Un exemple de maillage entre aide humanitaire et de développement au Mali

Jean-Bernard Veron, auteur de ce texte, est un spécialiste de longue date du développement au sein de l’AFD et, maintenant, dans plusieurs ONG. Il a assuré un rôle important dans le rapprochement entre humanitaire et développement pour mieux répondre aux besoins des populations dans les zones en crise qu’il connait aussi comme homme de terrain. L’étude de cas ici présenté, qui remonte à quelques années, est un bon exemple de la diversité des modes d’intervention possible et de leur complémentarité.

                                                        

Ce maillage, dans un contexte de crise, entre aide humanitaire au profit de populations déplacées ainsi que des communautés d’accueil et relance des activités économiques, s’est déroulé au Mali dans la région de Mopti, plus précisément à Konna et à Barygodonga, ainsi que dans celles de Gao et de Tombouctou.

Financés par la Fondation De France, ces projets ont été mis en œuvre sur le terrain par l’AOPP[1].

Animaux autour des abreuvoirs d’un château d’eau au Mali en zone rurale ©Solidarites International 2019

1- La finalité et les objectifs poursuivis

La sélection des projets s’est appuyée sur un double constat.

D’une part, la crise sécuritaire a mis en péril la couverture des besoins des déplacés et a induit une surcharge dans les communautés d’accueil, notamment dans le domaine de l’alimentation.

D’autre part, les déplacés ont dû interrompre les activités qui leur permettaient d’être économiquement autonomes. En outre, leur retour, une fois la sécurité retrouvée, se heurterait à la détérioration de leurs moyens de production : stocks de semences pillés, diguettes sur les périmètres irrigués et courbes de niveau dégradées faute d’entretien, bétail abattu ou volé.

Ces projets visent donc à venir en aide aux populations impactées par la crise, en ciblant les activités rurales, agriculture et élevage, et en combinant aide humanitaire et relance des activités économiques des bénéficiaires.

Ce sont donc des projets à objectifs multiples, en conformité avec cette double finalité.

Le premier de ces objectifs est de couvrir les besoins de base des déplacés. Pour cela ont été financés des fournitures d’aliments, des moustiquaires imprégnées contre le paludisme et, en tant que de besoin, la prise en charge d’enfants dénutris.

Le second est de relancer les activités qui permettront aux bénéficiaires de se passer de l’aide humanitaire et de reconquérir leur autonomie, quand la sécurisation de leur région d’origine leur permettra d’y retourner.

Pour ce faire, les projets ont financé :

  • en ce qui concerne les activités agricoles : des semences et des intrants, des pelles et des brouettes afin de remettre en état les diguettes des périmètres d’irrigation, des ânes et des charrettes pour le transport des récoltes et du fumier ;
  • pour ce qui est de l’élevage : des moutons et brebis au profit des femmes qui s’adonnaient à cette activité, outre le maraîchage, ainsi que des tourteaux de coton pour l’alimentation des animaux.

Le troisième objectif, et c’est une des spécificités de ces projets, est de renforcer la résilience des bénéficiaires face aux risques, en particulier climatiques. Ainsi :

  • les semences fournies sont des  semences sélectionnées, notamment de riz wasa, combinant bons rendements, adaptation à une pluviométrie parfois erratique en privilégiant des variétés à cycle court et qui résistent aux herbes parasites comme le striga ;
  • les femmes destinatrices des animaux reçoivent une formation à l’embouche et aux soins.

Le quatrième objectif, et c’est une autre spécificité, est l’appropriation, selon une démarche qui va du bas vers le haut et qui privilégie le recours à des structures locales. C’est ainsi que les projets sont proposés et mis en œuvre par les OP (organisations paysannes de base) sans faire appel à des acteurs étrangers, tels que les ONG humanitaires ou de développement. Le contenu des projets et le choix des bénéficiaires se fait par discussions entre les membres de chacune des OP concernées.

S’agissant des relations entre les bénéficiaires des projets de riziculture irriguée et leur OP, cette dernière fournit les semences, les intrants et le gazole pour les pompes d’irrigation et perçoit, lors de la récolte, une redevance couvrant ces coûts. Les OP peuvent également acheter les récoltes aux paysans et les écouler sur les marchés de gros.

Les AOPP Régionales interviennent en appui technique[2] et mettent à disposition des OP les financements qui leur sont délégués par l’AOPP Nationale[3]. Quant à cette dernière, elle centralise les demandes venues de la base, qu’elle met en regard des ressources disponibles. Elle est en outre responsable des fonctions de capitalisation et de diffusion auprès des organisations membres, notamment en recourant à des  visites d’échange entre OP.

Ferme agricole au Mali, ©MINUSMA/Harandane Dicko

2. Les projets et leurs résultats

Un point à souligner est que ces projets, sauf exception, comportent des composantes mises en œuvre par les hommes, en l’occurrence la riziculture, et d’autres dévolues aux femmes sous forme de maraîchage et/ou d’élevage.

De ce fait, ils sont conformes à un principe de diversification des activités qui permettent aux familles de mieux faire face aux éventuels aléas, en particulier climatiques.

Il convient d’ailleurs de noter qu’en cela ils sont calés sur des pratiques de précaution bien antérieures à la présente crise politico-sécuritaire.

Dans la région de Mopti, les projets sont au nombre de deux.

Celui de l’OP de Konna cible la riziculture. Il s’agit d’un périmètre irrigué comprenant 300 parcelles de un quart à un hectare chacune. La première récolte fait état de rendements tout à fait honorables, oscillant entre 40 et 50 quintaux de paddy à l’hectare.

Celui de l’OP de Barygondonga allie un volet maraîchage, porté par les femmes de ce village et centré sur la production d’oignons et de pommes de terre, et une amorce de pisciculture mis en œuvre par de jeunes hommes (production d’alevins et bassin de grossissement). A noter, les femmes de l’OP ont emprunté à une institution de microfinance pour faire construire deux hangars de stockage et elles ont remboursé sans difficulté ce crédit.

Dans le nord du pays, les projets sont également au nombre de deux.

Celui de Gao comporte d’une part un volet agricole, centré sur la riziculture avec la mise à disposition de semences et d’intrants, ainsi que de brouettes et de pelles pour réparer les diguettes, et d’autre part un volet élevage avec la fourniture de deux brebis/moutons par femme, de tourteaux de coton comme aliments pour les animaux et une formation de base aux soins vétérinaires et à l’embouche.

Les riziculteurs bénéficiaires de ce projet ont enregistré une récolte satisfaisante, alors que les paysans des environs, qui pratiquent des cultures pluviales ou de berge, ont pâti du déficit pluviométrique du dernier hivernage.

Le projet à Tombouctou comporte les mêmes composantes riz irrigué et élevage, ce à quoi s’ajoute un volet maraîchage pour les femmes.

 

Les résultats obtenus par ces projets sont intéressants :

  • rendement de 50 à 60 quintaux de paddy à l’hectare ;
  • passage de 2 à 8 planches pour chacune des femmes bénéficiaires de la composante maraîchage ;
  • vêlage plus précoce des brebis ;
  • relance de la dynamique semencière[4], étant précisé que les semences utilisées sont de bonne qualité, adaptées au contexte climatique et fournies par des OP spécialisées appuyées par un projet qu’a financé par le FIDA ;
  • sécurisation d’une partie des recettes de l’écoulement des produits maraîchers, en vendant à crédit aux fonctionnaires qui sont des consommateurs plus fiables du fait qu’ils perçoivent un salaire qui vient en garantie du paiement de leurs achats.

Quant au choix des bénéficiaires par les OP concernées, il a visé soit les plus vulnérables, notamment des veuves, soit quelques acteurs particulièrement performants, afin alors de servir d’exemples pour les autres membres de l’OP.

 

3. Conclusion

Chacun de ces projets peut être tenus pour techniquement réussi au vu des rendements obtenus ou du fait que les brebis ont déjà connu un premier vêlage. Ils sont en outre conformes à l’objectif du nombre de familles touchées.

Qui plus est, lorsqu’il y a eu dépassement des coûts mentionnés dans l’appel à projets, ces dépassements ont été pris en charge par l’AOPP sans réduction ni du volume des fournitures ni du nombre des bénéficiaires.

Projet de maraîchage dans la région de Mopti au Mali ©AFDI

Cela ne signifie toutefois pas qu’ils ne sont pas confrontés à diverses difficultés. Celles-ci sont de deux ordres.

Difficultés dues aux aléas climatiques et, plus précisément, à la médiocrité du dernier hivernage, d’où réduction des disponibilités en eau et impossibilité d’enchaîner deux cycles de culture. Certes, les pompes d’irrigation ont permis d’y faire partiellement face, mais à la limite de leur capacité. Et certaines d’entre elles semblent dangereusement vétustes.

Plus préoccupant est la question de la commercialisation des récoltes. En effet, leur mise sur le marché a pu localement et temporairement déséquilibrer le ratio offre-demande et a donc eu un impact dépressif sur les prix de ventes.

Pour y faire face il convient de mettre en place des capacités de stockage et de conservation pour des denrées périssables, comme les oignons ou le lait. Elles permettront d’étaler dans le temps l’écoulement des produits. Afin de relever ce défi, des contacts ont été noués avec un dispositif de greniers collectifs financés par la Coopération suisse au titre du projet Pana Go.

Jean-Bernard Véron


Qui est Jean-Bernard Véron ?

Jean-Bernard Véron est actuellement  membre de l’équipe éditoriale de la revue Afrique Contemporaine, après en avoir été pendant 12 ans le rédacteur en chef. Il est également membre des Comités Népal et Urgence/Post-urgence de la Fondation de France, après y avoir été le directeur du Comité des solidarités internationales. Enfin, il est membre du bureau et du conseil d’administration de l’ONG franco-laotienne CCL (Comité de Coopération avec le Laos) et membre du conseil d’administration de l’ONG franco-afghane AFRANE.

Jean-Bernard Véron - Babelio

Il a réalisé la majorité de sa carrière professionnelle à l’Agence Française de Développement, où il a occupé les postes de :
• chargé de mission à l’agence de Brazzaville
• chargé de mission à la division des Etudes économiques
• chargé de mission géographique Mali, Burkina Faso, Guinée
• chargé de mission géographique Madagascar, Somalie, Djibouti
• chargé de mission à la division des Etudes macro-économiques
• responsable de la division des Etudes macro-économique
• responsable de la division Développement agricole et rurale pour l’Afrique centrale, orientale et australe
• directeur du département Asie, Caraïbes, Pacifique
• conseiller du directeur de la Stratégie
• responsable de la cellule Prévention des crises et Sortie de conflits
B

Jean-Bernard Véron est diplômé de l’Institut des Sciences politiques de Paris (section Relations Internationales), titulaire d’un DEA d’économie et d’un DEA de sciences politiques et de licences en Histoire, Géographie, Anthropologie et Littérature américaine.


[1] L’AOPP (Association des Organisations Professionnelles Paysannes) regroupe quelques 200 organisations, qui peuvent prendre la forme d’associations, de coopératives ou de syndicats de paysans.

[2] Et  ce,  à l’exception des projets mis en œuvre à Gao et Tombouctou où, eu égard aux capacités insuffisantes des deux AOPP Régionales. Les appuis ont en effet été fournis par l’AOPP Nationale.

[3] L’AOPP Nationale déploie également une activité de plaidoyer vis-à-vis des pouvoirs publics, en particulier pour opérationnaliser la Loi d’orientation agricole votée par le parlement ou dénoncer les expropriations foncières. En outre, elle se donne pour objectif complémentaire de renforcer les organisations de base et de les autonomiser sur le plan financier.

[4] Plusieurs OP se sont donc lancées dans la production de semences améliorées, adaptées aux différents écosystèmes du Mali et dûment certifiées.

La conférence nationale humanitaire 2020 : des avancées incontestables sur le plan du droit

La cinquième Edition de la Conférence Nationale Humanitaire (CNH) s’est tenue le 17 décembre 2020. Si les contraintes sanitaires ont pesé sur elle, notamment par son organisation totalement en distanciel (sauf la table-ronde finale), la volonté du Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères (MEAE) de l’organiser envers et contre tout – en étroite collaboration avec les ONG humanitaires françaises – doit être saluée.

Déclaration du Président de la République lors de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire en vidéo conférence, ©Judith Litvine/MEAE

Plusieurs des sujets figurant à son ordre du jour attendaient – depuis longtemps – une expression publique dans un cadre quasi-institutionnel, ainsi que des commencements de réponses. Face aux inquiétudes croissantes du milieu humanitaire, elle a ainsi permis d’utiles clarifications et des accélérations bienvenues de chantiers parfois engagés depuis plusieurs années (comme celui des transferts bancaires). Sur d’autres, elle a favorisé des ouvertures, désormais à travailler et concrétiser. Elle a donc bien joué son rôle d’ « enceinte de dialogue »[1] associant l’ensemble des actrices et acteurs de l’action humanitaire : c’est à dire l’Etat, les ONG, les Fondations, le Mouvement Croix-Rouge/Croissant-Rouge, les agences humanitaires des Nations Unies, la DG ECHO de la Commission Européenne.

Cette CNH a regroupé plus de 500 participants qui s’y sont connectés, totalement ou partiellement, durant son déroulement. Soit – il faut le noter – un nombre bien supérieur à ce que les capacités d’accueil physiques du lieu où elle se déroule habituellement auraient autorisé.

A bien des égards, elle marque un tournant. D’abord parce que pour la première fois elle a été conclue par un Président de la République, ce qui – incontestablement – rehausse sa place et conforte son influence Emmanuel MACRON a -partant- tenu un engagement pris de longue date, et ce en dépit des effets du COVID-19 dont il ressentait, ce jour-là, les premières atteintes. Ensuite, parce que vis-à-vis des demandes des acteurs humanitaires, les pouvoirs publics se sont montrés à l’écoute et que des annonces importantes (synthétisées dans le discours présidentiel de clôture) ont été exprimées.

En dresser un bilan complet reste néanmoins encore délicat, compte tenu du faible recul temporel – au moment de la rédaction de cet article – par rapport à sa tenue. Au delà des futurs aspects opérationnels, il est néanmoins possible en adoptant la focale du droit d’en relever plusieurs éléments marquants. Car – et c’est un autre fait saillant – la CNH a été fortement illustrée par l’importance du fait juridique. Caractéristique qui se retrouve dans plusieurs des 17 engagements pris par le Chef de l’Etat.

 

1. Promotion de la primauté du Droit International Humanitaire (DIH)

Lancement de la place du DIH

Tout au long de la journée, l’importance du DIH et de son plein et entier respect a été fortement mise en relief, avant que l’intervention présidentielle la souligne à son tour. Ce qui amplifie l’investissement de la France dans ce domaine. Cela paraît aller de soi pour les humanitaires, mais va -toujours- mieux en le disant. Surtout lorsque des dispositifs concrets sont ou vont être mis en œuvre, traduisant dans la pratique – au delà du déclaratif – les engagements pris. Les actions étatiques de promotion du DIH au sein des forces armées et plus globalement de sensibilisation à celui-ci de l’ensemble des services relevant de l’Etat, mais aussi de la société civile seront désormais beaucoup plus structurées. Elles relèvent d’un programme concret qui se décline et se déclinera dans le temps. Il impliquera autant les administrations que les universités,  les chercheurs que le monde associatif, les entreprises que les enseignants. Cela devrait permettre un renforcement de son application et surtout une meilleure compréhension de son rôle fondamental, ainsi que de ses enjeux.

Représentant Spécial à l’Action Humanitaire

Au titre de cette volonté politique vis-à-vis du DIH, la création d’un poste de Représentant Spécial à l’Action Humanitaire auprès du Secrétaire Général des Nations Unies (SGNU) – et plus particulièrement du SGNU Adjoint aux Affaires Humanitaires – comportera nécessairement aussi une dimension juridique. En effet, ce Représentant Spécial devrait avoir dans son champ de mission les aspects du droit humanitaire relatifs à l’action sur le terrain des organisations humanitaires et de leurs employés. Puisque ces acteurs s’appuient sur le DIH afin – dans le respect des principes humanitaires (notamment d’impartialité, d’indépendance et de neutralité) – d’accéder aux populations en souffrance et de légitimer juridiquement leurs interventions.

Plusieurs autres principales annonces conclusives de la CNH comportent elles aussi de notables traits juridiques.

 

2. Mesures d’ordre pénal

Lutte contre l’impunité des agresseurs des travailleurs humanitaires

Les assassinats et agressions commis contre les travailleurs humanitaires tout au long des onze mois précédant la tenue de la CNH ont profondément marqué la communauté de l’aide. Particulièrement le massacre de sept employés de l’ONG ACTED (6 français et 1 nigérien) au Niger le 9 août 2020, ainsi que d’autres meurtres au Nigeria ou en RDC. Face à cette montée des risques extrêmes, la question de l’impunité quasi-générale dont profitent les auteurs et commanditaires de tels crimes impose d’aller au delà des seules mesures techniques de renforcement de la sécurité des personnels.

 

Charline, Antonin, Myriam, Stella, Léo, Nadifa, Kadri Abdou Gamatche, Boubacar Garba Soulay. Victimes de l’attaque du 9 août 2020 au Niger.

Faire cesser le scandale de l’impunité en se donnant les moyens de la combattre devient désormais crucial. A la fois pour que justice soit rendue, mais aussi en tant qu’instrument de dissuasion ou – à tout le moins – de limitation de tels actes. Le pôle « Crimes contre l’Humanité crimes et délits de guerre » du Parquet National Anti-Terroriste (PNAT) pourrait se voir confier de ce fait en 2021 de nouvelles fonctions. La question d’une incrimination spécifique différente de celle de « terrorisme  » a été débattue au cours de la Conférence. Les ONG humanitaires – particulièrement parce que cela reflète aussi une forte sensibilité de leurs employés – devraient être attentives aux évolutions attendues en ce sens.  Au delà – et en vue de faire cesser ce scandale de l’impunité – certaines réfléchissent à mutualiser les informations recueillies par chacune sur les potentiels auteurs commanditaires et complices de ces exactions. Afin de constituer des bases de données fiables et enrichies en permanence. L’initiative de création d’une structure dédiée n’a pas été tranchée lors de la CNH, mais la réflexion est en cours et l’Etat serait susceptible d’y prendre sa part.

Prévention de la criminalisation de l’aide

La menace de criminalisation des acteurs humanitaires – du fait du développement et du renforcement des normes légales tant nationales qu’internationales visant à lutter contre le terrorisme – est aujourd’hui une réalité, source de préoccupation croissante dans le milieu. Elle a aussi été largement débattue tout au long de la CNH. De ce point de vue, l’affirmation par Président de la République de la spécificité de la mission humanitaire à travers la tâche confiée au Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, de rédaction et diffusion d’une circulaire à l’ensemble des Procureurs de la République la rappelant constitue un signal positif et fort.

Elle devrait permettre – dans le contexte de l’anti-terrorisme (en soi légitime, bien entendu) de limiter drastiquement les risques de poursuites pénales. sans justification. D’autant que – de leur côté – le CICR, la grande majorité des ONG et des Organisations Croix-Rouge/ Croissant-Rouge, ont mis en place depuis plusieurs années des dispositifs de contrôles internes et externes particulièrement élaborés sur ce plan. Il serait bienvenu que – dans le processus d’élaboration de la circulaire – des échanges et un dialogue aient lieu avec les représentants des ONG françaises.

Commission Technique Paritaire

La création d’une Commission Technique Paritaire – pareillement annoncée par le Président de la République – inclura probablement aussi cette dimension de lutte contre l’impunité. Cependant sa problématique étant plus large ses aspects juridiques restent à préciser. En tout cas, il semble avéré qu’elle aura notamment pour compétence de suivre les enquêtes sur les agressions contre les humanitaires et de se faire le relais des organisations et des familles auprès des services de police et de gendarmerie, ainsi que des magistrats.

 

3. Dispositions administratives et de sécurisation financière

4ème Conférence Nationale Humanitaire, 2018 ©F. de La Mure

Transferts bancaires et régimes de sanctions

Un autre volet important des conclusions de la CNH réside dans l’annonce de la mise en place de solutions pratiques dans un délai court (6 mois) en vue de remédier aux considérables difficultés que rencontrent les ONG pour effectuer des transferts bancaires vers certaines zones de la planète, sous sanctions ou embargos. Elles passeront probablement par la construction d’un mécanisme tripartite (Etat/ ONG / Banques) proposé depuis 2017 par les humanitaires français.

Le droit constituera – à cet égard – un utile outil de cadrage d’un dispositif pratique. Qu’il s’agisse de la nature et du contenu des documents à fournir ou des règles de conformité applicables (afin de mettre un terme à des pratiques de sur-conformité qui – l’a reconnu Emmanuel MACRON- « entravent indûment l’action » des Organisations). Ou encore de la sécurisation à assurer aux établissements financiers afin de lever leurs craintes de se voir poursuivis sur une base extra-territoriale (notamment de la part du gouvernement des Etats-Unis) sous l’accusation de financement direct ou indirect de structures terroristes.

Criblage et exemption humanitaire

Quant à l’extension continue – particulièrement à la demande des bailleurs de fonds publics français comme européens ou internationaux – des exigences de criblage [ou screening dans le langage de l’aide] vis-à-vis des agences humanitaires, elle a été un aspect essentiel aussi bien des travaux préparatoires à la Conférence que de plusieurs de ses tables-ronde et de nombreuses interventions lors de celles-ci. Il se sont traduits par une demande forte et explicite de reconnaissance légale d’une « exemption humanitaire« . Cette demande a été appuyée – lors de la CNH – aussi bien par le Président du CICR Peter MAURER que par le SGNU Adjoint Mark LOWCOCK. L’adoption récente par le Parlement suisse de dispositions de ce type (et de façon voisine par un Etat africain, le Tchad) a été citée en référence. Cependant, le Président MACRON a écarté la mise en place d’une exemption généralisée, particulièrement dans les zones soumises à un régime de sanctions. Il a affirmé sa préférence pour un traitement « au cas par cas« .

Si les ONG françaises ont éprouvé une incontestable déception de ne pas voir reconnu un principe d’exemption, elles ont néanmoins pris acte que la problématique d’un mécanisme dérogatoire est admise et comprise. Par conséquent, durant les mois à venir, il va s’avérer nécessaire de travailler avec les pouvoirs publics – particulièrement le CDCS – et l’autre grand bailleur public national de l’aide, l’Agence Française de Développement (AFD) sur les critères à déterminer pour ce « cas par cas« . A cet égard, un dispositif normatif devra nécessairement être mis en place, tant pour les objectiver qu’afin d’éviter des ruptures d’égalité et de sécuriser juridiquement les organisations. C’est d’autant plus nécessaire que la distinction parfois avancée par certains bailleurs entre « aide humanitaire » et « aide au développement » constitue une zone grise, sans véritable fondement en droit, outre que nombreux sont les projets sur le terrain amalgament ces deux volets.

 

Plus encore, peut-être que ses devancières, cette 5ème CNH loin d’être un aboutissement va constituer durant l’année à venir et la majeure partie de la suivante (2022) une source et une référence auxquelles l’ensemble du secteur humanitaire va s’alimenter. Si -probablement – elles vont continuer à mettre en avant dans leurs relations avec l’Etat et les diverses administrations ce qu’on pourrait dénommer les 4P (plaidoyer / pédagogie / propositions / pratiques), les 3ème et 4ème P vont constituer désormais, un axe essentiel, autant sous l’angle organisationnel que normatif. Car cette CNH a montré – de manière exemplaire – que en ces temps d’incertitudes multiples et de besoins humanitaires démultipliés, sinon surmultipliés ,les acteurs ne sauraient se contenter de rester au stade du déclaratif ou du démonstratif. L’impératif – et rapidement – est de conceptualiser du normatif, puis de le mettre en œuvre afin de faciliter l’opérationnalité.

 

Philippe Ryfman


Qui est Philippe Ryfman ?

Philippe Ryfman

 

Philippe Ryfman est spécialiste des questions non gouvernementales et humanitaires sur la scène internationale. Avocat au Barreau de Paris, spécialiste en droit des associations et fondations ainsi qu’en droit humanitaire et Expert-Consultant, il est aussi professeur et chercheur associé honoraire à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Co-fondateur et Coordinateur du Forum Espace Humanitaire (FEH). Il travaille – au sein d’équipes et groupes de réflexion – sur la prospective stratégique du milieu ONG et de l’action humanitaire à l’horizon 2030. Auteur de divers ouvrages   » Dernier paru, en co-direction avec S. Szurek & M. Eudes : Droit et Pratique de l’action humanitaire, Paris, LGDJ, 2019. Dernier article publié : « Se donner les moyens de lutter contre l’impunité des agresseurs de travailleurs humanitaires », Alternatives Humanitaires, n° 15, 11/20.

 

 

 


[1] Terme employé sur le site de France Diplomatie dans la page de synthèse des résultats de la CNH

 

  Pour en savoir plus sur la CNH :