Europe : l’aide humanitaire en question

Les équipes de Solidarités International préparent une distribution d’argent au Tchad en 2018, ©Solidarités International

La DG ECHO, réflexions et souhaits d’un humanitaire

Quand on m’a gentiment proposé de profiter de l’espace très intéressant qu’offre le site Défis Humanitaires pour parler de la DG ECHO, j’ai très peu hésité car c’est un « objet humanitaire » qui concerne mon poste actuel au sein de SOLIDARITES INTERNATIONAL et qui me tient à cœur.

Cet article n’est pas un article de recherche académique mais une simple transcription des expériences et perceptions d’un praticien de l’action humanitaire envers un des acteurs majeurs qu’il a côtoyé au cours des deux dernières décennies. Il faut y lire beaucoup de subjectivité et de vécu, beaucoup de compliments et de reproches mais aussi beaucoup d’attentes et d’espoir.

Un bailleur « à notre image »

Mon premier contact avec la DG ECHO s’est fait en 2004, à Goma, en République Démocratique du Congo (RDC). J’ai vite été séduit par une image d’un bailleur de fonds présent sur le terrain, au courant des besoins, inscrit dans une démarche de principe et qui se positionne comme co-constructeur de la réponse que SOLIDARITES INTERNATIONAL voulait à l’époque mettre en œuvre à l’Est de la RDC (Ituri, Kalémie, Goma…)

Tout au long de ma vie d’humanitaire j’ai eu à interagir avec les membres de la DG ECHO, que ce soit au niveau du terrain ou au Siège sur les principales crises humanitaires des deux dernières décennies (le Darfour, l’Afghanistan, la Crise Malienne, la Crise Syrienne, Haïti, le Nigéria…). Pour quelqu’un qui travaille dans une organisation humanitaire qui se veut indépendante sans pour autant pouvoir fonctionner sans les financements institutionnels, la DG ECHO a toujours été un bailleur privilégié.

D’abord, le positionnement de l’Union Européenne comme un « soft power » au niveau des relations internationales est un élément rassurant quant à la perception positive (ou a minima « pas négative ») que peuvent avoir les différentes parties prenantes des financements européens de projets humanitaires. Ainsi, l’absence d’orientation politique directe de la majorité des financements de la DG ECHO, permet à ses partenaires ONG de garder un niveau très important d’indépendance et de neutralité. Bien sûr, ceci est une tendance générale même si certains positionnements et certains financements, notamment sur les problématiques de flux migratoires vers l’Europe, restent éminemment politisés.

Ensuite, il faut noter que la majorité des employés de la DG ECHO avec qui j’ai interagi sur le terrain étaient des anciens employés d’ONG humanitaires. Nous parlions le même langage, avions les mêmes considérations et étions aussi attachés à des notions, malheureusement aujourd’hui parfois délaissées, de positionnement de principe. La DG ECHO est l’un des bailleurs les plus vocaux sur les questions de respect du Droit International Humanitaire et est l’un des bailleurs les plus sensibles aux problématiques de respect des principes humanitaires de neutralité, d’indépendance et d’impartialité. Au-delà d’une posture discursive, cette identité forte se perçoit dans chaque pays d’intervention de la DG ECHO et se transcrit en permanence dans les échanges de ses employés avec les autres acteurs humanitaires, dans le choix des zones où intervenir, des priorités à définir, des projets à financer…

Haïti, ©Solidarités International

Aussi, la DG ECHO est l’un des bailleurs les plus proches du terrain. C’est sans doute une volonté institutionnelle mais de mon expérience, ce fut souvent une réalité tangible. Quand de nombreux représentants de bailleurs ont une capacité limitée de déplacement et de visite des terrains directs de l’action humanitaire, la DG ECHO brille par sa capacité à déployer des employés nationaux ou internationaux au cœur des endroits où les projets qu’elle finance sont mis en œuvre. Non seulement c’est une approche qui améliore nettement sa capacité de suivi effectif des réalisations des projets qu’elle finance mais la DG ECHO signifie par cette démarche qu’elle n’est pas dans une logique de transfert de risque vers ses partenaires. C’est une posture d’une valeur très importante dans un environnement humanitaire régi de plus en plus par une logique de transfert de risques des bailleurs, vers les acteurs internationaux et ensuite vers les acteurs nationaux ou locaux.

Enfin, la DG ECHO attache une attention particulière, dans ses différentes programmations, à l’atteinte de populations vulnérables dont l’accès à l’aide humanitaire est restreint ou inexistant. Cette volonté affichée rejoint souvent un leitmotive stratégique central chez SOLIDARITES INTERNATIONAL. En effet, SOLIDARITES INTERNATIONAL a fait de l’accès aux populations affectées un enjeu majeur de son action humanitaire et fait le choix d’investir des efforts particuliers dans ce sens. Des efforts qui se voient en permanence dans ses zones d’interventions et sa propension perpétuelle à « aller où les autres ne vont pas ».

Qui aime bien châtie bien, dit-on. J’ai aussi voulu transcrire dans cet article, des éléments qui me questionnent dans le fonctionnement actuel et projeté de la DG ECHO. Je vais parler de tendances que je trouve dommageables, d’orientations que j’estime non pertinentes, de décisions que je perçois questionnables. Mon avis n’engage que moi, mais j’espère que certaines de mes interrogations seront écoutées et certains de mes souhaits entendus… Certains thèmes traités ci-dessous font partie du plaidoyer continu que SOLIDARITES INTERNATIONAL fait auprès de la DG ECHO que ce soit directement ou à travers notre participation à la plateforme essentielle qu’est VOICE, une voix porteuse des ONG humanitaires européennes.

Des financements qui restent en deçà des besoins

L’augmentation du volume financier d’aide humanitaire attribué par la DG ECHO est une tendance qu’on a observé lors des 10 dernières années et qui se poursuit. Malheureusement, et le constat est partagé par la DG ECHO elle-même, l’amplification des besoins humanitaires reste plus rapide que cette tendance d’augmentation et les fameux « gaps de réponse » restent importants et ont même tendance à croitre. Aujourd’hui, les perspectives d’évolution des financements humanitaires européens d’ici 2027 ne semblent pas prendre réellement en compte les tendances inquiétantes d’augmentation de l’ampleur des crises et leurs prolongations dans le temps. Il est névralgique qu’un acteur aussi important que la DG ECHO dans la sphère humanitaire puissent développer sa capacité d’action et de financement en lien avec la recrudescence continue des besoins humanitaires à travers le monde. Il est crucial d’accompagner la DG ECHO dans ses efforts d’augmentation de ses capacités à travers un travail de plaidoyer permanent auprès des décideurs européens qu’ils soient au niveau étatique ou des instances européennes.

Quid de la part des ONG dans les financements de la DG ECHO ?

En parallèle de l’augmentation des budgets de la DG ECHO, j’ai observé ces dernières années une augmentation de la part de ce budget allant aux organisations internationales (hors ONG) et notamment aux organisations du système onusien. D’ailleurs, entre 2016 et 2019 la part du financement de la DG ECHO allant aux ONG s’est réduit malgré l’augmentation générale des budgets de la DG ECHO : elle est passée de plus de 800 million d’Euros à moins de 700 million d’Euros. Malgré le fait que le système onusien est nécessaire à la réponse humanitaire dans son ensemble il n’en reste pas moins essentiel de maintenir sinon développer la part des ONG dans la réponse. La pluralité, l’indépendance, la flexibilité, la créativité… des ONG en fait un canal privilégié qui ne doit pas être délaissé par la DG ECHO.

On imagine bien que l’une des raisons derrière cette tendance est la capacité des organisations onusiennes à gérer des volumes financiers très conséquents, facilitant ainsi le traitement administratif effectué au niveau de la DG ECHO. Ceci étant dit, il ne faut pas oublier que beaucoup de ces fonds terminent aux mains des ONG, indirectement, ce qui revient à ponctionner des frais administratifs importants des budgets humanitaires en déplaçant le coût administratif de la DG ECHO vers les agences onusiennes. Cette approche « middle man » contribue fortement à réduire la réelle efficience de l’aide, mais elle est peu visible au niveau de la DG ECHO qui se rend ainsi en capacité de de gérer des budgets plus importants sans pour autant augmenter sa masse salariale ou ses coûts administratifs.

Il est souhaitable que la DG ECHO appuie le rôle de coordination, de production de valeur technique et méthodologique, de lien avec les Etats, de mise en œuvre directe, du système onusien et non pas le rôle de bailleur intermédiaire qui, in fine, ne contribue qu’à réduire artificiellement la perception du coût administratif alors que dans la réalité, ce coût augmente.

Pour la recherche d’une efficience cohérente et réelle

L’efficience est une vertu dans la mise en œuvre de toute réponse humanitaire. Attention cependant à prendre en considération les standards minimaux d’une réponse de qualité en analysant le budget d’un projet donné. Dans le cadre du nouveau système en cours depuis le début de l’année 2021, les coûts de Suivi, Evaluation, Redevabilité et Apprentissage (SERA ou MEAL en anglais) sont considérés par la DG ECHO comme des coûts supports sur lesquels s’appliquent un objectif non-dit de baisse au « strict minimum ». Cet exemple est un élément inquiétant qui montre une certaine incohérence intrinsèque lorsque la DG ECHO, à juste titre, augmente ses attentes en matière de qualité de mise en œuvre mais n’est pas prête à assumer financièrement ces exigences.

On voit d’ailleurs de plus en plus d’organisations qui financent leurs coûts dits « support » sur leurs fonds propres ou sur des fonds de bailleurs « moins regardants » pour présenter à la DG ECHO des budgets artificiellement très « efficients ». Cette pratique de « coûts masqués », parfois malheureusement valorisée par les représentants de la DG ECHO, travesti à mon sens la notion d’efficience et l’instrumentalise. Je n’ai malheureusement pas de solution toute prête face à ce problème mais j’appelle néanmoins à une lecture plus englobante de la notion d’efficience et une approche plus humble de la notion de coût par bénéficiaire, qui reste difficile à rendre pertinent comme indicateur rapporté à un projet donné et doit s’analyser d’une manière beaucoup plus globale.

Le « crisis modifier », une excellente modalité qui ne doit pas remplacer un engagement fort de la DG ECHO dans le financement des mécanismes « RRM »

De plus en plus de HIP ECHO (Plan d’Intervention Humanitaire ou programmation) contiennent une mention de la modalité « crisis modifier ». Cette modalité permet aux partenaires de la DG ECHO d’inclure dans leurs propositions d’activités des montants estimatifs qui peuvent être débloqués sous certaines conditions pour répondre à des besoins humanitaires à déclenchement rapide. Ceci permet aux acteurs humanitaires de pouvoir mettre en œuvre une réponse rapide et adaptée qui sort du cadre « normal » du projet initialement soumis et mis en œuvre. L’existence du « crisis modifier » apporte une flexibilité souvent requise dans le cadre de crises humanitaires où des changements contextuels rapides peuvent souvent arriver et changer la dynamique des besoins (conflit, déplacement de population, inondations, sécheresses…).

Nonobstant la vertu réelle et la nécessité d’une telle modalité, elle ne doit pas selon moi être perçue comme un remplacement des mécanismes RRM (Mécanismes de Réponse Rapide). Le RRM est un mécanisme qui a vu le jour en 2004 suite à une collaboration entre SOLIDARITES INTERNATIONAL et l’UNICEF dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Le RRM est une approche multisectorielle intégrée et multi-acteurs, adaptée à la large majorité des crises humanitaires et qui inclut une méthodologie commune de pré-positionnement, d’analyse des besoins, et un système coordonné d’activités, de référencement et de suivi évaluation de la réponse. Depuis sa naissance en 2004, le RRM s’est étendu à la quasi-totalité des crises humanitaires (Le soudan du Sud, le Darfour, l’Afghanistan, le Yémen, la RCA, le Nigéria, le Mali…) et SOLIDARITES INTERNATIONAL s’efforce comme d’autres ONG de déployer ce mécanisme dans chaque contexte qui s’y prête.

Goundam, ©Solidarités International

Le caractère systémique et multi-acteurs du RRM est nécessaire pour avoir une réponse de qualité dans des contextes d’occurrences récurrentes de crises localisées et intenses. Cette approche systémique reste de facto absente de la modalité « crisis modifier » et l’usage de celle-ci ne doit pas se faire au dépend d’un renforcement général des mécanismes RRM et une continuation de l’engagement fort de la DG ECHO dans leur financement.

L’ERC (Enhanced Response Capacity), un mécanisme superbe qui déçoit par des moyens faibles

L’ERC est un financement « à part » des HIP traditionnels avec un mandat de renforcement institutionnel ou organisationnel de la capacité de la communauté humanitaire à mieux répondre aux besoin des populations affectées par les crises. Ce mécanisme est une perle, un joyau de possibilités car il est capable de traiter de sujets structurels qui peuvent avoir un effet levier très significatif sur la réponse humanitaire dans son ensemble. Solidarités International a profité de ce mécanisme dernièrement pour poursuivre son travail collectif, au sein du Réseau Logistique Humanitaire, de renforcement de la mutualisation des efforts en termes de logistiques. Malheureusement, les moyens mis à disposition de ce mécanisme ne sont d’aucune commune mesure avec les besoins de renforcement systémique de la réponse humanitaire. En 2020, environ 5 millions d’euros ont été alloués à ce mécanisme ce qui peut représenter pour beaucoup un bel effort. Mais quand vous regardez les besoins d’innovations, d’adaptations, de transformations, de renforcements… continus des acteurs humanitaires face à la diversification des contextes et des problématiques de la réponse, ce montant est malheureusement bien dérisoire. Face aux enjeux majeurs et continus de structuration du secteur, un renforcement significatif de l’ERC est souhaitable pour que la DG ECHO puisse mieux laisser son empreinte positive sur l’ensemble de l’environnement humanitaire.

Le renforcement de capacités, une « inéligibilité » très questionnable

La non-couverture des actions de renforcement de capacités notamment pour le personnel national des ONG internationales financées par la DG ECHO est un élément malheureux qui limite la capacité d’investissement de ces ONG dans le développement des compétences de leurs salariés. Des salariés nationaux qui constituent aux alentours de 90% de la masse salariale des ONG (notamment françaises) et qui portent donc sur leurs épaules la qualité de la réponse.

Certes, la DG ECHO n’est pas un acteur de développement, mais une vision de long-terme permettrait facilement d’entrevoir un retour sur investissement très intéressant en termes de qualité de la réponse, incluant les aspects d’efficiences et de réduction de coûts. Dans la réalité, les bailleurs de développement sont rarement intéressés de financer des formations humanitaires et ainsi, seules les organisations ayant des capacités financières propres issues de la collecte de dons peuvent investir substantiellement dans la formation de leur personnel. La majorité des ONG internationales n’ayant pas des capacités propres suffisantes, les actions de renforcement de capacité passent souvent à la trappe face à l’ampleur d’autres besoins.

L’impact que ces formations peuvent avoir sur la réponse est évident et je reste convaincu que la DG ECHO devrait revoir sa copie en la matière et avoir une politique volontariste d’appui à ses partenaires en matière de formations de leur personnel et d’actions de renforcement de capacité en général

Vers une plus grande bureaucratisation de l’action humanitaire européenne ?

J’ai toujours senti au sein de la DG ECHO une tension permanente entre le « fonctionnaire européen » et « l’humanitaire sans frontiériste ». Une volonté claire de simplification et de non bureaucratisation qui se heurte en permanence à un cadre administratif pour le moins étouffant… J’ai travaillé sur plusieurs Cadres Communs de Partenariats (CCP) et on commence à découvrir le nouveau cadre (Certificat de partenariat Humanitaire) qui a pris effet au premier janvier 2021. Malheureusement, pour le moment, la tendance n’est pas vraiment à la simplification : Coûts RH à suivre en taux journalier, reporting de la TVA, des rapports financiers détaillés supplémentaires, un format de budget nouveau, des contrats de 70 pages, une DG ECHO qui « rentre dans le rang » des formats, des cadres, des outils… de la bureaucratie européenne qu’on a jusqu’à aujourd’hui réussi à partiellement éviter.

Avec le nouveau système, on a l’impression que la DG ECHO a perdu la bataille de la simplification face aux pressions des autres directions de la commission. On n’a pas encore assez de recul, je l’avoue, mais les engagements de simplification du « Grand Bargain » sont bien loin de nous. Ainsi la DG ECHO s’éloigne encore plus avec ce nouveau système du modèle de rapport harmonisé « 8+3 » par exemple.  Des nouvelles règles, de nouvelles exigences, un cadre toujours pas harmonisé entre bailleurs… L’humanitaire enterre l’efficience sous les lourdeurs des cadres de redevabilités bailleurs et la DG ECHO dont on espérait beaucoup, ne se libère pas de cette mouvance dangereuse, bien au contraire.

Parler de la DG ECHO est une entreprise bien ardue ; ce bailleur a une telle centralité dans la réponse humanitaire globale qu’on peut écrire des livres sur le sujet. Le message que je souhaitais passer à travers cet article est que le rôle de la DG ECHO dans la réponse humanitaire est un enjeu majeur pour le secteur tout entier.

Une DG ECHO qui garde ses principes, lutte pour ses valeurs (parfois au prix de rapports de force avec d’autres entités des institutions européennes), continue à se développer en quantité et qualité est une nécessité pour la réponse humanitaire globale. La DG ECHO, entité institutionnelle européenne, doit garder ses racines « Non gouvernementales », son esprit émaillé de « sans frontiérisme », son intransigeance sur les principes et une recherche permanente de simplification administrative qui doit préserver l’action humanitaire de la bureaucratie qui la sclérose.

Hassan El Sayed


Qui est Hassan El Sayed ?

Ingénieur de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences-Po), Hassan El Sayed rejoint SOLIDARITÉS INTERNATIONAL dès la fin de ses études en 2004.

Au cours de huit années, il multiplie les missions et les postes au sein de la famille SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, entre terrains (Congo, Soudan, Côte d’Ivoire, Libéria, Syrie, Afghanistan, Mauritanie, Indonésie…) et siège, et ne quitte l’association que pour regagner son Liban natal.
« C’est avec SOLIDARITÉS INTERNATIONAL que je suis né à mon humanitaire et que j’ai pu mettre des mots et des actions sur une envie et des principes qui me berçaient depuis l’adolescence »

Après une expérience terrain avec Première Urgence Internationale, il rejoint le Siège de sa deuxième ONG de cœur et navigue entre plusieurs postes (Responsable Géographique, Responsable des Urgences, Référent MEAL, Directeur des Opérations…) jusqu’en 2018 où il passe une année à Bioforce en tant que Directeur des Opérations avant de « revenir à la maison » et réintégrer SOLIDARITÉS INTERNATIONAL en août 2019 et prendre le poste de Directeur de la Transparence et du Développement Institutionnel en août 2020.

 

Le Mali sans tabou

Entretien avec Bruno Fanucchi, grand reporter. 

Une manifestation réclamant le départ du président malien Ibrahim Boubacar Keïta, le 5 juin 2020 à Bamako. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Alain Boinet pour Défis Humanitaires. Bonjour Bruno Fanucchi et merci d’avoir accepté cet interview pour Défis Humanitaires. Pour commencer, toi qui connais bien le Mali et l’Afrique, comment analyses-tu les motifs qui ont conduit au renversement du Président Ibrahim Boubacar Keita, lors du Coup d’État du 18 août de l’an dernier ? 

Bruno Fanucchi. Il y avait depuis longtemps une exaspération populaire croissante au Mali car le président IBK était très coupé des réalités. Sa réélection en août 2018 a été plus que contestée, mais il a fait le nécessaire pour rester au pouvoir. C’est assez classique en Afrique : les dirigeants au pouvoir organisent en général des élections que s’ils sont sûrs de les gagner. Son principal défaut, qui a joué contre lui, s’appelle Karim Keita, son propre fils. Elu député et président de la Commission de la Défense à l’Assemblée nationale, il se laissait aller à des soirées très « jetsets », qui ont fait le tour de la planète et choqué le Mali. Karim a lui-même ruiné la carrière politique de son père. Il a d’ailleurs fui en Côte d’Ivoire au soir du coup d’État du 18 août 2020, où il a été recueilli par son grand ami Hamed Bakayoko, qui venait d’être promu Premier ministre à Abidjan. Le principal boulet d’IBK fut donc son fils.

A cela, s’est ajoutée une corruption généralisée que connaissait le Mali avant lui mais qu’il a laissé perdurer et s’aggraver, notamment dans la Justice et l’Administration. D’où un profond ressentiment populaire, qui a débouché sur le mouvement du M5 et d’importantes manifestations à Bamako à partir du 5 juin. Finalement, une poignée de jeunes colonels courageux se sont décidés à agir et ont “récupéré” le mouvement pour éviter que le Mali – devenu un Etat failli – ne sombre dans l’anarchie ou que les islamistes ne prennent le pouvoir. 

Sans que l’on sache encore qui en a vraiment donné l’ordre, le pouvoir a alors fait tirer sur la foule le 10 juillet, faisant une douzaine de morts et plus de 150 blessés. C’est tout ce qu’il ne fallait pas faire. Les critiques se sont alors concentrées sur le Premier ministre Boubou Cissé accusé d’avoir « du sang sur les mains » et qui n’a jamais assumé ses responsabilités. Cela a mis le feu aux poudres et le pouvoir est tombé comme un fruit mûr lors du coup d’État du 18 août 2020.

DH. Les résultats des élections législatives qui ont précédé avaient été contestés. Cet événement a-t-il joué un rôle dans le coup d’État ? 

BF. C’est tout à fait exact : ce fut le déclic de cette colère populaire. Des résultats ont été contestés, mais le pouvoir a cherché à temporiser quelques semaines en se voilant la face et finalement ces résultats ont été proclamés : certains étaient annulés, d’autres confirmés. D’où une grande confusion. Le résultat ne s’est fait attendre : des dizaines de milliers de Maliens sont redescendus dans la rue. L’exaspération populaire était à son comble. D’autant plus que c’était la saison chaude et qu’il fait alors parfois entre 40° et 45°. Même à Bamako, il y a souvent des délestages, des coupures d’électricité, des coupures d’eau. D’où un ressentiment populaire exacerbé et bien compréhensible. Et quand la colère sociale monte, elle devient vite irrésistible et balaie tout sur son passage.

DH. Le 24 mai dernier, nouveau coup d’État. Le président de la République française, Emmanuel Macron, parle de “coup d’État dans le coup d’État”. Pour quelles raisons, alors que la transition est installée, le colonel Assimi Goïta, qui avait dirigé le premier coup d’État, a décidé de renverser le Président et le Premier ministre mis en place.  Comment comprendre cela?

Le colonel Assimi Goita s’adressant à la presse au ministère malien de la Défense à Bamako, Mali, après avoir confirmé sa position de président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP). © Malik Konate, AFP

BF. Attention au poids des mots qui ont leur importance. Pour moi, ce n’est pas un coup d’État. On peut parler de « coup de force » certes, mais un coup d’État qui, en Afrique, ne fait pas un mort, où il n’y a pas un coup de feu, et où tout le pays reprend le travail dès le lendemain à l’issue de deux semaines de grève générale, je dis: chapeau ! Hormis la classe politique, la grande majorité des Maliens l’a vécu ainsi.

Que ça soit un « coup de force », que les Occidentaux et les instances internationales ou régionales comme le CEDEAO soient obligés de condamner de manière diplomatique pour la forme, c’est compréhensible. Mais qu’on parle de “coup d’État dans le coup d’État”, comme l’a aussitôt qualifié le Président Emmanuel Macron, ce n’est qu’une formule et elle fut bien maladroite… J’étais à ce moment-là à Bamako et, mis à part le seul soir du 24 mai, où tout le monde s’interrogeait et par prudence est plutôt resté chez soi, il ne s’est strictement rien passé : ni mouvement de troupes ni de chars dans les rues. Ce fut plus une “révolution de Palais”. 

Je m’explique. Il se trouve que le président Bah N’Daw, lui-même ancien militaire, un personnage tout à fait respectable et intègre qu’on avait rappelé pour mettre un « civil » à la tête de la Transition, n’a malheureusement pas pu faire grand chose pendant les neuf premiers mois de la Transition.

A la suite de la démission du Premier ministre Moctar Ouane, il l’a aussitôt reconduit et chargé de former un nouveau gouvernement rendu public le 24 mai. Un nouveau gouvernement qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au précédent, mais dont deux colonels ayant participé au premier coup d’Etat du 18 août 2020 avaient été exclus (Le colonel Sadio Camara, ministre de la Défense et le colonel Modibo Koné, ministre de la Sécurité) sans que ne soit consulté le colonel Assimi Goïta, Vice-président de la Transition en charge pourtant de ces deux secteurs stratégiques :  Défense et Sécurité. 

Véritable patron des « putschistes » d’août 2020, le colonel Goïta – qui à 37 ans a déjà un brillant parcours militaire et de réels états de service –  a jugé utile de demander aussitôt des comptes au Président et au Premier ministre et de bouleverser un peu l’ordre des choses.  Pour maintenir l’unité et la cohésion de l’armée.

DH. A l’issue du Coup d’Etat du 18 août 2020, un ambitieux programme a été élaboré en lien avec la CEDAO : réforme institutionnelle, redécoupage électoral, lutte contre la corruption et l’impunité et des élections présidentielles et législatives, tout cela sur une période de 18 mois. Il ne reste maintenant que 9 mois, ce programme est-il réaliste ? 

BF. Nous sommes déjà à mi-parcours de la Transition et, pour parler franchement, disons qu’en neuf mois, celle-ci n’a pas fait grand-chose, les Maliens n’ont pas vu de changement. Cette Transition a été menée par des gens tout à fait respectables, mais qui ne se sont pas révélés être à la hauteur. Il y a des pesanteurs énormes au Mali, dans l’administration, dans la justice, dans toutes les corps de l’Etat et pas grand-chose n’a bougé en 9 mois.

Pris sous la pression internationale poussant à remettre le pouvoir à des autorités civiles au bout de 18 mois, le programme chargé de réformes n’était pas tenable. C’est très bien sur le papier, mais on ne peut pas réformer la Constitution et faire toutes ces réformes en si peu de temps.

Pour ne pas se mettre une nouvelle fois à dos la communauté internationale, le nouveau président de la Transition investi le 7 juin a lui aussi déclaré que l’échéance électorale du 27 février 2022 serait tenue. On peut cependant en douter… Soyons réalistes.

Dans son discours d’investiture, le colonel Goïta a en revanche annoncé que « les deux tiers des fonds de souveraineté de la présidence seront supprimés », soit 1,8 milliards de francs CFA par an, qui « serviront désormais à la fourniture de l’eau et à la création de centres de santé pour les populations les plus démunies sur toute l’étendue du territoire national ». Une annonce concrète qui sera, je pense, suivie d’effets, alors que rien n’avait vraiment changé dans le train de vie de l’Etat ces 9 derniers mois. Or l’exemple vient de haut. 

DH. Un ancien ministre malien déclare que le plus grand problème du Mali, c’est l’Etat centralisé. Il préconise un Etat unitaire décentralisé incluant toutes les composantes de la société maliennes et même les autorités coutumières et religieuses. La décentralisation fait-elle partie de la solution ? 

BF. Sur le fond, il a parfaitement raison. La décentralisation est un dossier important, mais c’est un long processus. Je connais bien l’ancien Premier ministre Moussa Mara, qui est un grand partisan de la décentralisation. Déjà en campagne électorale, il parcourt actuellement tout le Mali en prêchant la sécurité, la décentralisation, la lutte contre la corruption, mais une décentralisation réussie et une Constitution révisée ne se font pas en 9 mois, il faut être réaliste. Il faudrait peut-être dire aux Occidentaux d’arrêter de mettre la pression sur les Maliens, qui doivent rester maîtres de leur propre pays. Qu’il y a peut-être d’autres priorités  avant même la décentralisation, qui s’appellent par exemple la sécurité.

Les Occidentaux doivent changer de logiciel et de lunettes et arrêter de dire aux Maliens : “faites des élections le 27 février 2022” ! 

Dans un pays où les enfants ne vont plus à l’école parfois depuis plus de 7 ans, la priorité me semblerait d’abord de rouvrir les écoles, de redéployer l’administration d’État dans l’ensemble du pays, et d’assurer avant tout la sécurité des gens dans un pays en guerre où des villages meurent chaque jour. La sécurité n’est-elle pas la première des libertés ? Les élections c’est bien, mais ce n’est pas forcément l’urgence du Mali.

Les stigmates de l’attaque contre le village dogon de Sobane Da, dans le centre du Mali, le 9 juin 2019. ©REUTERS/Malick Konate

Qu’on en juge par ce qui se passe dans le nord du pays.

BF. Mon amie Coumba Traoré (par ailleurs Secrétaire générale du Forum de Bamako) vient de passer trois semaines en juin dans le nord du Mali, dans des villages qui n’ont pas vu une autorité venant de Bamako depuis 2012 ! Elle a réuni sous l’arbre à palabres, dans 21 villages, les femmes du Nord pour être à l’écoute de leurs doléances et réaliser un documentaire leur donnant la parole.

Qu’attendent-elles ? Les services publics élémentaires de base que tout État digne de ce nom se doit d’assurer à ses populations les plus démunies : l’accès à l’eau et à l’électricité pour leur permettre de vivre dans la dignité, de rester et travailler sur place et de nourrir leur famille. Et éviter ainsi que leurs propres enfants ne s’enrôlent dans les mouvements djihadistes qui, eux, ne manquent pas d’argent, pour survivre.

Des sommes colossales ont été allouées aux programmes de l’Alliance Sahel mais rien, strictement rien, n’est arrivé jusqu’à ces villages du Nord. Voilà la cruelle réalité : sous le soleil torride du désert, l’aide internationale s’évapore…

DH. Par le passé, les médias ont fait état de manifestations anti-françaises à Bamako. Qu’en est-il et y a-t-il des ressentiments dans la population contre la politique française au Mali ? 

BF. Les manifestations anti-françaises existent, mais ne sont pas très importantes. Au Mali, elle sont surtout instrumentalisées par quelques puissances étrangères, comme la Russie. On connaît l’efficacité des mercenaires russes du groupe Wagner très présents en Centrafrique, et à la manœuvre sur le terrain pour manipuler habilement les foules toujours contre la France : on paie quelques personnes pour tenir des banderoles et des pancartes au premier rang proclamant « Mort à la France » et on agite des drapeaux russes en toile de fond, c’est un jeu d’enfant. Avec les réseaux sociaux, cela va très vite et fait malheureusement beaucoup de mal. La France n’a pas pris la mesure de cette guerre psychologique et médiatique et n’a pris aucune décision efficace pour se défendre et organiser la riposte sur les réseaux sociaux.

Les manifestations anti-françaises ont donc été en grande partie instrumentalisées, et orchestrées puis, faute de riposte, elles se sont amplifiées… Aujourd’hui, c’est le président Macron lui-même qui alimente le ressentiment anti-français de la jeunesse africaine, par son tweet condamnant sans appel le soir même le pseudo coup d’État.

J’ai vu ainsi les Maliens, toutes tendances politiques confondues, vent debout contre la France et Macron. Les Maliens n’ont pas compris cette politique de « deux poids, deux mesures » du président français se rendant, en avril à N’Djamena, aux obsèques du Président Idriss Déby et adoubant au Tchad du jour au lendemain le fils du président, qui n’a jamais été élu, mais dénonçant le mois suivant au Mali un « coup d’Etat » qui fait ni mort ni un coup de feu. C’est incompréhensible !

J’ajouterai que Macron n’a pas de leçons de démocratie à donner à l’Afrique car il a perdu toute crédibilité après avoir avalisé un troisième mandat anticonstitutionnel d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire et d’Alpha Condé en Guinée Conakry, malgré des centaines de morts et d’arrestations dans ces deux pays en crise. 

DH. Le Président Emmanuel Macron, lors d’une conférence de presse le 10 juin, a notamment annoncé un nouveau cadre pour l’opération Barkhane. Il a précisé que la France ne pouvait pas se substituer aux services de L’État et aux choix souverains des États. Dans un contexte de dégradation de la sécurité au Mali et dans les pays limitrophes, comment cette déclaration est-elle perçue ?

BF. Cela s’est fait en deux temps. Dès le 3 juin, la France a annoncé qu’elle gelait toute coopération militaire avec les FAMA. C’était un très mauvais signal : comment expliquer aux Maliens que l’armée française reste au Mali mais ne fait plus rien avec l’armée nationale malienne ? L’armée française n’est pas chez elle et ne saurait se conduire comme dans un pays conquis… 

Ce fut une première faute de goût. Même si c’était pour faire pression sur lui, ce premier coup de semonce est tombé à plat : le colonel Assimi Goïta est resté droit dans ses bottes et n’a pas changé sa ligne politique pour autant, heureux et fier d’avoir obtenu que la CEDEAO ne prenne pas de sanctions économiques à l’encontre du Mali, comme elle l’avait fait en 2020. Les sanctions économiques, on le sait, ce sont toujours les peuples qui en font les frais et non leurs dirigeants. 

Le 10 juin, le président Macron a fait cette annonce que certains journalistes ont présenté comme « la mort de Barkhane ». Soyons exact et précis : la transformation de Barkhane, dont j’ai salué à Bamako le patron, le général Marc Conruyt, va s’échelonner jusqu’en 2023, avec une baisse des effectifs et non un retrait complet des troupes, comme Macron l’avait laissé entendre maladroitement.

Ce chantage a été très mal vécu au Mali et dans les armées françaises. Car les soldats français ont fait un excellent boulot au Mali depuis 2013 avec Serval, puis Barkhane. Mais toute opération qui dure dans le temps menace de s’enliser, surtout si on n’y met pas tous les moyens et la volonté politique. La transformation de Barkhane, tout le monde l’appelait de ses vœux, mais la faire « à chaud » en la reliant aux soubresauts institutionnels de Bamako, ce fut là encore une grave erreur politique. 

Macron a mélangé et superposé deux agendas : cela peut être effectivement populaire de faire croire aux Français qu’on se retire du Mali à la veille des élections présidentielles d’avril prochain, mais cela nuit à notre crédibilité en Afrique. Pour deux bonnes raisons : réduire la voilure de Barkhane et lui donner une nouvelle mission prendra du temps et ne peut se faire du jour au lendemain si l’on ne veut pas voir le Mali s’effondrer d’un seul coup. Cette annonce du chef des armées n’est de surcroît guère élégante et respectueuse à l’égard de tous nos soldats et officiers tombés au Mali, et dont les familles peuvent légitimement avoir le sentiment qu’ils sont morts pour rien !

Des soldats français de l’opération « Barkhane » quittent leur base de Gao, au Mali, le 9 juin 2021. AP

DH. La Pandémie du Covid-19 dégrade la situation économique et sociale partout et en Afrique. Le FMI estime qu’il faudrait injecter 300 milliards de dollars en soutien aux économies africaines et la France a pris des initiatives fortes dans cette voie. Mais, en attendant, comment vivent les Maliens au jour le jour ?

BF. La priorité pour le Mali, je crois que c’est la sécurité. Mais il y a un front social évident. Après deux semaines de grève générale touchant essentiellement les fonctionnaires et mettant le Mali à l’arrêt, l’Union Nationale des Travailleurs Maliens (UNTM) a pris une décision de bon sens au lendemain du 24 mai. Le 25 mai était férié au Mali, mais dès le 26 mai tout le monde a repris le travail et la vie a repris normalement, il n’y avait plus de grève. C’est même extraordinaire. Ça ne veut pas dire que les problèmes de fond sont résolus: les bas salaires, le chômage, la corruption… Tout ça existe malheureusement au Mali et a été encore aggravé par la pandémie, car ce qui fait vivre les gens dans de nombreux pays africains comme le Mali, c’est l’économie informelle. Or, quand on ne peut plus sortir et travailler, qu’il y a le couvre-feu, c’est compliqué. Les gens qui vivent avec 1000 ou 2000 CFA par jour, s’ils n’ont plus aucune activité, ils n’ont plus rien car il n’y a ni assurance sociale ni indemnités chômage. Un emploi au Mali fait vivre au moins 10 personnes. Quand vous perdez votre emploi, c’est toute une famille qui n’a plus rien pour vivre. C’est la dure réalité à laquelle les Maliens doivent faire face. 

DH. Tu étais à Bamako lors de cette « révolution de Palais » le 24 mai pour participer au Forum de Bamako que l’on surnomme le petit « Davos » africain. En quoi consiste ce Forum et quel est son intérêt ?

BF. Le Forum de Bamako, c’est un think tank original qui existe depuis plus de 20 ans. Il a été fondé par Abdoullah Coulibaly, qui avait créé juste avant l’Institut des Hautes Études en Management (IHEM) et a toujours refusé d’être ministre. C’est vraiment l’homme qui m’a fait aimer le Mali, car il a à cœur la stabilité, la sécurité, la paix et le développement du pays. Le thème était cette année parfaitement d’actualité : “Le capital humain: les priorités pour réussir la transition au Mali”.

A ce forum, devaient venir, outre le Premier ministre Moctar Ouane, une dizaine de membres de son gouvernement, qui avaient tous accepté d’être là. Il se trouve que le gouvernement a démissionné la veille de l’ouverture du Forum. Aucun ministre n’est donc finalement venu. Seul le Premier ministre, reconduit dans ses fonctions, a relevé le défi et est venu prononcer le discours de clôture le samedi, deux jours avant cette date fatidique du 24 mai où il a été contraint de quitter le pouvoir.

DH. Quel peut-être la valeur ajoutée de ce Forum de Bamako ?

BF. Ce Forum est avant tout une « grande famille », mais ne réunit pas que des Maliens. Il réunit aussi des Africains, des Européens et même des Américains… On y rencontre des personnalités de premier rang comme mon ami Cheikh Tidiane Gadio, Vice-président de l’Assemblé nationale du Sénégal après avoir dirigé la diplomatie sénégalaise pendant 9 ans de suite sous la présidence d’Abdoulaye Wade. C’est un panafricaniste convaincu qui a créé et préside l’Institut Panafricain de Stratégie (IPS) à Dakar. Ou comme le Professeur Alioune Sall, président de l’Institut des futurs africains, qui est un sociologue de renom et de talent, qui fait la synthèse des travaux du Forum. Ces propositions et recommandations sont traditionnellement remises en main propre au président malien lors d’une réception au Palais de Koulouba à l’issue du Forum.

Comme on y rencontre des ministres, des décideurs, des intellectuels, des économistes, des jeunes pousses, ce Forum a une aura et une grande influence sur l’ensemble du Continent. Cette année, de jeunes Africains talentueux y ont été primés dans des secteurs comme la technologie, l’innovation ou le leadership féminin… L’Afrique regorge en effet de talents, mais faut-il encore les connaître et les faire connaître.

DH. N’y a-t-il pas une contradiction entre l’action militaire quotidienne contre les groupes qualifiés de djihadistes et terroristes et l’intention de la Transition de négocier avec certains de ces groupes. Quel est l’avenir à court terme ?

BF. L’avenir du Mali n’est pas rose, parce que le problème sécuritaire est loin d’être réglé. Mais ne nous payons pas de mots non plus : on ne peut faire la paix qu’avec ses ennemis !

Il faudra bien discuter avec ses ennemis, même les pires, qu’ils soient qualifiés de djihadistes, terroristes… Ce préalable lancé par Macron aux Maliens leur intimant l’ordre de « ne négocier avec personne tant que les soldats français seront là » ne tient pas la route un seul instant. Car ces discussions ont en réalité déjà commencé sous IBK, Et il y a eu des libérations d’otages, comme celle de l’ancien Premier ministre et leader de l’opposition Soumaïla Cissé et de l’otage française Sophie Pétronin, obtenues à l’évidence contre monnaie sonnante et trébuchante lors de négociations avec les ravisseurs, même si toute « rançon » a toujours été officiellement démentie par les autorités tant à Paris qu’à Bamako.

Mais le plus grave, c’est la libération de près 200. « Terroristes » en échange. Les soldats français de Barkhane, qui continuent de faire le job au Mali, ont ainsi « neutralisé » en juin un certain Abou Dardar, qui faisait partie des djihadistes libérés en octobre dernier. Là est le scandale. La France a fermé les yeux sur tout ça. Bien sûr qu’il faudra un jour parler avec des gens qui ne sont ni sympathiques ni recommandables. Comment faire autrement ?

On l’a vu aussi en Afghanistan avec les Talibans, en Somalie avec les Shebabs et au Mali avec ceux que l’on qualifie de « djihadistes », si vous en tuez un, dix autres se lèvent pour venger leur frère. Si l’on n’appréhende pas cette logique, on ne comprend rien et cette guerre contre le « terrorisme » sera sans fin. 

DH. Comment veux-tu conclure et que penses-tu de l’action humanitaire au Mali, de sa raison d’être dans un contexte si dégradé ?

Ravitaillement à Kidal, Mali, Solidarités International ©

BF. Sur le plan politique, laissons d’abord les Maliens se réconcilier et décider entre eux de la meilleure solution. Si les élections présidentielles et législatives ne se déroulent pas le 27 février prochain, ce n’est pas la fin du monde. Évidemment, pendant ce temps-là, il y a des massacres ou des tueries tous les jours depuis 8 ans et des règlements de comptes dans les villages maliens entre trafiquants ou groupes de différentes ethnies. Il y a donc une autoroute et du travail jour et nuit pour l’action humanitaire qui a besoin de gens dévoués et bénévoles, comme tu en as fait partie avec « Solidarités International ». Tous ces volontaires font un travail utile et efficace, mais il faut que celui-ci soit reconnu et respecté, qu’on ne mette pas leur vie en danger avec des fanfaronnades ou des oukases qui exacerbent sur le terrain le ressentiment anti-français. Et mettent en danger la vie des Maliens qui prennent le risque de travailler avec les Français pour une belle cause car la vie ne vaut rien dans ces pays. 

Chapeau bas à ceux qui continuent de s’engager dans l’action humanitaire : il y a tellement à faire, même si leur action ne sera jamais qu’une goutte d’eau dans cet océan de sable et de besoins. 


Qui est Bruno Fanucchi ?

Longtemps Grand reporter au « Parisien », Bruno Fanucchi parcourt depuis plus de trente ans l’Afrique et le Moyen-Orient d’Abidjan au Beyrouth, de Bamako au Cap, de Dakar à Jérusalem, Lomé ou Libreville. Spécialiste de géopolitique, il a interviewé de nombreux chefs d’État ou chefs rebelles et couvert aussi bien des élections que des sommets internationaux ou coups d’État. A Paris, il a présidé la Presse diplomatique puis l’Association des Journalistes de Défense, pour laquelle il a organisé plusieurs missions en Afrique. Allant à la rencontre des acteurs politiques ou décideurs engagés du Continent, c’est avant tout un homme de terrain : il travaille aujourd’hui pour le site économique AfricaPresse. Paris et plusieurs magazines grand public comme « Divas ».