Tribune libre : Antoine Vaccaro, président du CERPHI, présente l’étude OCDE sur l’impact des fondations dans l’aide au développement

 

L’étude OCDE présentée dans les colonnes de Défis Humanitaires, restituée lors de la conférence du 14 septembre dernier au MEAE, appelle de ma part plusieurs commentaires et réflexions. Tout d’abord félicitons-nous de la réalisation de cette première enquête internationale, qui fait tout de même la part belle aux fondations de la sphère anglo-saxonnes,  pour ne pas dire américaine.

Sur 140 fondations interrogées, seules 6 françaises ont été interrogées et/ou on répondu. Le MEAE va contribuer à combler cette lacune prochainement.

Derrière le statut de fondations, il y a évidemment des réalités diverses et notamment les typologies de fondations.

Si les fondations anglo-saxonnes et américaines sont des fondations de dotation de particuliers, en général milliardaires, les fondations du continent européen mixent des fondations de dotation de particuliers et d‘entreprises et des fondations collectrices re-distributrices et opérationnelles.

Ce qui est un distinguo nécessite d’être signalé car il révèle deux grandes modes de servir l’intérêt général. Une voie individuelle et une voie plus collective…., plus démocratique.

Car ce qui frappe, surtout, dans cette étude, c’est l’extraordinaire concentration et le poids (49 %) que représente à elle seule la fondation Bill et Melinda Gates.

Et comme à l’accoutumée, une forme de loi de Pareto se dégage qui montre qu’une vingtaine de fondations représentent 80 % de cette aide.

Parmi les dix premières, nous trouvons cinq fondations de particuliers (US)  -peut être six avec le Wellcome Trust britannique issu d’une dotation d’un particulier abondé par des titres de la multinationale pharmaceutique fondée par Sir Henry Wellcome-, deux fondations d’entreprise, un collectif de philanthropes et la fondation de la loterie néerlandaise.

Cette structure montre à l’évidence la part prépondérante des fondations créées par des Tycoons planétaires, sur fond de creusement d’inégalités abyssales,  qui font ruisseler leur richesse par l’action philanthropique de leur fondation.

En tant que professionnel dans le secteur philanthropique depuis de nombreuses années, je ne peux que me réjouir de ce renouveau de la philanthropie depuis une quinzaine d’années, mais je ne peux pas, néanmoins, faire fi de la question de cette dérive vers plus de concentration de richesses (10 milliardaires détiennent le même patrimoine que 3,5 milliards de personnes) qui se déverse, fort heureusement, en partie dans la philanthropie pour venir à l’aide de centaines de millions de démunis.

Cette situation n’est pas sans rappeler, la fin du XIXe siècle et le début du XXe, période qui a vu émerger des fondations aussi colossales que celle des Gates comme celles de Carnegie, de Ford, de Rockfeller  ou de Vanderbilt , pour n’en citer que quelques unes.

Cette euphorie philanthropie issue de la deuxième révolution industrielle a été suivie par une Première Guerre mondiale, puis une crise économique qui a engendré un second conflit encore plus meurtrier et la fin de l’ancien monde.

Ces fondations ont accompli des missions estimables : élévation de l’enseignement supérieur aux USA, mais aussi dans de nombreux pays et notamment en Afrique, révolution verte en Inde, promotion de systèmes de protection sociale dans de nombreux pays et même en France via la Fondation Ford et beaucoup d’autres initiatives.

A l’instar de ces fondations, l’action de la fondation Gates est, aujourd’hui, tout à fait essentielle et ses résultats plus que remarquables : réduction du nombre d’enfants mourant de la rougeole, volonté d’éradiquer le paludisme, la poliomyélite…

Toutes ces merveilleuses réalisations des fondations n’ont pas empêché, au siècle dernier,  d’effroyables conflits.

Qu’en sera-t-il dans un  futur proche. Mêmes causes, mêmes effets ?

Ce renouveau de la grande philanthropie, dans cette nouvelle ère d’inégalités, annonce-t-il la guerre, comme les nuages annoncent la pluie ?

 

Par Antoine Vaccaro, président du CERPHI.
(http://www.cerphi.org/)


 

Présentation partielle du rapport de l’OCDE 

Le 4 septembre 2018 s’est tenue une conférence sur « la philanthropie au service du développement : quel rôle pour les fondations ? », organisée en partenariat au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) avec le Centre Français des Fondations (CFF) et l’Organisation de coopération et développement économique (OCDE) dont le siège est à Paris. En cherchant à déterminer l’apport de ces fondations au sein de l’aide publique au développement (APD) via l’étude de leur gestion financière et de leurs comportements opérationnels à l’échelle interne et coopérative, l’OCDE a présenté à cette occasion son rapport sur la philanthropie privée pour le développement, disponible en version intégrale ici.

Si elle ne représente aujourd’hui que 5 % de l’APD, développer la philanthropie privée est une opportunité de colmater le fossé grandissant entre les besoins humanitaires et de développement et les moyens mobilisés y répondre. Les limites des apports de sources publiques sont déjà atteintes, tandis que ceux issus des fondations ont une marge de progression encore inexploitée.

L’étude porte sur 143 fondations internationales pour un budget total de 24 milliards USD sur la période 2013-2015. Sur l’ensemble de structures étudiées, 17 % viennent d’Europe et 74 % des fonds proviennent des USA, en grande partie grâce à la fondation BMGF, active principalement dans les domaines de la santé et de la santé reproductive, qui compte pour 49 % des fonds totaux. Les lecteurs doivent analyser les données de l’étude en considérant que, par sa taille, BMGF influence grandement les résultats.

La répartition géographique des apports philanthropiques.

Sur les 143 fondations participantes à l’étude, les pays recevant le plus de dons sont, par ordre d’importance, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine, l’Europe et l’Océanie. Les apports mondiaux et non-ventilés, qui correspondent à des flux à destination de plusieurs régions, sont les plus communs, à hauteur de 45 % du total. Les apports à destination de l’Europe sont captés à 59 % par la Turquie, 10e pays du classement des pays receveurs en termes de montant reçu.

A un niveau plus local, l’Inde est le premier pays receveur d’aides philanthropiques en valeur réelle, en captant 7 % du total des flux. Une large part de ces flux provient de la fondation Bill & Melinda Gates, de Tata Trusts, de la Fondation IKEA, de la Fondation DELL et du CIFF. Lorsqu’on s’intéresse aux 20 premiers pays receveurs d’aides philanthropiques, on constate deux tendances : 11 sont situés en Afrique subsaharienne et la majeure partie des éléments du classement appartiennent aux groupes des pays à revenu intermédiaire (PRI).

En effet, 67 % des flux totaux sont à destination de PRI, tranches supérieures et inférieures comprises. Ainsi, alors que 41 % des APD ventilables par pays sont dirigées vers les pays les moins avancés, ces PMA ne reçoivent que 28 % des fonds des fondations. Cet écart se retrouve au niveau des pays fragiles puisque quand l’APD leur dédie 52 % de ses aides, les fondations ne s’y consacrent qu’à 38 %. Les contextes légaux, fiscaux et sécuritaires de ces pays ne sont pas généralement pas favorables à l’action philanthropique privée, expliquant ces difficultés à financer des activités humanitaires ou de développement au sein de ces pays.

 

Les secteurs financés par les fondations.

Si la mobilisation en faveur des activités de la santé et de la santé reproductive peut paraître écrasante, il convient de nuancer ces tendances. En effet, elle est largement due aux apports de la Fondation Bill & Melinda Gates qui compte pour 72 % des apports du secteur, tandis que les autres fondations couvrent un panel plus important de domaines d’activités. Néanmoins, la santé reste la priorité numéro un et les actions liées aux services locaux et aux infrastructures comptent pour 74 % des aides, contre 26 % à destination des activités dans la production.

Le secteur humanitaire, quant à lui, ne concentre que 700 millions d’euros, soit moins de 3 % des financements des 143 fondations participantes. C’est un secteur davantage couvert par l’APD, qui y consacre 9 % de ses fonds.

 

Les modes de financement

Conséquence de la crise financière, les apports de l’APD aux ONG ont subi de fortes restrictions. Les financements en provenance des fondations privées ont d’une manière générale comblé ce vide en devenant des partenaires de première importance, en termes de financement mais à travers l’accès à leur réseau, le suivi des programmes, la mise à disposition de biens et de services… Le rapport dénote que cette tendance est particulièrement forte dans le domaine des droits humains et de la justice. Ainsi, 90 % des fondations de l’étude ont soutenu des ONG, à hauteur de 50 % des flux.

Une tendance à la diversification des soutiens est néanmoins observable, résultant en une plus grande concurrence dans l’attribution des fonds pour les ONG. Autre difficulté, une large part des ONG financées sont internationales, au détriment des structures locales.

Durant la période de l’étude, la moitié des flux philanthropiques privés a transité vers ou à travers des ONG, la société civile, le PPP, les réseaux et le secteur privés à but non lucratif. Ils étaient principalement à destination des pays de l’OCDE. Seuls 11 % de ces fonds étaient des contributions au budget central, soit des fonds à usage non restreints utilisés selon les choix de l’organisme destinataire.

 

Cliquez ici pour accéder au rapport complet de l’OCDE.

Alternatives Humanitaires : entretien avec Boris Martin, rédacteur en chef, et Audrey Sala.

Voilà une belle revue dédiée à l’humanitaire, ce qui est rare et  précieux. Sa spécificité est de procéder d’une initiative portée par quatre Fondations en lien avec un réseau d’universités et d’instituts partenaires dans le monde francophone. 

La revue est un signe marquant de l’évolution du milieu humanitaire en France sur son rôle dans le débat international. Boris Martin, son rédacteur en chef qui a une longue expérience éditoriale, répond aux questions de Défis Humanitaires avec Audrey Sala, coordinatrice.

Au moment où Alternatives Humanitaires vient de publier son 8e numéro, nous leur avons posé nos questions sur l’état du projet lui-même plutôt que sur le contenu de la revue que les lecteurs peuvent apprécier par eux-mêmes ici. Bonne lecture et découverte.

De gauche à droite : Boris Martin, Audrey Sala et Alain Boinet | © Camille Julienne – Solidarités International

ALAIN BOINET :

Défis Humanitaires a le plaisir d’accueillir Boris Martin, rédacteur en chef de la revue Alternatives Humanitaires et Audrey Sala, responsable de la coordination et de la communication. Pouvez-vous nous présenter la revue et le projet qui la porte ?

 

BORIN MARTIN :

Alternatives Humanitaires est une revue de débat sur l’action humanitaire que nous avons créée en février 2016 avec un premier numéro sur la crise Ebola. C’est toujours un pari de lancer ce type de revue, notamment parce que nous ne nous inscrivons pas au sein du créneau de la presse, mais dans celui encore plus en peine et encore plus indispensable des revues de débats.

La réflexion à l’initiative d’Alternatives Humanitaires est née d’échanges entre Benoît Miribel, le Directeur général de la Fondation Mérieux, Jean-Baptiste Richardier de la Fondation Handicap International (maintenant Institut HI pour l’Action Humanitaire), Jean-Christophe Rufin de la Fondation Action contre la Faim et Jean François Mattei, de la Fondation Croix-Rouge française, principalement dans le cadre du Forum Espace Humanitaire à Annecy, un des rares espaces où le milieu humanitaire vient discuter librement et franchement sans logique de « communication ». Ces quatre personnalités ont convenu que la voix des ONG françaises avait du mal à être entendue dans le concert de la réflexion sur l’humanitaire, qui reste très souvent portée par le monde anglo-saxon. En effet, le modèle anglo-saxon finance davantage la recherche et le débat, notamment à travers des revues sur les questions humanitaires et géopolitiques. En France, la réflexion sur l’environnement humanitaire était alors portée par la revue Humanitaire, dont j’ai eu le plaisir d’être le rédacteur en chef pendant une quinzaine d’années au sein de Médecins du Monde. Comme toutes les aventures, celle-ci s’est arrêtée au moment où Alternatives Humanitaires reprenait le relai. La transition a été idéale, elle a permis d’éviter une logique de concurrence tout en prolongeant le débat que nous avions mis en place sur l’action humanitaire avec Humanitaire.

Néanmoins, Alternatives Humanitaires partait d’entrée de jeu avec plus d’ambitions. Autant Humanitaire s’attachait à créer le débat, à faire intervenir l’ensemble du milieu, autant elle reposait uniquement sur Médecins du Monde, ce qui a sûrement contribué à l’essoufflement de la structure. Au contraire, Alternatives Humanitaires est portée par différentes structures, gage de pluralisme en termes de réflexion et de financement. L’équipe rédactionnelle est indépendante des finances : ce n’est pas parce que la revue est financée par telle fondation ou telle ONG que nous allons plus souvent parler de ces structures. Nous publions toutes les productions qui viennent nourrir le débat indépendamment de leur origine, qu’elles proviennent de nos financeurs ou de personnes et d’organismes extérieurs. C’est ce qui fait la légitimité d’une revue telle que celle-ci.

Nous avons décidé de donner à la revue plus de couleurs et d’en faire une revue bilingue, en français et en anglais. Si c’est un choix lourd à gérer, c’est une exigence pour nous dans la mesure où nous voulons incarner la voix de l’humanitaire français auprès du monde entier, capable de rentrer en discussion avec les milieux anglo-saxons de l’humanitaire et de la recherche sur l’humanitaire.

 

ALAIN BOINET :

Quel bilan éditorial faites-vous après ces huit numéros parus en deux ans et demi ? Le projet a-t-il évolué avec le temps, est-il resté conforme à l’idée de départ que vous venez d’exposer ?

 

BORIS MARTIN :

Nous sommes restés cohérents avec le projet initial. Certes, la revue est encore jeune, nous avons évidemment le temps d’évoluer, mais nous avons longtemps réfléchi en amont sur ce que devaient être nos objectifs. En l’absence de raisons de dévier, nous tenons le cap sur ces orientations éditoriales et intellectuelles.

Notre jeunesse implique que beaucoup de structures et d’acteurs ne nous connaissent pas. Nous essayons encore de faire connaître la revue le plus largement possible afin de continuer à élargir la base des contributeurs. Le nombre de contributions spontanées est en augmentation, ce qui est un bon indicateur que la revue commence à se faire sa place dans le paysage humanitaire.

Nous avons également évolué dans la manière de traiter les publications. Par exemple, le prochain numéro de novembre inaugurera une nouvelle rubrique « Tribune ». Nous avons ressenti un besoin des structures et des individus de s’exprimer en dehors des dossiers ou des rubriques que nous avons l’habitude de publier au sein d’un espace d’expression plus libre : l’environnement humanitaire est un milieu dans lequel on aime s’exprimer, protester, faire du plaidoyer…

Les rubriques ne sont pas présentes systématiquement dans chaque numéro. Elles s’adaptent aux articles qui se présentent et non l’inverse. Une parution comprendra une rubrique « Éthique » si et seulement si nous avons un article sur l’éthique à publier. Nous essayons d’être souples dans le jeu des rubriques, pour pouvoir accueillir la parole du plus grand nombre.

Je trouve que nous arrivons à tenir la ligne des sujets techniques à la mesure de ce qu’est le milieu humanitaire aujourd’hui et, derrière ces problématiques techniques, à rendre compte des questions politiques qui traversent tous les thèmes que nous publions. Ainsi, dans le prochain numéro à paraître fin novembre 2018 qui cherchera à réfléchir sur l’évolution de l’environnement humanitaire au cours des 50 dernières années, les questions de pouvoirs et de souveraineté seront abordées de manière transversale.

 


L’aide humanitaire de 1968 à 2018 : Ruptures et continuités

Une conférence co-organisée par l’Institut HI pour l’Action Humanitaire et Alternatives Humanitaires le7 novembre 2018 de 18h à 20h.

S’inscrire ici 


 

ALAIN BOINET :

Faire le choix de publier un dossier principal sur Ebola, sur les migrations ou encore sur les ONG et le secteur marchant présente l’avantage de pouvoir aller au fond des choses. Néanmoins, cela implique de traiter moins de sujets alors que l’actualité humanitaire est très riche et sans cesse renouvelée. Qu’en penses-tu ?

 

BORIS MARTIN :

Évidemment, nous ne pouvons jamais être exhaustifs dans le traitement d’un sujet, et il y aura toujours des personnes pour nous dire que nous aurions dû traiter chaque thème d’une manière différente. De mon côté, je considère chaque dossier de la revue comme un « point d’allumage ». À travers quatre ou cinq articles, nous cherchons à avoir le spectre d’opinion le plus large possible. Je suis très voltairien dans mon approche éditoriale : je ne suis pas forcement d’accord avec tous les articles qui me sont soumis, mais je considère qu’ils apportent des points de vue intéressants qui permettent par la suite à d’autres personnes de répondre, directement ou indirectement. Un sujet est loin d’être épuisé avec si peu d’articles, c’est à la communauté humanitaire de s’en emparer et de venir le compléter.

Certes, Alternatives Humanitaires est une revue imprimée de l’ordre de 150 pages, par définition limitée par son format, mais c’est également un site sur lequel on retrouve, en plus de la revue intégrale, un prolongement des débats via la rubrique Forum, où les lecteurs réagissent et où chacun peut apporter une contribution spontanée. L’objectif est d’entraîner un effet domino menant au débat au fil des interactions entre les commentaires. Le développement de cette activité online représente une grande marge de progression pour nous. Alternatives Humanitaires marche donc sur deux pieds : la revue papier et la revue internet qui ne se limite pas à une reproduction du format papier.

Nous sommes bien sur confrontés à des limites : pour produire trois numéros par an, Audrey et moi-même ne représentons, en « équivalent temps plein », qu’un salarié et demi pour coordonner, communiquer, produire l’équivalent d’un livre à chaque parution et gérer le site internet. C’est un travail très lourd !

Nous n’avons pas l’ambition, lorsque nous publions sur un sujet, de le traiter de A à Z. Nous voulons créer du débat. C’est au milieu de s’investir, et la rubrique « Tribune » est un pas supplémentaire dans cette direction.

 

ALAIN BOINET :

Comment la revue est-elle diffusée ? Quelle est son audience ? Comment évaluer son impact ?

 

AUDREY SALA :

La revue est diffusée à travers deux canaux distincts, sur format papier et librement sur internet. La voix de distribution papier se base principalement sur les fondations qui nous soutiennent et les universités partenaires. Elles reçoivent des exemplaires et se chargent de leur répartition au sein de leurs réseaux. Dans une moindre mesure, nous avons également des abonnés et des personnes qui achètent directement les exemplaires à l’unité. L’évolution de la revue depuis les premiers numéros est visible dans l’augmentation des demandes d’achats et d’abonnements, qui sont principalement souscrits par les universités, les bibliothèques universitaires et les associations qui entretiennent des centres de documentation.

Le site internet a enregistré 24 000 visiteurs en 2017, ce qui équivaut à une moyenne de près de 1 000 visiteurs par mois avec des pics à 2 000 au moment de chaque parution en mars, juillet et novembre. Si nous n’avons pas de mesure de comparaison avec d’autres sites qui seraient comparables à Alternatives Humanitaires, nous estimons que ce sont de bons chiffres.

Par ailleurs, notre présence sur les réseaux sociaux s’est progressivement renforcée, jusqu’à atteindre près de 1 500 followers sur Facebook. Elle sera amenée à se développer encore davantage au vu du nombre de demandes de personnes souhaitant suivre nos actualités sur ces réseaux.

 

BORIS MARTIN :

La réussite d’une revue comme Alternatives Humanitaires ne passe pas par le nombre d’abonnés à la revue papier. Les visites internet ont plus d’importance à l’heure où les lecteurs privilégient les sites. Cependant, nous restons attachés à la tradition des revues de débat papier, très développée en France. C’est un format qu’une bonne partie des lecteurs préfère, plus pratique à lire où que l’on soit et à l’esthétique très appréciée.

Ce format nous permet de traiter la question humanitaire de différentes manières : nous avons souhaité avoir différentes entrées. Si nous publions surtout des articles de fond, fouillés, écrits par des acteurs, des académiques ou des observateurs, nous diversifions les apports avec des reportages et des photos. Les photographes et les journalistes ont toujours été les compagnons de route de l’humanitaire. Dans notre dernier numéro, Reza nous a offert non seulement des photos incroyables, mais aussi sa réflexion sur son expérience en tant que photographe humanitaire et sur les réalités des terrains qu’il a investis, en particulier l’Afghanistan qu’il connait très bien. Nous avons également une rubrique « dessin », avec notamment des œuvres de Brax, à la fois dessinateur et acteur du milieu humanitaire. Il a un œil acéré, critique, qui ouvre une autre porte d’entrée sur le milieu : très souvent, un dessin de Brax fait plus que 15 pages d’un article. Enfin, la rubrique « Culture » présente des films, des livres, des pièces de théâtre…

Une revue est un objet difficile à vendre aujourd’hui mais, depuis trois ans, nous recevons de plus en plus de retours qualitatifs positifs, tandis que la revue devient un espace d’expression potentiel pour les personnes voulant écrire spontanément. Sur les réseaux sociaux, nous sentons que nous trouvons notre place comme source d’information.

Nous comptons beaucoup sur le milieu humanitaire évidemment. Alternatives Humanitaires est un outil fait pour les acteurs humanitaires et nous souhaitons amener ces derniers, mais aussi les chercheurs, le monde académique, voire même un public plus large, à diffuser et à creuser davantage les problématiques humanitaires. Très souvent, ces questions, jugées compliquées par les rédactions des médias traditionnels, sont traitées dans des brèves, des papiers d’opinion ou à l’occasion de crises médiatiques sans véritable approfondissement. Au contraire, en publiant des articles longs de 6 ou 7 pages dans Alternatives Humanitaires, les auteurs ont le temps de faire un travail de fond, d’exprimer l’ensemble de leur pensée, ce qu’ils n’auraient pas forcement pu faire dans ces médias traditionnels.

 

ALAIN BOINET :

Quelle est l’influence d’Alternatives Humanitaires dans le monde francophone et dans le monde anglophone ?

 

AUDREY SALA :

Étant donné que nos partenaires sont pour la plupart francophones, notre lectorat reste majoritairement situé en France et, dans une moindre mesure, au Canada et au Liban où nous avons des universités partenaires. L’Afrique francophone est également un espace dans lequel nous avons des lecteurs et des contributeurs mais auquel nous souhaitons nous associer plus fortement. Terre traditionnelle d’humanitaire, elle est aussi un espace dynamique où de jeunes chercheurs peuvent apporter à la réflexion, mais ils n’ont pas toujours les moyens d’accéder à des revues internationales. Nous souhaitons accompagner cette dynamique et nous nourrir de cette réflexion.

Le développement de l’audience anglophone est une autre de nos priorités. Nous nous sommes associées à différents événements pour la rentrée 2018 aux États-Unis pour développer cette base de lecteurs.

 

ALAIN BOINET:

Boris, tu as été le rédacteur en chef de la revue Humanitaire entre 2000 et 2015. Est-ce que tu perçois, depuis cette époque, des évolutions, voire des ruptures, dans le monde humanitaire ?

 

BORIS MARTIN :

Il y a effectivement un changement en termes de nombre de crises à gérer par les acteurs humanitaires. Le milieu est sous pression, avec des crises hyper-durables : la Syrie, le Yémen, la RDC, la RCA… Ce sont des conflits majeurs qui pèsent sur les finances des bailleurs. Il y a un décalage entre ce que peuvent faire les acteurs humanitaires et les fonds qui permettent de répondre à ces besoins.

Ce n’est pas un hasard si les deux derniers thèmes de la revue ont porté sur la question des liens entre les ONG et le secteur marchand au sens large. C’est un vrai mouvement de fond, de changement de modèle. Face à la chute des financements publics, nous avons assisté à l’arrivée d’acteurs privés qui prennent de plus en plus d’importance dans le milieu, par le biais de financements mais aussi à travers une idéologie qui se diffuse depuis quelques années dans le milieu humanitaire. On arrive à un conflit de culture entre les humanitaires et ces logiques managériales.

Lorsque j’ai écrit mon livre « L’adieu à l’humanitaire ? Les ONG au défi de l’offensive néolibérale » il y a trois ans sur ce sujet, certains ont qualifié ma perception d’alarmiste en arguant que ce qu’ils interprétaient comme une « peur » des entreprises était trop caricaturale. Des amis et collègues me disaient gentiment que j’étais peut-être excessif. Et finalement, dans l’intervalle de ces trois dernières années, cette réflexion s’est faite plus sérieuse au sein de l’environnement humanitaire. Ces personnes qui, à l’époque, trouvaient que j’exagérais, concèdent maintenant qu’il y a davantage de crispations créées par ces phénomènes. Cela me réjouit de voir que le temps a fait son œuvre et que le milieu se pose aujourd’hui les bonnes questions, que nous avons d’ailleurs bien mises en lumière me semble-t-il dans le double dossier que nous avons consacré au sujet.

Les nouvelles technologies dans le milieu humanitaire représentent également un changement, non sans lien avec le sujet précédent d’ailleurs. Les programmes humanitaires usent de plus en plus de ces technologies, des études épidémiologiques aux soins en passant par l’utilisation de drones. Comment faire cohabiter la technologie avec les impératifs humanitaires ? Le dernier numéro de la revue montre bien les complexités propres à cette question, avec des acteurs humanitaires qui passent au-delà de l’illusion technologique et qui se posent davantage de questions. Cela leur permet d’être d’autant plus exigeants vis-à-vis des prestataires qui viennent leur proposer des outils.

Ce sont autant de sujets d’évolution, loin d’être exhaustifs, que je perçois et que je tente, avec les associés de la revue, de présenter dans Alternatives Humanitaires.

 

ALAIN BOINET :

Vous allez bientôt fêter le troisième anniversaire de cette belle revue. Quel est l’avenir de la revue, ses perspectives dans les années à venir ?

 

BORIS MARTIN :

Je peux uniquement répondre du point de vue éditorial. La question de la politique de la revue est davantage du ressort du bien-nommé Conseil d’orientation.

En ce qui me concerne, la revue reste relativement jeune. La marge de développement est encore très forte : il nous faut élargir notre connaissance et notre reconnaissance par le plus grand nombre d’acteurs possible, pas seulement en France. Malgré notre effort permanent de traduire la revue en anglais, nous ne sommes pas suffisamment lus par les anglophones. Mon ambition est que plus d’acteurs, d’ONG et de centres de recherche du monde anglo-saxon aient ce réflexe de penser à la revue et de se représenter Alternatives Humanitaires comme une ressource ouverte, née du milieu humanitaire français, qui les interpelle et les aide à réfléchir sur le secteur humanitaire global.

Les ONG françaises butent vite sur leurs capacités à élargir des combats. Ce phénomène ne les concerne pas toutes, certaines arrivent à fédérer. Néanmoins, s’il y a avait davantage de passerelles entre les milieux francophone et anglo-saxon, des causes humanitaires porteraient davantage leurs fruits.

Notre contribution devra se renforcer par de nouvelles rubriques et par plus de prolongements via internet et les réseaux sociaux. Et après bientôt 9 numéros, nous avons commencé à construire un « réservoir » d’intervenants et d’acteurs-pensants que nous souhaiterions mobiliser à travers l’organisation de conférences et débats. Ces événements pourraient constituer une extension intéressante pour la revue.

Si nous arrivons à attendre l’ensemble de ces objectifs, ce serait une grande avancée pour Alternatives Humanitaires.

 


BORIS MARTIN

Boris Martin est rédacteur en chef de la revue Alternatives Humanitaires depuis février 2016 après avoir été rédacteur en chef de la revue Humanitaire à Médecins du Monde.

Il est également éditeur-rewriter indépendant et auteur de récits (Chronique d’un monde disparu, 2008 et « C’est de Chine que je t’écris… », 2004) aux éditions du Seuil et de nouvelles (Hong Kong, un parfum d’éternité, 2010) aux éditions Elytis. Son dernier récit – L’iconoclaste. L’histoire véritable d’Auguste François, consul, photographe, explorateur, misanthrope, incorruptible et ennemi des intrigants – est paru en mai 2014 aux Éditions du Pacifique.

Ses ouvrages :

  • L’adieu à l’humanitaire. Les ONG au défi de l’offensive néolibérale, Éditions Charles Léopold Mayer, 2015
  • Many Reasons to Intervene: French and British Approaches to Humanitarian Action (with Karl Blanchet, eds.), Columbia University Press/Hurst & Co Publishers Ltd, 2011
  • Droits de l’Homme et responsabilités (avec Sandrine Revet et Bertrand Verfaillie), Éditions Charles Léopold Mayer et Tarik Éditions, 2007
  • Critique de la raison humanitaire (dir. avec Karl Blanchet), Editions Le Cavalier Bleu, 2006
  • Voyager autrement – Vers un tourisme responsable et solidaire (dir.), Editions Charles Léopold Mayer, 2003
  • Quand le droit fait l’école buissonnière – Pratiques populaires de droit (avec Patricia Huyghebaert), Descartes & Cie, Editions Charles Léopold Mayer, 2002
  • La France de la solidarité, Cesno, 2002

Son blog (sur lequel on trouvera des reportages « humanitaires ») : http://lemondenesuffitpas.hautetfort.com/


AUDREY SALA

Après avoir participé à la création de la Fondation Handicap International et de la Fondation Vivre Debout, Audrey Sala, a accompagné les fondateurs de la revue Alternatives Humanitaires depuis les prémices du projet. Aujourd’hui elle est chargée de communication et de coordination pour l’association.

Audrey a également travaillé à Amnesty International France en tant que consultante externe pour la création de leur Fondation (https://www.amnesty.fr/fondation-amnesty-international) et à Handicap International pour le screening éthique des partenariats financiers.

Elle est, depuis mai 2017, membre de l’équipe de coordination opérationnelle du Forum Espace Humanitaire 2018.