Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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Stratégie nationale de sécurité des États-Unis :

« Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur »

Couverture de la stratégie de sécurité national des Etats Unis d’Amérique 2025

Le 5 décembre dernier, l’administration américaine a publié un document qui a fait grand bruit, intitulé « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique ». S’il a occupé les médias pour ses considérations vis-à-vis de l’Europe, ce texte mérite d’être examiné à travers ses axes et priorités choisis, ses conséquences et ses ambiguïtés. En introduction de cette stratégie, le président américain signe un bilan laudatif de son action, où rien ne semble avoir échoué (pourtant, si l’on ne prend que les « huit conflits violents » qu’il dit avoir réglé, la reprise des affrontements entre le Cambodge et la Thaïlande, ou le conflit à l’est de la RDC qui perdure contredisent son succès). Puis il explique que « Ce document est une feuille de route destinée à garantir que l’Amérique reste la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité, ainsi que le berceau de la liberté sur terre ». Le président américain, lequel est abondamment cité dans le texte, assume d’emblée une forme de « nationalisme impérial ».

Quels sont les points à retenir, parmi les nombreux abordés dans ce document ?

Choisir et hiérarchiser

L’administration américaine ne prétend plus à « tout embrasser et mal étreindre » et s’encombrer d’idéologies comme, selon elle, les précédentes. Elle veut répondre à la question « Que voulons-nous ? », et, partant, choisir ses priorités, définir les moyens en cohérence, et agir avec un « réalisme flexible » pour un seul objectif « La protection des intérêts nationaux vitaux et fondamentaux » et faire en sorte que « les États-Unis restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir ».  Le pragmatisme d’un crédo simple « America first ».

Ce pragmatisme a amené l’administration Trump à couper la plupart des financements humanitaires début 2025, en appliquant à l’avance les termes de cette stratégie nationale de sécurité : « Se concentrer et établir des priorités, c’est faire des choix, c’est reconnaître que tout n’a pas la même importance pour tout le monde. Cela ne signifie pas pour autant que certains peuples, certaines régions ou certains pays sont intrinsèquement sans importance. Les États-Unis sont à tous égards la nation la plus généreuse de l’histoire, mais nous ne pouvons pas nous permettre d’accorder la même attention à toutes les régions et à tous les problèmes du monde ». A bien y réfléchir, la baisse des financements humanitaires amorcée dans beaucoup de pays avant la décision américaine n’est-elle pas aussi une traduction non déclarée de ce même type de choix ?

Une hégémonie qui dit ne pas vouloir dominer le monde… ni changer les différences  

Le président Donald Trump, accompagné du secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, du secrétaire d’État Marco Rubio et du secrétaire à la Marine John Phelan, annonce le projet de création d’une « flotte dorée » composée de nouveaux cuirassés de la marine américaine, le lundi 22 décembre 2025, au Mar-a-Lago Club de Palm Beach, en Floride. ©Maison Blanche  / Daniel Torok

« Après la fin de la guerre froide, les élites de la politique étrangère américaine se sont convaincues que la domination permanente des États-Unis sur le reste du monde était dans le meilleur intérêt de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts » ; plus de domination ? Mais une puissance militaire, économique et technologique écrasante permettant la suprématie américaine jusqu’à la fin du siècle… Un usage affirmé du « soft power inégalé des États-Unis » qui permet aux USA d’exercer « une influence positive dans le monde entier qui sert nos intérêts » mais « tout en respectant les religions, les cultures et les systèmes de gouvernance différents des autres pays ». Ailleurs : «… cela imposera d’abandonner l’expérience malavisée des Etats-Unis qui consiste à harceler ces pays, en particulier les monarchies du Golfe, pour qu’ils renoncent à leurs traditions et à leurs formes historiques de gouvernement. Nous devrions encourager et applaudir les réformes lorsqu’elles émergent spontanément, sans essayer de les imposer de l’extérieur ».  Ambiguïtés ? Plutôt « réalisme flexible » : laisser fonctionner les régimes « non libéraux » si leurs intérêts convergent avec ceux des Etats-Unis. Plus de « régime change » cher aux néoconservateurs des années 1990-2000… Mais on comprend aussi que cette reconnaissance de la diversité des États et des civilisations permet de légitimer la reconnaissance et la défense des valeurs « civilisationnelles » de l’Amérique et de l’Occident.

L’état-nation avant les instances internationales

Au-delà, la stratégie affirme une prééminence sans nuance – et un retour – de l’état-nation » : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’État-nation. Il est naturel et juste que toutes les nations fassent passer leurs intérêts en premier et protègent leur souveraineté. Le monde fonctionne mieux lorsque les nations donnent la priorité à leurs intérêts. Les États-Unis feront passer leurs propres intérêts en premier et, dans leurs relations avec les autres nations, les encourageront à faire de même. Nous défendons les droits souverains des nations, nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté, et nous soutenons la réforme de ces institutions afin qu’elles favorisent plutôt qu’elles n’entravent la souveraineté individuelle et qu’elles servent les intérêts américains ». Dans un monde redevenu multipolaire, les USA délaissent le multilatéral au profit des relations bilatérales… En position de force.

L’ère de l’immigration massive est terminée

Sans surprise, l’administration américaine grave dans le marbre sa politique « d’arrêt » de l’accueil des flux migratoires, et surtout prévient : « Dans tous les pays du monde, la migration de masse a mis à rude épreuve les ressources nationales, accru la violence et la criminalité, affaibli la cohésion sociale, faussé les marchés du travail et compromis la sécurité nationale. L’ère de l’immigration massive doit prendre fin ». Quelle issue pour les « Caminantes » d’Amérique Latine ?

Le président Donald Trump participe à la remise de la médaille mexicaine de la défense des frontières, le lundi 15 décembre 2025, dans le bureau ovale. ©Maison Blanche / Daniel Torok)

Atlas ne veut plus porter le monde

« L’époque où les États-Unis soutenaient à eux seuls l’ordre mondial comme Atlas est révolue ». C’est clair ; conséquences ? Le transfert de charge aux alliés, et notamment les pays de l’OTAN, à qui il est demandé de consacrer 5 % de leur PIB à la défense. Au-delà, favoriser « les partenariats ciblés qui utilisent des outils économiques pour harmoniser les incitations, partager les charges avec des alliés partageant les mêmes idées ». Atlas porte moins mais reste à la barre… et utilise à l’occasion l’arme des taxes pour stimuler les bonnes volontés.

La doctrine Monroe[1] au défi du corolaire Trump  

« …les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre territoire et notre accès à des zones géographiques clés dans toute la région ».  Le « corolaire Trump » est précisée clairement : « Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère ». Nous sommes prévenus : chasse gardée des USA… Qui ne s’interdisent pas par ailleurs, et en contradiction avec la doctrine Monroe originelle, d’influencer les politiques étrangères – notamment européennes – dans le sens de ses intérêts, ni d’élargir son « hémisphère » au-delà du continent américain. Deux exemples concrets de cet « update Monroe » sont l’arraisonnement par les forces américaines, en novembre dernier, à plusieurs centaines de kilomètres des côtes du Sri Lanka, d’un cargo voyageant de la Chine vers l’Iran, qui aurait transporté une « technologie militaire à double usage », et la décision du président Trump, le 16 décembre dernier, d’imposer un « blocus total et complet » des pétroliers sous sanctions à destination et en provenance du Venezuela (plusieurs tankers saisis à ce jour).

La paix par la force… ou la force avant tout ?  

Un des éléments frappants du texte est le concept de force comme outil préalable et universel à toute relation, ce qui va plus loin que le « Si Vis Pacem Para Bellum » plus pertinent que jamais. La force doit dissuader, dominer, et agréger les partenariats : « La force est la meilleure arme de dissuasion. Les pays ou autres acteurs suffisamment dissuadés de menacer les intérêts américains ne le feront pas. En outre, la force peut nous permettre d’atteindre la paix… ». Quelle limite à ce concept certes opérant mais qui développe sa propre nécessité, car la paix par la force a besoin de toujours plus de force… ?

Le navire amiral de la 7e flotte américaine, l’USS Blue Ridge (LCC 19), a participé à la 11e édition de l’exercice Croix du Sud dans la mer de Corail, près de la Nouvelle-Calédonie, le 1er mai 2025.

Intervenir ? A priori non, mais ça dépend

Fidèle à la doctrine des fondateurs, l’administration américaine répugne en principe à intervenir, mais… « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, il n’est pas possible d’adhérer rigoureusement au non-interventionnisme. Cependant, cette prédisposition devrait fixer des critères élevés pour déterminer ce qui constitue une intervention justifiée ». En clair : ça dépend de ce que les USA ont à gagner – ou à protéger de vital – à une intervention, et, de plus, toute intervention sera « réversible » au gré des intérêts US…  Par ailleurs, ils ne s’interdisent pas « d’agir sans intervenir » : « Nous voulons que les autres nations nous considèrent comme leur partenaire de premier choix et nous les dissuaderons — par divers moyens — de collaborer avec d’autres »… A bon entendeur…

L’Otan n’est plus destiné à s’étendre…. Et les Etats-Unis interrogent son avenir

« Mettre fin à la perception, et empêcher la réalité, de l’OTAN comme une alliance en expansion perpétuelle… » ; sans précaution oratoire, l’administration Trump met un coup d’arrêt – qui répond aux demandes russes depuis des décennies – à l’expansion de l’Alliance amorcée en 1999. Au-delà, en partant de ce qu’elle considère comme les conséquences civilisationnelles des politiques migratoires européennes, elle pose comme jamais auparavant la question de l’avenir de l’alliance : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens. À ce titre, la question reste ouverte de savoir s’ils considéreront leur place dans le monde, ou leur alliance avec les États-Unis, de la même manière que ceux qui ont signé la charte de l’OTAN… Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent (européen) sera méconnaissable d’ici 20 ans ou moins. Dans ces conditions, il est loin d’être évident que certains pays européens disposeront d’une économie et d’une armée suffisamment solides pour rester des alliés fiables…». En clair, les USA nous disent qu’ils considèrent que la pérennité de l’OTAN dépend de l’identité culturelle de ses membres… Sans entrer dans le débat sur le bien-fondé de cette perception américaine, on ne voit guère comment les pays européens de l’alliance pourront rester sans répondre à cette « question de confiance » qui leur est brutalement posée.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OTAN ©OTAN

Sécuriser ressources et routes 

« Nous devons rétablir notre accès indépendant et fiable aux biens dont nous avons besoin pour nous défendre et préserver notre mode de vie. Cela nécessitera d’élargir l’accès des États-Unis aux minéraux et matériaux essentiels… De plus, la Communauté du renseignement surveillera les chaînes d’approvisionnement clés et les avancées technologiques à travers le monde…». Plus loin : « Les États-Unis auront toujours un intérêt fondamental à veiller à ce que les approvisionnements énergétiques du Golfe ne tombent pas entre les mains d’un ennemi déclaré, à ce que le détroit d’Ormuz reste ouvert… ». Ce point fait écho aux alertes du dernier rapport de la CIA sur les risques d’atteinte aux routes d’approvisionnement mondiales, et, au-delà de l’Iran clairement visé s’agissant du golfe persique, est étroitement lié au point suivant :

Face à la Chine : maintenir le statu-quo à Taiwan, éviter si possible la confrontation mais dissuader par la force

« Etant donné qu’un tiers du trafic maritime mondial transite chaque année par la mer de Chine méridionale, cela a des implications majeures pour l’économie américaine. Il est donc prioritaire de dissuader tout conflit autour de Taïwan, idéalement en préservant la supériorité militaire. Nous maintiendrons également notre politique déclaratoire de longue date sur Taïwan, ce qui signifie que les Etats-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». Au-delà, les USA vont renforcer et élargir le cercle de leurs alliés fiables en Asie-pacifique afin de contenir à la fois l’expansion économique et militaire chinoise, anticiper et neutraliser les risques de coupures par la Chine de routes d’approvisionnement vitales, et être en mesure de réagir à toute action armée le long de la « première chaîne d’iles » (1ère série d’archipels majeurs du Pacifique au large de la côte d’Asie de l’Est : principalement composée des îles Kouriles, de l’archipel japonais, des îles Ryukyu, de Taïwan, du nord des Philippines et de Bornéo) et dans toute la région indopacifique.

L’Europe en question

Cette partie du document est celle qui a suscité le plus de réactions… en Europe et en France. Jamais, il est vrai, le diagnostic vital européen n’avait été posé de façon aussi radicale : « …Ce déclin économique est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d’un effacement civilisationnel… citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi… Nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation… La diplomatie américaine doit continuer à défendre la démocratie authentique, la liberté d’expression et la célébration sans complexe du caractère et de l’histoire propres à chaque nation européenne. Les États-Unis encouragent leurs alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau spirituel, et l’influence croissante des partis patriotiques européens est en effet source d’un grand optimisme… Notre objectif devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle…Les États-Unis sont, naturellement, sentimentalement attachés au continent européen…Nous voulons travailler avec des pays alignés qui souhaitent retrouver leur grandeur d’antan… ». Il ne nous appartient pas d’entrer dans le débat ouvert pas ces positions américaines. Constatons que les réactions en Europe ont été vives, à l’exemple du chancelier allemand, qui a jugé que certaines parties de la stratégie de sécurité US étaient « inacceptables ». Au-delà des répliques telles que « vassalisation », « humiliation » ou « ingérence », on peut considérer qu’il serait nécessaire de répondre avec une argumentation construite à la vision américaine. Enfin, l’exposé décomplexé d’une Europe « faible » par l’administration américaine n’est-il pas l’expression d’une « lutte des modèles politiques » (modèle démocratique contre modèle autoritaire) qui secoue une bonne partie du monde ?

Berlin 14 décembre 2025 sous l’égide du chancelier allemand, Friedrich Merz, réunion des pays de la coalition des volontaires pour soutenir l’Ukraine au moment où Volodimyr Zelenski rencontre les émissaires du président Donald ©OTAN

Europe et Russie… Europe et Ukraine

Contrairement à ce que l’on a entendu, l’administration américaine ne veut pas « laisser tomber les Européens et les laisser seuls régler les problèmes de leur continent » ; s’agissant des relations entre l’Europe et la Russie, ou plus encore du conflit ukrainien, les USA ont l’intention de peser sur l’évolution des choses, quitte à contrer les « attentes irréalistes concernant la guerre » (comprendre la capacité de l’Ukraine à récupérer ses territoires perdus) de dirigeants européens : « La gestion des relations entre l’Europe et la Russie nécessitera un engagement diplomatique important de la part des États-Unis, à la fois pour rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien et pour atténuer le risque de conflit entre la Russie et les États européens… Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une cessation rapide des hostilités en Ukraine, afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire de la guerre, de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie… L’administration Trump se trouve en désaccord avec les responsables européens qui ont des attentes irréalistes concernant la guerre, ces dirigeants se retranchant dans des gouvernements minoritaires instables, dont beaucoup bafouent les principes fondamentaux de la démocratie pour réprimer l’opposition » – (Le gouvernement français est clairement inclus dans le lot). La trajectoire européenne, comme sa politique étrangère, sont ainsi « mises sous pression » américaine, à l’aune des intérêts considérés comme vitaux pas son administration.

Le président Donald Trump rencontre le président ukrainien Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago, 28 décembre 2025. ©Maison Blanche

Conclusion

Il y aurait eu beaucoup encore à souligner dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, comme par exemple pour l’Afrique où l’administration US veut rompre avec la logique de l’aide et y substituer une politique d’investissements productifs. On voit se dessiner un mouvement de repli pour les États-Unis, du « théâtre mondial » vers l’hémisphère occidental, avec une ligne de défense en Indopacifique. Une autre synthèse pourrait être de remarquer que les termes de « solidarité », « droits de l’homme » et « État de droit » sont absents du document… De même, la déclaration du porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov à la télévision d’état russe le 7 décembre dernier, selon laquelle « La nouvelle stratégie de sécurité américaine s’accorde avec les perceptions russes » et que « Les ajustements que nous y constatons correspondent dans beaucoup d’aspects à notre vision » indique que l’administration américaine est autant aujourd’hui un défi qu’un allié pour nombre de pays et d’instances internationales. Le mot de la fin peut être laissé à Pete Hegseth, le secrétaire à la guerre des Etats-Unis, lors d’un discours le 6 décembre dernier au Reagan National Defense Forum, au cours duquel il assena trois fois cette formule « Fini l’idéalisme utopique ; place au réalisme pur et dur ».

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire.

[1] La doctrine Monroe, formulée en 1823, peut se résumer aux trois points clés :

  1. Les Amériques du Nord et du Sud sont fermées à la colonisation et à l’intervention européenne (et à l’intervention. l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud devaient être le domaine des États-Unis.
  2. Toute nouvelle tentative d’étendre les systèmes politiques européens aux Amériques sera traitée comme une menace pour la paix et la sécurité des États-Unis.
  3. Les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires européennes.

 

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.


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