2024, le point de bascule des financements humanitaires

©WFP/Musa Abema – Des personnes récemment déplacées font la queue pour recevoir l’aide du PAM dans la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo.

La pertinence de la coopération au développement est remise en question par les principaux bailleurs, et cette remise en question se traduit par une baisse des financements. C’est en 2024 que le pic a été atteint, et comme l’assistance humanitaire est une partie de l’Aide Publique au Développement, ce pic est désormais visible.  Chaque pays membre de l’OCDE, plusieurs pays non-Membres et de nombreuses organisations internationales rapportent leurs financements de développement et humanitaire à l’OCDE pour l’année écoulée, et un long processus de vérification permet d’assurer la qualité et la comparabilité des données. C’est ainsi en janvier 2026 que les données 2024 sont disponibles. C’est bien tard à l’échelle du temps humanitaire, mais cela donne tout de même, année après année, une tendance de fond qui conserve une certaine valeur.

Tendances globales

En 2024, les données montrent une inflexion nette, avec une baisse globale des volumes engagés d’environ 13%, de 42.1 à 36.7 milliards USD légèrement au-dessus des montants de 2020 (35,8 milliards USD). Cette évolution attendue et déjà identifiée dès 2024 reflète un effet combiné de contraintes budgétaires chez les principaux bailleurs et d’arbitrages politiques plus marqués. (Figure 1)

Dans le cadre d’une baisse globale d’APD de 6%, la part humanitaire de l’APD bilatérale reste globalement stable, passant de 14 % en 2023 à 13 % en 2024, et de 4 % à 12 % pour les pays du CAD. Les pays non-membres du CAD ont enregistré une baisse beaucoup plus forte, passant de 48 % en 2023 à 42 % en 2024 (contre 60 % en 2020), ce qui reflète une volonté accrue de s’engager davantage sur le plan structurel avec leurs pays partenaires.

Les données CRS 2024 mettent ainsi en évidence une évolution structurelle de l’aide humanitaire qui revient sur une gestion plus réactive concentrée sur les crises aiguës, au détriment d’un engagement prévisible dans les situations chroniques. Cette dynamique accroît le risque de sous-financement durable pour les crises moins visibles et pose la question de l’articulation entre aide humanitaire, développement et prévention des crises (le « Nexus ») que les hausses globales des budgets permettaient plus facilement.

Évolution par type de bailleur humanitaire

Malgré des baisses parfois significatives entre 2023 et 2024, les bailleurs bilatéraux membres du CAD demeurent collectivement les premiers bailleurs d’assistance humanitaire. Ils enregistrent globalement une contraction ou une stagnation de leur aide humanitaire, avec une concentration sur un nombre plus limité de crises politiquement prioritaires.  Malgré les baisses de financement, les premiers fournisseurs de financement humanitaires demeurent les mêmes en 2024 que lors des années précédentes : US, Allemagne, l’UE et le Royaume uni, qui connait une grande progression (+64%) principalement au Soudan, Sud Soudan, Syrie, West Bank and Gaza et RDC. La plus grande progression humanitaire est menée par la Corée (+351%) en raison d’efforts en Ukraine, en Afghanistan, en Syrie et au Myanmar.

La France passe de 10ème à la 12ème bailleur humanitaire parmi les pays membre du CAD avec une baisse de 21% entre 2023 (444 millions USD) et 2024 (352 millions USD).

Les donateurs non- membres du CAD présentent des trajectoires plus hétérogènes, présentant une baisse globale d’environ 15%. Certaines augmentations ciblées compensent partiellement les retraits des bailleurs traditionnels sur des crises spécifiques, y compris en Somalie et en Ukraine, mais les bailleurs du Golfe, principaux bailleurs non-CAD, avaient déjà commencé un retrait des financements humanitaires qui s’est trouvé confirmé en 2024.  Une grande partie des financements humanitaires des pays non-membres du CAD sont alloués directement aux systèmes gouvernementaux (centraux ou locaux) des pays récipiendaires.

Enfin, les organisations multilatérales jouent un rôle d’amortisseur, mais sans capacité à inverser la tendance générale avec une décrue globale de 9%.  Les institutions de l’Union Européenne demeurent le premier bailleur multilatéral malgré une baisse de 13% entre 2023 et 2024.  La banque mondiale est devenue un bailleur humanitaire multilatéral majeur avec de nombreux projets sociaux, de résilience ou de préparation aux risques rapportés comme assistance humanitaire. Les entités des Nations unies rapportent une baisse de 30% de leur aide, avec UNHCR and ILO marquant déjà en 2024 des baisses drastiques de leurs financements.

Pays bénéficiaires et allocation

En 2024, l’assistance humanitaire reste fortement concentrée sur un nombre restreint de pays affectés par des crises majeures et hautement médiatisées, au premier rang desquels l’Ukraine, le Soudan et les Territoires palestiniens. Les plus fortes augmentations entre 2023 et 2024 concernent des contextes ayant connu des chocs aigus récents. À l’inverse, plusieurs crises prolongées – notamment en Afghanistan, au Yémen ou en Syrie – enregistrent des baisses marquées, traduisant une dépriorisation relative malgré des besoins humanitaires persistants. L’assistance humanitaire aux populations en Afrique est restée très stable, marquant quelques rééquilibrages vers des crise plus aiguës comme le Soudan et les pays du Sahel central. L’aide à l’Ukraine a commencé de baisser significativement malgré la poursuite du conflit, une baisse humanitaire deux fois plus grande que la baisse d’APD générale à l’Ukraine entre 2023 et 2024 ( -11%).   La baisse d’APD aux réfugiés syriens en Türkiye a commencé dès avant la chute du régime Syrien en décembre 2024.

Note: Les données 2024 relatives aux donateurs privés ne sont pas disponibles et ne sont pas prises en compte dans ce tableau. Toutes les données sont exprimées en dollars américains à prix constants (2023). Source: OECD

Cyprien Fabre.


Cyprien Fabre :

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


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