Baisse des financements de l’aide internationale, « humanitarian reset »

Deux défis à relever pour le secteur WASH eau-assainissement-hygiène.

Après les inondations dévastatrices de septembre 2024, la communauté de Wulari a perdu son accès à l’eau potable. Depuis lors, les habitants dépendent des services de transport d’eau par camion soutenus par Action contre la Faim. Maiduguri, État de Borno – ©ACF/Maryna Chebat

La situation du secteur de l’Eau, Assainissement et Hygiène en contexte humanitaire (secteur WASH1) est à la fois critique et essentielle. Elle est critique parce que le secteur a violemment subi l’impact des baisses de financements humanitaires initiés par les États-Unis d’Amérique en mars 2025, rapidement rejoints par la plupart des bailleurs historiques2. Elle est essentielle à appréhender et à résoudre car ce secteur est l’un des quatre secteurs définis par les Nations Unies comme « life-saving » (sauveur de vies), avec les secteurs de la santé, la protection et l’aide alimentaire. Avec ces autres secteurs, elle est également3 par l’ampleur des besoins que représente ce secteur en matière de couverture. En effet, si l’on s’en tient aux chiffres de l’année 2024 compilés par les Clusters4 (donc avant les coupes et les altérations induites par la réforme humanitaire), on observait alors un nombre de personnes dans le besoin5 de 340 millions, et ce dans environ soixante pays de la planète. Ce chiffre n’a par ailleurs jamais cessé d’augmenter dans les dix dernières années et a doublé entre 2019 et 2024.

Or, la part de population en besoin d’Eau, d’Assainissement et d’Hygiène, représentait alors 170 millions d’individus, soit environ 50% des besoins multisectoriels globaux. Bref, à lui seul, le secteur WASH représente la moitié des besoins, en termes de nombre de personnes assistées6. Le secteur WASH est également l’un des secteurs le plus directement nécessaire à la suite d’une crise (le manque d’eau entraine la mort au bout de quelques heures) et il est directement associé au contrôle des maladies transmissibles qui s’implantent de manière opportuniste dans les contextes d’urgence (par exemple, choléra). De plus, il constitue un préalable incontournable pour toute autre champ de réponse humanitaire nutritionnelle, santé, éducation, protection, etc. Comment imaginer un centre de santé fonctionnant sans eau, ou un programme de contrôle épidémique envers une population qui n’aurait pas accès à une hygiène de base ?

Même avant les coupes drastiques de financement des agences de développement du Nord au cours de 2025, le secteur WASH était déjà sévèrement contraint et sous-financé. Le budget demandé annuellement, dans le cadre des appels humanitaires des Nations Unies, gravitait autour de 4 milliards de dollars/an, soit environ un tiers de la somme demandée par le secteur de la santé. Qui plus est, cette somme demandée n’est en moyenne abondée qu’aux alentours d’un tiers (37% en 2024 représentait une année standard, alors que l’on était seulement à 6,6% à mi-année en 2025).

©UNICEF/Mohammed Nateel – Une enfant fait la queue pour de l’eau à Gaza

On pourrait s’interroger à la fois sur le faible montant global du budget WASH Humanitaire, vis-à-vis de l’immensité des besoins, et également sur le sous-financement régulier et massif de cette enveloppe. Les raisons sont avant tout d’ordre institutionnel : le secteur de la WASH est, au moins dans son acception onusienne, récent7, tout comme l’est sa gouvernance globale (il a pâtit jusqu’à 2023 d’un manque de conférences onusiennes dédiées).  Ces raisons sont également d’ordre structurel : le secteur de la WASH étant intégré à de nombreux autres secteurs mieux financés (la santé ou l’éducation par exemple), il s’est marginalisé en tant que secteur d’intervention propre.

Ces raisons sont, enfin, liées aux capacités des agences onusiennes et d’autres acteurs WASH pour capter une manne humanitaire toujours décroissante, ou au mieux stagnante.

Les coupes de l’aide au développement, actées au premier trimestre 2025, ont marqué un tournant dans le financement du secteur WASH. Ces coupes ont été motivées par des raisons multiples, la question de l’efficience de l’aide au développement et du détournement des financements par une machine administrative toujours plus lourde ayant fait l’objet d’analyses et d’articles8.

Ces coupes ont servi de déclencheur à une baisse quasi unanime des bailleurs les plus importants, dans un contexte de récession budgétaire, de droitisation des politiques européennes et Américaines et de dépriorisation vis-à-vis d’enjeux actuels majeurs (comme la défense Européenne). Elles ont surtout entrainé9  et un impact qui se traduit in-fine par des vies humaines sacrifiées10.

S’est rajouté à ces coupes, de la part en particulier des États-Unis, la promotion d’une politique d’appui humanitaire questionnant directement les principes humanitaires11.

En parallèle, et en lien direct avec les coupes de l’Aide au Développement, s’est mis en place la Réinitialisation Humanitaire (Humanitarian Reset) avec ses bons et ses mauvais côtés. L’avantage de cette réforme en cours sous l’égide du Coordinateur Humanitaire UNOCHA12, est la volonté d’améliorer l’efficience d’un modèle onusien (mais pas que) complexe, peu impliqué dans les réformes proposées lors du Grand Bargain13 d’Istanbul 2016, et surtout à bout de souffle et de crédibilité politique, cf. la crise de Gaza ou d’Ukraine, dans lesquelles la réalpolitique a remplacé le droit international en toute impunité. Le désavantage de cette réforme, au moins à court terme, est le démembrement des structures de coordination humanitaire existantes, y compris dans des contextes ou coordonner les acteurs est un préalable absolu à une réponse efficace, couvrant et efficiente (le Nigéria en est un exemple criant).

©UNHCR/Jutta Seidel – Des réfugiés soudanais arrivent dans un site inondé au Tchad.

Alors, que faire devant ce tableau sombre pour le secteur WASH, mais également et plus largement pour les autres secteurs ayant partie liée à la réponse humanitaire ?

Avant tout, comprendre que le projet humanitaire tel que l’on l’a porté et construit au cours des trois dernières décennies est en train de vivre ses derniers jours, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur est la volonté et surtout la nécessité opérationnelle de déployer l’aide majoritairement par (et non pas à travers) des partenaires locaux, mais encore faut-il que ceux-ci aient la capacité, l’éligibilité financière et l’accès aux zones humanitaires. Le pire est de devoir répondre à des besoins humanitaires grandissants avec des moyens financiers qui se réduisent substantiellement, en se focalisant sur les besoins extrêmes14 au risque d’exclure les personnes qui ne seraient pas en priorité absolue15. Les organisations humanitaires classiques et leurs partenaires onusiens devront « faire avec » et revisiter leurs stratégies de réponse, en s’appuyant davantage sur des plans de préparation idéalement portés par les États eux-mêmes et en développant des partenariats stratégiques avec des organisations locales.

Ensuite, acter que le secteur de la WASH a progressé, en quinze ans, sur sa gouvernance globale, avec la nomination de Mme Retno Marsudi, Envoyée Spéciale pour l’Eau, en novembre 2023, liée à la réinstitution de conférences onusiennes régulières du secteur. Cette opportunité en matière de gouvernance doit être mise à profit pour mettre en avant le lien étroit entre les champs humanitaires et du développement, comme cela est porté par le projet des initiatives du collectif de la WASH Roadmap16 en amont de la conférence UN de 2026 sur l’Eau.

Également, si la crise climatique est un déterminant critique des enjeux humanitaires17, elle met aussi en avant, après près de trente COP18 de pseudo absence19, l’importance croissante du secteur de la WASH dans les stratégies d’atténuation et d’adaptation (incluant la réponse humanitaire).

Un plaidoyer commun pour la WASH Humanitaire et son financement est primordial. Le collectif de la WASH Roadmap offre ainsi la possibilité à toute structure de démontrer son engagement en signant le Humanitarian WASH Call To Action20, et de mettre les Etats devant leurs responsabilités.

La conférence des Nations Unies sur l’Eau de 2026, qui se tiendra aux Emirats Arabes Unis en fin d’année 2026, comporte un dialogue interactif21  qui mettra en avant les enjeux humanitaires et les solutions qui peuvent être portées, il s’agit du Dialogue Interactif N°1, ”L’eau pour les Peuples”. Cette conférence sera initiée par une réunion préparatoire qui se tiendra à Dakar, les 26 et 27 janvier 2026 où tous les acteurs sont conviés pour alerter et faire des propositions d’actions22.

©ACF/Maryna Chebat – Nigéria

En guise de conclusion, cinq axes pourraient être ainsi privilégiés :

1 – L’obtention de financements humanitaires en lien avec le volume des besoins, accessibles et flexibles, et surtout captables par les acteurs locaux pour assurer l’atteinte des personnes en situation critique, en matière de Nutrition, Aide alimentaire, Santé et, bien sûr, WASH. Appuyer l’accès des organisations locales aux Pool Funds des Nations Unies et autres mécanismes de financement, accompagné par une harmonisation et simplification des règles bailleurs et d’une approche intégrée de la gestion des risques, est déterminant dans ce sens. Augmenter l’enveloppe humanitaire dans une enveloppe d’aide au développement décroissante est également crucial.

2 – Promouvoir des consortia opérationnels et plaidoyer – incluant et, idéalement, pilotés par des partenaires locaux et des réseaux du Sud. Cela implique une montée en puissance préalable de ces acteurs et la simplification des mesures de due diligence, afin de ne pas pénaliser les acteurs locaux en première ligne de réponse humanitaire (encore dans la logique d’un partage de risques).

3 – Revisiter les plateformes de coordination en incluant les acteurs locaux jusqu’au plus haut niveau (les Humanitarian Country Teams), tout en préservant la qualité opérationnelle et technique de la réponse, assurés par les Agences Onusiennes et les acteurs internationaux, comme les ONG internationales. Cette approche de Coordination Locale23 peut impliquer des acteurs et des autorités locales ou de la société civile, comme c’est déjà le cas au Mali actuellement. Ceci exige d’accentuer la complémentarité des acteurs et leur redevabilité opérationnelle en considérant les communautés comme éléments constitutifs des décisions opérationnelles et financières les concernant. Cette redevabilité touche l’ensemble du cycle de réponse humanitaire, à commencer par l’analyse et la validation conjointe des besoins, et prôner les modèles de complémentarité d’ICVA24 au niveaux global et régionaux.

4 – Insister sur les approches anticipatoires, les modèles de Nexus (y compris financier) et l’intégration des divers secteurs humanitaires, afin d’apporter une réponse prédictible, durable et couvrant l’ensemble des besoins des populations affectées.

5 – Enfin, redéfinir la valeur ajoutée des organisations humanitaires internationales en tant que répondeurs directs si les acteurs locaux font défaut, n’ont pas accès, ou que le niveau de crise (volume des besoins) l’exige. Le rôle des ONGs internationales dans la représentation ou l’appui des acteurs locaux dans les groupes techniques et mise en avant des situations de terrain est à considérer.

Jean Lapegue.


1Le secteur est nommé WASH pour Water Sanitation and Hygiene (Eau, Assainissement et Hygiène.

2in June, The OECD projected a 9 to 17% drop in official development assistance (ODA) in 2025: https://www.oecd.org/en/publications/2025/06/cuts-in-official-development-assistance_e161f0c5/full-report.html

3Avec les secteurs de la Santé, la Protection et l’Aide alimentaire.

4Plateformes de coordination humanitaire sectorielles sous l’égide des Nations Unies.

5PIN (People In Need).

6À noter qu’environ un tiers des personnes en besoin humanitaires sont des personnes ayant subi un déplacement forcé, avec 110 millions en 2024 (il s’agit essentiellement de déplacés internes par les conflits et catastrophes naturelles ou climatiques).

7Pour rappel, l’Objectif de Développement Durable dédié au secteur, donc N°6, a été créé en 2015 et le Droit à l’Eau reconnu en tant que Droit Humain en 2010 seulement.

8Référence : The Economist, 06/03/2025.

9Le financement US représentait 42% de l’enveloppe humanitaire globale en 2024.

10Sur les 21 bureaux pays suivis par Action contre la Faim France, 648 672 personnes ont été privées d’appui humanitaire WASH du fait de ces coupes en 2025. Une étude du Lancet de Juillet 2025 a projeté que les coupes de USAID sur les secteurs humanitaires essentiels pourraient entrainer plus de 14 millions de décès additionnels à l’horizon 2030, incluant 4,5 millions d’enfants de moins de 5 ans.

11Le cœur de ces principes étant : Humanité, Indépendance, Neutralité.

12Tom Fletcher.

13Les orientations principales de cette conférence incluaient déjà la localisation, l’efficience de l’aide et la redevabilité.

14Environ 100 millions de personnes en 2025.

15Soit autour de 200 millions de personnes en 2025.

16WASH ROAD MAP – WASH Home

17Pour information, le nombre de déplacés internes liés aux crises climatiques a augmenté de 29% entre 2023 et 2024 contre 10% pour les déplacés liés aux situations de conflits.

18Conference of the Parties, réunions des Etats membres autour de l’enjeu climatique.

19Jusqu’à la COP28, le thème de l’Eau a été occulté dans les COPs Climat par la question énergétique.

20Déjà signé par 231 organisations et 4 Etats membres. Lien pour signer le Call : Lien

21Dialogue N°1 : Water For People / L’Eau pour les Peuples.

22Pour plus de renseignements ou si vous souhaitez rejoindre notre action de plaidoyer humanitaire à cette conférence préparatoire, merci de contacter washadvocacy@actioncontrelafaim.org

23Area Based Coordination.

24About ICVA – ICVA


Jean Lapegue 

Jean Lapegue est Responsable du service Eau Assainissement Hygiène de Action contre la Faim UK puis France depuis 2003. Il cumule une expérience de 26 ans dans le domaine de la WASH Humanitaire, essentiellement auprès de l’ONG Action contre la Faim. Il a une expérience de quatre ans en tant que responsable de la cellule hydrologique du Ministère de l’Agriculture et de la Forêt de la Collectivité Territoriale de Mayotte (1992-1996).

Son expérience de terrain, de plus de dix ans, couvre essentiellement des contextes de conflit et post conflit, où il a été exposé à l’accompagnement de populations déplacées : Sri-Lanka (1999-2001) et Afghanistan (2001-2003).

Jean Lapegue est membre de diverses instances décisionnelles et de coordinations humanitaires, comme le Cluster Global WASH, La Taskforce Globale pour le Contrôle du Cholera et a été gouverneur du Conseil Mondial de l’Eau (2015-2022) et membre du Groupe Stratégique du Global WASH Cluster. Il représente Action contre la Faim dans diverses instances de coordination incluant le Partenariat Français pour l’Eau, la WASH Roadmap, Coalition Eau, etc.

Sa formation est une thèse de doctorat en hydrologie de l’environnement (1999) et il est engagé sur plusieurs projets de recherche, a co-encadré plusieurs thèses de doctorat et est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages et publications et d’une cinquantaine d’articles sur le secteur de l’Eau en contexte de crise.

Il enseigne la stratégie humanitaire et l’architecture de la coordination dans cadre du Master WASH Humanitaire porté par l’Université Régionale de 2iE (Burkina Faso).


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Impasse Humanitaire dans le Nord-Est syrien ?

Habitants du camp de Sahlat al Banat faisant la queue devant la tente des consultations médicales de l’association Solinfo. ©Juliette Elie

Sous le soleil déjà lourd d’un matin de septembre, une cinquantaine de personnes patientent entre les tentes poussiéreuses du camp de Sahlat al Banat, dans le Nord-Est syrien. A l’arrivée du véhicule, un brouhaha se fait entendre devant la tente : chacun plaidant sa cause espérant être inscrit sur la liste des cent consultations qui auront lieu pendant ces prochains jours.  

Depuis 2018, plus de 2000 familles ont trouvé refuge aux abords de l’immense décharge de la ville de Raqqa. Depuis les villes de Der ez-Zor ou Maadan elles ont fui les offensives successives qui ont mis fin à plusieurs années de domination de l’Etat islamique. Les abris se sont dressés au fil des années : A perte de vue, des pans de tissus, de couvertures, de bâches parfois marquées du logo UNHCR rappellent qu’ici, l’aide humanitaire s’est peu à peu retirée. Une odeur lourde flotte sur le camp, mélange de déchets et de plastique brulé, elle s’invite et se colle aux vêtements. Ici, les enfants trient, parcourent les montagnes d’ordures à la recherche de fer qu’ils pourront revendre pour quelques centimes. Pour beaucoup, c’est le seul moyen de survivre.  

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG SOLINFO ©Juliette Elie

Depuis plusieurs années maintenant, nous, SOLINFO, animons des ateliers de soutien psycho sociaux à destination d’une centaine d’enfants chaque mois. Le temps d’une heure ou deux, ils peuvent s’évader de leur quotidien et redevenir simplement des enfants ne se souciant plus du nombre de bouts de fer ramassés, ou du nombre de livres syriennes collectées. Sous cette tente, le professeur Naji Al Matrood ne cesse d’imaginer de nouvelles façons d’animer ses cours pour capter l’attention des enfants et leur redonner la légèreté de leur âge. Mon rôle de médecin, référente de l’association, vient renforcer ce soutien en assurant à la fois des soins médicaux et des actions de prévention, comme de la sensibilisation à l’hygiène, incluant la distribution de kits composés de produits essentiels : brosse à dents, dentifrice, savon, couple ongle et solution désinfectants. 

Ces moments passés auprès des enfants laissent aussi entrevoir le quotidien de ces hommes et femmes dans un environnement extrêmement dégradé. La poussière et l’odeur imprègnent tout l’espace. Les enfants arrivent souvent pieds nus, et leurs habits sales ou déchirés. Les pathologies les plus courantes disent aussi beaucoup de ce quotidien : la gale, la diarrhée et la malnutrition sont presque constants. Nous avons ainsi mené une étude nutritionnelle auprès de cent enfants du camp et les résultats sont alarmants : plus de la moitié présentent des signes de dénutrition – 53%, dont un tiers en dénutrition sévère et deux tiers en dénutrition modérée. Concrètement, cela signifie que la majorité des enfants examinés n’ont pas une croissance normale : leur poids est insuffisant pour leur taille ou leur âge, ce qui peut entraîner une fragilité osseuse, des retards de développement, des œdèmes et les rend plus vulnérables aux infections. Ces données confirment la gravité de la situation et illustrent l’absence de programmes nutritionnels durables dans la région. 

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG Solinfo. ©Juliette Elie

Des restrictions budgétaires dangereuses pour les secours.  

Ces chiffres ne sont pas une exception : ils traduisent une réalité plus large, celle de l’impasse humanitaire du Nord-Est syrien. Depuis début 2025, les restrictions budgétaires décidées par Washingtons ont entrainé l’arrêt de nombreux programmes soutenus par USAID. En pratique, de nombreuses ONG internationales ont vu leur financement réduit de 40% les obligeant à réduire leur effectifs et leurs projets dans la région. Sur le terrain, les conséquences sont visibles : de nombreuses ONG se sont retirées, des projets interrompus, du personnel en attente. Les ONG locales tentent de pallier l’absence des acteurs internationaux mais sans les moyens logistiques et financier qui faisaient la force du dispositif humanitaires des années précédentes. Ce changement de paradigme met désormais en lumière la responsabilité de l’Administration Autonome du Nord-Est syrien (AADNES) qui se retrouve seule face à des camps qu’elle ne parvient ni à administrer, ni à fermer.  

C’est dans ce paysage humanitaire fragmenté que Damas reprend peu à peu la main en commençant par le plan administratif : désormais, toutes les agences des Nations unies doivent soumettre leurs propositions de projets au gouvernement syrien avant toute action sur le terrain. Dans le même temps, les ONG internationales désireuses de collaborer avec les Nations Unies doivent s’enregistrer auprès du ministère des Affaires Etrangères, passage obligé pour obtenir un cadre légal d’intervention. Ce ministère impose des procédures longues, redondantes et parfois arbitraires.  

Les ONG locales quant à elles sont soumises à un processus similaire : elles doivent obtenir leur enregistrement auprès du ministère des Affaires Sociales qui contrôlent leurs statuts et leurs financements. Cette tutelle permet au nouveau gouvernement de filtrer et canaliser l’aider vers les zones qu’il estime prioritaires.  

Malgré ces contraintes, le Health Authority Office (HAO), organe sanitaire de l’AADNES, tente de maintenir une coordination parallèle. Agissant comme un « ministère de la santé », il assure la gestion des hôpitaux, des centres de santé primaires et coordonne les actions humanitaires des ONG internationales et locales afin de répondre au mieux aux besoins de la population.  

©MEAE

Au-delà de l’urgence humanitaire, le Nord-Est Syrien vit depuis plusieurs mois dans l’attente de négociations entre le nouveau gouvernement présidé par Ahmed Al Charaa et l’administration du Nord-Est Syrien. Début octobre, plusieurs rencontres ont eu lieu, sous l’impulsion des Etats-Unis qui tente de maintenir un équilibre fragile entre leurs alliés kurdes et un régime syrien en quête de normalisation régionale. A l’instar des communautés druzes et alaouites, les représentants kurdes semblent plaider pour un modèle d’état fédéral garantissant une autonomie administrative, culturelle et sécuritaire. Damas souhaite de son côté la mise en place d’un état central et une intégration des différents groupes armés.  

Au cours de ma mission, des affrontements ont éclatés dans les quartiers kurdes d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud à Alep, opposant des unités locales à des factions pro-gouvernementales. Le 8 octobre, un cessez-le feu a été négocié entre les deux parties, ramenant un calme précaire dans la ville. Ces épisodes témoignent d’une fragilité de la coexistence entre le régime et les forces kurdes et rappellent les violences communautaires faites aux Druzes et aux Alaouites seulement quelques mois auparavant.  

Au sein même des milieux kurdes, les opinions divergent. Certains affichent un optimisme prudent, voyant une chance d’obtenir une reconnaissance voire la promesse d’un état fédéral. D’autres plus désabusés redoutent un conflit armé, désenchantement d’un peuple fatigué par la guerre. « Les discussions n’aboutiront jamais tant que Damas restera tiraillé à la fois en interne et par ses parrains étrangers » estime un responsable local à Qamichli.  

L’espoir de la paix avant tout.  

Sur le terrain, cette impasse politique est omniprésente et se traduit par une fragilité sécuritaire constante. Des routes fermées, bloquées par un checkpoint improvisé, des rumeurs racontées par nos partenaires locaux sur des attaques, des enlèvements, des règlements de compte participent au sentiment d’insécurité des populations. La peur de l’Etat islamique demeure dans certains villages où des attaques sporadiques ont lieu. Pourtant, nous n’avons rencontré aucun incident durant notre mission. Les déplacements se sont déroulés sans entrave et la région demeure relativement stable.  Ce constat traduit une stabilité fragile où la vie continue malgré tout.  

Le Nord-Est Syrien est aujourd’hui une zone grise humanitaire où ni les armes ni la paix de s’imposent vraiment. L’attention internationale s’est détournée, les caméras se sont tournées ailleurs et les populations déplacées, invisibles, ne font plus l’objet que de rare lignes et pourtant la vie y reste d’une extrême précarité. A Raqqa, l’hôpital national reste debout soutenu presque entièrement par des ONG. Les soins y sont délivrés gratuitement permettant à la population d’accéder à une prise en charge minimum.  

Comme beaucoup d’acteurs humanitaires dans la région, nous travaillons exclusivement avec les ONG locales, seules à connaitre les réalités du terrain. Mustapha, notre directeur pays et Driss, responsable de projets, incarnent cette résistance silencieuse et restent mobilisés malgré le doute que fait peser la situation politique actuelle. Je reviendrai bientôt pour poursuivre ce travail modeste mais indispensable à ceux qui n’ont plus rien, sinon l’espoir de la paix avant tout.  

Juliette Elie.

 

Consultations médicales à Sahlat al Banat

 

Docteur Juliette ELIE : 

Après un doctorat en médecine obtenu à l’Université Paris Diderot et un master de recherche en inflammation et maladies inflammatoires, Dr Juliette Elie exerce en tant que praticien attaché contractuel à l’hôpital Necker–Enfants Malades à Paris.
Actuellement médecin humanitaire bénévole au sein de l’ONG SOLINFO, ONG présidée par Edouard Lagourgue, elle est responsable des projets médicaux, notamment dans les domaines de la nutrition, de la santé communautaire et du soutien aux populations déplacées.
Son engagement s’inscrit dans une approche alliant rigueur scientifique, action de terrain et accompagnement des acteurs locaux pour renforcer durablement les capacités sanitaires dans les zones de crise. 

 

 

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