce moment très particulier, à faire passer à vos partenaires, ONG ou autres, et aux lecteurs de Défis Humanitaires ?

Dans ce moment d’incertitude extrême, notre message est simple : plus que jamais, l’heure est à la coopération et à la mutualisation. Face à la brutalité de la décision de la nouvelle administration américaine et à ses répercussions, il est essentiel que le secteur humanitaire ne se fragmente pas mais, au contraire, renforce ses synergies. Chaque organisation cherche aujourd’hui à adapter ses plans, mais c’est ensemble que nous pourrons trouver des solutions viables et durables pour continuer à soutenir les populations qui dépendent de l’aide humanitaire.

Nous appelons nos partenaires, ONG et autres acteurs du secteur, à s’engager dans cette dynamique collective. La mutualisation n’est pas seulement une réponse d’urgence, c’est un levier stratégique qui peut transformer durablement nos modes d’action et rendre notre secteur plus résilient. Hulo, avec ses membres, dont Bioport et Atlas particulièrement, sont prêts à accompagner ce mouvement, en mettant à disposition des outils concrets et en facilitant les coopérations essentielles. Face à cette crise, c’est par l’intelligence collective et la solidarité que nous préserverons notre capacité à agir.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.

 

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