COP 27: Quand le climat menace l’eau.

Selon le CRED (Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes), depuis 1980, les sécheresses et les famines qu’elles ont provoquées ont causé la mort de 558 000 personnes et touché plus de 1,6 milliard de personnes. @OIKOS (CC BY-NC-ND 2.0)

Entretien avec les représentants du Partenariat Français pour l’Eau de retour de Sharm El Sheikh.

 

Alain Boinet : Vous rentrez tous juste de la COP27 à Sharm el-Cheikh en Egypte, où vous représentiez le PFE qui confirme que l’eau est le principal marqueur du changement climatique. Pouvez-vous nous dire pourquoi et comment ?

Jean-Luc Redaud : Pour une raison physique simple : chaque fois que la température s’élève, il y a de l’évaporation et une augmentation de la quantité d’eau dans l’atmosphère. De ce fait, chaque degré supplémentaire se traduit à la fois par de l’évaporation sous forme de sècheresses pour certains pays et pour d’autres pays sous forme de phénomènes de condensations d’eau beaucoup plus importantes qui vont  créer des pluies abondantes, voire des typhons et inondations. De ce fait, l’eau est bien le principal marqueur des changements climatiques parce que le cycle de l’eau est directement modifié par les conditions de température. C’est un phénomène physique auquel nous ne pouvons pas échapper. Les modèles établis par les scientifiques pour les prévisions du GIEC mettent justement en avant comment ce cycle de l’eau va réagir aux élévations de température. Il est important de noter que selon l’importance des masses marines et continentales tous les impacts ne sont pas les mêmes : par exemple, on sait que les élévations de température seront plus fortes aux pôles.

Les phénomènes liés à l’eau sont également importants car ils risquent de devenir quasi irréversibles ; notamment le phénomène de la fonte des glaces arctiques, avec comme conséquence principale l’élévation du niveau de la mer. Cela va également impacter les eaux continentales. Par exemple, dans les Pyrénées, dans 50 ans, il risque de ne plus y avoir de glaciers. Or, les glaciers et la neige sont des ressources en eau très importantes pour les fleuves et les rivières. Lorsqu’on pense à ce phénomène au niveau de montagnes telles que l’Himalaya par exemple, on ne peut qu’imaginer l’impact sur tous ses fleuves et rivières.

C’est donc tout un ensemble de phénomènes physiques qui expliquent que l’eau est le marqueur direct des élévations de températures.

Défis Humanitaires : L’Egypte qui préside la COP27 a beaucoup insisté sur le caractère prioritaire de l’eau lié au dérèglement climatique. Son ministre des Affaires étrangères a même priorisé trois secteurs : l’agriculture, la gestion de l’eau et l’énergie. Cette question a-t-elle bien été présente au cœur des négociations ?

Marie-Laure Vercambre : On a pu observer pendant cette COP une place plus importante de l’eau, pas dans le cadre des négociations mais à travers, notamment, la 2ème édition d’un pavillon EAU ET CLIMAT financé en grande partie par l’Egypte et dont le PFE et d’autres étaient partenaires. Il y a aussi eu des initiatives propres à cette COP telles que AWARE, une initiative sur la gestion des ressources en eau, et FAST, une initiative sur l’eau et l’agriculture. Ce sont des enjeux particulièrement importants pour l’Egypte, il n’est donc pas étonnant qu’ils aient jugé opportun que les enjeux agricoles et d’abondance de l’eau soient traités dans le cadre de la COP sur le changement climatique qu’ils présidaient. Ce pavillon EAU ET CLIMAT était une réédition du premier pavillon EAU ET CLIMAT à Glasgow l’année dernière et a été très animé, avec des partenaires présents à Glasgow également. Il y a aussi eu la journée officielle dédiée à l’eau : la présidence de la COP a mis le thème de l’eau douce au programme officiel. Est-ce que ça fait partie des négociations pour autant ? Non, pas encore. On ne parle toujours pas d’eau dans le cadre de l’atténuation, sujet qui agite le plus les négociateurs. Malgré la négociation de l’Objectif mondial d’adaptation (OMA) qui a avancé et pour l’instant parle d’eau et d’écosystèmes aquatiques, ce qui est positif, nous ne sommes encore qu’au tout début. La communauté de l’eau se réjouit du fait que le mot « eau » soit mentionné dans la synthèse de la COP mais il n’y a toujours pas de négociations sur les enjeux spécifiques de l’eau.

Jean-Luc Redaud à la tribune de l’évènement sur la gestion intégrée des ressources en eau sur le Pavillon France. @PFE

Défis Humanitaires : Le PFE a notamment organisé un événement sur le pavillon Eau & Climat sur la réduction des émissions de gaz à effets de serre des services d’eau et d’assainissement, ainsi qu’une présentation de l’application Water4AllSDGs développée par le groupe de travail ODD du PFE. Pouvez-vous nous présenter cet évènement et ses conclusions ?

Joffrey Lapilus : Le mercredi 9 novembre, le PFE a tenu une session sur le pavillon Eau & Climat sur le thème de la réduction des gaz à effet de serre des services d’eau et d’assainissement, qui est aussi le thème de la dernière étude publiée par le groupe Eau & Climat du PFE. Cette étude fait l’inventaire des différentes techniques qui existent et sont à disposition des services d’eau et d’assainissement dans les pays du Nord et du Sud pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Dans ces techniques, on retrouve par exemple le contrôle des fuites, les économies d’énergie ou le recyclage et la réutilisation des eaux usées.

L’évènement avait comme première mission de présenter cette étude du PFE et pour deuxième but de présenter des études de cas concrètes. Il faut rappeler que les chiffres ne sont pas encore scientifiquement stables mais nous sommes entre 3 et 5% des émissions globales de gaz à effet de serre produits par les services d’eaux et d’assainissement. C’est un chiffre substantiel et le PFE a organisé cette session précisément pour inclure l’eau dans les négociations sur l’atténuation du changement climatique. Sur cet évènement, il y a eu diverses études de cas, notamment en Jordanie, en Egypte présenté par Suez et une intervention de la mairie de Paris sur les actions d’Eau de Paris pour réduire ses émissions.

En conclusion de cette session, nous avons présenté l’application Water4allSDGs développée par le groupe de travail ODD du PFE qui est une application gratuite à disposition de tous. Il suffit de répondre à une série de questions sur un projet et grâce aux réponses, l’application offre un résultat qui montre en quoi le projet en question impacte chacun des ODD de manière positive et négative. Cela donne un aperçu sur l’impact concret des projets sur l’avancé des ODD et l’opportunité aux acteurs d’ajuster leurs projets si ceux-ci ont des externalités négatives sur un ou plusieurs ODD.

Les inondations au Pakistan ont causé 1100 morts et 33 millions de sinistrés. © European Union, 2022 (photographer: Abdul Majeed)

Défis Humanitaires : Le PFE a coorganisé un autre évènement sur la gestion des catastrophes liées à l’eau face aux changements climatiques et sur l’importance des systèmes d’alerte précoce. Quels étaient vos partenaires pour cet évènement et qu’avez-vous conclu ?

Joffrey Lapilus : Pour cet événement « Gérer les catastrophes liées à l’eau face au changement climatique », le PFE était partenaire d’une session organisée conjointement avec la république du Tadjikistan, le Japan Water Forum, le Centre for Climate and Resilience Research et AGWA. Alix Roumagnac, président de Predict Services, représentait le PFE et a notamment présenté l’initiative CREWS, lancé par la France durant la COP21 sur les risques climatiques et systèmes d’alerte précoces. C’est une initiative toujours d’actualité, qui reçoit des financements réguliers depuis la COP21 par un certain nombre d’acteurs et qui rappelle que certaines initiatives lancées durant ces COP ont des impacts concrets dans le temps.

Jean-Luc Redaud : Les deux impacts majeurs liés à l’eau sont la sécheresse et les catastrophes liées à l’eau. Sur les catastrophes, Alix Roumagnac a fait une étude de cas sur la Méditerranée car c’est une des mers qui se réchauffe plus vite que les océans. De ce fait, tous ces phénomènes de sécheresse et d’inondation catastrophiques s’aggravent sur la Méditerranée. Cet évènement a donc permis une approche scientifique qui cherchait à montrer et lier ce qui se passe en Méditerranée et ce qui se passe dans les eaux continentales. Sur le même sujet dans un autre évènement de la COP, notre collègue Patrick Lecante en Guyane a souligné, à juste titre, que le problème là-bas spécifiquement n’était pas le manque d’eau mais plutôt des excès d’eau.

Le sujet des catastrophes était central durant toute la COP et a retenti sur un autre dossier : celui des pertes et préjudices En effet, pour les populations, les catastrophes vont devenir particulièrement dramatiques. C’est le cas des petits Etats insulaires, menacés d’être complètement inondés, et de pays comme le Pakistan, qui a porté les demandes sur l’ouverture d’un chapitre pour les populations les plus menacées par le réchauffement climatique. Ce dossier à fait l’objet de discussions très longues et a surement été le plus durement négocié et un des points innovants de cette COP : pour la première fois les Etats développés ont accepté d’examiner les manières d’aider ces populations les plus vulnérables. Il faut rappeler qu’au-delà de l’adaptation, le dossier des pertes et préjudices a aussi des implications financières  très importantes.

Un autre dossier important qui a suscité des discussions est l’alerte aux populations, autrement dit, notre capacité d’alerter suffisamment en avance les populations pour se protéger des catastrophes. Ces systèmes d’alerte existent dans les pays développés et pour la France ont été mis en place pour les alertes inondations notamment sur notre pourtour méditerranéen ou sur les alertes typhons aux Antilles,  mais sont largement défaillants dans les pays les plus vulnérables. Il est donc fondamental de développer cet aspect pour mettre en sécurité les populations.

Défis Humanitaires : Un autre évènement sur l’atténuation et l’adaptation au changement climatique à travers la résilience de l’eau avec l’ONU EAU et d’autres acteurs dont le représentant des Pays Bas, qui co-présidera la prochaine conférence de l’ONU sur l’eau en 2023 à New York. Quels étaient les résultats de cet évènement ?

Joffrey Lapilus: Nous suivons avec attention les discussions de l’ONU EAU et nous avions pu participer à la création de cet évènement. Nous avions soumis des propositions d’interventions françaises. Nous avions notamment proposé un intervenant sur le secteur privé avec une intervention de Pierre-Yves Pouliquen, directeur de la performance plurielle et du développement durable chez Veolia. Cet évènement, modéré et conclu par Henk Ovink, Envoyé Spécial pour l’Eau des Pays-Bas, a abordé de manière générale le potentiel de l’eau pour l’atténuation et l’adaptation avec plusieurs points de vue d’acteurs privés, publics, et associatifs. Comme la majorité des évènements liés à l’eau, Henk Ovink et son homologue tadjik Sulton Rahimzoda ont fait la promotion de la prochaine conférence onusienne sur l’eau en 2023 et rappelé qu’ils attendent beaucoup d’engagements des états, de la société civile et des organisations internationales.

1,5 million de têtes de bétail ont déjà été perdues dans le sud de l’Éthiopie. © European Union, 2022 (photographer: Silvya Bolliger)

Défis Humanitaires : Les Accords de Paris de la COP21 en 2015 ont fixé comme objectif la limite du réchauffement climatique à 1,5°C, la réduction des gaz à effet de serre, la mobilisation de 100 milliards de dollars pour 2020. Où en sommes-nous, un an avant le bilan prévu à la COP28 et qu’en est-il de la mise en place d’un fonds ad-hoc sur les pertes et préjudices qui a fait l’objet de beaucoup de négociations ?

Jean-Luc Redaud : Pour résumer, l’Accord de Paris a deux objectifs : l’atténuation et l’adaptation. L’accent a été mis particulièrement sur l’atténuation avec un objectif de 2°C et si possible 1,5°C, avec un système de volontariat : les pays doivent  présenter des contributions qui permettent de rester dans le cadre d’un réchauffement inférieur à 2°C d’ici 2100. Malheureusement, toutes les études montrent que les contributions présentées par les pays ne permettront pas d’atteindre cet objectif. Plus alarmant encore, les études scientifiques montrent que le climat va de plus en plus mal et dérive vers une augmentation de 3°C à 4°C d’ici la fin du siècle. Il y a donc un écart très important entre ce que disent les scientifiques et les engagements pris par les Etats. Ce sujet n’a pas été traité à Charm El-Cheikh. Il devrait être traité dans le bilan mondial de l’an prochain mais cela  semble improbable  compte tenu du fait que les Etats n’ont toujours pas présenté de hausses de leurs propositions. Sur le dossier atténuation, nous sommes donc très mal partis et cette COP a été très faible. Les négociateurs ont voulu garder l’objectif de 1,5°C, pour « créer une obligation ». Cependant, tout le monde est assez inquiet et ne croit pas que nous pourrions présenter un bilan positif l’année prochaine.

Par conséquent, cela génère une demande de plus en plus forte de l’adaptation. Comme cette COP se déroulait en Egypte, elle a été définie comme la COP de l’Afrique, et les pays africains ont dénoncé tout au long de la COP le manque d’engagement des pays occidentaux. Ces derniers avaient promis 100 milliards de dollars pour ces pays mais des études, notamment de l’OCDE, montrent que seulement 80 milliards ont été débloqués chaque année depuis 2020. Il y a donc eu des revendications très fortes des pays du groupe des 77  (dont  la Chine et les pays pétroliers font partie) pour alerter sur le manque de soutien et le non-respect de la promesse des pays occidentaux. Ce sujet reste flou, malgré quelques actions bilatérales importantes comme l’annonce d’un programme d’adaptation pour l’Afrique des Etats-Unis, ou encore un programme spécifique pour l’Egypte, piloté par les Etats-Unis et l’Allemagne. Cependant, je n’ai pas le sentiment que  les pays du GH77 considèrent que nous avons répondu aux demandes des pays les plus pauvres en matière d’adaptation.

Le dossier des pertes et préjudices, qui vise les pays les plus menacés, a été ouvert à la COP19 à Varsovie, où il y avait un accord sur un dispositif spécial pour ces pays. Les pays riches avaient jusqu’à maintenant refusé d’ouvrir un nouveau fond de financement. Les pressions fortes du Pakistan durant cette COP27 se sont finalement traduites par un accord pour examiner la mise en place d’un fond par les pays riches. Il y a déjà 40 pays impliqués, ayant promis plus de 350 millions de Dollars pour un tel fond. Plusieurs pays ont alerté qu’il fallait également un fond sur d’autre sujets importants comme la biodiversité ou les océans. La France, avec d’autres, a donc soulevé qu’il fallait réexaminer l’architecture de ces fonds climat. lI devrait y avoir un sommet l’année prochaine pour évaluer tous les fonds, la structure des bailleurs de fond internationaux et leurs rôles. Au-delà des confusions liées à la multitude de négociations et moyens de financement, il y a eu tout de même une avancée : la reconnaissance qu’il fallait mettre en place un dispositif pour les pays les plus pauvres.

J’aimerai souligner qu’il reste tout de même une ambiguïté avec la Chine et les pays pétroliers qui font partis des 77 et qui donc ne se considèrent pas comme donateurs.  Revoir le champ de donateurs et y introduire la Chine et les pays pétroliers  fait partie des points mis en débat à cette COP ?

C’est aussi un problème important pour les ONG. Aujourd’hui, les ONG climat travaillent plus sur l’atténuation que sur l’adaptation. Je crois qu’il est important que les ONG travaillent davantage sur l’adaptation si elles veulent dialoguer avec les pays les plus vulnérables. Cela signifie que les ONG de développement rejoignent ce dispositif d’adaptation. Globalement, les experts considèrent que notre échec sur l’atténuation n’est pas rassurant pour l’avenir.

Joffrey Lapilus : Les négociations se sont jouées sur les pertes et préjudices qui étaient le point clé pour désamorcer les négociations sur l’atténuation. Cependant les ambitions n’étaient pas très hautes.  On peut tout de même noter une initiative intéressante de l’Inde qui a mis en avant qu’il faudrait organiser et entériner dans les textes un abandon de toutes les énergies fossiles. Cette proposition a reçu beaucoup de soutient notamment des états insulaires, l’UE et de certains producteurs d’hydrocarbures comme la Norvège ou les Etats Unis.

Sur les pertes et préjudices, on s’aperçoit que les négociations climatiques ne se jouent pas seulement à l’échelle climatique mais prennent en compte aussi le contexte international et notamment le contexte financier international et les volontés de réforme du système financier. Une grande partie des interventions de haut niveau allaient dans cette direction, avec notamment la première ministre de la Barbade avec laquelle le président français souhaite organiser un sommet au printemps 2023 sur la question d’une réforme du système financier international.

Soukena Mint Krama (à gauche) et Massouda Mint Bouder (à droite) extraient l’eau du puits, Hsey Tach, Mauritanie. @EU-ECHO (Photographe: Xaume Olleros) (CC BY-NC-ND 2.0)

Défis Humanitaires : Comment voulez-vous conclure cet interview ?

Marie-Laure Vercambre : Au niveau macro, le PFE a contribué à faire avancer la cause de l’eau dans le cadre des négociations climatiques. Cette COP intervient aussi quelques semaines avant la COP sur la biodiversité. Les liens entre eau, biodiversité et les sécurités qui découlent de la sécurité climatique et hydrique sont de plus en plus établis et relayés. Cette COP est aussi intervenue juste avant la COP15 et quelques mois avant la conférence sur l’eau de fin mars 2023 à New York, qui sera la première depuis 1977. Cette conférence qui va réunir les Etats, n’aura pas de conclusions politiques mais ouvrira certaines portes. On assiste à une montée en puissance des enjeux de l’eau dans la gouvernance mondiale. Ça n’arrive pas pour des raisons pour lesquelles on doit se réjouir mais on va vers plus de prise en compte et vers des négociations difficiles. Le Momentum de l’eau est là.

Jean-Luc Redaud : Il faut rappeler que la convention climat date de 1992 et le problème du climat avait été posé par les scientifiques dès 1985. 30 ans après, on voit comment nos sociétés évoluent très lentement sur ces sujets. Cela devrait nous faire réfléchir à l’évolution de nos modes de vie : il faut à la fois soutenir les pays pauvres qui n’ont pas accès aux biens essentiels avec de l’énergie et de l’eau, et, pour les pays riches, réduire considérablement les rejets. Beaucoup misent sur les technologies, mais cela ne suffira pas, il faut changer les modes de vie. Aujourd’hui on parle beaucoup de sobriété énergétique mais il faut aussi tendre vers une sobriété sur l’eau. Le fait que ça évolue lentement, n’est pas rassurant pour l’avenir. Ce qui est sûr c’est que mettre des financements pour aider les personnes à s’adapter sans traiter le dossier de départ, à savoir regarder d’abord comment maitriser ces hausses de température, n’est pas une bonne solution. Je compte beaucoup sur les jeunes générations pour prendre le dossier en main.  Point positif pour nous : la conscience que l’eau es le principal marqueur des changements climatiques progresse auprès des négociateurs des COP Climat ; un message que nous devrons porter à la Conférence 2023  sur l’eau organisée sous l’égide des Nation unies.

Joffrey Lapilus : Pour revenir sur les processus de COP, négociations climatiques et acteurs de l’eau, on s’aperçoit qu’il y a 15 ans, quand les acteurs de l’eau essayaient d’avoir des tribunes dans ces rendez-vous des acteurs du climat, ce n’était pas forcément possible. Un grand travail a été fait au fil des années et les acteurs de l’eau au niveau international se sont fédérés pour faire avancer leur plaidoyer et leurs messages. Ces dernières années, tout cela s’est largement structuré avec pour la première fois un Pavillon de l’Eau et du Climat à la COP26 et deux paragraphes dédiés à l’eau dans les décisions finales de la COP27. On peut donc se réjouir que l’eau prenne une place de plus en plus importante dans les enceintes du climat. Il reste bien évidemment beaucoup de travail, notamment pour veiller à ne pas seulement se parler entre acteurs de l’eau mais de négocier avec tous les autres acteurs qui utilisent et ont besoin de l’eau dans leurs activités. On sait que cela est vertueux au niveau des bassins versants, cela le sera aussi au niveau international.

 

 

Partenariat Français pour l’Eau. 

 

Directrice générale du PFE depuis 2019 Marie-Laure Vercambre était avant ça en charge du programme L’Eau pour la vie et la Paix de l’ONG Green Cross International fondée par Mikhaïl Gorbatchev. Elle a à ce titre supervisé de nombreux de projets de développement à travers le réseau de branches pays de Green Cross et beaucoup travaillé sur la gouvernance mondiale de l’eau, le droit à l’eau potable et à l’assainissement et les enjeux transfrontaliers. Elle a suivi des études de sciences politiques, relations internationales et développement à Sciences Po Paris et New York et Columbia Universities.

 

Jean Luc Redaud, ancien élève de l’Ecole Polytechnique est Ingénieur Général du Génie Rural et des Eaux et Forêts. Il a consacré l’essentiel de sa carrière au monde de l’eau, à la Direction de l’Eau du Ministère de l’Environnement de 1976 à 1982, au Cabinet de Michel Rocard Ministre de l’agriculture, puis à la Direction de l’Agence de l’Eau Adour-Garonne de 1984 à 1994 et enfin comme expert de nombreuse conférences internationales . Cette expérience l’a conduit à assurer, comme Secrétaire Général, l’organisation de la première Conférence mondiale sur l’Eau de Paris en mars 1998 puis à participer activement aux principaux sommets mondiaux sur l’Eau organisés à l’initiative du Conseil Mondial de l’Eau. Jean Luc Redaud est, par ailleurs, Secrétaire Général de l’Association 4D , association qui mène, depuis les années 1990 une action de promotion et sensibilisation aux thématiques du Développement Durable. Ces activités ont conduit le gouvernement à lui demander en 2001 d’animer le Comité Français des Acteurs de la Société civile mis en place pour le Sommet Mondial du Développement Durable de Johannesbourg de septembre 2002. Jean-Luc Redaud préside, depuis 2012, le Groupe de travail « Eau & Climat » du Partenariat Français pour l’Eau, plateforme multi-acteur qui réunit les acteurs français de l’eau travaillant à l’international.

Joffrey Lapilus est diplômé de l’Ecole d’Affaires Internationales de Sciences Po Paris. Après une expérience prolongée en Indonésie, cette « terre d’eau », il s’est naturellement spécialisé dans les projets et les politiques publiques liés à l’eau. En France, il a participé à la mise en œuvre de la stratégie d’adaptation au changement climatique pour l’eau dans le département de l’Aube et à la création d’une structure de gouvernance multisectorielle dédiée. Depuis 2022, Joffrey Lapilus est en charge du plaidoyer « Eau & Climat » au sein du Partenariat Français pour l’Eau.

Interview de Véronique Andrieux, directrice générale du WWF France

Sécheresse en Ethiopie après 3 saisons des pluies manquées. ©EU/ECHO/Anouk Delafortrie (CC BY-NC-ND 2.0)

Alain Boinet : Nous sommes heureux d’accueillir aujourd’hui Véronique Andrieux, la directrice générale de WWF France. Rappelons que WWF (World Wide Fund for Nature), est une organisation non gouvernementale internationale créée en 1961 et qui est vouée à la protection de l’environnement et au développement durable. Pour commencer notre entretien et avant d’aborder des questions plus spécifiques, peux-tu nous indiquer quelles sont les priorités du WWF et en quoi consiste votre action ?

Véronique Andrieux : Notre mission se compose de trois volets. Le premier axe c’est d’abord d’alerter sur la crise climatique et d’effondrement de la biodiversité à travers des rapports basés sur l’expertise du WWF, notamment le rapport « Planète Vivante ». Le deuxième axe relève de la protection et la restauration du monde vivant, des écosystèmes, les espèces sauvages et ceux qui en dépendent, notamment les communautés locales avec une gestion durable des ressources naturelles. Ce sont des projets de terrain, que ce soit en France Métropolitaine, dans les départements d’Outre-Mer ou dans les « hotspots de biodiversité » comme le bassin du Congo, le Mékong, ou encore l’Indonésie, le Brésil, Madagascar. Le troisième axe enfin, c’est transformer : agir sur les causes structurelles de destruction d’écosystèmes et de perte du vivant. Sur cet axe, nous travaillons avec le gouvernement et les collectivités locales pour changer les politiques publiques mais aussi avec des entreprises et des acteurs financiers pour transformer leurs modèles d’affaires.

 

A.B. : Précédemment tu as occupé plusieurs responsabilités associatives, dans des organisations humanitaires et des organisations de développement. Comment, avec l’expérience que tu as, vois-tu des liens et des complémentarités entre l’humanitaire, l’environnement, et le développement ?

V.A. : Cela fait vingt-cinq ans que je fais ce travail et j’ai toujours vu les impacts néfastes qu’avait le changement climatique sur les populations locales, notamment quand je travaillais sur le terrain. Par exemple, dans les Andes, il y a 20 ans, on voyait déjà les effets du dérèglement climatique sur les courants marins et ce que cela impliquait pour la saison des pluies, les récoltes, la fonte des glaciers. Au Yémen ou au Sahel, le dérèglement climatique provoque des sécheresses plus fréquentes et plus longues et une hausse des températures qui impactent la sécurité alimentaire et alimentent les tensions sur les ressources naturelles. Autre exemple, les industries extractives en Amérique Latine qui polluent les sols et les eaux par leur utilisation massive de produits chimiques et des études d’impact environnemental et social insuffisantes. En Guyane, la pollution des eaux au mercure (interdit par la Convention de Minamata) entraîne des maladies aux populations autochtones. Ce sont des exemples parmi tant d’autres de gestion non-durable des ressources qui montrent que la prise en compte de l’environnement au centre des programmes de développement humain et inversement est la seule réponse adaptée.

C’est pourquoi le triple nexus climat, biodiversité et développement humain est au cœur de l’action du WWF, à travers des mesures d’atténuation et d’adaptation telles que par exemple les solutions fondées sur la nature (ndlr : protéger ou restaurer les écosystèmes pour faire face à la crise climatique, l’insécurité alimentaire, l’approvisionnement en eau etc). Face à la crise climat et biodiversité et à ses effets dévastateurs en matière de développement humain et d’accélération des inégalités, il est essentiel de sortir des silos et des approches fragmentées. Cette dichotomie entre développement et environnement ne peut donc tenir, puisque l’environnement est le socle essentiel au développement humain. Les études démontrent que 80% des ODD sont menacés par la crise climatique.

 

A.B. : Puisque tu évoques le dérèglement climatique, quelles mesures propose le WWF pour y faire face ? Ne sommes-nous pas dans une situation d’urgence ?

V.A. : Complètement. Nous avions tendance pendant des années à nous dire que les problèmes liés au dérèglement climatique et à la dégradation de la biodiversité étaient ailleurs. L’Amazonie, c’est terrible ce qui s’y passe mais c’est loin, les températures extrêmes au Sahel ou au Pakistan, la montée des eaux dans les îles du Pacifique, c’est terrible mais c’est loin etc. De nos jours nous ne pouvons plus ignorer la crise climatique : c’est aussi ici et maintenant. Je compare cela à une slow onset crisis (ndlr : crise humanitaire qui se manifeste progressivement au fil des mois, voire des années, et qui résulte souvent de la confluence de différents facteurs ou événements). En France, nous connaissons à présent des incendies, des sécheresses à répétition et une sécheresse historique cette année, des canicules, des grêles, nous sommes donc en situation d’urgence et c’est pour cela qu’il faut non seulement réduire et atténuer les différentes causes du dérèglement climatique, mais aussi agir de manière beaucoup plus affirmée sur l’adaptation et la prévention.

Au WWF, nous proposons des solutions au niveau systémique et au niveau sectoriel. Il y a un problème majeur de cohérence climatique et biodiversité des politiques publiques. Par exemple, la France finance davantage de subventions pour les combustibles fossiles que pour les énergies renouvelables. Or continuer de flécher de l’argent public vers des subventions dommageables pour le climat plutôt que vers des activités économiques durables nous verrouille dans un modèle carboné et détourne des ressources indispensables pour la transition. Il y a donc une nécessité d’agir sur ces questions systémiques. Le WWF a proposé un « pass climatique et biodiversité », qui passerait au crible les politiques publiques et les budgets de l’état pour assurer leur compatibilité avec les engagements pris par la France et l’Union Européenne en matière de climat et de biodiversité. Par ailleurs, nous proposons des mesures sectorielles pour la France dans les domaines des transports, de l’agriculture, du logement, de l’énergie. C’est l’ensemble du logiciel et de la matrice de production et de consommation qu’il faut remettre à plat et revoir de manière radicale et profonde.

Sécheresse en Ethiopie a cause du phénomène El Nino. ©EU/ECHO/Anouk Delafortrie (CC BY-NC-ND 2.0)

A.B. : La guerre en Ukraine provoque un séisme dans le domaine de l’énergie (hydrocarbures, gaz) avec la réouverture des centrales à charbon et avec la relance du nucléaire comme seule alternative stable. Comment analyses-tu cette situation et comment faire face à cette situation de rupture majeure ?

V.A. : L’Ukraine a accéléré certaines problématiques et pourrait être une fenêtre d’opportunité pour certaines transformations de fond tant au niveau énergétique que sur le système agroalimentaire.

Au niveau énergétique et au-delà des mesures d’urgence absolument nécessaires, il faudra miser sur le triptyque : énergies renouvelables, efficacité énergétique et sobriété. Le gouvernement travaille sur un plan d’action sobriété énergétique. C’est une bonne chose, il faudra en effet consommer moins (et pas seulement cet hiver, mais dans la durée). En parallèle, aborder un des leviers majeurs d’efficacité énergétique : un large plan de rénovation énergétique des bâtiments (rénovation complète de 700 000 logements/an en France). Il ne faut pas oublier que plus de 12 millions de français sont en situation de précarité énergétique –plus de 5 millions de passoires énergétiques, et qu’il est nécessaire de les accompagner. En matière d’énergies renouvelables, la France est le seul état membre européen à ne pas tenir ses engagements (19% vs objectif de 23% en 2020). Dans le cadre de RePowerEU (plan de la Commission Européenne visant à rendre indépendante l’Union Européenne des énergies fossiles russes), certains projets qui sont aujourd’hui à l’arrêt pourraient être débloqués. Cependant, il faudra faire attention à ne pas diluer ou faire sauter les critères biodiversité et sociaux. A titre d’exemple, ne pas placer des éoliennes sur des zones Natura 2000 ou des lieux de nidification ou de migration des oiseaux.

Concernant le système alimentaire, le principal levier de solution c’est de revoir notre régime alimentaire et de réduire la consommation de protéines animales. Nous mangeons le double de protéines animales que ce qui est recommandé par les autorités sanitaires. Nous préconisons de remplacer par davantage de protéines végétales. 2/3 des céréales consommées en Europe va dans l’alimentation du bétail et seulement 17% pour la consommation humaine ; 60% des sols sont destinés à la production d’alimentation animale (avec une efficience ou facteur de conversion faible pour certaines filières). Il faut revoir la hiérarchisation de l’usage des sols et prioriser la production d’alimentation pour les populations.

On est face à une contradiction lorsque l’Union Européenne se désigne comme puissance nourricière alors qu’en réalité elle a délocalisé une partie significative de son empreinte écologique sur des pays tiers et est la deuxième puissance importatrice de déforestation derrière la Chine. Les produits issus de la déforestation ou de la conversion d’écosystèmes se retrouvent dans notre alimentation (indirectement, lorsque la viande qu’on mange a été nourrie à base de soja brésilien issu de la déforestation par exemple) et dans les agro-carburants. C’est pourquoi le WWF pousse pour une législation contraignante afin d’interdire la mise sur le marché européen de produits issus de la déforestation ou de la conversion d’écosystèmes.

 

A.B. : Un autre sujet sur lequel le WWF est très engagé, c’est celui des rivières et des fleuves. Face aux conséquences du dérèglement climatique, à l’augmentation de la pollution de l’eau du fait notamment de la démographie mais aussi du développement des modes de vie, quelles initiatives prenez-vous et quelles actions engagez-vous ?

V.A. : Sur la question de l’eau, nous travaillons à partir de deux approches complémentaires : biodiversité et empreinte écologique. Côté biodiversité, le WWF porte différentes initiatives telles que « Free Flowing Rivers » pour une renaturation des cours d’eau et le démantèlement d’infrastructures telles que certains barrages et microbarrages qui fragmentent les cours d’eau et empêchent la nature, sans production d’énergie significative. Il y a aussi tout un travail de restauration de zones humides, qui jouent un rôle d’éponge en cas de sécheresse et de buffer en cas de risque d’inondation, protégeant ainsi les communautés locales. En France, nous sommes présents depuis des décennies en Camargue et en Brenne, par exemple.

Concernant l’empreinte écologique, notre modèle agricole industriel est extrêmement intensif et consommateur en eau douce (l’agriculture utilise 70% de l’eau douce disponible à l’échelle de la planète, essentiellement pour l’irrigation). Au regard des années de sécheresse successives et de la sécheresse historique que traverse la France cette année, y a un impératif d’avancer vers un modèle d’agriculture beaucoup moins gourmand en eau, plus durable et résilient, compatible avec les autres usages de l’eau et avec la biodiversité. Une grande partie de l’eau part irriguer des céréales dont la grande majorité servira à nourrir du bétail, alors que les populations et la biodiversité manquent d’eau. Il faudra revoir la place de l’alimentation du bétail dans l’usage des sols et de l’eau, et prioriser les usages et la production pour les populations humaines.

Aide humanitaire de l’Union Européenne en Amérique Centrale suite au inondations dues aux ouragans ETA and IOTA. © Alianza por la Solidaridad, 2020 (CC BY-ND 2.0)

A.B. : La guerre en Ukraine avec la Russie risque de provoquer comme le disait Antonio Guterres un « ouragan famine » n’est-il pas urgent, en particulier au Moyen-Orient et en Afrique, de prévoir un plan d’action mondial ?

V.A. : Il n’y a pas une action unique qui va résoudre le problème mais c’est plutôt une palette d’actions. Les mesures d’urgence telles que celles menées par le PAM sont cruciales. Sur le moyen/long terme, il faut agir sur les régimes alimentaires en réduisant notre consommation de protéines animales et promouvoir la consommation de protéines végétales, stopper la déforestation, développer l’agroécologie (augmenter la surface en bio, moins de pesticides et d’engrais azotés, diversification des cultures, etc), réduire le gaspillage alimentaire, et revenir vers des cultures endémiques plus résilientes. Avec notre système de monoculture, nous avons détruit la diversité des plantes qui existent dans le monde et qui est absolument nécessaire pour une résilience et souveraineté agricole. Le but est de réduire la dépendance des pays d’Afrique et du Moyen Orient en créant un socle de résilience et de souveraineté alimentaire dans ces pays.  Plutôt que d’importer du blé, promouvoir la production locale et durable de farine de manioc, de sorgho et de mil – des cultures endémiques, adaptées aux milieux, plus résilientes au stress hydrique – comme le font déjà plusieurs pays africains face à la crise. Investir dans cette souveraineté et résilience locale, c’est aussi restaurer les millions d’hectares de terres dégradées.

 

A.B. : La Terre compte désormais huit milliards d’êtres humains et d’ici 2050 la population africaine va passer de 1,1 milliard d’habitants à 2,1 milliards d’habitants. Comment répondre à ces besoins démographiques, osons parler d’une explosion démographique pouvant impacter la situation mondiale, tout en sachant que le continent nécessite des besoins d’aménagement phénoménaux ?

V.A. :  Cette question touche aux inégalités au cœur de la crise climatique. L’Afrique est le continent qui émet le moins de gaz à effets de serre or celui qui subit de plein fouet les effets les plus importants (avec une partie de l’Asie) du dérèglement climatique. Les inégalités climatiques sont criantes entre les différentes régions et pays du monde, mais aussi à l’intérieur de chacun des pays. Si l’on prend par exemple les élites globales, à échelle planétaire entendons, les modes de consommation du 1% de la population plus riche représente 20% de la croissance des émissions de gaz à effet de serre depuis 1990. De l’autre côté, si l’on prend 50% de la population la plus pauvre, elles ne sont responsables que de la croissance de 16% des émissions de gaz à effets de serre. Ce n’est donc pas qu’une question démographique, c’est surtout une question des modes de consommation qu’il faut rééquilibrer. Il y a une corrélation claire entre le niveau de richesse et le niveau d’émission. La question qui se pose est alors comment pouvons-nous assurer que les élites globales adoptent des modes de vie plus sobres. De mon point de vue, ce n’est pas l’augmentation démographique en Afrique qui va à elle seule accroitre les émissions de gaz à effets de serre. Des études montrent que les millions de personnes qui sont sorties de la pauvreté extrême ces dernières décennies n’ont eu qu’un faible impact sur l’augmentation des émissions GES (autour de 1%).

Une autre question à se poser c’est comment rendre compatible un Indicateur de Développement Humain fort et une empreinte écologique faible. Les pays riches ont une responsabilité pour réduire les pressions qu’ils ont sur les hotspots de biodiversité. Ils doivent établir des transferts de financements et de technologies vers les pays pauvres pour éviter de passer par la case des énergies fossiles dites de transition, alors que les énergies renouvelables sont disponibles et accessibles. Il y a également une responsabilisation à faire sur les acteurs financiers, pour que la taxonomie verte –hors gaz fossile et nucléaire (ndlr : la taxonomie verte de l’Union européenne est la classification des activités économiques durables et compatibles avec la transition écologique) soit davantage respectée et que les institutions financières publiques et privées alignent leurs portfolios d’investissement avec la taxonomie verte.

Enfin, il est nécessaire de se poser la question des indicateurs économiques : en se concentrant sur le PIB comme métrique largement dominante, on perpétue le point aveugle de la valeur de la nature, ce qui nous conduit à la crise écologique dans laquelle nous nous trouvons. Il est essentiel de compléter l’insuffisance du PIB et d’autres indicateurs de croissance économique avec un indicateur d’empreinte écologique, tel que le Jour du dépassement qui mesure l’empreinte carbone, forêts, agriculture, pêche, etc de l’activité humaine en hectares globaux.

Discussion entre Stephanie Mehta, Peter Sands, Bill Gates, Francis de Souza, Helen E. Clark, Paul Kagame à Davos en mai 2022. @Paul Kagame (CC BY-NC-ND 2.0)

A.B. : Tu as occupé plusieurs postes de direction dans divers associations humanitaires et environnementales. Quelle leçon et conseil de gouvernance et de stratégie en tires-tu ?

V.A. : Je dirais qu’il y a surtout un cap clair à tenir, et que pour obtenir de l’impact il faut éviter de se disperser. Il faut aussi ne pas perdre l’âme du terrain, la cultiver avec soin ; je pense personnellement qu’un des gros risques des différentes ONG c’est la bureaucratisation. Quand les procédures continuent de se multiplier et se sophistiquer, ça peut devenir un frein pour l’action de terrain, la localisation de l’aide, l’innovation.

Il me semble important de préserver notre ADN de société civile, de militants, de justice sociale et environnementale. Nous avons la légitimité de toutes ces années de travail de qualité sur les terrains les plus complexes, des réalisations et des résultats tangibles, une solide expertise technique, et une action pour l’intérêt général. Ces savoirs tant science-based (expertise) que evidence-based (programmes terrain) sur le temps long font notre force.

Mettre l’accent sur la qualité de nos programmes, toujours la qualité, pour obtenir de l’impact et faire la différence.

Il faut miser sur la diversité, la pluralité de regards et de bagages, l’agilité, la prise de risque et l’innovation pour mieux naviguer des contextes plus volatiles, disruptifs et incertains qui constituent désormais notre quotidien.

Enfin, faciliter l’émergence de nouveaux types de leadership, basés sur des valeurs telles que le courage, le care, le self-awareness, l’humilité, l’inclusion, le partage du pouvoir – plus connectés de mon point de vue aux aspirations de notre secteur et de notre temps.

 

Alain Boinet : Pour conclure cet entretien, que souhaites-tu ajouter ?

Véronique Andrieux : Nous prenons conscience que l’ère de l’open bar des ressources naturelles est finie. Il va falloir nous adapter très rapidement à l’ère de la rareté, qui arrive au galop et devient le nouveau normal. Sobriété, ça vaut pour l’énergie mais aussi pour l’eau, les forêts, la pêche, pour les ressources naturelles dans leur ensemble. C’est le sens du Jour du dépassement qui cette année est arrivé le 28 juillet pour le monde et le 5 mai pour la France. En creusant le déficit écologique d’année en année depuis plus de 50 ans, nous nous mettons en danger. Il est urgent d’intégrer des marqueurs d’empreinte écologique dans le pilotage du pays, de l’économie, de l’agriculture.

 

Pour aller plus loin:

Site internet de WWF France. 

 

Biographie de Véronique Andrieux

Véronique Andrieux est spécialiste en développement international.
Elle détient une maîtrise en administration des affaires de l’ESADE de Barcelone et des diplômes d’études supérieures en Développement de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) de Paris et en Politiques Publiques de l’École des études orientales et africaines (School of African and Oriental Studies, SOAS) de l’Université de Londres. Elle a occupé le poste de Directrice Régionale pour l’Amérique du Sud et les Caraïbes ainsi que de l’Afrique de l’Ouest chez Oxfam. Antérieurement elle était Conseillère Senior sur les politiques de développement au Ministère des Affaires étrangères espagnol et a été également Conseillère senior au Club de Madrid. Elle a exercé des responsabilités sur le terrain en Amérique latine, en Afrique de l’ouest et centrale et Méditerranée. Elle a dirigé plusieurs processus d’évaluation et de planification et représenté le gouvernement espagnol dans différents groupes de travail multilatéraux sur l’aide publique au développement. Elle a ensuite rejoint Action contre la faim en 2016 comme Directrice Générale. Elle a écrit différentes publications sur le développement international, dont: « Better Aid : A necessary condition for development », « Contributions for a European Development Policy under the Spanish EU Presidency » et « Policy Coherence: an urgent agenda for Development ». Véronique est Directrice générale du WWF France depuis août 2019. Le World Wide Fund for Nature, première organisation mondiale de protection de l’environnement, œuvre depuis 50 ans pour la préservation des milieux naturels et des espèces animales ou végétales les plus menacées, en s’efforçant de mobiliser l’ensemble des parties prenantes de la société.