L’environnement est aussi une question humanitaire.

Réduire l’impact environnemental négatif des interventions humanitaires portant sur l’Eau, l’Hygiène et l’Assainissement : l’exemple du programme stratégique assainissement de Solidarités International.

Aude Lazzarini, responsable du pôle Eau, Assainissement, Hygiène chez Solidarités International (SI) a présenté, le 21 septembre 2020, la façon dont SI prend en compte et intègre les enjeux environnementaux dans ses interventions. Cette présentation s’est faite dans le cadre d’une réunion du Groupe de Réflexion Urgence Post-Urgence (GRUPC), accueillie par Médecins du Monde, dans ses locaux parisiens.

Le GRUPC a été créé en 2009. C’est un espace informel d’information, de réflexion et d’échange entre des dirigeants humanitaires, des experts, des représentants de Fondations et de pouvoirs publics. Les premiers présidents du GRUPC ont été Benoît Miribel, Anne Héry, puis Philippe Ryfman. Ce groupe est aujourd’hui présidé par Francis Chahron, auteur des Chroniques Philanthropiques sur le site Carenews.

Aude Lazzarini est intervenue lors d’une réunion questionnant l’impact environnemental de l’action humanitaire.

La prise en compte de l’environnement, une problématique au cœur des priorités programmatiques 2020-2025 de Solidarités International

Dans les dernières décennies, l’environnement a subi une pression anthropique constante et de plus en plus forte : réchauffement climatique, déforestation, appauvrissement des sols, disparition des terres arables, diminution et dégradation des ressources en eau etc. Ces phénomènes contribuent à aggraver la précarité sociale et économique des populations les plus vulnérables, affaiblissant leur capacité de résilience face aux chocs et aux stress. En parallèle, la récurrence des catastrophes naturelles continue d’augmenter à la fois en fréquence et en intensité.

Solidarités international – acteur humanitaire confirmé – se donne pour mission de secourir le plus rapidement et efficacement possible les populations victimes de conflits, d’épidémies et de catastrophes naturelles. L’ONG répond à leurs besoins vitaux et les accompagne jusqu’à ce qu’elles recouvrent les moyens de leur subsistance et de leur autonomie pour faire face, en toute dignité, aux défis futurs.

A ce titre, Solidarités international est convaincue que la question environnementale doit avoir une importance majeure au niveau de la communauté humanitaire. D’autant plus que ses interventions se concentrent souvent dans des contextes fragiles et/ou dégradés, structurellement déficitaires (en termes de cadre législatif, services publics, gestion rationnelle des ressources etc.) et particulièrement vulnérables aux aléas climatiques. Les acteurs humanitaires ont ainsi un devoir d’exemplarité et de limitation/mitigation de l’impact de leurs interventions sur l’environnement.

Cependant, la prise en compte des questions environnementales lors des opérations humanitaires est relativement complexe. Les acteurs humanitaires opèrent souvent sur des terrains assez contraignants du fait d’une restriction de l’accès aussi bien au terrain qu’aux données sur la situation et l’environnement d’intervention (population, us et coutumes, hydrogéologie, topographie etc.), d’une offre limitée du secteur privé, d’un fonctionnement dégradé des institutions publiques, d’une forte exposition aux aléas climatiques, etc. Par ailleurs, ils agissent souvent dans des situations d’urgence demandant une réponse rapide et limitent, voire ne permettant pas, la réalisation d’études et d’investigations s’inscrivant dans un temps long. Dans ces contextes, la préparation et l’anticipation des questions environnementales deviennent alors primordiales.

Depuis 2 ans, Solidarités International mène une réflexion stratégique profonde de ses modes opératoires. L’ONG a ainsi intégré la prise en compte de l’environnement au cœur de sa stratégie programmatique.

La politique environnementale de SI a été finalisée en 2020, le document cadre qui accompagne sa mise en œuvre y sera annexé pour la fin de l’année.

Ce document de positionnement reconnaît l’importance de la prise en compte de l’environnement lors de la conception et de la mise en œuvre des interventions, ainsi que dans les processus logistiques qui l’accompagnent. SI s’engage à intégrer au mieux les défis attenants à la prise en compte de l’environnement aux 3 niveaux suivants :

  • Fonctionnement au siège: efficacité énergétique, tri des déchets, achats responsables de biens et services, rationalisation des déplacements professionnels à l’international, etc.
  • Fonctionnement sur le terrain : chaine d’approvisionnement (achats responsables de biens et services/transport/entreposage), flotte de véhicules, gestion de l’énergie, recyclage des déchets etc.
  • Programmes (conception, mise en œuvre et suivi) : analyse des risques environnementaux, protection et gestion durable des ressources naturelles, prévention et gestion appropriée des déchets, limitation des effets négatifs sur l’environnement, confinement du risque sanitaire etc.
Vidangeurs en action dans une latrine d’un camps de réfugiés du Bangladesh ®Solidarités International

Concrètement, lors de ses interventions, SI s’engage à considérer les questions environnementales sous deux perspectives :

  1. La réduction des impacts environnementaux négatifs des interventions et du fonctionnement des bureaux ;
  2. Le renforcement de la durabilité de ses interventions, par la réduction de l’exposition et de la vulnérabilité des populations et des systèmes face aux aléas climatiques et à la dégradation et/ou l’épuisement des ressources naturelles, par la mise en œuvre de mesures d’adaptation et d’atténuation.

Une déclinaison opérationnelle de ses engagements aux travers des stratégies sectorielles 2020-2025

L’opérationnalisation « programmatique » de la politique environnementale de SI s’est faite au travers de ses stratégies techniques programmatiques, ou stratégies sectorielles. A ce jour, les stratégies « Eau, Assainissement et Hygiène » et « Sécurité Alimentaire et Moyens d’Existence » sont terminées et constituent les premières stratégies sectorielles de SI.

La stratégie EAH 2020-2025 est ambitieuse et met la santé publique, le bien-être et la dignité des populations affectées au centre de ses interventions. Elle s’inscrit dans la logique mondiale des Objectifs de Développement Durable (ODD) et vise à atteindre, en contexte dégradé, les ODD 3 et 6  qui ciblent, respectivement, la santé et le bien-être et un accès universel à l’eau potable et à l’assainissement d’ici 2030. Cette stratégie sectorielle EAH cible 3 axes programmatiques prioritaires, pour lesquels Solidarités International ambitionne d’améliorer les pratiques et de développer de l’expertise, de la connaissance et des innovations.

  1. Renforcer la lutte contre les épidémies :

Cette volonté implique de renforcer la coordination multisectorielle et de multiplier les actions et initiatives conjointes des secteurs EAH et de celui de la Santé. Elle inclut la consolidation des systèmes locaux de surveillance épidémiologique – dont la surveillance communautaire et environnementale -, l’amélioration de la prédictibilité des épidémies et de l’efficacité des réponses rapides, le renforcement des services d’eau potable, d’assainissement et d’hygiène dans les centres de traitement et dans les « hotspots » urbains des maladies endémiques.

  1. Renforcer la qualité des interventions EAH en phase d’absorption des chocs :

Lors de cette première phase des réponses d’urgence, l’objectif est de mieux considérer le principe du « do not harm » – « Ne pas nuire ». Cela, en systématisant (i) la mise en place de mesures de protection contre toute forme de violence et d’atteinte au bien-être et à la dignité des populations affectées, (ii) en contenant au maximum les risques sanitaires et (iii) en minimisant les impacts environnementaux négatifs. Sur ce dernier point, SI a priorisé – entre autres -, pour la période à venir, une meilleure préservation et gestion de la ressource en eau. L’objectif est, par exemple, de mettre en place, dès l’arrivée sur le terrain des différents acteurs, une coordination et un suivi suffisant des ressources en eau exploitées. Lorsque cela n’est pas fait, cela peut amener à une surexploitation des ressources comme ça a été le cas à Maiduguri au Nigéria. L’exploitation de la nappe artésienne – dans un souci de réponse à la forte demande générée par l’afflux massif de déplacés internes – a induit une baisse significative du niveau statique de la nappe. L’absence de suivi spécifique a limité la capacité des acteurs à mettre en place des mesures de mitigation à temps.

Une autre problématique commune concerne l’assainissement. Dans les premiers moments des réponses aux crises, les services d’assainissement ne sont souvent pas considérés comme une filière à part entière qui comprend plusieurs étapes : collecte des excrétas, transport, traitement et évacuation. L’action humanitaire a tendance à se concentrer sur la construction de latrines – pour collecter les excrétas et confiner les risques sanitaires – en « oubliant » les actions de vidange et de traitement des boues. Ces dernières sont généralement prises en charge par le secteur privé informel. Or, ce dernier ne prend pas toujours en compte l’environnement et les impacts négatifs que son action peut avoir dessus. Il arrive qu’il dépote les excrétas dans la nature, exposant, de ce fait, les populations à des risques sanitaires et l’environnement à de fortes pollutions.

Cette pratique – de la non prise en compte de l’intégralité de la filière de l’assainissement dans les premières phrases d’urgence – est assez courante dans le secteur humanitaire compte tenu de la difficulté à mettre en place des systèmes de traitement efficaces. La conception, le dimensionnement et la mise en service de ces derniers requiert de l’expertise, de la réflexion, des études et des formations – activités se situant dans une temporalité toute différente de l’urgence de l’action humanitaire. La question est donc la suivante : comment faire bien et rapidement des activités impliquant des temporalités opposées, le tout, dans un contexte dégradé ? Comme nous le verrons ci-après, SI a développé un sous-programme stratégique spécifique pour répondre à ces problématiques.

  1. Renforcer les services publics EAH dans les contextes dégradés :

Pour ce dernier axe programmatique prioritaire, il s’agit d’accompagner les autorités locales à maintenir et/ou renforcer leurs services publics EAH essentiels dans les zones dégradées, affectées par des crises, où la pression sur ceux-ci est accrue du fait d’une arrivée massive de déplacés forcés (déplacés internes et réfugiés) ou de la déclaration d’une épidémie. C’est ce qui se passe, par exemple, au Nord du Burkina Faso, où de nombreux réfugiés arrivent dans les centres urbains. Cet afflux de personnes vient ajouter une pression forte sur un service de distribution d’eau potable déjà fragile et dégradé. La demande devient trop importante par rapport à l’offre et affaiblit d’autant un service déjà obsolète. Dans ce cadre-là, la gestion intégrée de la ressource en eau est une composante phare de la prise en compte de l’environnement. Il faut systématiser les bonnes pratiques pour garantir un rendement optimal des infrastructures et un usage rationnel de la ressource et s’assurer ainsi qu’il n’y ait pas une surexploitation des nappes, ce dans une logique d’anticipation du relèvement futur de la zone.

Logique d’intervention et principes d’intervention EAH de SI ®Solidarités International

Le sous-programme stratégique sur l’assainissement – faciliter le développement de filières complètes

SI développe des programmes stratégiques thématiques afin de proposer des solutions concrètes aux problématiques rencontrées sur le terrain et « opérationnaliser » ainsi les positionnements et volontés politiques de l’organisation,.

L’objectif du programme spécifique « Assainissement » est le suivant : sachant que le traitement des boues de vidange est souvent le parent pauvre de l’action humanitaire en situation d’urgence, SI souhaite soutenir activement la systématisation du développement de filière complète de l’assainissement dans les contextes humanitaires.

Transport manuel des boues de vidange, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

 

 

 

 

Séchage des boues de vidange, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

Pour se faire, SI a développé un programme spécifique à l’assainissement en contexte de crise. Il vise à soutenir la conception et la mise en œuvre de solutions efficaces et durables de traitement des boues, dans les contextes de crise de longue durée (> à une année), tout en proposant des solutions temporaires, pour la réponse d’urgence. Ces dernières permettent de confiner les risques sanitaires, dans l’attente de la mise en service des solutions pérennes de traitement des boues.

Le problème concret sur le terrain est la durée des études de faisabilité nécessaires à la conception et au dimensionnement de centre de traitement, ainsi que les délais de construction et de mise en service. Généralement, ces premières actions peuvent prendre jusqu’à un an. La question est donc de savoir quelles solutions temporaires peuvent être mises en œuvre, en attendant l’installation et la mise en service de technologies durables.

SI cherche à développer, avec des partenaires comme la Fondation Veolia ou la Tufts University, des réponses transitoires pour limiter les risques sanitaires et les impacts environnementaux négatifs. Ce sont des solutions innovantes et généralement coûteuses en termes de coûts d’exploitation, mais dont les coûts d’investissement sont assez faibles. Elles permettent de confiner le risque avant la mise en place de structures plus permanentes qui présentent, elles, des coûts d’investissement importants mais des coûts d’exploitation limités.

Deux solutions temporaires pour limiter le risque environnemental : les bio-additifs et l’hygiénisation des boues

SI va démarrer prochainement deux tests pilotes en partenariat avec la Fondation Veolia. Un premier sur des bio-additifs qui sont des micro-organismes qui dégradent les matières fécales. Ils permettraient de limiter le volume de boue et d’avoir un plus grand pas de temps entre chaque vidange. On produirait donc moins de boue et réduirait d’autant le risque pour l’environnement et la santé.

La deuxième recherche porte sur une solution développée par la Fondation Veolia – les SANIFORCES – à laquelle SI serait associé pour les essais terrain. Il s’agit de systèmes modulaires qui permettraient une hygiénisation des boues grâce à un détournement du procédé de méthanisation – on arriverait ainsi à un abattement de 99,9% des pathogènes, ce qui permettrait de dépoter les boues dans la nature sans propager un danger sanitaire. Une sélection rigoureuse des sites de dépotage serait associée afin de limiter également les risques environnementaux, notamment la pollution des ressources en eau.

Ces deux solutions sont temporaires or, SI cherche aussi à identifier des solutions durables adaptées aux crises de longue durée. Pour cela, SI a développé un site internet, Octopus (retrouvez notre article sur cette plateforme collaborative, ici), qui promeut le partage d’expérience et diffuse des retours d’expérience sur des solutions de traitement, mises en œuvre dans les principaux théâtres de l’action humanitaire. L’objectif est ainsi de dresser un tableau exhaustif de tous les procédés de traitement des boues qui existent dans le contexte humanitaire. Les solutions sont décrites et leurs avantages et inconvénients sont détaillés afin d’ aider les praticiens à choisir la solution la plus adaptée à leur terrain.

Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International
Station de traitement des boues, Sittwe, Myanmar. 2020 ®Marine Ricau / Solidarités International

En parallèle, Solidarités International professionnalise et renforce l’efficacité de ses stations de traitement des boues existantes. Au Myanmar, par exemple, SI – en partenariat avec la Fondation Veolia – améliore la qualité de sa station de traitement des boues (retrouvez notre article sur ce laboratoire au Myanmar, ici). L’ONG souhaite aussi mener un projet de thèse pour explorer les façons dont pourraient être utilisés les extrants de ce processus pour une réutilisation agricole (compost et eau d’irrigation).

La prise en compte de l’environnement est ainsi une problématique phare chez Solidarités International. Elle est intégrée aux stratégies de développement de l’action de SI car les populations soutenues par l’ONG sont souvent les plus vulnérables aux aléas climatiques. Par soucis d’éthique et d’exemplarité, Solidarités International considère donc primordial la prise en compte l’impact environnemental de ses programmes.

Aude Lazzarini

Responsable Eau, Hygiène, Assainissement

Direction des Opérations Adjoint aux Programmes, Solidarités International

Contact DOAP : Directrice des programmes, Anne-Lise Lavaur : allavaur@solidarites.org

Questions-Réponses

Suite à l’intervention d’Aude Lazzarini, les participants ont pu poser des questions et commenter la présentation. La problématique de l’accès à l’expertise a été soulevée et Aude a pu présenter les différents leviers mis en placez chez SI pour renforcer les partenariats dans une logique « multi-acteurs ». Les participants ont aussi discuté de la place de l’innovation et des freins au développement de techniques innovantes. Ces difficultés sont à la fois financières et liées à un positionnement du secteur plutôt frileux au risque, pourtant nécessaire à l’innovation.

Commentaire : Je souhaiterais souligner un point de difficulté présent dans la démarche de Solidarités International qui est le temps, les compétences et le coût que toutes ces activités induisent. C’est un réel problème lorsque l’on a peu de fonds propres et un challenge supplémentaire – faire mieux avec des ressources restreintes. Ce qu’Aude et son équipe ont développé est intéressant car ils ont travaillé avec des acteurs opérationnels ou académiques qui amènent d’autres compétences essentielles. Le « multi-acteurs » est une voie importante car il permet de trouver des solutions dont nous n’avons pas, seuls, les moyens ni financièrement ni scientifiquement.

Question : Face à la question du manque de moyens, ma question est la suivante : est-ce qu’il y a des groupes de travail, de développement pour réfléchir à ces questions d’ensemble que tu as présenté ? Est-ce que, chez SI, vous vous êtes réunis avec d’autres ONG pour penser collectivement ces questionnements ?

Aude Lazzarini : Oui, effectivement, nous faisons partie de groupes de travail sur ces questions. Par exemple, à l’échelle mondiale, nous sommes très actifs au sein du Global Wash Cluster qui est une instance de coordination de l’action humanitaire. Nous faisons partis d’un groupe de travail spécifique à l’assainissement et nous avons beaucoup d’échanges avec d’autres ONG, Oxfam, par exemple, qui a aussi priorisé l’assainissement pour les années à venir. Notre site, Octopus, vient d’être mis en ligne sur le site du GWC.

A l’échelle nationale, nous sommes surtout impliqués dans les groupes de travail sur l’accès aux services EAH en situation d’urgence avec le groupe PFE (Partenariat français pour l’Eau). Là-aussi, on travaille sur du multi-acteurs. La difficulté est qu’il y a beaucoup de problématiques et qu’il est difficile de toutes les aborder.

Enfin, en particulier sur les questions liées à la prise en compte de l’environnement, autant sur les aspects programmatiques que logistiques, notre participation active au Réseau Environnement Humanitaire du Groupe URD, nous a permis de mûrir nos réflexions avec d’autres acteurs humanitaires opérationnels de terrain et faire avancer notre positionnement.

Une des limites que nous rencontrons chez SI est l’accès à l’expertise. les réponses EAH nécessitent de mobiliser un large panel de compétences qui ne peut pas toujours être entièrement internalisé au sein des ONG, or il est primordial si l’on veut (mieux) prendre en compte l’environnement (entre autres). C’est une des raisons pour lesquelles nous avons beaucoup développé le multi-acteurs, via des consortiums et des partenariats. Nous avons également de nombreux chantiers en cours – en lien avec nos principaux mécènes techniques (Aquassistance, Fondation Veolia, ESF, Renewgies…) – pour la mise en place de hotlines qui permettraient d’optimiser le support technique délivré aux équipes sur le terrain.

L’autre difficulté, qui est l’une des limites principales pour SI, est l’accès aux guichets financiers qui permettent de financer l’innovation. Pour innover, nous devons prendre des risques, tester des solutions, définir si elles fonctionnent ou non. Or, nous sommes dans un milieu qui, d’un point de vue technique (entre autres), a une certaine aversion au risque. Nous avons tendance à vouloir que les choses marchent du premier coup, nous préférons souvent les approches classiques etc. Tout cela est une limite au questionnement de nos pratiques et à leur amélioration. Lorsqu’en plus, l’organisation a peu de fonds propres, comme c’est le cas pour SI, c’est un défi d’autant plus important.

Commentaire : J’aimerais ajouter une remarque au sujet de l’impact environnemental de nos activités. Si l’on veut travailler sur ces sujets, il faut que les technologies que l’on développe soient, elles aussi, robustes, appropriables et non génératrices d’impacts significatifs d’un point de vue environnemental. Il faut réfléchir à une logique de technologie, de réponse qui intègre, dès sa conception, cette problématique-là. Il ne faut pas se jeter sur les nouvelles solutions technologiques qui, si on les regarde selon leur bilan écologique global, auront d’autres effets, notamment certains néfastes sur l’environnement.

Question : Tu as évoqué ce sujet de faire vite et bien, alors que l’on a à peine le temps de faire bien. La question de la globalité de la vision en anticipation des crises est un sujet très intéressant. Est-ce que les ressources que vous avez développées et celles que vous partagez sont libre d’accès ?

A.L : Oui, bien sûr. Dans la stratégie EAH de Solidarités International, il y a des axes thématiques, mais également des objectifs spécifiques institutionnels. Pour l’eau, l’assainissement et l’hygiène, la première intention est de renforcer la lutte contre les épidémies et de faire des services EAH performants et adaptés ; la deuxième c’est d’innover et de développer l’accès à l’expertise. La troisième volonté, qui répond à ta question, c’est le plaidoyer et le partage de connaissances. Nous souhaitons partager les résultats de toutes les recherches que l’on entreprend et ainsi contribuer à produire de la connaissance au sein du secteur et la diffuser largement. Par exemple, pour la recherche sur les bio-additifs, nous travaillons avec un partenaire académique et nous allons arbitrer si cette technologie marche ou non. Si cela ne fonctionne pas, nous diffuserons le fait que c’était un échec. On pourra clore le débat et essayer de trouver d’autres solutions. L’idée est toujours de servir le secteur et l’action humanitaire.

Question : Avez-vous mis en place des partenariats avec des instituts de recherche fondamentaux ?

A.L. : Oui, tout à fait. Nous avons un partenariat avec la Tufts University qui est spécialiste des questions EAH en contexte humanitaire. Nous venons également de signer un protocole d’accord (MoU) avec la Johns Hopkins University pour toutes les recherches opérationnelles autour des réponses choléra. Il y a beaucoup de choses que l’on fait de façon empirique dans le domaine de l’EAH. L’idée est de questionner ces approches et de voir si nous pouvons gagner en efficience. Par exemple, lors d’une épidémie de choléra, on désinfecte systématiquement les domiciles un rayon de 50 à 100m. Il faut se demander pourquoi on fait cela, quel est l’impact de cette action et s’il y a d’autres pratiques plus adéquates.

Qui est Aude Lazzarini ?

Aude Lazzarini BWAude Lazzarini est ingénieur en génie industriel de l’environnement, spécialisée en hydraulique urbaine. Après une expérience auprès du plus grand service public d’eau français, Aude a travaillé comme chef de projet et expert technique sur des projets d’accès à l’eau potable et à l’assainissement. Elle a ainsi développé de fortes compétences techniques (APS/APD/modélisations hydrauliques) et institutionnelles dans la mise en place et l’optimisation des services publics d’eau potable et d’assainissement (diagnostics organisationnel et institutionnel, Partenariats Publics-Privés et contrats de Délégation de Service Public, montage de dispositifs de financement de type Output-Based Aid, formations et renforcement de capacités, élaboration de manuels de procédures etc.), ainsi que dans le domaine de l’ingénierie sociale (enquêtes ménages, analyse de la demande solvable, activités d’IEC et d’intermédiation sociale).

Aude a également contribué à l’élaboration de plusieurs documents de politiques et stratégies nationales sectorielles. Elle est depuis 2018, responsable du pôle Eau potable, Assainissement, Hygiène chez Solidarités International, et s’est spécialisée sur les problématiques de l’accès aux services EAH dans les contextes dégradés.

Vous pouvez la retrouver sur LinkedIn, ici.

L’intelligence collective n’est pas un vain mot

Une interview de Thierry Vandevelde, délégué général de la fondation Veolia.

© Uvira, République Démocratique du Congo, Fondation Veolia.

Quelques semaines après la fin du confinement, Thierry Vandevelde, délégué général de la fondation Veolia, dresse un premier bilan de la gestion de la crise de la Covid-19. Examinées à l’aune d’autres expériences de pandémies, nos pratiques occidentales ne sortent pas grandies.

Défis Humanitaires: Avec la fondation Veolia, vous avez l’expérience de la gestion des crises sanitaires, notamment celles qui touchent le continent africain. Y a-t-il des leçons à tirer de ce qui s’est passé en Europe et en France ?

Thierry Vandevelde : La gestion des crises sanitaires n’a, en tant que tel, rien d’inédit : les acteurs de l’humanitaire d’urgence y sont confrontés très régulièrement après les catastrophes humanitaires. On le sait : les actions rapides à mettre en œuvre sur le terrain sont des priorités.

En France, la gestion hospitalière de la pandémie a permis de prendre en charge les patients et de leur prodiguer tous les soins utiles. Mais la réponse médicale ne peut être suffisante. La stratégie doit être ouverte et multisectorielle en raison des nombreuses inconnues : elle doit associer toutes les parties prenantes que sont les secteurs de la santé, les acteurs économiques et la société civile. C’est d’ailleurs la recommandation d’un avis récent (8 juin 2020) du conseil scientifique Covid-19 mis en place par le gouvernement français.

©Au Cameroun, des bornes-fontaines et lave-mains ont été mis à disposition à Bangangté et dans ses 13 villages, Fondation Veolia

 

Pour cela, il faut sans doute accepter d’aller plus loin que les cadres d’intervention classiques et privilégier, quand une épidémie est mondiale comme c’est le cas avec le coronavirus, une action transnationale. Quand je vois qu’un envoi de masques de protection destinés à nos collègues opérateurs de services d’eau en Afrique est empêché par un règlement européen, je me désole… Nous avons été confrontés à des refus d’exportation qui sont devenus des autorisations à force d’insister, avant d’être de nouveau bloqués par un texte du ministère français en charge des transports. Sans doute le fait d’une bureaucratie pas toujours très agile. L’exemple est anecdotique mais symptomatique : ces décisions fluctuantes ont été prises au détriment des besoins des populations.

 

Vous avez observé ce qui s’est passé en Afrique. Quels sont vos constats ?

La réponse européenne aurait gagné en efficacité en s’inspirant de l’exemple donné par certains pays d’Afrique qui ont, malheureusement, une grande habitude des crises sanitaires. Souvent, ils ont vite réagi avec les moyens du bord. Je pense à la République Démocratique du Congo qui s’est inspirée de son plan stratégique multisectoriel d’élimination du choléra pour promouvoir une approche ciblée et multi acteurs dans sa lutte contre la Covid-19.

Je pense aussi au Cameroun, et particulièrement à la commune de Bangangté, qui a très vite mobilisé sa jeunesse pour diffuser la pratique des gestes barrière. Et au Sénégal, le gouvernement, anticipant la diffusion de l’épidémie, n’a pas hésité à mettre en place un couvre-feu.

En quoi l’eau est-elle un élément de la lutte contre ce type de pandémie ?

 L’OMS a très tôt souligné que l’eau et le savon étaient les premières armes dans la lutte contre le coronavirus, pour mettre en œuvre les gestes barrière. Mais il s’agit de ressources encore rares dans de nombreux pays dits moins avancés. L’amélioration de l’accès à l’eau, à l’assainissement et donc à l’hygiène est la réponse évidente aux maladies hydriques comme le choléra, la typhoïde, ainsi que des dizaines d’autres pathologies. On pourra construire tous les hôpitaux que l’on veut – et cela reste évidemment nécessaire – et mener des campagnes massives de vaccinations, ces réponses ne seront jamais ni suffisantes ni durables pour faire face à des crises sanitaires majeures. A côté de programmes mondiaux de lutte, qui ont fait leurs preuves, tel le fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme qui vient d’être refinancé, il est aussi essentiel de mobiliser d’importants moyens financiers pour l’accès à l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement.

Vous insistez beaucoup sur les approches multisectorielles et le rôle des acteurs locaux…

Cette crise a montré que les acteurs locaux du monde de l’eau sont de plus en plus compétents et efficaces dans les pays du Sud. Ils ont été incontournables dans la réponse à la crise en étant pratiquement les seuls à être restés sur place, de nombreux travailleurs internationaux ayant été évacués par précaution. J’ai en tête l’exemple très récent de la ville d’Uvira, où la fondation Veolia lutte depuis des années contre le choléra en créant des infrastructures d’accès à l’eau, et qui a été touchée par de violentes intempéries en avril. Les inondations qui les ont suivies, en pleine crise Covid-19, ont mis en péril l’accès à l’eau potable, obligeant toutes les parties prenantes à collaborer de manière très intense pour rétablir ce service essentiel. Pour appuyer l’opérateur local, nous avons travaillé à distance, main dans la main avec un bureau d’ingénierie africain, les équipes en charge des travaux et une ONG congolaise. Cette expérience est la démonstration que l’intelligence collective n’est pas un vain mot : la gestion de crise nécessite que les parties prenantes se fassent confiance et mettent en commun leurs compétences. De ce point de vue, la pandémie actuelle est une forme de rappel à l’ordre et d’exigence de vigilance pour l’avenir.

Thierry Vandevelde

Thierry Vandevelde, Docteur ès en Sciences et ingénieur spécialiste des questions liées à l’eau, est actuellement Délégué général de la fondation Veolia engagée dans le développement durable en France et à l’étranger. Auparavant il a exercé plusieurs fonctions : Responsable de la préservation de l’environnement au sein de la Compagnie générale des Eaux, Responsable des programmes de recherche, puis Directeur des technologies au sein de la division technique internationale de Veolia Eau.

Vandevelde est également membre du Comité d’orientation pour l’action humanitaire mis en place par le gouvernement français et de l’American Water Works Association ainsi que Secrétaire du Comité français du Programme Solidarité Eau (pS-Eau). Il siège, par ailleurs, au conseil d’administration de plusieurs associations internationales de proximité.