Syrie, le dilemme des humanitaires.

Image extraite d’un reportage de la BBC.

A la suite du retrait américain dans le Nord-Est syrien suivi de l’attaque de l’armée turque le 9 octobre, à quelle situation les humanitaires sont-ils confrontés ?

Cette offensive a provoqué de nouveaux morts et blessés, beaucoup de destructions d’infrastructures et le déplacement forcé d’environ 200.000 syriens. Avec ces supplétifs djihadistes, la Turquie s’est emparée d’un territoire de 120 km sur 30. Depuis l’accord entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan à Sotchi le 22 octobre, les forces kurdes et leurs alliés chrétiens et arabes ont été contraints de se retirer de 30 km de la frontière pour éviter que l’armée turque ne poursuive son avancée.

N’oublions pas que cette région de 3 millions d’habitants comptait déjà 710.000 déplacés et 1,8 millions de personnes ayant besoin de secours. Entre le 9 et le 22 octobre, l’aide humanitaire a pu se poursuivre malgré une diminution. Elle s’améliore maintenant notamment grâce à l’implication des ONG, des Agences des Nations-Unies (PAM, UNICEF, HCR, OCHA…), du CICR et du Croissant Rouge. Mais, est-ce à dire que cette situation va perdurer voire s’améliorer ?

Une accalmie qui ne peut durer.

Rien n’est moins certain. Il y a toujours deux grandes zones qui échappent au contrôle de Damas. La région d’Idlib et le nord-est où il y a un retour limité de troupes de l’armée syrienne et de l’administration, d’autant que les Forces Démocratiques Syriennes kurdes contrôlent une part de ce territoire. De plus, les combats sont constants dans la région d’Idlib où il y aurait 20 à 25.000 combattants djihadistes et où la Turquie dispose de points fortifiés d’observation. La guerre n’est donc pas terminée.

Le dilemme pour les humanitaires est simple. Jusqu’à présent, le régime de Damas n’a jamais autorisé les ONG à pouvoir porter secours dans les zones qu’il contrôle et, dans le même temps, dans les zones qu’il ne contrôle pas.  Pour obtenir l’autorisation de Damas, les ONG intervenant à Idlib ou dans le nord-est devraient interrompre leur secours dans ces régions de la Syrie. Ce qui n’est pas conforme à leurs principes comme au Droit Humanitaire International. De manière générale, les acteurs humanitaires interviennent partout où des vies sont en danger et où il y a des besoins urgents, de part et d’autre des lignes de front.

©UNHCR

Quel dilemme pour les humanitaires ?

Sans préjuger de ce qui va se passer, nous pouvons cependant envisager deux hypothèses auxquelles nous pourrions être confrontées afin de prévoir ce que nous devrions faire.

Dans le premier cas, le régime de Damas reprend progressivement le contrôle du nord-est et écarte les ONG humanitaires qui portent secours aux habitants depuis des années à partir de l’Irak. Quelles seraient alors les conséquences pour les populations recevant ces secours ? Et quelle serait l’attitude des Nations-Unies, des Etats concernés et des autres acteurs humanitaires qui ne seraient pas touchés par ces interdictions d’action humanitaires faîtes à des ONG reconnues, neutres, impartiales et indépendantes ?

Dans le second cas envisagé, la Turquie profitant des circonstances lance une nouvelle attaque pour repousser à nouveau les Kurdes et les Chrétiens de toute leur zone de peuplement, qu’ils nomment le Rojava,. Cela n’est pas une vue de l’esprit, c’est une menace potentielle.

Cette hypothèse figure en toute lettre dans la déclaration de la Coalition internationale anti Daech, qui regroupe plus de 30 pays, dans un communiqué ministériel du 14 novembre à Washington à l’issue d’une réunion au sommet. Dans le point 8 de cette déclaration il est écrit : « Nous demandons instamment à tous les acteurs présents dans le Nord-Est de la Syrie de s’abstenir de toute mesure susceptible de changer la structure démographique dans cette région ». On ne peut être plus clair et c’est un risque réel. Celui que l’on pourrait qualifier de « nettoyage ethnique » des Kurdes et des Chrétiens.

Et comme le président turc a récemment déclaré qu’il voulait renvoyer les réfugiés syriens, celui-ci pourrait être tenté de remplacer les populations d’origine par ces réfugiés syriens encadrés par les groupes djihadistes qu’il arme et qu’il paye.

La responsabilité des Nations-Unies, des Etats, mais également des humanitaires.

Dans un tel cas de figure, que ferait le Conseil de Sécurité des Nations-Unies ? C’est l’occasion ici de rappeler que les troupes irakiennes de Saddam Hussein se lancèrent à l’assaut des Kurdes irakiens lors de la première Guerre du Golfe en 1991. On se souvient que des centaines de milliers de Kurdes se réfugièrent en catastrophe le long de la frontière turque !

Il fut alors décidé de créer une zone d’interdiction aérienne pour l’aviation irakienne ou «no fly zone » au nord pour protéger les Kurdes et au sud pour protéger les Chiites dans la région de Bassora qui s’était soulevée. Nous nous souvenons aussi de la Résolution 688 des Nations-Unies portée par la France à l’initiative de Bernard Kouchner et du Doyen Mario Bettati et signée le 5 avril 1991 pour créer une « zone de protection » concernant 3 à 4 millions de Kurdes sur un territoire de 74.000 km2. Que fera l’ONU pour les Kurdes de Syrie ?

Dans l’hypothèse d’un « nettoyage ethnique » au nord-est de la Syrie, que feraient alors les acteurs humanitaires ? Rappelons que le retour des réfugiés suppose qu’ils puissent le faire librement et en sécurité. Le retour signifie rentrer dans sa maison, souvent là où l’on est né parmi les siens. Ce retour libre et sûr devrait être une des conditions d’une solution politique en Syrie.

La Coalition internationale anti Daech est maintenant face à ses responsabilités, de même que l’OTAN qui se réunira à Londres début décembre et dont la Turquie est membre. De même, la nouvelle Commission Institutionnelle Syrienne, qui réunit 150 membres représentants le régime de Damas et l’opposition, pourrait s’emparer de ce sujet. Elle vient de se réunir pour la première fois le 30 octobre sous la présidence de Geir Pedersen représentant Antonio Guterres.

Si ces deux hypothèses ne sont pas certaines, elles sont néanmoins fort possibles car la situation actuelle ne durera pas. On peut aussi imaginer un échange de territoires entre Damas et Ankara avec la bénédiction de Moscou. Damas reprenant le contrôle d’Idlib et les groupes djihadistes prenant le contrôle du Nord-Est sous l’égide de la Turquie.

Image extraite d’un reportage de la BBC.

Je parle ici en mon nom personel. Si la guerre est une réalité humaine dont je peux comprendre les motifs, je crois profondément que les Conventions de Genève, les Protocoles additionnels et le Droit International Humanitaire sont intangibles et fixent le cadre humanitaire que les Etats doivent faire respecter dans toute guerre.

Les humanitaires ne seront pas exemptés de se prononcer et de se positionner. Le feront-il dans le respect  de leurs principes ? Ils ont rendez-vous avec eux-mêmes et leur choix aura des conséquences pour l’humanitaire à venir alors que 11,7 millions de syriens ont besoin d’assistance humanitaire pour vivre.

Alain Boinet.