L’humanitaire au piège de l’époque, qui trop embrasse mal étreint…

Courir après son époque – et ses engouements conceptuels – est un exercice exténuant, sinon vain. On peut aussi se demander si ce n’est pas une démarche qui par nature disperse les énergies, ne connaissant pas de limite, au risque d’un « attrape tout » à 360 degrés… susceptible de faire perdre le Nord.

Toute époque génère ses engouements conceptuels, qui s’effacent, à force de se frotter au réel… La nôtre n’y échappe pas, et semble même particulièrement fertile dans ce domaine. Les raisons en sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’un article en soi. Mais le fait est qu’aujourd’hui aucune dimension de l’activité humaine n’y échappe… L’humanitaire, ainsi, se trouve attrapé, « embeded », pourrions-nous dire, dans ce mouvement général où la certitude de parler et d’agir au nom du bien universel laisse peu de place au doute, à la nuance, ou même à la prise en compte du réel. A l’ère de l’humanitaire globalisé, « industrialisé » selon certains, de plus en plus normé, encadré, contraint, dirigé parfois, cette implication se concrétise par une imprégnation de plus en plus massive de ces engouements conceptuels, par les bailleurs, influenceurs (comme certaines grandes ONG anglo-saxonnes) ou partenaires des ONG humanitaires, tels les agences des Nations-Unies ou des gouvernements.

Ainsi, ces ONG et organisations humanitaires se voient maintenant incitées, de la part souvent de ceux dont elles ont besoin pour continuer à exister en tant que structures pour agir, à démontrer, ou à minima affirmer fort et clair, leur adhésion à la longue liste de ces engouements conceptuels. Tout document écrit, émis, consultable, de la part d’une organisation humanitaire devient l’occasion de répondre à une sommation implicite, celle de nous positionner sur chacun des thèmes dans l’air du temps, de « cocher toutes les cases », en bon élève irréprochable, répondant aux sujets favoris « qu’il faut » adresser, comme on dit dans notre jargon. Indépendants en principe, nous nous retrouvons, de façon non-dite, « assignés à signer » en bas de chaque paragraphe d’une doxa qui ne vise, bien sûr, que le bien de tous.

Pierre Brunet en Afghanistan en 2003, dans le cadre d’une mission auprès des multiples équipes opérationnelles de Solidarités International dans le pays.

L’honnêteté exige de reconnaître qu’il n’y a pas que du regrettable dans ce phénomène. D’abord, il faut souligner la sincérité de l’adhésion individuelle, en tant que citoyens, de bon nombre d’humanitaires à une large part de ces thèmes et concepts. Par ailleurs, l’irruption de ceux-ci dans notre réflexion entraîne souvent un enrichissement de notre démarche, susceptible de générer un élargissement du champ du possible de notre action. Enfin, cette irruption-sommation conceptuelle nous oblige à sortir de notre zone de confort et à nous questionner, à refaire la part des choses, à re-distinguer le prioritaire du secondaire, l’essentiel du complémentaire, l’évident du discutable, et à redéfinir les responsabilités de tous les acteurs.

Ceci posé, arrêtons-nous sur les principaux des thèmes et engouements conceptuels que l’on nous demande (ou tout le moins nous suggère), à nous humanitaires, de prendre en charge ou à minima faire nôtres par adhésion-absorption-intégration dans notre mandat, quel qu’il soit. Petit inventaire non exhaustif à la Prévert ou « Ce qu’il nous faudrait adresser, en plus des besoins humanitaires des personnes en détresse… » :

  • L’urgence de répondre à court et moyen terme aux besoins vitaux et à mettre en place « en même temps » des solutions durables a fondé le double nexus urgence-développement. La complémentarité entre démarche humanitaire et développement, mis en œuvre maintenant souvent de concert et parallèlement, est un indiscutable progrès. Mais à celui-ci est venu, depuis quelques années, s’ajouter l’insistante suggestion d’un troisième, le triple nexus urgence-développement-paix, dans lequel les humanitaires, au risque de leurs principes fondamentaux de neutralité, d’impartialité et d’indépendance, devraient, par leur action, participer à l’établissement de la paix dans les pays en conflit où ils interviennent. Cette fausse bonne idée, tout comme d’ailleurs celle, récente, de participer à la lutte antiterroriste par le criblage de nos équipes, partenaires, prestataires et surtout bénéficiaires, est heureusement majoritairement rejetée, au nom de ces principes, par les ONG humanitaires. Premier exemple de concepts qui ont su séduire, mais qui sont inopérants, dangereux et incompatibles avec ce que nous sommes.
Des femmes irakiennes de Solidarités Internationales enregistrent de bénéficiaires de l’aide humanitaire ®Solidarités International
  • La localisation de l’aide, thème mis en avant lors du sommet humanitaire mondial d’Istanbul de mai 2016, est devenue depuis un incontournable du positionnement de toute ONG humanitaire. Outre le fait que les humanitaires n’ont pas attendu ce sommet pour voir l’intérêt en général et le bénéfice pour les populations des pays aidés de favoriser, à chaque fois que possible, la conception, l’organisation et la mise en œuvre de l’aide apportée, au plus près des besoins, par les humanitaires nationaux, ce concept très demandé ne fait-il pas souvent l’impasse sur quelques points importants ? Parmi ceux-ci, n’oublions-nous pas parfois un peu vite, dans notre empressement à embrasser celui-ci, que les humanitaires internationaux contribuent quand même, par leur engagement, leurs compétences, expérience et expertise parfois rares dans les pays en crise (outre la question des capacités logistiques et de la réactivité en urgence), et par le cadre des principes humanitaires et des modes de fonctionnement rationnalisés et partagés dont ils sont dépositaires, à l’efficacité et l’efficience de cette aide ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?
  • La lutte contre les effets du changement climatique est un enjeu vital et global. Nous le savons. Notre rôle à nous humanitaires est de participer, à chaque fois que possible, par des programmes pertinents d’adaptation à ce changement, de résilience face aux chocs, à la limitation, l’atténuation, de ses effets sur des populations souvent parmi les plus menacées du globe. Nous le faisons depuis déjà de nombreuses années, et devrons le faire de plus en plus, de mieux en mieux. Mais est-il indispensable de compliquer, d’alourdir notre action, en multipliant, nous qui ne sommes pas, et de loin, les organismes les plus pollueurs de la planète, les « process » de mesures de notre empreinte carbone, et les outils de « redevabilité » de notre « écoresponsabilité » ? Quant au combat pour limiter ledit réchauffement, est-il à la portée de notre mandat, de notre mission ? Nous ne sommes pas l’ONU, et même l’ONU est à la peine sur cette question cruciale…
  • La notion de protection des populations, depuis maintenant une vingtaine d’années, s’impose de plus en plus dans le champ sémantique humanitaire, et comme « prisme » d’un nombre croissant de programmes mis en œuvre. Le principe de protection est, en soi, une très bonne chose, nul ne le conteste. Mais, une fois que l’on a établi comme fondement le Droit International Humanitaire (DIH) qu’il nous faut défendre sans relâche, qu’est-ce que cette notion, très large par nature, veut-elle dire concrètement ? Relève-t’elle du champ du possible de notre action ? Oui, dans la mesure où il nous incombe « de ne pas nuire », de n’aggraver en aucune façon par notre action et notre comportement les menaces et atteintes à la dignité, aux droits fondamentaux des personnes en détresse que nous secourons… Oui, car s’agissant de groupes spécifiques (femmes, enfants, handicapés, telle ou telle communauté, etc.), il nous faut, c’est vrai, à chaque fois que nécessaire, porter une attention particulière, et informer les acteurs compétents des atteintes graves dont ils sont victimes. Mais au-delà ? Dans des pays où les gens sont menacés à tout moment par la guerre, des violences, où l’on lâche sur eux des barils d’explosifs ou des gaz, où l’on bombarde des écoles ou des hôpitaux, est-il à notre portée, et lucide, de prétendre faire œuvre de protection ?
Opération de déblaiement en Haïti, 2011®Solidarites International
  • Pour finir, citons ensemble – tant ils sont liés dans l’esprit de beaucoup – la lutte contre le racisme et pour l’égalité hommes-femmes, la quête de la « diversité-inclusion », ou encore la non-discrimination quant à l’orientation sexuelle… N’y-a-t-il pas une forme d’aberration, pour une organisation humanitaire, à devoir témoigner expressément de son adhésion à ces évidences ? Evidences, car reconnaissons-le : comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les humanitaires, depuis l‘origine, ne sont guidés que par l’urgence des besoins, ne s’occupent pas de la couleur de la peau, ni des appartenances ou croyances, et encore moins des orientations sexuelles, et agissent par nature avec des équipes aussi diverses et inclusives que le réel le permet… Bien sûr, la situation spécifique des femmes, dans certains pays, nous a amenés à mettre en œuvre des programmes « gender oriented » afin de répondre notamment à leur précarité économique, mais nous n’avions pas attendu que cette question soit dans l’air du temps pour y penser. Et pour le reste, est-il à portée de notre action de changer des sociétés ne fonctionnant pas sur nos principes ? Et si nous parvenions à le faire, d’ailleurs, nous ne tarderions pas à être accusés de néo-colonialisme ou d’impérialisme culturel…

D’une certaine façon, nous voilà donc, nous humanitaires, sommés de réinventer l’eau chaude. Le point déterminant de cette affaire est, rappelons-le, la nécessité pour la plupart des ONG humanitaires d’envoyer des « messages subliminaux » aux bailleurs du système humanitaire international en « cochant les cases » des engouements conceptuels du moment. Soit, mais faut-il pour autant céder à la tentation de l’attrape-tout, en perdant notre boussole ? Au contraire, ne pouvons-nous pas profiter de ce contexte pour retrouver le Nord ? Revenir à l’idéalisme réaliste qui a rendu notre action indispensable, retrouver la modestie des prétentions, mais l’ambition concrète de sauver toujours plus de vies. Nous n’allons pas sauver le monde, et nous n’allons pas changer le monde. Encore une fois, nous ne sommes pas l’ONU, lequel n’y arrive déjà pas… Bien sûr, les organisations humanitaires ne peuvent pas, et ne doivent pas, être coupées, comme dans une bulle étanche, des enjeux, des questions qui concernent et empoignent ce monde, mais doivent-elles pour autant s’efforcer de toutes les embrasser ? Qui trop embrasse mal étreint…

 


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

Afghanistan : une si prévisible défaite

Les talibans aux portes de Kaboul en septembre 1996, © Robert Nickelsberg

Entretien avec Gilles Dorronsoro, auteur de « Le gouvernement transnational de l’Afghanistan – Editions Kartala ».

Alain Boinet pour Défis Humanitaires – Quelle est la signification exacte du titre de ton dernier livre « Le gouvernement transnational de l’Afghanistan » ?

Gilles Dorronsoro – L’hypothèse centrale du livre est que sous couvert de state-building, les opérateurs étrangers (OI, ONG, OTAN, etc.) ont en réalité gouverné l’Afghanistan pendant 15 ans (jusqu’au retrait de 2014). Ce gouvernement transnational a de fait construit et déconstruit simultanément les institutions afghanes, finançant l’armée ou les projets de développement, mais organisant un contournement systématique des institutions (PRT, milices notamment).

DH – Tu dis que ton livre est né d’une réaction éthique, que veux-tu dire par là ?

GD – Dès l’hiver 2001-2002, dans un texte pour la revue Cultures et Conflits, j’attirais l’attention sur les risques que prenaient les pays occidentaux en Afghanistan en réinstallant des figures politiques des années 1990, largement discréditées en raison de leur corruption et de la violence exercée contre les civils. Par la suite, j’ai travaillé à la Carnegie Endowment for International Peace (un think tank de Washington) lors du premier mandat Obama, au moment où se décidait le surge (une infusion massive de ressources militaires et civiles dans le conflit). Là encore j’ai tenté sans succès d’attiré l’attention sur les conséquences probables de la politique américaine. L’aveuglement de la grande majorité des experts, des militaires et des politiques sur les conséquences des politiques menées a créé chez moi une « réaction éthique » ou peut-être plus simplement une forme de colère devant le coût humain et social de ces fautes.

DH – Ton livre est sorti après les accords de Doha de février 2020, entre les Etats-Unis et les Taleban, et avant la date d’évacuation des troupes étrangères fixées au 1 mai 2021, s’agit-il déjà d’un bilan ?

GD – La guerre est perdue, ce qui ne veut pas dire mécaniquement que les Taliban ont gagné, mais il est temps de faire le bilan de cette intervention. Les négociations ont porté jusqu’ici sur les modalités du désengagement américain. Celui-ci est maintenant irréversible, ce qui me laisse penser que le temps est venu de porter un regard critique sur le moment américain de la guerre d’Afghanistan.

DH – Le sous-titre du livre est : « Une si prévisible défaite ». Parmi les causes qui peuvent l’expliquer, quelle te semble être la cause principale de cette défaite ?

GD – Il y a plusieurs inflexions majeures dans la politique américaine et à chaque fois d’autres décisions auraient pu changer le cours des choses. Il me semble qu’un des obstacles les plus déterminants a été l’obstination à penser l’Afghanistan comme un pays « traditionnel », « tribal », allergique à l’Etat, alors que la demande d’Etat ressort de toutes les enquêtes. Les Occidentaux ont manqué l’évidence de la révolution sociale et politique qui déchire le pays depuis 40 ans maintenant. Les Taliban ont répondu à leur façon à la demande d’Etat en mimant (ou caricaturant) l’Etat, les forces occidentales ont multiplié les fausses manœuvres, à commencer par les pratiques ultra-violentes des forces spéciales et le sous-investissement dans les questions de justice.

DH – Antony Blinken, Secrétaire d’Etat américain, a écrit le 4 mars une lettre comminatoire sans appel au Chef d’Etat afghan, Ashraf Ghani. Une Conférence internationale des pays clefs s’organisent sous l’égide de l’ONU comme si on recherchait à l’extérieur la paix introuvable à l’intérieur. On évoque un projet de gouvernement intérimaire entre les Taleban et le Gouvernement afghan. On évoque un cessez-le-feu de 90 jours permettant l’évacuation des troupes étrangères, mais on craint une prochaine offensive de printemps des Taleban. Après tant d’échecs, quelle est la plus forte probabilité quant aux événement à venir selon toi.

GD – Les Etats-Unis cherchent à installer un gouvernement provisoire et donc un cessez-le-feu pour pouvoir se retirer sans humiliation majeure. Ashraf Ghani sera très probablement écarté dans un tel processus, ce qui explique son manque d’enthousiasme, d’autant qu’il n’a pas été le moins du monde associé aux négociations entre Américains et Talibans (qui ont été conclues par un accord en février 2020). Ashraf Ghani, qui doit son poste à la médiation américaine et non au verdict des urnes, est en position de faiblesse par rapport à la diplomatie américaine, je pense donc probable qu’il finira par céder. Les Taliban, s’ils obtiennent une garantie ferme des Etats-Unis pour un retrait avant la fin de l’année ont intérêt à jouer le jeu dans le mesure où ils pourront ainsi éviter une guerre des villes qui serait ruineuse.

Le président afghan Ashraf Ghani

DH – Après le retrait des troupes étrangères (Etats-Unis et OTAN) d’Afghanistan, quelles sont les hypothèses politiques les plus vraisemblables et pourrait-on assister à une accélération des événements ?

GD – Si nous sommes dans l’hypothèse d’un nouveau gouvernement formé avant le retrait américain et comprenant des Taliban, l’hypothèse la plus probable est celle d’un échec de la transition pour deux raisons. D’une part, les Talibans, après vingt ans de guerre contre les Etats-Unis ne peuvent pas accepter le risque d’être désavoués par les urnes. Or, ils sont nettement minoritaires dans le pays, le plus probable est donc qu’ils refuseront sous différents prétextes d’aller aux élections, ce qui peut déboucher sur de nouveaux arrangements ou des combats. D’autre part, l’idée d’une fusion ou d’une intégration entre les forces talibanes et celles du régime me paraît à peu près impossible (sauf si les Taliban forment l’ossature de la nouvelle armée, ce qui est rédhibitoire pour les soutiens du régime, notamment pour les Panjshiris).

DH – Dans l’hypothèse d’un retour des Taleban à Kaboul, ceux-ci seront confrontés à de nouvelles réalités apparus depuis 20 ans : élections, médias, université, statut de la femme, politique de développement, sans parler de la culture de l’opium et comment traiter avec les forces adverses.

GD – Sur certains sujets, drogue, développement, le compromis est possible. Pour ce qui est de l’opium, les Taliban ont prouvé qu’ils savaient faire. Pour le développement, ils pourraient continuer leur pratique actuelle : contrôle politique (et prélèvement), mais assurance de sécurité pour les ONG qui ont des accords avec eux. Sur d’autres sujets les conflits sont inévitables. Ainsi, les élections (autres que symboliques) me semblent poser un problème insurmontable, même si les Taliban ont renoncé à l’organisation théocratique qu’ils avaient mis en place en 1996. Ceci pose directement la question de la possibilité de médias indépendants, d’une opposition et surtout d’une alternance, je suis pessimiste sur ce point car toute la culture politique des Taliban s’y oppose. De même, sur les questions de genre ou d’éducation, et donc implicitement le statut de la bourgeoisie afghane, les tensions seront probablement fortes (on peut craindre un exode important des cadres qui ont travaillé pour des opérateurs internationaux).

DH – Une nouvelle guerre civile généralisée est-elle un risque à envisager ?

GD – Nous sommes déjà dans une guerre civile généralisée et l’Etat islamique dans sa version locale ne se ralliera jamais à une solution politique. Donc, de façon certaine, cet acteur va continuer à pratiquer la violence (attentats anti-chiites, assassinats ciblés, attaques contre les institutions). Pour ce qui est des autres acteurs, on peut envisager un scénario pessimiste où le départ des Etats-Unis précipite une offensive majeure des Taliban et le maintien d’une résistance au Nord. La durée de l’affrontement dépendra ensuite comme souvent en Afghanistan du soutien que les parties obtiendront. Si les Taliban peuvent compter sur le soutien pakistanais, les choses sont moins claires pour les groupes du Nord qui pourraient constituer un pôle de résistance. Les Russes semblent pour l’instant préférer l’option Taliban et un soutien de l’Inde n’est pas acquis. L’attitude des pays occidentaux, à commencer par les Etats-Unis, dépendra probablement de l’attitude des Taliban par rapport à al-Qaïda.

Pourparlers à Moscou en mars 2021 entre le gouvernement de Kaboul et les talibans en présence des pays les plus concernés.

DH – Pour prendre un peu de recul, après vingt ans de guerre et face à l’échec politique et militaire, n’aurait-on pas pu associer les Taleban dès le début au moment des accords de Bonn en 2001-2002 ?

GD – On pouvait prononcer une amnistie et une forme de réintégration des Taliban après leur défaite militaire, la direction du mouvement semble avoir été prête à revenir en Afghanistan moyennant quelques garanties. On pouvait également tenir une ligne dure, mais cela supposait de faire pression sur le Pakistan de façon décisive, ce qui était probablement possible en 2002. Or, la politique suivie a été un entre-deux : ni amnistie, ni pression sur le Pakistan. Les commandants afghans se sont opposés à une amnistie et les militaires américains n’ont jamais compris le jeu pakistanais.

DH – Ce site, Défis Humanitaires, s’adresse particulièrement aux humanitaires. Quel enseignement tires-tu de ton expérience en ce qui concerne les périodes 1980 puis à partir de 2001 et quels conseils leur donnerais-tu pour la suite ?

GD – L’Afghanistan est un des sites privilégiés pour observer la transformation de l’humanitaire depuis les années 1980. Pour me limiter à un aspect, il me semble que si l’humanitaire était parfois amateur dans les années 1980, il reposait sur un engagement extrêmement fort et une volonté d’être avec la population. Le tournant des années 1990, mais surtout 2000, qui n’est pas propre à l’Afghanistan, est la constitution de bulles humanitaires où des expatriés vivent entre eux avec une absence choquante de contact avec la population (en dehors de quelques médiateurs). De plus, les ONG sont devenues, à quelques exceptions près, les opérateurs des grandes institutions internationales ou nationales et ont perdu le rôle de poil à gratter qui était autrefois le leur, ce qui est probablement dommageable.

DH – Quel est ton mot de la fin ?

GD – Peut-être peut-on souligner l’évolution de la perception et de l’engagement des Etats-Unis. On se souvient qu’il y a une décennie, pendant le premier mandat Obama, les forces de l’OTAN avaient compté plus de 150 000 hommes dans un combat présenté comme existentiel pour les pays occidentaux. La durée de cette guerre depuis 2001 en fait l’une des plus coûteuses pour les Etats-Unis : deux à trois trillions de dollars et des milliers de morts. Ces faits ne sont ni nouveaux ni contestables, mais l’extraordinaire silence qui entoure la défaite en Afghanistan interroge. Si l’on revient sur les discours post-2001 justifiant cette guerre deux thèmes s’imposent – le combat contre les jihadistes et la position dominante des Etats-Unis sur la scène internationale. Sur ces deux points, la position américaine s’est nettement dégradée. En particulier, la situation que laissent les pays occidentaux est incontestablement pire que celle qu’ils avaient trouvée il y a vingt ans. Al-Qaïda, la principale raison invoquée pour justifier l’invasion, est encore, et de plus en plus, présent en Afghanistan. Des centaines, voire des milliers, de combattants du mouvement sont installés dans les zones tenues par l’insurrection. Si les Taliban se sont effectivement engagés (au moins dès 2012) à ne pas faire de l’Afghanistan le lieu de préparation d’attentats anti-occidentaux, les combattants d’al-Qaïda disposent désormais d’un sanctuaire inexpugnable.

 

 

Pour en savoir plus, retrouvez Le Gouvernement Transnational de l’Afghanistan. Une si prévisible défaite, aux éditions Karthala.

 

 

 

 


Qui est Gilles Dorronsoro ?

Gilles Dorronsoro est professeur de science politique à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, PI de l’ERC Social Dynamics of Civil Wars, et auteur de « Le gouvernement transnational de l’Afghanistan, Karthala, 2021 »

 

 

 


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