Humanitaire, mais jusqu’où ?

Ruines à Yarmouk en Syrie, humanitaire, mais jusqu’où ? ©OMAR SNADIKI/REUTERS

Les appels humanitaires se suivent et se ressemblent. Pire crise humanitaires au monde en Afghanistan, pire situation humanitaire au Yémen, pire crise économique au Liban. Au-delà de la somme infinie des souffrances individuelles, des morts inutiles, l’inflation des appels internationaux depuis 2011 illustre plusieurs aspects de l’évolution de ce qu’est devenue l’aide humanitaire et de la façon dont elle est pensée.

Que ce soit en Afghanistan, au Yémen ou au Liban, beaucoup de ces besoins humanitaires sont créés non plus directement par un conflit, bombardements, déplacements, mais par une de ses conséquences, la déliquescence de l’économie. Faillite des banques, raréfaction des devises, taux de change fluctuants, sanctions, tout cela détruit les moyens de subsistance d’une population parfois bien intégrée dans l’économie formelle. Des actions urgentes sont alors nécessaires. L’allègement de la dette, le paiement des salaires des fonctionnaires, la stabilité macro-économique peuvent être urgents dans certains contextes. Bien qu’urgentes, ces actions ne sont pas humanitaires. À l’autre bout du spectre, au niveau individuel, la limite entre besoins humanitaires, grande pauvreté et action sociale s’estompe peu à peu. Toute aide humanitaire n’est pas urgente.

Des enfants yéménites jouent dans les décombres de bâtiments détruits par un raid aérien. En 2019, on estime que 24 millions de personnes – 80 % de la population – ont besoin d’aide humanitaire ou de protection. ©2019 European Union (photographe: Peter Biro) licence CC BY-NC-ND 4.0

On le sait, le spectre de l’action humanitaire n’a jamais cessé de s’étendre, expliquant en partie l’accroissement des montants en jeu. Il y a trente ans par exemple, l’éducation des enfants dans les crises n’était pas considérée par les bailleurs ou les acteurs humanitaires ; c’est aujourd’hui un cluster complet, avec ses comités et sous-comités à part entière. L’importance donnée aux distributions monétaires a obligé les acteurs humanitaires à comprendre le fonctionnement complexe de systèmes bancaires et leur aversion au risque, à appréhender les différentes dimensions de mécanismes sociaux éminemment politiques.  Peu auraient prédit cela à l’époque, dans le Biafra ou dans l’Ogaden.

Comment coopérer sans confusion entre humanitaire et développement.

Cette inflation humanitaire signe également pour les pays donateurs une certaine impuissance de l’action politique qui contribue en soi à prolonger les crises, demandant en retour un soutien humanitaire sur plusieurs décennies. Qui imagine la fin des besoins humanitaires au Yémen avant dix ans, même si la paix était signée demain ? L’assistance humanitaire devrait être envisagée à cet horizon alors qu’elle est encore pensée et construite comme un accident sur le chemin d’un développement continu. Très rares sont les bailleurs qui intègrent l’aide humanitaire dans leurs stratégies d’engagement. L’assistance humanitaire est programmée et financée, même massivement, sur des cycles courts consécutifs, par des budgets dédiés et souvent par des agences ou ministères séparés.

Malgré cette dichotomie, beaucoup d’efforts ont été fournis pour mieux combiner ‘humanitaire’ et ‘développement’.  Tellement d’initiatives, de nouveaux acronymes et de réunions ont été initiées afin de faire mieux coïncider ces deux aspects de l’engagement international dans des zone et périodes de crise. Mais c’est surtout en l’absence d’alternatives que les acteurs humanitaires s’impliquent dans des programmes structurels. « On ne peut pas quitter car le développement n’est pas là » entend-on parfois de la part de certains acteurs humanitaires. En conséquence, c’est une ‘aide humanitaire étendue’ qui se déploie. Cela peut devenir dangereux, car cela mène à une confusion entre des principes d’efficacité de l’aide et des principes humanitaires pourtant assez peu complémentaires. L’un présuppose que l’État est un vecteur principal de développement et l’autre qu’il est à l’origine de la plupart des problèmes. Aide humanitaire et développement peuvent tout à fait être complémentaires et cohérents, mais l’un n’est pas la solution aux problèmes de l’autre. La coopération au développement n’est pas le prolongement de l’aide humanitaire.

Distribution d’aide alimentaire d’urgence, Afghanistan hiver 2022 ©Oriane ZERAH

L’action humanitaire au risque de la politisation.

Cette différenciation est importante car si l’aide au développement poursuit un objectif assez consensuel de lutte contre la pauvreté, le choix des moyens de parvenir à ces objectifs impliquent des changements sociétaux, et ce sont par définition des choix politiques. Les acteurs humanitaires, en étendant leurs domaine d’action, s’engagent dans l’opérationnalisation de ces choix politiques. On peut éventuellement considérer que nourrir une population affamée ou soigner des corps détruits ne rentre pas dans le champ politique. Mais par exemple, l’objectif d’accroître l’éducation des filles ne nécessite pas seulement de construire des salles de classe dans des zones reculées : il requiert surtout un engagement à long terme avec des groupes politiques, militaires, administratifs, religieux et de la société civile qui seuls peuvent faire de l’éducation des filles une priorité nationale.

Alors, à partir de quand un besoin cesse-t-il d’être humanitaire ? Cette question devient cruciale, et la difficulté croissante à y répondre montre que l’aide humanitaire est arrivée à une sorte de croisée des chemins. Les organisations doivent définir ce qu’elles sont, à quel modèle elles obéissent, à quels « besoins » elles répondent. Pour des ONG humanitaires, à priori, si l’on reste et travaille au quotidien avec les populations que l’on sert, et pas seulement pour ces populations en mettant en œuvre des programmes, ces questions sont peut-être plus simples.

Cyprien Fabre

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Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

Faire vivre l’humanitaire… Un défi chaque fois recommencé…

La fonction crée l’organe… et l’humanitaire n’existe que par sa fonction… l’action. Mais comme les athlètes, les humanitaires « pensent » en temps réel leur action. Et il faut un organe pour mieux penser… afin de mieux agir. Il fallait donc qu’un site comme Défis Humanitaires surgisse. Grâce à Alain Boinet, son fondateur et par ailleurs fondateur de l’ONG humanitaire SOLIDARITES INTERNATIONAL, ce fut fait en février 2018.  

Dans une vidéo d’avril 2018, Alain Boinet en expose les objectifs. Parce que l’humanitaire fait face à d’immenses défis (augmentation des réfugiés, des crises complexes et durables, changement climatique, effondrement de la biodiversité, explosion démographique), il s’agit « D’être lucide pour pouvoir agir », de développer « Une plus grande intelligence des défis, des acteurs, des contextes, des capacités et des actions ». Trois raisons d’être à DH : faire connaître et reconnaître l’humanitaire, identifier les grands défis, resituer ceux-ci dans le contexte humanitaire et géopolitique. Quelques mois plus tard, Alain Boinet résume l’ambition du site : « faire vivre » l’humanitaire. Pour ce faire, la « lettre d’information » de DH est adressée à chaque numéro à plusieurs milliers de « décideurs » parmi les ONG, journalistes, institutions françaises, européennes et internationales, chercheurs et universitaires, acteurs de l’eau et amis.

Des soldats américains rejoints par l’armée nationale afghane lors de l’opération Shir Pacha dans les montagnes de Spira (21.11.2008) ©DAVID FURST / AFP – AFP

Faire vivre l’humanitaire… Le défi, presque quatre ans après, est-il relevé ? Avant de risquer un diagnostic, tentons une radiographie du site, un peu comme s’il s’agissait d’une personne… Si l’on examine les thèmes d’entrée de Défis Humanitaires (hors archives) tels qu’ils sont répertoriés en page d’accueil (sachant que de nombreux articles sont reliés à plusieurs thèmes d’entrée), que constatons-nous ?   

  • 80 entrées sur le thème « Tribunes et interviews ».   
  • 70 entrées sur le thème « Crises humanitaires », dont depuis 2020 pas mal de sujets COVID 19…  
  • 69 entrées sur le thème « ONG / sujets humanitaires ».  
  • 58 entrées sur le thème « Géopolitique ». L’accès à l’eau comme « sujet géopolitique » y est assez présent, entre autres…  
  • 53 entrées sur le thème « Réflexions ».   
  • 41 éditos, très souvent ancrés dans un réel géographique (Sahel, Syrie, Afghanistan, Arménie-Artsakh…), toujours axés sur un enjeu concret.  
  • 36 entrées sur le thème « Eau et assainissement », dont chaque année le baromètre de l’eau publié par SOLIDARITES INTERNATIONAL.  
  • 29 entrées sur le thème COVID 19… L’impact de la crise du COVID 19 sur l’orientation éditoriale du site est visible, comme sur l’orientation de la réflexion et de l’action humanitaire depuis début 2020.  
  • 22 entrées sur le thème « Innovations ».   
  • 21 entrées sur le thème « Etudes », dont, dont chaque année le « Global humanitarian assistance report » et en 2019 une remarquable étude DH « Les ONG humanitaires françaises à l’international ».  
  • 20 entrées sur le thème « Rendez-vous humanitaires ».   
  • 13 entrées sur le thème « Philanthropie ».  

Alors, comment résumer la « personnalité » du site DH ? Eh bien, si ce site était une personne, nous dirions que celle-ci, de nature lucide et réaliste, a un goût prononcé pour l’échange et l’expression des convictions, qu’elle suit l’évolution des crises avec une attention et un questionnement aigües, qu’elle aime partager ou produire des études nourrissant la réflexion, en partant des faits, du réel. Cette personne cultive un tropisme géopolitique, et poursuit un combat de longue haleine pour l’accès à l’eau. Elle est soucieuse de ne pas négliger les moyens de mieux agir que sont l’innovation et les ressources et, à l’exemple de la crise du COVID 19, sait adapter sa ligne directrice à l’irruption d’un évènement majeur et imprévu…

S’agissant de nourrir la réflexion, l’exemple emblématique est l’étude DH « Les ONG humanitaires françaises à l’international » exclusive et sans précédent, qui radiographie et dissèque l’évolution sur 10 ans (de 2006 à 2016) des 11 principales ONG françaises, avec pour chacune une présentation synthétique, et dont la seconde édition paraîtra début 2022.  

Il semble bien que la « personnalité » de DH parle aux abonnés. Les résultats d’un questionnaire adressé en 2018 aux lecteurs du site indiquait « un intérêt très marqué pour la géopolitique, pour l’innovation avec des demandes sur les stratégies multi-acteurs, les crises humanitaires et l’évolution de l’aide du côté des opérateurs terrain ».   

La diversité des thèmes et des traitements permet aux spécialistes, sur des sujets techniques comme l’EHA (Eau, Hygiène et Assainissement), l’impact humanitaire, le « triple nexus », le fundraising ou la mutualisation des ressources, d’échanger, de publier leurs avancées. A ce titre, pour ces spécialistes comme pour des chercheurs ou des étudiants, DH assume presque la fonction de « revue scientifique ».  

Forage et pompe manuelle pour alimenter en eau les jerricans des villageois de Djibo, au Burkina Faso ©Solidarités International

Plus spécifiquement, les acteurs de l’eau peuvent, dans DH, développer le pourquoi, le comment, le et le quand de leur engagement pour l’accès de tous à cette ressource vitale. En amont et en aval des grands rendez-vous sur cette question, tels que le Forum Mondial de l’Eau, dont la 9ème édition se tiendra en mars 2022 à Dakar au Sénégal, les travaux préparatoires, les données et les synthèses y sont diffusées, parfois sous forme d’interviews de décideurs. Les acteurs y trouvent, par ailleurs, régulièrement, les dernières initiatives, progrès techniques ou l’état de la recherche dans ce domaine. Un bon exemple est la publication, chaque année, du baromètre de l’eau publié par SOLIDARITES INTERNATIONAL, unique en son genre.  

Ailleurs, journalistes ou institutions acteurs de l’humanitaire peuvent y chercher ou y exprimer des analyses, des positions ou des enjeux aussi bien spécifiques que plus largement stratégiques. Chacun, qu’il soit à la recherche de données précises ou d’expression de convictions ou encore d’analyse approfondies sur des problématiques globales ou particulières, trouve à chaque édition au moins un thème / article, sur les quatre publiés, à même de l’intéresser.  

La ligne éditoriale de DH s’adresse clairement à des lecteurs déjà « initiés » aux questions humanitaires ou géostratégiques. Ce n’est pas un site grand public, mais un lieu d’échange et d’approfondissements des connaissances entre personnes ou institutions déjà « concernées » par ces sujets, et surtout entre acteurs de l’humanitaire au sens large. On peut se demander si, à la lecture de certains articles assez pointus, un béotien pourrait en saisir la richesse. D’ailleurs, un glossaire de l’humanitaire international régulièrement mis à jour pourrait avoir sa place en annexe du site.   

Pont aérien du Réseau Logistique Humanitaire pour faire face aux contraintes logistiques de la pandémie de Covid-19. ©Réseau Logistique Humanitaire.

En résumé, DH a clairement su trouver un rôle jusque-là assumé par aucun autre site spécialisé. Ce constat positif ne veut pas dire qu’il n’y a pas à enrichir le contenu proposé. A titre personnel, je verrais trois axes à renforcer :  

  • Développer une « mise en dialogue » et en perspective des crises qui ont marqué l’évolution de l’humanitaire : qu’est-ce que la crise du Rwanda a à nous dire sur la pratique de l’humanitaire en RCA ou au Soudan du Sud aujourd’hui, en quoi la page bosniaque a t’elle influé sur l’évolution de l’humanitaire ou sa mise en œuvre en Syrie aujourd’hui ? De même l’Afghanistan et le Sahel (en partie traité dans DH), la Somalie et le Yémen, le Tsunami en Asie du Sud-est et ses conséquences sur le sommet humanitaire mondial d’Istanbul en mai 2016, etc. 
  • Publier plus de témoignages nourrissant notre réflexion, à l’exemple d’un dernier édito à la fois « terrain » et très documenté (« La Syrie du Nord-est assoiffée »). 
  • Faire régulièrement une place à la parole venue « de l’autre côté du miroir », celle des personnes qui sont les bénéficiaires de l’aide humanitaire, et qui sont la seule justification de l’existence du système humanitaire mondial, parole brute, sans la reformuler dans notre jargon technico-professionnel, afin de faire contrepoint à l’expertise développée dans ces pages.  

Au-delà de ces pistes d’optimisation (et d’autres), et au regard des objectifs déclarés à la naissance de DH, le défi de faire vivre l’humanitaire est à chaque fois relevé…  


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.