Justice pour les humanitaires assassinés au Niger !

Charline, Antonin, Myriam, Stella, Léo, Nadifa, Kadri Abdou Gamatche, Boubacar Garba Soulay. Victimes de l’attaque du 9 août 2020 au Niger.

Charline, Antonin, Myriam, Stella, Léo, Nadifa, Kadri Abdou Gamatche, Boubacar Garba Soulay, le 9 août dans la matinée ils sont 8 à avoir été assassinés dans le Parc de Kouré au Niger à 60 km au sud-est de la capitale Niamey. Six d’entre eux étaient des humanitaires français membres de l’ONG ACTED et deux étaient des nigériens. L’un était le chauffeur, père de quatre enfants et dont la femme est enceinte, travaillant également pour l’ONG ; l’autre était le président des guides du parc qui y travaillait depuis 21 ans. Le Parc de Kouré accueillait régulièrement des visites et était classé par le Quai d’Orsay en zone jaune dite de vigilance et non en zone orange ou rouge.

Ils ont été assassinés par des hommes armés circulant à moto. Il n’y a eu aucune revendication officielle à ce jour. Mais ce crime abominable signe bien l’intention et en cible l’origine parmi ceux qui veulent semer la terreur. Ces jeunes humanitaires étaient venus secourir des centaines de milliers de nigériens déplacés de force par les combats dans la zone d’insécurité dite « des 3 frontières » avec le Mali et le Burkina Faso.

Ils étaient généreux, engagés, compétents. Ils avaient tout pour réussir leur vie dans un pays en paix. Mais ils avaient choisi de quitter momentanément leur famille et leur pays pour secourir des personnes et des populations en danger sans autre considération que celles de leurs besoins vitaux dans un pays troublé, le Niger.

Un pays pauvre confronté à l’action armée de groupes qualifiés de djihadistes ou terroristes dont l’État islamique dans le grand Sahara (EIGS) affilié à Daech. Ces humanitaires ont rencontrés la haine et la mort. Ce sont nos sœurs et nos frères humanitaires que l’on a ainsi assassinés lâchement et ceux qui l’ont fait ne sont que des meurtriers. Ceci n’est pas la guerre, c’est un crime. Il faut appeler les choses par leur nom, être lucide. Cela n’empêche pas d’appréhender les raisons multiples qui alimentent la rébellion et la radicalisation, pauvreté, corruption, népotisme, incurie, état défaillant. Mais ceci ne justifie pas cela, pas plus que le Traité de Versailles, les dommages de guerre et le krach économique de 1929 ne justifient la solution finale du nazisme ; pas plus que la guerre de 1914, la faim et le tsar ne justifient le goulag.

Impartialité, indépendance.

On a entendu beaucoup d’analyse et de conseil à la suite de ce drame. Certains vont même jusqu’à recommander des escortes militaires oubliant que les principes humanitaires d’impartialité et d’indépendance constituent des conditions essentielles de sécurité et d’accès aux populations en danger en zones fragmentées où règne la guerre civile.

Cofondateur d’ACTED avec Marie-Pierre Caley, c’est avec raison que Frédéric Roussel a déclaré « La communauté internationale (doit considérer) la contradiction qu’il y a entre nous demander de soutenir ces populations qui vivent de façon dramatique et nous laisser seuls confrontés à une violence où nous sommes devenus les cibles les plus faciles ».

Car, d’un côté il y a un écosystème humanitaire international de plus en plus organisé et contrôlé où les bailleurs exigent de plus en plus de garanties tout en imposant de plus en plus de contraintes, comme l’entrave aux transfert de fonds au nom de la guerre contre le terrorisme. Et de l’autre, il y a des ONG humanitaires qui assument seules ou presque l’essentiel des risques en première ligne sans avoir toujours le soutien des dits bailleurs dans les coups durs ! Là, les ONG sont seules alors que les administrations ouvrent prudemment le parapluie pour se couvrir.

Mais il est vrai aussi que les ONG prennent des risques pour secourir les populations en zone de guerre et cela est constitutif de leur acte de naissance, de leur ADN. Sans prise de risque, il ne peut y avoir d’aide humanitaire en zone de guerre ! Quand le danger est trop certain, on peut alors suspendre momentanément le recours au personnel humanitaire et rechercher des solutions d’attente.

De même, plusieurs responsables humanitaires ont publié le 19 août une lettre ouverte au Premier ministre (1) intitulée « Non, les ONG françaises ne représentent pas l’Etat français », ce qui est l’évidence, tout en rappelant les principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance et en concluant « Car si le discours officiel fait des humanitaires les représentants de la France, alors il piège nos organisations dans le rôle de talon d’Achille de sa puissance militaire et de ses objectifs stratégiques, renforçant l’exposition de nos équipes ».

Si ceci est juste, la réalité à considérer est aussi que les 6 humanitaires d’ACTED sont des citoyens français à l’égard desquels l’État a des responsabilités.  Que la France et le Niger ont des relations d’État à État. De surcroit, l’État français soutient l’action humanitaire tant dans ses principes que dans ses financements et il agit pour la protection du personnel humanitaire au Nations-Unies. Enfin, les mots prononcés par le Premier ministre, Jean Castex, devant les familles le 14 août à Orly lors du rapatriement des corps de leurs enfants, ont été justes et humains.

Mais, finalement, il doit être très clair pour tous, dans les esprits et les principes comme dans les pratiques, que la règle de distinction entre les États et les ONG humanitaires doit être respectée à la lettre. Comme le disait justement un ancien Président de la République, l’Etat n’est pas une ONG !

Camp de Gado, Cameroun. 2014 ®Solidarités International

Faire face à l’insécurité grandissante.

Ce drame nous conduit à revoir la question de l’insécurité et des initiatives qui pourraient être prises. Le dernier rapport de « Aid Worker Security Database » 2020 qui fait référence, établit qu’en 2019 il y a eu 483 humanitaires victimes de 277 attaques qui ont causées 125 morts, 234 blessés et 124 enlèvements. Et parmi ces victimes, près de 90 % sont des nationaux des pays où l’aide humanitaire est urgente.

Mais il est extrêmement rare que 8 personnes soient tuées simultanément. Une étude récente (2) souligne que nous faisons face à une augmentation continue du taux d’agression violente. Ainsi, entre 1997 et 2017, le nombre d’humanitaires blessés, enlevés ou tués a été multiplié par 4. Mais, il faut aussi dire qu’entre 1997 et 2005, l’effectif des humanitaires sur le terrain a augmenté de 77% et qu’il a depuis plus que doublé pour atteindre environ 570.000 personnes dont 50.000 expatriés.

Rappelons ici, avec Défis Humanitaires, que cette insécurité a conduit Peter Maurer, président du CICR, et Joanne Liu, présidente de MSF internationale, le 28 septembre 2016, à la tribune du Conseil de Sécurité des Nations Unies à insister sur l’insuffisance des garanties internationales pour la sécurité des humanitaires. Est-il aussi nécessaire de rappeler que la résolution n°2286 du 3 mai 2016 est justement consacré à la protection des blessés et des malades, du personnel médical et des agents humanitaires.

L’année suivante, le 19 août 2017, à l’occasion de la Journée Mondiale de l’aide humanitaire, Jan Egeland et Stephen O’Brien, tous deux anciens Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux Affaires humanitaires, ont publié une tribune intitulée « Cessez de tirer sur les travailleurs humanitaires ». Je ne reviendrai pas ici dans le détail sur les Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels de 1997 et 2005, ainsi que sur les règles du droit international humanitaire coutumier qui font obligations aux parties d’un conflit de respecter et permettre la protection du personnel médical et humanitaire.

Quelles initiatives prendre pour se protéger.

Le signal d’alarme a été tiré plusieurs fois, mais cela ne suffit manifestement plus aujourd’hui. Il faut donc aller plus loin. On peut envisager ici deux types d’initiative. La première est d’ordre technique. Les ONG doivent revoir et consolider leurs procédures de sécurité et les appliquer rigoureusement en fonction de contextes changeants. Je peux témoigner que les grandes ONG humanitaire ont depuis des années mis en place des formations et des cadres de sécurité exigeants et suivi régulièrement, pays par pays. Mais Il faut aller encore plus loin.

Aujourd’hui, les humanitaires, notamment avant un premier départ, n’ont qu’une vague idée de ce qu’est la guerre et particulièrement de ce que sont les groupes terroristes. On ne peut pas envoyer des volontaires dans un pays en guerre s’ils ne savent pas ce que cela peut vouloir dire pour eux-mêmes en termes de risques majeurs, de blessure, de viol, d’enlèvement ou de mort.

Un humanitaire doit partir sur le terrain en étant lucide sur les risques encourus et il doit être formé à les éviter. Aujourd’hui, la formation théorique ne suffit plus. Il importe, comme cela se fait déjà mais sans être généralisé, d’organiser des stages de mise en situation de risque grave pour se préparer au mieux à y faire face. Ce type de stage pourrait être une condition préalable au choix de tout volontaire humanitaire comme de toute ONG pour un départ en mission.

Il y a 40 ans déjà, avant tout départ en Afghanistan, je présentais à chacun les risques encourus à bien intérioriser : embuscade, bombardement, mine anti-personnel, blessure sans soins immédiats possibles, arrestation et procès tronqué, risque d’être tué. C’est ensuite seulement que le choix était fait d’y aller ou pas. Et le coût de ces stages de formation pouvant durer une semaine devrait être intégré au budget de tout programme humanitaire financé par les bailleurs institutionnels.

Il y a une autre initiative à envisager et qui concerne les agresseurs. Ceux-ci doivent être poursuivi aussi longtemps qu’il le faut pour être arrêtés, jugés et condamnés. Nous n’allons pas ici, à ce stade, statuer sur la nécessité ou la possibilité d’obtenir une imprescriptibilité des crimes commis comme de la question de l’extraterritorialité du droit appliqué aux crimes contre des humanitaires dans le monde. Mais, ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons pas en rester là. Une telle initiative pourrait répondre à plusieurs conditions :

  • Préserver le devoir d’initiative humanitaire pour accéder et secourir les populations en danger. La priorité comme la finalité, c’est bien l’accès des secours aux populations en danger.
  • Inclure les acteurs nationaux et sensibiliser les populations concernées.
  • Inclure largement les acteurs internationaux (ONGI, CICR et famille Croix et Croissant Rouge, ONU).
  • Obtenir le soutien des États, des institutions concernées et des bailleurs partenaires.

Il s’agit de propositions incomplètes par définition et qui restent largement à débattre, préciser, décider et construire entre les acteurs concernés.

Je souhaite conclure par une pensée fraternelle pour les six humanitaires français et les deux citoyens nigériens et leurs familles. J’aimerais aussi que l’on continu de leur rendre hommage, que leurs familles soient soutenu et que l’on ne les oublie surtout pas. La communauté humanitaire doit s’en souvenir et demander que justice leur soit rendue. Nous le leur devons. Comme le dit justement Frédéric Roussel d’ACTED, « L’impunité, ça suffit ».

Les rues de Bamako lors du coup d’état. 19 août 2020.

Cet assassinat est révélateur de la détérioration de la situation au Sahel. Ainsi, au Mali où vient de se produire un coup d’État militaire faisant suite à des manifestations massives qui demandaient le départ du président élu. Il vient de démissionner. Et après que se passe-t-il ? De même au Burkina Faso, où le nombre de personnes déplacées de force par le conflit est de plus d’un million dont 453.000 depuis le début de l’année. Ils représentent 5% de la population, soit une personne sur 20. Cela va-t-il encore s’amplifier ?

 Si les humanitaires veulent poursuivre leur mission de secours dans un contexte de plus en plus dégradé et dangereux au Sahel comme ailleurs, ils doivent impérativement renforcer leur sécurité tout en demeurant impartiaux et indépendants.

Alain Boinet.

(1) « Non, les ONG françaises ne représentent pas l’état français », Collectif d’ONG, 19 août 2020 in. Libération, [Accessible : https://www.liberation.fr/debats/2020/08/19/non-les-ong-francaises-ne-representent-pas-l-etat-francais_1797168].

(2) « Mise en cause et protection des travailleurs humanitaires », Alain Boinet, in. Droit et pratique de l’action humanitaire, pp. 887-894. Sous la direction de Sandra Szurek, Marina Eudes, Philippe Ryfman, Editions LGDJ Lextenso.