Nutriset : le combat d’une entreprise contre la malnutrition

Entretien avec Christian Troubé, responsable de la communication stratégique du Groupe Nutriset.


Alain BoinetPour mémoire, peux-tu nous faire un historique du parcours de Nutriset et de son apport dans la lutte contre la malnutrition ?

Christian Troubé :  Nutriset a été créé en 1986 par un ingénieur de l’agroalimentaire, Michel Lescanne, qui souhaitait développer des produits nutritionnels pour lutter contre la malnutrition infantile. C’était l’époque des grandes famines en Afrique, et peu de produits existaient alors : des millions d’enfants mouraient chaque année, mais on restait impuissant à les soigner faute de traitements adaptés. Une conjonction s’est alors produite entre les recherches des médecins nutritionnistes qui proposaient de nouveaux protocoles de traitement, l’intérêt des ONG comme Médecins sans frontières ou Action contre la faim et la proposition de Nutriset de développer industriellement des produits. Nutriset a alors conçu les premiers laits thérapeutiques que les ONG et les agences de l’ONU, comme l’Unicef, ont pu utiliser avec succès. Puis, en 1996, toujours pour répondre à la demande des humanitaires, Nutriset a mis au point le premier aliment nutritionnel prêt-à-l’emploi à base de pâte : PlumpyNut. Ce premier produit RUTF a constitué une véritable révolution dans le traitement de la malnutrition, évitant l’hospitalisation des enfants atteints de malnutrition aiguë sévère et autorisant le traitement à domicile. Cette étape a constitué un progrès incomparable dans les pays touchés par ce fléau. Investissant massivement dans la recherche et l’innovation, Nutriset a pu ensuite développer son offre en diversifiant ses produits : Plumpy’Nut, la première solution nutritionnelle thérapeutique d’urgence, se décline aujourd’hui en de très nombreux produits thérapeutiques ou de supplémentation ciblés selon les besoins. Ils s’adressent aux femmes enceintes, aux nourrissons, aux malades et se déclinent en différentes formules végétales. Dix-sept millions de personnes ont ainsi pu bénéficier des produits de Nutriset dans les pays du Sud en 2018.

AB : Comment se traduit la dimension familiale de l’entreprise Nutriset dans ses activités et son développement ?

CT : Le Groupe Nutriset a toujours conservé son enracinement normand et familial. La PME, désormais dirigée par la fille du fondateur, Adeline Lescanne-Gautier, compte 230 salariés. Etre une entreprise familiale se concrétise par le fait de ne pas avoir à rendre compte à des actionnaires extérieurs et, par conséquent, de pouvoir rester sur la ligne fixée par le fondateur : concevoir et produire uniquement des solutions nutritionnelles pour les populations vulnérables. Ce qui signifie aussi investir librement chaque année dans la recherche liée à son mandat, mais aussi affirmer sa raison d’être particulière. Dès 2017, Nutriset a été la première entreprise en France à adopter un Objet social étendu qui permet à l’avenir, et quels que soient les changements de sa gouvernance, d’inscrire durablement dans ses statuts le cœur de son mandat : « Apporter des propositions efficaces aux problématiques de nutrition/malnutrition ». Ce statut permet de garantir l’indépendance du Groupe Nutriset mais aussi de mobiliser toutes ses parties prenantes, salariés et partenaires, sur un objectif aux dimensions planétaires et cruciales pour l’avenir : continuer à offrir en toutes circonstances des solutions nutritionnelles et alimentaires aux populations les plus vulnérables.

AB : Nutriset développe une implantation locale dans des pays qui ont un besoin de ses produits. En quoi cela consiste t’il et quel est l’objectif recherché ?

CT : Dès 2005, Nutriset avait souhaité que son activité constitue un levier de développement des pays où sévit la malnutrition en faisant le choix de soutenir, sur place, des entreprises locales qui fabriqueraient ses produits. Ce réseau franchisé, appelé PlumpyField, regroupe aujourd’hui une dizaine de producteurs en Afrique, en Haïti et en Inde. Leur activité permet aux humanitaires, aux agences des Nations unies et aux gouvernements locaux de s’approvisionner en produits aux normes internationales au plus près des besoins, tout en créant des emplois et en stimulant les filières agricoles locales comme fournisseurs de matières premières. Les membres actuels de PlumpyField sont Edesia (Etats-Unis), Hilina Enriched Foods (Éthiopie), InnoFaso (Burkina Faso), Meds & Food for Kids (Haïti), Nutriguinée (Guinée), NutriK (Nigeria), Nutrivita Foods (Inde), Samil (Soudan), Société de Transformation Alimentaire (Niger), Tanjaka Food (Madagascar). Cette démarche originale place aujourd’hui le Groupe Nutriset et le réseau PlumpyField comme les leaders mondiaux de leur secteur. En 2018, le Groupe Nutriset a été le premier fournisseur français des Nations unies, tous secteurs confondus.

AB :  Quel est votre investissement en matière de recherche et de développement et pour répondre à quel besoin ?

CT : Les différents départements de recherche du Groupe Nutriset s’intéressent à bien des questions, comme l’étude des mécanismes physiologiques de la malnutrition, la valorisation des matières premières végétales, les recettes alimentaires adaptées aux goûts locaux, les nouveaux processus de fabrication, l’adaptation des produits à des cibles de plus en plus précises en termes d’âge ou de maladie… Cette recherche se fait le plus souvent en partenariat. Nutriset soutient financièrement ou participe à plus de soixante programmes de recherche internationaux qui impliquent tous les secteurs d’expertise, de l’anthropologie à la gestion financière, de la médecine à tous les secteurs de l’ingénierie. Le Groupe consacre en moyenne 4% de son chiffre d’affaires annuel à la recherche.

AB : Comment le Groupe Nutriset voit-il son avenir dans les prochaines années ?

CT : Les récentes directives de l’Organisation mondiale de la Santé encouragent tous les acteurs de santé à mieux prendre en compte les questions de nutrition à toutes les étapes de la vie et dans des contextes de vulnérabilité inédits. Selon les organisations internationales, 2 milliards de personnes souffrent de carence en micronutriments essentiels, 820 millions de sous-alimentation chronique, 155 millions d’enfants présentent un retard de croissance, 52 millions d’enfants sont atteints d’émaciation, 6 millions d’enfants de moins de cinq ans sont en danger de malnutrition aiguë sévère. Dans le même temps, 2 milliards d’adultes et 41 millions d’enfants sont en surpoids ou obèses. Plus globalement, 124 pays sont lourdement touchés par deux ou trois formes de malnutrition. La coexistence de la dénutrition, de la faim insoupçonnée (manque de vitamines et de minéraux) et du surpoids constituent le triple fardeau de la malnutrition qui touche une personne sur trois dans le monde, enfants comme adultes. Pour l’OMS, accorder plus d’importance à la nutrition dans les systèmes de santé pourrait permettre de sauver 3,7 millions de vies d’ici 2025. Le Groupe Nutriset est naturellement attentif à fournir des solutions nutritionnelles couvrant l’ensemble de ces besoins, en élargissant, par exemple, ses activités en direction des femmes enceintes et allaitante, des malades du Sida, des enfants scolarisés, des personnes atteintes de diabète ou encore des personnes âgées dont beaucoup souffrent de malnutrition, y compris dans les pays du Nord. Le Groupe va donc encore étendre ses propositions tout en restant, plus que jamais, fidèle à son mandat : « Nourrir les populations vulnérables ».

Rendez-vous sur les sites du groupe Nutriset et Plumpyfield pour en savoir plus.

 

Grand reporter, Christian Troubé a fait la connaissance du monde humanitaire au début des années 1980, pendant la guerre du Liban. Comme journaliste, il a accompagnés ensuite les ONG sur de nombreux terrains d’action. A titre bénévole, il a aussi été administrateur d’Action contre la Faim. Il a animé longtemps les débats mensuels du CICR. Il met désormais son expérience au service du Groupe Nutriset dont il coordonne la communication stratégique.

« Les lois antiterroristes exposent les ONG humanitaires à la paralysie ».

Dans une tribune au « Monde », un collectif de dix dirigeants d’ONG dénonce l’entrave exercée par le contre terrorisme sur l’action humanitaire, alors que les besoins des populations touchées par la violence n’ont pas diminué.


L’action humanitaire, dont les ONG internationales sont à la fois des acteurs et des financeurs incontournables, voit aujourd’hui son déploiement entravé sur de nombreux théâtres de crise majeure. Les atermoiements du Conseil de sécurité des Nations unies, qui ont restreint le nombre de canaux d’accès à la Syrie depuis les pays voisins, constituent l’illustration la plus récente d’une politisation de l’aide dont les mécanismes se cumulent. Ajoutées les unes aux autres, des décisions politiques récentes convergent pour fragiliser l’un des principes cardinaux de l’aide humanitaire, celui de la neutralité dont se prévalent les ONG afin de pouvoir conserver une capacité à agir au profit de populations civiles prises dans la tourmente de la violence.

Le nombre de personnes contraintes à des déplacements forcés rend compte de l’ampleur des conflits à l’échelle mondiale : 67 millions d’individus ont été poussés à l’exode en 2018. Parmi elles, 42 millions ont fui leur domicile en demeurant dans leur pays ; 25 millions ont franchi des frontières pour se réfugier dans des pays tiers. Une très large proportion de ces réfugiés s’installe durablement dans des Etats voisins de ceux de leurs pays d’origine. La Syrie, mais aussi l’Afghanistan, le Yémen, le Bangladesh, le Nigeria, la Libye ou la Colombie traduisent, parmi d’autres conflits, de telles réalités. Partout dans ces pays s’affrontent des belligérants composés des forces armées gouvernementales et des groupes rebelles, parfois multiples et rivaux entre eux.

Suspicion renforcée

Les humanitaires, pour être en capacité d’agir et d’accéder aux populations dans le besoin, doivent pouvoir négocier, là où c’est possible et nécessaire, avec toutes les parties mêlées au conflit afin d’acheminer l’aide, mais aussi pour essayer de garantir, autant que faire se peut, la sécurité des équipes qui interviennent.

Depuis les années 2000 et la montée en puissance d’alliances internationales structurées pour combattre la violence perpétrée par des mouvements radicaux, un certain nombre de mesures ont été prises par les
gouvernements pour empêcher l’émergence et le déploiement de groupes terroristes. Ces mesures sont désignées du nom de Coter, contraction de la formulation en anglais de counter terrorism. « Nous demandons que les ONG internationales intervenant en zones de conflits fassent l’objet de mesures d’exemption dans l’application des lois antiterroristes »

Ainsi tous les financements octroyés aux ONG par les Etats donateurs (qui apportent les trois quarts des 24 milliards d’euros de l’aide internationale annuelle consacrée aux crises humanitaires) entrent-ils dans l’obligation d’un respect drastique des logiques du Coter. Ce sont en premier lieu les Etats unis d’Amérique et les pays de l’Union européenne qui contribuent pour une large proportion aux financements gouvernementaux.

Les ONG récipiendaires de ces fonds gouvernementaux se voient dès lors interdire tout contact avec une partie des belligérants, identifiés par ces mêmes Etats donateurs comme figurant sur la liste des groupes désignés comme terroristes par la « communauté internationale ». Cette interdiction pouvant par ailleurs émaner des gouvernements de pays confrontés à une guerre civile. En miroir, l’incapacité à agir peut découler de la non-reconnaissance, par des groupes combattants, des principes de neutralité, d’indépendance et d’impartialité qui structurent les positionnements des acteurs humanitaires. L’extension des lois antiterroristes aux acteurs de l’aide contribue à renforcer la suspicion des groupes rebelles. Elle permet de servir d’argument fallacieux à ceux d’entre eux qui s’opposent aux interventions des ONG internationales pour contrôler l’accès aux populations civiles et maintenir le huis clos

Logique des financeurs

C’est pourquoi nous, dirigeants d’ONG signataires du présent texte, considérons qu’il y a dans l’application de ces lois antiterroristes à l’égard de nos organisations un positionnement inacceptable de la part des pays donateurs, car totalement inadapté à notre mandat. Les pays financeurs revendiquent et surveillent étroitement l’application des lois sécuritaires sans discernement, quitte à menacer d’interrompre le soutien financier octroyé à une organisation qui dérogerait à de tels oukases. Il n’est pas ici question de remettre en cause la légitimité de mesures prises pour endiguer le terrorisme, mais d’éviter, par contiguïté avec nos missions, toute forme de criminalisation de l’acte humanitaire. Cette logique des financeurs constitue une atteinte majeure à notre principe de neutralité. Notre capacité à pouvoir établir le contact et à négocier avec tous les belligérants est pour nous une impérative nécessité

Remettre en cause cette posture, c’est s’affranchir de l’esprit fondateur du droit international humanitaire (DIH), dont Henry Dunant [1828-1910, fondateur de la Croix-Rouge] a été l’un des inspirateurs contemporains ; c’est afficher sans complexe la subordination de l’acte humanitaire à la volonté politique des pays donateurs. C’est dire haut et clair que « ceux qui paient décident ». C’est mettre en danger nos équipes, et c’est ainsi et surtout, à terme, nous exposer à la paralysie dans notre capacité à fournir une aide parfois vitale. Pour toutes ces raisons, nous demandons que les ONG internationales intervenant en zones de conflits fassent l’objet de mesures d’exemption dans l’application des lois antiterroristes, afin de permettre le déploiement optimum de nos actions.

Signataires : Vincent Basquin, président de Première urgence internationale ; Philippe de Botton, président de Médecins du monde ; Philippe Jahshan, président de Coordination Sud ; Rachid Lahlou, président du Secours islamique France ; Philippe Lévêque, directeur général de Care France ; Christian Lombard, directeur et cofondateur de Triangle génération humanitaire ; Pierre Micheletti, président d’Action contre la faim ; Manuel Patrouillard, directeur général de Handicap international ; Antoine Peigney, président de Solidarités international ; Patrick Verbruggen, directeur et cofondateur de Triangle génération humanitaire.