Notre fil d’Ariane humanitaire

©UNOCHA Des enfants se tiennent debout devant une maison démolie à Beit Sira, un village palestinien situé au centre de la Cisjordanie

Les bombardements massifs des Etats-Unis et d’Israël en Iran et sa riposte dans la région vont occuper durablement l’attention des médias et des opinions durant des semaines ainsi que l’enjeu du changement de régime ou de la transition qui se produira ensuite à Téhéran.

Nous reparlerons de cette action militaire de grande envergure dans notre prochaine édition, mais il est certain que celle-ci va profondément modifier l’équilibre géopolitique dans la région après 47 ans de République Islamique d’Iran.

L’enlèvement du président Maduro au Vénézuéla puis la mort du Guide Ali Khamenei en Iran confirment le changement dans les relations internationales qui impacte et va continuer de transformer l’aide humanitaire internationale.

Notre titre, en référence au mythe grec de l’antiquité, symbolise le fil conducteur indispensable pour ne pas se perdre dans ce labyrinthe dangereux. Dans cet éditorial, je vous propose de nous focaliser sur des aspects spécifiques de trois crises en cours puis sur trois institutions partenaires des ONG.

Focus sur trois crises humanitaires.

Crises qui sont d’abord politiques et géopolitiques et qui deviennent humanitaires pour les populations. Voilà donc des focus spécifique pour chacune pour analyser, comprendre, alerter, agir.

Ukraine. Cette guerre de haute intensité vient d’entrer dans sa 5ème année. Des négociations sont bien en cours, mais les positions sont très éloignées et Vladimir Poutine ne semble pas pressé de conclure. Les destructions des infrastructures sont bien documentées par les médias, mais rarement les pertes en vies humaines des soldats. Combattants qui sont des civils en uniforme.

Les chiffres sur les pertes sont à prendre avec énormément de précaution. Je citerai ceux publiés récemment par le Center for Strategic & International Studies (CSIS-Etats-Unis) qui fait état de 1,2 millions de russes tués, blessés ou disparus dont 325,000 morts au combat depuis l’invasion de l’Ukraine. Côté Ukrainien le chiffre se situerait entre 500 et 600.000 pertes dont 100.000 à 140.000 morts. Le président Volodimir Zelensky cite le chiffre de 55.000 morts. Ce sont autant de familles éprouvées et ces pertes considérables auront des conséquences durables pour les sociétés ukrainiennes et russes.

Chaque ukrainien connait quelqu’un qui a été tué. Les handicapés sont innombrables et c’est déja un immense défi et un enjeu de la reconstruction humaine de ce pays ravagé par la guerre. Pourquoi ces ukrainiens sont-ils morts ? Par patriotisme pour défendre la liberté, l’indépendance et la souveraineté de leur pays, l’Ukraine. Leçon à méditer pour nous, nations de l’Europe qui se sentent menacées.

Cette guerre durera encore longtemps après la guerre, tant dans la mémoire des générations que dans la durée de la reconstruction pour au moins une décennie avec un budget estimé à près de 600 milliards de dollars, soit 3 fois le PIB de l’Ukraine.

Gaza. Depuis le « progrom » commis par le Hamas le 7 octobre 2023 en Israël, au 16 février 2026 71.455 palestiniens ont été tués et 171.347 blessés dont des combattants. Ainsi Gaza est devenu une prison où l’on meurt sous les bombes qui ont aussi détruits ou endommagés plus de 80% des infrastructures et de l’habitat. L’aide humanitaire, malgré toutes les entraves, est toujours vitale pour la population.

Au-delà du plan Trump en 20 points pour Gaza, du Conseil de la Paix (BoP), du Centre de Coordination civilo-militaire (CMCC) et du déploiement d’une Force de sécurité internationale (ISF) qui se mettent en place, revenons sur la décision des autorités israéliennes du 1er janvier 2026 de désenregistrer à fin février 37 organisations humanitaires internationales actives de longue date à Gaza. Dans le même temps, pour des raisons de calendrier et de changement de règle du réseau d’ONG AIDA, d’autres ONG sont encore enregistrées.

Sans préjuger de l’avenir à Gaza, le fil d’Ariane pour les 37 ONG désenregistrées sera ou pas de poursuivre les secours d’une manière ou d’une autre, sachant que la Cour suprême israélienne vient de suspendre temporairement cette décision et de leur laisser un répit malgré les entraves. Et pour les autres ONG toujours enregistrées, celles-ci devraient à mon sens se fixer des lignes rouges basées sur les principes humanitaires en gardant la maîtrise complète des lieux de leur action, de la sélection des destinataires de l’aide, du choix des modalités d’action et, enfin, de la protection des données personnelles. Si ces lignes rouges étaient franchies par les autorités israéliennes, alors il ne resterait plus à ces ONG que d’en tirer les conséquences. C’est notre fil d’Ariane.

Ceci étant, nous pouvons craindre que l’espace humanitaire, au sens des principes et des pratiques (neutralité, impartialité, indépendance) ne cesse de se réduire au point qu’il soit remplacé par des acteurs non humanitaires mettant en œuvre des secours avec des objectifs politiques. Mais, quand la Force de Sécurité Internationale se déploiera à Gaza, peut-être garantira-t-elle un espace humanitaire aux ONG.

Syrie. Un an après le renversement de Bachar El Assad par Ahmed El-Chaara et sa coalition de groupe djihadistes suivi de la mise en place d’une autorité transitoire et d’un parlement, le pouvoir de Damas vient de reprendre le contrôle militaire du nord-est syrien. Un accord de cessez-le-feu a été signé le 30 janvier entre les autorités syriennes et les Forces Démocratiques Syriennes (FDS) kurdes dans le cadre d’un accord global.

Mais, depuis le 20 janvier, la ville kurde de Kobané et les campagnes alentours sont encerclées par les forces de Damas. La situation humanitaire y est très inquiétante. A ce jour, seuls 3 convois de ravitaillement organisés par OCHA, UNICEF avec le soutien de la Commission Européenne avec ECHO et la participation d’ONG locales et internationales ont pu accéder à Kobané après avoir franchi de nombreux barrages militaires. Notamment pour secourir plus de 100.000 déplacés installés dans 48 centres collectifs comme des écoles et des bâtiments administratifs. Ils ont besoin de tout pour survivre dans la neige et le froid d’un hiver rigoureux : matelas, couvertures, aide alimentaire, lait maternisé, eau potable, électricité et protection.

Convoi de 27 camions de ravitaillement pour Kobané organisé par OCHA UNICEF et soutenu par la Commission Européenne avec ECHO.

Dans ce contexte, la France et les Etats-Unis ont joué un rôle majeur de médiateur pour permettre un accord entre Damas et les kurdes qui se sentent menacés. Le Président de la République, Emmanuel Macron, a salué cet accord en déclarant « La France appuiera se pleine mise en œuvre ». C’est le moment de tenir parole comme le ministre Jean-Noël Barrot l’a encore confirmé récemment aux kurdes à Erbil en Irak.

Alors, puisqu’il y a accord et garantie, pourquoi ne met-on pas en place un corridor humanitaire ouvert pour les quelques centaines de milliers d’habitants de Kobané et ses environs ? La population de Kobané est-elle de facto prise en otage ?

Le Parlement Européen a voté une résolution le 12 février soulignant que « La violence dans le nord-est de la Syrie pourrait constituer un crime de guerre ». Et les députés européens d’appeler à la stabilité pour une transition juste qui protège la diversité ethnique et religieuse de la Syrie.

Je rappelle que les pays qui ont soutenu les kurdes face à Daech et à Bachar El Assad durant des années et qui les ont pressés de conclure un accord avec les autorités de Damas, ont aujourd’hui la responsabilité notamment de l’acheminement de l’aide humanitaire et de la protection des populations en danger dans le nord-est syrien.

Focus sur trois partenariats humanitaires.

Le ton est donné par Tom Fletcher, le chef de l’humanitaire des Nations-Unies suite à la chute brutale et massive des financements humanitaires en 2025 : « Seuls 20% de nos appels sont soutenus. Et nous conduisons l’ambulance en votre nom. Mais on nous demande maintenant d’éteindre l’incendie. Or, il n’y a pas assez d’eau dans le réservoir. Et on nous tire dessus ».

2026 sera-t-elle selon l’expression latine une « anno horibilis » (année horrible) pour l’aide humanitaire ou bien le début de l’endiguement précédant des alternatives de compensation, voire de remplacement ?

Pour mémoire, l’ONU a lancé cette année un appel pour mobiliser 23 milliards de dollars afin de secourir 87 millions de personnes en danger. Tout en soulignant qu’il faudrait en fait 33 milliards destinés à 135 millions de personnes dans 50 pays. Par comparaison, je rappelle que le monde génère plus de 115.000 milliards de dollars de richesse annuelle ! Cherchez la faute morale et l’erreur politique.

En France, comme le dénonce Coordination Sud et la Coordination Humanitaire et Développement (CHD), l’Aide Publique au Développement a baissé de 50% en deux ans et les conséquences néfastes en sont immédiates. Dans ce contexte délétère, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et son Centre de Crise et de Soutien (CDCS) cherche autant que possible à limiter la casse avec un budget humanitaire de 294 millions d’euros qui pourrait encore être amputé !

RDC – Solidarités International

Les priorités vont aux grandes crises et le CDCS est mobilisé en recevant Tom Fletcher à Paris, en soutenant le futur budget (2028-2034) humanitaire de la Commission Européenne, en préparant un volet humanitaire pour le prochain G 7 en juin à Evian présidé par la France, en contribuant activement à une initiative de soutien au Droit International Humanitaire (DIH) pour la fin 2026 en Jordanie et, enfin, en organisant une nouvelle Conférence Nationale Humanitaire (CNH) le 3 juin à Paris.

Cette Conférence est l’occasion de se mobiliser avec efficacité autour de trois questions essentielles : la préservation de l’accès des secours humanitaires et le DIH, la réforme humanitaire de l’ONU ainsi que l’innovation et la mutualisation, le partenariat et les financements. Comme j’ai pu le dire lors de réunions du Groupe de Concertation Humanitaire (GCH), cette CNH doit être différente des précédentes, si ce n’est en rupture, en cela que le monde a changé et que les financements humanitaires ont brusquement chutés. Il convient donc d’en faire l’analyse sans concession et surtout d’apporter des solutions concrètes et volontaristes.

Je saisis cette occasion pour dire à ceux qui trouveraient que l’on dépense trop d’argent pour l’aide humanitaire et pour le développement international que si on doit se préoccuper de leur efficacité, de leur impact et que l’on doit savoir changer ce qui doit l’être, on peut cependant être français, patriote, attaché à la liberté, l’indépendance et la souveraineté de son pays tout en faisant preuve de solidarité du fait de notre histoire et de nos responsabilités internationales. Un grand pays pour le rester doit se comporter ainsi. Le général de Gaulle en a montré l’exemple dès 1941 à Londres.

Hadja Lahbib au Tchad – ©Union Européenne, 2025 (photographe : Denis Sassou Gueipeur).

Union Européenne, Commission Européenne. Si le budget humanitaire d’ECHO est garanti pour 2026 avec un montant de 1,9 milliard d’euros et 415 millions de fonds de réserve d’urgence, c’est dorénavant le Cadre de Financement Pluriannuel ou « Multiannual Financial Framework » pour la période 2028 – 2034 qui doit nous mobiliser avec VOICE, la coordination des ONG humanitaires à Bruxelles.

Si le budget initial présenté par la Commission Européenne de 200,3 milliards d’euros pour l’action extérieure du programme Global Europe, dont 25 milliards pour l’aide humanitaire, est satisfaisant, les enjeux et les risques ne manquent pas. Ceux-ci peuvent se résumer ainsi : maintien des budgets annoncés, fonds humanitaires prédictibles, traçables et basés sur les besoins essentiels, disponibilité et mobilisation du fonds de réserve humanitaire, priorité aux crises humanitaires, implication des Etats-membres.

Le chemin pour y parvenir est encore long et parsemé d’embuches avant d’y parvenir et nous devons agir résolument, comme la commissaire Hadja Lahbib, pour mobiliser de nouveaux partenaires, de nouvelles alliances, investir dans l’innovation et la mutualisation, entretenir et valoriser la confiance avec l’opinion publique et les donateurs particuliers comme avec les Etats-membres qui financent l’Union Européenne.

© UNOCHA/Bilal Al-Hammoud Tom Fletcher, responsable des affaires humanitaires de l’ONU, visite Idlib en Syrie.

Etats-Unis. Après la coupe brutale et massive de l’aide humanitaire et au développement par l’administration Trump il y a un an, le budget qui était de 14 à 17 milliards de dollars ces dernières années est tombé à deux milliards pour l’instant cette année. Et ce budget est assorti de conditions tant techniques que politiques qui excluent plusieurs pays comme l’Afghanistan, le Yémen et Gaza et qui considèrent que cette aide doit « réponde aux intérêts nationaux américains ». Mais quels sont-ils et comment pourraient-ils être intégrés sans incompatibilité dans des programmes d’aide humanitaire ?

Dans le brouillard et l’imprévisibilité de ces financements et de leur conditionnalité, pour être cohérentes les ONG doivent donc fixer elles-mêmes les règles qu’elles appliqueront à ce partenariat et les « lignes rouges » à ne pas dépasser. Celles-ci résident fondamentalement dans les principes humanitaires.

En conséquence de quoi, pragmatisme sans doute, mais pas de compromission sur l’impartialité des destinataires de l’aide, partenariat certainement mais pas de compromission sur l’indépendance et sur toute ingérence qui menacerait l’indépendance opérationnelle. Enfin et surtout, pas de politisation ou instrumentalisation de l’aide des organisations humanitaires qui doivent respecter elles-mêmes ces principes.

Conclusion provisoire.

L’aide humanitaire internationale est à un moment critique avec un reflux des moyens financiers publics et des difficultés d’accès aux victimes des crises. Ce carrefour est également celui de son avenir et de nouveaux horizons possibles. Dans tous les cas, notre plaidoyer le plus convaincant est bien celui du devoir d’humanité de sauver des vies. D’accompagner l’aide d’urgence vers la reconstruction et le retour à l’autonomie et au développement de populations qui veulent vivre chez elles en sécurité. Tel est notre fil d’Ariane humanitaire.

Aujourd’hui, l’aide internationale est une réponse humaine et stratégique aux défis qui menacent toute l’humanité. Aujourd’hui, il nous faut concilier appartenance nationale et solidarité internationale car notre destin est lié et parce que c’est l’intérêt de tout le monde dans son unité comme dans sa diversité qui en est sa richesse.

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Alain Boinet.

(faireundon)


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Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.