Syrie : l’humanitaire face à un pays exsangue et un avenir incertain

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Décembre 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad, après quatorze ans de guerre, marque un tournant majeur pour la Syrie. Le pouvoir s’est effondré en quelques jours sous l’assaut de forces rebelles menées par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), laissant place à une transition politique incertaine. La mise en place d’un gouvernement intérimaire, dirigé par Ahmad al-Sharaa (Abou Mohammed al-Joulani), et l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025 sont perçues comme des avancées, mais elles ne suffisent pas à répondre aux défis immédiats du pays : instabilité politique, tensions communautaires et confessionnelles et crise humanitaire durable, reconstruction de grande ampleur.

Les Syriens ont célébré la fin du régime, mais se sont réveillés, un mois plus tard, dans une réalité inchangée : un pays en ruine, sans ressources, et un avenir incertain, observe Charlotte Baudoin, de l’ONG Première Urgence Internationale​.

Ahmad al-Sharaa, président par intérim, a annoncé le 30 mars un nouveau gouvernement de transition syrien principalement composé de ses fidèles mais comprenant 4 ministres issus des minorités,  une chrétienne, un druze, un alaouite et un kurde parmi ses 23 membres. L’Administration Autonome du Nord et de l’Est Syrien (ndlr autorité autonome kurde de Syrie) a déclaré que ce gouvernement ne reflétait pas la diversité et la pluralité du pays et qu’elle n’était donc pas concernée par les décisions de ce gouvernement ! Il faut aussi rappeler qu’Ahmad al-Sharaa dispose des pleins pouvoirs sur le plan législatif, exécutif et judiciaire et qu’il préside le « Conseil National de Sécurité » considéré par certains comme le véritable gouvernement du pays. L’avenir nous dira si la promesse d’un gouvernement représentatif, unitaire et respectueux des minorités aura été tenue ou pas. C’est tout l’enjeu après 14 années de guerre.

Dans ce contexte, l’action humanitaire est plus nécessaire que jamais, mais son nouveau cadre d’intervention est encore flou. Certains espéraient que la fin du régime faciliterait l’accès des secours aux populations. Pourtant, comme le souligne Thomas Janny, de l’ONG Solidarités International, les garanties d’accès ne sont pas encore acquises et l’espace humanitaire reste contraint​.

Pour analyser les défis humanitaires à venir, cet article s’appuie sur deux témoignages complémentaires. Celui de Thomas Janny, Directeur régional pour la zone Moyen-Orient chez Solidarités International, et celui d’Olivier Routeau, Directeur des opérations et de Charlotte Baudoin, responsable géographique en charge de la Syrie, de l’ONG Première Urgence Internationale (PUI). Ces entretiens nous offrent un éclairage contrasté sur l’évolution de la situation syrienne​​, puisque, avant la chute du régime, Solidarités International agissait depuis les zones contrôlées par les rebelles (dans le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays), tandis que Première Urgence Internationale intervenait dans les territoires contrôlés par le régime, présents dans 10 des 14 gouvernorats du pays.

Entre réorganisation du secteur humanitaire, réduction des financements et fortes tensions politiques et géopolitiques, la Syrie post-Assad pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’aide et les conditions de sa mise en œuvre.

Une Blitzkrieg aux conséquences incertaines

La chute du régime de Bachar al-Assad a été aussi soudaine qu’inattendue, une véritable Blitzkrieg, comme le dit Thomas Janny​. En l’espace de dix jours, les forces d’HTS, soutenues par de nombreuses autres milices, ont pris le contrôle de la capitale, provoquant l’effondrement total d’un régime qui, pendant quatorze ans, s’était maintenu avec le soutien de l’Iran et de milices chiites ainsi que de la Russie. Ce basculement rapide a laissé le pays sans structure étatique fonctionnelle, avec un gouvernement de transition improvisé et une administration en ruines.

Le président intérimaire Ahmad al-Sharaa cherche à stabiliser la situation, notamment grâce à l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025. Celle-ci garantit certaines libertés fondamentales, notamment en matière d’expression et de droits des femmes, mais elle maintient un exécutif puissant avec peu de contrepouvoirs. Il y a bien des déclarations pour instaurer un cadre démocratique, mais les bases restent extrêmement fragiles, explique Olivier Routeau, de Première Urgence Internationale​. L’absence de structures solides et le manque de moyens compliquent la mise en place d’un État stable, tandis que la population voit peu d’améliorations concrètes dans son quotidien.

L’effondrement du régime n’a pas non plus mis fin aux violences. Dès les premières semaines, des affrontements ont éclaté sur la côte syrienne, notamment à Tartous et Lattaquié, bastions historiques de la communauté alaouite. Ces violences, qui ont causé plus de 1 300 morts (dont de nombreux civils), ont ravivé les tensions communautaires et confessionnelles qui avaient caractérisé le conflit syrien. Il y a un réel danger de représailles généralisées contre les Alaouites, qui sont perçus comme les soutiens historiques d’Assad, alerte Charlotte Baudoin, de PUI​. Beaucoup fuient vers le Liban, tandis que les nouvelles autorités peinent à imposer leur contrôle sur les forces de sécurité, impliquées dans ces exactions.

Parallèlement, la Syrie reste un terrain de rivalités géopolitiques. La Turquie, parrain du nouveau pouvoir, est préoccupée par le maintien d’un pouvoir kurde dans le Nord-Est, et a intensifié ses frappes aériennes, ciblant les zones sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Israël a, quant à lui, multiplié ses frappes sur des sites militaires syriens. La chute d’Assad n’a pas mis fin aux intérêts étrangers en Syrie, au contraire, elle a redistribué les cartes, analyse Thomas Janny​. On peut même considérer que la Turquie s’est substituée à L’Iran en Syrie.

Dans ce contexte chaotique, la reconstruction du pays semble hors de portée à court terme. Lors du sommet de Bruxelles le 19 mars, les donateurs internationaux ont promis 6,5 milliards de dollars, un montant limité face aux 400 milliards nécessaires à la reconstruction. De plus, les sanctions américaines restent en place, entravant les investissements nécessaires et ralentissant toute tentative de relance économique. L’Union européenne a levé certaines restrictions, notamment sur le secteur de l’énergie, mais leur impact reste limité. Sans une levée des sanctions américaines, la relance syrienne est impossible, note Olivier Routeau​.

Pour les ONG présentes sur le terrain, cette période de transition représente un défi majeur. La fin du régime a bouleversé l’organisation de l’aide humanitaire, soulevant de nouvelles questions sur l’accès aux populations et la coopération avec les nouvelles autorités. Alors que la Syrie a d’immenses besoins d’aide et de reconstruction, les humanitaires doivent composer avec un environnement instable et un futur encore incertain.

Ouverture des tuyaux vers les réseaux d’eau dans un camp au nord de la Syrie © Solidarités International

Minorités en Syrie : entre intégration fragile et tensions persistantes

La chute rapide du régime d’Assad a rebattu les cartes du pouvoir en Syrie, mais elle n’a pas mis fin aux fractures communautaires. Si le gouvernement de transition affirme vouloir construire une nation inclusive, les tensions confessionnelles et ethniques sont une réalité que le nouveau pouvoir doit solutionner. Les minorités, historiquement prises dans l’engrenage du conflit, se retrouvent aujourd’hui dans une position incertaine, entre craintes de représailles et promesses d’intégration.

Les Alaouites, longtemps perçus comme le pilier du régime Assad, sont aujourd’hui les plus vulnérables. À Tartous et Lattaquié, des exactions ont visé la communauté dès les premiers jours de la transition, faisant plus de 1 300 morts​. Le gouvernement a condamné ces violences, mais il n’a probablement pas les moyens de poursuivre ces crimes en justice, observe Charlotte Baudoin, de Première Urgence Internationale. Affaibli par des années de guerre et d’impunité, le système judiciaire syrien parait en effet incapable de remplir son rôle pour le moment.

Les Kurdes, de leur côté, ont obtenu une reconnaissance politique avec l’accord du 10 mars, qui prévoit l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale​. Cet accord, qui consacre la place des Kurdes dans la nouvelle Syrie, est cependant fragile. Les tensions persistent entre les unités kurdes, les anciens djihadistes et les mercenaires pro-turcs. Il sera difficile d’unifier ces forces sous une même structure, souligne Charlotte Baudoin​. De plus, cet accord n’a pas empêché la Turquie de poursuivre ses frappes dans le Nord-Est de la Syrie, signe que la reconnaissance des Kurdes par Damas ne signifie pas la fin des bombardements et des combats qui peuvent reprendre à tout moment.

Pour les Druzes, la transition suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Leur chef religieux, Hikmat al-Hajri, a publiquement critiqué la déclaration constitutionnelle du nouveau gouvernement, la jugeant trop centralisée et peu représentative de la diversité syrienne​. La question de l’autonomie, qui leur avait été accordée sous Assad dans le cadre de « l’Alliance des minorités », reste en suspens. Dans un pays où les équilibres communautaires sont encore instables, l’enjeu sera de garantir un système où chaque groupe trouve sa place sans réveiller les rancœurs.

Cette situation rend l’accès des secours humanitaires particulièrement délicat. Pour Solidarités International, qui a depuis l’origine de son action, opéré dans les zones qui n’étaient pas tenu par le régime de Assad, les déplacements de populations et les nouveaux besoins humanitaires constituent un défi majeur. Lors de l’offensive de HTS vers Damas, les équipes sur le terrain ont assisté à des déplacements massifs de populations kurdes vers le Nord-Est, où elles ont dû mettre en place une réponse d’urgence en quelques jours, raconte Thomas Janny​. PUI, initialement présente en zone gouvernementale, met, elle aussi, l’accent sur la nécessité d’une reconstruction incluant toutes les minorités pour éviter de nouvelles fractures​.

Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [1]
Un accès humanitaire incertain

Besoins humanitaires en Syrie

  • 16,5 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire.
  • 14,56 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 9,1 millions sont classées en situation d’insécurité alimentaire aiguë (dont 1,3 million en situation sévère).
  • 8 millions de personnes déplacées internes (IDP) depuis 2011.
  • 823 302 personnes nouvellement déplacées en 2024, dont 522 600 sont rentrées au cours du seul mois de décembre.
  • Près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, dont : plus de 3 millions en Turquie, environ 784 000 au Liban, plus de 705 000 en Allemagne, et presque 650 000 en Jordanie.

Chiffres du rapport 2025 d’OCHA sur les besoins humanitaires en Syrie [1].

Budget de l’aide humanitaire en 2024

  • En 2024, les Nations Unies ont estimé le budget de l’aide nécessaire à 4,07 milliards de dollars.
  • A la fin de l’année, seuls 1,46 milliards de dollars (soit 35,9%) ont été récoltés

Chiffres 2024 du Financial Tracking Service [2].

Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour l’action humanitaire en Syrie. Les ONG ont pu accéder à des zones jusque-là inatteignables, depuis leur zone d’intervention respectives avant le renversement du régime.

Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouvelles contraintes administratives et logistiques. Le cadre légal n’étant pas encore bien défini, la potentielle mise en œuvre de nouveaux programmes reste pour le moment compromise​. Selon Thomas Janny, les autorités sont encore hésitantes quant à la relation qu’elles souhaitent entretenir avec les ONG internationales (ONGI) et à la liberté qui leur sera accordée. Par ailleurs, la situation sécuritaire reste instable : des bombardements persistent dans certaines régions du nord-est, et de nouvelles exactions ne peuvent être exclues. La situation humanitaire a continué à se détériorer, note Charlotte Baudoin, les frappes aériennes israéliennes se sont intensifiées, tandis que les hostilités en cours dans les régions du Nord et du Sud, ainsi que l’instabilité récente et la détérioration du contexte dans les zones côtières, ont aggravé les conditions humanitaires et accru les préoccupations en matière de protection.

Un autre défi majeur est le retour progressif des réfugiés, estimé à 125 000 personnes depuis la chute du régime​. Pour rappel, selon les Nations Unies, près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, auxquels s’ajoutent 8 millions de déplacés internes. Ces retours posent des questions sur l’accès aux services de base pour des personnes qui retrouvent leur village en ruine après des années d’exil, et la capacité des ONG à répondre aux nouveaux besoins. Dans un contexte où les financements sont incertains et les infrastructures encore fragiles, les organisations humanitaires doivent trouver des solutions durables pour accompagner cette transition.

L’humanitaire doit absolument réussir cette première phase de réponse à l’urgence, pour permettre à la Syrie de passer à l’étape suivante, celle de la reconstruction, explique Olivier Routeau.

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Soutien international et incertitudes financières : un équilibre fragile

Le rôle de la communauté internationale est aujourd’hui crucial dans le relèvement de la Syrie. Depuis la chute du régime, plusieurs États et organisations multilatérales ont annoncé des plans de soutien à la reconstruction, mettant en avant la nécessité d’un développement inclusif et d’une stabilisation politique. L’Union européenne, par exemple, a réaffirmé son engagement en faveur d’une transition pacifique et durable, tandis que des institutions comme la Banque mondiale commencent à envisager des projets de relèvement​.

Ce soutien international est essentiel pour réhabiliter les infrastructures détruites, soutenir les services de base et favoriser le retour des déplacés et des réfugiés. Olivier Routeau souligne que sans un engagement fort des bailleurs internationaux, les capacités locales resteront trop limitées pour répondre aux immenses besoins humanitaires et de reconstruction​. Ce soutien doit permettre de passer d’une logique d’urgence à une aide plus pérenne.

Cependant, cette dynamique est bouleversée par une réorganisation des financements humanitaires. Le gel soudain des fonds américains, qui s’élevaient via l’agence USAID, à un budget annuel global de 42,8 milliards de dollars (soit 42% de l’aide humanitaire mondiale), a créé une incertitude majeure pour les ONG sur le terrain​. L’aide américaine en Syrie représentait environ un quart des donations au plan de réponse humanitaire en 2024, soit 377,7 millions de dollars [2]. La suspension des financements a forcé de nombreuses organisations à réduire drastiquement leurs opérations, voire à se retirer de certaines zones​.

Face à ces restrictions, les acteurs humanitaires doivent réévaluer leurs stratégies de financement, et cherchent alors à diversifier leurs sources. Mais cette décision de la nouvelle administration Trump s’inscrit dans une tendance plus globale de baisse des financements pour l’aide internationale. Les coupes dans les budgets de l’Aide Publique au Développement (APD) de plusieurs pays européens, dont la France, suscite de vives inquiétudes et imposent une approche très courtermiste.

Dans ce contexte incertain, la coordination entre humanitaire et développement devient essentielle. Nous devons éviter un vide humanitaire qui laisserait des millions de Syriens sans soutien à un moment critique, insiste Olivier Routeau​. Enfin, la levée des sanctions restantes apparaît comme une condition nécessaire pour faciliter la reprise économique et permettre aux acteurs humanitaires de travailler plus efficacement sur le terrain.

Un avenir imprévisible, un engagement indispensable

Alors que la Syrie entre dans une nouvelle phase de son histoire, les défis humanitaires sont immenses. Si la chute du régime a ouvert certaines perspectives, elle a aussi laissé un pays dévasté où l’urgence humanitaire côtoie les besoins de reconstruction.

Le soutien international sera déterminant pour éviter une nouvelle catastrophe. Mais entre la baisse des financements et l’instabilité sur le terrain, les ONG peinent à s’adapter. La levée des sanctions restantes, une meilleure coordination humanitaire et des financements adaptés seront essentiels pour accompagner la Syrie sur le long terme, si celle-ci se stabilise et ne retombe pas dans un nouveau conflit.

 

[1] Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

[2] Financial Tracking Service, Syrian Arab Republic Humanitarian Response Plan 2024

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

L’innovation humanitaire à l’épreuve du terrain : l’exemple du purificateur d’eau Orisa

L’action humanitaire est faite d’engagement, et de réponses concrètes, sans lesquelles elle n’est que mots. Pour apporter celles-ci de façon efficiente, et répondant aux besoins des personnes secourues, les solutions techniques innovantes jouent un rôle déterminant, démultipliant le temps gagné, le nombre de personnes assistées, et l’impact de l’aide. Cette notion d’innovation est présente dans tous les domaines de notre action (sécurité alimentaire, santé, abris, résilience, etc.), et bien sûr dans celui, technique par nature, de l’EHA (Eau, Hygiène et Assainissement).

Le changement de paradigme consiste parfois, sans révolutionner la solution technique elle-même, à mettre à disposition des acteurs et bénéficiaires de terrain une réponse simple d’utilisation, fiable, adaptée à l’ensemble du spectre des interventions, de l’urgence au développement, en termes d’accès individuel, familial ou collectif, à une eau potable. C’est l’idée du purificateur d’eau Orisa proposé par la société Fonto De Vivo, co-fondée par Anthony Cailleau, spécialisé en R&D, et David Monnier, ancien humanitaire ayant travaillé pendant 14 ans sur des terrains difficiles autant que variés : Libéria, Irak, Comores, Guinée, Afghanistan… Il y a pu mesurer le besoin en moyens faciles et sûrs d’accès à l’eau pour les populations impactées par des crises sécuritaires, climatiques ou épidémiques. Le développement du purificateur Orisa s’est fait, à partir de 2017, en partenariat avec des chercheurs des universités de Nantes (où Anthony Cailleau et David Monnier se sont rencontrés, et ont décidé de fonder Fonto De Vivo) et de Vendée. Un « focus group » de six ONG françaises a été mis en place, afin de spécifier leurs besoins en termes de purification et de logistique liée. Puis un cabinet de designers nantais, et un bureau d’étude en Vendée spécialisé dans la plasturgie ont finalisé le produit, qui a commencé à être commercialisé en 2021.

Concrètement, il s’agit d’un purificateur portable et autonome, de taille modeste (42,5 x 17 x 12cm), d’un poids de 2,1 kg, fonctionnant par pompage manuel, intuitif, conforme aux directives de qualité pour l’eau de boisson de l’OMS. L’ultrafiltration se fait par des membranes en fibres creuses à travers lesquelles passe l’eau. Le purificateur est adaptable à différents types de récipients, de réservoirs, et traite les eaux de surface (puits, cours d’eau…).

Le banc d’essai, pour un outil destiné à un usage humanitaire, c’est sa mise en œuvre sur le terrain. A ce titre, l’intervention menée par l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo, au Burkina-Faso (programme d’urgence), est significative, quant au potentiel du purificateur Orisa. Le contexte particulier de la ville de Djibo, soumise à un blocus par des groupes armés, y a transformé une situation critique en urgence humanitaire. Djibo, avant même ce blocus, était impactée par la raréfaction de la ressource eau due au changement climatique, et concentrait une grande partie des déplacés au Sahel. Au 31 / 03 / 2002, selon l’organisme d’état burkinabé enregistrant les déplacés internes, on y comptait 283.428 déplacés, pour une population résidente d’environ 50.000 personnes. En janvier, les groupes armés y ont déplacé de force les habitants des villages alentour ; selon OCHA, 36.532 personnes sont arrivées en moins de deux mois. La tension sur la ressource en eau potable y était maximale. Puis le blocus a été déclaré le 17 février, en posant des mines sur les routes d’accès et en attaquant tout véhicule ou personne tentant d’entrer ou de sortir de la ville. Enfin, un sabotage, par les groupes armés, des points d’eau et infrastructures d’accès à l’eau, fut mené, entre le 21 février et le 13 mars : destruction d’un groupe électrogène du réseau de l’Office National de l’Eau et de l’Assainissement (qui alimentait 2/3 de la population), de deux des trois générateurs alimentant les stations de pompage desservant le réseau public (réduisant de 80 % la production d’eau), et de six des douze adductions à énergie solaire, mises hors service par des tirs sur les réservoirs de stockage… Selon les estimations du cluster WASH, au moins 220.000 personnes ont perdu l’accès à des sources d’eau protégées au 17/03/2022 en raison de ces attaques. La population de Djibo, comme le raconte Sébastien Batangouna, chef de chantier EHA SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, « fut réduite à creuser à la main des trous de fortune dans le lit du barrage à sec, extrayant des quantités insuffisantes d’eau trouble, ou d’aller puiser dans quelques puits ou des eaux de surface stagnantes ». Par ailleurs, de nombreuses agressions de personnes allant puiser l’eau ont eu lieu. L’accès à l’eau est devenu pour les groupes armés un enjeu de pression sur la population.

Photo prise à Djibo par Sebastien Batangouna Banzouzi, chef de chantier EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina FASO @SOLIDARITES INTERNATIONAL

Dans ce contexte, et dans une ville qui n’est plus reliée que par hélicoptère au reste du pays, les réponses classiques en EHA, comme l’explique Lise Florin, Coordinatrice EHA à SOLIDARITES INTERNATIONAL au Burkina Faso, ne sont plus adaptées : « Trop dangereux d’effectuer des réparations des points d’eau et des groupes électrogènes vandalisés, water-trucking inenvisageable car points d’eau inaccessibles et ravitaillement en carburant limité par le blocus, installation de bladders (réservoirs souples) écartée, car une station de traitement eut été trop visible et le pompage difficile dans des trous de fortune, enfin accès limité au barrage pour des raisons de sécurité ». Ne restait que la solution d’un traitement domiciliaire et / ou communautaire, en utilisant au besoin des sources d’eau non conventionnelles (eau de surface éparses dans la ville). Solution « discrète » et sûre, donc, qui a consisté à « détourner », pour reprendre la formule de Baptiste LECUYOT, Responsable du pôle EHA – Expertise Technique et Qualité des Programmes au siège de SOLIDARITES INTERNATIONAL, « l’usage de purificateurs normalement plus adaptés au traitement d’eau à domicile, en mettant en place des points de filtration collectifs où les gens viendraient chercher de l’eau filtrée, sans avoir à mettre en place des installations plus importantes ». 242 volontaires communautaires furent recrutés et formés, 64 points de filtrations mis en place, et une équipe mobile de 50 volontaires fut chargée d’aller sensibiliser les ménages à l’hygiène et au traitement de l’eau à domicile. A ce jour 500 purificateurs Orisa ont été déployés à Djibo par SOLIDARITES INTERNATIONAL.

Même si l’intervention de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Djibo est toujours en cours, on peut d’ores et déjà constater que, comme le souligne Sébastien Batangouna, « La prise en main, l’utilisation, l’entretien et la réparation des purificateurs Orisa s’est révélée facile, tout comme la formation du personnel national et des journaliers ». Simplicité renforcée, comme le rappelle Lise Florin, « par les tutoriels mis à disposition sur Internet par Fonto De Vivo ». Lise Florin ajoute que, outre la discrétion et la simplicité « ces purificateurs se sont montrés plus rapides que le traitement chimique « PUR » : entre 120 L/H et 180L/H pour les filtres ORISA contre 40L/H pour le PUR. Également moins volumineux : il faut 4 fois moins de seaux de 20L pour couvrir le même nombre de bénéficiaires, le transport et le stockage sont donc facilités et moins couteux. Enfin, l’eau est de meilleure qualité pour les personnes secourues, car elle est simplement chlorée après filtration pour éviter la recontamination de l’eau dans le transport/stockage ». A Djibo, ces purificateurs ont subi une utilisation intensive, de 4 à 6 h par jour, en produisant environ chacun 100 L/H, soit 4 jours de besoins d’une famille « normale ». Bien sûr, le pompage requiert un minimum de force physique, mais, compte tenu du contexte et de l’urgence, cette réponse s’est montrée la plus pertinente, efficiente et discrète. Il faut toutefois mentionner que des cas de non-conformité (liés à un fournisseur) ont été constatés à Djibo, sur un certain nombre de purificateur Orisa. Le problème a été immédiatement reconnu par Fonto De Vivo, qui a mis en place des solutions, les purificateurs étant réparables : de nouvelles pièces (bagues) ont été testées et envoyées en express au Burkina Faso ; et, en plus du stock de membranes déjà sur place, de nouvelles sont en cours d’acheminement, afin de changer celles qui ont connu un problème (avec l’appui à distance de Fonto De Vivo, et sachant que ces membranes doivent de toute façon être changées au bout d’un certain temps d’utilisation).

SOLIDARITES INTERNATIONAL (qui avait déjà utilisé de façon limitée le purificateur Orisa au Niger dans des centres de santé), l’a également déployé en Haïti dans les écoles, et prévoit de l’utiliser au Mali pour des réponses d’urgence. Allassane Traore, coordinateur EHA Dakar, souligne d’ailleurs que cet outil est intéressant « pour les interventions auprès des populations transhumantes ou affectées par les déplacements récurrents, souvent oubliées des réponses humanitaires et particulièrement à risque sur les enjeux d’accès à l’eau potable ».

@MSF, Madagascar, avril 2022

Outre SOLIDARITES INTERNATIONAL, d’autres ONG utilisent le purificateur Orisa, comme MSF en Ukraine (dans des structures de soin) et à Madagascar (auprès de communautés). Ses très bonnes performances en filtration des bactéries (99,999999%, soit LOG 8) et virus (99,999%, soit LOG 5) en font un outil de prévention d’infections évident, mais, comme le souligne Jérôme Leglise, Référent Eau et Assainissement au Pôle Opérationnel de Support de MSF, une innovation technique spécifique a particulièrement intéressé MSF : son système de rétrolavage utilisant l’eau purifiée, limitant la contamination pendant le lavage. L’ONG médicale considère que ce purificateur est particulièrement adapté pour les missions exploratoires, les petites bases ou structures de santé isolées, les communautés spécifiques loin des réseaux urbains, et les personnes à risque (femmes enceintes, immunodéprimés, enfants en bas âge, cas de rougeole) en « kit de sortie » post consultation ou hospitalisation.

Enfin, le CDCS (Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) a commandé 405 purificateurs Orisa, afin de constituer un stock de contingence permettant de répondre à de potentielles urgences (catastrophes naturelles, conflits, pandémies…).

Au final, cet outil montre que, entre pari du développement d’un produit et épreuve du terrain, l’innovation humanitaire est – aussi – une forme de prise de risque…nécessaire…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire  


Pour aller plus loin : 


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Pierre Brunet

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.