Entretien avec Gérard Chaliand : que nous apprend la guerre ou comment comprendre les conflits ?

L’aide humanitaire d’urgence intervient pour l’essentiel dans les pays en guerre du fait des déplacements de population, des réfugiés, des blessés et de la destruction des infrastructures dans des pays où les Etats et les services publics ne sont pas en mesure de répondre seuls aux besoins vitaux des populations en danger.

C’est pourquoi nous avons fait appel à Gérard Chaliand, spécialiste des conflits, ayant une longue expérience de terrain, pour répondre à nos questions. Allant du Vietnam à l’Afghanistan, du Sahel au Moyen-Orient, abordant les tensions en Ukraine entre Russie, Amérique et OTAN, traitant de la dissuasion nucléaire et de l’aide humanitaire dans le cadre d’une perspective historique, il nous aide à comprendre les clés des conflits actuels. Décryptage qui devrait être utile à une plus grande efficacité de l’action humanitaire.

Alain Boinet : Gérard, dans ton dernier livre Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental, tu constates que les pays occidentaux ont gagné presque toutes les guerres extérieures, guerres coloniales, entre 1830 et 1940 et qu’ils les ont presque toutes perdues depuis 1945. Quelles sont les facteurs principaux qui expliquent ce retournement entre victoire et défaite ?

Gérard Chaliand : Il y a énormément de facteurs. On peut poser la question de la manière suivante. Pourquoi est-ce que d’une façon générale, pendant la période qui va de la fin du XVIIIème siècle jusqu’aux approches de la seconde guerre mondiale, les européens gagnent-ils toujours ? Cela tient d’abord à une immense supériorité apportée par l’industrialisation. A l’époque, il s’agissait d’un bond en avant aussi fantastique que celui que nous connaissons aujourd’hui avec les communications. Et ceux d’en face l’ignoraient et ne pouvaient pas l’expliquer.

Il y avait donc une avance à la fois technique et institutionnelle avec l’Etat-nation et en face des despotismes. Au Vietnam, on était par exemple tonkinois, ou annamite, ou encore cochinchinois, avant d’être vietnamien. L’avantage était du côté des Européens. Non seulement il y avait une supériorité technologique en matière d’armement mais aussi l’adversaire était divisé. Il n’avait pas de soutien extérieur et pas de sanctuaire. Or, ce sont des choses très importantes.

Une première génération va vivre le choc, celui de l’expansion brutale des européens. Le fameux choc des civilisations auquel fait allusion Samuel Huntington s’est finalement produit au XIXème siècle. Et ce sont les autres qui l’ont subi. Cette première génération, que pouvait-elle apporter comme réponse ? En général, le repli moral chez les confucéens et le repli religieux chez les musulmans. Ils faisaient l’hypothèse que l’empereur avait peut-être perdu le mandat du ciel ou alors que les dirigeants n’étaient pas suffisamment pieux.

C’était cependant une réponse insuffisante pour la deuxième génération qui parle la langue du colonisateur, c’est-à-dire l’anglais ou le français. Ceux-là dotent leur pays d’institutions qui leur sont totalement inconnues : le parti politique, une constitution, un parlement.

Mais cette réponse est encore insuffisante pour répliquer et se défendre contre le colonisateur européen. Il faudra attendre la troisième génération, celle qui émerge au lendemain de la première guerre mondiale et qui va aborder la seconde. Cette génération découvre alors entre la première et la seconde guerre mondiale, avec des variations diverses selon les sociétés, le nationalisme moderne. Idée neuve, inventée en France en 1792. Tout le monde a ensuite voulu l’imiter. Les Allemands l’ont imité, les Italiens ont créé un mouvement national, l’empire austro-hongrois est secoué en 1848 par la question nationale, puis au tournant du siècle cela finit par atteindre l’Empire ottoman. Il s’agit en quelque sorte de retourner contre le colonisateur sa propre idéologie, le nationalisme. Cela permet de faire l’unité de ceux qui sont opprimés.

Par ailleurs, il va y avoir un facteur extrêmement accélérant. C’est l’intervention japonaise en Asie. Le seul Etat qui échappe à la main mise de l’Europe c’est le Japon. En 1868, le Japon échappe au « péril blanc », c’est la révolution Meiji[1]. Cela marque le début d’un renversement, puisqu’il n’y avait eu jusque-là aucune exception. Ensuite, il y aura la victoire du Japon contre les Russes en Mandchourie en 1904 puis, en mer, à Tsushima en 1905. Les Japonais au début de la seconde guerre mondiale battent partout les Occidentaux : aux Philippines, en Birmanie, en Malaisie, et la place forte britannique qu’est Singapour tombe en 1942. On se rend compte que le joug peut être secoué.

A cette période s’organisent par le truchement de la guérilla des groupes comme les Vietnamiens, les Indonésiens et d’autres, principalement asiatiques. La guérilla existe depuis l’aube des temps. Elle est fondée sur la surprise et le harcèlement. C’est une guerre irrégulière, c’est-à-dire une opposition du faible au fort, destiné à affaiblir une armée régulière. Clausewitz constate cela lorsqu’il analyse ce qui s’est passé pendant la période napoléonienne en Espagne ou en Russie.

Gérard Chaliand sur la goélette « La Boudeuse » ©Eric Feferberg

Mao, en 1936-1938 innove avec la « guerre révolutionnaire ». La guerre révolutionnaire n’est pas destinée à affaiblir une armée régulière, comme les guérillas, mais elle a pour objectif de s’emparer du pouvoir. Comment fait-on pour s’emparer du pouvoir ? Il faut mobiliser les masses, les motiver, administrer le plus possible les populations. Il faut se glisser à la place de l’Etat et l’écarter, qu’il soit colonial ou local. C’est ce que font aujourd’hui les talibans par exemple. Actuellement ce sont eux qui rendent la justice. Et à côté d’eux le pouvoir de Kaboul ne représente rien.

Au cours des années vingt, les conseillers soviétiques affirmaient aux communistes chinois qu’il faut faire la révolution en ville. Il faut faire une insurrection à Canton et à Shanghai. Cependant elles ont été écrasées. Le squelettique de la classe ouvrière a été écrasé alors.

En 1927, Mao découvre, à travers une enquête, le potentiel de la paysannerie pauvre qui a faim de terres et que l’on peut mobiliser. C’est à partir de 1934 – 1935, alors que les prosoviétiques se sont effondrés, que Mao va, à l’occasion de cette grande fuite qui s’appelle « la longue marche », s’emparer du pouvoir. Pour lui, il faut travailler les masses au moyen de cadres. C’est la clé. Le cadre est celui qui parle la langue locale. Mao forme des cadres qui vont se glisser dans les villages. Avec ténacité et patience, ils vont expliquer pourquoi ils combattent, qui ils combattent, pour qui, ce qu’ils veulent, etc. Quand ils ont l’impression qu’ils tiennent suffisamment de leviers dans un village, ils organisent des élections et éjectent les agents de l’Etat et proposent aux villageois de choisir eux-mêmes ceux qui vont les représenter. Il y aura toujours obligatoirement un pourcentage de femmes dedans. C’est tout à fait nouveau à l’époque. Souvent trois hommes, deux femmes. Ils vont instituer aussi des milices locales mixtes ayant pour rôle d’informer, se renseigner, parler du déplacement de l’armée régulière. Grâce à cela et au fait que l’invasion japonaise va énormément aider le parti communiste qui n’est plus uniquement dans la perspective d’une guerre civile mais qui anime une guerre patriotique.

C’est une chose encore qui n’a jamais été comprise en Amérique latine. Les populations d’Amérique latine n’ont jamais combattu les Américains, ils combattaient « l’impérialisme yankee ». Cela ne correspondait à rien pour un paysan quechua ou aymara. Il faut réaliser que le discours intellectuel bolivien n’a aucun sens dans le milieu andin, au Guatemala, au Pérou, en Bolivie, ou en Equateur. Ce qu’il faut c’est se fondre dans la masse en utilisant les arguments de la lutte patriotique et en ayant une intelligence de la situation. Il s’agit de transformer sa faiblesse en force. C’est cela la guerre révolutionnaire. Mao y arrive avec l’invasion japonaise. A la fin de la guerre, les Américains ne peuvent pas croire qu’un Mao s’empare du pouvoir. Les Anglais, qui étaient censés être mieux renseignés encore, sont tout aussi surpris. Et le comble c’est que Staline, face à Mao, conseillait de faire une alliance avec Tchang Kaï-chek. Pour Mao, il n’en était pas question. C’est la surprise absolue. Tout à coup, un million de personnes deviennent communistes. C’est un véritable bouleversement.

Ceux qui vont le mieux comprendre cette réalité, ce sont alors les Vietnamiens car ils sont en contact direct avec la Chine. Hô Chi Minh a été en Chine. Les communistes vietnamiens regardent, étudient, et adaptent le modèle aux conditions vietnamiennes. Et les Français vont être totalement surpris d’essuyer une défaite aussi importante que Diên Biên Phu alors que c’était supposé être la victoire qui permettrait enfin d’écraser en combat régulier un adversaire supposé moins puissant.

Trois ans après, en 1957, dans la Revue Militaire d’Information un numéro spécial affirme : « voilà ce qu’est la guerre révolutionnaire et nous n’avions pas compris… ». Mao l’a en quelque sorte inventée. C’est ce que j’explique dans un livre qui va sortir prochainement : Mao, stratège révolutionnaire. Ce modèle par la suite ne va pas être nécessairement repris partout.

Cependant la guerre révolutionnaire maoïste a démontré que remplacer l’autorité de l’Etat par une autre fonctionne. Ce n’est donc pas le contrôle territorial qui compte, contrairement à ce qu’avance Al Baghdadi. Ce qui compte c’est le contrôle de la population. Al Baghdadi n’a par exemple jamais contrôlé beaucoup de monde, à l’exception de Mossoul et Raqqa. Les médias ont véhiculé, par ignorances géographiques, que Daech contrôlait un territoire vaste comme la Grande Bretagne, mais ils n’ont pas précisé qu’il était désertique. Il n’y a personne. Ce qui compte c’est la population. Jamais les Vietnamiens n’ont prétendu contrôler le territoire vietnamien. Le jour les Américains contrôlaient, la nuit c’était le Viêt-Cong.

Au début, on a pensé que ces renversements de pouvoir devaient tout au marxisme-léninisme, mais je pense que c’est grâce à l’idéologie en général. Il faut mobiliser à travers une idéologie mobilisatrice, mais n’importe laquelle peut fonctionner. Cela peut être le nationalisme, le patriotisme, et maintenant on le voit aujourd’hui, c’est l’islamisme radical. Je dis cela sans jugement. Si des personnes sont prêtes à mourir pour une idéologie, alors celle-ci a des chances de fonctionner. En un sens, les talibans font du maoïsme sans le savoir.

 

Alain Boinet : Puisque tu viens de faire un rapprochement original entre l’Afghanistan et le Vietnam, cela fait émerger une question simple à poser mais sans doute difficile à traiter. Quelles comparaisons et quelles leçons peut-on établir entre la guerre américano-vietnamienne et la guerre des soviétiques en Afghanistan ?

Gérard Chaliand : Je dirais que tous les deux ont commis la même erreur. Tout d’abord, ce type de guerre ne devrait pas se faire avec le contingent. Beaucoup d’Américains sont allés au Vietnam sans en avoir envie. Les Russes ont envoyé le contingent de la même manière. Il ne faut pas envoyer le contingent dans une guerre de type coloniale parce que, qu’on le veuille ou non, cela reste une guerre de type coloniale. C’est une guerre où s’exprime un mépris des autres parce qu’ils sont « en retard ». C’est la première erreur chez les deux puissances.

La deuxième est la suivante. Je vais mentionner une autre guerre. En Afghanistan, les Américains ont payé l’alliance du nord pour opérer au nord et ont « acheté » les seigneurs de la guerre pour en faire de même au sud. Le postulat initial était donc qu’ils ne voulaient pas avoir de victimes de leur côté. C’est pour cela que Ben Laden ou le Mollah Omar ont pu s’exfiltrer. Il suffit qu’ils aient payé ou qu’ils aient eu des connaissances sur place. Très vite, la situation a été supposée réglée. En quelques mois, on avait fait venir Hamid Karzai[2] des Etats-Unis. On avait organisé une grande Loya Jirga[3]. Georges Bush avait annoncé la création d’un plan Marshall dont on n’entendra plus parler. Le théâtre afghan était « réglé » vu qu’il n’y avait plus de taliban, et ceux qui n’étaient pas mort se sont réfugiés au Pakistan. Les Américains se préoccupaient alors d’une seule et unique chose en 2002 : l’intervention en Irak. Ils préparaient l’opinion publique en évoquant les menaces d’armes de destruction massive et le terrorisme, menaces qui étaient fausses. L’idée c’est alors de remodeler le Moyen Orient. C’est la grande tâche à venir. Ils veulent occuper l’Irak pour en faire une démocratie, sur le même modèle que le Japon, des années auparavant. Ensuite, il faudra se tourner vers la Syrie et « tordre le bras » de Bachar el Assad pour qu’il arrête d’aider le Hamas et le Hezbollah, ce qui avantagera l’allié israélien. « La route de Jérusalem passe par Bagdad ». C’était le slogan de l’époque. Et ensuite ils allaient se tourner vers l’adversaire principal : l’Iran, où les Américains voulaient initier un changement de régime. Ils ont donc attaqué l’Irak et vont faire une guerre zéro mort du côté américain.

Le résultat est finalement troublant en Irak. Pourquoi ?

Je vais faire un saut en arrière pour l’expliquer. En 1514, il y a une guerre entre l’empire Ottoman sunnite et l’Empire ottoman safavide chiite. Les Iraniens perdent. Les Ottomans s’emparent du « pays des deux fleuves »[4]. L’Irak chiite reste sous contrôle sunnite jusqu’à Saddam Hussein. En 2003, les Américains rendent l’Irak à l’Iran puisque dans la pratique ce sont les chiites qui règnent et les sunnites qui sont brimés. Est-ce que monsieur Georges Bush savait cela ou monsieur Paul Wolfowitz[5], le principal négociant ? Est-ce que monsieur Paul Bremer, proconsul, savait ? Non, personne ne connaissait l’histoire. Une absence de culture historique a donc de grandes conséquences. Ces trois personnages ont complètement marginalisé les sunnites. Au début il ne s’agissait que des baasistes, puis cela s’est étendu. Et ce sont les sunnites écartées de l’administration qui vont constituer plus tard les piliers de l’Etat islamiste.

Gérard Chaliand au Kurdistan iranien – 1980 – Après un combat entre kurdes et gardien de la révolution de Khomeiny. L’enterrement des victimes.

Ainsi, les erreurs ont été faites aux deux périodes en raison de la méconnaissance historique et des troupes en constante rotation – un soldat reste en moyenne un an, contrairement aux troupes coloniales d’autrefois qui restaient pour dix ans. En somme, nous sommes maintenant avec des troupes en transit. C’est d’ailleurs ce qu’avait dit McChrystal en 2008 dans un rapport sur l’Afghanistan. Il raconte que 90% des soldats ne sortaient jamais de la base, ils mangeaient de la nourriture directement importée des Etats-Unis, ne parlaient pas la langue, écoutaient de la musique américaine. C’était des soldats qui espéraient gagner assez d’argent pour rembourser un prêt immobilier. La conclusion de McChrystal finalement est que les soldats ne sont pas vraiment en Afghanistan, ce sont des « soldats en transit ».

Les Soviétiques, eux, sont entrés en Afghanistan pour remplacer la fraction la plus dure du parti communiste afghan. Autrefois on l’aurait qualifiée de stalinienne. Ils voulaient faire une réforme agraire, interdire le mariage forcée, envoyer les filles à l’école. Cela a été très mal perçu en Afghanistan. Je me souviens que j’avais visité un village où je ne voyais pas d’école. On m’avait dit que toutes les écoles avaient été détruites parce que l’on y avait envoyé des instituteurs. C’était inimaginable de confier des jeunes filles à des hommes qui venaient de la ville. On se heurtait au conservatisme profond d’une société qui n’avait pas envie de changer. Les Soviétiques auraient bien voulu transformer le pays en allant dans le sens de la modernité coercitive. Ils n’y sont pas arrivés. La population a refusé la réforme agraire, elle a refusé d’obéir à des supérieurs hiérarchiques de la ville, et d’envoyer les filles à l’école. De plus, la population voyait les Soviétiques comme des étrangers, qui étaient non seulement non musulmans, mais qui en plus étaient connus pour avoir détruit des mosquées. Les Américains ont alors envoyé les Stinger contre les Soviétiques, chose qui ne s’est pas produite depuis que les Américains occupent l’Afghanistan.

 

AB : 17 ans après leur échec en Afghanistan, comment comprendre l’échec de la coalition occidentale dans le cadre de l’OTAN et du leadership américain face aux talibans et en particulier l’échec de la stratégie de contre-insurrection mise en œuvre par le général McChrystal dans le but de gagner les cœurs et les esprits pour renverser la situation ?

GC : Je pense que du côté occidental, on a été très vite obsédé par une chose : ne pas perdre d’homme. Les Russes étaient bien plus « généreux » de leur sang que nous. Nos opinions publiques étaient extrêmement réticentes. Ce qu’elles voulaient c’était la victoire vite et pas chère. Dans ce qui a été fait, il faut ajouter une chose très importante qui dépasse l’Afghanistan et qui est le problème aujourd’hui, c’est la montée démographique de ce qu’on appelait le « Tiers-Monde » et la baisse consécutive des Occidentaux. En 1900, il y avait entre l’Amérique du nord et la Russie, 33% de la population mondiale, un large tiers. Aujourd’hui, on représente en 12 et 15%. Quand on ne représente plus qu’une dizaine de pourcents, on ne peut pas se permettre de perdre beaucoup de vies durant la guerre.

Dans les pays occidentaux, nous avons en moyenne 1,5 enfants par famille. Laisser partir son seul enfant à la guerre provoque des tensions. En Afghanistan, ils étaient environ 15 millions avant la guerre. Et malgré les pertes énormes durant le conflit, ils étaient plus de 30 millions trente ans plus tard. Ils avaient réussi à doubler. C’est une réalité démographique qui n’est cependant pas très visible. En effet, à la télévision ou dans les films on voit surtout des « blancs ». Il y a une fausse impression de présence massive qui ne représente pas la réalité effective.

 

AB : La France est très engagée au Sahel avec la force militaire Barkhane et aussi dans le cadre du G5-Sahel et de l’Alliance Sahel. Dans un contexte de fragilité des Etats, grande pauvreté, croissance démographique explosive, des gros problèmes de terrorisme dont l’action s’étend, le Sahel ne devient-il pas l’épicentre d’une nouvelle bataille aux multiples enjeux ?

GC : Je ne sais pas s’il s’agit de l’épicentre mais une chose est certaine : le Sahel devient un théâtre. Remontons à la cause première qui est quand même l’expédition franco-anglaise, coiffée par les Etats-Unis, mais décidée par Monsieur Sarkozy et Monsieur Cameron, d’intervenir en Libye sous prétexte humanitaire et, dans la pratique, pour l’élimination de Monsieur Mohammed Khadafi. C’était l’homme qui pendant les trente dernières années contrôlaient les Touaregs et la situation des migrations et des armes dans la région. Sa disparition a fait qu’on a eu des dégâts collatéraux comme au Mali avec les divers mouvements djihadistes ou Touaregs. La France a été obligée d’intervenir pour éviter l’effondrement de Bamako. Depuis qu’essayons-nous de faire ? Contenir. Il n’est pas question de gagner. Il est question de contenir. On contient plutôt mal dans la mesure où la présence française physique est extrêmement limitée.

Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire de l’Afrique, le phénomène islamique – pas islamiste – est plus ancien que la période coloniale. Dès 1802, l’empire du Sokoto, avant même la moindre présence européenne, avait à sa tête un islamiste, l’Almamy[6] qui se proclamait de la lignée de ce que nous appelons aujourd’hui l’islamisme. Un des vecteurs importants dans l’islamisme ouest-africain, ce sont les Peuls. Eux aussi sont très importants aujourd’hui. Leur caractéristique c’est d’être des musulmans depuis des siècles et en même temps de se déplacer du Sénégal au Cameroun. Ils épousent l’ensemble de la zone dite de « l’Afrique occidentale française » d’autrefois. D’où notamment les heurts avec les Dogons. De plus, la propagande des islamistes aujourd’hui c’est de dire « nous en avons assez de la France ». Pour certains, ces idées parlent tout à fait.

On est par ailleurs dans une zone de très petit développement avec une croissance démographique considérable. Le nombre des moins de 15 ans est impressionnant. Que vont faire ces jeunes gens ? Aller à l’école. L’école ne peut cependant pas suivre et il n’y a pas non plus de travail. La seule solution qui reste c’est la guerre et l’Islam. C’est la prédation, le viol (pour certains la solution a été l’Islam.)

Gérard Chaliand – Kurdistan Irakien – 2005 ©Sophie Mousset

AB : Dans ton autre livre, Le nouvel art de la guerre, publié en 2008, tu insistais sur la démographie dans les relations internationales et les rapports de forces. L’Afrique qui comptait 230 millions d’habitants en 1950 en comptera 2,5 milliards en 2050. Si quelques pays du continent s’en sortent en matière de croissance économique, d’autres sont le lieu de conflits récurrents. L’explosion démographique de l’Afrique n’est-elle pas un défi immense et durable pour tout le continent comme pour ses voisins ? Quels sont les risques et que faire pour les surmonter ?

GC : Les zones où il y a encore une croissance démographique extrêmement vigoureuse, ce n’est en effet plus l’Amérique latine, ce n’est plus vraiment le Moyen Orient non plus. Certaines zones tout de même conservent une certaine croissance démographique qui engendre des problèmes. Je parle notamment de l’Egypte car seulement 3% de la terre égyptienne est cultivable.

A un niveau plus global, il y a des zones où le développement démographique est revenu à un rythme relativement normal. C’est le cas de la Chine et de l’Inde. Ce n’est pas du tout le cas dans d’autres pays comme le Bangladesh. Plus les populations sont touchées par la misère, plus le nombre d’enfants augmente. C’est une corrélation classique en démographie. Il y a donc quelques zones comme cela en Asie et surtout en Afrique.

Certains Etats en Afrique ont une bonne situation. Le Rwanda par exemple est un pays qui n’est pas caractérisé d’abord par la corruption mais par le travail et la modernisation. Le président Kagame est un despote éclairé qui fait de la croissance économique. Au Ghana aussi il y a une forte croissance économique et du travail. L’Ethiopie, peut-être ?

L’Afrique du Sud ne s’en tire pas aussi bien que ce que l’on pouvait espérer à une époque. Le pays reste cependant sur une bonne voie, ce qui n’aurait pas été le cas sans Nelson Mandela. L’arrivée de Mandela avait quelque chose d’anhistorique si on y réfléchit bien. Lorsqu’il est arrivé, après tout ce racisme et ces violences internes, il a déclaré qu’il fallait tout effacer. Cela a permis de préserver l’unité nationale et de conserver le potentiel économique du pays. Comment expliquer un tel acte ? Il y a une explication. Il se trouve que Frederik de Klerk[7], le dernier président blanc d’Afrique du Sud, était protestant et Nelson Mandela aussi.

A part ces trois ou quatre pays africains, c’est la croissance démographique qui emporte tous les efforts économiques en Afrique. Il y a une grande incapacité des Etats à fournir une éducation et du travail aux populations. Cela débouche généralement à du désordre, la guerre ainsi que des tensions religieuses internes. Il ne faut pas oublier qu’une partie de l’Afrique n’est pas musulmane. Il y a une partie qui a été christianisée par un type de chrétien très spécial qui sont très combattifs. Il s’agit des évangélistes américains. Donc dans cette zone qui va de la Somalie jusqu’au Sénégal et qui comprend le Nigéria, on a une situation extrêmement difficile à tenir et où je ne vois pas comment on peut s’en sortir. La France n’a pas les effectifs nécessaires alors que, de tous les pays, c’est nous qui avons le plus d’accords militaires pour aider au maintien de l’ordre en Afrique de l’ouest et du nord. S’il y a un phénomène de ruée pour sortir de l’Afrique, quel pays va accueillir 300 millions d’Africains ? Même le Brésil n’en a pas les moyens…

 

AB : La géopolitique mondiale est en plein repositionnement des acteurs : les Etats-Unis, Chine, Russie, Turquie, avec des conséquences au Moyen Orient. Plane aussi l’hypothèse d’une fin de l’OTAN. Cette reconfiguration du monde n’est pas sans conséquence sur les évolutions politiques en cours et cela même en Europe. Le monde est dorénavant plus imprévisible et dangereux, est-ce le retour du nationalisme ou du chacun pour soi dans les relations internationales qui s’opèrent ? Dans ce contexte, certains évoquent même l’hypothèse d’une guerre entre les Etats-Unis et la Chine, quelles sont les confrontations à venir ?

CG : On a vécu plusieurs décennies dans ce qui s’appelle la Guerre Froide avec deux Etats possédant chacun une panoplie nucléaire suffisante pour mettre la planète à feu et à sang. De manière générale, la dissuasion a fonctionné. Je parle de « dissuasion » dans le sens de la capacité de seconde frappe. Cela implique que chacun avait une force armée assez conséquente pour être en mesure de répondre en cas d’attaque et de manière bien plus terrible. Chacun avait des silos cachés, des sous-marins et des avions en mouvement constant, capables de répondre à une attaque. Le résultat d’une attaque serait donc bien pire que le gain de l’enjeu pour les deux côtés. Là-dessus je dirais que cela n’a pas beaucoup changé. Tous les Etats travaillent actuellement pour essayer d’avoir l’arme absolue et il y a au moins trois Etats très dangereux : les Etats-Unis, la Russie et la Chine. On est alors toujours dans la crispation. Personne n’a intérêt à déclencher quelque chose puisque les coûts seront énormes.

Que s’est-il donc passé depuis la fin de la Guerre Froide ? Je dirais que cela marque la fin de l’endiguement et le début du refoulement. Le programme des Etats-Unis, non-dit et non-proclamé, mais effectif, c’est de repousser l’ex-URSS aux frontières de l’ancienne Russie. Le dernier acte fut l’Ukraine, joué en deux coups.

Le premier coup était en 2004 à la suite de la proclamation des résultats électoraux et fut un échec. La révolution orange paraissait se faire. Puis sont venus un polonais et le premier ministre lituanien. La presse n’a alors pas compris pourquoi le premier ministre lituanien approuvait. Or, il se trouve qu’une partie de l’Ukraine uniate, catholique, dépendante de Rome fut au XVIIème siècle lituanienne et polonaise. Poutine est donc sorti gagnant de cette situation et il a réussi à tenir dix ans de plus.

Dix ans après, les Ukrainiens ne voulaient plus être sous le joug de la Russie. Qu’a fait alors Poutine ? Il a fait ce que n’importe quel chef d’Etat aurait fait, ayant perdu l’Ukraine, c’est-à-dire de 40 à 45 millions de slaves russophones, il a repris la Crimée que Khrouchtchev – ukrainien – avait offerte en 1954 à l’Ukraine, à une période où l’Union Soviétique était supposée durer. Poutine est un despote éclairé, nationaliste et remarquable tacticien, même ceux qui ne l’aiment pas sont obligés de le reconnaître. Il a donc fait ce qu’il a pu pour garder l’étendue du territoire russe, d’où l’intervention en Crimée, d’où l’intervention en 2008 contre les Géorgiens qui s’imaginaient que les Américains allaient intervenir. Dans l’ensemble, il a modernisé l’armée et à l’occasion de la Syrie, qui était le dernier Etat arabe qui avait d’excellentes relations avec la Russie, il n’a pas voulu céder. En effet, la Russie avait déjà perdu l’Irak, le Yémen du Sud, et autrefois l’Egypte. C’est pourquoi il s’est accroché en Syrie et a réussi à faire beaucoup mieux que les Américains, beaucoup mieux que les Occidentaux. Finalement le croisement avec les milices formées par les Iraniens et la présence aérienne russe a triomphé sur le plan militaire. Je ne sais pas comment le pays va faire pour se reconstruire c’est une autre question… Nous restons dans une zone de tensions durables.

En parallèle, la Chine dépasse en 2010 le Japon au niveau économique alors que les spécialistes annonçaient ce tournant pour 2020. Ils se retrouvent donc numéro 2 avec 10 ans d’avance. Au début, ils se sont faits discrets, maintenant beaucoup moins. Cependant ils restent prudents car ils savent qu’ils ne sont pas encore les plus forts. Pour eux c’est donc important cette alliance relative et complètement circonstancielle avec les Russes. En 1969, ils s’étaient pourtant opposés à Oussouri[8]. Au XIXème, deux millions et demi de kilomètres avaient été également pris à la Chine par les Russes.

Quant à Trump, je dirai que c’est un phénomène quelque peu inattendu. Il n’a pas été porté au pouvoir par des populistes, c’est lui qui a choisi de s’appuyer sur les populistes. Il l’a fait avec un cynisme tranquille. Il ment comme il respire et rappelle avec brutalité que l’essence des relations internationales n’est pas la coopération ou le multiculturalisme mais bien les rapports de forces. Il malmène un peu tout le monde, mais a-t-il raison d’être seul contre tous ? Il est contre la Chine, la Russie, les Européens… Et nous, les Européens, n’avons pas été capables de lui dire non parce que depuis des années nous bénéficions du parapluie américain.

Je pense qu’il y a des Etats qui se sentent perdus par le changement, d’où ces virages populistes… Sans le nucléaire, il y aurait sûrement déjà eu des guerres avec des millions de morts. Dans les pays européens, les standards de vie ont certes baissé depuis les années 60. Cependant, nous restons dans un espace privilégié et protégé. A l’échelle du monde nous resterons probablement dans les dix premiers. Personnellement je ne crois pas à la guerre dans l’espace international, je crois à la tension. A cet égard, on voit bien que les médias vendent de l’angoisse.

 

AB : L’aide humanitaire se déploie dans tous les pays en guerre. En l’espace d’une dizaine d’année son volume est passé de 12 à 28 milliards de dollars. Elle implique environ 400 000 personnes et 41 000 expatriés, cela représente des personnes d’un peu partout dans le monde. Il en est à peu près de même dans le domaine du développement. Que penses-tu de cette évolution ?

GC : Je pense qu’il reste à l’aide humanitaire de très beaux jours car le nombre d’endroits où les tensions augmentent est croissant, qu’il s’agisse d’Etats déstabilisés par les cartels de drogue comme au Mexique, des zones de misères extrêmes ou encore des zones de non-droit complet. Cela augmente de manière générale, c’est-à-dire que le désordre n’est pas en train de diminuer mais au contraire en train de se développer. Et par ailleurs, les zones de développement restent concentrées à une vingtaine de pays. L’avenir n’est pas incertain mais plutôt relativement dramatique. Donc ces 400 000 personnes auront intérêt à être plus nombreux et à avoir davantage de moyens. Ils sont très utiles mais insuffisants, il faudrait faire beaucoup mieux. Il en va de même pour le climat qui représente une menace tellement forte. Et tant qu’il y aura une telle augmentation démographique avec si peu de moyens pour s’en occuper, on continuera à être témoin de cette dégradation.

 

Biographie de Gérard Chaliand, géopolitologue, spécialiste des conflits armés et poète :

Après des études à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO, Paris), Gérard Chaliand a obtenu un doctorat en Sociologie politique avec une thèse sur les Révolutions dans le Tiers-monde, mythes et perspectives (Paris V – Sorbonne). Engagé, dans les années 1970, à l’extrême gauche, Gérard Chaliand a participé à la lutte pour la décolonisation de la Guinée-Bissau aux côtés d’Amilcar Cabral.
Spécialiste des questions géostratégiques, Gérard Chaliand a passé plus de trente ans dans quelque 75 pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique, d’où il a tiré une série d’enquêtes et d’essais. Homme de terrain avant tout, il a été à la rencontre de plusieurs mouvements de libération nationale : Guinée-Bissau 1966 ; Nord Vietnam 1967 ; Colombie 1968 ; Jordanie/ Israël 1969-1970 ; Érythrée 1977 ; Kurdistan iranien 1980 ; Afghanistan 1980, 1982 et chaque année de 2005 à 2011 ; Salvador 1982 ; Pérou 1985 ; Philippines 1987 ; Sri Lanka 1987, 1999, 2007 ; Haut-Karabagh 1993 ; Géorgie 1992, 2008 ; Cachemire 1999 ; Irak dont Kurdistan irakien 1999 et chaque année de 2000 à 2016 ; Birmanie 1990. Il est un des spécialistes majeurs des guerres irrégulières avec pour originalité d’avoir toujours été du côté de l’insurrection plutôt que de la contre-insurrection dans ses recherches. Il évoque ses enquêtes de terrain dans Voyage dans 40 ans de guérillas (1966-2006).
De 1980 à 1989, Gérard Chaliand a été maître de conférence à l’École nationale d’administration (ENA), puis enseignant à l’École supérieure de guerre (1993-1999) et directeur du Centre européen d’étude des conflits (1997-2000). Il est également conseiller auprès du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères français (1984-1993). Il est régulièrement professeur invité dans de nombreuses universités étrangères (Harvard, Montréal, Berkeley,…). Gérard Chaliand est auteur de plus de 30 ouvrages, dont une quinzaine traduits. En 1983, il oeuvrent avec Jean-Pierre Rageau avec son Atlas géopolitique a transformé les visions géographiques du monde jusqu’alors issues des représentations de Mercator. De plus, avec son livre Anthologie mondiale de la stratégie, il propose d’incorporer pour la première fois les pensées stratégiques extra-occidentales au corpus habituel occidentalo-centré.


[1] Il s’agit de la fin du régime féodal des Shoguns, et l’un des événements majeurs de l’histoire du Japon.

[2] Il succède à Burhanuddin Rabbani à la tête de l’État islamique d’Afghanistan le 22 décembre 2001.

[3] La Loya Jirga est un terme d’origine pachto qui désigne une assemblée convoquée afin de prendre les grandes décisions concernant le peuple afghan.

[4] Ancien nom de l’Irak.

[5] Homme politique américain, secrétaire adjoint à la Défense entre 2001 et 2005.

[6] Almamy est le « commandeur des croyants ». Ce titre était porté aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles par les chefs de guerre musulmans de plusieurs États peuls d’Afrique de l’Ouest.

[7] Frederik Willem de Klerk fut le dernier président blanc d’Afrique du Sud et il mena les réformes qui mirent fin à la politique d’apartheid en 1991 et les négociations constitutionnelles avec le Congrès national africain de Nelson Mandela qui aboutirent au premier gouvernement multiracial du pays.

[8] S’inscrit dans le conflit frontalier sino-soviétique de 1969. Une série d’incidents armés entre l’Union soviétique et la Chine autour notamment d’une île du fleuve Oussouri qui mena ces deux États au bord de la guerre nucléaire.

Le Moyen-Orient à feu et à sang.

Entretien avec Antoine Basbous directeur de l’Observatoire des Pays-Arabes.

Antoine Basbous est le directeur de l’Observatoire des Pays Arabes depuis près de trente ans. Sur son site figure une carte qui délimite son champ d’investigation qui va de Kaboul à Casablanca, avec au centre le Maghreb, le Moyen-Orient, les pays du Golfe. Notre entretien se concentre sur l’épicentre de la crise, ses conséquences humanitaires et les évolutions géopolitiques qui reconfigurent selon lui tout le Moyen-Orient aujourd’hui.

Des soldats marchent dans des ruines à Yarmouk, en Syrie. ©OMAR SNADIKI/REUTERS

Alain Boinet. La Syrie vient de passer le cap des 10 ans de guerre avec des conséquences dramatiques pour sa population qui sur 22 millions d’habitants compte aujourd’hui plus de 13 millions de personnes ayant besoin d’aide humanitaire et plus de 5,6 millions de réfugiés. Revenons au début du conflit pour comprendre : comment des dirigeants occidentaux ont-ils pu se tromper autant en pariant sur l’effondrement du régime de Bachar al-Assad ? Comment des pays comme la Turquie, l’Arabie saoudite ou le Qatar ont-ils pu soutenir une rébellion, au début modérée, qui s’est ensuite transformée en groupes islamistes djihadistes comme Al Quaida et Daech ?

Antoine Basbous. Cette question est vaste. A vrai dire l’impopularité du régime de Bachar résultait déjà en 2011 de 41 années de pouvoir absolu (30 ans pour son père, 11 pour lui) d’une dynastie qui n’a donné que des larmes, du sang et de la répression à ce pays. Beaucoup d’analystes avaient pensé que le fruit était mûr, comme Ben Ali était tombé en Tunisie, Moubarak en Égypte, et un peu plus tard Kadhafi en Libye et Saleh au Yémen – et donc qu’Assad aussi pouvait tomber. Mais ils ont ignoré, ou du moins pas pris suffisamment en compte 3 facteurs :

  • Le premier, c’est que Assad père avait construit un régime avec une quinzaine de services de renseignements, qui surveillaient la respiration de la population. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, Hafez ne voulait pas en être victime à son tour ! La structure sécuritaire du régime a donc fait que le régime avait, malgré son impopularité, un filet sécuritaire très puissant.
  • Le deuxième phénomène, c’est que personne n’a pris suffisamment en considération le degré d’implication de l’Iran. La République islamique considère le régime alaouite à Damas comme une branche du chiisme et surtout un allié qui va permettre de créer ce « croissant chiite » de la Caspienne jusqu’à la Méditerranée et qui est une étape essentielle pour consolider l’emprise du Hezbollah sur le Liban. L’implication de l’Iran était totale : désargenté, sous sanctions, pouvant exporter peu de choses, il a malgré tout consacré des milliards à ce théâtre, a placé le soldat Assad sous perfusion et dépêché le Hezbollah pour le sauver.
  • En dépit de toute cette implication, en dépit du soutien des brigades internationalistes chiites engagées par l’Iran, le régime a toutefois failli s’effondrer en 2015. La ville natale d’Assad, Qardaha, recevait des missiles de petite portée, donc l’ennemi était à moins de 20 km du dernier bastion ! C’est alors qu’est entré en jeu le troisième phénomène : le soutien russe. Le commandant des forces expansionnistes iraniennes, le général Qassem Soleimani, s’est rendu à Moscou, a rencontré Vladimir Poutine et lui a dit : « ce ne sera pas votre nouvel Afghanistan, nous serons les fantassins qui contrôlent le terrain mais nous ne pouvons pas agir sans l’aviation ». Dès lors, fin août 2015, Poutine a envoyé son armée de l’air et est entré en guerre de la façon la plus directe qu’il soit, après avoir fourni à Assad, tout au long de la crise, armements, munitions, et experts.

Ce sont les 3 secrets du maintien de ce régime, qui aujourd’hui reste sous perfusion de ses deux parrains, même si ces derniers ne s’entendent plus et sont rivaux. En effet, la Russie ne souhaite pas que le régime alaouite en Syrie se met totalement au service de Téhéran ; Poutine ferme d’ailleurs les yeux sur les bombardements israéliens quotidiens contre les bases iraniennes et celles de ses satellites. Israël évolue librement dans l’espace aérien de la Syrie. Il y a mené en 2020 près de 500 frappes alors que la Russie entretient sur place des batteries de missiles S-300 et des S-400, mais n’a jamais menacé ou abattu un avion israélien. Moscou laisse ainsi Israël agir contre l’allié-rival, l’Iran et les milices chiites, mais ne veut pas que le régime d’Assad s’effondre.

Téhéran, de son côté, a investi le tissu social syrien : beaucoup de gens ont été convertis au chiisme duodécimain, des écoles chiites ont été créées, et des « colonies » ont été construites (sur des sites stratégiquement bien placés et réhabilités, les Iraniens installent leurs hommes, comme des plateformes). Ainsi existe-t-il, au sud-est de Damas, le sanctuaire chiite de Saïda Zeïnab qui est devenu aujourd’hui une base militaire colossale ainsi qu’une base de vie pour l’Internationale chiite. En 2016, Assad a entériné cet état de fait en déclarant que « la Syrie [appartenait] aux combattants qui l’ont défendue », ce qui visait à la fois à délégitimer les sunnites qui avaient fui le pays et à légitimer les combattants chiites étrangers « importés » par l’Iran…

Enfin, il ne faut pas oublier que quand la population est descendue dans la rue, sans aucun slogan communautariste, islamiste ou sectaire, Assad a libéré de ses prisons tous les djihadistes qui y étaient et leur a fourni armes et munitions. Ses alliés iraniens l’ont épaulé en libérant 1500 djihadistes des prisons d’Irak en août 2012 et en les laissant traverser 800 km de désert pour rejoindre leurs « frères » en Syrie. Cette manœuvre a profondément transformé la contestation en la militarisant et en l’islamisant. Assad a ainsi pu se présenter aux Occidentaux en disant : « Regardez, vous préférez un Président avec une femme blonde qui porte un costume 3 pièces, ou ces barbus ? ». La société civile s’est retrouvée marginalisée – d’ailleurs Obama avait dit à l’époque « qui sont ces gens qui sont dans la rue ? Ce sont des enseignants, des professeurs d’université, des médecins, des pharmaciens, des ouvriers, des agriculteurs… Est-ce qu’ils sauront conduire les affaires politiques du pays ? » Le seul choix qui semblait rester était entre les barbus et le dictateur.

DH. En Syrie, aujourd’hui, la situation semble bloquée militairement au Nord-Ouest et au Nord-Est et on ne voit pas pour l’instant de solution politique. La Turquie a pris le contrôle de territoires syriens avec le soutien de ses alliés islamistes et Daech se réorganise. Comment envisager la suite : Statu quo durable, préalable à de nouveaux combats ou solution politique ?

AB. Je crois que ce pays est figé et partagé entre plusieurs occupants. Il y a évidemment les Russes, les Iraniens, et toute l’internationale djihadiste chiite que ces derniers ont entraînée avec eux. Il y a les Turcs, il y a les Américains à l’est de l’Euphrate qui soutiennent un peu les Kurdes et protègent leurs gisements d’hydrocarbures ; et la dernière force en présence est Israël, qui occupe l’espace aérien.

L’armée turque près de la frontière syrienne. ©Delil SOULEIMAN / AFP

Assad, lui, malgré son siège aux Nations Unies, est réduit à un « petit baron de rien du tout ». Il a perdu la guerre, ne peut rien promettre, et dirige un pays sous sanction dans lequel aujourd’hui on trouve rarement du pain, de l’essence, des médicaments, des devises… un pays totalement sinistré, notamment après l’entrée en vigueur de la « loi César » aux États-Unis (juin 2020), car personne n’ose commercer avec lui. Quant aux ressources pétrolières et agricoles, elles se trouvent essentiellement chez les Kurdes à l’est de l’Euphrate…

DH. Le Liban s’est retrouvé en première ligne humanitaire en accueillant plus de 1 200 000 réfugiés syriens pour une population libanaise de 6,6 millions d’habitants. Aujourd’hui le Liban est lui-même confronté à une grave crise politique et à une paralysie du système bancaire qui plonge de plus en plus de Libanais dans l’extrême pauvreté, la vulnérabilité et la colère. Si l’explosion au port de Beyrouth a mobilisé beaucoup de solidarité, la Conférence internationale de soutien et d’appui à Beyrouth et au peuple libanais rencontre beaucoup de difficultés à concrétiser son aide du fait des blocages de la classe politique libanaise. Cette crise ne risque-t-elle pas de dégénérer en l’absence de toute solution à la hauteur des risques ?

AB. Ce pays vit réellement un enfer : la première raison c’est qu’il y a une classe politique mafieuse qui le gouverne depuis tellement d’années et qui l’a appauvri pour s’enrichir. L’« ADN », le « logiciel » de ce pays est totalement détraqué, il n’a plus d’immunité, aujourd’hui c’est un pays colonisé par une milice pro iranienne qui contrôle tout. En vitrine, il y a un président de la République chrétien, mais ce Président est aux ordres de cette milice et il devance ses désirs, ses besoins et ses intentions. Enfin, il n’y pas plus de gouvernement c’est le blocage le plus total. Le pays s’effondre, le Hezbollah contrôle non seulement les frontières aériennes, maritimes et terrestres du pays, mais aussi l’administration, le gouvernement, les finances… Rien ne perturbe son contrôle et on assiste à une stratégie de mise à mort du Liban dans sa formule actuelle, pour qu’il puisse renaître un jour à la main du Hezbollah comme colonie iranienne.

En réalité l’espoir n’est plus là : ce pays qui a fêté en 2020 son premier centenaire dans ses frontières actuelles est à l’agonie. Jamais les Libanais n’ont connu de situation aussi dramatique. Aujourd’hui vous avez beau avoir des millions de dollars dans votre compte bancaire, vous n’y avez pas accès. Le pays est officiellement en faillite depuis mars 2020. Les gens vont manquer d’électricité car le Liban n’a plus de devises pour acheter du fuel. Et quand vous n’avez plus d’électricité, vous n’avez plus de frigo, plus de téléphone, plus d’éclairage… Il est difficile de décrire ce pays tant il va mal, c’est une chute en enfer sans parachute. Toutes les élites qui pouvaient le quitter l’ont fait ou le font, c’est une catastrophe humanitaire aux portes de l’Europe.

Explosion au port de Beyrouth, août 2020 ©Mohamed Azaki/REUTERS

DH. Comme en Syrie, la situation est dramatique pour la population libanaise et cela implique que l’on doit mobiliser une aide humanitaire massive et directe. Suite aux grandes manifestations en 2019 et en l’absence de toute perspective, n’y a-t ’il pas le risque que la situation dégénère et devienne chaotique ?

AB. Le 17 octobre 2019 a eu lieu un mouvement transcommunautaire, un mouvement national qui avait comme slogan « tous, ça veut dire tous, doivent dégager ». Ce qui signifiait qu’il fallait balayer toute la classe politique, quelle que soit sa référence, sa religion, sa communauté. Mais ce mouvement a été torpillé par le Hezbollah, qui en a arraché les chiites et qui l’a en quelque sorte « communautarisé », saucissonné, morcelé et affaibli. Même s’il y avait des chiites dedans, la majorité a été malmenée par le Hezbollah et les manifestations dans les zones chiites ont été réprimées. Il y a eu des morts et des blessés. Le message était clair : « le leadership c’est nous, et c’est nous qui déciderons, vous rentrez à la maison ». En février dernier, l’intellectuel chiite critique du Hezbollah Lokman Slim a d’ailleurs été froidement assassiné. Le mouvement transcommunautaire a du mal aujourd’hui à se mouvoir, à exister, à exprimer le ras-le-bol de toute la population.

Je suis sûr que la famine ne sera pas tolérée, que les gens sortiront dans la rue et réclameront des comptes. La solution envisagée par la classe politique c’est de donner à ces Libanais qui étaient fiers, généreux, riches – il y avait une classe moyenne extrêmement dense dans ce pays – une carte alimentaire. C’est acheter la paix sociale aux frais de la Banque mondiale.

Mais ce pays ne se réformera pas. Les aides internationales n’ont servi à rien, la classe politique qui règne aujourd’hui s’enrichit par la grande corruption et ne veut pas changer, car cela signifie perdre ses privilèges et rendre des comptes à la communauté des donateurs (Banque mondiale, FMI, pays arabes et du Golfe). Le secteur de l’électricité par exemple représente 60% de la dette publique libanaise, or il n’y a que quelques heures de courant par jour. Et encore, celle-ci est produite par des bateaux turcs, ce qui permet à ceux qui tiennent ce secteur de s’enrichir tous les jours. Les donateurs – les Arabes en premier lieu – ne veulent plus que leur argent tombe dans les mains du Hezbollah. On comprend bien que la classe politique, aux ordres de la milice chiite, ne fera aucun pas vers une quelconque réforme.

Aide humanitaire à Bourj-Hammoud, Liban, août 2020. ©SOLIDARITES INTERNATIONAL

DH. Dans les conflits que la région connaît, les minorités sont particulièrement touchées, si ce n’est visées, qu’il s’agisse des chrétiens, des Yézidis, des Kurdes… Quelle protection particulière leur apporter ?

La seule protection qui compte est celle qui émane de la culture. Dès lors que les sunnites et les chiites se tolèreront et vivront ensemble, la culture aura admis que l’on peut être différents et néanmoins amis. Mais si les chiites et les sunnites continuent à s’entretuer comme ils le font aujourd’hui, je ne vois pas comment les minorités pourraient être protégées.

Je constate néanmoins que le nouveau Président américain semble sensible aux causes des minorités. Quand il était sénateur et vice-président des États-Unis, Biden a effectué 24 déplacements à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Dans sa circonscription, il y a par ailleurs beaucoup d’Américains d’origine grecque, ce qui peut expliquer sa fermeté face à Erdoğan. Il a également reconnu le génocide arménien, autre minorité maltraitée par l’histoire dans cette région. Ira-t-il plus loin pour conforter les minorités de la région ?

DH. La grille de lecture qui semble s’imposer est celle de l’affrontement entre sunnisme et chiisme qui a pour conséquence le rapprochement entre Israël, les Émirats arabes unis, Bahrein, le Maroc et même l’Arabie saoudite face à l’Iran. Dans le même temps la Turquie cherche à prendre le leadership du monde sunnite et la conférence sur le nucléaire iranien reprend. Comment vois-tu cette situation ?

AB. L’affrontement sunnites-chiites date de quatorze siècles et ne va pas s’apaiser, d’autant plus que l’Iran, au nom du chiisme, a exporté la Révolution islamique dans l’ensemble de la région de la Caspienne à la Méditerranée. Ce « croissant chiite » comprend l’Irak, la Syrie, le Liban du Hezbollah et le Yémen, ce qui a permis au conseiller du président de la République islamique de déclarer que l’Iran contrôle d’ores et déjà 4 capitales arabes ! Avec cette hégémonie, l’Iran fait peur aux Arabes, ils sont sur la défensive alors que l’Iran gagne sur leurs territoires. C’est ce qui explique le rapprochement entre Israël et plusieurs pays du Golfe.

Ces pays ont lâché la cause palestinienne en se disant qu’elle n’avait pas d’avenir, que le combat était stérile. Avec le retrait américain de la région amorcé par Obama ils se sont dit qu’il fallait s’associer entre puissances régionales, et Israël est perçu dans le Golfe comme une puissance réelle qui peut concrètement s’avérer un partenaire solide disposant d’importants soutiens à Washington.

Les pays du Golfe ont toutefois oublié qu’Israël avait perdu, à ses portes, sa dernière guerre contre le Hezbollah (2006). L’État hébreu a reçu au dernier jour du conflit le même nombre de missiles venant de la milice chiite qu’au premier jour ! Toute sa campagne aérienne a échoué à faire taire le Hezbollah. Si l’Iran demain commence à lancer des missiles sur les gratte-ciels des Émirats arabes unis, sur leurs usines de dessalement ou sur leurs sites stratégiques, je vois mal Israël constituer une véritable assurance tous risques pour des pays qui sont à près de 2000 km de ses frontières…

DH. Dans ce contexte, quels sont les changements que l’on peut attendre entre l’administration Trump « America first » et l’administration Biden « America is back », alors qu’on a le sentiment que la priorité américaine est désormais la Chine et que le temps des interventions armées occidentales semble derrière nous ?

Le président américain Joe Biden prononce un discours sur son plan de retrait des troupes américaines d’Afghanistan, à la Maison Blanche, à Washington le 14 avril 2021. ©Andrew Harnik/Pool via REUTERS

AB. Le désengagement européen remonte à la fin des années 50, au lendemain de la campagne de Suez. À l’issue de ce succès militaire qui fut pourtant une défaite diplomatique, les Américains ont remplacé les Européens dans la région. L’engagement américain en Afghanistan et en Irak n’a pas été couronné de grand succès, malgré la réussite militaire des premiers jours. Ces conflits longs ont saigné le moral de l’armée et les caisses de l’État. Et au terme du mandat de George W. Bush, il y avait ce sentiment de désengagement, de ras-le-bol de la région. Obama l’a confirmé en se rapprochant de l’Iran, et Trump a poursuivi le retrait américain tout en marquant son passage d’un coup d’éclat, l’assassinat du général iranien Soleimani en janvier 2020.

Biden, lui, a cultivé une meilleure connaissance de la région et des tourments de son histoire grâce à sa longue carrière de sénateur intéressé aux affaires internationales, puis vice-président d’Obama. Il est certes favorable à un désengagement un peu plus maîtrisé et qui ne sacrifie pas totalement les Kurdes. Là où Trump avait lâché le Nord de la Syrie et les Kurdes à Erdoğan après un coup de fil plein de flatterie, Biden ne se laissera sans doute pas faire. Mais en effet, le désengagement américain de la région afin de donner la priorité à la Chine est une réalité indéniable.

DH. Comment interpréter la reconnaissance du génocide arménien par le Président des Etats-Unis, Joe Biden, dans le contexte d’expansionnisme turc, de la Syrie à la Libye, de la Méditerranée orientale à l’Arménie et au Nagorno-Karabakh ?

Manifestation arménienne devant la résidence de l’ambassadeur de Turquie à l’occasion du 106e anniversaire du génocide arménien à Washington le 24 avril 2021. ©AFP

AB. D’abord, Biden n’a jamais porté Erdoğan dans son cœur. Il est très proche de ses électeurs grecs, connaît un peu l’histoire et est familier des manipulations d’Erdoğan, de ses ambitions, de sa volonté de reconstituer l’empire ottoman et de ses ingérences à l’étranger. C’est vrai que l’année 2020 a été faste pour le Président turc. Il a rencontré le succès en Syrie face aux Russes, tout comme en Libye face à Haftar et aux mercenaires russes de Wagner. Ses drones ont emporté des succès sur le champ de bataille et ils ont également réussi dans le Haut-Karabakh pour le compte de l’Azerbaïdjan. Erdoğan a essayé d’intimider l’Europe, avec un certain succès, et a lancé ses bateaux de prospection dans les zones disputées de l’Est de la Méditerranée. En revanche, il misait sur le succès de Trump parce qu’il connaissait son « logiciel » : Trump aime les flatteries, les hommes forts, les petits dictateurs… mais dès lors que Biden a été élu, on a vu Erdoğan changer de ton. Il a tout de suite adouci son discours par rapport à l’Europe, par rapport à la France, il a retiré ses bateaux de prospection de l’Est de la Méditerranée et en même temps il s’est montré très compréhensif, moins menaçant sur le dossier des migrants qu’il avait toujours instrumentalisé.

Il avait raison de craindre Biden : le premier coup de fil de ce dernier, plus de trois mois après son entrée en fonction, a été pour lui annoncer 2 choses désagréables : premièrement qu’il allait reconnaître le génocide arménien, et deuxièmement que la Turquie était exclue du programme des F-35 dont elle était partenaire. Pour Erdoğan, c’est un coup dur dans un contexte économique qui ne cesse de se dégrader en Turquie. La livre continue de chuter, et le pays est à son troisième gouverneur de la Banque centrale en deux ans, le chômage grimpe, la pandémie fait très mal… Les relations en dents de scie avec Moscou et la vente de drones turcs à l’Ukraine ont en outre poussé Poutine à décider il y a peu qu’il ne laisserait plus les touristes russes venir en Turquie. Enfin, beaucoup de lieutenants d’Erdoğan l’ont quitté pour créer des formations rivales et lors des dernières élections, c’est-à-dire les municipales de 2019, toutes les grandes villes de Turquie ont changé de camp et sont passées à l’opposition. Ces éléments dressent un contexte turc aujourd’hui très morose pour Erdoğan.

Des Arméniens participent à une procession aux flambeaux à Erevan, le 23 avril 2021, à l’occasion du 106e anniversaire du génocide arménien. ©Karen MINASYAN /AFP

DH. La France s’est engagée par un soutien aux Kurdes de Syrie. C’est presque le seul pays qui se soit opposé frontalement à la Turquie en Méditerranée orientale, notamment avec la vente de Rafales à la Grèce, mais aussi, dans un autre registre, par son soutien au Liban. Comment comprends-tu cette politique de la France. Quel rôle la France peut-elle jouer utilement dans cette région ?

AB. La France aide les Kurdes de Syrie qui contrôlent la plus grande prison de djihadistes, laquelle enferme plus d’un millier de djihadistes français. Paris n’a pas oublié l’apport des Kurdes de Syrie et d’Irak à la défaite de Daech, contrairement à Trump. C’est tout à son honneur. C’est également dans son intérêt de soutenir cet allié efficace, toujours prêt à combattre Daech.

Pour ce qui est de l’hégémonie qu’a voulu exercer Erdoğan en Méditerranée orientale, il est vrai que sans la France il n’aurait pas rencontré d’opposition significative. L’OTAN anesthésiée par Trump et l’Allemagne trop obnubilée par la gestion de ses propres Turcs, ont permis à Erdoğan de pousser ses avantages. La France a donc pris le leadership de l’opération en mobilisant l’Europe du Sud autour de la Grèce et de Chypre, entraînant aussi des puissances arabes, y compris du Golfe. Les Émirats arabes unis ont participé avec leur aviation militaire à des manœuvres récentes en Méditerranée. Paris soutient aussi le Forum du gaz en Méditerranée orientale (EMGF en anglais), une coalition qui a été montée notamment par l’Égypte, Israël, Chypre, et la Grèce pour contenir l’hégémonie turque en mettant sur pieds une coopération entre pays gaziers pour une commercialisation commune. Mais l’enjeu est aussi de rappeler à Erdoğan que la Méditerranée n’est pas un champ de manœuvre pour la Turquie.

Il y a enfin des conventions internationales (Montreux, Montego Bay…) qui empêchent la Turquie de créer des faits accomplis, de revendiquer et d’exercer son hégémonie sur des zones qui ne lui appartiennent pas. Sans le leadership de la France dans cette opération, Erdoğan aurait déjà avancé ses pions pour remettre en cause le droit international – comme il l’a fait via l’accord de novembre 2019 avec la Libye, qui élargit tellement la zone économique exclusive de la Turquie qu’elle rejoint celle de la Libye et empiète sur les eaux des autres riverains, notamment l’Égypte, Chypre et la Grèce. Cette opération de grande envergure visait à contrôler l’espace maritime de la Méditerranée orientale.

Visite d’Emmanuel Macron à Beyrouth après l’explosion au port le 4 août 2020

DH. Pour conclure, quel est ton mot de la fin ?

AB. Nous vivons dans un monde qui devient de plus en plus mouvant et incertain. Nous avons plus besoin que jamais d’être droit dans nos bottes et d’avoir les moyens d’agir ou de réagir pour défendre nos intérêts. Bien que souffrant de l’usure de son pouvoir et de difficultés majeures, Erdoğan mène une politique offensive et fonce dans les « ventres mous » de son voisinage (Libye, Syrie, Irak, Caucase, Méditerranée orientale). Il poursuivra sa politique jusqu’au moment où il rencontre de la résistance. Aussi, l’idéologie du terrorisme islamiste ne cesse de progresser sur tous les continents, même si son expression géographique a avorté chaque fois qu’elle s’est concrétisée.

Antoine Basbous, Observatoire des Pays Arabes

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Qui est Antoine Basbous ?

Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabo-islamique et du terrorisme islamiste

Il a fondé, en 1991, à Paris, l’Observatoire des pays Arabes (OPA) qu’il dirige depuis. Il s’agit d’un cabinet de conseil, totalement indépendant, spécialisé dans l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, le Golfe et dans le monde islamique en général.

Antoine Basbous est né au Liban, où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un doctorat d’Etat en sciences politiques et un DEA d’Information et de Communication. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris.

Antoine Basbous a publié plusieurs essais traduits en différentes langues, dont Guerres secrètes au Liban, Editions Gallimard, 1987 ; L’Islamisme, une révolution avortée ? Editions Hachette, 2000 ; L’Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden, Editions Perrin, 2002. En septembre 2004, une version actualisée de ce dernier ouvrage est parue en poche chez Tempus sous le titre L’Arabie saoudite en guerre ; Le tsunami arabe, Editions Fayard, 2011.

Il est consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américains, et participe régulièrement aux débats sur les crises qui secouent les mondes arabes et islamiques, sur le terrorisme et sur les relations de l’Islam et de l’Occident.