Coronavirus, crise économique et philanthropie, le dernier cygne noir !

©Esri France

Tribune d’Antoine Vacarro, président de Force For Good by Faircom.

Je débutais il y a quelques jours, à la demande d’une revue de fund-raising, un article intitulé :

La mobilisation pour la reconstruction de Notre Dame est-il le Cygne Noir 1 de la générosité des français ?

quand survient en Europe la diffusion et l’accélération de la pandémie du Covid 19.

C’est probablement cet événement qui constituera pour l’ensemble de la planète et pour l’univers philanthropique, le véritable cygne noir.

La gravité, hors normes, que représente cette pandémie, dans des sociétés ouvertes comme nos démocraties occidentales, épargnées depuis plus de 60 ans des guerres sur leur sol, de famines, convaincues des capacités de la médecine moderne de les protéger contre tout fléau, accroît l’effet de sidération.

Les jours et semaines qui viennent vont révéler des drames humains dans de nombreuses familles.  La situation a été sous-évaluée et, d’après certains experts, un tsunami de cas graves risque de submerger les hôpitaux.

La durée de cette calamité est un autre facteur qui va peser sur le mental de populations peu habituées à de longues périodes de contraintes. Le calendrier événementiel qui se profilait pour nos concitoyens était : vacances de Pâques, Festival de Cannes, Roland Garros, tour de France… Un cycle de vie normal qui nous semble bien futile aujourd’hui.

Les conséquences de ce virus vont être dévastatrices pour nos sociétés.

Quel va être l’impact sur le secteur philanthropique, constitué de milliers d’organisations, de volontaires et bénévoles dévoués auprès de ceux qui en ont le plus besoin ?

De ma longue expérience de fund-raiser, notre secteur a connu plusieurs moments de grande crise : attentats du 11 septembre 2001, crise de subprimes de septembre 2008. Si la générosité s’est tassée, elle ne s’est pas effondrée et s’est rapidement relevée et a rattrapé tout retard.

Les précédentes épidémies, SRAS et H1N1, ont à peine été perçues par les indicateurs de collecte. La générosité a poursuivi sa croissance linéaire, sans frémir.

Il est vrai que nous n’avons jamais connu la concomitance d’une pandémie et d’une grave crise économique comme celles qui se profilent.

Dans les 30 dernières années, le don des français a connu de véritables records.

Les événements qui ont scandé ces pics de générosité remontent aux années 80 :

1985 = Famine en Éthiopie

1989 = Tremblement de terre en Arménie

1991 = Guerre du Golfe

1994 = Génocide au Rwanda

1999 = Guerre du Kosovo

2004 = Tsunami indonésien

2010 = Tremblement de terre en Haïti

2019 = Incendie de Notre Dame

Lors de chacune de ces catastrophes, les élans de générosité n’ont pas seulement bénéficié aux organisations directement concernées, mais à l’ensemble du secteur philanthropique.

Comme si les donateurs, sidérés par la gravité des événements qui leur sont rapportés par les médias, conscients de la fragilité de nos sociétés, ne souhaitaient pas abandonner les causes qui leur sont chères.

J’ai appelé cela la bulle de générosité. Nous saurons dans quelques mois, si l’incendie de Notre Dame qui a mobilisé près d’un milliard d’euros, record absolu toutes causes confondues, confirme ce phénomène d’irradiation de la générosité à toutes les causes philanthropiques.

La vision de ce qui arrive en Italie est un électrochoc et l’opinion française a compris qu’elle risquerait de subir le même désastre.

Elle a surtout compris qu’au-delà d’un certain nombre de cas graves, le système de soins français, malgré le dévouement, pour ne pas dire le don de soi de tous les personnels de santé et surtout des hospitaliers, ne pourra pas faire face.

Cette prise de conscience, au-delà de l’attitude citoyenne qu’exige cette pandémie, va déclencher un élan puissant d’admiration et de soutien aux chercheurs, aux soignants pour qu’ils disposent des moyens de combattre cette calamité.

Une Bulle de Générosité va sans doute gonfler, car les donateurs ont toujours cette forme de générosité fusionnelle avec les plus fragiles qui ne devraient pas faire défaut aux organisations qui luttent, dans un tel moment, contre toutes les formes de fragilité (handicapés, personnes âgées) et de précarité (SDF, exclus, enfance en danger) en France et à l’international, même si l’aide aux populations déshéritées de par le monde ne sera pas leur priorité. L’église aussi sera bénéficiaire de cette bulle (pardon pour le jeu de mot) car de tous temps, les grandes épidémies déclenchent une vraie ferveur religieuse.

Nous pouvons espérer que ce boum de générosité fonctionnera en un moment qui n’est pas sans rappeler les grandes crises planétaires du début du XXe siècle.

J’ai loué, quelques semaines après l’incendie de Notre Dame, le momentum solidaire, déclenché par les familles Pinault, Arnault2, Bettencourt, qui ont versé à eux seuls 500 millions d’euros.

Leur silence ou leur inaction, pendant la dramatique situation que vit notre pays, seraient bien mal venus. Les milliardaires anglo-américains, chinois et de nombreuses entreprises internationales ne cessent d’annoncer leur soutien aux équipes de chercheurs et aux soignants de leur pays en offrant de l’argent, du matériel, des tests etc.

Si je peux leur suggérer une modalité qui décuplerait leur éventuel engagement, ce serait de proposer le doublement des sommes versés par les donateurs particuliers à telle ou telle fondation ou association, en première ligne de ce combat, et ceci dans une limite qui serait définie par avance.

La France a un État Providence parmi les plus impliqués dans la prise en charge de l’intérêt général. L’ampleur et l’étendue des besoins sociaux dépassent de loin ses capacités de redistribution. L’entreprise et les citoyens doivent prendre eux aussi volontairement leur part du fardeau. Les besoins sociaux sont de plus en plus nombreux et urgents. La mobilisation de tous est l’un des garants de la cohésion sociale. C’est tout le sens de l’engagement philanthropique.

[1] Le Cygne Noir est une théorie selon laquelle on appelle cygne noir un certain événement imprévisible qui a une faible probabilité de se dérouler (appelé « événement rare » en théorie des probabilités) et qui, s’il se réalise, a des conséquences d’une portée considérable et exceptionnelle.

[2] Au moment où nous publions ces lignes, LVMH indiquait la mise en place dans ses usines de quoi fabriquer des millions de flacons gels hydroalcoliques.

La carte de l’évolution du Coronavirus est à consulter ici.

Retrouver Antoine Vaccaro, invité du podcast Force For Good.

Antoine Vaccaro

Titulaire d’un doctorat en science des organisations – Gestion des économies non-marchandes, Paris-Dauphine, 1985. Après un parcours professionnel dans de grandes organisations non gouvernementales et groupe de communication : Fondation de France, Médecins du Monde, TBWA ; il préside le CerPhi (Centre d’étude et de recherche sur la philanthropie) Force For Good, by Faircom et le Fund-raising Lab. Il assume diverses fonctions bénévoles au sein d’associations et de fondations.  Il est également co-Fondateur de plusieurs organismes professionnels promouvant le financement privé des causes d’intérêt général : Association Française des fundraisers, Comité de la charte de déontologie des organismes faisant appel à la générosité publique, Euconsult, La chaire de Philanthropie de l’Essec, 2011. Il a publié divers ouvrages et articles sur la philanthropie et le fund-raising.

 

Interview de François Grünewald « L’action humanitaire en question ».

©Groupe URD, François Grünewald.

Une interview de François Grünewald, directeur Veille et Prospective du Groupe URD, réalisée par Alain Boinet pour Défis Humanitaires.

Défis Humanitaires :  Pour nos lecteurs, peux-tu nous rappeler pour l’essentiel la raison d’être du Groupe URD et son parcours.

François Grünewald : Né en 1993, le Groupe URD a d’abord été un réseau d’échanges entre praticiens autour des défis que posait la fin de la Guerre Froide. Les jeunes générations, qui n’ont pas connu cette période d’affrontements idéologiques, n’imaginent combien était polarisée la mouvance associative de l’époque et combien ce changement de monde nous interpellait. Pendant 4 ans, au rythme d’une réunion par trimestre, une fois à MSF, une fois à ACF, une fois à Lyon, une fois à Paris, une autre à Marseille, la pensée s’est construite, accompagnée en cela par des premières recherches opérationnelles, l’organisation de colloques et la production d’un premier ouvrage « Entre urgence et développement, pratiques humanitaires en question ». En 1997, après plusieurs années de fonctionnement comme « réseau d’échanges » entre acteurs de l’action humanitaire et du développement, le Groupe URD décidait de changer d’objectif pour devenir ce qu’il est aujourd’hui : un institut opérationnel actif devant contribuer à faire bouger les lignes.

C’est à ce moment-là qu’ont émergé pour nous trois défis : le premier était un défi de méthode : comment influer le secteur ? C’est ainsi qu’est né le concept du cycle de l’apprentissage collectif autour d’un objectif simple : améliorer les pratiques des acteurs. L’ensemble des activités du Groupe URD s’est alors structuré en vue d’atteindre cet objectif défini, depuis l’extraction de connaissances sur le terrain jusqu’à la production de méthodes et au renforcement des capacités des acteurs, au Nord comme au Sud.

Le deuxième fut celui de la gestion de la qualité : opposés à la standardisation de l’aide, on nous a souvent décrit comme les chantres de la « contextualisation » : pas de solutions miracles réplicables partout, pas de standards techniques totipotents. A l’époque en 1999, j’avais écrit un article « découvrir la complexité et la turbulence et s’en faire des amis ». C’est de là que date notre rencontre avec Edgard Morin, qui fut un temps Président d’Honneur du Groupe URD. C’est de là que date tout notre engagement méthodologique, avec de gros questionnements sur des approches quantiques nous challengeons sur leurs fondamentaux : les deux principes de Robert Chambers, qui datent de 40 ans (ignorance optimale et imprécision appropriée) restent extrêmement pertinents sur une base opérationnelle mais ont du mal à résister à la mode de la « data ».

Le troisième était un défi « géo-éthique ». Je venais de quitter le CICR sur un coup de cœur, une ferme perdue dans la montagne des Baronnies, en Drôme Provençale. Je ne voulais pas être dans un immeuble de verre et de béton dans une grande ville, mais ancré dans un territoire fragile où nous aurions en permanence à chercher la cohérence entre notre discours à l’étranger et notre apport sur le territoire. Finalement, le vécu au quotidien des multiples risques de notre Drôme, feux, inondations, glissements de terrain, le contact avec la crise rurale mais aussi avec ceux qui se battent pour une ruralité respectueuse, ça nous aide dans notre travail sur l’humanitaire et la gestion des crises. Vivre au pays de Manon des Sources permet de mieux comprendre les crises agro-pastorales… Alors que nous avons fait de notre site une éco-référence reconnue, avec deux filières solaires, une gestion de la bioclimatisation et de la phyto-épuration et des efforts importants sur notre empreinte carbone, nos efforts sur la réduction de l’empreinte environnementale de l’aide démarrés il y a plus de dix ans commencent à payer. Les ONG se mobilisent, les bailleurs commencent à se bouger, et beaucoup se tournent vers nous pour avancer.

Quelle est selon toi la valeur ajoutée du Groupe URD ?

François Grünewald : Poisson pilote, nous sommes, penseurs « hors de la boite » nous resterons. Au cours des 20 dernières années, nous avons été au cœur de nombreux combats du secteur. Avec une force particulière qui vient de nos aller-retours en permanence entre le terrain et la théorie, entre la production de connaissance et le travail de « policy ». Nous avons été parmi les premiers à parler du lien entre VIH Sida et insécurité alimentaire, sur la base de nos évaluations en Afrique australe, au tout début des années 2000. Nous avons été pionniers sur la réflexion sur l’humanitaire en ville avec notre livre « Villes en guerre, guerres en ville » (2004) et les nombreux travaux depuis et notamment sur Haïti, qui ont fait réellement percer la thématique. De même que pour la question de l’empreinte environnementale de l’aide, et de pleins d’autres sujets. Sans parler de nos dernières Universités d’Automne sur «Humanitaire et effondrement», l’agilité ou la localisation de l’aide . Et au final, beaucoup de gens reconnaissent que c’est le Groupe URD qui a fait entrer le mot « qualité » dans l’humanitaire, quand prévalait « compliance aux standards ».

Mais notre site, face au Ventoux, plein de fleurs, d’oliviers, de chevaux, est aussi un « asset ». Tout ceux qui y sont venus l’ont dit « on pense bien ici ». Nous avons voulu y créer une atmosphère, un espace de fraternité. Nos Universités d’automne qui drainent chaque année des dizaines de participants, trouvent leur ancrage dans l’Universitas, le lieu d’échange autour des questions universelles, mais aussi dans l’hospitalité. Nous voulons offrir à la Fontaine des Marins un espace stimulant et beau pour discuter les défis auxquels notre secteur est confronté, mais autour du plaisir de l’échange et de la solidarité. Pourquoi la beauté ? Revenons au discours que Soljenitsyne n’a pas pu prononcer à Stockholm en 1970, empêché de venir recevoir son prix Nobel. « Si la vérité est souvent bafouée, la bonté rarement durable, la beauté peut-être sauvera le monde ». Le soleil de la Drôme, l’odeur des genets et des tilleuls, les vols d’aigles et de guêpiers au-dessus des bureaux, le passage incertain de biches sur la route à quelques mètres des lieux de travail, ça aide… Et la lumière, les couleurs, toujours changeantes, toujours si belles, qui inspirèrent Van Gogh, Cézanne, De Staël, Vasarely et tant d’autres. C’est ça que nous offrons à nos visiteurs, stagiaires, participants à nos formations et nos conférences.

L’humanitaire s’est considérablement développé depuis les années 1980. On parle même aujourd’hui de « système humanitaire ». Comment en vois-tu les évolutions positives et quels sont les risques auxquels l’humanitaire serait confronté ?

François Grünewald :  L’humanitaire s’est-il vraiment considérablement développé ? Certes, sa croissance a été considérable, avec la libération des fonds et des opportunités que la fin de la guerre froide a libéré : c’était la fin des blocages systématiques de l’humanitaire par le Conseil de Sécurité, la création d’ECHO et la disponibilité de financements importants, l’explosion des ONG de la génération des « ECHO Babies ». Mais ce fut aussi le début de la bureaucratisation de l’aide : on a plus de project managers, de reporting officers, de grant writters, de accountability departments, d’auditeurs et d’évaluateurs comme nous, mais y a-t-il significativement plus de gens réellement au contact des victimes : de médecins, d’agronomes, etc. qui font un travail technique de terrain avec et pour les populations, proportionnellement à la hausse des budgets …. Pas si sûr ! On nous dit que le secteur se professionnalise.  Mais qu’est ce qui s’est professionnalisé ? Les fonctions « support » et notamment MEAL, reporting, écriture de projet et montage de consortium. Nécessaires certes pour obtenir et gérer les ressources, mais si loin de l’action… On nous dit « oui le travail technique est fait par nos collègues nationaux, par les ONG nationales que nous soutenons. ». L’humanitaire commence à devenir un travail à distance, dans lequel l’échange se perd face aux exigences de contrôle : demandez à n’importe quel chef de mission, il vous dira, « je n’ai presque plus de temps pour faire du terrain et rencontrer les populations que nous soutenons, avec tous les rapports à faire, les « proposals » à écrire, les réunions de coordination où il faut être présent…

Lors du 1er Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016, le Grand Bargain et ses 10 priorités avaient mobilisé beaucoup d’énergie et d’attente. Où en sommes-nous 4 ans plus tard, quels sont les résultats tangibles et que va devenir cette initiative ?

François Grünewald : Le Groupe URD faisait partie de la « garde rapprochée » qui a préparé le Sommet Mondial de l’Humanitaire pendant deux ans, avec OCHA. Et nous en sommes fiers. Hélas, ce qui se passe à Idlib est un terrible « crash test » de nos espoirs du Sommet et tend a posteriori à justifier la position de MSF de se retirer du Sommet. Lors d’une des plénières du Sommet, j’avais tiré l’alarme en disant « je regrette leur retrait, mais écoutons leur message, ne traitons pas leurs décisions comme « encore une MSFerie » ». Les horreurs d’Alep, d’Idlib et du Yémen tendent 5 ans après à prouver qu’ils n’avaient pas complément tort. Pour ceux qui ont vécu Srebrenica, Kigali et Groznyï de très près, la paralysie actuelle tend à disqualifier une grande partie du discours du WHS. Sans même parler de l’exode à travers la Méditerranée, que nous avons observé de près lors de certaines évaluations sur Lesbos, Chios et notre parcours des chemins allant de la Syrie ou du Soudan vers l’Europe forteresse.

©Groupe URD, François Grünewald.

L’une des 10 priorités du Grand Bargain était le nexus urgence-développement. Depuis, l’idée de nexus a évolué et s’est élargie à la stabilisation, la sécurité et même jusqu’à la paix. Que traduit cet élargissement et comment les acteurs humanitaires indépendants devraient-ils aborder la question des nexus ?

François Grünewald : Urgence-réhabilitation-développement : c’est notre nom depuis 1993. Marque de fabrique plusieurs fois copiée, y compris comme scud contre nous. Nous avons été de toutes les batailles du « Lien entre les secours, la réhabilitation et le Développement » (le fameux LRRD Link Relief Rehabilitation Development); de la de la Gestion des Risques de Désastres (GRC). Nous avons été pionniers dans la réflexion sur la résilience, notamment en poussant le concept dans notre rapport sur la gestion de la famine du Bar-El-Ghazal au Soudan … en 1999 et en y travaillant d’arrache-pied depuis.

Puis on a vu émerger les 3 D (défense, diplomatie, développement), le continuum développement-sécurité, avec tout d’abord la composante militaire s’imposant. Mais comme nous le disait le Général Giap (l’homme qui prit Saigon aux américains) : c’est facile de gagner la guerre; c’est bien plus difficile de gagner la paix. On en est là, avec une première difficulté : l’impossibilité de gagner la guerre.

Dans ce cadre-là, il faut d’une part défendre les principes opérationnels qui permettent de travailler, tout en étant conscient que notre belle approche de l’ »acceptance » est très menacée et qu’il faudra peut-être dans de nombreux cas se contenter d’une tolérance. Et le faire avec une intelligence de la négociation fine. Les approches non empathiques sur cette question sont à peu près systématiquement vouées à l’échec. Mais nos organisations se trouvent «peuplées» de jeunes impatients, souvent irrespectueux et parfois arrogants du haut de leurs Masters et autres diplômes, et qui traitent avec peu d’égard des gens dont l’épaisseur de vie est pourtant souvent impressionnante.

De fait nous sommes un peu face à une impasse: ce n’est pas ni du triangle « Diplomatie–Défense -Développement » ni d’une séquence «sécurisation-stabilisation-développement » dont on a besoin mais d’une approche différente tant sur les outils que sur la gestion du temps. Si l’enjeu au final est la paix, alors regardons ce qui amènerait la paix dans les conflits tels que ceux qui traversent la bande sahélienne. Historiquement, il existe trois sortes de paix :

  • la paix gagnée par l’écrasement de l’ennemi : c’est le rôle de la Défense ; mais on sait combien sont fragiles ces paix gagnées, quand cette victoire s’ancre sur l’écrasement et l’humiliation des vaincus.
  • la paix imposée, par la présence d’acteurs plus forts qui contraignent les parties au conflit à cesser les hostilités : c’est le rôle de la Diplomatie, et notamment de son volet multilatéral, mais c’est aussi là que le bas Combien cette mécanique a-t-elle réellement et durablement solutionner des crises ?
  • la paix négociée, qui conduit à des accords dont la tenue sera liée à l’intelligence collective des parties aux conflits et éventuellement de leurs parrains (diplomatie bilatérale), y compris avec des acteurs de la société civile. Et là il faut accepter non pas « win win » mais « loose a little bit – loose a little bit » qui ne s’obtient que par le dialogue et la négociation.

Evidemment, l’enjeu serait d’obtenir des « dividendes de la paix », avec la fin de la peur et le retour d’une certaine normalité socio-économique, voire même un peu de prospérité.

Face aux conflits au Sahel, que fait la Diplomatie ? Négocier. Mais avec qui ? Pour l’instant, la Diplomatie s’est surtout mobilisée pour renforcer l’effort de guerre collectif. Plus d’armées africaines, plus d’armes européennes, plus de drones américains, plus d’avions, d’hélicoptères, etc. Bref plus de Défense. Si ceci a pu amener à certains succès localisés sur le terrain, les derniers évènements de Guiré, de Diouara, de Boulkessy , de Mondoro et d’Indelimane au Mali, de Koutougou au Burkina Faso  et d’Inates au Niger montrent que ça ne suffit pas. Face à des insurgés habillés en civil, très mobiles, très infiltrés dans la population, de plus en plus stratèges et capables de monter des opérations complexes et bien coordonnées, l’augmentation des effectifs déployés, souvent insuffisamment formés, peu mobiles et mal équipés, le recours à la technologie des drones et des écoutes atteignent vite leurs limites.

Les vrais enjeux diplomatiques, notamment au Mali, seraient un fort plaidoyer contre la corruption qui mine le pays à tous les niveaux. Ce serait aussi d’inciter les autorités à entamer les négociations 1 avec les acteurs du Djihad politique. Si la paix gagnée semble impossible, si la paix imposée une chimère dans le contexte sahélien, reste la paix négociée.

Que va faire le Développement dans cette histoire ? Certes, la pauvreté est source de tous les maux. Certes le changement climatique exacerbe les tensions rurales et jette, en synergie avec la pression démographique, des jeunes sur le chemin de la recherche d’autres alternatives économiques. Certes l’inégal accès des filles à l’éducation entrave le progrès social. Mais ne nous ne leurrons pas : face aux enjeux de mauvaise gouvernance, d’absence d’une chaîne pénale juste, et d’exactions régulières des Forces de Sécurité, ces actions de développement pèsent peu.

Mais, au-delà de la réponse politique qui fait souvent défaut, les priorités du Grand Bargain et du Sommet Humanitaire Mondiale gardent bien leur pertinence malgré la difficulté à y répondre. Penses-tu que ce processus soit en fin de cycle, ou qu’il faut le relancer pour aboutir, ou encore qu’il serait à réinventer ?

François Grünewald : Il y a eu un certain nombre d’avancées intéressantes lors du Sommet Humanitaire Mondial-World Humanitarian Summit. C’est vrai que l’engagement des financeurs du développement dans la gestion des crises durables permet de mieux prendre en compte l’impact de ces dernières sur les populations hôtes, mais aussi pour l’ensemble de la jeunesse touchée, afin d’éviter de voir se développer des « générations perdues ». Mais les outils administratifs du développement sont vite défiés par les enjeux de flexibilité et d’agilité qui accompagnent ces contextes, mais aussi par les enjeux de respect des principes humanitaires, dans des situations où par essence, il faut impliquer les autorités. Autre avancée importante, celle autour du rôle des acteurs nationaux, cette fameuse « localisation » qui suscite tant d’intérêts et de craintes. Mais de facto, certaines dynamiques poussées par le Grand Bargain sont porteuses de nombreuses contradictions : pousser le cash à tout prix, quand de nombreux contextes montrent que ce n’est pas si simple, pose des questions. Les dynamiques de faire passer de plus en plus de fonds par les acteurs nationaux sont confrontés aux risques de redevabilité et de mauvaise gestion, voire de détournement du fait de pressions nombreuses, comme on le voit un peu partout, et notamment dès que la crise est médiatique et que l’argent coule à flot. Bref, rien n’est simple et tout doit être remis dans son contexte. Le SHM a fait ressortir des défis réels, mais il n’y a pas de baguette magique. Et les défis qui nous attendent sont nombreux, cachés sous l’horizon…

Aujourd’hui et dans les 10 ans à venir, quels sont les principaux défis auxquels le monde humanitaire doit ou devra faire face et comment peut-il s’y préparer ?

François Grünewald : Dans un article publié en 2011 « Catastrophes technologiques et nucléaires, grandes pandémies : les nouvelles frontières de l’humanitaire? », j’explorais quelques défis. C’était avant la première crise d’Ebola, avant qu’on ne parle d’effondrement, qu’on ne trouve en permanence des références à des catastrophes technologiques, sanitaires dans la presse. Depuis, la technologie des zones de dangerosités P4 est mieux connue. Lors d’une formation récente que nous avons montée en Ukraine sur les risques techno-environnementaux en zone de guerre, nous avons pu explorer combien les humanitaires sont encore analphabètes face aux risques technologiques et à ces catastrophes à cinétique très particulière qui vont au propre comme au figuré nous exploser à la figure. C’est une des directions que nous creusons au Groupe URD, en renforçant notre collaboration avec des corps spécialisés, notamment de protection civile et de NRBC.

Mais à côté viennent tous les défis, dangers et opportunités que nous offre la collaboration avec des acteurs nationaux et locaux. Derrière cet horrible mot de « localisation » de l’aide, il y a à la fois un nouvel imaginaire d’une aide plus intelligente, d’une solidarité renouvelée (c’est le titre de la Stratégie 2020-2025 du Groupe URD) mais aussi les gouffres terrifiants de la corruption, du népotisme, de la récupération de l’aide pour des intérêts locaux. Nos travaux avec Transparency International et ceux que nous lançons avec DFID (Department For International Development -GB) sur l’aide en RDC montrent combien ces enjeux autour de l’intégrité de l’aide sont complexes et politiquement chargés. Il faut trouver les bons axes, les bonnes méthodes.

François, nous avons appris que tu quittais ta position de directeur général du Groupe URD. Quittes-tu l’humanitaire ?

François Grünewald : 20 ans à la tête du Groupe URD, ce fut passionnant et lourd. Il faut savoir passer le flambeau. Dans un effort de transmission, de transition et de féminisation lancé il y a un an, je quitte mon poste de directeur général du Groupe URD, qui sera dorénavant assuré par Véronique de Geoffroy,  mais ce sera pour me concentrer sur tous ces défis qui me passionnent : ceux que l’on voit et surtout ceux, sous l’horizon, hors de l’écran radar, qu’il faut anticiper et pour lesquels il faut se préparer. Continuer les aller-retours entre le terrain et la réflexion, chercher les angles morts et les explorer, ça va être passionnant…

[1] Parler aux jihadistes au centre du Mali : le dialogue est-il possible ? ICG, Report 276 / Africa, 28 May 2019

 

François Grünewald 

Ingénieur Agronome INA-PG. Il travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.