« Aujourd’hui, le système humanitaire mondial est au bord du gouffre » – Commission européenne

© UNICEF/Ibarra Sánchez – Un garçon de 5 ans marche dans des bâtiments détruits à Majdal Zoun, dans le sud du Liban.

Cela fait 18 mois que le « tsunami financier humanitaire » s’est abattu sur nous entrainant un bouleversement profond des secours et des organisations. Chacun s’adapte et tous cherche un nouveau modèle. Dans ses articles, entretiens, reportages, Défis Humanitaires entend contribuer activement à l’information, la compréhension, au débat et à la recherche d’alternative pour que vive l’humanitaire.

 

Que nous disent les chiffres clés ?

ALNAP est un réseau d’ONG humanitaires internationales et nationales qui vient de publier un très intéressant Rapport 2026 (1) sur l’aide humanitaire mondiale. Je ne retiendrai que quelques chiffres et indications qui donne une idée précise de la situation.

L’aide humanitaire internationale a diminué d’un tiers depuis 2023 et le risque existe que fragmentation et divergence entre acteurs compromettent l’aide elle-même.

Parmi les chiffres clés, retenons que :

  • Le budget de l’aide humanitaire a été de 47,4 milliards de dollars US en 2023 contre 33,3 milliards en 2025 du fait des principaux pays donateurs.
  • En 2025, 18 des 20 crises les plus importantes ont vu les fonds diminués bien que l’Union Européenne ait augmenté sa contribution pour ces pays.
  • Cela conduit à une « hyper-priorisation » qui sélectionne les destinataires de l’aide, notamment dans les crises prolongées. 152 millions de personnes sont ainsi reléguées au second plan dans l’aide cette année.
  • Cette rétractation des financements a des conséquences sur la localisation et le Nexus urgence-développement-paix au risque de sacrifier le processus de
  • Le choix des Etats-Unis, qui demeure le 1er donateur mondial, de passer par OCHA (Bureau de la coordination des affaires humanitaires) transforme son rôle de coordinateur en gestionnaire d’accès au financement.
  • Le financement privé suit la même tendance et a diminué de 40% par rapport à son plus haut niveau en 2022.
  • En conclusion de son rapport, Alnap appelle à « repenser radicalement la situation » et à élaborer une « nouvelle vision de l’action humanitaire ».

La question est maintenant de savoir quelle sera le degré de diminution des financements en 2026 et 2027 ! Poursuite de la baisse ou stabilisation ?

© ALNAP – Rapport 2026 sur l’aide humanitaire, page 2

 

La Commission européenne s’engage.

Tous les acteurs bougent et se repositionnent. C’est particulièrement le cas de L’union européenne qui est un partenaire majeur qui prend plus d’importance dans ce contexte.

Dans un document (2) publié le 27 mai 2026, elle a adressé une communication au Parlement européen et au Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres. Texte intitulé « Défendre les valeurs, impulser la réforme, produire des résultats : l’action humanitaire de l’Union européenne dans un ordre mondial en mutation ».

On appréciera la formule « ordre mondial en mutation » entre la guerre en Ukraine et celle en Iran et au Moyen-Orient.

Dans ce document foisonnant de constats, d’engagements et d’actions clés, j’ai sélectionné quelques points qui donnent le ton et la tendance. Celui-ci est structuré autour de trois piliers : protéger, performer, partenariat.

  • Protéger c’est contribuer à prévenir, atténuer et résorber les crises humanitaires. Une précision s’impose ici. Le risque est d’assimiler crise humanitaire et guerre, ce qui est une grave erreur. Une crise humanitaire est la conséquence d’une guerre qui se trouve amplifiée dans un pays pauvre pour la population. D’ailleurs, est-il possible de résorber une crise humanitaire sans résoudre la guerre qui en est à l’origine ?
  • Le terme diplomatie humanitaire émerge avec force, tant pour promouvoir les principes humanitaires que le Droit International Humanitaire (DIH).
  • Dans un contexte de clivage politique et géopolitique croissant, prévenir la politisation de l’aide est clairement réaffirmée.
  • La protection des humanitaires sur le terrain est priorisé au moment où l’insécurité s’accroit pour eux.
© Hulo – Vol coordonné vers Bangui (RCA) organisé en mai 2026 par hulo, BIOPORT et la fondation Airbus transportant 32 tonnes d’aide (matériel médical, soutien nutritionnel, équipement logistique et produits d’hygiène)
  • Performer c’est réformer les chaînes d’approvisionnement humanitaire avec un projet de charte à la clé. Je vous invite à vous reporter aux deux articles sur hulo dans cette édition.
  • La simplification semble à l’ordre du jour avec une réduction de la charge administrative. Nous voulons bien y croire si la Commission concrétise enfin cette simplification !
  • Renforcement des financements pluriannuels flexibles. C’est écrit, faites-le!
  • La crise du système humanitaire ne peut être traitée par les seuls acteurs humanitaires. Certainement, mais à condition de respecter les principes.
  • L’approche intégrée de la fragilité en hausse à l’échelle mondiale entend s’attaquer à ses causes profondes. Mais avec quels moyens ?
  • L’appel à l’aide du secteur privé s’affirme et passera notamment par le Forum Economique Mondial. Reste à mettre en place un mode d’emploi humanitaire.
  • La commission européenne affiche son volontarisme de promouvoir l’Equipe Europe. S’il est vrai que les synergies coordonnées peuvent générer une vraie plus-value, attention à la tentation de vouloir tout diriger dans un monde ou la diversité des acteurs est un atout et l’interopérabilité renforcent efficacement le partenariat.
  • La Commission européenne annonce un premier bilan de cette stratégie en 2028, c’est-à-dire au moment où débutera le Cadre Financier Pluriannuel 2028-2034. Quel sera alors le budget de l’aide humanitaire ainsi que celui du fonds de réserve d’urgence ?
© Commission européenne/hulo – Hadja Lahbib à gauche, Pauline Chetcuti et Maria Groenewald à droite (VOICE)

 

Aller au-delà des pistes identifiées jusqu’aux causes de la crise !

La diversité des acteurs appelle naturellement une diversité de pistes et de solutions adaptables à chacun. C’est un préalable à l’échelle de l’écosystème.

Nous avons déjà ici comme ailleurs évoqué ces pistes et ces solutions, qu’il s’agisse de diminution des coûts, de mutualisation, d’innovation, de coordination, voire de fusion entre ONG, du secteur privé, des donateurs individuels. Nous n’y reviendrons pas ici aujourd’hui car cela est connu et engagé dans diverses proportions au sein des organisations humanitaires. Nous suivrons ces initiatives pour nos lecteurs comme nous le faisons dans cette édition avec deux articles sur la mutualisation avec hulo.

Mais il est d’une grande importance de comprendre le changement d’époque que nous vivons pour concevoir une rupture stratégique pour l’humanitaire. Nous avons vécu depuis les années 1980 quatre grandes périodes dans les relations internationales.

La guerre froide dans les années 1980 et la naissance de l’humanitaire moderne. La période 1989-2001 avec la chute du Mur de Berlin et de l’URSS suivie de l’éclatement qui en a résulté en Yougoslavie et ailleurs. Le basculement dans la guerre contre le terrorisme déclenché par l’attentat d’Al-Qaïda contre le World Trade Center le 11 septembre 2001 et les guerres désastreuses en Irak et en Afghanistan. Et puis la rupture avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 22 févier 2022 et la 1ère élection de Donald Trump. Cette période s’est trouvée amplifiée en janvier 2025 après sa seconde élection. Au-delà des foucades de ce président, c’est d’un changement stratégique profond et durable dont il s’agit.

© PAM /Gustavo Vera – Des secouristes fouillent les décombres d’un bâtiment détruit par les séismes qui ont frappé le Venezuela en juin 2026

Le constat essentiel à retenir est que l’aide humanitaire qui n’a cessée de progresser et de s’organiser depuis 1980 et durant 45 ans, vient de connaître en 2025 un coup d’arrêt massif et un reflux comme si sa nécessité était devenue marginale sinon inutile dans le monde d’aujourd’hui. La diminution accélérée de l’aide publique à l’aide humanitaire et au développement (APD) n’est pas une erreur ou un accident, mais résulte de décision politique motivée par les changements de priorité et d’agenda. En avons-nous compris toutes les raisons et en avons-nous tiré toutes les leçons ?

La situation en France est grave quand Coordination Sud nous alerte que le gouvernement a bloqué les crédits attribués de 75 organisations d’aide pour un montant de 61,6 millions d’euros ! Ou en sommes-nous ? Comment croire en la parole de l’Etat. Je crains que notre pays soit gravement malade de sa dette et que les caisses soient vides !

Le document de la Commission européenne indique que nous dénombrons aujourd’hui 130 conflits dans le monde, soit plus du double du nombre enregistré il y a 15 ans et ils représentent environ 70% des besoins humanitaires mondiaux.

La logique infernale dans laquelle nous entrons, c’est que face à une augmentation des conflits et des besoins humanitaires pour les populations, il est répondu par une diminution drastique des moyens ! Comment penser que cela n’entrainera pas une extension des conflits, un plus grand nombre de victimes et des effets collatéraux pour tous si on ne soigne pas le mal à la racine, tant sur le plan géopolitique pour chercher à circonscrire les crises que sur le plan humanitaire pour limiter la casse humaine et apporter l’espoir de s’en sortir. Poursuivre dans cette voie serait non seulement une faute morale mais une erreur politique et géopolitique.

D’ailleurs, les opinions publiques ne s’y trompent pas. Rappelons que l’étude de l’IFOP (3) dans les 7 pays membres du G 7 a fait apparaître que 64% de leurs habitants estiment que ce qui se passe dans les pays en développement ou dans les urgences humanitaires pourra avoir un impact important sur leur vie. C’est pour cela que le soutien à ces populations atteint 75% (66% en France). Et l’opinion publique demande à être mieux informé ! Avis aux acteurs humanitaires !

© Corentin Vacheret – Aide d’urgence de Triangle Génération Humanitaire auprès des réfugiés soudanais du quartier de Korsi, au nord de la République Centrafricaine

 

Et pour conclure.

La commissaire Hadja Lahbib en charge de l’aide humanitaire pour la Commission européenne a récemment publié une tribune bien venue intitulée « La diplomatie humanitaire ne peut plus être reléguée en marge de la politique internationale ». La réalité c’est que ce sont les populations en danger qui sont reléguées dans l’oubli !

Nous, humanitaires devons non seulement poursuivre notre action comme nous le montre dans cette édition Triangle Génération Humanitaire (TGH) à Birao en Centrafrique. Nous devons de surcroit adapter notre communication et démontrer pourquoi et comment cette aide indispensable, efficace et bien gérée et qu’elle a des conséquences positives pour nous. Je parle ici de politique humanitaire et pas d’idéologie.

J’irai plus loin en m’adressant aux souverainistes de gauche comme de droite. La défense légitime de son pays, et cela est vrai partout pour tout pays, est compatible avec les secours à des populations d’autres pays dans le malheur. C’est même leur responsabilité et leur honneur !

Alain Boinet.

 

Notes de bas de page :

  1. Rapport Alnap en fichier joint.
  2. Communication de la Commission Européenne du 27 mai 2026.
  3. Rapport de l’IFOP sur le G7.

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Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.