Sauve qui peut mondial !

Réfugiés de la RDC attendant dans le centre de transit de Nyakabande Transit Center dans la ville de Kisoro, Uganda. BADRU KATUMBA / AFP (7 juin 2022)

Réfugiés, conflits, RDC, Ukraine, OTAN, blé, BRICS, humanitaire !

130 jours de guerre en Ukraine ont déjà provoqué 5,5 millions de réfugiés et 6,28 millions de déplacés à l’intérieur du pays sur une population totale de 44 millions d’habitants. Et les combats font rage dans le Donbass chassant les habitants des zones de front.

Le 20 juin, à l’occasion de la « Journée Mondiale des Réfugiés », le HCR (Haut-Commissariat des Réfugiés des Nations-Unies) annonçait que le monde comptait 89,3 millions de personnes déracinées de force à la fin 2021, mais ce nombre est passé à 100 millions en mai 2022. Dans le même temps, signalons une information positive, 5,7 millions de personnes déracinées sont retournées dans leur pays d’origine en 2021.

Notons que plus des deux tiers de l’ensemble des réfugiés, sans compter les déplacés internes, proviennent de cinq pays seulement : Syrie (6,8 millions), Venezuela (4,6 millions), Afghanistan (2,7 millions), Soudan du Sud (2,4 millions) et Myanmar (1,2 million). Pays connaissant des guerres civiles ou des troubles graves.

Ainsi, en République Démocratique du Congo (RDC), depuis le début de l’année, plus de 700 000 personnes ont dû fuir leurs habitations et le pays compte 5,9 millions de personnes déplacées internes. Mais ces chiffres bruts nécessitent d’être complétés pour mieux en comprendre les drames humains.

Le Coordinateur Humanitaire des Nations-Unies en RDC, Philippe Lemarquis, dénonce les 11 sites de déplacés attaqués en Ituri par des groupes armés, au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, les 15 structures de santé et écoles prises pour cible depuis le début de l’année. Rien que dans l’Ituri, 128 structures de santé ont été mises hors d’usage. Et que dire des 116 incidents de sécurité qui ont visés les humanitaires et leurs matériels !

En RDC comme ailleurs, si nous savons que l’humanitaire ne va jamais sans risque, il est essentiel de rappeler sans cesse avec force et conviction que les civils doivent être protégés et que les humanitaires ne sont pas des cibles !

Pour mettre les chiffres en perspective, comme Défis Humanitaires le propose à ses lecteurs, afin d’ anticiper les crises à venir comme les capacités humanitaires nécessaires pour y faire face, soulignons que le nombre de réfugiés et déplacés a plus que doublé en dix ans (2010-2020) et que les conflits et la démographie en Afrique vont encore augmenter le nombre de personnes à secourir dans les années à venir si la prévention des crises et les solutions politiques sont absentes ou impuissantes !

Courrier International n° 1650 du 16 au 22 juin

Connaitrons-nous « l’ouragan de famines » que craint Antonio Guterres, secrétaire général des Nations-Unies ?

C’est Annia Ciezadio qui écrit dans The Washington Post (1) que 28% des exportations mondiales de blé proviennent d’Ukraine et de Russie, mais qu’au total, les exportations ne représentent que 30 % de la production mondiale ! En attendant, 22 millions de tonnes de céréales sont toujours bloquées en Ukraine. Et si le blé Russe ne fait pas l’objet de sanctions, celles-ci s’appliquent par ailleurs aux chaînes logistiques et financières nécessaires pour le vendre et l’acheminer.

Quand on sait qu’un tiers du blé importé par le Moyen-Orient et l’Afrique venait de Russie et que la moitié du blé du PAM (Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies) provenait en 2021 de l’Ukraine et de Russie, il y a de quoi s’alarmer. Depuis notre dernière édition de Défis Humanitaires, concernant l’idée de « couloirs humanitaires » ou de « corridor du blé », rien ne s’est encore vraiment concrétisé début juillet. Si Martin Griffiths, secrétaire général adjoint des Nations-Unies chargé des questions humanitaires, et Rebecca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED (Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement) préparent un accord global incluant « l’exportation sécurisée des céréales ukrainiennes par la mer et l’accès aux produits alimentaires et aux engrais russes sur les marchés mondiaux, particulièrement pour les pays en voie de développement », le compte à rebours de la faim est déjà bien engagé en ce mois de juillet.

Déjà la pandémie de la Covid-19 avait provoqué une grave perturbation des chaînes logistiques et une augmentation des prix. Pour mémoire, rappelons que la faim menaçait 811 millions d’êtres humains en 2005, 607 millions en 2014 et 811 millions en 2020. Combien seront-ils cette année ?

Déjà en Egypte, premier pays importateur de céréales dans le monde couvrant 80% de ses besoins, le Maréchal Al-Sissi appelle au dialogue national afin d’anticiper les conséquences dangereuses d’une inflation galopante et du manque de pain.

Au Kenya, selon le Mail & Guardian de Johannesburg, le prix d’un sac de 2 kg de blé a augmenté de 25% et le prix de l’huile de cuisson de 42% depuis le mois d’avril 2021.

Plus grave encore, selon The Guardian, le système alimentaire mondial menace de s’effondrer. Système complexe détenu à 90% par 4 grands groupes mondiaux pratiquant une logique de flux constant, ce système alimentaire s’est développé sur le modèle des banques qui prévalait lors de la crise de 2008 et, comme à l’époque, « une perturbation peut faire basculer l’ensemble ».

S’il devient urgent de diversifier la production mondiale et de renforcer «…les facteurs susceptibles d’empêcher un effondrement systémique », il convient aussi d’abord d’alimenter en blé les pays et populations qui en ont un urgent besoin aujourd’hui même.

Sommet de l’OTAN durant lequel la Turquie signe un accord avec la Suède et la Finlande pour leur d’adhésion à l’OTAN. ©OTAN (CC BY-NC-ND 2.0)

Escalade militaire en Ukraine.

Depuis la fin juin, on a l’impression d’être entré dans une nouvelle phase d’escalade de la guerre en Ukraine. La réunion du G7 avec ses sanctions renforcées, le Sommet de l’OTAN avec les demandes d’adhésion de la Finlande et de la Suède, les tensions autour de l’enclave Russe de Kaliningrad, la livraison d’artillerie lourde à longue portée et, bientôt, de missiles sol-air NASAMS américain à moyenne et longue portée le démontre. Sans doute s’agit-il d’un soutien renforcé militaire face aux difficultés de l’armée ukrainienne dans le Donbass.

La riposte de la Russie ne s’est pas fait attendre quand le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, déclare que la guerre contre l’Ukraine « pourrait s’achever en un jour, si les forces ukrainiennes déposaient les armes et se pliaient aux conditions de la Russie ». Rien de moins.

Sur le terrain, les Russes se sont emparés de la ville de Severodonesk et de Lyssychansk. Déjà les frappes se portent sur les nouvelles cibles, à Kramatorsk et Sloviansk. Les Ukrainiens renforcent leur puissance de feu, notamment à l’aide des canons français Caesar et des obusiers américains M771 et, prochainement, des lance-roquettes HIMARS d’une portée de 80 km.

Canon français Caesar livré à l’Ukraine.

Autant dire que la priorité de part et d’autre est à la guerre et qu’elle durera au moins jusqu’à l’hiver qui gèle les combats et les positions. Cela représente plus qu’un doublement du temps de la guerre, de 4 à 9 mois et, par conséquence, de destructions pour les populations, les infrastructures. L’armée ukrainienne est en mauvaise passe dans le Donbass mais elle peut espérer une usure de la machine militaire russe alors qu’elle-même se bat chez elle et qu’elle peut mobiliser des soldats nombreux et motivés. La prochaine ligne de front va s’établir durant l’été devant les villes de Sloviansk et Kramatorsk et nous allons vivre de nouveaux déplacements de populations, des blessés, des morts et des villes rasées, sans parler des crimes de guerre. Par conséquent, les humanitaires devraient augmenter leurs secours dans l’urgence comme dans la durée.

Un changement de monde.

La rupture semble maintenant consommée et pour longtemps entre la Russie et ce que l’on peut qualifier de monde occidental avec l’Europe en première ligne. Vu de Paris, Washington, Bruxelles ou Berlin, nous pouvons penser que la Russie est isolée, à quelques exceptions près, et comme le dit le Président de la République, Emmanuel Macron, qu’elle a commis une erreur stratégique majeure que certains voudraient lui faire payer au prix le plus fort par la défaite.

Mais, vu de Pékin, Delhi, Pretoria ou Dakar, c’est assez différent. Pour preuve, au moment même où se réunissait le G 7 et l’OTAN, le Groupe des BRICS se réunissait à Pékin. Celui-ci rassemble donc le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud qui représente 41 % de la population mondiale, 24% du PIB et 13% du commerce international. Parmi les sujets abordés figurait celui de la réforme du système multilatéral. Le président chinois, Xi Jimping, a dénoncé à la tribune « l’élargissement des alliances militaires » en spécifiant que les sanctions étaient une arme à double tranchant qui allait revenir comme un « boomerang ». Ce qui fait dire à certains commentateurs que la Chine a clairement choisi son camp !

14ème Sommet des BRICS à Pékin 24/06/2022. Jairus Mmutle/GCIS (CC BY-ND 2.0)

Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wong Yi, a d’ailleurs appelé nombre de pays à rejoindre les BRICS et particulièrement l’Indonésie ou se déroulera le prochain G20 auquel Vladimir Poutine devrait participer au mois de novembre prochain.

Simultanément, la Chine a augmenté ses importations de pétrole brut de 55% entre mai 2021 et mai 2022. Et l’Inde à multiplié par 9 ses importations de pétrole brut, même si elle cherche à diversifier ses achats de matériels militaires majoritairement russes.

La Russie est donc moins isolée que cela et d’autres alliances se nouent qui vont dessiner les relations internationales, si ce n’est les cristalliser en alliances concurrentes. C’est un changement de monde auquel nous assistons avec l’Ukraine comme déclencheur ou plutôt même comme accélérateur !

Et l’humanitaire dans tout cela ?

Le monde s’antagonise, devient plus incertain et plus conflictuel. Les règles hier encore communément admises sont remises en cause. La période qui a suivie la chute du mur de Berlin et la disparition de l’URSS, il y a une trentaine d’années, tourne la page et nous entrons dans l’inconnu des nouveaux rapports de force internationaux.

Ne sommes-nous pas déjà dans une guerre mondiale des hydrocarbures et du gaz, de l’alimentation en céréales, en engrais et entre des modèles politiques antagonistes, une guerre des mémoires et des ambitions ?

La guerre en Ukraine va-t-elle durer, s’amplifier, déborder ou ira-t-elle vers une solution négociée. Une nouvelle guerre froide commence t’elle quand le ministre des Affaires étrangères Russe, Sergueï Labrov, déclare qu’un nouveau rideau de fer s’abat sur l’Europe ? En tout cas, Vladimir Poutine aura réussi à renforcer l’OTAN et l’Union Européenne, à stimuler leur esprit de défense.

C’est dans ce contexte que s’est ouvert début juillet à Lugano en Suisse une conférence réunissant 40 pays et de nombreuses organisations internationales mobilisés pour définir les conditions de la reconstruction de l’Ukraine. Cela pourrait sembler venir à contre-temps, cependant la reconstruction sera longue et couteuse. Alors, autant s’y préparer dès maintenant.

En tout cas, l’action humanitaire aura beaucoup à faire avec un monde moins globalisé, moins de multilatéralisme, avec plus de souveraineté et de volonté d’indépendance et de reconnaissance. Pour que l’humanitaire ne sorte pas éreinté de la grande lessiveuse de l’histoire à un moment ou la nécessité des secours n’aura jamais été aussi urgente, il va falloir appliquer nos principes sans transiger sur le fond tout en s’adaptant beaucoup sur la forme afin de ne pas laisser les victimes seules face à l’adversité, à la cruauté, sauver des vies, reconstruire et promouvoir un avenir à l’espérance et au droit des peuples à être libre et à se développer.

En espérant que cet article vous sera utile, je vous remercie personnellement pour le soutien que vous pouvez nous apporter (faireundon) pour permettre la publication régulière de Défis Humanitaires.

Merci et rendez-vous à la prochaine édition début août.

Alain Boinet.

 

– (1) Dans Courrier International n° 1650 du 16 au 22 juin, vous trouverez un très bon dossier sur « L’arme du blé ».

Ukraine : de la guerre à l’humanitaire !  

Leonivda Netchiboy, 49 ans, réagit en se rendant sur la tombe de son mari, Pavlo, un soldat ukrainien enrôlé qui a été tué lors d’une frappe d’artillerie près de Kiev en mars, dans un cimetière du village de Balabyne, dans la banlieue de Zaporizhzhia, le 30 avril 2022, au 66e jour de l’invasion russe en Ukraine. (Photo par Ed JONES / AFP)

En Ukraine, la guerre se concentre à l’Est et au Sud et elle vient de connaître un tournant majeur avec la fourniture de chars, de canons, d’avions, d’hélicoptères et l’engagement massif des Etats-Unis avec une aide de 33 milliards de dollars dont 20 milliards d’aide militaire. 

Parallèlement, la Russie vient de couper le gaz à la Pologne et à la Bulgarie et d’autres pays suivront probablement entrainant de graves conséquences économiques et sociales, en Europe notamment. Mais, ne l’oublions pas, la victime principale c’est bien la population ukrainienne confrontée à une guerre de haute intensité de destruction !  

L’aide humanitaire dans le temps de l’urgence est déclenchée soit par la guerre, une catastrophe ou une épidémie. C’est en comprenant mieux le conflit dans les objectifs et les moyens des acteurs, dans sa durée possible sur un territoire, dans son intensité que l’on peut aussi anticiper et organiser au mieux les secours.  

En Ukraine, les combats se concentrent à l’Est avec l’objectif affiché par Vladimir Poutine de s’emparer de tout le Donbass et du Sud du pays, où vie une importante population russophone, pour établir une continuité territoriale avec la Crimée déjà annexée en février 2014. Pense t-il aller jusqu’à Odessa, privant ainsi l’Ukraine de tout débouché sur la mer Noire, ce qui serait catastrophique pour elle. Cela dépendra probablement de l’issue de la bataille du Donbass.  

Si l’on observe une carte, le champ de bataille à l’Est sur un front de 800 km ressemble à un croissant que la Russie cherche à refermer à ces deux extrémités pour encercler le gros de l’armée ukrainienne en prenant Sievierodonetsk et Lyssytchansk qui sont au cœur de la bataille en cours et qui résistent. L’autre axe de l’offensive Russe part du sud en direction de Pokrovsk pour fermer la nasse. 

C’est une bataille décisive qui a commencé le 18 avril et qui explique les décisions prises le 26 avril sur la base américaine de Ramstein en Allemagne où se sont réunis plus de 40 pays sous la houlette des Etats-Unis. Sans matériels lourds et approvisionnements réguliers, l’armée ukrainienne serait débordée. C’est pourquoi, dans cette guerre d’usure, les forces aériennes russes bombardent maintenant les gares, les nœuds ferroviaires et les ponts dans l’ouest pour freiner l’acheminement des matériels militaires venant de Pologne à 1500 km du front du Donbass !  

Les conséquences humaines sont catastrophiques pour l’Ukraine et sa population qui risque de voir toute cette région du Donbass détruite méthodiquement comme à Marioupol. Selon le Colonel Michel Goya, expert militaire, les Russes aligneraient 2200 pièces d’artillerie et bombardent massivement les lignes de front, villes et localités qui sont autant de bastions de résistance. Avant même l’offensive, les autorités ukrainiennes ont incité la population à évacuer pour se mettre à l’abris plus à l’ouest.  

Les destructions de cette grande guerre ne cessent de s’amplifier et de s’accumuler en un temps très court. C’est pourquoi les Nations-Unies ont lancé un nouvel Appel le 25 avril afin d’anticiper les besoins humanitaires jusqu’à la fin août et au-delà. Les chiffres sont justes effarants. Il y a actuellement 15,7 millions d’ukrainiens ayant besoin de secours. Ils seront 24 millions dans les mois à venir, soit plus de la moitié de la population totale. Les bombardements détruisent méthodiquement les immeubles et maisons, les hôpitaux et les écoles et maintenant toutes les infrastructures logistiques de ravitaillement, sans parler de la destruction des activités économiques et de la perte d’emplois et surtout de vies humaines.  

Selon la FAO et FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), les estimations gouvernementales anticipent une perte de 22 à 50 % de la production agricole de ce grand pays céréalier. On se souvient que le président Volodymir Zelensky a récemment déclaré que l’Ukraine avait besoin de 7 milliards de dollars chaque mois ! C’est dire la dimension considérable prise par les besoins d’aide en Ukraine en l’espace de deux mois !  

L’aide humanitaire ne cesse de croître et doit amplifier son déploiement à l’Est. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ses partenaires ukrainiens et internationaux ont délivré une aide alimentaire et en argent pour 2,4 millions de personnes depuis le 24 février. L’UNICEF et ses partenaires ont assuré un accès à l’eau potable pour 400.000 personnes et ont fourni une aide médicale à 850 .000 personnes. Le Cash Working Group (CWG) et ses partenaires ont distribué 44,6 millions de dollars à 314.000 personnes.  

Trois camions remplis d’articles de première nécessité pour l’Ukraine avec l’implication et en partenariat avec les Transports Leleu @SOLIDARITES INTERNAITONAL

Les organisations humanitaires internationales sont actives depuis février et certaines étaient déjà présentes depuis 2014-2015 dans le Donbass. Mais elles sont confrontées à des contraintes de temps, de capacités logistiques, de distances, de coordination avec les acteurs civils ukrainiens. De plus, elles doivent s’adapter et réviser complètement leur manière d’opérer. Il s’agit d’une guerre de haute intensité dont elles n’ont pas l’habitude. Même en Bosnie Herzégovine, je peux en témoigner personnellement, entre 1992 et 1995, l’intensité était bien moindre et les conditions d’accès aux populations en danger beaucoup plus faciles, même à Sarajevo. Ensuite, les destructions sont extrêmement rapides et de grande ampleur et elles sont débordées par l’ampleur des besoins qui vont s’accroissant chaque jour. Enfin, l’Ukraine n’est pas un Etat failli.  

Bien au contraire, c’est un Etat organisé avec des services publics effectifs et de grandes compétences et capacités. Les organisations humanitaires sont arrivées alors que les Ukrainiens déployaient des secours sur tout le territoire depuis le début. A Mykolaïv, lieu d’intenses combats et verrou ukrainien vers Odessa, la mairie a organisé un état-major humanitaire régional chargé de coordonner l’aide à la population qui doit sans cesse faire face à de nouveaux défis comme la destruction par les Russes des canalisations de pompage dans la rivière Boug qui prive la population d’eau potable depuis des semaines.  

Dans ce contexte les humanitaires doivent venir d’abord en appui aux structures civiles qui opèrent. Leur plus-value spécifique venant s’ajouter et renforcer les dispositifs ukrainiens (municipalités, services publics, associations). Les ONG doivent démontrer leur valeur ajoutée qui est réelle.  

Elles doivent également se poser la question des besoins humanitaires dans la partie du Donbass contrôlé par les séparatistes pro-russes et sur la possibilité d’y accéder alors que la Russie semble avoir pris en charge l’aide sur place et dans les zones passées sous leur contrôle.  

Deux mois après le début de cette guerre, venant de Moscou où il avait rencontré Vladimir Poutine, le Secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, s’est rendu à Kiev où il a déclaré (lien) « Je sais aussi que les mots de solidarité ne suffisent pas. Je suis ici pour me concentrer sur les besoins sur le terrain et intensifier les opérations ». Alors qu’il rencontrait le président Volodymyr Zelensky, deux missiles de croisière russes se sont abattus sur Kiev.  

Le Secrétaire général António Guterres (au centre) visite les quartiers résidentiels d’Irpin, dans l’Oblast de Kiev en Ukraine. @UN Photo/Eskinder Debebe

La première guerre hybride. Cette guerre met en œuvre tous les moyens possibles bien au-delà du camp de bataille. Qu’il s’agisse des multiples sanctions économiques, de l’exclusion de la Russie de certaines organisations internationales, de la cyberguerre, de la guerre de l’information et de la diplomatie, de la suppression de rendez-vous sportifs jusqu’à l’interdiction d’artistes, de chefs d’orchestre, d’événements culturels qui frisent tout de même une discrimination inutile, humiliante et contre productive.   

Le nouveau Panorama du Fonds Monétaire International sur la croissance et son chef économiste, Pierre-Olivier Gourinchas, lance l’alerte. Sous l’effet de la guerre en Ukraine et de l’envolée de l’inflation, le FMI anticipe « un effondrement du PIB ukrainien de 35% ». Il estime par ailleurs que « les sanctions plongeront la Russie en récession (- 8,5%).  

Mais cette crise frappera le monde entier avec une forte révision de croissance du PIB (production de richesses par pays) avec des baisses de croissance attendues de 1% (France) à 2,5 % (Allemagne). L’inflation est revue à la hausse avec un moyenne de 5,7% pour les pays avancés et 8,7% pour le monde émergent et en développement. La flambée des cours des céréales (blé, maïs, orge et alimentation de base) entrainera un impact fort en Afrique du Nord et au Moyen-Orient notamment. Au point que Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, alerte sur l’insécurité alimentaire et la nécessité d’une coordination internationale pour y faire face.  

Un tsunami géopolitique.  

Le ministre ukrainien du Développent régional, Oleksiy Tchernychov, a indiqué au quotidien Le Figaro (20.4.2022), que « 14000 bâtiments résidentiels ont été réduits à l’état de ruines, 1100 écoles endommagées et plus de 400 infrastructures (ponts, routes, voies ferrées…) détruites ». C’était avant la nouvelle offensive sur le Donbass !  

Nous sommes maintenant engagés dans une escalade. Jusqu’où ira-t-elle ? Où est la ligne rouge de la cobelligérance ? Les Russes vont-ils ouvrir de nouveaux fronts qui ne manquent pas, de la Moldavie à la Géorgie ? Un risque de démonstration nucléaire tactique peut-il avoir lieu ? Sans oublier que c’est la première fois qu’une guerre se déroule dans un pays qui compte 13 centrales nucléaires ! Bien que la voie diplomatique ne soit plus une priorité dans l’immédiat avec l’offensive sur le Donbass, c’est sans doute le sens de l’entretien téléphonique du président Macron avec le président Poutine le 3 mai durant 2 heures. Quelle décision Vladimir pourrait-il annoncer le 9 mai, jour de la victoire sur le troisième Reich. 

Lors de son déplacement à Kiev, Antonio Guterres a également déclaré que l’invasion de l’Ukraine par Moscou était une violation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et de la Charte des Nations-Unies. Il a ajouté que le Conseil de sécurité n’avait pas été à la hauteur de son premier objectif d’empêcher ou de mettre fin à la guerre. C’est peu de le dire quand la Russie, l’un des 5 membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, est à l’initiative de cette guerre avec la bienveillance d’un autre membre, la Chine. Après cet échec, comment l’ONU sortira-t-elle de cette guerre ? 

Guerre dans l’Est de l’Ukraine, Krasnohorivka @Tatyana Tkachuk

Il faut le rappeler et le souligner, c’est la première guerre interétatique en Europe depuis 1945. Nous pouvons penser qu’après ce grand basculement géopolitique l’Europe et le monde ne seront plus jamais comme avant. L’impact sismique de cette guerre n’en est qu’a ses débuts. Comme jugera t-on l’ère Merkel à l’avenir ? Quelles seront les conséquences du réarmement allemand ? L’Union Européenne elle-même s’en trouvera affectée. C’est le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la Revue « Esprit », un esprit modéré qui écrit dans le journal Le Monde (23-24.2.2022) : « …à la nouvelle situation continentale doit correspondre une nouvelle configuration de l’Union Européenne, quelque chose comme la « fédération d’Etats nations » évoquée naguère par Jacques Delors ».  

D’autant que l’on croit voir émerger un hiatus stratégique entre une Europe qui soutient l’indépendance Ukrainienne face à la Russie, qui restera toujours pour nous un pays voisin, et les Etats-Unis qui veulent faire battre la Russie et ainsi affaiblir la Chine. L’appel du Président de la République, Emmanuel Macron, au Président Russe, Vladimir Poutine, s’inscrit sans doute dans cette perspective stratégique.  

En attendant la suite où tout est possible, y compris le pire, une solidarité humanitaire massive doit être notre réponse collective à la souffrance humaine en Ukraine, sans oublier le Droit International Humanitaire (DIH) et les crimes de guerre commis à Boutcha qui pourraient se reproduire ailleurs dans cette guerre qui risque de durer.  

Alain Boinet.  

PS/ Votre don (faire un don) nous permet de publier et de développer Défis Humanitaires, site gratuit et indépendant. Je vous remercie pour votre soutien.