Le Mali sans tabou

Entretien avec Bruno Fanucchi, grand reporter. 

Une manifestation réclamant le départ du président malien Ibrahim Boubacar Keïta, le 5 juin 2020 à Bamako. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Alain Boinet pour Défis Humanitaires. Bonjour Bruno Fanucchi et merci d’avoir accepté cet interview pour Défis Humanitaires. Pour commencer, toi qui connais bien le Mali et l’Afrique, comment analyses-tu les motifs qui ont conduit au renversement du Président Ibrahim Boubacar Keita, lors du Coup d’État du 18 août de l’an dernier ? 

Bruno Fanucchi. Il y avait depuis longtemps une exaspération populaire croissante au Mali car le président IBK était très coupé des réalités. Sa réélection en août 2018 a été plus que contestée, mais il a fait le nécessaire pour rester au pouvoir. C’est assez classique en Afrique : les dirigeants au pouvoir organisent en général des élections que s’ils sont sûrs de les gagner. Son principal défaut, qui a joué contre lui, s’appelle Karim Keita, son propre fils. Elu député et président de la Commission de la Défense à l’Assemblée nationale, il se laissait aller à des soirées très « jetsets », qui ont fait le tour de la planète et choqué le Mali. Karim a lui-même ruiné la carrière politique de son père. Il a d’ailleurs fui en Côte d’Ivoire au soir du coup d’État du 18 août 2020, où il a été recueilli par son grand ami Hamed Bakayoko, qui venait d’être promu Premier ministre à Abidjan. Le principal boulet d’IBK fut donc son fils.

A cela, s’est ajoutée une corruption généralisée que connaissait le Mali avant lui mais qu’il a laissé perdurer et s’aggraver, notamment dans la Justice et l’Administration. D’où un profond ressentiment populaire, qui a débouché sur le mouvement du M5 et d’importantes manifestations à Bamako à partir du 5 juin. Finalement, une poignée de jeunes colonels courageux se sont décidés à agir et ont “récupéré” le mouvement pour éviter que le Mali – devenu un Etat failli – ne sombre dans l’anarchie ou que les islamistes ne prennent le pouvoir. 

Sans que l’on sache encore qui en a vraiment donné l’ordre, le pouvoir a alors fait tirer sur la foule le 10 juillet, faisant une douzaine de morts et plus de 150 blessés. C’est tout ce qu’il ne fallait pas faire. Les critiques se sont alors concentrées sur le Premier ministre Boubou Cissé accusé d’avoir « du sang sur les mains » et qui n’a jamais assumé ses responsabilités. Cela a mis le feu aux poudres et le pouvoir est tombé comme un fruit mûr lors du coup d’État du 18 août 2020.

DH. Les résultats des élections législatives qui ont précédé avaient été contestés. Cet événement a-t-il joué un rôle dans le coup d’État ? 

BF. C’est tout à fait exact : ce fut le déclic de cette colère populaire. Des résultats ont été contestés, mais le pouvoir a cherché à temporiser quelques semaines en se voilant la face et finalement ces résultats ont été proclamés : certains étaient annulés, d’autres confirmés. D’où une grande confusion. Le résultat ne s’est fait attendre : des dizaines de milliers de Maliens sont redescendus dans la rue. L’exaspération populaire était à son comble. D’autant plus que c’était la saison chaude et qu’il fait alors parfois entre 40° et 45°. Même à Bamako, il y a souvent des délestages, des coupures d’électricité, des coupures d’eau. D’où un ressentiment populaire exacerbé et bien compréhensible. Et quand la colère sociale monte, elle devient vite irrésistible et balaie tout sur son passage.

DH. Le 24 mai dernier, nouveau coup d’État. Le président de la République française, Emmanuel Macron, parle de “coup d’État dans le coup d’État”. Pour quelles raisons, alors que la transition est installée, le colonel Assimi Goïta, qui avait dirigé le premier coup d’État, a décidé de renverser le Président et le Premier ministre mis en place.  Comment comprendre cela?

Le colonel Assimi Goita s’adressant à la presse au ministère malien de la Défense à Bamako, Mali, après avoir confirmé sa position de président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP). © Malik Konate, AFP

BF. Attention au poids des mots qui ont leur importance. Pour moi, ce n’est pas un coup d’État. On peut parler de « coup de force » certes, mais un coup d’État qui, en Afrique, ne fait pas un mort, où il n’y a pas un coup de feu, et où tout le pays reprend le travail dès le lendemain à l’issue de deux semaines de grève générale, je dis: chapeau ! Hormis la classe politique, la grande majorité des Maliens l’a vécu ainsi.

Que ça soit un « coup de force », que les Occidentaux et les instances internationales ou régionales comme le CEDEAO soient obligés de condamner de manière diplomatique pour la forme, c’est compréhensible. Mais qu’on parle de “coup d’État dans le coup d’État”, comme l’a aussitôt qualifié le Président Emmanuel Macron, ce n’est qu’une formule et elle fut bien maladroite… J’étais à ce moment-là à Bamako et, mis à part le seul soir du 24 mai, où tout le monde s’interrogeait et par prudence est plutôt resté chez soi, il ne s’est strictement rien passé : ni mouvement de troupes ni de chars dans les rues. Ce fut plus une “révolution de Palais”. 

Je m’explique. Il se trouve que le président Bah N’Daw, lui-même ancien militaire, un personnage tout à fait respectable et intègre qu’on avait rappelé pour mettre un « civil » à la tête de la Transition, n’a malheureusement pas pu faire grand chose pendant les neuf premiers mois de la Transition.

A la suite de la démission du Premier ministre Moctar Ouane, il l’a aussitôt reconduit et chargé de former un nouveau gouvernement rendu public le 24 mai. Un nouveau gouvernement qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au précédent, mais dont deux colonels ayant participé au premier coup d’Etat du 18 août 2020 avaient été exclus (Le colonel Sadio Camara, ministre de la Défense et le colonel Modibo Koné, ministre de la Sécurité) sans que ne soit consulté le colonel Assimi Goïta, Vice-président de la Transition en charge pourtant de ces deux secteurs stratégiques :  Défense et Sécurité. 

Véritable patron des « putschistes » d’août 2020, le colonel Goïta – qui à 37 ans a déjà un brillant parcours militaire et de réels états de service –  a jugé utile de demander aussitôt des comptes au Président et au Premier ministre et de bouleverser un peu l’ordre des choses.  Pour maintenir l’unité et la cohésion de l’armée.

DH. A l’issue du Coup d’Etat du 18 août 2020, un ambitieux programme a été élaboré en lien avec la CEDAO : réforme institutionnelle, redécoupage électoral, lutte contre la corruption et l’impunité et des élections présidentielles et législatives, tout cela sur une période de 18 mois. Il ne reste maintenant que 9 mois, ce programme est-il réaliste ? 

BF. Nous sommes déjà à mi-parcours de la Transition et, pour parler franchement, disons qu’en neuf mois, celle-ci n’a pas fait grand-chose, les Maliens n’ont pas vu de changement. Cette Transition a été menée par des gens tout à fait respectables, mais qui ne se sont pas révélés être à la hauteur. Il y a des pesanteurs énormes au Mali, dans l’administration, dans la justice, dans toutes les corps de l’Etat et pas grand-chose n’a bougé en 9 mois.

Pris sous la pression internationale poussant à remettre le pouvoir à des autorités civiles au bout de 18 mois, le programme chargé de réformes n’était pas tenable. C’est très bien sur le papier, mais on ne peut pas réformer la Constitution et faire toutes ces réformes en si peu de temps.

Pour ne pas se mettre une nouvelle fois à dos la communauté internationale, le nouveau président de la Transition investi le 7 juin a lui aussi déclaré que l’échéance électorale du 27 février 2022 serait tenue. On peut cependant en douter… Soyons réalistes.

Dans son discours d’investiture, le colonel Goïta a en revanche annoncé que « les deux tiers des fonds de souveraineté de la présidence seront supprimés », soit 1,8 milliards de francs CFA par an, qui « serviront désormais à la fourniture de l’eau et à la création de centres de santé pour les populations les plus démunies sur toute l’étendue du territoire national ». Une annonce concrète qui sera, je pense, suivie d’effets, alors que rien n’avait vraiment changé dans le train de vie de l’Etat ces 9 derniers mois. Or l’exemple vient de haut. 

DH. Un ancien ministre malien déclare que le plus grand problème du Mali, c’est l’Etat centralisé. Il préconise un Etat unitaire décentralisé incluant toutes les composantes de la société maliennes et même les autorités coutumières et religieuses. La décentralisation fait-elle partie de la solution ? 

BF. Sur le fond, il a parfaitement raison. La décentralisation est un dossier important, mais c’est un long processus. Je connais bien l’ancien Premier ministre Moussa Mara, qui est un grand partisan de la décentralisation. Déjà en campagne électorale, il parcourt actuellement tout le Mali en prêchant la sécurité, la décentralisation, la lutte contre la corruption, mais une décentralisation réussie et une Constitution révisée ne se font pas en 9 mois, il faut être réaliste. Il faudrait peut-être dire aux Occidentaux d’arrêter de mettre la pression sur les Maliens, qui doivent rester maîtres de leur propre pays. Qu’il y a peut-être d’autres priorités  avant même la décentralisation, qui s’appellent par exemple la sécurité.

Les Occidentaux doivent changer de logiciel et de lunettes et arrêter de dire aux Maliens : “faites des élections le 27 février 2022” ! 

Dans un pays où les enfants ne vont plus à l’école parfois depuis plus de 7 ans, la priorité me semblerait d’abord de rouvrir les écoles, de redéployer l’administration d’État dans l’ensemble du pays, et d’assurer avant tout la sécurité des gens dans un pays en guerre où des villages meurent chaque jour. La sécurité n’est-elle pas la première des libertés ? Les élections c’est bien, mais ce n’est pas forcément l’urgence du Mali.

Les stigmates de l’attaque contre le village dogon de Sobane Da, dans le centre du Mali, le 9 juin 2019. ©REUTERS/Malick Konate

Qu’on en juge par ce qui se passe dans le nord du pays.

BF. Mon amie Coumba Traoré (par ailleurs Secrétaire générale du Forum de Bamako) vient de passer trois semaines en juin dans le nord du Mali, dans des villages qui n’ont pas vu une autorité venant de Bamako depuis 2012 ! Elle a réuni sous l’arbre à palabres, dans 21 villages, les femmes du Nord pour être à l’écoute de leurs doléances et réaliser un documentaire leur donnant la parole.

Qu’attendent-elles ? Les services publics élémentaires de base que tout État digne de ce nom se doit d’assurer à ses populations les plus démunies : l’accès à l’eau et à l’électricité pour leur permettre de vivre dans la dignité, de rester et travailler sur place et de nourrir leur famille. Et éviter ainsi que leurs propres enfants ne s’enrôlent dans les mouvements djihadistes qui, eux, ne manquent pas d’argent, pour survivre.

Des sommes colossales ont été allouées aux programmes de l’Alliance Sahel mais rien, strictement rien, n’est arrivé jusqu’à ces villages du Nord. Voilà la cruelle réalité : sous le soleil torride du désert, l’aide internationale s’évapore…

DH. Par le passé, les médias ont fait état de manifestations anti-françaises à Bamako. Qu’en est-il et y a-t-il des ressentiments dans la population contre la politique française au Mali ? 

BF. Les manifestations anti-françaises existent, mais ne sont pas très importantes. Au Mali, elle sont surtout instrumentalisées par quelques puissances étrangères, comme la Russie. On connaît l’efficacité des mercenaires russes du groupe Wagner très présents en Centrafrique, et à la manœuvre sur le terrain pour manipuler habilement les foules toujours contre la France : on paie quelques personnes pour tenir des banderoles et des pancartes au premier rang proclamant « Mort à la France » et on agite des drapeaux russes en toile de fond, c’est un jeu d’enfant. Avec les réseaux sociaux, cela va très vite et fait malheureusement beaucoup de mal. La France n’a pas pris la mesure de cette guerre psychologique et médiatique et n’a pris aucune décision efficace pour se défendre et organiser la riposte sur les réseaux sociaux.

Les manifestations anti-françaises ont donc été en grande partie instrumentalisées, et orchestrées puis, faute de riposte, elles se sont amplifiées… Aujourd’hui, c’est le président Macron lui-même qui alimente le ressentiment anti-français de la jeunesse africaine, par son tweet condamnant sans appel le soir même le pseudo coup d’État.

J’ai vu ainsi les Maliens, toutes tendances politiques confondues, vent debout contre la France et Macron. Les Maliens n’ont pas compris cette politique de « deux poids, deux mesures » du président français se rendant, en avril à N’Djamena, aux obsèques du Président Idriss Déby et adoubant au Tchad du jour au lendemain le fils du président, qui n’a jamais été élu, mais dénonçant le mois suivant au Mali un « coup d’Etat » qui fait ni mort ni un coup de feu. C’est incompréhensible !

J’ajouterai que Macron n’a pas de leçons de démocratie à donner à l’Afrique car il a perdu toute crédibilité après avoir avalisé un troisième mandat anticonstitutionnel d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire et d’Alpha Condé en Guinée Conakry, malgré des centaines de morts et d’arrestations dans ces deux pays en crise. 

DH. Le Président Emmanuel Macron, lors d’une conférence de presse le 10 juin, a notamment annoncé un nouveau cadre pour l’opération Barkhane. Il a précisé que la France ne pouvait pas se substituer aux services de L’État et aux choix souverains des États. Dans un contexte de dégradation de la sécurité au Mali et dans les pays limitrophes, comment cette déclaration est-elle perçue ?

BF. Cela s’est fait en deux temps. Dès le 3 juin, la France a annoncé qu’elle gelait toute coopération militaire avec les FAMA. C’était un très mauvais signal : comment expliquer aux Maliens que l’armée française reste au Mali mais ne fait plus rien avec l’armée nationale malienne ? L’armée française n’est pas chez elle et ne saurait se conduire comme dans un pays conquis… 

Ce fut une première faute de goût. Même si c’était pour faire pression sur lui, ce premier coup de semonce est tombé à plat : le colonel Assimi Goïta est resté droit dans ses bottes et n’a pas changé sa ligne politique pour autant, heureux et fier d’avoir obtenu que la CEDEAO ne prenne pas de sanctions économiques à l’encontre du Mali, comme elle l’avait fait en 2020. Les sanctions économiques, on le sait, ce sont toujours les peuples qui en font les frais et non leurs dirigeants. 

Le 10 juin, le président Macron a fait cette annonce que certains journalistes ont présenté comme « la mort de Barkhane ». Soyons exact et précis : la transformation de Barkhane, dont j’ai salué à Bamako le patron, le général Marc Conruyt, va s’échelonner jusqu’en 2023, avec une baisse des effectifs et non un retrait complet des troupes, comme Macron l’avait laissé entendre maladroitement.

Ce chantage a été très mal vécu au Mali et dans les armées françaises. Car les soldats français ont fait un excellent boulot au Mali depuis 2013 avec Serval, puis Barkhane. Mais toute opération qui dure dans le temps menace de s’enliser, surtout si on n’y met pas tous les moyens et la volonté politique. La transformation de Barkhane, tout le monde l’appelait de ses vœux, mais la faire « à chaud » en la reliant aux soubresauts institutionnels de Bamako, ce fut là encore une grave erreur politique. 

Macron a mélangé et superposé deux agendas : cela peut être effectivement populaire de faire croire aux Français qu’on se retire du Mali à la veille des élections présidentielles d’avril prochain, mais cela nuit à notre crédibilité en Afrique. Pour deux bonnes raisons : réduire la voilure de Barkhane et lui donner une nouvelle mission prendra du temps et ne peut se faire du jour au lendemain si l’on ne veut pas voir le Mali s’effondrer d’un seul coup. Cette annonce du chef des armées n’est de surcroît guère élégante et respectueuse à l’égard de tous nos soldats et officiers tombés au Mali, et dont les familles peuvent légitimement avoir le sentiment qu’ils sont morts pour rien !

Des soldats français de l’opération « Barkhane » quittent leur base de Gao, au Mali, le 9 juin 2021. AP

DH. La Pandémie du Covid-19 dégrade la situation économique et sociale partout et en Afrique. Le FMI estime qu’il faudrait injecter 300 milliards de dollars en soutien aux économies africaines et la France a pris des initiatives fortes dans cette voie. Mais, en attendant, comment vivent les Maliens au jour le jour ?

BF. La priorité pour le Mali, je crois que c’est la sécurité. Mais il y a un front social évident. Après deux semaines de grève générale touchant essentiellement les fonctionnaires et mettant le Mali à l’arrêt, l’Union Nationale des Travailleurs Maliens (UNTM) a pris une décision de bon sens au lendemain du 24 mai. Le 25 mai était férié au Mali, mais dès le 26 mai tout le monde a repris le travail et la vie a repris normalement, il n’y avait plus de grève. C’est même extraordinaire. Ça ne veut pas dire que les problèmes de fond sont résolus: les bas salaires, le chômage, la corruption… Tout ça existe malheureusement au Mali et a été encore aggravé par la pandémie, car ce qui fait vivre les gens dans de nombreux pays africains comme le Mali, c’est l’économie informelle. Or, quand on ne peut plus sortir et travailler, qu’il y a le couvre-feu, c’est compliqué. Les gens qui vivent avec 1000 ou 2000 CFA par jour, s’ils n’ont plus aucune activité, ils n’ont plus rien car il n’y a ni assurance sociale ni indemnités chômage. Un emploi au Mali fait vivre au moins 10 personnes. Quand vous perdez votre emploi, c’est toute une famille qui n’a plus rien pour vivre. C’est la dure réalité à laquelle les Maliens doivent faire face. 

DH. Tu étais à Bamako lors de cette « révolution de Palais » le 24 mai pour participer au Forum de Bamako que l’on surnomme le petit « Davos » africain. En quoi consiste ce Forum et quel est son intérêt ?

BF. Le Forum de Bamako, c’est un think tank original qui existe depuis plus de 20 ans. Il a été fondé par Abdoullah Coulibaly, qui avait créé juste avant l’Institut des Hautes Études en Management (IHEM) et a toujours refusé d’être ministre. C’est vraiment l’homme qui m’a fait aimer le Mali, car il a à cœur la stabilité, la sécurité, la paix et le développement du pays. Le thème était cette année parfaitement d’actualité : “Le capital humain: les priorités pour réussir la transition au Mali”.

A ce forum, devaient venir, outre le Premier ministre Moctar Ouane, une dizaine de membres de son gouvernement, qui avaient tous accepté d’être là. Il se trouve que le gouvernement a démissionné la veille de l’ouverture du Forum. Aucun ministre n’est donc finalement venu. Seul le Premier ministre, reconduit dans ses fonctions, a relevé le défi et est venu prononcer le discours de clôture le samedi, deux jours avant cette date fatidique du 24 mai où il a été contraint de quitter le pouvoir.

DH. Quel peut-être la valeur ajoutée de ce Forum de Bamako ?

BF. Ce Forum est avant tout une « grande famille », mais ne réunit pas que des Maliens. Il réunit aussi des Africains, des Européens et même des Américains… On y rencontre des personnalités de premier rang comme mon ami Cheikh Tidiane Gadio, Vice-président de l’Assemblé nationale du Sénégal après avoir dirigé la diplomatie sénégalaise pendant 9 ans de suite sous la présidence d’Abdoulaye Wade. C’est un panafricaniste convaincu qui a créé et préside l’Institut Panafricain de Stratégie (IPS) à Dakar. Ou comme le Professeur Alioune Sall, président de l’Institut des futurs africains, qui est un sociologue de renom et de talent, qui fait la synthèse des travaux du Forum. Ces propositions et recommandations sont traditionnellement remises en main propre au président malien lors d’une réception au Palais de Koulouba à l’issue du Forum.

Comme on y rencontre des ministres, des décideurs, des intellectuels, des économistes, des jeunes pousses, ce Forum a une aura et une grande influence sur l’ensemble du Continent. Cette année, de jeunes Africains talentueux y ont été primés dans des secteurs comme la technologie, l’innovation ou le leadership féminin… L’Afrique regorge en effet de talents, mais faut-il encore les connaître et les faire connaître.

DH. N’y a-t-il pas une contradiction entre l’action militaire quotidienne contre les groupes qualifiés de djihadistes et terroristes et l’intention de la Transition de négocier avec certains de ces groupes. Quel est l’avenir à court terme ?

BF. L’avenir du Mali n’est pas rose, parce que le problème sécuritaire est loin d’être réglé. Mais ne nous payons pas de mots non plus : on ne peut faire la paix qu’avec ses ennemis !

Il faudra bien discuter avec ses ennemis, même les pires, qu’ils soient qualifiés de djihadistes, terroristes… Ce préalable lancé par Macron aux Maliens leur intimant l’ordre de « ne négocier avec personne tant que les soldats français seront là » ne tient pas la route un seul instant. Car ces discussions ont en réalité déjà commencé sous IBK, Et il y a eu des libérations d’otages, comme celle de l’ancien Premier ministre et leader de l’opposition Soumaïla Cissé et de l’otage française Sophie Pétronin, obtenues à l’évidence contre monnaie sonnante et trébuchante lors de négociations avec les ravisseurs, même si toute « rançon » a toujours été officiellement démentie par les autorités tant à Paris qu’à Bamako.

Mais le plus grave, c’est la libération de près 200. « Terroristes » en échange. Les soldats français de Barkhane, qui continuent de faire le job au Mali, ont ainsi « neutralisé » en juin un certain Abou Dardar, qui faisait partie des djihadistes libérés en octobre dernier. Là est le scandale. La France a fermé les yeux sur tout ça. Bien sûr qu’il faudra un jour parler avec des gens qui ne sont ni sympathiques ni recommandables. Comment faire autrement ?

On l’a vu aussi en Afghanistan avec les Talibans, en Somalie avec les Shebabs et au Mali avec ceux que l’on qualifie de « djihadistes », si vous en tuez un, dix autres se lèvent pour venger leur frère. Si l’on n’appréhende pas cette logique, on ne comprend rien et cette guerre contre le « terrorisme » sera sans fin. 

DH. Comment veux-tu conclure et que penses-tu de l’action humanitaire au Mali, de sa raison d’être dans un contexte si dégradé ?

Ravitaillement à Kidal, Mali, Solidarités International ©

BF. Sur le plan politique, laissons d’abord les Maliens se réconcilier et décider entre eux de la meilleure solution. Si les élections présidentielles et législatives ne se déroulent pas le 27 février prochain, ce n’est pas la fin du monde. Évidemment, pendant ce temps-là, il y a des massacres ou des tueries tous les jours depuis 8 ans et des règlements de comptes dans les villages maliens entre trafiquants ou groupes de différentes ethnies. Il y a donc une autoroute et du travail jour et nuit pour l’action humanitaire qui a besoin de gens dévoués et bénévoles, comme tu en as fait partie avec « Solidarités International ». Tous ces volontaires font un travail utile et efficace, mais il faut que celui-ci soit reconnu et respecté, qu’on ne mette pas leur vie en danger avec des fanfaronnades ou des oukases qui exacerbent sur le terrain le ressentiment anti-français. Et mettent en danger la vie des Maliens qui prennent le risque de travailler avec les Français pour une belle cause car la vie ne vaut rien dans ces pays. 

Chapeau bas à ceux qui continuent de s’engager dans l’action humanitaire : il y a tellement à faire, même si leur action ne sera jamais qu’une goutte d’eau dans cet océan de sable et de besoins. 


Qui est Bruno Fanucchi ?

Longtemps Grand reporter au « Parisien », Bruno Fanucchi parcourt depuis plus de trente ans l’Afrique et le Moyen-Orient d’Abidjan au Beyrouth, de Bamako au Cap, de Dakar à Jérusalem, Lomé ou Libreville. Spécialiste de géopolitique, il a interviewé de nombreux chefs d’État ou chefs rebelles et couvert aussi bien des élections que des sommets internationaux ou coups d’État. A Paris, il a présidé la Presse diplomatique puis l’Association des Journalistes de Défense, pour laquelle il a organisé plusieurs missions en Afrique. Allant à la rencontre des acteurs politiques ou décideurs engagés du Continent, c’est avant tout un homme de terrain : il travaille aujourd’hui pour le site économique AfricaPresse. Paris et plusieurs magazines grand public comme « Divas ».

L’Atlas des frontières

Interview avec Bruno Tertrais

Alain Boinet pour Défis Humanitaires. Bonjour Bruno Tertrais, vous venez de publier avec Delphine Papin aux éditions Les Arènes, L’Atlas des frontières : pourquoi avoir choisi cette approche des frontières, des murs, des migrations et des conflits ?

Bruno Tertrais. Les frontières sont un baromètre de la géopolitique. Nous avons choisi ce thème car il n’existait pas d’atlas des frontières alors que  c’est une clé pour comprendre l’ensemble des grandes questions géopolitiques internationales entre états et même au-delà car nous ne traitons pas que ces relations, même si c’est au cœur de notre sujet. De manière générale, les frontières sont un bon indicateur des relations internationales, et c’est encore plus le cas aujourd’hui qu’il y a quelques années puisqu’on reparle de frontières, davantage qu’il y a vingt ans.

 

Défis Humanitaires. Dans votre atlas, il y a un chapitre intitulé “Le monde au pied du mur” qui commence en 1910 jusqu’en 2020.  Il est frappant de voir à partir des années 1980 la multiplication des murs, des barrières, des clôtures, qui se sont ensuite envolées à partir de 2010. Quels sont les motifs géopolitiques qui expliquent cela ? 

Bruno Tertrais. Il y a plusieurs raisons. La première, c’est que tout simplement, les frontières terrestres sont mieux balisées, définies qu’elles ne l’étaient il y a 50 ou 60 ans. Il reste assez peu de frontières à fixer sur terre. Bien sûr, on connaît les grands contentieux qui agitent la géopolitique mondiale, mais les barrières sont une manière de dire : “mon état s’arrête ici et le tien commence là”. C’est une manière d’affirmer sa souveraineté, c’est quelque chose qui est très populaire chez les nations récentes. 

Concernant, leur popularité grandissante, comme vous le soulignez à juste titre, il y avait seulement une quinzaine de barrières à la fin de la guerre froide, il y en a maintenant – même si la comptabilité se discute, plus de 70. Pourquoi ? 

Simplement car la barrière est perçue comme une protection contre le monde extérieur et en réaction à la mondialisation, l’augmentation des flux et des trafics, cela représente une solution attirante, en particulier depuis une dizaine d’années contre les migrations illégales, les trafics de tout genre et le terrorisme (on peut discuter de savoir si c’est efficace ou pas, mais c’est un autre sujet) et désormais contre les pandémies aussi. La barrière qui matérialise la frontière internationale est donc assez populaire, le mur en lui-même en revanche, est assez rare, puisqu’ils sont rarement en dur, ce sont surtout des barrières, des barbelés, des barrières électroniques.

Il est important de souligner que ce ne sont pas des murs de Berlin, qui eux sont très rares. Un rideau de fer, c’est pour empêcher de sortir. Là, ce sont des murs pour empêcher d’entrer, ce qui est philosophiquement et juridiquement différent.

Enfin, construire une barrière ne veut pas dire fermer la frontière. On peut avoir des barrières avec des frontières quasiment ouvertes, et on peut avoir peu de barrières avec des frontières fermées. Par exemple, entre le Maroc et l’Algérie, il n’y a pas eu de barrière pendant très longtemps mais la frontière était fermée. Il faut donc distinguer la fermeture physique de la fermeture juridique. 

La Corée du Sud a érigé un mur de barbelés à la frontière avec la Corée du Nord à Paju le 12 février 2017

Défis Humanitaires. En lien avec ces barrières, dans votre atlas vous soulignez qu’il y avait 20 états en 1920, 51 à l’ONU en 1945, 193 aujourd’hui. Comment expliquez-vous cette augmentation considérable du nombre d’états en un temps si court ? Et surtout, qu’est- ce que cela nous dit de notre espèce humaine ? Comment cette tendance a-t-elle pu être oubliée par rapport au mouvement de la mondialisation qui a capté pendant longtemps tous les regards et les analyses ? 

Bruno Tertrais. Quand on parle de cette mondialisation, en tout cas telle qu’elle se présentait au début des années 1990, on parle de plusieurs choses différentes. D’un côté, on parle de la liberté des flux, de personnes, de marchandises, de capitaux, de l’accroissement du commerce… Mais la mondialisation a aussi été perçue comme l’idée d’une communauté mondiale qui irait au-delà des Etats, ce sont par conséquent deux phénomènes assez différents. La mondialisation des flux n’a pas empêché, bien au contraire, la création de nouveaux Etats. Ces états ont été créés sur un siècle, d’abord par la dissolution des empires, par leur fragmentation, par la décolonisation bien sûr, puis ensuite à la fin de la guerre froide, par l’éclatement d’anciens états multinationaux. Ce sont donc deux phénomènes bien différents qui ont abouti à cette prolifération des états. Aujourd’hui, on a près de 200 états, le nombre de membres des Nations Unies est de 193, il est possible que d’autres se créent, plus probablement par fragmentation que par réunion, mais l’on peut dire qu’il y a une certaine stabilisation de ce processus et nous vivons plus que jamais dans ce que les historiens appellent un monde « westphalien », où les états sont souverains, et restent la pierre principale de la société internationale. 

Frontière entre l’Inde et le Bangladesh, EPA Keystone ©

Défis Humanitaires. Certains chercheurs appellent à rompre avec le monde westphalien, et pensent que les états n’ont plus de monopole, qu’il convient de dépasser la rationalité géopolitique et que dorénavant dans un monde globalisé, interdépendant et inégalitaire, le lien social est la condition de la sécurité et du développement. Partagez-vous cette position, vous qui écrivez dans votre Atlas “les frontières ont gagnées” ?

Bruno Tertrais. Le lien entre sociétés n’est pas forcément antinomique de l’existence des états. Les sociétés peuvent, et ont d’ailleurs de plus en plus de liens au-delà de la création de nouveaux états :  les réseaux sociaux, l’internet, la télévision par satellite ont permis de créer des liens entre les peuples, les individus et les communautés qui étaient plus difficiles il y a trente ans. C’est notamment vrai pour les communautés immigrées, quel que soit le pays. Il est beaucoup plus facile aujourd’hui de garder contact avec son pays et sa communauté d’origine, que ce n’était le cas il y a seulement trente ou quarante ans. Certains diraient par ailleurs que ça rend l’intégration plus difficile, mais c’est un autre sujet. S’agissant des thèses que vous mentionnez, je dirais que le monde n’est pas d’accord. Peut-être serait-il souhaitable de dissoudre les états, mais c’est une position minoritaire. Peu importe ce que je souhaite ou ne souhaite pas, ce que je me borne à constater, c’est que la revendication nationale reste une revendication très forte, que la demande d’état-nation ou de constitution d’état reste un désir puissant et que quel que soit le souhait personnel que l’on peut avoir, l’état demeure aujourd’hui la brique principale du système international, ce qui n’empêche pas les coopérations plus importantes sur les enjeux globaux, qu’ils s’agissent de réflexions sur le réchauffement climatique ou sur des questions migratoires. Est-ce que d’autres forces sont actives et puissantes sur la scène internationale ? Bien sûr, que ce soit des ONG ou des multinationales, mais elles ont toujours été très puissantes. On oublie parfois que La Compagnie des Indes Orientales, par exemple, avait plus de pouvoir que la plupart des états. Ce n’est donc pas quelque chose de fondamentalement nouveau, les ONG puissantes existent depuis la fin du 19ème, mais ces forces s’ajoutent aux états plutôt qu’elles s’y substituent. 

Carte – Une quarantaine de murs dans le monde • Crédits : Camille Renard – Radio France

Défis Humanitaires. Comment voyez-vous le rôle de la démographie dans votre analyse ? Pour mémoire, nous étions 2,5 milliards en 1950, nous serons près de 10 milliards un siècle plus tard, en 2050. L’Afrique comptait 229 millions d’habitants en 1950, 1,3 milliard aujourd’hui et 2,5 milliards dans 30 ans. Quelles pourraient être les conséquences de cette démographie en Afrique, continent dont vous dites que les deux tiers des frontières ne sont pas encore délimitées ou démarquées ?

Bruno Tertrais. D’abord, le lien entre les deux se fait surtout sur la question migratoire, et sur cette question, on entend parfois des choses qui ne sont pas tout à fait exactes dans les médias. L’augmentation de la population mondiale n’a pas mécaniquement pour conséquence l’augmentation dans les mêmes proportions de la migration internationale. La proportion de migrants dans le monde, au sens de la définition de l’ONU – c’est-à-dire les personnes qui s’installent dans un autre pays que celui où ils sont nés pour au moins 12 mois, n’a pas tellement augmenté. Elle reste de quelques pourcentages, donc bien sûr, elle augmente en nombre, mais en pourcentage, on ne peut pas dire que les hommes et les femmes du monde s’installent de plus en plus à l’étranger sur la durée. Ce qui est en revanche plus facile, ce sont les déplacements temporaires, les voyages, les courts séjours de travail qui eux, sont devenus plus fréquents. Mais j’insiste sur ce point : les migrations n’ont pas augmenté de manière importante en proportion.

Sur l’Afrique, je pense que vous connaissez les analyses du livre “La ruée vers l’Europe”. J’ai démonté méthodiquement les chiffres donnés par l’auteur dans cet ouvrage sur la démographie pour plusieurs raisons. D’abord, il faut signaler que les migrations transcontinentales africaines sont en augmentation, c’est vrai, non pas parce que l’Afrique est le continent le plus pauvre mais justement parce qu’elle commence à se développer. Or, comme le savent les économistes du développement, c’est lorsqu’un pays commence à monter sur l’échelle du développement que les migrations lointaines, au-delà de sa région d’origine, commencent à se développer. C’est vrai, le phénomène décrit par Stephen Smith est une réalité appelée à se poursuivre, mais là où les chiffres me semblent farfelus, c’est qu’ils ne sont basés sur rien tout simplement. Toutes les projections faites par l’auteur  dans son livre sont très faciles à démonter. L’émigration hors du continent africain n’est pas seulement vers l’Europe, elle est aussi vers les pays du Golfe, ou, de plus en plus, vers les Etats-Unis. Cette émigration va continuer à augmenter mais certainement pas dans les proportions décrites dans cet ouvrage, qui parle de l’Afrique comme d’une “salle d’attente vers l’Europe d’un milliard  d’habitants” et fait reposer ses analyses sur à peu près rien. Sur ce sujet, on peut dire que le raisonnement est juste mais les résultats sont faux. 

Je rappelle par ailleurs que les Africains émigrent assez peu, par rapport à d’autres régions du monde, et quand ils le font, c’est dans leur grande majorité dans des pays immédiatement voisins, avec des corridors de migration bien connus, depuis le Sahel vers l’Afrique côtière etc. Enfin, le continent africain est le continent sur lequel il y a le plus de différence entre ‘intention de migrer’ et migration effective. 

 

Défis Humanitaires. Quelles pourraient être les conséquences de cette démographie en Afrique, continent dont vous dites que les deux tiers des frontières ne sont pas encore délimitées ou démarquées ? La confrontation entre démographie et absence de frontière… ? 

Bruno Tertrais. Il n’y a pas forcément de lien entre les deux. L’augmentation de la population dans un pays ne signifie pas plus ou moins de problèmes de frontières. Ce sont deux questions largement séparées, sauf lorsqu’il y a une augmentation très rapide de la population dans une région frontalière qui n’est pas nécessairement ouverte à la circulation transfrontalière, mais ce sont des questions relativement séparées aujourd’hui. 

 

Défis Humanitaires. Le démographe Michel Garenne signalait dans un entretien publié en 2017 dans “Le Monde” que les 6 pays sahéliens qu’il avait étudié : Sénégal, Mauritanie, Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad, qui comptaient 89 millions de personnes en 2015 étaient sur une trajectoire portant leur population à 240 millions en 2050 et bien-au-delà, 540 millions en 2100. Compte tenu de la situation que nous connaissons au Sahel (conflit, insécurité, dérèglement climatique, problème d’accès aux ressources de subsistance, gouvernance qui n’est pas à la hauteur des défis…), quelles sont les réponses qui vous paraissent nécessaires pour maîtriser la situation qui va résulter de cette “bombe à retardement démographique”, selon l’expression de Michel Garenne ?

Bruno Tertrais. Concernant la situation démographique au Sahel, elle bat effectivement un certain nombre de records. C’est dans le sud du Niger, dans la région de Maradi qu’il y a aujourd’hui le taux de fécondité le plus élevé au monde. Il est vrai que même si la transition démographique est déjà une réalité sur une partie du continent africain, il y a une problématique sahélienne spécifique avec une combinaison d’états peu solides, d’une démographie que certains qualifient de galopante et de niveau de développement assez faible avec la violence pandémique. Comme la démographie est un tanker, les choses évoluent extrêmement lentement, donc dans les vingt ans qui viennent, l’histoire démographique est, quoi qu’il arrive, écrite dans la région. Au-delà de 20 ans, il est encore possible d’agir et notamment sur trois leviers : 

Sur les états, car ce sont des états qui sont souvent très peu présents hors des capitales, puis sur l’éducation des femmes et des filles qui est un levier de développement important et extrêmement nécessaire : l’accès au planning familial, à la contraception pour les femmes… Mais il est aussi question des hommes, car les grandes familles sont en général la résultante d’une pression très forte des hommes du foyer. De fait, l’éducation des filles pour le développement est formidable et aussi indispensable que le changement des mentalités masculines, qui est tout aussi important pour imaginer la stabilisation de la population de ces pays à l’échéance de 20 ou 30 ans. 

À Goma, en République démocratique du Congo, la fuite des habitants sous le feu du volcan Nyiragongo, le 27 mai 2021. ©GUERCHOM NDEBO / AFP

Défis Humanitaire. Changeons de continent tout en restant sur la question des frontières. Le 12 mai dernier, une unité armée azerbaïdjanaise pénétrait en territoire arménien, ce qui a conduit le président français Emmanuel Macron à rappeler son attachement à l’intégrité territoriale de l’Arménie. Est-ce le retour du fait accompli, de l’annexion territoriale, de la remise en cause des frontières, comme les russes et les turques en donnent parfois l’exemple, et avec quels risques d’extension ? 

Bruno Tertrais. Alors, pas tout à fait, car ce qu’il s’est joué sur le strict plan des frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan c’est plutôt le rétablissement de la frontière existante. De mon point de vue, le conflit de novembre 2020, l’offensive azerbaïdjanaise est plutôt un signe de résilience des frontières que l’annonce d’un nouveau changement de frontière. La frontière internationale, celle qui est reconnue par la plupart des grands acteurs, est celle qui a été rétablie par l’offensive azerbaïdjanaise. Le 12 mai dernier, il y a eu un épisode particulier sur lequel les deux états n’ont pas la même version, et sur lequel je me garderai de trancher puisque le grand problème de cette région, comme dans d’autres pays de l’ex URSS c’est que les frontières n’ont pas été bien délimitées au temps de l’Union Soviétique, car il s’agissait de frontières entre Républiques et non pas de frontières internationales. En 1991, les deux parties se sont retrouvées avec des cartes soviétiques relativement peu détaillées, donc qu’il y ait des accidents de frontières, n’est ni étonnant, ni forcément le signe de la volonté de l’autre des parties de changer le statuquo frontalier. En parlant de la Russie et de la Turquie, vous avez raison de dire qu’il y a dans les tentatives de remise en cause du système international actuel certainement des puissances néo-impérialistes qui se jouent parfois des frontières et qui dans certains cas ont changé la frontière internationale de manière coercitive, comme La Crimée. La question est de savoir si La Crimée annonce une remise en cause des frontières autour de ces puissances impérialistes ou si cela restera une exception ou un accident. 

 

Défis Humanitaires. Il y a aussi le cas de l’offensive turque dans le nord-est de la Syrie qui occupe maintenant un territoire significatif d’une zone de peuplement kurde, sans même parler de leur présence dans la région d’Idlib au nord-ouest.

Bruno Tertrais. Encore une fois, ce n’est pas aujourd’hui une modification du statu quo frontalier. C’est une occupation, mais ce n’est pas un changement de frontière, factuellement parlant. L’acte symbolique consistant à changer le tracé de la frontière est un acte d’une très grande portée que ces pays préfèrent ne pas franchir, et se contentent souvent d’avoir de l’influence, y compris sous la forme d’une occupation, qui peut durer.

La situation dans le Haut-Karabakh permet de parler de l’héritage historique des frontières. Il faut vivre avec ce qu’on a, dès lors que, et on le voit très bien dans les Balkans ou en Asie ou ailleurs, dès qu’on essaie de justifier par l’histoire, en remontant parfois très loin dans les siècles, la possession de tel ou tel territoire, on peut tout remettre en cause. C’est pour cette raison que le droit international est là comme instrument de régulation. 

Défis Humanitaires. La démographie en Afrique ne risque-t-elle pas de conduire à la multiplication de frontière, de murs, de migrations et de conflits, tant en Afrique que dans son environnement immédiat, tout en remettant simultanément en cause ces murs et ces frontières, alors que les ruptures ne sont pas acceptées par la communauté internationale ? Ainsi, dans son histoire récente, le Rwanda a fait valoir des revendications territoriales sur la province du Kivu, en RDC. 

Bruno Tertrais. La démographie en elle-même n’a pas d’impact sur les frontières. Les frontières du Rwanda sont les mêmes aujourd’hui qu’elles étaient il y a 50 ans. S’il s’agit de dire que l’augmentation rapide de la population d’un pays sur un territoire relativement exigu peut conduire l’état concerné à étendre son influence sur les régions et zones adjacentes, oui c’est certainement vrai, mais ce n’est pas un phénomène mécanique automatique et résulte tout autant d’une volonté de puissance que d’une pression démographique : le cas du Rwanda est exemplaire. Mais ça ne se traduit pas nécessairement par des changements du statut quo frontalier. Quand on voit les changements du Nigéria qui sera un géant démographique à la fin du siècle, je pense que les principaux problèmes qui se poseront seront plus internes qu’internationaux. Il ne faut éviter de tomber dans le déterminisme démographique, notamment sur la question des frontières. 

 

Défis Humanitaires. Dans ce monde que vous décrivez, quel peut être à l’avenir le rôle des humanitaires ? Que leur conseilleriez-vous face au monde qui vient ? 

Bruno Tertrais. Les humanitaires ont appelé au dépassement de la frontière. D’ailleurs l’expression “sans frontières” a été copiée de par le monde par un certain nombre d’organisations et de mouvements qui cherchaient à dépasser les frontières tout en les respectant, mais en mettant en avant la nécessité de pouvoir intervenir, secourir, assister sur des territoires souverains. C’est une question sur laquelle on avance assez peu parce que le principe de la responsabilité de protéger, qui a notamment était poussée par la France, reste contestée par nombre d’états. Je crois que le dilemme classique humanitaire, que vous connaissez mieux que moi, qui consiste – l’école de la Croix Rouge et l’école de MSF pour faire simple, soit à travailler avec quiconque de manière totalement neutre au bénéfice des populations soit au contraire à faire des choix pour intervenir si nécessaire, peut-être même contre la volonté des gouvernements concernés, ce dilemme restera entier et je crains qu’il soit encore plus fort dans un monde ou le nationalisme et le désir de souveraineté s’affirme de plus en plus. 

Le mur séparant Israël de la Cisjordanie. Abir Sultan, Keystone

Alain Boinet. J’ai moi-même beaucoup pratiqué le passage sans autorisation ni visa de frontières de pays en guerre pour porter secours à des populations en danger au nom du devoir d’assistance à personne et population en danger, sans pour autant remettre à priori en cause ces frontières. Comment percevez-vous cette problématique ?

Bruno Tertrais. Je comprends bien la logique, ce que je veux dire par là c’est qu’il y a une différence entre les no border et les sans frontière. Les no border sont des mouvements de type anarchiste qui souhaitent la mise en cause de l’ordre international, c’est-à-dire qu’ils estiment que les frontières doivent disparaître. D’autre types de mouvements, sur un spectre politique différent, comme les djihadistes, veulent aussi l’effacement des frontières, car quand on veut créer un califat c’est qu’on veut effacer les frontières nationales. Lorsqu’on passe au bulldozer les traces de la ligne Sykes-Picot à la frontière syro-irakienne, c’est une forme de sans frontiérisme extrême, d’où ma formule “no border” n’est pas “sans frontière”. Votre démarche est très différente de celle des no border. Cela permet aussi de rappeler que la majorité des frontières terrestres dans le monde sont à peine délimitées et généralement non démarquées. Le monde n’est pas en voie d’enfermement et les murs et barrières ne constituent aujourd’hui qu’une minorité des tracés terrestres. 

 

Défis Humanitaires. Pour conclure, que souhaitez-vous ajouter ?

Bruno Tertrais. Peut-être un mot qui va au-delà de vos préoccupations immédiates mais qui me semble important d’être souligné, c’est que les frontières terrestres seront à mon avis relativement stable à l’avenir dans leur globalité alors qu’en revanche les frontières maritimes sont très peu délimitées et sont encore aujourd’hui l’objet de très nombreux contentieux, et bien sûr, ça n’est pas une question humanitaire mais lorsqu’on s’intéresse à l’ordre du monde et en particulier aux frontières, c’est une problématique qu’il convient de suivre avec beaucoup d’attention car les conflits territoriaux demain seront tout autant sur mer, si ce n’est davantage, que sur terre.

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Qui est Bruno Tertrais ?

 

Bruno Tertrais est Directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) depuis 2017.

Ses domaines de compétence sont la géopolitique et les relations internationales, la défense et les affaires militaires, les questions nucléaires, la politique américaine et les relations transatlantiques, la sécurité au Moyen-Orient et en Asie.

Il a été Maître de recherche à la FRS (2001-2016), Chargé de mission auprès du Directeur des affaires stratégiques du ministère de la défense (1993-2001), et Directeur de la Commission des affaires civiles à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (1990-1993).

En 1995-1996, il était chercheur invité à la RAND Corporation. En 2007-2008, il était membre de la Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, et membre de la Commission du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne. En 2012-2013, il était membre de la nouvelle Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.

Bruno Tertrais est membre du Group of Eminent Persons de la Commission préparatoire de l’OTICE; du Group of Eminent Persons for the Substantive Advancement of Nuclear Disarmament; du Conseil consultatif de la Global US Special Operations Forces Foundation ; du comité exécutif du Maritime Strategy Center de l’université de Haïfa ; de l’International Institute for Strategic Studies; du comité éditorial des revues The Washington Quarterly et Journal of Security and Strategic Analyses ; du Conseil scientifique de la revue Champs de Mars; du Conseil scientifique de la Chaire Grands enjeux internationaux de l’Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne; du Conseil scientifique de la Chaire Economie & Géopolitique de la Paris School of Business ; du Conseil de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe ; de l’International Institute for Strategic Studies (IISS).

Il est également Senior Fellow à l’Institut Montaigne et conseiller scientifique auprès du Haut-Commissaire au Plan. Il tient une chronique bimensuelle dans l’hebdomadaire L’Express intitulée « Le regard du stratège ».

En 2010, il a reçu le Prix Vauban pour l’ensemble de son œuvre. En 2013, il a reçu le Grand Prix de l’impertinence et des bonnes nouvelles pour un essai intitulé Un monde de catastrophes ? Mythes et réalités du progrès. En 2014, il a été fait chevalier de la Légion d’honneur. En 2016, il a reçu, avec Jean Guisnel, le Prix Brienne du livre géopolitique de l’année pour l’ouvrage Le Président et la Bombe. En 2017, il a reçu, avec Delphine Papin, le Prix Georges Erhard, décerné par la Société de Géographie, pour l’ouvrage L’Atlas des frontières. Dernier ouvrage paru : Le Choc démographique. La grande peur de l’Occident (Editions Odile Jacob, 2020).