
Le Forum Espace Humanitaire (FEH) a réuni le 30 janvier 2026 à Science Po Saint Germain-en-Laye une cinquantaine de dirigeants humanitaires d’ONG sur cette question « Lost in transition ? Regards historiques, citoyens et d’avenir sur un humanitaire en danger ».
Ayant participé à ce Forum, comme aux précédents depuis plus de 10 ans, et compte-tenu de la gravité de la situation actuelle pour l’humanitaire, il semble utile de partager avec nos lecteurs information et réflexion sur celui-ci tout en respectant la règle adoptée par le FEH consistant à s’exprimer librement sans que les intervenants et leur propos soient cités publiquement.
Concernant le titre choisi par les organisateurs « Lost in transition », plusieurs traductions en français sont possibles : Perdu dans la période de transition, ou encore désorienté, voire égaré qui traduisent bien que l’humanitaire est entré dans une phase critique de son histoire.
A Davos, Mark Carney, le premier ministre du Canada, a déclaré « Nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition » et je crois que c’est juste. Cependant, les humanitaires se doivent d’assumer leur transition dans la rupture géopolitique de l’ordre mondial et ses conséquences multiples dont la chute des financements publics !
Dans cet éditorial, je vous propose de présenter d’abord les 10 questions principales que j’ai retenu de ce Forum. Il ne s’agit pas d’un compte-rendu et cet aperçu n’est pas exhaustif du sujet et des débats qui ont eu lieu.
Ensuite, je vous invite à revenir sur trois domaines de « rupture » en cours : le choc géopolitique multiforme, le choc des financements humanitaires, de l’accès des secours et du droit international humanitaire et, par voie de conséquence, le projet d’évolution en cours de notre revue Défis Humanitaires.
A – Les 10 questions clés du Forum : résumé, analyse, commentaire.
1. Perdu, désorienté, égaré ? Nous passons d’une période du droit d’ingérence triomphant (1991 résolution 688 de l’ONU sur l’Irak et la protection de la population Kurde), de la multiplication des interventions occidentales (Somalie, Irak, Serbie, Afghanistan) et celles de multiples opérations dite de paix de l’ONU (Irak, Bosnie, RDC) à une remise en cause des règles établies depuis 1945 et à une chute brutale du financement de l’aide humanitaire et au développement. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et la seconde élection de Donald Trump en sont les deux causes déterminantes. Face à ce « tsunami géopolitique » et au recul des capacités des ONG de plus d’une décennie, ne rien faire ou « faire le dos rond » serait une option des plus risquée ! Si l’histoire humanitaire sur le temps long a toujours été ponctuée par des crises, celle-ci est à l’égal d’un tsunami.
couverture historique plan coordonné humanitaire 2018-2026 ©Financial tracking service
2. Le « bateau humanitaire dans l’œil du cyclone » avec des vents dévastateurs changeant de direction, pour reprendre l’image d’un intervenant. Pour sauver tout ou partie du bateau et de l’équipage, il va falloir s’adapter aux vents, courants et vagues en maintenant le cap final de sauver des vies. Le but est le chemin ». Je le répète, ne rien faire, « faire le dos rond » en attendant que ça passe est certainement un risque sérieux à éviter. Ainsi, par exemple, telle ONG va perdre 50% de son budget en 3 ans ! Si les ONG financées en totalité ou presque par les particuliers échappent à la chute de leur financement, elles n’échappent pas au bouleversement de l’écosystème. Le jour même du FEH, le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres, alertait les Etats membres d’un risque « d’effondrement financier imminent » ! C’est tout le système multilatéral qui est en risque et qui est de facto déjà concurrencé par le « Conseil de Paix » de Donald Trump. Pour autant, les besoins humanitaires de 300 millions d’êtres humains sont toujours là et guident la mission des organisations humanitaires qui doivent s’adapter, se réformer ou se révolutionner selon leur situation respective et leur choix.

3. Engagement et efficience. Le consensus sur l’aide humanitaire répondant aux besoins vitaux des populations en danger n’empêche pas à nouveau le débat entre la priorité de l’engagement et des valeurs et la priorité de l’efficience des secours. Ce débat fait souvent apparaître la distinction entre les acteurs du plaidoyer et ceux de l’action de l’aide sur le terrain. Mais, franchement, la seule réponse qui vaille me semble t’il est bien celle d’un engagement efficace qui optimise chaque euro pour sauver des vies. Tout est dans l’équilibre dynamique des deux approches, entre la finalité et les moyens de celle-ci. Il apparait bien que les organisations qui privilégient d’abord l’action et celle qui portent surtout le plaidoyer, ne donnent pas la même priorité aux deux termes de l’équation. Mais, le plaidoyer n’est-il pas au service des secours et ceux-ci n’ont-ils pas besoin de plaider leur cause ?
4. Humanitaire et société civile. Habituellement, le soutien de la société civile s’exprime par des dons, le bénévolat et par un soutien aux grandes causes portées par les organisations humanitaires. Certains considèrent que les libertés associatives reculent et sont menacées quand d’autres soulignent la faiblesse du narratif des associations. Ce qui est certain, c’est que l’opinion publique évolue en fonction de l’environnement et qu’aujourd’hui les questions de sécurité, de défense, de modèle social, de cohésion nationale et de sécurité internationale les préoccupe particulièrement. De même que les Etats de droit, en France et en Europe notamment, doivent faire face à des menaces grandissantes, ils vont devoir renforcer leur gouvernance, leur puissance et leur unité pour exister, mobiliser, résister. Ne nous y trompons pas, l’Etat-nation n’est pas une ONG. Les humanitaires doivent aussi repenser leur place, leur légitimité et leur communication dans un environnement changeant, perturbé et risqué.
5. La politisation et les principes humanitaires. Certains pensent que la politisation est la réponse nécessaire à des attaques politiques quand d’autres considèrent que les principes humanitaires (neutralité, impartialité, indépendance) constituent la meilleure posture dans tous les cas de figure. Ce qui semble néanmoins certain, c’est que l’exacerbation des clivages tant politiques que géopolitiques vont affecter directement les organisations humanitaires. C’est un dilemme et un cas de conscience. Pour ma part, je crois que la réponse est double. D’une part, nous avons un plus grand besoin de capacités d’analyse politique et géopolitique. D’autre part, nous devons être et rester des humanitaires. Le choix est simple. Face à une injonction politique, répondre par une position politique nous identifiera à un acteur politique et réduira d’autant notre crédibilité et l’espace humanitaire qui doit rassembler largement et se placer au-dessus de choix partisans. L’humanitaire n’est ni de droite ni de gauche et doit rassembler le plus largement possible. C’est exactement ce que nous faisons sur les terrains de crise où nous agissons au nom de l’impartialité de l’aide. Faire un choix politique est bien sur possible pour tout humanitaire, mais alors dans une organisation politique. Je crois que les principes de la Croix-Rouge d’Henri Dunant sont plus pertinents que jamais.
6. Décolonisation, désoccidentalisation de l’aide. Si l’aide n’est le privilège de personne et si la proximité des personnes affectées est le premier lien de l’entraide, il est vrai aussi que les financements et les organisations internationales de l’aide proviennent essentiellement du monde développé, occidental pour une large part. Accessoirement, les humanitaires considèrent que leur action est un devoir d’humanité en dehors de toute intention de coloniser qui que ce soit. Ces quelques lignes ne mettront pas fin à ce débat. Cependant, je suggère deux attitudes face à cette question. La première, qui a toujours été fondamentalement la mienne, c’est de considérer que là où nous agissons, à l’extérieur de la France, nous ne sommes pas chez nous mais chez eux. Ajoutons que si l’universalisme considère sans distinction l’humanité de chaque personne, il doit simultanément respecter la diversité naturelle du genre humain, cultures, langues, religions, modes de vie, ethnies, en particulier les minorités, la souveraineté de ces populations sur leurs terres qui est une réponse forte à tout tentative de colonisation. Comme tous, je sais que l’histoire de l’humanité est plus complexe, que la confrontation des colocataires de la planète est régulière, mais ces points de repère existentiels sont autant de bornes utiles et justes. La seconde réflexion est de considérer que si l’histoire de la colonisation dans sa diversité est également universelle dans le temps et l’espace, il nous faut aujourd’hui considérer cette question à l’aune des ruptures en cours et des risques de vassalisation, y compris la nôtre.

7. L’humanitaire et la géopolitique. Ce sujet n’était pas à l’ordre du jour du Forum, mais je le pose car je crois qu’il est déterminant. Revenons sur la formule que nous pouvons reprendre « agir local, penser global », soit le rapport entre la macro et le micro. Il faudrait que nous les humanitaires comprenions bien le rôle majeur que les guerres et les opérations des Nations-Unies ont joué durant des décennies dans l’existence et le développement des organisations humanitaires, tant par les financements publics que par les soutiens privés largement alimentés par des médias. Ce constat ne remet en aucun cas en cause le bien fondé de leur action pour sauver des vies, mais il permet de comprendre que la chute des financements humanitaires de l’APD venant d’Etats membres de l’Union Européenne avec des gouvernements de droite comme de gauche, avant même les décisions de Donald Trump, est bien de nature géopolitique. Les priorités des Etats, du moins en Europe, sont aujourd’hui plus orientées vers la défense de la liberté, de l’indépendance, de la souveraineté et donc vers la sécurité, mais également pour la sauvegarde de notre modèle social. Comme le dit justement Mark Carney, premier ministre du Canada : « Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-mêmes ».

8. L’humanitaire, la guerre et l’Ukraine. Cette question n’était pas non plus à l’ordre du jour du FEH et je l’ajoute comme une suite de la géopolitique qui lui est liée. A part les catastrophes et les grandes pandémies, l’action humanitaire est principalement dû aux conséquences de la guerre, le plus souvent dans des pays pauvres où les populations basculent rapidement dans la précarité et la menace pour leur vie même. Que l’on pense au Soudan, à la RDC ou au Yémen aujourd’hui. Certes, on ne peut pas traiter de tous les sujets dans un seul Forum. Mais, n’oublions pas, la réalité qui nous interpelle. Selon le CICR (Comité International de la Croix Rouge) le nombre des conflits continue d’augmenter : ils étaient près de 130 en 2024, soit deux fois plus qu’il y a 15 ans. Parmi ces conflits, une vingtaine dure depuis plus de deux décennies. Ainsi, à l’heure où j’écris ces lignes, plus de 204 millions de personnes vivent dans une zone de conflit. Les besoins augmentent, les moyens diminuent, que faisons nous pour secourir et pour influencer les décideurs concernés qui reculent actuellement ? Retour à la réalité de l’urgence des crises.
9. Dégradation des débats. A juste titre, l’une des intervenantes a souligné la dégradation générale des débats, de l’analyse, de la nuance. J’ajouterai le phénomène grandissant de la désinformation, de la propagande, de la vérité dite alternative, Nous devons bien garder cela présent à l’esprit et pratiquer nous-mêmes le discernement, la prospective, la projection et assurer la bienveillance entre nous qui n’empêche ni les débats ni les désaccords. C’est précisément un des axes de réflexion du projet revu de Défis Humanitaires.
10. Conclusion toute provisoire. L’environnement change radicalement et pourtant l’humanitaire est plus nécessaire que jamais dans un monde plus peuplé qui rentre dans une période de conflictualité stratégique qui va affecter nombre de pays et de populations, comme au temps de la « guerre froide ». Il nous faut traverser le désert comme la tempête et se renouveler pour réaliser la mission humanitaire, ici et là-bas, sur la « Terre des hommes » chère à l’humaniste Antoine de Saint Exupéry.
B- Focus sur la logique des ruptures en cours et le que faire.
Deux événements majeurs résument à eux seuls la rupture et sont au centre du cyclone géopolitique qui bouleverse et recompose notre monde.
L’invasion militaire par la Russie -membre du Conseil de Sécurité de l’ONU- en Ukraine, si elle est un échec pour tout le monde, signifie qu’un différend peut dorénavant à nouveau se régler par la force des armes. L’Ukraine va entrer le 22 février 2026 dans sa 5ème année de cette guerre en Europe qui pourrait peut-être s’élargir à d’autres territoires de ce continent sans que le soutien des Etats-Unis soit certain. La guerre est aussi une question humanitaire par ses conséquences humaines et matérielles. Les humanitaires sont-ils prêts à une possible extension des territoires de la guerre ?

La seconde élection de Donald Trump aux Etats-Unis provoque depuis janvier 2025 dans ce pays et dans le monde entier un vaste et profond tremblement de terre. Le code des relations internationales sous l’égide de l’ONU est désormais remplacé par la loi du « deal » du plus fort. En l’espace d’un décret, Donald Trump a annihilé l’aide humanitaire et au développement par la loi plus ou moins égale du commerce et des échanges. Pour mieux comprendre, il faut lire la nouvelle « Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis ». Sans préjuger de la suite, je me remémore cette phrase de Pierre Hassner, historien des relations internationales, qui déclara lors de l’invasion de L’Irak par les Etats-Unis en mars 2003 que « la complexité du monde se vengera » !
La chute brusque et forte des financements humanitaires et de développement est bien sur le signal d’un changement d’époque et de priorité. Rappelons que si le poids des Etats-Unis comme premier financeur mondial a un impact majeur, cette tendance est tout autant le fait des pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE. La seule bonne nouvelle à ce jour est la confirmation du budget humanitaire de la Commission Européenne avec ECHO pour un budget 2026 de 1,9 milliards d’euros et de 415 millions de fonds de réserve pour l’urgence. A Davos, la commissaire Hadja Lahbib a prôné de « nouvelles alliances » en direction des entreprises, des investisseurs, des acteurs de l’innovation afin d’assurer de nouveaux modèles de financement. Les pistes ne manquent pas pour peu que l’on ait la conviction et la volonté. L’enjeu principal maintenant dans le prochain budget du Cadre Financier Pluriannuel (CFP) de l’Union Européenne pour la période 2028-2034. A nous d’agir !

Relever les Défis Humanitaires.
Ces ruptures en entraineront beaucoup d’autres en chaine, selon l’effet domino, avec des conséquences mondiales pour l’aide humanitaire et au développement comme pour les 17 Objectifs de Développement Durable 2015-2030.
Dans ce contexte, Défis Humanitaires a lancé un projet d’adaptation, d’évolution, voire de changement, pour que sa revue mensuelle en ligne réponde mieux aux ruptures en cours, aux impératifs humanitaires et aux attentes des lectrices et lecteurs. Ce projet est porté par son Comité d’Experts, par ses lecteurs et par les débats en cours.
Ce projet auquel nous vous invitons à vous associer intègre les évolutions suivantes :
- Une nouvelle maquette type média-presse pour gagner en impact.
- Des fonctionnalités de recherche rapide des articles par auteur et par thème.
- La publication de « brèves » sur l’actualité.
- Une évolution de la ligne éditoriale.
- Un renforcement de notre rédaction pour y parvenir.
Dans ce nouveau numéro de Défis Humanitaires, vous découvrirez des articles sur la crise en Syrie, sur un nouvel outil innovant le Solis bot, une analyse du financement humanitaire de l’Aide Publique au Développement, des témoignages de lecteurs et cet éditorial.
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Alain Boinet.
Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.
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