Sahel, extension de la crise vers le sud et émergence de nouveaux fronts djihadistes : plongée au cœur du complexe W-Arly-Pendjari

Opération Barkhane au Mali en 2016

Région de prédilection pour les Groupes armés non-étatiques depuis le début des années 2000, le Sahel central est le théâtre d’une crise sécuritaire et humanitaire sans précédent. Du Mali au Tchad, en passant par le Burkina Faso, le Niger et le Nigeria, l’implantation d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ne cesse de se consolider depuis 2012. Mais alors que les États concernés et la communauté internationale s’échinent à stabiliser cette zone critique, de nouveaux fronts émergent discrètement à la frontière des pays côtiers. Au nord du Bénin, un espace unique en son genre cristallise des enjeux à la fois environnementaux, économiques et sécuritaires, dont les effets conjugués entraînent des conséquences désastreuses pour les populations civiles : le complexe transfrontalier naturel du W-Arly-Pendjari.

 

Aux origines de la crise

Alors que l’intervention de l’OTAN en Libye touche à peine à son terme en octobre 2011, une guerre éclate pour l’indépendance de l’Azawad[1] au nord du Mali, au premier mois de la nouvelle année. Confrontée à la rébellion touarègue ainsi qu’au mouvement djihadiste Ansar Dine, l’armée malienne échoue à enrayer l’insurrection et perd finalement le contrôle sur cette portion de territoire stratégique. Initialement entre les mains des Touaregs, les principales villes de l’Azawad basculent rapidement sous la loi islamique grâce au soutien crucial d’AQMI. Destruction de mausolées, application radicale de la charia, membres coupés en guise de représailles… l’ambition d’expansion vers Tombouctou des Groupes armés non-étatiques se traduit par des méthodes particulièrement brutales à l’encontre des civils. L’offensive lancée par les groupes djihadistes contre la capitale Bamako conduit les autorités maliennes à faire appel à la France qui déclenche alors l’opération Serval le 11 janvier 2013.

Si ces opérations militaires permettent la neutralisation de plusieurs des chefs arabes d’AQMI, elles ouvrent cependant à la voie à un nouveau leader touareg et peul dont l’appartenance communautaire est d’une importance fondamentale. En 2017, Iyad Ag Ghali parvient en effet à réunir et fusionner Ansar Dine, AQMI ainsi que deux autres groupes djihadistes : le JNIM (Jamaat Nusrat al-islam wal-muslimin) est né. Par sa trans-ethnicité nouvelle et une modération de son application radicale de la charia, il parvient ainsi à élargir son bassin de recrutement – notamment au sein des communautés peules et bambaras – et entame une première descendante progressive vers le reste du Sahel central.

© UNNEWS – Propagation des violences vers le sud : le gouvernement du Togo et le Centre régional des Nations unies pour la paix et le désarmement en Afrique (UNREC) ont détruit 2 000 armes trafiquées illégalement

Bien que les combattants islamistes s’aventurent depuis des années au-delà des frontières maliennes, le pays demeure l’épicentre de la crise et essuie régulièrement des attaques aux conséquences désastreuses pour les civils comme pour l’État central. Le 25 avril 2026, le JNIM et les séparatistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) ont ainsi ciblé conjointement des points stratégiques à Bamako, Kati, Gao, Mopti, Sévaré et Kidal, menant à la mort du ministre de la Défense Sadio Camara et à l’occupation de plusieurs villes du nord, dont Kidal – ville importante pour l’État malien, à la frontière de l’Algérie.

 

Une progression vers le sud justifiée par le rejet des ingérences étrangères

Naturellement, l’expansion territoriale du JNIM sert avant tout des intérêts stratégiques. Elle implique le contrôle de nouveaux flux commerciaux au profit de l’approvisionnement du mouvement, l’élargissement du bassin de recrutement, mais aussi l’aménagement de zones de repli où les combattants peuvent s’éloigner du front, se reposer, se soigner et préparer de nouvelles attaques.

Cependant, ses premières incursions au Burkina Faso et au Niger sont justifiées d’une toute autre façon par son commandement. Marquées du sceau de la lutte contre les influences soutenant les régimes en place, elles sont ainsi présentées comme un moyen de s’attaquer au dispositif militaire français déployé dans les trois pays.

Mise en place en 2013, l’opération Serval a pour but d’enrayer la progression djihadiste vers la capitale malienne et de restaurer la souveraineté étatique sur l’entièreté de son territoire. Couronnée de succès, elle est cependant prolongée par l’opération Barkhane en juillet 2014. Cette fois-ci, le dispositif s’implante également au Niger, au Burkina Faso, au Tchad ainsi qu’en Mauritanie. Mais après 9 ans d’engagement politique et militaire français au Mali, l’affaiblissement du président malien conduit à un coup d’État militaire, un appel de la junte au Groupe Russe Wagner et une demande de départ des troupes françaises et européennes, puis de celui de la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies au Mali) en 2020. S’ensuivent des coups d’État au Burkina Faso en 2022 puis au Niger en 2023. Forts de leur position anti-occidentale, ces nouveaux régimes proclament leur volonté d’enfin sécuriser leur triple frontière – point focal de la crise sahélienne.

© Salomée Languille – Carte « Présence et retrait des forces françaises et de l’ONU au Sahel central de 2013 à 2023 (produite en mai 2026)

Mais le JNIM, loin de se contenter de consolider ses bases au Niger et au Burkina Faso, poursuit son avancée vers le sud et entame depuis peu son implantation au sein des pays du Golfe de Guinée. Présent depuis plusieurs années au nord du Bénin, il y renforce sa présence en 2021 et 2022, au détriment de son rival dont l’ancrage y demeure encore marginal en 2025 : EIGS.

En parallèle, cette série de coups d’État provoque une onde de choc en Afrique de l’Ouest. Pour manifester son opposition, la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) met alors en place diverses sanctions à l’encontre des gouvernement putschistes. Elle ordonne notamment la fermeture de chaque frontière partagée avec les 3 pays par ses membres. S’engageant dans un véritable bras de fer, ceux-ci réagissent alors en signant la « Charte du Liptako-Gourma » qui consacre leur sécession et institue une Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2022.

Rencontre entre Patrice Talon (Président du Bénin) et Omar Alieu Touray (Président de la Commission de la CEDEAO) le 28 octobre 2022 : une coopération étroite entre le Bénin et la CEDEAO

 

Le complexe naturel W-Arly Pendjari, terreau fertile de risques et vulnérabilités

Couplée à l’avancement du désert du Sahara qui appauvrit les sols, s’attaque au couvert végétal et contraint les populations – y compris les combattants des Groupes armés non-étatiques – à pousser de plus en plus vers le sud, l’expansion territoriale du JNIM touche désormais une zone cruciale : un complexe naturel inscrit au patrimoine de l’UNESCO depuis 1996, à cheval entre les frontières du Niger, du Burkina Faso et du Bénin. Au croisement entre des enjeux sécuritaires et environnementaux majeurs, cette région des trois frontières réunit de nombreux facteurs de vulnérabilité pour les populations civiles en raison de ses atouts.

© Apolline Bessière – Carte « La triple frontière sud-sahélienne : une zone d’instabilité politico-économique soumise à une insécurité croissante » (2026)

Dans un contexte de sécheresse et de désertification accrues, la région du Sahel central est en proie avec d’importants changements climatiques. Parmi les populations sahéliennes qui souffrent du stress hydrique, de la détérioration des terres et des déplacements que cela engendre, certaines communautés présentes à la triple frontière en sont particulièrement victimes. Des agriculteurs sédentaires aux éleveurs itinérants, notamment peuls, les moyens de subsistance se réduisent considérablement et alimentent une précarité d’ores-et-déjà importante. Véritable oasis au milieu du désert, le complexe WAP concentre ainsi des ressources précieuses et disputées. Terres cultivables, pâturages, eau, bois, gibier… tant de pommes de discorde qui favorisent de violents conflits intercommunautaires au sein de populations déjà précaires.

La fermeture des couloirs de transhumance, les multiples restrictions et les déplacements des civils dans des zones tampons – ou Zones d’occupation contrôlées (ZOC) – à l’extérieur du parc imposées par les autorités publiques, ont d’ailleurs fortement alimenté ces rivalités autour du partage des ressources. Accentuant davantage les pressions sur celles-ci au sein de petits espaces très densément peuplés, cette démarche de sécurisation du parc incite paradoxalement les populations locales à mener des incursions illégales au sein du complexe afin de répondre à leurs besoins grandissants.

Éloignées des centres urbains, des infrastructures de santé, administratives et éducatives, les portions marginales de territoires qui composent le WAP placent par ailleurs les communautés qui les habitent en marge des économies nationales et des services vitaux. Cette précarité chronique les expose alors particulièrement aux abus, à l’exploitation, à l’extorsion, aux violences sexuelles, au travail infantile mais aussi au mariage forcé.

Eleveurs et leur bétail dans le Parc national d’Arly au sud-est du Burkina Faso

Mais à ce contexte d’instabilité économique s’articulent également des problématiques sécuritaires importantes. Avec ses 94 000 km2 de superficie, le couvert végétal remarquable du WAP se distingue au cœur d’une région si aride. Néanmoins, cette spécificité lui vaut l’intérêt prononcé des Groupes armés non-étatiques pour d’autres motifs que sa verdure inhabituelle. Parsemé d’arbres, le complexe offre un couvert forestier qui permet aux combattants de se dissimuler plus facilement et qui obstrue grandement la surveillance ainsi que le contrôle étatique. Limitant l’accès aux véhicules tout terrain des gardes forestiers et de l’armée, mais aussi l’usage de drones, cet espace est par conséquent devenu une base de déploiement privilégié pour les djihadistes du JNIM et d’ISSP qui s’en prennent fréquemment aux civils, à travers des actes de violence physique ou de racket. En raison des récentes tensions entre la CEDEAO et l’AES, les mécanismes de coopération en matière de sécurité dans cette zone frontalière se sont par ailleurs trouvés grandement affaiblis. Ainsi, de la même manière que la forêt de Wagadou entre le Mali et la Mauritanie, le WAP s’est progressivement converti en base arrière pour les Groupes armés non-étatiques.

Vue depuis le Parc de la Pendjari et monts de l’Atakora au nord du Bénin

Au sein de régions marquées par l’extrême pauvreté, le chômage, le manque d’éducation et le peu de possibilités d’ascension sociale, naissent ainsi de nombreuses frustrations à l’égard du pouvoir central, de son incapacité à subvenir aux besoins des populations et à les protéger des violences. Cette précarité constitue ainsi un terreau fertile pour le recrutement forcé des Groupes armés non-étatiques, qui se présentent comme des alternatives face à des États jugés défaillants et des besoins grandissants.

 

Des besoins vitaux qui ne cessent de croître : un lourd bilan humanitaire

Entre l’intensification des changements climatiques et de l’activité djihadiste dans la zone, les besoins des populations du complexe WAP ne cessent de croître, alors même que les réponses humanitaires font face aux défis de l’accessibilité du terrain et de la baisse drastique des financements publics.

Le suivi par pays et les chiffres mis en ligne par Solidarités International au mois de mai 2026 sont très parlants et illustrent avec force l’ampleur de la crise dans les pays du Sahel central depuis ces dernières années. Particulièrement secoué par les violences et le récent coup d’État, le Burkina Faso atteint de dramatiques records depuis plusieurs mois avec près de 2,1 millions de personnes déplacées internes (PDI) et 5,9 millions de personnes en besoin d’aide humanitaire en tout genre, sur une population d’environ 25 millions d’habitants. Au Niger, l’ONG dénombre près de 2,2 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire et l’UNHCR recense 460 000 déplacés internes en octobre 2025. Dans ces deux pays, on observe notamment des pannes fréquentes de points de distribution d’eau qui poussent les civils à consommer des eaux contaminées qui les rendent malades, mais aussi un accès entravé à l’éducation en raison des déplacements, un phénomène généralisé de limitation des repas ainsi que des conditions d’accueil souvent très précaires après les mobilités.

© UNHCR Insa Wawa Diatta – Réfugiés burkinabés en Côte d’Ivoire

Mais si ces pays sont traditionnellement priorisés par les organismes humanitaires car ils se trouvent au cœur de la crise depuis le départ, celle-ci commence également à impacter les régions au nord du Bénin. En effet, de nombreuses personnes déplacées et demandeurs d’asile viennent de plus en plus chercher refuge au sud, loin des zones de combat. Par ailleurs, on recense d’ores-et-déjà 27 294 PDI et 27 854 réfugiés au 30 septembre 2025. Alors que près de 280 000 personnes risquent d’être victimes d’une crise aiguë d’alimentation et de moyens d’existence, près de 50% des ménages adoptent des stratégies de survie qui les mettent en danger : réduction du nombre de repas, privations des adultes au profit des enfants, consommation d’eaux contaminées… Plus de la moitié des ménages nord béninois s’approvisionnent en effet auprès de sources d’eau non-sûres, en raison de points d’eau souvent défaillants et des longues distances à parcourir pour les atteindre – parcours parfois très périlleux pour les jeunes femmes et filles qui en sont généralement chargées.

Avec la propagation et l’intensification des activités des Groupes armés non-étatiques vers le sud, mais aussi le nombre croissant de déplacés en particulier vers le nord Bénin, l’ensemble de ces besoins considérables devrait continuer de s’aggraver de façon signifiante. Face à ces risques et ces facteurs de vulnérabilités multiples, l’action humanitaire est alors contrainte de penser des réponses hybrides, novatrices et capables de prendre à la fois en compte la gestion durable des ressources naturelles, l’aide au développement économique et la lutte contre l’insécurité – problématiques corrélées qui s’alimentent mutuellement.

© UNHCR Abdoulatif Halidou – Des familles déplacées arrivent à Gao (Mali) après avoir été forcées à fuir leurs maisons à cause des violences

 

Des opérations humanitaires grandement entravées mais cruciales

Au Sahel central, les acteurs humanitaires sont contraints d’intervenir dans des contextes opérationnels de plus en plus complexes. En effet, l’accès aux terrains et aux populations est régulièrement rendu difficile voire impossible par l’occupation de certaines zones par les Groupes armés non-étatiques. Les opérations de sécurisation du territoire menées par les gouvernements peuvent également parfois faire obstacle à ces interventions, en particulier quand la collaboration avec les administrations locales peine à se mettre en place. C’est notamment le cas lors de durcissements des politiques d’accès par les autorités. En novembre 2025, le ministère de l’Intérieur du Niger avait par exemple suspendu les activités d’ONG humanitaires et d’associations de développement nationales comme internationales, car elles n’avaient pas encore publié leur état financier de l’an dernier. Si le paysage humanitaire nigérien demeure riche, cette manœuvre a cependant porté un grand coup à la solidarité dans le pays : au 7 janvier 2026, OCHA signale que 1809 ONG sont autorisées à poursuivre leurs activités sur les 4122 originellement présentes dans le pays.

Par ailleurs, les récentes tensions entre les pays de l’AES et les pays côtiers, demeurant membres de la CEDEAO, ont entraîné une paralysie partielle des circulations terrestres, au-delà des mécanismes de coopération plus généraux. Au mois de juillet 2023, la CEDEAO avait en effet ordonné la fermeture de la frontière partagée entre le Bénin et le Niger en réaction au coup d’État qui a renversé le président élu Mohamed Bazoum. Mais si le président du Bénin Patrice Talon a bien réouvert son côté de la frontière à l’annonce de la fin des sanctions en février 2024, le général Abdourahamane Tiani – président du Niger depuis son coup d’État militaire – refuse toujours de lui emboîter le pas. Bien que la réouverture du corridor de Tasmiya-Kamba le 9 février 2026 – dans l’état de Kebbi au nord-ouest du Nigeria – permette désormais de faire la jonction entre les deux pays, les axes de transport essentiels à la pointe nord du Bénin passant par Malanville demeurent inopérants, au grand dam des commerçants de la région.

Pour justifier le maintien de cette fermeture, les putschistes – appuyé par une partie de la population nigérienne – accusent le gouvernement béninois de faciliter l’implantation de forces étrangères dans la région et le soupçonnent d’accueillir une base de l’armée française, dans le but de faciliter son irruption sur le territoire nigérien. Sur fond de rejet des ingérences étrangères, ces griefs entre voisins ont des conséquences désastreuses pour l’économie locale tant que pour l’action des ONG. Alors que Patrice Talon avait autorisé l’ONU à mettre en place un couloir humanitaire vers le Niger en 2023, des blocages et des points de surveillance armée demeurent côté nigérien. Les circuits logistiques dédiés à l’acheminement d’assistance humanitaire s’en retrouvent ainsi directement impactés.

Pirogues utilisées par les populations locales sur le fleuve Niger pour contourner la frontière Bénin-Niger fermée après les sanctions CEDEAO

Outre ces problématiques d’accès au terrain, l’action humanitaire au Sahel central est éprouvée par la crise des financements au même titre que les organismes de solidarité partout à travers le monde. Déjà en 2021 et 2022, moins de 25% des besoins financiers de l’Humanitarian Response Plan (HRP) dans la région étaient couverts. Avec la fin de l’USAID et la baisse des financements de l’Aide publique au développement (APD), ces chiffres ne risquent donc certainement pas de s’améliorer.

 

Persévérance, résilience et innovation en contexte de crise

Malgré la quantité d’embûches semées sur le chemin des acteurs de l’humanitaire au Sahel central, de nombreuses ONG et associations parviennent à agir malgré ces contextes troublés pour délivrer une aide précieuse, adaptées aux besoins des populations. Implantée sur les territoires béninois, nigérien et burkinabé, l’ONU déploie son réseau par l’intermédiaire de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), l’UNICEF, le Programme Alimentaire Mondial (PAM), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR) ou encore l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS).

Intervention de la Croix Rouge à Gao après l’attentat d’Al Qaïda contre la Coordination des mouvements de l’Azawad le 18 janvier 2017

Mais au-delà des agences de l’ONU, des initiatives plus spécifiques et locales sont à mettre en lumière. Attelé à la préservation des écosystèmes, le réseau d’organisations de la Maison des Tortues a notamment lancé un programme qui articule parfaitement les problématiques hybrides rencontrées par les habitants de la triple frontière. Au carrefour entre la conservation de l’environnement et le développement socio-économique, le projet « Réserve de Biosphère Transfrontalière du complexe W-Arly-Pendjari » ou « RBT-WAP » propose d’accompagner le développement d’activités économiques rentables et durables auprès des communautés locales, telles que la production puis la transformation de certaines cultures. Du sésame au miel, en passant par le soja et le haricot mungo, il s’agit d’enseigner des techniques durables et la gestion entrepreneuriale à des populations démunies, afin de renforcer leur résilience face aux risques climatiques et à la précarité ambiante. Par conséquent, le travail de cette ONG permet à la fois d’assurer la sécurité alimentaire dans la région, de promouvoir une diversification des sources de revenus et de réduire les pressions sur les ressources naturelles dont dispose le complexe WAP.

À plus petite échelle, la coopération internationale porte également ses fruits. Active sur tous les continents, l’Agence Française de Développement (AFD) a enclenché un programme autour de ce complexe hors du commun de janvier 2023 à décembre 2027. Le projet de « Coopération régionale renforcée autour du complexe écologique WAP » ou « PASOA » s’est doté d’une enveloppe conséquente de 47 millions d’euros, dont 2 millions ont été investis par le Fonds français pour l’environnement mondial. Dans une démarche similaire à la précédente, cette entreprise d’envergure met en œuvre des actions de développement socio-économique et de concertations locales au profit des communautés riveraines du parc W au Bénin. Appuyant également l’action de l’ONG Fondation des Savanes Ouest-Africaines (FSOA), ce programme vise à réduire la vulnérabilité de ces ménages ruraux sur le long terme.

Mais au-delà de cette zone transfrontalière unique, l’action humanitaire couvre le reste des trois territoires concernés. C’est le cas de Solidarités International, qui possède des missions au sein de chacun d’entre eux. Présente depuis 2018 au Burkina Faso à travers trois points d’appui et au Niger, où ses trois missions et son bureau de coordination proche de Tillabéri ont pu rouvrir en 2020, le travail de l’ONG s’articule autour de trois axes d’intervention. Le premier est celui de l’Eau, l’Assainissement et l’Hygiène (EAH) : construire et réhabiliter des points d’eau, distribuer des kits d’hygiène, installer des blocs de latrines-douches pour les communautés, promouvoir de bonnes pratiques d’hygiène, traiter l’eau, distribuer des coupons pour en acheter ou encore réduire les risques liés à la collecte de l’eau, notamment pour les femmes. Le second porte sur la construction d’abris d’urgence par la distribution de kits et l’appui à la reconstruction en cas de dégâts causés par des inondations. Enfin, le troisième consiste à apporter un soutien aux moyens d’existence (SAME). Cela passe à la fois par des distributions alimentaires, un appui aux activités génératrices de revenus, la fourniture d’intrants agricoles mais aussi la dispense de formations professionnelles.

© Solidarités International – Distribution de kits d’hygiène et d’abris en juillet-août 2023 dans la région de Tillabéri (Niger)

En raison de « besoins humanitaires grandissants » – pour des raisons mises en lumière dans cet article – mentionnés sur son site web, il est important de souligner que Solidarités International a ouvert une première mission au nord du Bénin en 2023. Située à Natitingou, dans le département précaire de l’Atacora, elle répond à la propagation de la crise sahélienne vers le sud comme le note l’ONG : « Au nord du Bénin, les départements de l’Atacora et de l’Alibori, structurellement vulnérables, sont confrontés depuis 2021 à une intensification des attaques perpétrées par des Groupes armés non-étatiques de la zone sahélienne. »

Son action s’appuie ici sur quatre axes stratégiques adaptés aux besoins spécifiques des communautés nord-béninoises. En premier lieu, il s’agit de fournir un appui aux populations nouvellement déplacées en distribuant des kits multisectoriels dans les 72h après la connaissance du déplacement. Articles non-alimentaires, hygiène, vivres… près de 1365 kits ont jusque-là pu être distribués en plus de distributions ciblées d’argent liquide (cash transfert). Le second axe prioritaire consiste à détecter les personnes victimes de violences afin de leur proposer un accompagnement psychosocial – démarche d’autant plus pertinente à l’égard des violences faites aux femmes. Commun aux trois pays, le troisième axe implique la gestion de l’EAH à travers la réhabilitation de forages, la distribution de filtres et un appui général à la gouvernance locale de l’eau. Enfin, l’ONG s’attèle, elle aussi, à renforcer la résilience des populations par l’appui à des activités génératrices de revenus.

Aux côtés de ses partenaires, dont Première Urgence Internationale (PUI), Action contre la faim (ACF), le Conseil danois pour les réfugiés (DRC), Humanité et Inclusion (HI) ou Solidarité développement Inclusif (SOLIDEV), Solidarités International œuvre à enrayer les conséquences de la crise sahélienne sur les communautés résidant aux trois frontières. Mais loin de se contenter d’endiguer une précarité chronique, ces initiatives sont des cas d’école remarquables dans un contexte où les États priorisent progressivement l’équilibre budgétaire et la défense au détriment d’autres budgets dont ceux de l’action humanitaire et du développement. En s’attaquant aux racines mêmes de l’instabilité socio-économique au Sahel central, ces organisations renforcent l’autonomie de ces communautés prises en étau entre les Groupes armés non-étatiques et des pouvoirs qui peinent à répondre à ces situations de crise. Face aux conséquences de la pauvreté et de la violence, les acteurs humanitaires agissent avec les acteurs locaux et les populations afin de répondre à leurs besoins essentiels et d’engager des solutions durables de développement. Sécurité, résilience et solidarité sont les faces d’une seule et même réponse pour l’avenir de ces populations.

Salomée Languille.

 

[1]  Le terme « Azawad » désigne une vaste zone au nord du Mali, entre Bamako et les régions sahariennes, et dont les groupes rebelles touaregs revendiquent l’indépendance.


Salomée Languille

Spécialisée en gestion des risques géopolitiques et environnementaux et co-fondatrice du Laboratoire d’Etudes Géopolitiques pour la Mémoire (LEGEM), Salomée achève actuellement un Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG). Dirigée par Alican Tayla, elle rédige en 2025 un mémoire de recherche sur le conflit du Sahara Occidental pour lequel elle effectue un terrain d’un mois à Rabat. Sous la tutelle d’Alain Boinet, elle réalise désormais un stage auprès de Défis Humanitaires pour une durée de 6 mois, dans le cadre duquel elle assure notamment des missions de veille de crise, de documentation et de communication – en particulier concernant l’édition et la publication de la revue.


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Où va le Sahel ?

Entretien avec Gilles Yabi du Think Tank Wathi

©United Nations Chad

Alain Boinet : Bonjour Gilles, pourriez-vous vous présenter ainsi que le Think Tank Wathi dont vous êtes le fondateur ?

Gilles Yabi : Bonjour et merci pour l’invitation. Je dirige Wathi, Think Tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest, qui met à la disposition d’une partie du continent africain (les 15 pays de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest – CEDEAO – et son voisinage qui le lie aux autres régions du continent) une plateforme de réflexion collective sur les enjeux du présent et du futur.

Wathi est né de la conviction que toutes les sociétés ont besoin d’une masse critique d’hommes et de femmes qui, au-delà de leurs propres domaines de compétence et d’activité, s’intéressent aux questions d’intérêt général. Depuis sa création en 2014 (le site internet a été ouvert au public en septembre 2015), Wathi est un think tank assez atypique, par son engagement citoyen et par le fait qu’il n’est pas spécialisé sur un ou des thèmes particuliers, sur des questions économiques, sécuritaires, éducatives, sanitaires ou politiques par exemple. Nous considérons que nos sociétés ont besoin d’être informées sur toutes ces questions en même temps. Elles sont toutes liées et l’avenir de notre région dépendra à la fois de l’engagement et du niveau de connaissances intégrés dans chacune et chacun d’entre nous. C’est la mission que Wathi s’est donnée.

D’où est venue l’idée de la création de Wathi ? La motivation principale est celle d’apporter une contribution spécifique et utile à tous les efforts, toutes les initiatives qui visent à créer les conditions d’une amélioration du bien-être collectif dans ma partie du monde. Se posent très vite, lorsqu’on est du continent africain et qu’on s’installe ailleurs pour des études notamment, une série de questions sur la perception des autres sur le continent, sur la compréhension des dynamiques politiques, géopolitiques et économiques qui façonnent le monde, sur la responsabilité particulière que l’on a lorsqu’on fait partie en réalité de la minorité qui a la chance de pouvoir voyager, d’apprendre, d’observer différentes régions du monde. Cela oblige à apporter une contribution au-delà de son propre accomplissement personnel et professionnel.

Je suis économiste de formation, j’ai travaillé pendant 7 ans en deux temps pour International Crisis Group (ICG), une organisation d’analyse de conflits dans le monde. J’étais spécialisé sur les conflits et les crises politiques et sécuritaires en Afrique de l’Ouest. L’idée de Wathi n’est pas née de mon expérience à Crisis Group mais elle a été fortement informée par cette expérience qui m’a notamment conforté dans ma conviction que toutes les régions du continent africain avaient besoin d’espaces de production et de diffusion de connaissances, et d’une plateforme de débat public.

Dr Gilles Yabi lors d’une conférence au Think Tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest Wathi

Alain Boinet : Dans cette région du Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont confrontés à une dégradation générale et durable de la sécurité, selon vous quelles sont les raisons « macro » qui peuvent expliquer cette dégradation, dans trois pays proches ? Pourrait-elle aller en s’élargissant ? On assiste aujourd’hui à une fragmentation, une recomposition du monde sur le plan géopolitique, est-ce que vous pensez que ce qui se passe au Sahel est l’expression d’un processus mondial ou d’une situation spécifique unique ?

Gilles Yabi : C’est évidemment une question difficile. Il faut situer la crise sécuritaire au Sahel dans le temps et résister à la tentation de ne regarder que les évènements récents et de ne se focaliser que sur les dimensions géopolitiques (qui sont réelles et sur lesquelles je reviendrai). Je pense que dans les situations de ce type, il y a toujours une combinaison de facteurs qui expliquent la dégradation de la situation sécuritaire. Ce qu’il s’est passé, c’est une rencontre entre des pays qui connaissent des fragilités structurelles ancrées dans leur histoire (en particulier depuis leur création comme États indépendants dans leurs frontières actuelles) et la mondialisation dans tous ses aspects : à la fois comme porteuse d’opportunités que de menaces très importantes. La mondialisation, c’est notamment une circulation rapide des idées, des idéologies, des biens licites et illicites, y compris des armes et des moyens de la violence, des ressources financières. Il s’agit d’une rencontre entre des Etats et des sociétés engagés dans un processus de construction délicate et des facteurs extérieurs qui ont mis en lumière leur vulnérabilité.

On peut voir dans chaque pays cette combinaison de facteurs extérieurs et intérieurs et constater que des pays comme le Mali et le Niger ont connu des rébellions armées et des coups d’État militaires depuis des décennies. Dans le cas du Mali, la première rébellion touareg dans le nord du pays a commencé en 1963, trois ans seulement après l’indépendance. Il ne faut pas oublier que quand la crise actuelle commence en 2012 au Mali, elle ne commence pas avec des groupes qui se revendiquent du djihadisme armé mais avec le MNLA, le Mouvement national de libération de l’Azawad, qui revendique plutôt l’indépendance du nord du Mali. On retrouve dans l’agenda politique du MNLA des revendications très anciennes et dans les élites de ce mouvement des héritiers parfois directs des leaders touareg des rébellions précédentes. Il faut se rappeler de l’histoire, de ces quelques décennies post-indépendance, pour ne pas se concentrer seulement sur les évènements plus récents qui sont importants mais qui ne font que s’ajouter à des problèmes qui ne sont pas résolus depuis longtemps.

Alain Boinet : Ces crises, dans ces trois pays et au-delà, témoignent d’une dégradation de leur relation avec la France, comment en est-on arrivés là ?

Gilles Yabi : La question comporte également des éléments historiques et d’autres, plus récents, qui dépendent de l’action des dirigeants actuels français et de ces pays. On ne peut pas faire fi de la colonisation, des conditions de la décolonisation et de l’influence politique, militaire et économique que la France a maintenue dans la majorité de ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et du Centre après leurs indépendances respectives. Evidemment il y a énormément de variations entre les relations que la France a pu maintenir avec les différents pays de la région mais il est clair qu’il ne s’agit pas d’une « vieille histoire », d’un passé colonial et post-colonial qui n’aurait plus aucune importance et qui aurait cessé de produire des effets. Il est tout à fait normal qu’il y ait eu une volonté de changement des relations avec la France quand on estime qu’elles sont restées marquées par l’empreinte coloniale et une influence post-coloniale disproportionnée. C’est un premier élément qui est général et lié aux rapports historiques de domination. Il y a un deuxième élément qui concerne spécifiquement les pays du Sahel. La dégradation de la situation sécuritaire, notamment au Mali, a été la porte d’entrée à une nouvelle influence française forte dans un des pays où il n’y avait pas de présence militaire. Historiquement la France voulait maintenir des positions militaires dans un pays comme le Mali mais cela avait été rejeté par les autorités maliennes de l’époque. Il faut rappeler d’ailleurs que le Mali a, depuis son indépendance, entretenu des relations fortes avec l’Union soviétique, notamment sur le plan de la coopération militaire, et n’avait jamais été un des proches alliés de la France dans la région. A partir de la crise malienne en 2012, une demande d’intervention de la France a été formulée par le gouvernement de transition au Mali installé après un coup d’Etat.

La France est alors entrée en jeu, d’abord accueillie positivement par les populations maliennes. Une partie du territoire était en effet entre les mains des groupes rebelles. Si la situation sécuritaire s’était améliorée en une dizaine d’années grâce à la présence militaire française et à l’influence politique qui va avec, je pense qu’aujourd’hui nous serions dans une situation très différente. La France est intervenue militairement et a exercé une influence très importante sur le processus qui devait permettre la résolution de la crise au Mali. Les premiers résultats militaires ont été satisfaisants, mettant fin au contrôle du nord du pays par les groupes armés. On se souvient de la visite de François Hollande, quasiment triomphale. Mais ensuite la dégradation de la sécurité a été très rapide dans le centre du Mali puis progressivement dans les régions frontalières avec le Burkina Faso, le Niger et la Côte d’Ivoire. Le bilan des interventions sécuritaires internationales, portées par la France comme acteur majeur, dix ans après, n’est pas positif, même s’il y a bien sûr une grande part de responsabilité interne aussi. A partir de ce moment-là, on a eu un retournement de l’opinion politique au Mali, des acteurs politiques et militaires, qui ont eux-mêmes changé après deux coups d’Etat successifs. Un changement radical de la situation et de la perception du rôle de la France s’est opéré au Mali. Cela va impacter ensuite les opinions publiques au Niger et au Burkina Faso aussi, où la France a déployé l’opération Barkhane après l’opération Serval qui avait été un succès militaire ponctuel au Mali.

Combattants du MNLA à Kidal, 2013. © MINUSMA / Blagoje Grujic

Alain Boinet : Au Burkina Faso, aujourd’hui environ 40% du territoire échappe au contrôle de l’Etat. Des villes comme Djibo ou d’autres sont encerclées par des groupes armés qui pratiquent une stratégie d’asphyxie. La France a-t-elle des responsabilités dans la dégradation de cette situation ? Récemment le pouvoir en place a fait alliance avec la Russie sur de nombreux domaines : la sécurité, la culture, l’humanitaire et même le nucléaire. Comment comprendre ce renversement d’alliance ? Sur quoi tout cela peut-il déboucher ? Ces groupes armés qui contrôlent 40% du territoire ne cessent de progresser, quelle est la porte de sortie de cette situation ?

Gilles Yabi : Il est important de ne pas considérer les pays isolément pour comprendre ce qui se joue dans cette région. Le principal problème du Burkina Faso, au moins au début de la dégradation sécuritaire, est qu’il y ait eu des groupes armés à proximité de son territoire, du côté malien. Quand on analyse la dégradation de la situation sécuritaire dans ces pays, il y a des facteurs de fragilité que l’on retrouve dans une bonne partie des pays sahéliens et des pays côtiers. Cela ne débouche pas sur de la violence armée et sur une crise humanitaire s’il n’y a pas d’autres éléments qui viennent faire exploser la situation, en apportant notamment des moyens de violence importants. La proximité avec des groupes armés irréguliers qui peuvent passer d’un territoire national à un autre est un facteur essentiel. Il ne faut pas oublier que le Burkina Faso est un pays qui a connu énormément d’instabilité politique et de coups d’Etat dans son histoire, mais jamais de conflits armés engageant une partie de la population contre une autre ou contre l’État. La dégradation de la situation sécuritaire a été très brutale et est au départ très liée à la situation au Mali voisin. S’il n’y avait pas eu de groupes armés au Mali et d’expansion géographique de ces groupes vers le Niger et le Burkina Faso, je ne pense pas qu’on aurait eu une telle expansion de la violence armée. Cela ne veut pas dire que les facteurs de fragilité interne n’étaient pas importants au Burkina Faso et qu’ils n’ont pas joué un rôle. Blaise Compaoré, au pouvoir pendant presque 30 ans, avait été renversé par une insurrection populaire en 2014 et cela avait conduit à une désorganisation du secteur de la défense et de la sécurité, longtemps au service prioritaire de la protection du régime et pas de la sécurisation du territoire et des frontières. C’est un Burkina Faso désorganisé, divisé et en début de transition politique, qui a été facilement déstabilisé par la poussée des groupes armés installés au Mali avec des connexions avec des acteurs locaux du nord et de l’est du Burkina Faso qui avaient leurs propres raisons de contester l’État central. Je le redis : il ne faut pas isoler ce qu’il se passe dans un pays de ce qui se passe dans les pays voisins et il ne faut pas non plus négliger les facteurs de vulnérabilité internes, en particulier les sentiments de marginalisation politique, économique, sociale et culturelle des populations habitant dans des régions rurales qui ont très peu bénéficié de l’action des États pendant des décennies.

La prise de contrôle par des groupes armés de parties du territoire a eu lieu sous un pouvoir politique civil élu, à priori jouissant d’une légitimité démocratique, mais incapable de répondre à cette situation sécuritaire. Elle a été à la fois le prétexte mais aussi l’une des raisons fondamentales du premier coup d’Etat intervenu au Burkina Faso. On voit bien comment la situation sécuritaire créé de l’instabilité politique et dans le cas du Burkina Faso, amène au pouvoir un régime militaire. Ce régime estime être là pour confronter ces défis et être à même d’apporter une réponse sécuritaire efficace. Après le deuxième coup d’État, le message du régime du capitaine Ibrahim Traoré est clair : la priorité est la lutte contre le terrorisme, les moyens de l’État vont y être consacrés en priorité. La question est de savoir si cette stratégie produira des résultats. Je ne fais pas partie de ceux qui estiment que ces Etats n’ont pas besoin de renforcer leurs armées et leurs systèmes de sécurité de manière plus générale. Je pense que les Etats ont besoin d’avoir des capacités qui dissuadent quelque peu les groupes armés irréguliers, quels qu’ils soient. Le fait qu’il y ait eu un renforcement des effectifs et des achats d’armes ne pose pas de problème sur le principe. La question est de savoir s’il y a une stratégie au-delà des actions militaires contre les groupes armés. Et une approche militaire offensive qui ne distingue pas entre les éléments terroristes et les populations civiles des régions où opèrent les groupes pose un problème grave car ce n’est ni efficace, ni respectueux des droits humains et cela crée les conditions d’une fragilisation durable et profonde d’un pays comme le Burkina Faso. Je suis donc prudent et très réservé sur les choix qui sont faits par les autorités actuelles au Burkina Faso d’autant plus que ceux qui émettent des doutes et des critiques sont vite considérés comme étant des traîtres à la patrie. Au Burkina Faso comme ailleurs, je pense qu’il ne faut pas se priver d’une réflexion collective ouverte pour trouver les meilleures approches pour sortir progressivement d’une crise sécuritaire, politique, sociale et même morale profonde. La réponse militaire en fait partie mais elle ne saurait être « la solution ».

Kidal, 29 juillet 2013 – Vue aérienne de Kidal un jour après les élections. © MINUSMA, Blagoje Grujic

Alain Boinet : Dans le cadre du Mali, le pouvoir en place a demandé le départ de la force française Barkane puis celui de la mission des Nations Unies, ce qui n’est pas négligeable. Il vient de reprendre la ville de Kidal dont le contrôle lui avait échappé depuis une dizaine d’années, avec le concours du groupe russe Wagner. Est-ce un coup isolé ou un renversement de tendance ? Le colonel Assimi Goïta a dit « notre mission n’est pas achevée » et de son point de vue c’est une victoire d’avoir pris Kidal mais que va-t-il se passer après ? Les accords d’Alger existent-ils encore ?

Gilles Yabi : Même au Mali tout le monde se demande à quoi ressemblera l’après reconquête de Kidal. Il y a beaucoup d’annonces du gouvernement malien qui dit avoir pensé à l’après. On parle de déploiement de policiers, des représentations sécuritaires de l’Etat mais pas seulement, pour favoriser un retour à la normalité pour les populations. On est pour le moment encore dans l’action militaire et il serait étonnant qu’il n’y ait pas de réaction des groupes armés qui n’ont pas été neutralisés malgré les combats ponctuels avec les forces maliennes. On est dans une zone qui est très proche de la frontière avec l’Algérie et ces groupes ont une bonne connaissance de ces territoires, ils peuvent tenir un moment et revenir plus tard. C’est le scénario le plus probable, peut-être pas celui d’une reconquête face à l’armée malienne mais celui d’un harcèlement de ses positions. La question de Kidal nous ramène aussi au début de la crise au Mali et des rapports avec la France. Cette question s’est posée très vite lors de la reconquête des trois villes principales : Tombouctou, Gao et Kidal. Il y a eu un malentendu majeur entre la France et les autorités malienne car Kidal est restée sous le contrôle des groupes armés, puis des Nations Unies, mais les autorités maliennes n’avaient pu y accéder par décision de la France, ce qui n’a jamais été compris par les autorités et l’opinion publique au Mali.

C’est pour ces raisons que dans la relation avec la France, des éléments précis témoignent de malentendus initiaux quant aux objectifs des uns et des autres. Aujourd’hui, Kidal est une prise symbolique pour le gouvernement malien et repose la question de la dimension politique. Le renforcement militaire de l’armée malienne avec le soutien de forces russes lui a permis de reprendre Kidal. On peut critiquer le recours à des combattants étrangers apparentés à des mercenaires mais on ne peut pas critiquer le fait que l’Etat malien veuille reprendre le contrôle de l’intégralité de son territoire. Mais les autorités de Bamako doivent montrer qu’elles ont le souci de permettre une pacification durable de la région dans le respect de toutes les identités culturelles qui y sont représentées.

Alain Boinet : Après l’expérience de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie, si on prend le cas du groupe de soutien à l’Islam aux musulmans et celui de l’Etat Islamique au Sahara, comment comprendre l’attrait que ces groupes peuvent avoir auprès de ceux qui s’y engagent, malgré les pertes qu’ils ont essuyées ? Qu’est-ce qui motive ces jeunes à risquer leur vie ?

Gilles Yabi : Le recrutement des combattants par les groupes armés est un sujet important qui n’est pas toujours abordé en se mettant à la place de ces personnes dans le contexte qui est celui de zones rurales. On oublie souvent de se demander ce qu’on ferait soi-même si les groupes armés débarquent un beau jour dans son village ou dans sa bourgade, en faisant bien comprendre qu’ils n’hésiteront pas à faire usage de leurs moyens d’infliger la mort avec leurs armes. Lorsqu’il n’y a pas dans la localité concernée de forces de sécurité étatiques qui peuvent protéger les populations en s’opposant aux groupes armés, les options sont très limitées pour ces populations. Elles peuvent essayer de fuir à leurs risques et périls. Ou elles ne peuvent que rester et s’adapter à la nouvelle situation, en se pliant aux conditions imposées par les groupes armés, qui deviennent les autorités de facto. Avant de se lancer dans des analyses complexes sur les raisons de l’engagement des jeunes et des moins jeunes dans les groupes armés djihadistes ou pas, je crois qu’il faut commencer par imaginer la situation concrète dans laquelle se retrouvent des populations qui vivaient à peu près tranquillement d’agriculture, d’élevage, de petites activités commerciales, avec une présence très limitée de l’État et un accès quasi inexistant à des services publics, y compris celui de la fourniture de sécurité. On peut trop facilement considérer des populations comme des complices des groupes armés alors qu’elles sont contraintes de composer avec la réalité qui s’impose à elles, et de composer avec ces groupes en s’intégrant dans leur système économique et logistique.

Des personnes déplacées au Burkina Faso ont trouvé refuge dans un camp de la ville de Pissila au Nord Est du pays. © PAM/Marwa Awad

D’autres facteurs explicatifs du recrutement des groupes armés au Sahel ont été clairement mis en évidence par des études de terrain très intéressantes. L’Institut d’études de sécurité (Institute for Security Studies), par exemple, a interrogé beaucoup d’anciens combattants qui ont été arrêtés et détenus dans des prisons des pays du Sahel. Écouter leurs récits permet de comprendre la diversité des raisons pour lesquelles ces jeunes se retrouvent dans ces groupes. Il y a notamment des logiques de protection. Des personnes adhèrent à un groupe armé pas par conviction idéologique mais parce qu’elles trouvent dans cette adhésion et dans l’accès à des armes et à une formation à leur usage le moyen de se protéger, de protéger leurs familles et leurs biens, ce qui est particulièrement frai pour des éleveurs victimes de vol de bétail par des bandits. Les groupes armés savent se poser en protecteurs de communautés marginalisées et menacées par d’autres communautés ou par les représentants locaux de l’État souvent accusés aussi de prédation. Les travaux de recherche confirment aussi que les conditions économiques très précaires dans les zones rurales dans ces régions rendent les jeunes disponibles pour le recrutement par des groupes qui leur offrent une occupation, un emploi, de l’argent, des motos, la possibilité d’avoir un statut social, de donner un sens à sa vie en faisant partie d’un groupe qui dit proposer une rupture radicale de l’ordre social et politique existant. Dans des contextes locaux où il y a eu trop peu de signes d’une action bienveillante des États centraux pendant des décennies, où les enfants devenus des jeunes adultes ont bénéficié de peu ou de pas d’années d’éducation et d’encadrement social leur donnant des perspectives de connaître une vie meilleure à celle de leurs parents, où les populations se sont essentiellement toujours débrouillées elles-mêmes pour leur survie, ce n’est pas très surprenant que les groupes armés n’aient pas beaucoup de mal à recruter.

Alain Boinet : Certains observateurs parlent d’une propagation de ces groupes armés dans les pays de la région du Golfe de Guinée. Pensez-vous qu’il existe une dynamique réelle de propagation à venir ?

Gilles Yabi : L’inquiétude est légitime. Factuellement il y a déjà une dégradation sécuritaire dans le nord des pays côtiers du Golfe de Guinée qui justifie cette inquiétude. Il y a quelques années il n’y avait pas d’attaques de type terroriste en Côte d’Ivoire, au Togo, au Ghana ou au Bénin. Depuis 2-3 ans, davantage en Côte d’Ivoire, il y a eu des attaques au nord du Bénin et du Togo. Ces faits témoignent d’une augmentation des activités de ces groupes dans ces pays. Oui, cela peut se poursuivre. Les pays concernés et les acteurs internationaux ont déjà réalisé qu’il faut renforcer la résilience de ces pays à l’expansion des attaques des groupes armés. Cela se lie à mon propos précédent : dès lors que des groupes armés irréguliers (d’obédience djihadiste ou non) sont à proximité d’un territoire, il y a un danger d’expansion. C’est ce qu’il se passe.

Cependant, la configuration socio-économique, religieuse, la force relative des institutions politiques et le degré de présence des Etats sont des facteurs importants qui varient d’un pays à l’autre. Je pense que de manière générale, les pays du Golfe de Guinée sont moins exposés que ceux du Sahel. Rien que du fait de la taille de leur territoire. La capacité de l’État à suivre les évènements sur le territoire togolais ou sur celui du Bénin est plus forte que celle du Mali ou du Niger de contrôler ou d’être présent sur leurs territoires respectifs. Un autre élément important est la capacité économique. La Côte d’Ivoire a subi des attaques terroristes à Grand-Bassam, en bord de mer et loin du Sahel et aussi dans le nord de son territoire, mais elle a été capable de déployer plus de forces de sécurité bien équipées et formées et d’initier des programmes de développement socio-économique dans les régions du nord du pays. Tout cela joue sur la capacité des pays du Golfe de Guinée à faire face à l’expansion des groupes armés à leurs frontières.

Alain Boinet : Il y a eu cette succession de coups d’Etat au Mali, au Burkina Faso, au Niger, on peut aussi penser au Tchad… Nous sommes dans des périodes de transition. Allons-nous revenir, comme cela a été promis, à des élections, à une gouvernance démocratique ? Ou partons-nous vers des périodes de transitions sans fin, justifiées par la situation sécuritaire ?

Gilles Yabi : Il va être difficile pour les gouvernements militaro-civils de transition en place de se maintenir pendant de nombreuses années sans élections. Il va certainement y avoir une extension des périodes de transition annoncées initialement, nous sommes déjà dans ce cas. Mais aucun des dirigeants actuels au Sahel ne déclare qu’il n’y aura pas d’élections et ne propose de changer totalement de forme de gouvernement et de renoncer aux élections. Tous parlent de nouvelle Constitution démocratique.

Au Mali, une nouvelle Constitution a déjà été soumise à référendum et adoptée, avec des principes et des valeurs démocratiques. Au Burkina Faso, même si le dirigeant actuel est plus explicite dans son choix de considérer la sécurité comme la priorité bien avant l’organisation d’élections, le projet est aussi d’avoir une nouvelle Constitution. Au Niger, la situation est encore très incertaine car il n’y a pas encore de dispositif de transition accepté par l’organisation régionale. Les situations sont différentes mais il n’y a nulle part un discours articulé qui remette en cause le choix d’avoir un régime démocratique avec des élections. Est-ce que la sortie de cette transition signifie qu’on va arriver à une gouvernance civile démocratique ? Evidemment c’est une autre question, mais nous sommes obligés de rappeler aussi que les conditions favorables aux coups d’État ont été créées par la gouvernance politique et économique sous des pouvoirs civils. On ne peut pas faire comme si les régimes formellement démocratiques qu’on avait dans ces pays produisaient des résultats qui correspondent à ce qu’on attend de régimes démocratiques.

Alain Boinet : D’après les statistiques en 2022, il y a 1 milliard 427 millions d’habitants en Afrique, 2 milliards 485 millions sont attendus en 2050, en moins de 28 ans le continent va gagner un milliard d’habitants. Si on prend le cas du Niger, il va passer de 26 millions d’habitants à 67, le Mali de 22 à 47, la même augmentation se retrouve aussi au Burkina, au Sénégal, au Tchad, en Côte d’Ivoire, au Ghana… C’est une véritable révolution démographique, que l’humanité n’a jamais connue nulle part dans de telles proportions et sur des temps aussi courts. C’est un défi colossal, la plupart des pays sont-ils en mesure de préparer le choc ? Il faut chaque année plus d’écoles, de structures, d’emplois… Comment la question est-elle appréhendée ? Fait-elle partie du débat public ou les problèmes immédiats prennent-ils toute la place ?

Gilles Yabi : La question démographique est centrale, elle est de plus en plus présente dans le débat public. Est-ce que les dirigeants actuels prennent la mesure des implications du rythme de croissance démographique et des changements que cela doit induire dans les politiques publiques et les investissements ? Je ne pense pas que ce soit vraiment le cas. La principale raison est liée au court-termisme induit par le système politique organisé autour des élections. Ce n’est pas spécifique au contexte des pays africains, mais les conséquences sont plus graves en Afrique compte tenu de l’ampleur des défis qui relèvent d’engagements et d’efforts sur le moyen et le long terme. Les acteurs politiques au plus haut niveau – et leurs entourages – sont obnubilés par leur maintien au pouvoir et donc par les élections à venir. Il n’y a pas d’intérêt politique évident à mettre l’accent sur les questions démographiques et sur les ajustements nécessaires en termes d’allocation de ressources. En tant que think tank citoyen, nous essayons de mettre sur la table ces questions pour forcer les acteurs politiques et l’ensemble de nos sociétés à penser à ce qu’il faut faire maintenant pour avoir des résultats concrets et notables dans dix, vingt et trente ans, et pas seulement avant la prochaine élection. Nous pensons à Wathi qu’il faut innover en matière institutionnelle et concevoir des institutions spécifiquement dédiées aux priorités de long terme à côté des institutions politiques traditionnelles issues des élections à différents niveaux.

Il faut aussi garder à l’esprit que la croissance démographique en Afrique induit un tournant historique favorable au continent.  L’Afrique compte et comptera de plus en plus sur la scène mondiale au cours des prochaines décennies. Et c’est un tournant positif pour un continent qui a été dominé, marginalisé et il faut le dire – particulièrement exploité – depuis deux siècles. La jeunesse de la population du continent par rapport à la tendance au vieillissement presque partout ailleurs implique que la majorité de la croissance de la main d’œuvre mondiale au cours des prochaines décennies viendra du continent. De fait, le continent africain va devenir le principal moteur de la création de valeur. Il ne faut donc pas voir seulement l’immensité des défis résultant de la jeunesse et de la croissance démographique dans les pays africains, sans d’ailleurs perdre de vue les différences au sein même du continent. Les caractéristiques de la population africaine sont aussi un puissant facteur de dynamisme et de créativité pour toute la planète. Il ne faut évidemment pas négliger les effets des changements climatiques et l’ensemble des menaces qui pèsent sur le continent africain. On devrait être capable d’échapper à toute vision simpliste qui consisterait à voir dans la démographie africaine soit une menace de catastrophe majeure pour le continent et pour la planète, soit la garantie d’un avenir radieux pour les populations africaines.

Alain Boinet : Vos propos rejoignent ceux de Jean-Michel Sévérino, ancien directeur de l’Agence Française de Développement. Dans un récent entretien il indique que la croissance démographique est à long terme un facteur de croissance indéniable, mais un problème à court terme surtout dans le cadre post-covid, avec l’impact de la guerre en Ukraine et du choc financier que représente la hausse des taux d’intérêts. Il dit que la croissance de l’Afrique passe par la création d’entreprises en s’appuyant sur des exemples comme ceux du Sénégal et de la Cote d’Ivoire qui ont des rythmes de croissance de 7 à 8%. C’est ce qu’il faudrait selon lui. Il a d’ailleurs créé une société d’investissement et de soutien aux PME en Afrique, pensant que c’est un facteur majeur de la solution à bien des problèmes dont nous avons parlé précédemment. Qu’en pensez-vous ?

Gilles Yabi : Je suis d’accord avec lui. J’ai fait des études d’économie du développement et j’ai eu l’occasion pendant ces années-là d’écouter à plusieurs reprises Jean-Michel Sévérino. Il avait déjà une vision nuancée et réaliste des trajectoires africaines assez différente de celle de nombreux acteurs du monde du développement en France. Je connais aussi l’activité de Sévérino qui a ensuite créé le fonds Investisseurs et Partenaires qui accompagne la croissance de nombreuses entreprises sur le continent. Dans le cadre des nombreuses discussions que nous organisons à Wathi, nous avons organisé récemment, à l’occasion de la semaine mondiale de l’entrepreneuriat, le fondateur de Jokkolabs, un des pionniers de l’entrepreneuriat social qui met en avant l’esprit de coopération dans l’écosystème de l’entrepreneuriat. La création d’entreprises est un axe fondamental de croissance économique dans les pays africains, mais au-delà de la croissance, c’est un moteur de la transformation économique, sociale et même politique.

Ecole à Nankorola. ©UNICEF/UNI367892/Keita

Je pense qu’on n’a pas seulement besoin de croissance économique, dans le sens de ce qu’on mesure traditionnellement en sciences économiques. Maintenant qu’on a pris conscience des effets de l’activité économique humaine intensive sur l’état de la planète, on ne devrait pas avoir comme objectif primordial la maximisation de la croissance économique à court terme mais plutôt l’amélioration des conditions de vie des populations actuelles et futures en tenant compte de la préservation de notre planète, en respectant davantage la fabuleuse nature qui est à la source de toute notre activité.

Le soutien à la création et au développement d’entreprises est important mais une contrainte fondamentale est celle de la disponibilité de ressources humaines bien formées, et cela nous amène à la question des systèmes d’éducation et de formation. On retrouve le besoin de maintenir l’attention sur des enjeux qui ne relèvent pas seulement du court terme. Nous considérons à Wathi le sujet de l’éducation dans le sens le plus large du terme comme une priorité parmi les priorités. Nous allons y consacrer beaucoup de débats au cours de l’année 2024.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure sur l’ensemble de ces projections ?

Gilles Yabi : J’aimerais rappeler l’importance du débat public sérieux, modéré, constructif sur les questions nombreuses d’intérêt général, en Afrique comme ailleurs dans le monde. Personne ne détient une intelligence supérieure permettant de trouver les solutions et les approches les plus appropriées dans le monde complexe et interconnecté qui est le nôtre. Dans ma partie du monde, en Afrique de l’Ouest particulièrement, on ne peut pas se permettre de céder à la tentation de la résignation en observant les développements sécuritaires et politiques inquiétants. Nous n’oublions pas que nous ne sommes pas les seuls à faire face à des situations difficiles, à la violence, à la guerre, à la pauvreté, à la montée des inégalités, à des signes d’effritement des liens sociaux. C’est peut-être de l’Afrique que peut venir une autre vision de l’économie, du progrès d’une société. Dans un contexte de conflits qui se multiplient, de violences qui se banalisent, il est extrêmement important de garder confiance en l’avenir et en notre capacité collective à le façonner.

Alain Boinet : Merci Gilles pour ce grand tour d’horizon qui se termine par une note positive que nous partageons !

 

3 questions et 3 réponses avec Gilles Yabi : 

 

 

Gilles Yabi

Fondateur et Président du think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest (WATHI) Ancien Directeur du projet Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group.

Gilles Olakounlé Yabi est le fondateur et le président du think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest (WATHI). Gilles Yabi a travaillé comme analyste politique principal puis comme directeur du Bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group, une organisation internationale non gouvernementale qui œuvre pour la prévention et la résolution des conflits armés. Il a dirigé et coordonné la recherche, la formulation des recommandations, le plaidoyer et la communication de Crisis Group dans la région et particulièrement sur la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Guinée Bissau, le Nigeria et le Mali. Titulaire d’un doctorat en économie du développement de l’université de Clermont-Ferrand (France), Gilles a également été journaliste à l’hebdomadaire Jeune Afrique. Dr Yabi est l’auteur de plusieurs publications sur les questions politiques et économiques africaines. Il anime la chronique hebdomadaire « Ça fait débat avec WATHI » diffusée sur Radio France Internationale (RFI). Gilles Yabi est aussi chercheur non résident au Programme Afrique de Carnegie Endowment for International Peace, think tank basé à Washington DC aux États-Unis.

 

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