L’Arménie au carrefour de son destin

Mai et juin 2026 : deux mois qui consacrent les liens de l’Arménie avec l’Union Européenne

© The Smithsonian for Folklife and Cultural Heritage – Foule de manifestants sur la Place de la République d’Erevan lors de la Révolution de velours en 2018

Décryptage. Avec cet article d’Arthur Robert, nous vous proposons une analyse détaillée des récents événements diplomatiques début mai avec la France et l’Union Européenne, des réactions russes et des élections législatives du 7 juin qui ont vu la victoire du premier ministre Nikol Pachinian.

En mai 2026, dans une fenêtre de quarante-huit heures, Erevan a accueilli le 8ᵉ sommet de la Communauté politique européenne (CPE), inauguré le premier sommet bilatéral de l’Union européenne (UE) avec l’Arménie de l’histoire, signé un partenariat stratégique avec la France, et conclu un partenariat de connectivité avec la Commission européenne.

La séquence des 4 et 5 mai 2026 a été à la fois l’aboutissement d’un repositionnement arménien engagé en 2018 et un fort signal politique, un mois avant les élections législatives du 7 juin durant lesquelles le positionnement du pays par rapport à l’Europe et à la Russie a été une thématique centrale. Cette séquence a permis au Premier ministre arménien Nikol Pachinian de renforcer le revirement géostratégique qu’il avait engagé, consistant à sortir du giron russe et à approfondir les relations avec l’UE.

Pour Bruxelles et Paris, l’enjeu était de consolider un point d’appui dans le Caucase, à un moment où la Géorgie s’éloigne et où la Russie est militairement absorbée par l’Ukraine. Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission Européenne et haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, a rappelé au cours du sommet que « l’Arménie déciderait elle-même ».

Ainsi, la victoire du parti Contrat Civil de Nikol Pachinian aux élections législatives du 7 juin 2026 a consacré le rapprochement entre l’Arménie et l’Union Européenne. Le Contrat Civil a remporté la victoire avec presque 50% des voix, tandis que les partis favorables à des liens renforcés avec la Russie, Arménie Forte de Samvel Karapetian et Alliance arménienne de Robert Kotcharian, ont obtenu respectivement 23% et 10% des voix. Si le parti du Premier Ministre sortant au pouvoir depuis 2018, conserve la majorité absolue, il a toutefois perdu sept sièges par rapport aux élections législatives de 2021, lui ôtant la majorité des deux tiers qui lui aurait permis d’engager la révision constitutionnelle réclamée par l’Azerbaïdjan.

© Ministère des Affaires étrangères et du Développement international, Direction des Archives (pôle géographique) – Novembre 2014

 

Le sommet de la Communauté politique européenne (CPE) : une première hors-Union Européenne (UE) chargée de symboles

Le 8ᵉ sommet de la CPE, premier organisé en dehors de l’UE, a réuni le 4 mai 2026 à Erevan plus de quarante chefs d’État et de gouvernement, dont le président ukrainien Volodymyr Zelensky, sous la devise « Building the Future : Unity and Stability in Europe ». Quatre thématiques majeures se sont dégagées de ce sommet :

  • La résilience démocratique avec l’idée que la démocratie arménienne doit être protégée des « ingérences extérieures et de la désinformation », conséquence directe de la guerre hybride russe ;
  • La connectivité transcaucasienne et trans-caspienne, dans le contexte d’actualité de la Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP) (1), et du Middle Corridor, dont l’Arménie ambitionne désormais d’être une branche par le futur tracé TRIPP ;
  •  La sécurité économique et énergétique, avec la réduction de la dépendance aux énergies fossiles et la montée en puissance du renouvelable et du nucléaire ;
  • La défense et l’autonomie stratégique, portés par le contexte ukrainien.
© Alain Boinet – Ville de Meghri, dans la province du Syunik, au sud de l’Arménie aux frontières de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. C’est par là dans le corridor de Latchin que devrait passer la route TRIPP ainsi qu’une voie ferrée.

Le choix d’Erevan pour ce premier sommet de la CPE hors-UE marque une reconnaissance politique du parcours arménien, initié en 2017 avec la signature d’un accord de partenariat global entre l’UE et l’Arménie, entré en vigueur en 2021. Après la perte du Haut-Karabagh en septembre 2023, le virage à l’Ouest d’Erevan s’est poursuivi avec l’annonce en avril 2024 d’un Plan de résilience et de croissance de l’UE pour l’Arménie doté de 270 millions d’euros sur la période 2024-2027.

 

Le premier sommet UE-Arménie : un pas de plus vers l’adhésion

Le 5 mai 2026, dans la foulée de la CPE, António Costa, président du Conseil européen, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, ont co-présidé avec Nikol Pachinian le premier sommet bilatéral UE-Arménie, consacré par la signature d’une déclaration conjointe réaffirmant l’engagement de l’UE « à soutenir la souveraineté, la résilience et l’agenda de réforme de l’Arménie », les deux parties s’engageant à « élargir leur coopération stratégique de long terme ».

Le cheminement arménien s’est poursuivi avec l’adoption de la loi « On Launching the Process of Armenia’s Accession to the EU », par l’Assemblée nationale en mars 2025, qui fait de la candidature à l’UE une orientation juridiquement contraignante pour l’exécutif arménien. Le ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan a indiqué en octobre 2025 qu’une candidature formelle pourrait être déposée l’an prochain. Par la suite, un programme stratégique pour le partenariat UE-Arménie a été adopté en décembre 2025.

© Galerie du gouvernement arménien – Cérémonie d’ouverture de la CPE en mai 2026

Deux partenariats ont été consacrés au cours du sommet :

  • Le Connectivity Partnership UE-Arménie, sur l’énergie, les transports et le numérique ;
  • L’allocation de 30 millions d’euros au titre de la Facilité européenne pour la paix (FEP) au profit des forces armées arméniennes. Le montant agrège une première tranche de 10 millions (signée en 2024) et une seconde de 20 millions adoptée en janvier 2026.

 

Le partenariat stratégique France-Arménie : une « relation singulière » institutionnalisée

Le président français, Emmanuel Macron, a joué un rôle clé dans cette séquence consacrant la force de l’amitié France-Arménie, tout comme le Sénat et l’Assemblée nationale français ont joué un rôle moteur dans la maturation de ce partenariat avec :

  • L’activisme du groupe d’amitié France-Arménie ;
  • La résolution sénatoriale du 25 novembre 2020 sur la « nécessité de reconnaître la République du Haut-Karabagh » ;
  • La résolution sénatoriale du 15 novembre 2023 condamnant l’Azerbaïdjan et appelant à des sanctions européennes.

Accueilli par d’importantes manifestations de sympathie dans les rues de la capitale, Emmanuel Macron a évoqué une « relation singulière » et la « vocation européenne » de l’Arménie, et signé avec Nikol Pachinian la déclaration sur le partenariat stratégique franco-arménien, complétée par une série de contrats portés par des entreprises françaises.

© Gouvernement arménien – Signature des accords France-Arménie le 5 mai 2026

Dans le domaine de la défense, le partenariat consacre Paris comme l’un des principaux fournisseurs d’armes de l’Arménie et prolonge une coopération engagée depuis 2023 avec :

  • La poursuite des commandes signées en octobre 2023 : trois radars GM200 de Thales, 50 véhicules blindés Bastion d’Arquus, ainsi qu’une lettre d’intention pour des missiles sol-air Mistral de MBDA ;
  • La poursuite des livraisons des 36 canons CAESAR commandés en juin 2024. Les premiers exemplaires ont été présentés en Arménie en mai 2026 en vue du défilé du 28 mai.

Dans le domaine économique, Vinci et Razel-Bec ont signé une déclaration d’intention pour participer à la construction du tunnel de Bargushat, infrastructure clé pour la connexion avec le port géorgien de Poti et le sud du pays. Dans le nucléaire civil, la France (Framatome) s’est positionnée parmi d’autres compétiteurs sur la construction du futur petit réacteur modulaire (SMR) appelé à remplacer Metsamor. Dans le domaine aérospatial FlyOne Armenia a commandé deux Airbus A321neo, tandis que le ministère de la Défense arménien a procédé à l’acquisition de six hélicoptères militaires H145 d’Airbus.

© Olivier Decottignies – Signature d’accords de défense les 22 et 23 février 2024 à Erevan entre les ministres de la défense, Sébastien Lecornu et Souren Papikian

 

Le repositionnement géopolitique arménien comme enjeu central des élections législatives

Comme en témoigne la temporalité du sommet UE-Arménie, le rapprochement avec l’Europe ainsi que la sortie du giron russe ont été des thématiques centrales des élections législatives arméniennes de juin 2026.

Le Contrat civil a assumé une position en rupture avec le lien historique de vassalité entre l’Arménie et la Russie, caractéristique classique de la relation souhaitée par la Russie avec les pays de l’ex-URSS selon la politologue Taline Papazian. Le Premier ministre a défendu une doctrine d’«Arménie réelle » consistant à recentrer l’État sur ses frontières reconnues et renoncer à toute revendication sur le Haut-Karabagh (2), et promis l’adoption d’une nouvelle Constitution présentée comme une « Quatrième République ».

Cette campagne a eu lieu dans un contexte de tensions avec l’institution religieuse puisque depuis juin 2025 Nikol Pachinian réclame publiquement le départ du Catholicos Karékine II, chef de l’Église apostolique arménienne, qu’il accuse d’avoir rompu son vœu de célibat. En février 2026, le parquet arménien a engagé des poursuites contre le Catholicos.

La confrontation avec l’Église a constitué une ligne centrale de démarcation avec l’opposition, qui s’est largement posée en défenseuse du clergé. C’est dans ce contexte qu’est entré en politique Samvel Karapetian, milliardaire russo-arménien fondateur de l’alliance « Arménie forte » (23% aux élections de juin 2026). Il s’était engagé, en juin 2025, à « défendre » l’Église, avant d’être arrêté pour « appel à l’usurpation du pouvoir » puis assigné à résidence. Inéligible en raison de ses nationalités russe et chypriote, il a confié la tête de liste à son neveu Narek Karapetian, lui-même visé par une enquête pour dissimulation de citoyenneté russe. L’alliance promettait de réviser la Constitution pour permettre à Samvel Karapetian d’accéder au poste de Premier ministre. Des documents publiés par le média d’investigation The Insider lui prêtent d’anciens liens avec le FSB russe, ce que son camp a démenti en dénonçant un montage.

© Wikimedia Commons – Un Sommet de l’OTSC à la Résidence Yntymak Ordo, Bishkek, en Novembre 2025

Les autres forces d’opposition partageaient cette orientation pro-russe tout en s’en distinguant par le profil et le degré. L’« Alliance Arménie » (10% aux élections de juin 2026) de l’ancien président Robert Kotcharian, a plaidé pour le maintien dans l’Union Économique Eurasiatique (UEE) et l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective-alliance militaire créée et dirigée par Moscou en 2002 et regroupant six anciennes républiques soviétiques). L’« Alliance Arménie » souhaite également resserrer les liens avec Moscou et refuse toute concession constitutionnelle à l’Azerbaïdjan, perçue comme une trahison par une partie de l’opposition.

Les affaires judiciaires ont nourri la polarisation entre protagonistes. Outre Samvel Karapetian, l’archevêque Bagrat Galstanian, chef du mouvement de contestation de 2024 contre des cessions de territoire à l’Azerbaïdjan, est resté en détention provisoire pour un présumé projet de coup d’État. Le Comité d’enquête arménien a fait état de 59 procédures pénales pour fraude électorale visant principalement des proches de l’opposition. Les intéressés y voient une instrumentalisation de la justice contre leurs candidats, quand le pouvoir invoque l’État de droit et la lutte contre l’ingérence étrangère.

Les divergences géopolitiques de l’élection arménienne se sont accompagnées d’une vaste manœuvre d’ingérence russe qui aurait impliqué les trois principaux services de renseignement russes (le SVR, le FSB et le GRU). Cette manœuvre a pris la forme d’une campagne de désinformation utilisant des modes opératoires bien connus des autorités européennes comme Doppelganger ou Storm-1516. Cette campagne visait notamment à entacher la réputation de Nikol Pachinian, désigné sous le nom de code « Boroda » (signifiant barbe), et aurait été accompagnée de recherches d’information par les services russes susceptibles de compromettre Pachinian. Enfin, la Russie aurait conçu un projet de transfert de 100 000 Arméniens de Russie pour peser sur le vote, en plus de son soutien à l’alliance « Arménie forte ».

 

Une petite révolution à l’échelle régionale qui défie la Russie

Les mois de mai et juin 2026 ont porté l’éloignement arménien de la Russie entamé en 2018 à son paroxysme. Abandonnée par son partenaire historique lors des deux phases de conflit successives sur le Haut-Karabagh ou Artsakh avec l’Azerbaïdjan (2021-2022 et 2023), l’Arménie a gelé depuis février 2024 sa participation à l’OTSC. Après un accord, la Russie a retiré en juillet 2024 ses gardes-frontières de l’aéroport d’Erevan, où ils étaient stationnés depuis 1992. Nikol Pachinian a évoqué un « point de non-retour » en décembre 2024, et Erevan a notifié à Moscou, en mars 2025, son refus de financer le budget 2024 de l’OTSC.

© Wikimedia Commons – Vladimir Poutine avec le Premier ministre arménien Nikol Pachinian au Kremlin (avril 2026)

La Russie a réagi avec virulence à l’écartement arménien de l’OTSC et a donc réagi encore plus violemment aux séquences de mai et juin 2026, percevant notamment la participation de Volodymyr Zelensky au sommet de l’UE à Erevan comme une trahison.

Dès le lendemain des sommets européens à Erevan, la diplomatie russe a dénoncé un « rapprochement » avec Bruxelles destiné, selon la porte-parole du ministère des Affaires étrangères Maria Zakharova, à entraîner l’Arménie dans une « implication irréversible dans la ligne anti-russe de l’UE ». Réuni en sommet de l’UEE à Astana le 28 mai 2026, le bloc dirigé par Moscou a estimé que la candidature arménienne à l’UE faisait peser des « risques sérieux » sur sa sécurité économique, et mandaté l’examen d’une possible suspension de l’Arménie d’ici décembre.

L’Arménie a également été soumise à une série de restrictions économiques de la Russie, son principal partenaire économique (environ 37 % des exportations arméniennes sont destinées à la Russie, tandis que près de 30 % des importations en proviennent). La plupart de ces restrictions ont été justifiées par la Russie par des raisons sanitaires, mais leur temporalité laisse peu de doutes quant aux intentions russes de sanctionner l’Arménie pour sa trajectoire géopolitique.

Dès le mois d’avril 2026, la Russie a interdit sur son sol la marque de cognac arménien Proshyan, une semaine après une rencontre entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian. Le 29 mai, Vladimir Poutine a comparé la trajectoire d’Erevan au « scénario ukrainien » et agité l’arme commerciale en avançant que la Russie serait « forcée de limiter ses activités économiques en Arménie », si le pays venait à se rapprocher de l’UE.  Le lendemain, Moscou a rappelé son ambassadeur en Arménie pour des « consultations sur les mesures prises » contre l’Arménie en raison de son « rapprochement avec l’Union européenne, sapant la coopération au sein de l’UEE».

À l’approche des élections, ces restrictions se sont renforcées. Le 22 mai, l’agence russe Rosselkhoznadzor (chargée de la surveillance et du contrôle vétérinaire et sanitaire des marchandises entrant en Russie) a temporairement restreint les importations de produits floraux en provenance d’Arménie vers la Russie. Pour des raisons identiques, la Russie a bloqué à la fin du mois de mai des dizaines de millions de bouteilles d’eau minérale arménienne Jermuk, marque arménienne populaire en Russie.

© Gouvernement arménien – Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, vote lors des élections de juin 2026

À partir du 30 mai 2026, Rosselkhoznadzor a également mis en place des « restrictions temporaires » sur l’importation de tomates, concombres, poivrons et fraises en provenance d’Arménie. Le 2 juin, ces restrictions se sont étendues à plusieurs fruits, et le 3 juin aux aubergines, pommes de terre, et fruits secs arméniens. Enfin, le 12 juin, la Russie a bloqué l’importation de tous les produits soumis à quarantaine en provenance d’Arménie, ainsi que leur transit via son territoire vers les États membres de l’Union économique eurasienne (UEE).

Le 15 juin, Kaja Kallas a indiqué que l’UE préparait un vaste plan d’aide économique à l’Arménie pour l’aider à faire face aux mesures de rétorsion russes.

 

Un partenariat inédit dans le Caucase

Les partenariats franco et euro-arménien pourraient constituer à moyen terme, le prototype d’une politique européenne de sécurité dans le voisinage oriental.

La trajectoire géorgienne offre, en miroir, le contre-exemple d’un basculement avorté. Après avoir obtenu le statut de candidat à l’UE en décembre 2023, la Géorgie a brutalement rétropédalé sous l’effet de sa politique intérieure. Dès mai 2024, le parti pro-russe le Rêve géorgien a fait adopter une loi sur les « agents de l’étranger » calquée sur le modèle russe, jugée par Bruxelles incompatible avec les normes démocratiques. Les élections législatives d’octobre 2024, remportées par le Rêve géorgien au terme d’un scrutin entaché d’irrégularités, scellent la rupture. En novembre 2024, quelques heures après l’adoption par le Parlement européen d’une résolution rejetant les résultats du scrutin pour des irrégularités, le Premier ministre Irakli Kobakhidzé a annoncé la suspension des négociations d’adhésion à l’UE jusqu’à la fin de 2028, accusant l’UE de chantage. D’ailleurs, les livraisons à destination de l’Arménie ont été interrompues puisque sur 50 véhicules blindés Bastion promis par la France, 26 seulement ont été livrés, en raison des difficultés de transit par la Géorgie depuis la fin de l’année 2024.

 

Malgré les récentes avancées, une situation qui reste fragile

Si l’Arménie de juin 2026 semble ne plus être un « allié déçu » de Moscou, mais un partenaire stratégique distinct doté de robustes liens avec l’Europe, la nouvelle situation arménienne reste fragile.

D’abord, si la normalisation semble se perpétuer entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, il est impossible de prédire sa longévité. Le protocole tripartite d’août 2025 signé en présence de Donald Trump, Pachinian et du Président de la République d’Azerbaïdjan Ilham Aliev, crée des conditions de paix inédites. Mais Bakou conditionne la signature formelle du traité à la révision de la Constitution arménienne pour en retirer toute référence au Haut-Karabagh, ce qui pourrait raviver les tensions dans un contexte de large supériorité militaire azerbaïdjanaise. Or, ni l’UE ni la France ne sont en mesure de fournir des garanties de sécurité à l’Arménie à la mesure de celles longtemps offertes par la Russie, qui dispose encore d’une base abritant 4000 soldats dans le pays.

© The White House – Donald Trump, Nikol Pachinian et Ilham Aliev à Washington le 8 août 2025 lors de la signature de la TRIPP (Trump Route Initiative for International Peace and Prosperity)

Ensuite, les mesures de rétorsion économiques et politiques russes devraient avoir un impact significatif sur l’économie arménienne.

Enfin, les élections législatives de juin 2026 ont montré que les partis défendant une proximité avec la Russie restent très populaires. À long-terme, ses liens historiques très profonds avec la Russie et la réalité de sa position géographique forceront l’Arménie à normaliser ses relations avec la Russie.

Comme le résume Taline Papazian, l’Arménie se trouve confrontée au défi complexe de « transformer une rupture subie en projet politique cohérent, capable de concilier souveraineté, stabilité démocratique et ouverture sur son environnement régional et européen ».

Arthur Robert.


Arthur Robert est analyste dans les domaines de la géopolitique et de l’économique. Il travaille tant pour les institutions publiques que pour le secteur privé tout en étant chargé d’enseignement.


Découvrez les autres articles de cette édition :

Humanitaire, touché mais pas coulé, debout !

© La Chaîne de l’Espoir – Blessé équipé par le centre Unbroken en Ukraine

En prévision du prochain G7 du 15 au 17 juin 2026 à Evian, le gouvernement français a commandé à l’IFOP une étude (1) sur l’état des opinions publiques des pays du G7 (2) sur l’aide publique au développement et la coopération internationale. L’étude de l’IFOP nous réserve des surprises et soulève un paradoxe. Elle mobilise ici notre analyse et des propositions de Défis Humanitaires.

Pour mémoire, le G7 est né en 1975 à l’initiative du président français Valéry Giscard d’Estaing, après le premier choc pétrolier de1973, dans le contexte de la guerre du Kippour. La fermeture du détroit d’Ormuz et ses conséquences mondiales seront bien présentes à la 51ème édition des pays membres du G7 sur les bords du lac Léman en Haute-Savoie. Ce G7 mobilise aussi le « Civil Society 7 » ou C7 qui rassemble des centaines d’acteurs avec Coordination Sud (3), la plate-forme française des organisations de solidarité internationale.

Ce G7 abordera pour la première fois une question humanitaire essentielle, celle de la chaîne d’approvisionnement logistique mondiale. Il sera précédé de quelques jours seulement par la 7ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) le 3 juillet à Paris. CNH organisée par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et son Centre de Crise et de Soutien (CDCS) en lien avec les ONG humanitaires du Groupe de Concertation Humanitaire (GCH).

Mais que nous dit au juste l’étude de l’IFOP de l’état des opinions publiques des pays du G 7 sur la coopération internationale ?

 

Que nous dit l’étude de l’IFOP ?

Cette étude très complète peut-être résumée pour l’essentiel par plusieurs constats.

D’abord l’intérêt marqué des opinions publiques pour l’actualité internationale dans une proportion de 71% en moyenne.

Ensuite, par une hiérarchie des enjeux qui vont du terrorisme et de l’extrémisme (72%), aux conflits (67%) et à l’économie (55%).

Si la coopération internationale est une obligation morale pour 70% des sondés, c’est également une politique qui répond à nos intérêts pour 78% en moyenne au sein du G7 et pour 71% en France.

Selon l’IFOP, le soutien de principe au financement des pays en développement atteint 75%, l’Italie se hissant largement en tête (84%) tandis que la France arrive en queue de peloton (66%).

Mais, il est des chiffres qui nous interpellent. Le niveau de compréhension de ce qu’est la coopération internationale est de 50% en moyenne et de 46 % en France.

Le plus problématique réside dans le faible niveau d’information dont disent disposer les opinions publiques, soit 47% en moyenne dans les pays du G7 et seulement 28% en France ou 50% des personnes se disent mal informés et 20% très mal informés !

A l’inverse, l’attente de l’opinion est très forte de savoir comment sont utilisés les financements de la coopération internationale, 75% en moyenne contre 82% en France.  Autre questionnement, 75% des personnes et 82% en France se demandent quels sont les résultats concrets de cette coopération. Mais tout autant, 75% demandent quelle en est l’utilité pour chaque pays du G7. Enfin notons une exigence de contrôle pour 73% en moyenne et pour 77% en France. Les attentes de preuves tangibles et convaincantes sont très élevées et constituent un enjeu pour l’avenir de la solidarité internationale.

De surcroit, ce qu’il y a de véritablement surprenant c’est la profonde méconnaissance de la part du budget des Etats qui finance la coopération internationale. Seul 2% des sondés savent que ce pourcentage est inférieur à 1% alors que 16% pensent qu’il représente entre 10 à 15%.  Ce montant est estimé par les Français à 14,7% du Revenu National Brut (4) alors que le pourcentage réel consacré à l’Aide Publique au Développement (APD) en 2025 a été en réalité de 0,42% ! L’écart est considérable et dénote un manque abyssal d’information juste.

Si l’on veut résumer à grand trait, une forte majorité des populations des pays membres du G7 est favorable à l’aide internationale qu’elles surestiment énormément tout en demandant à être mieux informées sur la pertinence des projets, sur leur impact concret (37% seulement des Français jugent que l’aide est efficace), sur un contrôle rigoureux de la mise en œuvre et, enfin, sur l’intérêt de cette coopération pour les pays donateurs eux-mêmes.

Enfin, 64% des habitants estiment que ce qui se passera dans les pays en développement pourra avoir un impact important sur leur vie. Soulignons que l’opinion publique en France est l’une des plus réservées sur la politique de coopération.

 

Mais que nous disent les derniers chiffres de l’Aide Publique au Développement ?

Le récent rapport du Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE (5) constate une baisse de 23,1% de l’Aide Publique au Développement en 2025 avec un budget de 174,3 milliards de dollars.

© OCDE – L’évolution de l’aide publique au développement dans le monde

26 des 34 pays membres du CAD de l’OCDE ont réduits leur aide en 2025 et des baisses ont déjà eut lieu en 2023 et 2024. L’aide de la France en 2025 a été de 14,53 milliards de dollars, soit O,42% du RNB. Celle-ci avait déjà baissée de 11% en 2023 et de 13% en 2024. Selon Coordination Sud l’aide pourrait être réduite de 58% en France en 2 ans. L’OCDE anticipe une nouvelle baisse de 5,8% en 2026.

L’aide humanitaire des pays du CAD a très fortement diminué de 35,8 % pour s’établir à 15,5 milliards de dollars, soit un deuxième recul consécutif après 5 années de croissance (2019-2023).

Pour bien comprendre ces chiffres, notons que 5 pays du CAD (Etats-Unis, Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France) représentent 95,7% de la baisse totale de l’APD, mais qu’a eux seuls, les Etats-Unis sont à l’origine des trois quarts de ce recul avec une APD en baisse de 56,9% par rapport à 2024. Les 5 premiers contributeurs représentent un montant de 132,02 milliards de dollars sur un total de 174,3 en 2025.

Pour mémoire, les pays non membres du CAD ont consacré 13,3 milliards de dollars à la coopération et 11,7 milliards pour 30 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leur don à l’OCDE.

Enfin, les projections indiquent une nouvelle baisse de 5,8% de l’APD du CAD en 2026, un chiffre qui ne tient pas compte des conséquences de la guerre au Moyen-Orient et de l’embargo dans le détroit d’Ormuz.

© OCDE – L’aide publique au développement en France

Paradoxe, analyse et conséquences.

Un paradoxe apparaît dans l’opposition entre une majorité des habitants des pays du G 7 qui soutiennent toujours la coopération internationale et la réduction forte, rapide et qui va se poursuivre dans le financement de la coopération internationale des pays du G 7 et du CAD.

La première explication qui me vient à l’esprit est celle d’un décalage de compréhension et d’attitude entre les opinions publiques et les gouvernements. Les citoyens sont encore dans un soutien habituel à la coopération internationale alors que les Etats ont déjà tiré les conséquences des basculements profonds en cours dans les relations internationales, dans les rapports de puissance, d’intérêt et les risques de guerre.

Dans ce contexte, il y a deux prises de conscience de la part des pays occidentaux, l’Europe en particulier, puisque dorénavant nous devons mettre à part les Etats-Unis de Donald Trump.

Le premier est celui de l’émergence de pays dits du sud regroupés dans les BRICS qui représentent une dizaine de pays (6) influencés par d’anciens empires qui aspirent à le redevenir, comme la Russie et la Chine, et qui remettent en cause l’ordre du monde né à la fin de la seconde guerre mondiale ainsi que le modèle occidental (démocratie, Etat de droit, économie de marché).

La 16ème édition du Sommet des BRICS à Kazan (Russie) le 24 octobre 2024

Le cas de plusieurs pays du Sahel comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso est emblématique. Pourquoi coopérer avec des pays dont les gouvernements sont issus de coups d’Etat militaire, qui demandent le départ des troupes françaises, qui font appel aux mercenaires russes de l’Africa Corps et qui exigent l’absence de financement public français dans les projets humanitaires et de développement des ONG. Cela modifie profondément les politiques publiques de coopération bien que les besoins vitaux des populations victimes de la guerre et de la pauvreté chronique légitiment toujours autant l’action humanitaire.

Le second choc est la prise de conscience du risque d’une extension de la guerre suite à l’attaque de la Russie contre l’Ukraine le 22 février 2022. Ainsi, la guerre redevient en Europe un moyen de conquête et celle-ci pourrait se renouveler, singulièrement contre les pays baltes. Cela obligerait les pays membres de l’OTAN à réagir au risque d’être entrainé dans la guerre alors que la plupart de ces pays ne sont pas prêts à la faire et doivent s’y préparer en se réarmant sans que l’engagement américain soit dorénavant certain.

Si vous conjuguez ces deux séismes externes avec les risques internes sur le plan politique, économique et social dans certains pays, comme cela s’est produit aux Etats-Unis avec la seconde élection de Donald Trump, vous avez alors des raisons suffisantes pour comprendre les changements de priorité en cours.

Livret du gouvernement suédois « En cas de crise ou de guerre » 2024

Et pourtant, pour ces pays, poursuivre ces politiques de coopération sous une forme adaptée est bien une nécessité pour ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et céder aux pressions des néo empires renaissants.

 

Quels défis pour la prochaine Conférence Nationale Humanitaire ?

Le budget humanitaire de la France a été de 285 millions d’euros l’année dernière alors qu’il a été de 800 millions en 2023 et qu’il aurait dû être d’un milliard d’euros en 2025.

Depuis la 1ère Conférence Nationale Humanitaire en 2011, nous n’avons connu que des progrès, d’abord avec la création de cette Conférence, puis celle du Groupe de Concertation Humanitaire, mais encore l’adoption d’une Stratégie Humanitaire de la République Française et, enfin, l’augmentation continue du budget humanitaire et de l’APD à partir de 2018.

© Alain Boinet – Conférence Nationale Humanitaire 2021

La prochaine CNH le 3 juillet ne peut donc pas s’inscrire dans les pas des précédentes mais, tout au contraire, chercher tout à la fois à prendre la mesure du reflux pour l’endiguer tout recherchant des alternatives, des alliances, de nouvelles perspectives.

Cette CNH aura au programme 3 sujets principaux.

  • L’espace humanitaire et le droit international humanitaire.
  • La réforme humanitaire ou « reset », l’innovation et la mutualisation.
  • Le partenariat et les financements.

Le défi est de taille car il nous faut comprendre que la chute des financements, l’érosion du magistère humanitaire, le reflux du droit international humanitaire et la restriction d’accès des secours aux populations en danger sont liés les uns aux autres et s’entrainent dans une spirale négative ! C’est cela qu’il faut stopper et relancer une nouvelle dynamique.

Si nous avons déjà évoqué ces questions dans Défis Humanitaires, j’aimerai ce mois-ci insister sur 4 d’entre elles :

  • Dans un document préparatoire au G7, le ministère des finances et du budget évoque le choix de « passer d’une logique d’assistance à une logique de partenariat mutuellement bénéfique ». Si cette logique d’une APD comme partenariat d’investissement avec des pays solvables peut-être considérée, comment cela serait-il possible avec des pays pauvres victimes d’une guerre, d’une catastrophe ou d’une épidémie dévastatrice ?
  • L’urgence humanitaire doit demeurer un devoir moral inconditionnel, mais également un devoir stratégique afin d’éviter la propagation du malheur et du chaos de proche en proche aux pays voisins, voire au-delà
  • La sécurité humaine devrait mieux inspirer l’action humanitaire à l’avenir sur la base de ses composantes alimentaire, sanitaire, économiques, personnelles, communautaires et politiques, tant l’insécurité des uns peut devenir l’insécurité des autres.
  • Constatons que si l’APD a baissé de 23,1%, l’aide humanitaire a chuté de 35,8% ! Pour éviter cette dérive, nous devrions revenir à l’idée de « sanctuariser l’humanitaire » dans l’APD el lui consacrant un minimum de 9% de son montant total.
  • Enfin, puisque les financements publics sont en berne, pourquoi ne pas lancer en France une loterie humanitaire ?

 

Conclusion.

Tout changement d’époque entraine un changement de priorités. Mais la nécessité morale et stratégique de l’aide humanitaire et au développement doit demeurer une constante pour sauver des vies, sortir de la pauvreté et générer un développement durable.

Dans un monde tout à la fois divisé et interdépendant où tout se sait, la solidarité demeure un avantage comparatif qui distingue les solidaires des prédateurs. Il n’y a pas d’incompatibilité pour un pays à servir sa population et ses intérêts tout délivrant les secours d’urgence là ou cela est vital tout en accompagnant le développement qui est de l’intérêt de tous.

Sans oublier de répondre aux fortes attentes d’information des citoyens quant à la pertinence de la coopération, de son impact, de sa bonne gestion et des partenariats mutuellement gagnant qu’elle créée.

C’est justement la mission que se fixe Défis Humanitaires, dans cette édition comme dans les précédentes, d’agir face à la mésinformation comme à la désinformation.

Vous aussi vous pouvez être un acteur de cette mission humanitaire en partageant notre revue autour de vous et en la soutenant de votre don (fairundon) pour lui permettre d’être, de durer et de se développer pour ses lecteurs. Merci.

Alain Boinet.

  1. https://www.afd.fr/fr/ressources/sondage-g7-partenariats-internationaux
  2. Pays membres du G 7 : France, Allemagne, Italie, Grande Bretagne, Canada, Etats-Unis, Japon.
  3. Coordination Sud, site du C 7 dédié au G 7. https://2026civil7.org/fr/
  4. Revenu National Brut « Le RNB comprend le produit intérieur brut (PIB) et les revenus nets du travail et de la propriété reçus de l’étranger dont on soustrait les revenus versés à l’étranger.
  5. OCDE Organisation de coopération et de développement économique. OCDE et APD : https://www.oecd.org/fr/topics/policy-issues/official-development-assistance-oda.html#:~:text=L’aide%20internationale%20a%20connu,1%20%25%20par%20rapport%20%C3%A0%202024.

Découvrez les autres articles de cette édition :


Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.