Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire ?

Cet article ne marque pas la différence entre l’humanitaire et le développement. Pourtant ces deux champs d’action s’inscrivent dans des temps et objectifs différents. Alors que l’action humanitaire vise à répondre aux besoins vitaux des personnes les plus vulnérables, le développement pense son action dans la durée avec la volonté d’accompagner le changement social.

Les remarques qui suivent sur l’intérêt de l’anthropologie et les façons de l’intégrer dans les actions humanitaires et de développement sont donc à adapter en fonction de la situation du terrain – plus ou moins urgente, conflictuelle, instable. Pour l’humanitaire, l’anthropologie trouve peut-être tout son intérêt lorsque l’urgence devient chronique et dans les phases de sortie de crise et de reconstruction.

Les termes aide internationale/ action internationale/ acteurs de l’aide sont utilisés pour désigner de manière générale les acteurs et l’action de développement et humanitaire. Il est toutefois important d’être conscient de la distinction qui existe entre ces acteurs et ces modes d’action à la lecture de cet article.


Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire 

L’anthropologie a depuis longtemps intégré les mécanismes de développement et les actions humanitaires dans son champ d’étude. Elle apporte un regard souvent critique des logiques de pouvoir propres à l’action internationale des ONG. De nombreux anthropologues se sont penchés sur ces questions et il est aujourd’hui convenu qu’il existe bel et bien une « anthropologie du développement » ou « anthropologie de l’humanitaire ». L’inverse – l’intégration de l’anthropologie dans l’action humanitaire – est également vrai, mais dans une moindre mesure.

En effet, l’anthropologie n’est pas toujours intégrée dans le montage des programmes d’aide ou dans la réflexion des ONG sur leur propre action. Pourtant, l’intérêt de cette discipline pour l’action humanitaire fait largement consensus[i]. L’étude anthropologique des populations ciblées par l’action internationale permettrait de mieux comprendre les populations, les logiques de pouvoirs au sein des groupes, les savoirs et les pratiques en place. Ces informations, une fois prises en compte par les acteurs de l’aide, permettraient de mieux cibler les projets et de renforcer leur adoption par les personnes ciblées. Alors, qu’est-ce qui freine son intégration et quelles sont les solutions qui s’offrent aux acteurs humanitaires ?

Hôpital régional d’Ati, région de Batha, Tchad – août 2018, ©Solidarités International

1. Ce qui freine l’utilisation de l’anthropologie dans l’humanitaire

a. Des modalités d’intervention opposées

L’anthropologie et l’humanitaire ont des modalités d’intervention tout à fait différentes. Alors que la première vise à décrire le monde en altérant le moins possible son objet d’étude, le secteur de l’aide assume une modification de son terrain d’action et, dans le cas du développement, vise à accompagner le changement social.

Ces deux disciplines s’inscrivent dans des temporalités opposées. L’étude anthropologique, de par sa méthode ethnographique, s’inscrit dans le temps long. Il faut comprendre les logiques d’acteurs en profondeur, et partager leurs expériences. A l’inverse, le développement et l’humanitaire s’inscrivent dans un temps plus court, souvent défini par les financements accordés par les bailleurs de fonds. L’action se doit d’être efficace – atteindre ses objectifs en un temps court – puisque l’ONG est redevable à la fois aux bailleurs institutionnels ou privés, aux donateurs et aux bénéficiaires.

Enfin, de par ces deux caractéristiques, l’anthropologie et l’humanitaire ont des approches de la réalité qui sont distinctes. L’anthropologie, qui essaye de comprendre la complexité des rapports sociaux, se place depuis les logiques d’acteurs. A l’inverse, l’humanitaire voit la réalité depuis ses logiques programmatiques. Ces dernières nécessitent parfois une simplification et une homogénéisation de la réalité sociale.

Ces fonctionnements si différents rendent le travail conjoint difficile. Il existe parfois une incompréhension entre ces deux cultures de travail et leurs acteurs respectifs. L’anthropologue serait trop académique et détaché de la « réalité terrain » des humanitaires. Son travail ne s’inscrit pas dans le temps du développeur et n’est pas assez opérationnel. L’humanitaire, lui, est au service de l’action et ne peut prendre le recul nécessaire pour des réflexions plus abstraites et éloignées du terrain.

b. Une logique de projet qui empêche le temps long

L’intégration de l’anthropologie dans l’humanitaire est rendue difficile par le fonctionnement même du secteur de l’aide. Les ONG disposent de peu de temps entre l’appel à projet et la première réponse qu’elles doivent apporter. Ce laps de temps ne permet pas de mener une réelle étude des besoins en amont de la définition des activités et des résultats escomptés.

Le projet validé par le bailleur est déjà complet et présente à la fois une analyse des besoins, les données de référence (baseline study), les activités prévues, les délivrables et les résultats visés. Une fois les fonds débloqués, le projet peut commencer. L’étude anthropologique, lorsqu’elle arrive à s’insérer dans le projet, est souvent située dans la phase d’évaluation des besoins, intégrée au projet. C’est ici tout le problème : la phase d’évaluation se déroule une fois les activités déjà définies et approuvées. Or, une fois les termes du projet validées, il n’est pas aisé de les modifier.

Les réajustements sont pourtant parfois essentiels, comme le montre cet exemple au Tchad, détaillé par Florence Chatot[ii], chargée de recherche au groupe URD, lors d’un entretien téléphonique. Le Groupe URD travaille en partenariat avec une ONG qui combat les mutilations génitales féminines et a réalisé une recherche opérationnelle axée sur l’analyse des dynamiques et des normes sociales liées à cette pratique. L’une des activités prévues par cette ONG visait la reconversion professionnelle des exciseuses par la mise en place d’AGR sensées compenser la perte de revenu liée à l’abandon de la pratique. L’étude a révélé qu’une telle stratégie était bien trop simpliste pour répondre à une problématique aussi complexe que la pratique d’excision. En réalité, loin de se restreindre à une interaction strictement féminine « exciseuse / excisée », l’étude a mis au jour l’existence d’une réelle économie de l’excision rassemblant de multiples acteurs communautaires aux intérêts divergents et qui légitiment, par leur fonction sociale dans la pratique, sa persistance. De fait, l’une des recommandations de l’étude était de réinvestir dans des activités de prévention le budget initialement alloué aux AGR.

Cet exemple pointe la nécessité des études précises, menées par des personnes ayant déjà connaissance de la thématique, en amont de la définition des activités afin d’éviter des réajustements dont on peut imaginer les coûts – organisationnels, humains, financiers.

Certaines associations ont la capacité de mener des études socio-anthropologiques en amont des appels à projet. Médecins du Monde, par exemple, a même intégré une compétence anthropologique au sein de son siège dans un service « Recherche et Apprentissage ». L’infographie ci-dessous, tirée de leur site internet, indique l’emplacement de l’étude socio-anthropologique dans le cycle des programmes de l’association. Cette organisation est rendue possible grâce à la relative liberté de Médecins du Monde qui possède des fonds propres non affectés à un projet particulier.

2. De quelle anthropologie avons-nous besoin pour l’humanitaire ?

L’intérêt du milieu humanitaire pour l’anthropologie est réel, mais la rencontre entre les deux disciplines n’est pas si simple. Le chercheur est présenté comme un universitaire trop souvent critique et non force de proposition ou idéalisé comme le « sauveteur » d’un projet en échec.

De quel type d’anthropologie avons-nous besoin pour l’humanitaire ? L’argument avancé dans cet article est qu’il faut que l’anthropologie soit au service de l’action. Elle ne doit pas y être inféodée, mais doit garder pour objectif l’amélioration de l’action humanitaire.

a. Rendre intelligible les logiques d’action locales pour l’action internationale

L’anthropologie s’intéresse à des fonctionnements sociaux précis en essayant toujours de saisir la vision des personnes qui vivent le phénomène pour le comprendre. L’action humanitaire est souvent portée par des acteurs multinationaux – l’ONU et ses agences – ou non gouvernementaux qui agissent hors de leurs frontières – les ONG internationales. L’intérêt de l’anthropologie est ici de faire le lien entre cette échelle locale et ces acteurs internationaux. Elle rend intelligible les échanges sociaux des uns pour les autres. Elle peut être mobilisée à la fois pour aider le « global » – les acteurs internationaux – ou pour soutenir le « local » – les populations ciblées par les programmes de d’aide.

C’est ce qui est mis en avant par Sharon Abramowitz dans son article « Ten Things that Anthropologists Can Do to Fight the West African Ebola Epidemic » (2014). Elle y énonce 10 actions que les anthropologues peuvent mettre en place pour être utile aux humanitaires, dans le cadre de la lutte contre Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014. J’utiliserai ici trois de ses propositions.

1/ Les anthropologues peuvent observer, rapporter, interpréter et expliquer les perspectives locales sur l’action extérieure. Il s’agit ici de ne pas comprendre pour comprendre, mais bien d’opérationnaliser sa compréhension afin de proposer des arrangements, adapter l’action humanitaire et la rendre acceptable pour les populations locales.

2/ Les anthropologues peuvent identifier les capacités locales de santé et les structures locales pouvant participer à la réponse épidémique (ici, Ebola). Il s’agit pour l’anthropologue non seulement de partager des connaissances « objectives » des structures sanitaires existantes, mais aussi sa connaissance des constructions sociales qui pourraient être utiles à la réponse humanitaire en place. Les populations, face à une catastrophe, inventent et mettent en place des moyens d’y répondre et de pallier ses effets. L’intérêt de l’anthropologie est d’identifier ces structures, de les mettre en avant pour que l’action internationale travaille en les intégrant à sa stratégie de réponse.

3/ Les anthropologues peuvent partager leurs contacts locaux avec les experts en santé mondiale qui coordonnent la réponse. Qu’ils soient des chercheurs, des membres de la société civile ou des dirigeants des secteurs publics ou privés, ces personnes peuvent venir en aide et communiquer avec les acteurs de l’action internationale. La réponse humanitaire cible différentes échelles et a donc besoin de contacts appartenant à ces différents niveaux – locaux, nationaux, internationaux.

Les anthropologues peuvent aussi rendre intelligible la réponse humanitaire internationale auprès des populations locales. Ils ont un rôle de « médiateurs culturels »[iii] auprès des populations ciblées.

Ce travail peut permettre de désamorcer des tensions sociales, comme Faye l’a montré dans le cas de l’enterrement des femmes mortes enceinte en Guinée[iv]. Chez les Kissi, en Guinée forestière, il est interdit d’enterrer une femme enceinte avec son enfant dans son abdomen. Il est prévu que le fœtus soit retiré du corps de la femme et que les deux soient enterrés séparément. Dans le contexte épidémique d’Ebola, il n’était pas envisageable d’opérer la femme pour mener à bien cette séparation. Faye explique que « s’il était impossible, pour une raison ou pour une autre, d’extraire le fœtus du ventre de la mère il [faut] sacrifier à un rite de réparation consistant en des offrandes et en divers cérémonies ». C’est ainsi que l’enterrement a eu lieu.

b. La recherche opérationnelle permet d’émettre des recommandations.

La « recherche-action », ou « recherche opérationnelle / participative » permet de faire collaborer les acteurs de l’action internationale (développement et humanitaire) et les chercheurs. Il ne s’agit pas d’effacer les spécificités de ces deux disciplines. Au contraire, comme précisé par Jean-Pierre Olivier de Sardan « toute recherche-action doit se soumettre simultanément aux règles de la recherche et à celles de l’action, sous peine de n’être qu’une mauvaise recherche et une mauvaise action »[v].

Ainsi, la recherche-action doit respecter les critères académiques que sont la reconnaissance de l’implication du chercheur dans son objet étude et la prise en compte des biais personnels et subjectifs. Cela est d’autant plus pertinent, que l’anthropologie valorise l’observation participante, dans laquelle le chercheur a une place active dans ce qu’il observe.

De nouvelles contraintes s’appliquent à la « recherche-action » : la délimitation d’un sujet plus restreint, un temps plus court et un écrit plus accessible.

Jean-Pierre Olivier de Sardan met en avant que la recherche est soumise aux mêmes principes de sélection et de détournement que les projets de développement. Les personnes ciblées par l’étude sélectionnent ce qu’elles partagent afin de servir au mieux leurs objectifs. Le chercheur doit pouvoir identifier et intégrer ces processus.

La recherche-action permet de guider l’action de manière à ce qu’elle soit en accord avec les logiques des populations ciblées.

Le cas détaillé lors d’un séminaire[vi] de Médecins du Monde à propos des grossesses non désirées en Côte d’Ivoire montre la façon dont le projet a été guidé par l’étude socio-anthropologique qui lui avait précédé.

L’étude visait à « comprendre les difficultés d’adhésion des collégiens et lycéens ivoiriens face aux messages de prévention distribués dans les écoles »[vii]. Elle a montré la coexistence de deux discours opposés qui enfermaient les lycéens et réduisaient leur capacité d’action. Le premier, véhiculé par les paires et les réseaux sociaux, incite à une sexualité « précoce et à une multiplication des partenaires ». Le second, porté par les adultes et certaines institutions ivoiriennes, fait de la sexualité un sujet tabou et présente de nombreuses barrières à l’accès à la contraception.

L’approche décrite a permis d’impliquer tous les acteurs (social, éducatif, santé) dans un questionnement sur leur perception de la sexualité, en prenant en compte leur positionnement dans la société et leur capacité d’action. Les jeunes ont été intégrés au projet en animant des émissions de radio pour accompagner le changement des comportements. Des agents communautaires ont été recrutés pour réduire le décalage entre la sexualité vécue des jeunes et la perception que les communautés en ont.

Goundam, région de Tombouctou, Mali. L’association Solidarités International est présente au Mali depuis 2012 et travaille au plus proche des populations. / ©Solidarités International

3. Comment articuler anthropologie et humanitaire ? L’exemple du « modèle contractuel » de Jean-Pierre Olivier de Sardan

a. Trois zones d’interactions préférentielles

Afin de lier et faire coopérer l’anthropologie et le développement, J.-P. Olivier de Sardan présente la solution du « modèle-contractuel » où « chercheurs et opérateurs s’accordent pour définir une zone nettement circonscrite d’interaction et de collaboration, sans renoncer à leurs identités spécifiques »[viii]. Cette façon de réfléchir à l’articulation anthropologie/humanitaire est à la fois plus large et plus spécifique que la recherche action. L’auteur détaille trois « zones d’interactions préférentielles ».

D’abord, la formation des agents de développement à la méthode de l’enquête ethnographique, qui permettrait de les prémunir de certains clichés. Ensuite, la préposition des anthropologues au suivi des dérives des projets. Enfin, l’apport de nouveaux types d’enquête ni tout quantitatif ni tout qualitatif.

b. Quel type d’enquête ?

i. Anthropo experts

J.-P. Olivier de Sardan propose trois façons de pallier ces problèmes d’enquête. La première méthode est de faire appel à des socio-anthropologues comme à des « experts ». Ces chercheurs sont spécialistes au long cours d’une thématique ou d’une région dans un cadre recherche et apportent ces compétences au cadre développement et les contraintes qui l’accompagnent – sujet contraint, rapidité d’action, rendu efficace. La richesse et la justesse de leur apport dans le monde du développement est nourri par leur connaissance longuement construite dans un cadre académique.

C’est ce que décrivent Desclaux et Anoko (2017) lors de l’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014. L’OMS fait appel à des anthropologues, notamment à certains d’entre eux déjà mobilisés lors de l’épidémie de 2000-2001 en Ouganda, de 2003 au Congo etc. Les scientifiques mobilisés lors de ces différents épisodes récoltent et créent des connaissances sur « les aspects médicotechniques [de la maladie], les contraintes de biosécurité, l’histoire des réactions des populations lors d’épidémies antérieures, les dimensions institutionnelles »[ix].

Lorsque l’épidémie a démarré en Guinée, l’OMS a fait appel immédiatement à ces experts pour « mettre en œuvre l’humanisation des mesures de santé publique, expliciter les interprétations de la maladie par les populations ainsi que les logiques sociales sous-jacentes à leurs réactions »[x].

ii. Recherche mixte

J.-P. Olivier de Sardan propose ensuite de mettre en place des thématiques de doctorats dans lesquels les acteurs du développement et de la recherche s’investissent. Ils définiraient conjointement la thématique de recherche et les acteurs du développement s’engageraient à mettre un terrain à disposition du doctorant.

Ces techniques de recherche ont prouvé leur efficacité. Ce fut le cas pour la chargée de recherche, Florence Chatot, qui a travaillé au Niger sur un programme d’accès à l’eau. En amont du projet, elle a mené une étude de besoins en binôme avec un ingénieur en eau, assainissement et hygiène. L’étude a montré l’importance des puits traditionnels pour les personnes ciblées et mis en avant les difficultés, notamment financières, liées à la maintenance des forages.

Grâce à l’intégration des sciences sociales dans la technique et vice versa, l’association a adapté ses activités en proposant des puits traditionnels améliorés qui ne répondent pas forcément aux standards internationaux mais correspondent aux besoins exprimés par les personnes interrogées.

Lier technique et sciences sociales permet de trouver des innovations techniques et adaptées au terrain.

iii. Combinaison d’enquêtes

Enfin, il est possible de mettre en œuvre une combinaison d’enquêtes individuelles et collectives à moyen et court terme afin de dégager des observations pertinentes en un temps acceptable pour les acteurs de l’aide. L’enquête ethnographique qui privilégie l’individuel sur un temps long, peut être menée conjointement avec des enquêtes collectives rapides de type MARP (Méthode Accélérée de Recherche Participative).

J.P. Olivier de Sardan propose avec Thomas Bierschenk la méthode ou « canevas » ECRIS (Enquête Collective Rapide d’Identification des Conflits et des groupes Stratégiques)[xi]. Cette approche d’analyse comparative sur plusieurs sites vise à saisir « de l’intérieur » les conflits, contradictions et enjeux locaux afin de construire des indicateurs qualitatifs adaptés au terrain et à la thématique d’enquête.

Cette méthodologie permet d’introduire des indicateurs qualitatifs non standardisés et des pistes de travail communes qui orientent ensuite le terrain individuel des chercheurs.  Elle est utile pour comparer plusieurs sites, mais répond aussi à des besoins liés « à la préparation, au suivi ou au bilan d’opérations de développement ».

Les propositions exposées dans cet article afin de faciliter l’intégration de l’anthropologie dans l’humanitaire répondent à un objectif constant de l’humanitaire d’améliorer la qualité de ses programmes. L’anthropologie, avec sa méthode ethnographique, et l’anthropologue, avec un regard extérieur, permettent de mettre en avant la complexité du monde sur lequel l’humanitaire et le développeur se penchent. L’anthropologie apporte ainsi un regard nouveau utile à l’action humanitaire, bien que parfois difficile à intégrer.

Madeleine Trentesaux

Qui est Madeleine Trentesaux ?

Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, Madeleine Trentesaux finit actuellement le master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po Paris. Auparavant, elle a suivi une licence d’anthropologie à l’université de Paris Nanterre. Elle a travaillé un an en tant que stagiaire à la Fondation Mérieux et a participé à des projets de solidarité internationale et de développement en France, en Arménie et en Inde.


[i] De nombreuses publications existent sur l’intérêt de l’anthropologie pour l’humanitaire. Pour exemple, le dossier « Anthropologues et ONG : des liaisons fructueuses ? » piloté par Laëtitia Atlani-Duault.

[ii] Chatot F., 2020, « Dynamiques et normes sociales liées aux mutilations génitales féminines dans le Mandoul » [accessible en ligne], Groupe URD, URL : https://www.urd.org/wp-content/uploads/2020/09/PASFASS_Rapport-Etude-MGF_FINAL.pdf.

[iii] Anoko J., Desclaux A., 2017, « L’anthropologie engagée dans la lutte contre Ebola (2014-2016) : approches, contributions et nouvelles questions » [accessible en ligne], in. Santé Publique, Vol. 29, n°4, pp.477-485. URL: https://www.cairn.info/revue-sante-publique-2017-4-page-477.htm.

[iv] Fassasi A., 2014, « Ebola : les anthropologues, composante clé de la riposte » [accessible en ligne], URL : https://www.scidev.net/afrique-sub-saharienne/sante/article-de-fond/ebola-les-anthropologues-composante-cl-de-la-riposte.html.

[v] Jean-Pierre Olivier de Sardan, 1995, « Conclusion », in. Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social, Paris, éd. Karthala, p.192.

[vi] « Les recherches socio-anthropologiques à Médecins du Monde : quelle utilité dans l’action ? », 2019, Accessible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=GkC9jwTUNT4&list=PLo2mlOZ6tXWu11oMUMLAkVkSO6EAsVRNe.

[vii] Magali Bouchon, 2019, « Innover dans les pratiques humanitaires par la recherche en socio-anthropologie », in. Alternatives Humanitaires, n°10, p.3.

[viii] J.P. Olivier de Sardan, ibid., p.194.

[ix] Anoko J., Desclaux A., ibid., p.479.

[x] Ibid.

[xi] Jean-Pierre Olivier de Sardan, ibid., « Arènes et groupes stratégiques », p.180.

 

Défis Humanitaires : bilan 2020, perspectives 2021.

Ce site a pour raison d’être de promouvoir et renforcer l’action humanitaire, d’éclairer le lien entre l’humanitaire et la géopolitique et enfin, d’identifier et de documenter les grands défis qui sont autant de menaces, comme l’épidémie de la Covid-19.

Ce bilan et ces perspectives ne sont bien sûr pas exhaustifs. Ils cherchent plutôt à souligner quelques faits et tendances ainsi que, en conclusion, d’illustrer l’action de ce site qui entend être à sa manière un acteur humanitaire.

Distribution d’eau en temps de Covid-19, Myanmar, 2020 / ©Solidarités International

Bilan 2020

Pour aller à l’essentiel, les deux faits majeurs qui marquent 2020 ont bien été l’extension mondiale du virus de la Covid-19 venu de Chine et la poursuite, si ce n’est la dégradation, des principaux conflits. Signalons aussi la 5ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) à Paris le 17 décembre à laquelle tous les articles sont consacrés dans cette édition.

L’année 2020 restera dans l’histoire comme celle de la Covid-19. Apparu au début de l’année (décembre-janvier), le virus s’est ensuite déployé rapidement à l’échelle de la planète.

Selon l’OMS, au 5 janvier 2021, le bilan est de 84 millions de cas et de 1 800 000 décès dans le monde. Si les pronostics les plus inquiétants ont été heureusement déjoués en Afrique où les systèmes de santé sont réduits, on y décompte 64 790 décès et 2 280 488 cas dont près de la moitié en Afrique du Sud. Actuellement c’est en Europe et dans les Amériques que la pandémie est la plus meurtrière.

La Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) évalue les pertes économiques à 1 000 milliards de dollars et, si les pays les plus développés ont réussi à mobiliser les ressources nécessaires pour protéger leur population, cela n’est pas le cas pour 6 milliards d’êtres humains parmi lesquels une main d’œuvre nombreuse et peu qualifiée, très dépendante de l’économie informelle.

L’autre front humanitaire est celui des crises majeures qui n’ont pas diminuées, bien au contraire, et aucune n’a été réglées. Qu’il s’agisse du Yémen au bord de la famine, du Moyen-Orient et particulièrement de la Syrie, du nord-est du Nigeria. Rien de positif non plus pour les Rohingyas au Myanmar et au Bangladesh ni à l’est de la République Démocratique du Congo où le chaos prospère. Quant au Sahel, la situation militaire et de sécurité ne cesse de se dégrader et d’entrainer des populations toujours plus nombreuses dans la vulnérabilité.

©Réseau Logistique Humanitaire

Dans ce contexte chaotique, les humanitaires ont été confrontés à l’interruption de la quasi-totalité du transport aérien, de la fermeture des frontières et donc des chaines d’approvisionnement. Il a fallu faire preuve de résilience, s’adapter et innover. C’est ainsi que les ONG du Réseau Logistique Humanitaire (RLH) ont mis en place, en complémentarité de celui du Programme Alimentaire Mondial (PAM), un pont aérien humanitaire européen avec l’aide du Centre de Crise et de Soutien du ministère français de l’Europe et des affaires étrangères et celui de la Commission Européenne avec ECHO. Celui-ci a permis d’organiser 42 vols pour des destinations prioritaires et de transporter 1208 passagers et 785 tonnes de fret. S’adapter est un maitre mot pour l’action humanitaire qui doit tirer toutes les leçons apprises en 2020 pour les mettre à profit cette année.

Rappelons que fin 2019, Les Nations-Unies (OCHA) lançait pour 2020 un appel de 29 milliards de dollars pour secourir 168 millions de personnes, soit 22 millions de plus que l’année précédente. Depuis, la Covid-19 a largement augmenté les besoins les plus élémentaires.

Perspectives 2021

« La pandémie de Covid-19 a modifié le paysage de la réponse humanitaire en rendant 235 millions de personnes tributaires de l’aide internationale. Il s’agit d’une augmentation de 40% par rapport à la même période l’année dernière » selon Mark Lowcock, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires des Nations unies.

Pour David Beasley, directeur exécutif du Programme Alimentaire Mondial, prix Nobel de la paix 2020, « la pandémie de Covid-19 menace de déclencher une autre « pandémie », celle de la famine ». Il précise « Au total, 270 millions de personnes seront confrontées à une faim extrême en 2021. Il rappelle aussi qu’environ 3 millions d’enfants meurent de faim et de malnutrition chaque année dans le monde.

En fait, le virus fragilise toujours plus des populations en danger plus nombreuses dans des pays déjà confrontés à de graves crises humanitaires comme le Yémen, le Burkina Faso, le Soudan du Sud, le nord-est du Kenya et l’Afghanistan et le Sahel sont très vulnérables. La Syrie sera encore en tête des besoins essentiels avec 2 millions de personnes supplémentaires à secourir.

Inondations en République Centre Africaine, 2019 / ©Solidarités International

Cette crise vient se superposer et en accélérer une autre qui est celle des réfugiés et déplacés dans le monde. Si ceux-ci étaient en moyenne 40 millions entre 1990 et 2010, ils étaient près de 80 millions en 2019 et ce chiffre devrait encore augmenter sous l’effet d’un virus porteur de vulnérabilités, de tensions et de conflictualités.

Si aucun des grands conflits n’est en voie d’apaisement et de solution, nous redoutons que certains puissent même entrainer des famines comme au Yémen. L’explosion dans le port de Beyrouth, la guerre au Haut Karabakh, le risque sérieux d’intensification du conflit en Afghanistan qui connait un déficit chronique de céréales, sont des signes précurseurs de détérioration qui ont manifestement conduits l’ONU a lancé un appel record de 35 milliards de dollars pour 230 millions de personnes dans le besoin en 2021 contre un appel de 29 milliards de dollars l’année dernière.

Mais la mobilisation des ressources financières sera-t-elle à la hauteur de l’urgence des besoins ? Beaucoup de voix s’inquiètent, dont celle du Secrétaire général de l’ONU Antonio Gueterres, et redoutent des « coupes terribles » compte-tenu des pertes économiques et des investissements massifs dans la protection sociale des pays de l’OCDE qui sont les principaux bailleurs de l’aide internationale.

Et puisque le vaccin arrive et que l’on commence à vacciner, notamment dans les pays les plus touchés, il faut d’ores et déjà prévoir la vaccination dans les pays les plus fragiles et exposés selon tel ou tel mécanisme, en particulier celui mis en place par l’Organisation Mondiale de la Santé (ACT, COVAX).

Dans une telle situation qui va durer et sans doute s’aggraver avec le temps cette année, l’aide humanitaire est l’assurance vie des populations en danger et celle-ci doit fonctionner avec rapidité et efficacité.

Quelle valeur ajoutée pour la 5ème Conférence Nationale Humanitaire ?

Lors de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire qui s’est tenue le 17 décembre à Paris en présence du Président de la République, Emmanuel Macron, celui-ci a posé la question cruciale « qu’est ce qui est le plus urgent » ?

Mark Lowcock a répondu sans hésiter « la famine et l’aide aux pays les plus fragiles. Le commissaire européen à l’humanitaire, Janez Lenarcic, a priorisé « l’impact de la Covid-19 sur l’économie mondiale et les conséquences sociales ». Pour Philippe Jahshan, président de Coordination Sud qui regroupe les ONG humanitaires et de développement, « l’urgence c’est les chaines d’approvisionnement et la mobilisation de moyens financiers massifs pour éviter le pire ». Comme on le voit, ces priorités sont imbriquées et se complètent.

Si l’on tente de résumer brièvement cette CNH, sachant que nous reviendrons dessus lors de la prochaine édition début février, nous pouvons dire que les principales attentes des ONG humanitaires étaient les suivantes :

  • Que la crise de la Covid-19 serve d’accélérateur à l’anticipation des crises, la prévention, la mutualisation et le renforcement de la complémentarité entre acteurs internationaux et nationaux.
  • Que les engagements budgétaires pour l’APD (0,55 % du RNB) et l’aide humanitaires (500 ME) soient tenus en 2022.
  • De faire respecter le Droit International Humanitaire (DIH) et les principes humanitaires d’humanité, d’impartialité et d’indépendance et permettre l’accès aux population en danger.
  • De refuser le criblage des bénéficiaires de l’aide dans le cadre du DIH, pour l’accès de l’aide et la sécurité des humanitaires sur le terrain des crises.
  • De limiter le criblage de sécurité des prestataires, partenaires et des personnels au début de chaque nouveau programme et ensuite selon une régularité de 2 à 3 fois par an selon les cas.
  • Que l’on renforce la synergie humanitaire – développement en lien avec les acteurs locaux sans être pour autant en charge de la paix qui revient aux décideurs politiques.
  • Que l’ensemble des acteurs humanitaires prennent pleinement en compte dans leur action la lutte contre le dérèglement climatique, pour l’environnement et la biodiversité.
  • Que les acteurs humanitaires bénéficient d’une exemption face au lois antiterroristes qui les mettent en risque et que le droit pénal français intègre le DIH.
Interventions du Président de la République lors de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire.

Après avoir fait le constat que l’impunité devenait la règle et que la sécurité se dégradait dangereusement pour les humanitaires, Emmanuel Macron a déclaré « La France sera votre alliée ».

Le Président de la République a notamment pris les engagements suivants :

  • Réengagement pour l’Aide Publique au Développement, moratoire sur la dette des pays africains, émission de droit de tirage monétaire. A la suite du récent G 20, la France organisera un Sommet sur le financement des économies africaines en mai 2021 à Paris.
  • Il est favorable à la création d’un poste d’envoyé spécial auprès du Secrétaire général de l’ONU pour la préservation de l’espace humanitaire.
  • Propose la création d’une commission technique paritaire pour le renforcement des enquêtes sur les crimes contre les humanitaires.
  • Qu’une solution soit trouvée dans les 6 mois à venir pour faciliter les transferts bancaires des ONG et la publication d’un « Guide pédagogique ».
  • Le Président a demandé au Garde des sceaux l’envoi d’une circulaire à tous les parquets en France pour les sensibiliser au DIH qui s’applique aux ONG.
  • Il a évoqué une amélioration de la dérogation des sanctions pour les ONG, au cas par cas, face aux lois antiterroristes.
  • Il a rappelé son engagement que la France consacre à 0,55 % de son RNB à l’APD en 2022 selon une trajectoire croissante ainsi qu’un budget de 500 ME pour l’aide humanitaire.

Dans cette 48ème édition de Défis Humanitaires vous trouverez plusieurs articles sur la CNH et nous y reviendrons dans notre prochaine édition début février.

Et pour conclure, bilan et perspectives pour le site Défis Humanitaires.

Comme site publiant ces articles, analyses, interviews, nous souhaitons aussi vous faire part en résumé de nos réalisations en 2020 et de nos projets cette année.

En 2020, nous avons publié 13 éditions et 51 articles écrits par 30 auteurs. Le nombre de lecteurs a été de 33 529 pour 21 370 en 2019 et 11 116 en 2018. Ce triplement du nombre de lecteurs témoigne bien de l’intérêt suscité par Défis Humanitaires et nous vous en remercions ainsi que les auteurs pour leur contribution.

Les 10 articles les plus lus ont eu pour thème la CNH, la protection et l’exemption des humanitaires face aux lois antiterroristes, la Covid-19, le Sahel, la sécurité des humanitaires et la démographie au Sahel.

Cette année, nous prévoyons d’actualiser la maquette du site et de la promouvoir, de renforcer la rédaction, d’améliorer les photos, de publier une édition mensuelle et, enfin, de publier la 2ème édition de l’Etude sur les ONG humanitaires françaises à l’international pour la période 2006 – 2019.

Mais soyons francs, pour y parvenir, nous avons besoin de votre soutien financier. Pour perdurer et se développer après 3 ans et 48 éditions, ce site gratuit a maintenant besoin de quelques ressources financières. Vous trouverez la présentation de ce projet pour lequel nous vous remercions par avance pour votre don sur HelloAsso.

Je vous présente mes vœux les meilleurs pour vous et vos proches pour la nouvelle année.

Alain Boinet.