Pratiques salariales, attractivité et équité RH dans les organisations françaises de solidarité internationale

Présentation par Matthieu de Bénazé, directeur de la Coordination Humanitaire et Développement (CHD)

Introduction – Pourquoi une nouvelle enquête aujourd’hui ?

Le secteur français de la solidarité internationale traverse une période charnière. Confronté à une crise sévère des financements publics, il doit faire face à de nouveaux défis, continuer à garantir l’efficacité de l’aide sur le terrain… en préservant son capital humain. Dans ce contexte incertain, marqué par une forme de « brouillard stratégique », disposer de repères objectivés sur les pratiques salariales et extra‑salariales est utile aux directions générales, aux directions des ressources humaines et, plus largement, au secteur.

C’est dans cet esprit que la Coordination Humanitaire et Développement (CHD) a souhaité conduire, pour la troisième fois depuis 2009, une enquête approfondie sur les pratiques de rémunération et d’avantages sociaux au sein des organisations de solidarité internationale (OSI) françaises. Réalisée en 2025 avec l’appui du cabinet Deloitte, cette étude s’inscrit dans la continuité des travaux précédents, tout en tenant compte des évolutions structurelles du secteur et des transformations rapides du travail.

Cet article vise à résumer les principaux enseignements de l’enquête 2025, à les mettre en perspective avec l’étude publiée en 2023 sur les pratiques salariales des OSI françaises. Il s’adresse prioritairement aux professionnels du secteur, avec l’ambition de nourrir une réflexion collective et opérationnelle.

La CHD : un collectif au service de l’efficacité de l’aide

La Coordination Humanitaire et Développement (CHD), fondée en 1983, rassemble aujourd’hui 59 organisations membres, toutes engagées dans la mise en œuvre de programmes ou de partenariats humanitaires et de développement. Ces organisations interviennent dans des champs variés et complémentaires : santé, protection de l’enfance, formation et insertion professionnelle, sécurité alimentaire, accès à l’eau, à l’assainissement ou à l’énergie, entre autres.

Ce qui unit les membres de la CHD est une conviction partagée : l’efficacité de l’aide sur le terrain repose sur la qualité des organisations qui la portent, sur leurs modes de coopération et sur leur capacité à mutualiser analyses et pratiques. Pour cela, la CHD anime des groupes de travail thématiques (enfance, santé, formation et insertion professionnelle) ainsi que des espaces consacrés aux fonctions support. Parmi ces derniers, le Cercle RH occupe une place centrale, aux côtés de l’initiative visant à réduire les coûts inéligibles.

La CHD joue également un rôle actif de plaidoyer afin de favoriser un environnement de travail et de financement plus favorable aux ONG : sécurisation des financements publics, simplification des contraintes administratives, reconnaissance des spécificités du secteur.

Représentants des 60 associations membres de la CHD. ©CHD

Genèse et continuité des enquêtes RH de la CHD

La première étude, conduite en 2009/2010 par la Coordination d’Agen, avait offert à chacune des 37 organisations participantes un comparatif individualisé de ses pratiques RH par rapport au panel.

La deuxième étude, réalisée en 2022 par la CHD, avait marqué une étape importante : au‑delà de la production d’un benchmark, elle a publié un rapport global, donnant à voir en synthèse les pratiques extra salariales du secteur, tout en formulant des recommandations qualitatives à l’échelle collective.

L’étude 2022 n’est pas restée lettre morte. La CHD s’en est saisie pour créer le Cercle RH, qui rassemble aujourd’hui 68 organisations de solidarité internationale, et 105 professionnels des ressources humaines de ces organisations membres. Cet espace d’échange et de co‑construction a permis d’aborder des sujets structurants tels que les différentes modalités de mutualisation de certaines fonctions, la santé au travail, ou encore l’accompagnement des parcours professionnels.

Fort de cette dynamique, le Cercle RH a décidé, en mai 2025, de réitérer l’enquête sur les pratiques salariales et extra‑salariales, en confiant à nouveau sa réalisation à Deloitte, afin de faciliter la collecte des données et de permettre une comparaison efficace avec les données 2022.

Gouvernance de l’enquête et périmètre étudié

La conduite de l’enquête 2025 a reposé sur une gouvernance partenariale associant un comité de pilotage représentatif de la diversité du secteur. Celui‑ci a été mobilisé de manière régulière et active tout au long du processus. La CHD tient à remercier tout particulièrement les membres de ce comité :

  • ATD Quart Monde International – Jean‑Pierre Gras
  • Cart’ONG – Barbara Fievez
  • CHD – Matthieu de Bénazé
  • Coordination SUD – Pierre‑Nicolas Antoniw
  • La Chaîne de l’Espoir – Laure Lengaigne
  • La Guilde – Agnès Babinet
  • Oxfam France – Yulizh Lecareux
  • Plan International France – Claire Mizera
  • Solthis – Jean‑Paul Tohmé

Panel

Au total, 47 organisations de solidarité internationale ont participé à l’enquête 2025. Ce chiffre est légèrement inférieur à celui de l’édition précédente, ce qui s’explique par un contexte estival particulièrement mouvementé pour plusieurs associations. Il convient toutefois de souligner l’arrivée de 18 nouvelles organisations participantes – dont le Secours Catholique, Médecins Sans Frontières, le Gret ou la Fondation Pierre Fabre – signe de l’intérêt croissant pour ce type de démarche collective.

La population considérée dans cette étude regroupe les salariés en CDI et CDD, basés en France ou expatriés (hors Volontaires de Service Civique, Volontaires de Solidarité Internationale, bénévoles, alternants et stagiaires), représentant au total 4 586 salariés.

Sur le plan financier, la CHD a pris en charge l’essentiel du coût de l’enquête pour ses organisations ayant le statut « membre actif ». L’étude était ouverte à tout autre organisation, moyennant une contribution selon barème. Enfin la CHD tient à remercier son partenaire Ambrelia RH, dont le soutien a été essentiel pour permettre la réalisation de l’étude.

  1. Tendances qualitatives : des priorités centrées sur la fidélisation

Enjeux RH : rétention, équité et attractivité

Parmi 10 priorités proposées, les ONG placent l’équité interne, la rétention des talents et l’attractivité au cœur de leurs préoccupations. Par rapport à 2022, la rétention devient désormais la priorité absolue (70 % des répondants), devant l’équité interne (68 %) et l’attractivité (77 %). La compétitivité externe progresse légèrement (45 % des ONG la citent, contre 36 % en 2022), signe d’une prise de conscience face aux tensions sur le marché.

Organisation du travail : homogénéité et télétravail généralisé

Le temps de travail reste centré sur 35 heures hebdomadaires, avec une présence notable des forfaits jours pour les cadres. Les salariés bénéficient en moyenne de 25 jours de congés payés et 17 jours de RTT, complétés par des congés exceptionnels (mariage, décès, enfant malade). Le télétravail est désormais quasi universel au siège (98 % des ONG le pratiquent), à raison de 2 jours par semaine en moyenne, souvent assorti d’une indemnité annuelle (250 € en moyenne).

Mobilité interne : des dispositifs forcément limités

En 2025, près de 3 ONG sur 4 (74%) ont connu au moins un cas de mobilité interne (fonctionnelle ou géographique) au cours des trois dernières années, contre 62% en 2022. Cette progression traduit une volonté croissante de favoriser l’évolution interne, même si la taille souvent réduite des structures continue de limiter les opportunités de mobilité.

Les packages d’expatriation demeurent le principal frein au recrutement international : 46 % des ONG déclarent des difficultés, liées à l’attractivité limitée des rémunérations, au manque d’accompagnement familial et à la rareté des profils. Les primes logement varient de 500 à 1 500 € par mois, et la prise en charge des frais de scolarité oscille entre 50 % et 100 %.

Avantages sociaux : un package plutôt attractif

La majorité des ONG propose une complémentaire santé couvrant le salarié et sa famille, avec un taux de prise en charge employeur médian de 70 % (contre 60 % en 2022). Pour la prévoyance, ce taux atteint 75 % pour les non-cadres et 78 % pour les cadres. Les tickets restaurant concernent 72 % des ONG, avec une valeur médiane de 9,48 €. Les chèques-cadeaux et chèques-vacances progressent, mais restent modestes (110 € et 185 € en médiane). Ces avantages sociaux sont plutôt meilleurs que ceux du secteur marchand.

  1. Constats quantitatifs : équité interne et compétitivité externe en question

L’étude 2025, au-delà du benchmark détaillé fourni à chaque organisations participantes, a aussi permis de mettre en regard les données du panel avec celles de 2022, ainsi que celles du secteur marchand (panel restreint de 73 entreprises de moins de 2 000 collaborateurs, tous secteurs confondus).

Sans surprise, les rémunérations du secteur ONG sont bien en deçà de celles du secteur marchand.

En moyenne, par rapport à ce « marché général » :

  • Les non-cadres du panel ONG ont un positionnement en rémunération totale à -29,9% du marché général
  • les cadres du panel ONG ont un positionnement en rémunération totale à -35,2% du marché général (ce positionnement est à -33,1% sur la population Siège et à -41,5% sur la population expatriée

Depuis 2022, ces écarts se sont accrus en particulier pour les non-cadres jusqu’à +11%, par rapport à 2022 ; l’écart en rémunération totale des cadres, est quasi constant mais reste immense à 35% avec le secteur marchand.

Équité interne : dispersion persistante et écarts Femmes Hommes variables

En 2025, 71 % des non-cadres et 70 % des cadres se situent dans la zone d’équité interne (+/- 20 % autour de la médiane), confirmant une dispersion notable des rémunérations. Les écarts femmes-hommes sont apparus comme favorables aux femmes (+5,3 % en moyenne) sur les niveaux non-cadres. Toutefois, la sous-représentation féminine persiste aux postes de direction.

Compétitivité externe : un décrochage marqué par rapport au marché

Les rémunérations des ONG restent nettement inférieures au marché général, hors couloir de compétitivité (-10 % / +10 %). Les écarts atteignent :

  • Non-cadres : -22,9 % en salaire fixe, -29,9 % en rémunération totale.
  • Cadres : -28,5 % en salaire fixe, -35,2 % en rémunération totale.

Cette perte de compétitivité s’explique par l’absence de dispositifs variables et d’épargne salariale, largement présents dans le secteur marchand.

Benchmark au poste : quatre fonctions clés en retrait

Les postes analysés (comptable, responsable administratif et financier, responsable RH, responsable communication) affichent des écarts significatifs avec le secteur marchand :

  • Comptable : -14 % en salaire fixe, -18 % en rémunération totale.
  • Responsable administratif et financier: -34 % à -35 %.
  • Responsable RH: -44 % à -47 %.
  • Responsable communication : -30 % à -35 %.
  1. Recommandations : renforcer l’équité et la compétitivité

L’étude propose quatre axes stratégiques pour faire évoluer les pratiques :

  1. Consolider l’équité interne : analyser les écarts intra-niveaux et FH, formaliser des règles de gestion.
  2. Renforcer les mécanismes d’évolution salariale : clarifier les critères (expertise, périmètre, performance) et fluidifier les trajectoires.
  3. Améliorer la compétitivité externe : mettre en place des plans de rattrapage ciblés sur les fonctions clés et les populations en tension.
  4. Structurer les outils de pilotage : instaurer une révision annuelle des grilles, créer un référentiel des emplois et des compétences pour cartographier les passerelles et anticiper les mobilités.

Conclusion : un secteur en quête d’équilibre

Cette étude confirme les défis structurels des ONG françaises : concilier attractivité et contraintes budgétaires, fidéliser les talents dans un contexte de fortes incertitudes, et renforcer la compétitivité face au marché général. Si des progrès sont observés (formalisation des grilles, télétravail généralisé, meilleure prise en charge santé), des marges de manœuvre subsistent, notamment sur la mobilité, les packages expatriés et bien entendu la progression salariale.

Poursuivre la dynamique collective

La restitution de cette enquête, organisée dans les locaux de La Chaîne de l’Espoir, avec l’appui de Deloitte et le soutien d’Ambrelia, a marqué une étape, mais non un aboutissement. Les enseignements de l’étude 2025 appellent des prolongements concrets, tant au niveau de chaque organisation qu’à l’échelle collective.

La CHD invite l’ensemble des organisations intéressées à rejoindre le Cercle RH afin de poursuivre ces travaux, partager les pratiques et construire, ensemble, des réponses adaptées aux défis actuels et à venir. Dans une période d’incertitude, la coopération et l’intelligence collective demeurent des atouts essentiels pour préserver l’efficacité et la crédibilité de l’aide internationale française mise en œuvre par nos ONG.

Matthieu de Bénazé.


Matthieu de Bénazé :

Pendant ses études d’ingénieurs, Matthieu de Bénazé s’engage pour une mission au Bénin en 2004, et cofonde une association bénévole pour soutenir la création d’une maternité rurale. Accompagné par l’Agence des microprojets, il est ensuite devenu Responsable des programmes internationaux de la Guilde, initiant et gérant des projets au Proche-orient et en Afrique de l’ouest pendant 4 ans (soutien à la jeunesse, aux producteurs, recyclage, appui aux ONG, genre) et assurant en parallèle le secrétariat de la coordination d’Agen devenue coordination humanitaire et développement en 2012, sous la Présidence de Patrick Edel.

Après une expérience dans le secteur économique en France et poursuivant son implication bénévole en tant qu’Administrateur et trésorier d’associations de solidarité internationale, Matthieu a rejoint SOS Villages d’enfants France en 2014 en tant que Responsable des programmes internationaux.

Sous l’impulsion de Gilles Paillard, Directeur Général de SOS villages d’enfants France, Matthieu a coordonné la création puis l’animation du Groupe Enfance de la CHD ; en parallèle Matthieu a accompagné des associations SOS Villages d’enfants notamment au Burkina-Faso, au mali, à Madagascar, en Arménie, au Togo, en Côte d’Ivoire, en Haïti pour améliorer la qualité des programmes, initier des projets de développement financés par des bailleurs institutionnels. Il représente aussi SOS Villages d’enfants au Conseils d’Administration de Coordination SUD et de la CHD entre 2018 et 2022.

En juillet 2022, Matthieu de Bénazé a été nommé Directeur Général d’Acting for life. Sous la présidence de Jean-Cyril Spinetta, et au service du conseil d’administration d’Acting for life, composé notamment de Florence Parly, Xavier Boutin, Guy Delbrel, Philippe Calavia, Jean-Marie Bockel, Haïm Korsia, Matthieu a contribué à la diversification des ressources financières de l’association, aussi bien privées que publiques, à la consolidation de son service administratif et financier, et sur le plan opérationnel à sa digitalisation ainsi qu’à son déménagement à Roissy Charles de Gaulle.

Matthieu de Bénazé a été trésorier de la CHD de 2019 à janvier 2025.

En février 2025, Matthieu de Bénazé a été nommé Directeur de la Coordination Humanitaire et Développement, qu’il représente notamment au conseil d’administration de coordination SUD.

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Impasse Humanitaire dans le Nord-Est syrien ?

Habitants du camp de Sahlat al Banat faisant la queue devant la tente des consultations médicales de l’association Solinfo. ©Juliette Elie

Sous le soleil déjà lourd d’un matin de septembre, une cinquantaine de personnes patientent entre les tentes poussiéreuses du camp de Sahlat al Banat, dans le Nord-Est syrien. A l’arrivée du véhicule, un brouhaha se fait entendre devant la tente : chacun plaidant sa cause espérant être inscrit sur la liste des cent consultations qui auront lieu pendant ces prochains jours.  

Depuis 2018, plus de 2000 familles ont trouvé refuge aux abords de l’immense décharge de la ville de Raqqa. Depuis les villes de Der ez-Zor ou Maadan elles ont fui les offensives successives qui ont mis fin à plusieurs années de domination de l’Etat islamique. Les abris se sont dressés au fil des années : A perte de vue, des pans de tissus, de couvertures, de bâches parfois marquées du logo UNHCR rappellent qu’ici, l’aide humanitaire s’est peu à peu retirée. Une odeur lourde flotte sur le camp, mélange de déchets et de plastique brulé, elle s’invite et se colle aux vêtements. Ici, les enfants trient, parcourent les montagnes d’ordures à la recherche de fer qu’ils pourront revendre pour quelques centimes. Pour beaucoup, c’est le seul moyen de survivre.  

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG SOLINFO ©Juliette Elie

Depuis plusieurs années maintenant, nous, SOLINFO, animons des ateliers de soutien psycho sociaux à destination d’une centaine d’enfants chaque mois. Le temps d’une heure ou deux, ils peuvent s’évader de leur quotidien et redevenir simplement des enfants ne se souciant plus du nombre de bouts de fer ramassés, ou du nombre de livres syriennes collectées. Sous cette tente, le professeur Naji Al Matrood ne cesse d’imaginer de nouvelles façons d’animer ses cours pour capter l’attention des enfants et leur redonner la légèreté de leur âge. Mon rôle de médecin, référente de l’association, vient renforcer ce soutien en assurant à la fois des soins médicaux et des actions de prévention, comme de la sensibilisation à l’hygiène, incluant la distribution de kits composés de produits essentiels : brosse à dents, dentifrice, savon, couple ongle et solution désinfectants. 

Ces moments passés auprès des enfants laissent aussi entrevoir le quotidien de ces hommes et femmes dans un environnement extrêmement dégradé. La poussière et l’odeur imprègnent tout l’espace. Les enfants arrivent souvent pieds nus, et leurs habits sales ou déchirés. Les pathologies les plus courantes disent aussi beaucoup de ce quotidien : la gale, la diarrhée et la malnutrition sont presque constants. Nous avons ainsi mené une étude nutritionnelle auprès de cent enfants du camp et les résultats sont alarmants : plus de la moitié présentent des signes de dénutrition – 53%, dont un tiers en dénutrition sévère et deux tiers en dénutrition modérée. Concrètement, cela signifie que la majorité des enfants examinés n’ont pas une croissance normale : leur poids est insuffisant pour leur taille ou leur âge, ce qui peut entraîner une fragilité osseuse, des retards de développement, des œdèmes et les rend plus vulnérables aux infections. Ces données confirment la gravité de la situation et illustrent l’absence de programmes nutritionnels durables dans la région. 

Naji Al Matrood, professeur au sein de l’ONG Solinfo. ©Juliette Elie

Des restrictions budgétaires dangereuses pour les secours.  

Ces chiffres ne sont pas une exception : ils traduisent une réalité plus large, celle de l’impasse humanitaire du Nord-Est syrien. Depuis début 2025, les restrictions budgétaires décidées par Washingtons ont entrainé l’arrêt de nombreux programmes soutenus par USAID. En pratique, de nombreuses ONG internationales ont vu leur financement réduit de 40% les obligeant à réduire leur effectifs et leurs projets dans la région. Sur le terrain, les conséquences sont visibles : de nombreuses ONG se sont retirées, des projets interrompus, du personnel en attente. Les ONG locales tentent de pallier l’absence des acteurs internationaux mais sans les moyens logistiques et financier qui faisaient la force du dispositif humanitaires des années précédentes. Ce changement de paradigme met désormais en lumière la responsabilité de l’Administration Autonome du Nord-Est syrien (AADNES) qui se retrouve seule face à des camps qu’elle ne parvient ni à administrer, ni à fermer.  

C’est dans ce paysage humanitaire fragmenté que Damas reprend peu à peu la main en commençant par le plan administratif : désormais, toutes les agences des Nations unies doivent soumettre leurs propositions de projets au gouvernement syrien avant toute action sur le terrain. Dans le même temps, les ONG internationales désireuses de collaborer avec les Nations Unies doivent s’enregistrer auprès du ministère des Affaires Etrangères, passage obligé pour obtenir un cadre légal d’intervention. Ce ministère impose des procédures longues, redondantes et parfois arbitraires.  

Les ONG locales quant à elles sont soumises à un processus similaire : elles doivent obtenir leur enregistrement auprès du ministère des Affaires Sociales qui contrôlent leurs statuts et leurs financements. Cette tutelle permet au nouveau gouvernement de filtrer et canaliser l’aider vers les zones qu’il estime prioritaires.  

Malgré ces contraintes, le Health Authority Office (HAO), organe sanitaire de l’AADNES, tente de maintenir une coordination parallèle. Agissant comme un « ministère de la santé », il assure la gestion des hôpitaux, des centres de santé primaires et coordonne les actions humanitaires des ONG internationales et locales afin de répondre au mieux aux besoins de la population.  

©MEAE

Au-delà de l’urgence humanitaire, le Nord-Est Syrien vit depuis plusieurs mois dans l’attente de négociations entre le nouveau gouvernement présidé par Ahmed Al Charaa et l’administration du Nord-Est Syrien. Début octobre, plusieurs rencontres ont eu lieu, sous l’impulsion des Etats-Unis qui tente de maintenir un équilibre fragile entre leurs alliés kurdes et un régime syrien en quête de normalisation régionale. A l’instar des communautés druzes et alaouites, les représentants kurdes semblent plaider pour un modèle d’état fédéral garantissant une autonomie administrative, culturelle et sécuritaire. Damas souhaite de son côté la mise en place d’un état central et une intégration des différents groupes armés.  

Au cours de ma mission, des affrontements ont éclatés dans les quartiers kurdes d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud à Alep, opposant des unités locales à des factions pro-gouvernementales. Le 8 octobre, un cessez-le feu a été négocié entre les deux parties, ramenant un calme précaire dans la ville. Ces épisodes témoignent d’une fragilité de la coexistence entre le régime et les forces kurdes et rappellent les violences communautaires faites aux Druzes et aux Alaouites seulement quelques mois auparavant.  

Au sein même des milieux kurdes, les opinions divergent. Certains affichent un optimisme prudent, voyant une chance d’obtenir une reconnaissance voire la promesse d’un état fédéral. D’autres plus désabusés redoutent un conflit armé, désenchantement d’un peuple fatigué par la guerre. « Les discussions n’aboutiront jamais tant que Damas restera tiraillé à la fois en interne et par ses parrains étrangers » estime un responsable local à Qamichli.  

L’espoir de la paix avant tout.  

Sur le terrain, cette impasse politique est omniprésente et se traduit par une fragilité sécuritaire constante. Des routes fermées, bloquées par un checkpoint improvisé, des rumeurs racontées par nos partenaires locaux sur des attaques, des enlèvements, des règlements de compte participent au sentiment d’insécurité des populations. La peur de l’Etat islamique demeure dans certains villages où des attaques sporadiques ont lieu. Pourtant, nous n’avons rencontré aucun incident durant notre mission. Les déplacements se sont déroulés sans entrave et la région demeure relativement stable.  Ce constat traduit une stabilité fragile où la vie continue malgré tout.  

Le Nord-Est Syrien est aujourd’hui une zone grise humanitaire où ni les armes ni la paix de s’imposent vraiment. L’attention internationale s’est détournée, les caméras se sont tournées ailleurs et les populations déplacées, invisibles, ne font plus l’objet que de rare lignes et pourtant la vie y reste d’une extrême précarité. A Raqqa, l’hôpital national reste debout soutenu presque entièrement par des ONG. Les soins y sont délivrés gratuitement permettant à la population d’accéder à une prise en charge minimum.  

Comme beaucoup d’acteurs humanitaires dans la région, nous travaillons exclusivement avec les ONG locales, seules à connaitre les réalités du terrain. Mustapha, notre directeur pays et Driss, responsable de projets, incarnent cette résistance silencieuse et restent mobilisés malgré le doute que fait peser la situation politique actuelle. Je reviendrai bientôt pour poursuivre ce travail modeste mais indispensable à ceux qui n’ont plus rien, sinon l’espoir de la paix avant tout.  

Juliette Elie.

 

Consultations médicales à Sahlat al Banat

 

Docteur Juliette ELIE : 

Après un doctorat en médecine obtenu à l’Université Paris Diderot et un master de recherche en inflammation et maladies inflammatoires, Dr Juliette Elie exerce en tant que praticien attaché contractuel à l’hôpital Necker–Enfants Malades à Paris.
Actuellement médecin humanitaire bénévole au sein de l’ONG SOLINFO, ONG présidée par Edouard Lagourgue, elle est responsable des projets médicaux, notamment dans les domaines de la nutrition, de la santé communautaire et du soutien aux populations déplacées.
Son engagement s’inscrit dans une approche alliant rigueur scientifique, action de terrain et accompagnement des acteurs locaux pour renforcer durablement les capacités sanitaires dans les zones de crise. 

 

 

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