
Avant, il se disait que la politique étrangère n’avait pas de place et d’influence sur les élections, que ce n’était pas un critère de choix des électeurs parmi les candidats. Aujourd’hui, la tendance semble s’inverser quand l’opinion publique perçoit que des événements extérieurs, proches ou lointains, peuvent avoir un impact négatif sur leur vie quotidienne, sur leur propre sécurité.
La guerre en Ukraine, la guerre au Moyen-Orient autour du détroit d’Ormuz et leurs conséquences sur l’acheminent du pétrole, du gaz, des engrais, des céréales, des produits alimentaires, des chaînes de valeur produisent des conséquences concrètes immédiates sur le taux de croissance, l’inflation, le déficit et la nécessité de renforcer notre sécurité après des décennies de désarmement des fameux « dividendes de la paix ».
Dans un documentaire magistral (documentaire accessible dans la colonne de droite du site via ARTE), Jean-François Colosimo montre, images et déclarations à l’appui, comment « Les Empires contre-attaquent » (Russie, Chine, Iran, Inde, Etats-Unis) pour étendre leur puissance, si nécessaire au détriment de leurs voisins.
Lors des prochaines élections présidentielles en France, au mois d’avril 2027, la situation internationale et la politique étrangère auront-elles une influence sur les choix politiques des électeurs ? L’aide humanitaire et au développement saura-t-elle être présente et convaincante dans les débats ?
Dans cette édition, nous abordons cette question dont l’actualité s’impose à nous entre menaces extérieures, conséquences et faiblesses intérieures, solidarité internationale.
Dans son article « Comment cassent les vases », Cyprien Fabre souligne les lignes de fractures qui nous fragilisent et une « crise de résilience à laquelle il nous faut tous désormais faire face » en appelant à « construire cette résistance aux chocs ».
Dans sa tribune, Antoine Vaccaro nous alerte sur la forte progression des « régimes autocratiques », l’affaiblissement de la liberté et du droit et appelle à l’aide, avec Sénèque et Marcel Mauss, la philanthropie du don comme antiviral d’une société résistante et dynamique.
Si les menaces extérieures peuvent affaiblir les capacités de résilience d’un pays et de sa population, tout comme celles de l’Union Européenne, nos faiblesses intérieures sont les meilleurs alliés de ceux qui nous considèrent comme leur « ennemi ». L’existence même de l’Ukraine ne tient finalement qu’à celle de sa résistance.

Rappelons-nous la leçon de l’historien Arnold Toynbee : « Les sociétés ne meurent pas par assassinat, mais par suicide ».
Il est temps de faire l’état des lieux de nos forces et de nos faiblesses intérieures et d’évaluer les risques extérieurs auxquels nous soumettent Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping et bien d’autres autocrates et dangers comme le changement climatique, les conflits, les déplacements incontrôlés de population partout dans le monde, l’emprise du narcotrafic, le terrorisme, sans parler de l’égoïsme et du consumérisme frénétique.
Nous vivons une drôle d’époque, un moment de transition vers on ne sait encore quoi. Quel anthropologue saura interpréter la sortie simultanée en France de films comme « Les Rayons et les Ombres » de Xavier Giannoli sur la collaboration durant l’occupation de 1940 à 1944, mais aussi le film d’Antonin Baudry « De Gaulle » en deux parties, l’Age de fer puis J’écris ton nom et, en octobre, le fim de Làszlo Nems « Moulin ».
Quel sera l’impact de ces films et du général de Gaulle sur l’opinion publique, les candidats eux-mêmes à la prochaine élection présidentielle ?
« L’Archipel français » ou la « naissance d’une nation multiple et divisée », livre-étude remarquable de Jérôme Fourquet nous appelle plus que jamais à la lucidité et à l’unité.
Alors, quoi de plus symbolique dans ce contexte troublé que l’entrée au Panthéon de Marc Bloch le 23 juin 2026.

Marc Bloc, normalien, agrégé, historien a fait la guerre de 1914-1918 puis celle de 1939-1945. En 1929, il crée avec Lucien Lefebvre la revue Annales d’histoire économique et sociale. En 1939, alors âgé de plus de 50 ans et père de 6 enfants, il demande à reprendre du service. A l’issue de la défaite, il écrit le procès-verbal de mai 1940 « L’étrange défaite », livre à lire et relire pour comprendre. Juif et patriote français, il s’engage alors dans la résistance. Il est arrêté à Lyon le 8 mars 1944, torturé par Klaus Barbie et exécuté sommairement le 16 juin 1944 avec une trentaine d’autres prisonniers, un martyr de la résistance française.
Mon propos n’est pas de signifier que l’histoire se répète car, comme le dit le philosophe, « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Cependant, pourquoi ce passé revient-il aujourd’hui avec force dans notre mémoire collective et quelles leçons allons-nous en tirer pour les temps présents ?
Si nous ne réécrirons pas l’histoire, en revanche nous avons besoin d’hommes et de femmes de la trempe, du courage, de l’intelligence d’un Marc Bloc, d’un Jean Moulin et de la vision d’un général de Gaulle. Ce qui vaut pour nous vaut pour tous partout. Les pays du monde, membres de l’ONU, doivent se repositionner sur l’échiquier mondial qui tangue.

Les leçons sont nombreuses et diverses. Face à l’agression et au totalitarisme, combattre dès le début est la meilleure façon d’empêcher la soumission. Si, comme le disait Churchill, « La démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres », cela ne doit pas la soustraire à entendre de justes critiques et à se réformer en temps de crise. L’enjeu de sa légitimité en dépend. Car nous sommes faibles de nos propres faiblesses et divisions. Il n’y a pas de fatalité, cela dépend d’abord de nous.
Si la philanthropie et l’aide humanitaire ne sont pas la solution à tous ses immenses défis, ils constituent une condition essentielle de vie en commun dans la diversité des états-nations, des alliances, des identités dans un respect mutuel et la solidarité.
Alain Boinet.
Découvrez les autres articles de cette édition :
- Entretien avec Maria Groenewald, Directrice de VOICE : plaidoyer pour l’aide humanitaire européenne
- Sahel, extension de la crise vers le sud et émergence de nouveaux fronts djihadistes : plongée au cœur du complexe W-Arly-Pendjari – Salomée Languille
- Comment cassent les vases – Cyprien Fabre
- Le don comme antiviral : la philanthropie à l’épreuve d’un monde qui se brutalise – Antoine Vaccaro
Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.



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