Ukraine : de la guerre à l’humanitaire !  

Leonivda Netchiboy, 49 ans, réagit en se rendant sur la tombe de son mari, Pavlo, un soldat ukrainien enrôlé qui a été tué lors d’une frappe d’artillerie près de Kiev en mars, dans un cimetière du village de Balabyne, dans la banlieue de Zaporizhzhia, le 30 avril 2022, au 66e jour de l’invasion russe en Ukraine. (Photo par Ed JONES / AFP)

En Ukraine, la guerre se concentre à l’Est et au Sud et elle vient de connaître un tournant majeur avec la fourniture de chars, de canons, d’avions, d’hélicoptères et l’engagement massif des Etats-Unis avec une aide de 33 milliards de dollars dont 20 milliards d’aide militaire. 

Parallèlement, la Russie vient de couper le gaz à la Pologne et à la Bulgarie et d’autres pays suivront probablement entrainant de graves conséquences économiques et sociales, en Europe notamment. Mais, ne l’oublions pas, la victime principale c’est bien la population ukrainienne confrontée à une guerre de haute intensité de destruction !  

L’aide humanitaire dans le temps de l’urgence est déclenchée soit par la guerre, une catastrophe ou une épidémie. C’est en comprenant mieux le conflit dans les objectifs et les moyens des acteurs, dans sa durée possible sur un territoire, dans son intensité que l’on peut aussi anticiper et organiser au mieux les secours.  

En Ukraine, les combats se concentrent à l’Est avec l’objectif affiché par Vladimir Poutine de s’emparer de tout le Donbass et du Sud du pays, où vie une importante population russophone, pour établir une continuité territoriale avec la Crimée déjà annexée en février 2014. Pense t-il aller jusqu’à Odessa, privant ainsi l’Ukraine de tout débouché sur la mer Noire, ce qui serait catastrophique pour elle. Cela dépendra probablement de l’issue de la bataille du Donbass.  

Si l’on observe une carte, le champ de bataille à l’Est sur un front de 800 km ressemble à un croissant que la Russie cherche à refermer à ces deux extrémités pour encercler le gros de l’armée ukrainienne en prenant Sievierodonetsk et Lyssytchansk qui sont au cœur de la bataille en cours et qui résistent. L’autre axe de l’offensive Russe part du sud en direction de Pokrovsk pour fermer la nasse. 

C’est une bataille décisive qui a commencé le 18 avril et qui explique les décisions prises le 26 avril sur la base américaine de Ramstein en Allemagne où se sont réunis plus de 40 pays sous la houlette des Etats-Unis. Sans matériels lourds et approvisionnements réguliers, l’armée ukrainienne serait débordée. C’est pourquoi, dans cette guerre d’usure, les forces aériennes russes bombardent maintenant les gares, les nœuds ferroviaires et les ponts dans l’ouest pour freiner l’acheminement des matériels militaires venant de Pologne à 1500 km du front du Donbass !  

Les conséquences humaines sont catastrophiques pour l’Ukraine et sa population qui risque de voir toute cette région du Donbass détruite méthodiquement comme à Marioupol. Selon le Colonel Michel Goya, expert militaire, les Russes aligneraient 2200 pièces d’artillerie et bombardent massivement les lignes de front, villes et localités qui sont autant de bastions de résistance. Avant même l’offensive, les autorités ukrainiennes ont incité la population à évacuer pour se mettre à l’abris plus à l’ouest.  

Les destructions de cette grande guerre ne cessent de s’amplifier et de s’accumuler en un temps très court. C’est pourquoi les Nations-Unies ont lancé un nouvel Appel le 25 avril afin d’anticiper les besoins humanitaires jusqu’à la fin août et au-delà. Les chiffres sont justes effarants. Il y a actuellement 15,7 millions d’ukrainiens ayant besoin de secours. Ils seront 24 millions dans les mois à venir, soit plus de la moitié de la population totale. Les bombardements détruisent méthodiquement les immeubles et maisons, les hôpitaux et les écoles et maintenant toutes les infrastructures logistiques de ravitaillement, sans parler de la destruction des activités économiques et de la perte d’emplois et surtout de vies humaines.  

Selon la FAO et FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), les estimations gouvernementales anticipent une perte de 22 à 50 % de la production agricole de ce grand pays céréalier. On se souvient que le président Volodymir Zelensky a récemment déclaré que l’Ukraine avait besoin de 7 milliards de dollars chaque mois ! C’est dire la dimension considérable prise par les besoins d’aide en Ukraine en l’espace de deux mois !  

L’aide humanitaire ne cesse de croître et doit amplifier son déploiement à l’Est. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ses partenaires ukrainiens et internationaux ont délivré une aide alimentaire et en argent pour 2,4 millions de personnes depuis le 24 février. L’UNICEF et ses partenaires ont assuré un accès à l’eau potable pour 400.000 personnes et ont fourni une aide médicale à 850 .000 personnes. Le Cash Working Group (CWG) et ses partenaires ont distribué 44,6 millions de dollars à 314.000 personnes.  

Trois camions remplis d’articles de première nécessité pour l’Ukraine avec l’implication et en partenariat avec les Transports Leleu @SOLIDARITES INTERNAITONAL

Les organisations humanitaires internationales sont actives depuis février et certaines étaient déjà présentes depuis 2014-2015 dans le Donbass. Mais elles sont confrontées à des contraintes de temps, de capacités logistiques, de distances, de coordination avec les acteurs civils ukrainiens. De plus, elles doivent s’adapter et réviser complètement leur manière d’opérer. Il s’agit d’une guerre de haute intensité dont elles n’ont pas l’habitude. Même en Bosnie Herzégovine, je peux en témoigner personnellement, entre 1992 et 1995, l’intensité était bien moindre et les conditions d’accès aux populations en danger beaucoup plus faciles, même à Sarajevo. Ensuite, les destructions sont extrêmement rapides et de grande ampleur et elles sont débordées par l’ampleur des besoins qui vont s’accroissant chaque jour. Enfin, l’Ukraine n’est pas un Etat failli.  

Bien au contraire, c’est un Etat organisé avec des services publics effectifs et de grandes compétences et capacités. Les organisations humanitaires sont arrivées alors que les Ukrainiens déployaient des secours sur tout le territoire depuis le début. A Mykolaïv, lieu d’intenses combats et verrou ukrainien vers Odessa, la mairie a organisé un état-major humanitaire régional chargé de coordonner l’aide à la population qui doit sans cesse faire face à de nouveaux défis comme la destruction par les Russes des canalisations de pompage dans la rivière Boug qui prive la population d’eau potable depuis des semaines.  

Dans ce contexte les humanitaires doivent venir d’abord en appui aux structures civiles qui opèrent. Leur plus-value spécifique venant s’ajouter et renforcer les dispositifs ukrainiens (municipalités, services publics, associations). Les ONG doivent démontrer leur valeur ajoutée qui est réelle.  

Elles doivent également se poser la question des besoins humanitaires dans la partie du Donbass contrôlé par les séparatistes pro-russes et sur la possibilité d’y accéder alors que la Russie semble avoir pris en charge l’aide sur place et dans les zones passées sous leur contrôle.  

Deux mois après le début de cette guerre, venant de Moscou où il avait rencontré Vladimir Poutine, le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, s’est rendu à Kiev où il a déclaré (lien) « Je sais aussi que les mots de solidarité ne suffisent pas. Je suis ici pour me concentrer sur les besoins sur le terrain et intensifier les opérations ». Alors qu’il rencontrait le président Volodymyr Zelensky, deux missiles de croisière russes se sont abattus sur Kiev.  

Le Secrétaire général António Guterres (au centre) visite les quartiers résidentiels d’Irpin, dans l’Oblast de Kiev en Ukraine. @UN Photo/Eskinder Debebe

La première guerre hybride. Cette guerre met en œuvre tous les moyens possibles bien au-delà du camp de bataille. Qu’il s’agisse des multiples sanctions économiques, de l’exclusion de la Russie de certaines organisations internationales, de la cyberguerre, de la guerre de l’information et de la diplomatie, de la suppression de rendez-vous sportifs jusqu’à l’interdiction d’artistes, de chefs d’orchestre, d’événements culturels qui frisent tout de même une discrimination inutile, humiliante et contre productive.   

Le nouveau Panorama du Fonds Monétaire International sur la croissance et son chef économiste, Pierre-Olivier Gourinchas, lance l’alerte. Sous l’effet de la guerre en Ukraine et de l’envolée de l’inflation, le FMI anticipe « un effondrement du PIB ukrainien de 35% ». Il estime par ailleurs que « les sanctions plongeront la Russie en récession (- 8,5%).  

Mais cette crise frappera le monde entier avec une forte révision de croissance du PIB (production de richesses par pays) avec des baisses de croissance attendues de 1% (France) à 2,5 % (Allemagne). L’inflation est revue à la hausse avec un moyenne de 5,7% pour les pays avancés et 8,7% pour le monde émergent et en développement. La flambée des cours des céréales (blé, maïs, orge et alimentation de base) entrainera un impact fort en Afrique du Nord et au Moyen-Orient notamment. Au point que Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, alerte sur l’insécurité alimentaire et la nécessité d’une coordination internationale pour y faire face.  

Un tsunami géopolitique.  

Le ministre ukrainien du Développent régional, Oleksiy Tchernychov, a indiqué au quotidien Le Figaro (20.4.2022), que « 14000 bâtiments résidentiels ont été réduits à l’état de ruines, 1100 écoles endommagées et plus de 400 infrastructures (ponts, routes, voies ferrées…) détruites ». C’était avant la nouvelle offensive sur le Donbass !  

Nous sommes maintenant engagés dans une escalade. Jusqu’où ira-t-elle ? Où est la ligne rouge de la cobelligérance ? Les Russes vont-ils ouvrir de nouveaux fronts qui ne manquent pas, de la Moldavie à la Géorgie ? Un risque de démonstration nucléaire tactique peut-il avoir lieu ? Sans oublier que c’est la première fois qu’une guerre se déroule dans un pays qui compte 13 centrales nucléaires ! Bien que la voie diplomatique ne soit plus une priorité dans l’immédiat avec l’offensive sur le Donbass, c’est sans doute le sens de l’entretien téléphonique du président Macron avec le président Poutine le 3 mai durant 2 heures. Quelle décision Vladimir pourrait-il annoncer le 9 mai, jour de la victoire sur le troisième Reich. 

Lors de son déplacement à Kiev, Antonio Guterres a également déclaré que l’invasion de l’Ukraine par Moscou était une violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et de la Charte des Nations-Unies. Il a ajouté que le Conseil de sécurité n’avait pas été à la hauteur de son premier objectif d’empêcher ou de mettre fin à la guerre. C’est peu de le dire quand la Russie, l’un des 5 membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, est à l’initiative de cette guerre avec la bienveillance d’un autre membre, la Chine. Après cet échec, comment l’ONU sortira-t-elle de cette guerre ? 

Guerre dans l’Est de l’Ukraine, Krasnohorivka @Tatyana Tkachuk

Il faut le rappeler et le souligner, c’est la première guerre interétatique en Europe depuis 1945. Nous pouvons penser qu’après ce grand basculement géopolitique l’Europe et le monde ne seront plus jamais comme avant. L’impact sismique de cette guerre n’en est qu’a ses débuts. Comme jugera t-on l’ère Merkel à l’avenir ? Quelles seront les conséquences du réarmement allemand ? L’Union Européenne elle-même s’en trouvera affectée. C’est le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la Revue « Esprit », un esprit modéré qui écrit dans le journal Le Monde (23-24.2.2022) : « …à la nouvelle situation continentale doit correspondre une nouvelle configuration de l’Union Européenne, quelque chose comme la « fédération d’Etats nations » évoquée naguère par Jacques Delors ».  

D’autant que l’on croit voir émerger un hiatus stratégique entre une Europe qui soutient l’indépendance Ukrainienne face à la Russie, qui restera toujours pour nous un pays voisin, et les Etats-Unis qui veulent faire battre la Russie et ainsi affaiblir la Chine. L’appel du Président de la République, Emmanuel Macron, au Président Russe, Vladimir Poutine, s’inscrit sans doute dans cette perspective stratégique.  

En attendant la suite où tout est possible, y compris le pire, une solidarité humanitaire massive doit être notre réponse collective à la souffrance humaine en Ukraine, sans oublier le Droit International Humanitaire (DIH) et les crimes de guerre commis à Boutcha qui pourraient se reproduire ailleurs dans cette guerre qui risque de durer.  

Alain Boinet.  

PS/ Votre don (faire un don) nous permet de publier et de développer Défis Humanitaires, site gratuit et indépendant. Je vous remercie pour votre soutien.  

Ukraine, l’appel aux secours !

EDITORS NOTE: Graphic content / Une femme réagit devant des immeubles d’habitation détruits après un bombardement dans le quartier d’Obolon, au nord-ouest de Kiev, le 14 mars 2022. – Deux personnes ont été tuées le 14 mars 2022, lorsque plusieurs quartiers de la capitale ukrainienne Kiev ont été bombardés et attaqués par des missiles, selon des responsables de la ville, après l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe le 24 février 2022. (Photo by Aris Messinis / AFP)

Le 23ème jour de guerre en Ukraine et ses conséquences humanitaires nous conduise à faire une mise à jour de l’éditorial de Défis Humanitaires.

En résumé, quoi de nouveau depuis notre éditorial publié le 8 mars. Une escalade militaire Russe, une augmentation des sanctions contre la Russie, un accroissement des livraisons d’armes à l’Ukraine, une explosion du nombre de réfugiés et déplacés, des villes assiégées ou en passe de l’être sans électricité, chauffage et eau potable comme à Marioupol, des magasins qui se vident et l’essence qui se fait plus rare comme les médicaments. Le président Vladimir Poutine toujours aussi inflexible et le président Volodymyr Zelensky toujours aussi combattif. Qu’en est-il plus précisément, où en sommes-nous ?

Depuis l’éditorial du 8 mars, le nombre des réfugiés a doublé, passant de 1,5 à 3 millions, soit 136.000 réfugiés de plus chaque jour. C’est dire l’ampleur de l’exil en cours, sachant de plus qu’il y a 1,9 millions de déplacés à l’ouest du pays qui sont accueillis par les habitants, les municipalités avec le soutien de l’aide humanitaire ukrainienne et internationale.

Enfants ukrainiens fuyant l’invasion russe, Przemyśl, Pologne 27/02/2022 @Mirek Pruchnicki (CC BY 2.0)

Quand on observe la carte des combats, nous constatons que les combats à l’Est s’intensifient. Ce qui frappe également, c’est que ces déplacés et réfugiés sont majoritairement des femmes et des enfants car les hommes restent mobilisés en Ukraine et une majorité de personnes âgées (30% de la population selon certaine source) préfèrent généralement rester, même dans les villes bombardées.

L’exil est un drame.

Au-delà de ces statistiques, cela nous donne une idée du drame intime vécu par ces familles séparées, jetées sur les routes de l’exil et de la guerre et dont l’avenir ne peut qu’être douloureux et incertain. Et puis, ces familles réfugiées et déplacées viendront rapidement à bout de leurs maigres ressources, comment subsisteront elles ensuite ! Notre solidarité doit donc s’inscrire dans l’urgence comme dans la durée et tant qu’il le faudra !

Des réfugiés ukrainiens marchent sur un pont dans la zone tampon de la frontière avec la Pologne au poste frontière de Zosin-Ustyluh, en Ukraine occidentale, le 6 mars 2022. – Plus de 1,5 million de réfugiés ont fui l’Ukraine dans la semaine qui a suivi l’invasion russe du 24 février 2022, dont plus de la moitié vers la Pologne, selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés. (Photo de Daniel LEAL / AFP)

D’autant plus que la guerre se durcit et s’étend. Les frappes s’intensifient sur un nombre de villes plus nombreuses qui vont devenir autant d’ilots de résistance fixant les troupes russes dont les pertes augmentent provoquant encore un peu plus l’escalade des moyens de destruction !

Jeudi dernier, le 10 mars, au ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est tenu une réunion du Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) qui réunit, chacun dans son rôle et en toute indépendance, les principales ONG humanitaires et le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du MEAE. Le ministre, Jean-Yves Le Drian, s’est montré très prudent sur les corridors humanitaires qui, comme à Alep en Syrie, peuvent devenir de véritable piège pour les populations. Pour le ministre, nous sommes en face d’une « crise durable et massive » et « Il faut s’attendre au pire ». Une résolution des Nations Unies se prépare nous a-t-il dit. Que pourra t’elle obtenir face au veto Russe et à la possible abstention de la Chine ?

Le directeur du CDCS, Stéphane Romatet, a annoncé la décision du Président de la République d’affecter 100 millions d’euros à l’action humanitaire. De plus, la France se prépare dorénavant à accueillir 100.000 réfugiés contre 10 à 12.000 le 10 mars. L’accueil de ces réfugiés de guerre est un devoir pour nous.

Une solidarité en acte.

Si l’Ukraine génère une mobilisation exceptionnelle de nos concitoyens, il est important de dire qu’une rationalisation de l’aide est indispensable afin d’éviter la livraison de produits peu adaptés ou dont le tri soulèverait trop de difficultés logistiques à l’arrivée. Pour Philippe Bonnet de Solidarités International qui se trouve à Odessa, il y a trois types d’aide à organiser : l’alimentation non périssable, les produits d’hygiène et le matériel de couchage. Ajoutons que ces produits doivent être transportés sur des palettes homogènes et dans des formats familiaux ou collectifs faciles à distribuer et répartir. Il constate aussi un affaiblissement net des services publics dans les zones de combat et une diminution des produits de première nécessité, alors qu’a l’ouest les capacités d’accueil et de logement sont saturées.

Il y a cependant deux événements positifs à signaler et à relativiser. D’une part, une dizaine de corridors d’évacuation de personnes vivant dans des villes bombardées ont bien fonctionné avec notamment l’exemple de Marioupol, ville encerclée, qui a vu des milliers de voitures quitter la ville. Mais la destruction le 17 mars par l’aviation russe du théâtre de Marioupol ou s’étaient réfugiés un grand nombre de femmes et d’enfants, est un drame si ce n’est un crime qui nous rappelle la destruction d’Alep et de Grozny !

D’autre part, les négociateurs ukrainiens déclarent que les Russes ont cessé de lancer des ultimatums pour amorcer un dialogue salué et encouragé par le président Ukrainien. On est encore loin d’un quelconque accord d’autant que négocier revient parfois simplement à gagner du temps ! La récente déclaration du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, sur de possibles avancées diplomatiques est ensanglantée chaque jour !

Accélérer pour déployer l’aide à l’est.

Plus le temps passe, plus l’aide humanitaire devient vitale pour une population de plus en plus démunie. Or, l’impression générale est que si la générosité se mobilise massivement, si l’aide arrive toujours plus nombreuse aux frontières et à l’ouest de l’Ukraine, cette aide humanitaire semble avoir le plus grand mal à se déployer à l’est de l’Ukraine.

Il y a bien sûr le temps nécessaire au déploiement, la question des moyens de transport qui semblent manquer selon OCHA (Ukraine : Humanitarian Impact : Situation report /OCHA), celle aussi du ravitaillement en carburant quand l’on sait qu’il y a plus de 1500 km entre l’ouest et l’est du pays. Evidemment, il y a toujours les risques inhérents à la guerre, mais cela est le propre de l’humanitaire d’urgence dans les conflits et nous avons aussi appris à nous en prémunir autant que possible, même si le risque zéro n’existe pas.

Pour dire les choses comme je les ressent et en toute humilité car je ne suis pas sur place, il faut faire beaucoup plus vite, amplifier les chaînes d’approvisionnement en continu vers l’Est. C’est louable de demander un accès sûr pour l’aide humanitaire conformément au Droit Humanitaire International (DIH). En attendant de l’obtenir, peut-être trop tard ou jamais, il faut encore avoir l’audace d’ouvrir sans attendre les routes d’accès en prenant les mesures de sécurité ad hoc. Car au bout de ces routes il y a des populations en danger qui nous attendent ! Et je voudrai ici saluer et témoigner de la remarquable entraide individuelle et collective dont font preuve les Ukrainiens qui sont les premiers secouristes à agir sur place.

Des conséquences mondiales.

Les conséquences de la guerre en Ukraine sont d’ores et déjà mondiales et annoncent une nouvelle ère géopolitique pleine d’incertitude et de dangers. Parmi celles-ci, les humanitaires, et pas seulement eux, peuvent d’ores et déjà anticiper les conséquences sur la flambée des prix des matières premières alimentaires et énergétiques. Selon la FAO (Info-Note-Ukraine-Russian-Federation fr ), 8 à 13 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de la faim dans le monde. Les pays d’Afrique et du Moyen-Orient sont très dépendants aux importations de céréales venant de Russie et d’Ukraine. Les risques sont jugés alarmants en particulier pour l’Afrique de l’Ouest déjà affectés par de mauvaises conditions climatiques, les conflits et les conséquences de la pandémie de Covid-19.

Quand on observe une carte des territoires dont l’armée russe a pris le contrôle, cela ressemble étrangement à une sorte de pince qui enserre la moitié de l’Ukraine à l’Est et une autre, plus réduite, qui encercle Kiev la capitale. C’est dans ce contexte que, le 15 mars, le Président Volodymyr Zenlesky a déclaré officiellement « L’Ukraine ne pourra pas intégrer l’OTAN ». Précédemment, le 9 mars, une porte-parole du Kremlin a « déclaré que les objectifs de la Russie « n’incluent ni l’occupation de l’Ukraine, ni la destruction de son Etat, ni le renversement du gouvernement actuel ».

Quand est-ce que la diplomatie prendra l’avantage sur la guerre, même si celle-ci se poursuit jusqu’au bout des négociations.

En attendant, les Ukrainiens ont besoin chaque jour de vivre, d’espérer et d’aide humanitaire pour tenir jusqu’au bout.

Alain Boinet.

Editorial du 17 mars 2022.

Merci pour votre don pour la publication de Défis Humanitaires

VOTRE DON

 


Editorial du 08 mars 2022

Ukraine : c’est à pleurer et le pire est à venir.

Alain Boinet. Cet article n’engage que moi.

En Ukraine, ce n’est pas une crise humanitaire, c’est une guerre dont les conséquences vont entrainer une immense catastrophe humaine. A l’issue d’une conversation entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine le 3 mars, l’Elysée a déclaré que « Le but de Poutine est de prendre toute l’Ukraine » en concluant « le pire est à venir ».

On le voit bien avec les combats pour la prise des villes de Kharkiv, Marioupol et Kiev qui s’intensifient. La bataille de la capitale se combine avec son encerclement. Ces villes connaitront-elles le sort d’Alep ou de Grozny ? Nous pouvons en redouter la destruction dans un pays peuplé de 44 millions d’habitants avec des villes nombreuses qui sont autant de forteresses urbaines pour la résistance ukrainienne.

Nous avons déjà vécu des guerres à Sarajevo, Kaboul ou Beyrouth et nous savons la puissance dévastatrice de celles-ci. A l’inverse, nous en connaissons aussi les capacités de résilience. Mais, la guerre en Ukraine est d’une autre dimension.

D’abord parce qu’il s’agit d’une armée russe conventionnelle puissante qui emploie des missiles de croisière, une artillerie nombreuse comprenant notamment les terrifiants « orgues de Staline » et une aviation qui a toujours la maîtrise totale de l’espace aérien. Ensuite, parce que le chef de guerre qui a déclenché la bataille se nomme Vladimir Poutine dont on connait la détermination à atteindre ses objectifs.

Mais, la résistance ukrainienne est impressionnante de patriotisme, de détermination au sein d’une population qui se prépare, avec des forces armées défendant âprement le terrain, à résister en accueillant l’armée russe les armes à la main dans un combat de rue dans des villes qu’ils connaissent bien.

Chaque jour, c’est 150 000 réfugiés de plus !

Des réfugiés d’Ukraine traversent la frontière polonaise, le 2 mars 2022. @Bartosz Siedlik/Union Européenne

Les conséquences humanitaires sont là pour témoigner de l’intensité des combats alors que ceux-ci n’ont lieu au sol que dans une moitié du pays. Selon un tweet de Filippo Grandi, Haut-Commissaire aux Réfugiés des Nations-Unies, publié le 6 mars à 9h57, en 10 jours le nombre de réfugiés ayant quitté l’Ukraine est de 1,5 millions dont 920.000 pour la seule Pologne ! Combien de jours, de semaines va durer la guerre à raison d’une moyenne de 150.000 réfugiés par jour !

Philippe Bonnet de l’association humanitaire « Solidarités International » qui est en Ukraine témoigne. « Parmi les victimes de la guerre, il y a trois catégories. Il y a les populations directement affectées par les combats sur la ligne de front comme à Jitomir, Kiev, Kharkiv qui nécessitent des secours d’urgence pour faire face à la destruction des infrastructures (eau, électricité, chauffage) et au ralentissement ou à la rupture des chaines d’approvisionnement (alimentation, médicaments). Il y a les personnes déplacées qui fuient et, enfin, il y a les personnes réfugiées dans les pays limitrophes ».

L’escalade de la guerre provoque immanquablement une augmentation des besoins essentiels et nécessite un accroissement accéléré des secours humanitaires. Selon les Nations-Unies « 18 millions de personnes devraient être touchées, dont jusqu’à 6,7 millions de personnes nouvellement déplacées à l’intérieur du pays » (www.unocha.org). C’est dire l’ampleur des besoins humanitaires de première nécessité pour des populations qui ont parfois tout perdu. L’appel d’urgence du 1er mars des Nations-Unies et de ses partenaires porte sur 1,7 milliards de dollars dont 1,1 milliards pour les 3 prochains mois destinés à secourir 6 millions d’Ukrainiens à l’intérieur même du pays.

La guerre des villes et des corridors humanitaires.

Ce n’est certainement pas l’argent qui manquera, c’est l’accès des secours aux populations dans de nombreuses villes et Oblasts (provinces)) du fait des combats, des mouvements de population, de l’étirement des chaines logistiques d’approvisionnement, des changements de situation. Ainsi, le corridor humanitaire a déjà échoué à deux reprises à se mettre en place pour évacuer la population du port de Marioupol encerclé par les 58ème et 49ème armées russes. Il s’agit principalement de femmes, d’enfants, de personnes âgées mais également de malades, d’handicapés.

Comme le dit justement Frédéric Joli, porte-parole du CICR en France, l’idée de « corridor souvent évoqué s’avère compliqué à mettre en place ». Et même si un corridor fini par s’organiser à Marioupol et à Volnovakha comme Vladimir Poutine vient de l’évoquer, cela ne sonnera pas la fin des combats puisque les soldats ukrainiens et des civils armés continueront de combattre dans la ville. Sera-t-il possible de ravitailler une ville dans laquelle des civils décideront de rester ? Comment l’équipe de MSF et les hôpitaux à Marioupol pourront-ils recevoir des médicaments. Qu’adviendra-t-il des soldats blessés ?

C’est pourquoi, il faut appeler avec beaucoup de force au respect du Droit Humanitaire International (DIH) qui exige notamment une distinction entre combattants et non combattants, de même que l’accès des secours aux populations et les opérations humanitaires. Pour des raisons évidentes, il y a actuellement une forte concentration diplomatique et humanitaire à Lviv, la grande ville de l’ouest de l’Ukraine à 70 km de la frontière polonaise. Tout l’enjeu réside maintenant dans la coordination de l’acheminement des secours à travers le pays vers les zones les plus urgentes.

Une guerre qui pourrait durer.

C’est le chef d’Etat-major des Armées françaises, le général Thierry Burkhard, qui déclare « Le rouleau compresseur russe risque de finir par passer ». Dans un pays de 660 000 km2 avec 44 millions d’habitants les Ukrainiens ont décidé de résister partout et parfois même en lançant des contre offensives. Une guerre sur les arrières russes pourrait se produire et se propager. Cette guerre sera plus destructrice que prévu pour les Russes, mais elle sera un calvaire pour les Ukrainiens. A moins qu’une solution diplomatique ne finisse par prévaloir !

En tout cas, cette guerre au cœur de notre continent est un drame et un échec pour l’Europe et ses pays qui ne l’ont ni rendu inutile ni empêché. Si Vladimir Poutine est bien l’envahisseur, d’autres à l’Ouest ont depuis longtemps joué avec le feu ! C’est une rupture géopolitique dangereuse. L’histoire jugera.

On prend la mesure humaine de cet échec sanglant quand l’on voit à la télévision ces hommes qui accompagnent leurs femmes et leurs enfants jusqu’à la frontière puis qui s’en retourne vers la guerre. Quand les lances roquettes multiples écrasent ici un immeuble et là une station de chauffage ou d’eau. Ou encore, quand les sirènes retentissent et qu’on se précipite dans les caves ou le métro. Et on nous prévient, « le pire est à venir », c’est à pleurer.

Face au pire, pour celles et ceux qui n’ont que la solidarité pour arme, la mission est simple, évidente et s’impose comme un devoir. Ne pas laisser les victimes sans secours et réconfort avec l’espoir d’une solution négociée !

 

Merci pour votre don pour la publication de Défis Humanitaires

VOTRE DON