La résilience des populations et l’importance de la gouvernance (très localisée) au Sahel.

Le cas du centre et du nord du Mali.

Le Mali fait aujourd’hui office d’épicentre de la grande crise sahélienne autour de laquelle se mobilisent gouvernements régionaux, communauté internationale, bailleurs, diplomates, chercheurs, journalistes et acteurs humanitaires. La crise multidimensionnelle qui affecte principalement, et largement au-delà, les populations maliennes les plus vulnérables et les plus enclavées, alimente de manière continue les causes profondes d’un retrait de l’État et un abandon presque total des populations. Celles-ci sont ainsi livrées aux activités informelles et à l’assistance humanitaire comme seules « planches de salut » dans un contexte où l’insécurité et la criminalité mettent également à mal les équilibres sociaux existants.

Entre déplacements et réinstallations, crises alimentaires et nutritionnelles, fermeture des écoles et centres de santé, fuite des autorités officielles faute de sécurisation de leur présence, les populations du nord du pays puis celles du centre dans un second temps se sont retrouvées quelquefois en autarcie, réinventant leurs modes de gouvernance locale, soit sous la contrainte de groupes armés, soit à l’occasion d’une forme de liberté retrouvée en l’absence de toute présence normative de l’État.

Une telle configuration met en lumière la formidable capacité de résilience des communautés qu’il est important de mieux comprendre, notamment en identifiant clairement les limites à partir desquelles une assistance externe devient vitale, tout en tenant compte des changements et évolutions continues auxquels ces communautés sont exposées.

Le terme « résilience » est utilisé de manière générique selon sa définition la plus courante qui désigne « le retour à la normale d’un territoire ou d’une société à la suite d’un choc ou d’une perturabtion » (Dauphiné et Provitolo, 2003 ; Paquet, 1999). La définition retenue ici est celle du Groupe URD, qui désigne plus précisément « la capacité des populations à anticiper, à s’adapter aux crises et à rebondir après ces dernières ».

Le programme KEY (« être debout » en langue songhaï), s’inscrit dans plusieurs stratégies et visions dont les priorités du Mali établies dans le cadre de l’Alliance globale pour l’initiative résilience (AGIR) au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Cette dernière a pour objectif de renforcer la résilience des pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest face aux crises alimentaires et nutritionnelles récurrentes, en partant du principe que ces crises peuvent et doivent être éradiquées.

Alors que les réponses d’urgence restent une nécessité, le postulat de ces stratégies est le suivant : une concentration sur « les causes profondes des crises permettra à terme de faire baisser leur nombre et leur coût ». AGIR définit ainsi la résilience comme « la capacité des foyers, familles et systèmes vulnérables à faire face à l’incertitude et au risque des chocs, à supporter et répondre efficacement à ces chocs, et à s’en remettre et s’y adapter de manière durable ».

©Hamada (Wandey) AG AHMED

La résilience des populations : un concept qui doit devenir une réalité humaine

L’un des premiers indicateurs de succès est déterminé par le nombre de personnes vulnérables bénéficiant d’un accès aux services sociaux de base (santé, éducation, eau, assainissement, hygiène) et par l’amélioration de leurs capacités à faire croître leurs revenus.

Les pays du Sahel et les bailleurs ont adopté le principe selon lequel la préoccupation sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle induit la nécessité de ne plus dissocier l’action qui consiste à apporter l’aide humanitaire en temps de crise, de celle plus structurelle visant à combattre la pauvreté et la sous-nutrition endémiques.

D’un point de vue pratique, l’Union européenne (à travers le FFU – fond fiduciaire d’urgence – et le FED – fond européen de développement) a apporté des ressources à hauteur de 40 millions d’euros sous forme de financement du programme KEY avec l’objectif général de contribuer à la résilience des populations vulnérables face à l’insécurité alimentaire et nutritionnelle des six régions du nord et du centre du Mali en travaillant sur 4 piliers combinés :

  • Prise en charge nutritionnelle orientée sur les enfants de moins de 5 ans au niveau communautaire ;
  • Transferts d’argent aux plus vulnérables en lien avec les périodes de soudure ;
  • Renforcement des moyens de production économique des ménages ;
  • Et, enfin, gouvernance via un appui aux autorités locales (maires, préfets, services techniques et instances régionales) dans un contexte où leur présence est si menacée par des hommes en armes que beaucoup n’ont d’autre choix que de se réfugier dans les grands centres urbains.

C’est dans ce contexte que le Groupe URD a été sollicité pour accompagner les acteurs en tant que « tierce partie » chargée de l’apprentissage, l’appui à la coordination et l’agilité « ou gestion adaptative » de l’ensemble du programme. La réalisation d’un suivi contextuel et l’analyse de l’intervention à travers des études de capitalisation et de processus d’évaluation itératifs ont ainsi permis d’ouvrir de nouvelles perspectives de réflexion pour « aller plus loin » dans l’amélioration de la pertinence des interventions. Parmi celles-ci, vient en premier le constat que la résilience d’un individu ou d’une communauté, jusque-là mesurée économiquement, ne saurait être dissociée de la gouvernance locale, des facteurs de participation et de la qualité des rapports sociaux-politiques intra- et inter-communautés.

Si nous retenons qu’une bonne résilience est la capacité à résister à un choc en mettant en œuvre des ressources pour atteindre – voire dépasser – la situation antérieure, il faut aussi noter qu’une partie de la population était déjà soumise avant la crise de 2012 à des chocs climatiques répétitifs que la situation sécuritaire a simplement accru en intensité et en récurrence en affectant sérieusement la capacité des ménages à consommer.

Pour certains auteurs, la résilience est d’ailleurs mesurée à l’indice de consommation et de production de biens matériels. Mais, dans un contexte de confrontations humaines et communautaires, comme dans le nord et le centre du Mali, elle semble aussi déterminée par un facteur rarement mesuré : la qualité des rapports inter- et intra-communautaires et, par conséquent, la capacité de la population à gérer les tensions et créer une forme de stabilité.

Ces rapports sont pourtant mesurables, notamment en se fondant sur le nombre d’incidents entre individus, leur nature, la profondeur de leurs causes directes ou indirectes, et aussi l’existence et l’efficacité de mécanismes ou d’entités morales légitimement reconnues et acceptées comme telles pour servir de levier de médiation et de prévention de conflits. Cela devrait être un lien direct et concret avec la « nouvelle approche opérationnelle » qui recommande de consolider les liens entre les initiatives humanitaires, de développement, et celles diplomatiques, militaires et sécuritaires, regroupées sous l’expression « triple nexus » dans laquelle sont engagés les pays du Sahel.

©Hamada (Wandey) AG AHMED

Décomposition-recomposition sociétale et antagonismes liés à des ressources limitées

Au niveau du schéma institutionnel, la décentralisation mise en place dans les années 1990 a ouvert la porte à un schéma directeur institutionnel inspiré du modèle français où gouvernement central, région, cercle, sous-préfecture, commune et village (ou fraction) sont les entités juridiquement reconnues de haut en bas qui représentent la descendance et l’ascendance par laquelle devrait passer en bout de chaîne l’interaction entre acteurs de développement et populations.

L’échelle la plus locale de ce schéma, la rareté des ressources et un manque de vigilance des acteurs politiques ont poussé les populations à se scinder de plus en plus en « sites » autonomes. Chaque entité géographique initialement homogène s’est enregistrée en plusieurs fractions, chacune détentrice d’un acte légal de constitution délivré par les autorités.

Cette stratégie de la population vise à réduire les risques de son exclusion en termes de ciblage et à limiter l’impact des détournements aux échelles supérieures, mais cela démultiplie en même temps le nombre de sites à couvrir ainsi que les interlocuteurs. Cela pose également des problèmes avec les normes administratives et les pratiques des acteurs du développement : une famille élargie nouvellement constituée en fraction s’installant à 10 km de son site d’origine veut ainsi prétendre à une école, un forage et un centre de santé au même titre qu’un village de 5 000 personnes dans le seul but de transformer les dividendes en activité génératrice de revenu familial au détriment du reste de la communauté géographique.

Quand il s’agit de cibler les plus vulnérables, les échelles sont démultipliées et les individualités prennent souvent le pas sur la notion de communauté : « personne ne représente plus personne dans la réalité ». Les « intérêts et antagonismes » guident les individus au détriment des liens sociaux habituellement convenus comme base de définition d’une communauté.

À ces éléments s’ajoutent des critères d’affiliation (ou non) à un parti politique, un groupe social plus large, voire un groupe armé, lesquels favorisent la multiplication des « arrangements » avec les intermédiaires de l’aide (acteurs, autorités traditionnelles ou étatiques, etc.), développent une forme de courtage via des acteurs locaux – intermédiaires quelquefois créés sur mesure -, et relancent de nouvelles concurrences entre communautés en termes d’accès aux services de base mais aussi de nouvelles ambitions de représentativité politique.

Cette connexion entre représentativité politique et instrumentalisation (ou appropriation des services de base par des individus ou groupes d’individus) n’est pas sans impact sur les relations sociales et la dégradation de la bonne gouvernance locale. Par conséquent, elle induit injustices, conflits et instabilités.

Entre les besoins des populations pour accéder aux services de base et leurs capacités à maîtriser leur gestion totale à l’échelle la plus décentralisée possible de l’État, d’autres « acteurs » tentent de s’infiltrer. Les motivations et défis sont en effet multiples : ambitions politiques de personnalités issues de ces communautés, manque de vision et parfois corruption d’agents de l’État, mouvements armés en course vers la légitimité pour devenir des interlocuteurs significatifs dans le cadre des accords d’Alger (signés entre le Mali et les groupes armés du Nord), groupes radicaux en quête de soutiens et de relais pour mieux s’implanter, etc. Les populations sont dès lors devenues « actrices et victimes », « instrumentalisées » et « instrumentalisant » en même temps.

Ces différents éléments expliquent toute la complexité contextuelle et les difficultés pour les acteurs internationaux, tant humanitaires que de développement, à trouver une formule efficace pour atteindre les objectifs en matière de résilience des populations les plus vulnérables, mais aussi respecter le « do no harm » tout en garantissant des conditions optimales en termes de redevabilité.

Lors de nos analyses et évaluations, nous identifions souvent des « signaux faibles » parmi lesquels des accusations de détournement de l’aide, en particulier à propos des distributions d’espèce via transfert monétaire, des cantines scolaires ou des salaires d’enseignants ou infirmiers considérés par les populations comme « fictifs ». Ces accusations sont notamment formulées à l’encontre des « intermédiaires » qui font le lien décisionnel avec les populations.

Même si le contexte est favorable à une forme d’omerta empêchant la production de preuves indiscutables, nous avons néanmoins constaté selon nos observations que ces charges oscillent entre réalité et, parfois, tentatives de discréditer « l’autre ». Cette logique de concurrence en matière d’accès à la ressource peut être couplée à une autre stratégie sociale de redistribution des richesses (distribution suivant des critères propres aux communautés – différents de ceux des acteurs humanitaires et en leur absence) qui s’analyse comme une « réorientation interne par rapport à l’objectif visé des projets » ne produisant pas forcément un « enrichissement illicite ».

Vaccination du cheptel ©Hamada (Wandey) AG AHMED

Gouvernance et redevabilité « par » et « pour » les populations bénéficiaires

La plupart des programmes intègrent pourtant une dimension « gouvernance » comme pilier vertical ou activité transversale mais prennent peu en compte ce besoin d’une gouvernance intra-communautaire comme base de départ et facteur principal de succès ou d’échec totalement indépendant de l’expertise technique déployée.

Des réalités complexes au cœur de cette redevabilité convergent des intérêts individuels, enjeux collectifs, cadres rigides et participation locale posant des défis pour l’intégration des visions des populations dans les plans de développement locaux, Pourquoi pas un « un droit à la bonne gouvernance » comme droit inaliénable du citoyen ?

Les activités liées à la gouvernance concernent principalement les structures et acteurs classiques du développement : administration, services techniques, ONG, associations, partenaires techniques et financiers. Au niveau des collectivités, on retrouve trois types de structures : Comité Communal d’Orientation, de Coordination et de Suivi d’Actions de Développement (CCOCSAD), Comité Local d’Orientation, de Coordination et de Suivi d’Actions de Développement (CLOCSAD), et Comité Régional d’Orientation, de Coordination et de Suivi d’Actions de Développement (CROCSAD) qui constituent la charpente structurelle autour de laquelle sont organisées les activités de renforcement et d’appui à la gouvernance locale (niveaux commune, cercle et région).

Or, dans le contexte malien et de façon plus générale sahélien, avec la crise de confiance majeure qui existe entre les populations et tout ce qui représente l’État, nous avons néanmoins remarqué que la participation aux cadres de concertation et aux instances politiques locales (motivation à être membre des bureaux) peut souvent être liée à des agendas personnels à but d’ascension sociale, politique, sécuritaire ou pécuniaire, l’intérêt des communautés se trouvant reléguée au second plan.

D’une part, ces mécanismes ont peu de réalité ailleurs que sur le papier et, quand des réunions ont véritablement lieu, la faible capacité des élus et des chefs coutumiers qui les constituent et les animent, combinée aux motivations quelquefois intéressées sur les sous-traitances et les passations de marché (entre autres) et/ou des enjeux communautaires abordés précédemment, compromettent vite le dialogue entre parties prenantes. Des solutions sont souvent trouvées au cas par cas pour débloquer la participation de ces dits « représentants des populations » mais elles ne fonctionnent pas systématiquement dans la durée.

Il est en effet difficile – voire « bloquant » – de faire « sans l’autorité » alors que la prise en charge financière d’activités comme la convocation, la tenue et le suivi de cadres de concertation ne relève pas du ressort des ONG. Pourtant, les rapports de leurs délibérations sont concrètement édictés parmi les indicateurs d’atteinte des objectifs d’un programme. Ainsi, un grand nombre d’activités nécessitant une pleine implication des services de l’État et/ou des collectivités existent uniquement parce qu’elles sont financées par des ONG ou des bailleurs de fonds. Si les causes profondes sont trop nombreuses pour être développées ici (parmi elles, le peu de moyens dont dispose l’État), le résultat est in fine l’effet de « monétisation » des services régaliens transformés en « prestation pour le payeur » en vue de leur effectivité. Nous sommes donc parfois loin du « service public homogène et constant » dont la fonctionnalité constitue le postulat de départ des programmations budgétaires des acteurs de l’aide.

Dans le schéma directeur de la décentralisation, chaque activité doit aussi être intégrée dans le cadre approprié (régional et local) à travers les Programmes de développement économique, social et culturel (PDESC) des communes qui permettent de prendre en compte les préoccupations légitimes des populations et de leur apporter les réponses appropriées.

Ces programmes sont élaborés – en théorie – tous les cinq ans et révisés – toujours en théorie – tous les ans. Aussi, pour les acteurs humanitaires qui fonctionnent sur une autre temporalité (celle des besoins face aux crises), la programmation a priori dans le calendrier des institutions entre en conflit avec la programmation « budgétaire » a posteriori liée aux dynamiques imposées par les bailleurs. Dès lors, ces deux processus souvent asynchrones conduisent à des crispations ou aboutissent à une forme « d’intégration forcée » qui finit par être également monétisée via un financement dédié pour que cela puisse être reporté aux bailleurs comme une intégration effective et réussie.

Cette rigidité du cadre et ces jeux d’intérêts, sont à la fois impactant en matière d’agilité et d’adaptabilité des projets et compromettants pour les parties prenantes là où la redevabilité hyper-localisée de l’aide devrait appeler à la préservation d’une culture et d’une éthique citoyennes. Dans un contexte d’absence de l’État, caractérisé par la prédominance d’acteurs informels de la violence, quelle stratégie adopter alors pour limiter ces effets pervers et assurer l’atteinte d’une résilience effective et renforcée des populations les plus exposées à la vulnérabilité ?

Tous ces facteurs qui alimentent les crises intra-communautaires et se superposent sont essentiels à comprendre et à prendre en compte avec des réponses mieux adaptées et encore plus localisées qui intègrent le binôme « redevabilité et gouvernance » au sein des communautés bénéficiaires tout comme dans la chaîne des interlocuteurs et intermédiaires.

Si les combats d’hier s’appelaient entre autres « droit d’ingérence humanitaire », ceux de demain ne doivent pas se limiter à « un triple nexus » théorique mais appellent, bien au-delà, au besoin impératif d’une introduction dans le corpus des lois et pratiques internationales de la notion contraignante de « Droit inaliénable à l’organisation collective » respectant la pertinence des territorialités avec et via un contrôle suffisant sur l’appareil public, restant toujours « mandataire ».

Tout le défi serait de trouver les bonnes stratégies permettant de soutenir les capacités des individus à s’organiser, afin de sortir des dynamiques de dépendance. Soutenir ce droit et en favoriser l’exercice libre plutôt que d’essayer d’établir des solutions toujours technocratiques à la place des individus impactés par les crises serait une bonne piste d’action.

C’est à cette seule condition que le cadre deviendra probablement propice à terme à la durabilité de l’aide, de la stabilisation et fera donc du développement de ces communautés une réalité.

Hamada (Wandey) AG AHMED

 

Qui est Hamada (Wandey) AG AHMED ?

Wandey est diplômé de l’Université Paris 12 (Master en gestion humanitaire et actions de développement) et de l’école Bioforce à Lyon.

Depuis 20 ans, il travaille avec plusieurs organisations (Croix-Rouge française, Solidarités, ACF, Save the Children, Oxfam entre autres) et tout récemment au SIF comme responsable régional Afrique basé à Paris.

Après ses premières expériences en Afrique centrale, il a occupé plusieurs postes de chefs de mission au Sahel, avec des programmes axés sur la résilience, la santé, la nutrition et la sécurité alimentaire avant de rejoindre le Groupe URD en avril en 2019, en tant que Coordinateur Pays au Mali. Il y est notamment en charge de l’appui au programme KEY financé par l’Union européenne.

Ce franco-malien de double culture s’intéresse particulièrement « aux signaux faibles » et aux questions qui affectent les populations les plus vulnérables et les plus exposées à tous les risques en tant qu’observateur-témoin de changements et analyste.

Il a notamment coordonné plusieurs études dont la plus récente est centrée sur un « patrimoine humain et environnemental oublié » que consiste le lac Faguibine en partenariat avec l’AFD. https://www.urd.org/wp-content/uploads/2020/10/AFD-Mali_Etude-Faguibine_FINAL.pdf

 

 

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Sécurité et développement dans le Sahel : un livre pour comprendre … et pour agir.

Pierre Brunet fait un résumé riche et clair de l’ouvrage Sécurité et développement dans le Sahel, paru aux éditions Harmattan, sous la direction de Peer de Jong.

Les éditions de L’Harmattan[1] ont publié un ouvrage synthétisant, en un nombre de pages digeste, les interventions, analyses et réflexions échangées, à l’occasion du colloque « Sécurité et développement dans le Sahel, du concept à la réalité ». Cet évènement était organisé par l’institut Themiis et l’association Europe-Mauritanie, au siège parisien de l’UNESC0 le 1er octobre 2019.

Assez souvent, ce type de compte-rendu ou minutes de colloque relève du pensum aride, complexe, s’adressant à un lectorat étroit d’universitaires ou de spécialistes. Cela n’est pas la cas de ce livre, qui se lit comme une analyse à plusieurs voix mais fluide, homogène, cohérente et surtout claire  Mêlant état des lieux, diagnostics concrets, exemples parlants, vision globale et présentation du « champ du possible » en termes de solutions à un problème déjà trop avancé quant à cette région du Sahel, il tente de répondre à cette question : comment lutter contre l’insécurité protéiforme qui ronge les pays de la zone, tout en construisant, simultanément, les moyens d’offrir un avenir à la fois aux victimes et au acteurs de cette insécurité (souvent les mêmes…) ?

Le continuum développement – sécurité, une révolution copernicienne pour les penseurs européens

Par ailleurs, ce livre se place en contrepoint – ou en écho – de l’essai « Africanistan » de Serge Michailof, que j’avais eu, aussi, l’occasion de chroniquer pour Défis Humanitaires. Dans son ouvrage, Serge Michailof insistait sur la nécessité pour les « développeurs » au sens large « d’oser » s’engager dans la construction d’outils assurant la sécurité à long terme, outils sans lesquels tous les efforts de développement se perdent dans les sables… Et dans le livre de L’Harmattan, c’est bien souvent le constat de la nécessité « d’oser » s’engager dans la construction d’un développement pérenne, viable et capable de répondre aux immenses attentes d’une population déstabilisée par de nombreux chocs simultanés (dont par exemple, au-delà de l’insécurité, le changement climatique), population jeune et à la croissance démographique exponentielle, qui est affirmée. Et ceci souvent par des militaires ne négligeant pas, loin s’en faut, la nécessité du combat militaire, sur le terrain, face aux nombreux groupes armés profitant de la désagrégation, de la disparition ou de l’abandon de l’état et de ses services dans des régions immenses… Sans perspectives de développement, aucune victoire militaire n’assurera de réel changement sécuritaire à long terme…

Distribution de CASH, Mali, 2017 / ©Solidarités International

Ce « continuum », pour utiliser un terme à la mode, entre développement et sécurité, comme l’écrit le général de division mauritanien Ould Sidi Mesgharou, est une révolution copernicienne pour nombre de penseurs européens du développement qui, pendant longtemps, n’ont voulu voir et théoriser que le continuum entre développement et démocratie, qui semblait être naturel et d’une certaine façon se suffire à lui-même.

Mais il n’y a pas que les développeurs européens qui ont été remis en question dans leur approche, par l’apparition et la montée de l’insécurité au Sahel. Comme le souligne dans son introduction Maman Sambo Sidikou, Secrétaire exécutif du G5 Sahel, « Le terrorisme est relativement nouveau au Sahel et nous a pris de court ».  Tirant les conséquences de cette « surprise stratégique », le même Maman Sambo Sidikou conclut son propos en affirmant la nécessité, pour le G5 Sahel mais pas seulement, aussi pour les responsables africains et européens au sens large impliqués dans la résolution de la situation, de mener une action pertinente, efficace et tangible, ce qui implique « d’agir différemment et de sortir de sa zone de confort ».

Une contradiction à résoudre entre les attentes sécuritaires et celles des populations

Cette action efficace, intervenant aussi bien, et en synergie, dans le champ du militaire que de l’institutionnel et du développement, implique un certain nombre de prérequis que je citerai en conclusion, mais il présuppose déjà, comme le précise encore Maman Sambo Sidikou, de trancher – ou à minima d’arbitrer clairement – entre les attentes sécuritaires, quant à cette région du Sahel, des alliés occidentaux des pays africains… et les attentes des populations qui y vivent… Les premiers, au-delà de la lutte antiterroriste, attendent des forces de défense et de sécurité des pays au Sahel qu’ils « sécurisent les frontières », c’est-à dire « empêchent la mobilité internationale des migrants vers le Nord », tandis que les populations vivant sur le trajet de ces derniers subsistent aujourd’hui, en grande partie, de cette migration, qui consomme et nourrit l’économe locale, tout au long du trajet… Peer de Jong, Vice-président de l’institut Themiis, parle même, dans son intervention, « d’une situation qui a fini par générer une profitable économie du désordre dont les intérêts croisés amènent progressivement à un état de guerre sans fin »…

Contradiction à résoudre, donc, d’autant plus que les besoins et l’attente économique de la population au Sahel sont vertigineux…

Vertigineux, car la croissance démographique au Sahel – comme l’avais déjà démontré Serge Michailof dans son ouvrage – est explosive. Franck Galland, intervenant pour le cabinet d’ingénierie-conseil ES qu’il dirige, rappelle les chiffres : la population des pays du G5 Sahel doublera dans les vingt prochaines années. A titre d’exemple, le Niger, qui avait 3,5 millions d’habitants en 1960, en a 20 millions aujourd’hui, en aura 35 à 40 en 2035 et plus de 50 millions en 2050… Comme l’affirme Alain Antil, directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) « L’explosion démographique n’est pas un problème dans l’absolu mais de facto, elle accentue tous les problèmes, à commencer par les besoins de service de base des populations, déjà difficilement couverts ». Si l’on ne prend que le besoin premier de l’accès à l’eau, Franck Galland rappelle que 150 millions de Sahéliens sont d’ores et déjà confrontés à d’immenses défis sur cette question, avec une disponibilité en eau par habitant qui a diminué de plus de 40 % au cours des vingt dernières années. Quant à « l’attente économique » en elle-même, le constat est presque pire : Alain Antil explique que les économies de la zone n’ont que la capacité de créer, en termes de bons emplois, même pas 10 % des besoins annuels des nouveaux arrivants sur le marché du travail.

Site de transit, OIM, Cameroun, 2014 / ©Solidarités International

« La guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence »

Une partie déterminante du malheur rongeant la région tient, selon beaucoup d’intervenants, à une forme de renoncement, d’aveuglement ou d’évitement, de la part de nombre des responsables politiques au pouvoir. Alain Antil déclare que « tout le monde fait semblant de croire que les appareils sécuritaires, et par extension les états, gouvernent leur territoire »… Pour illustrer cette « absence de sursaut des élites », il cite en exemple (intervention faite avant le coup d’état du 18 août 2020) le cas du Mali, où « le cours politique semble s’écouler paisiblement à Bamako, sans changement majeur, alors que plus de la moitié du territoire national est aujourd’hui contrôlé par d’autres que l‘état ».  Or, comme le souligne Peer de Jong, « la guerre s’internationalise et s’étend ». Et il va plus loin, précisant que cette guerre-insécurité qui s’installe et s’étend laisse craindre une contagion vers le Sud et le golfe de Guinée, faisant redouter une évolution « à la somalienne ». Peer de Jong affirme que « le golfe de Guinée est maintenant à portée, laissant entrevoir la possibilité d’une zone chaotique et l’établissement éventuel de « califats à vocations multiples » entre la Méditerranée et l’Atlantique ». Enfin, Peer de Jong souligne que « la guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence ». Urgence qu’il précise, en détaillant comment le délabrement de la situation sécuritaire, allié à l’absence de l’état dans les territoires, permet le développement sans limite d’une criminalité transfrontalière très organisée s’appuyant sur les GAT (Groupes Armés Terroristes), criminalité aux multiples activités (trafics d’armes, de drogues, de migrants, etc.), tout le monde y trouvant son compte, entre « narcoterrorisme » et « islamo-terrorisme ».

Urgence donc, de gagner la guerre, car, comme l’affirme le colonel mauritanien N’Diawar N’Diaye, et même si l’enjeu du développement est, parallèlement, essentiel, « cette guerre se gagnera militairement ou ne se gagnera pas ». Peer de Jong développe en expliquant que « l’objectif n’est plus seulement de détruire un ennemi invisible et aux moyens de moins en moins rudimentaires mais bien de favoriser l’émergence d’un environnement qui lui soit hostile. Il faut donc agir sur le biotope de cet adversaire dont il est lui-même parfois étranger, en favorisant l’émergence d’un espace réfractaire à la présence d’une force terroriste islamiste ou non ». L’objectif n’est donc plus simplement la destruction « sans cesse renouvelée » des terroristes mais bien l’action au profit des populations susceptibles d’apporter leur aide et de basculer dans l’assistance aux groupes armés.

C’est en cela, comme le souligne Peer de Jong, que « la lutte contre les groupes extrémistes violents, par sa finalité évidemment politique, s’apparente à une guerre contre-révolutionnaire ». Et il poursuit : « Toute guerre contre-insurrectionnelle implique au niveau de l’état menacé des actions méthodiques toujours inscrites dans la durée ».

Seule une présence de l’État renforcée peut enraciner la sécurité

L’objectif est donc clairement les populations. Peer de Jong, encore, énonce le concept et la méthode : la sécurité s’apporte principalement par la présence effective de l’État au plus loin (Accès à l’eau, éducation, santé, administration, police, gendarmerie, armée, justice). Il s’agit pour l’état d’atteindre les plus éloignés et par là-même les plus démunis, en implantant durablement les services régaliens et indispensable. Seule cette présence effective et intègre (notamment s’agissant de la justice) peut enraciner la sécurité, partout où l’armée a repris des territoires à l’ennemi. L’objectif ultime est donc de « mettre en place une politique de dissociation (GAT-population) en menant des actions continues de sécurité et de développement au plus près des centres de vie ».

Enfants participant à un quizz sur le lavage des mains, Niger, 2014 / ©Solidarités International

Comme le reconnaît Peer de Jong, « cette forme d’action mixant en permanence action politique, sécuritaire et développement nécessite un volume de personnel important. Elle est de toute façon structurellement inscrite dans le moyen terme. Le retour de la confiance des populations dans l’État ne s’impose pas, il ne peut que se construire au fil des années ». La méthode, de surcroît, se doit d’être adaptée aux particularités de chaque pays ou zone, car, comme le souligne Christophe Bigot, représentant spécial de la France au Sahel « Sur une zone de cinq millions de km2, on ne peut pas avoir les mêmes approches ». Enfin, d’autres questions sine qua non sont à mettre à plat, comme celle, soulignée par Alain Antil, de la non-représentativité, dans la plupart des pays du G5 Sahel, de la diversité régionale ou ethnique dans les effectifs de leurs forces armées.  

Car sans représentativité, la qualité de la relation des forces gouvernementales aux populations est altérée, or, celle-ci est centrale car il est vital que l’environnement humain, selon les mots de Peer de Jong « soit favorable aux forces gouvernementales. Sans cet appui, il est illusoire de penser reprendre le contrôle de zones perdues. Reprendre pied dans une région, la contrôler effectivement, ne peut être réalisé que par la cohésion – presque la connivence – qui doit exister entre les forces gouvernementales et les populations. Ces dernières doivent se sentir « du pays », ce qui implique un vrai travail de perception de l’appartenance et de construction des États-nations dans le Sahel ».

Quelles forces pour mener ce combat ? Peut-être pas les casques bleus, en tout cas pas dans leur mandat actuel… Comme l’affirme le général de corps d’armée sénégalais Babacar Gaye, « le modèle onusien de protection des populations élaboré en République Démocratique du Congo et que résumait le concept « présence égale protection » n’opère pas de manière satisfaisante au Sahel. L’adaptation de l’outil onusien à la menace au Sahel devrait – pour restaurer l’ascendant moral des casques bleus et par là le crédit de l’Organisation – s’inscrire dans une approche plus globale de la sécurité, d’avantage axée sur les causes profondes des conflits, leur prévention et la consolidation de la paix ».

Alors, inventer, ou réinventer (Peer de Jong parle pour les armées du Sahel de « retrouver leurs savoir-faire ancestraux »), une nouvelle forme de forces militaires adaptées aux défis du Sahel ?

Allier missions de sécurité et missions régaliennes : l’exemple mauritanien

L’exemple de la Mauritanie a été examiné en profondeur dans ce colloque (en raison, entre autres, du parrainage de l’association Europe-Mauritanie). L’armée mauritanienne a su former et opérer, avec succès, parallèlement, les GSI (Groupements Spéciaux d’Intervention) équipés de pickups armés, capables de surgir et d’agir seuls et loin, en autonomie, constituant une force rapide, rustique et soutenue par l’aviation ; d’un autre côté et en synergie, l’état-major mauritanien a mis en œuvre des groupements nomades, souvent équipés de chameaux. Ces groupements nomades, ressuscitant un peu les « compagnies sahariennes » de la « coloniale » ont la capacité de patrouiller en profondeur très longtemps dans des régions qu’ils connaissent, de circuler là où même les 4X4 ne passent pas, de se fondre dans le paysage, et, en plus des missions de sécurité (recherche et destruction de GAT, combats et embuscades d’opportunités)  de remplir des missions régaliennes auprès des populations très éloignées, de suivre des programmes de développement simples destinés à la satisfaction immédiate des besoins de ces populations, et d’offrir des services de police (lutte contre les voleurs de bétails, etc.). Connaissance du terrain, rusticité, adaptabilité, autonomie et polyvalence… A l’heure de la guerre High tech et des drones, la réponse la plus efficace à long terme n’est peut-être pas là où on aurait cru la trouver…

Camp de réfugiés Touaregs maliens à Mberra, Mauritanie, 2013 / ©Solidarités International

D’autres outils, bien plus « macro » sont également nécessaires. Christophe Bigot détaille, à cet égard, la création de l’Alliance Sahel en juillet 2017, sous initiative franco-allemande avec la Banque Mondiale et l’UE. Cette nouvelle approche « permet de consacrer plus de fonds au Sahel mais aussi de réformer la manière dont on fait du développement en touchant les zones vulnérables, en recourant à d’autres acteurs que l’État quand celui-ci est absent, en passant par des organisations non-gouvernementales (ONG), des collectivités locales ou des entreprises ». Enfin, la France a proposé un nouveau cadre de relation entre les pays du Sahel et leurs partenaires, appelé « Coalition pour le Sahel », ce nouveau cadre, dirigé par Christophe Bigot lui-même, a pour objectif « d’impulser un nouvel élan et à orienter / dynamiser l’effort dans quatre directions : lutte contre le terrorisme, renforcement des capacités militaires des Etats, appui au retour des administrations dans les territoires et aide au développement ».

La lecture de cet ouvrage donne, même si les constats et diagnostics sont parfois sans concessions, un sentiment d’espoir. Il y a des solutions, à portée de main, c’est-à-dire de volonté. Reste pour les responsables politiques, administratifs et militaires à répondre aux prérequis implicites à ces solutions ; lucidité, courage, sens des responsabilité, transparence, intégrité, volonté d’inclure à tous les niveaux toutes les communautés composant chaque pays du Sahel, disponibilité à se coordonner étroitement avec voisins et alliés et à se donner les moyens de ce combat de longue haleine, proximité avec la réalité du terrain… et hauteur de vue…

Pierre Brunet

Écrivain et humanitaire

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[1] « Sécurité et développement dans le Sahel – Du concept à la réalité », sous la direction de Peer de Jong, éditions de L’Harmattan.