Arménie : Interview exclusive avec Olivier Decottignies

Ambassadeur de France.

Alain Boinet : Monsieur l’ambassadeur, merci de répondre à nos questions pour la revue en ligne Défis Humanitaires. Vous êtes ambassadeur de France à Erevan en Arménie. Ma première question porte sur Missak et Mélinée Manouchian qui sont entrés au Panthéon le 21 février. C’est un symbole fort pour saluer la mémoire d’un résistant qui s’est battu avec ses camarades pour notre pays durant la guerre et qui l’ont payé de leur vie. Quelle est la signification de cet événement ?

Olivier Decottignies : Merci beaucoup. C’est d’abord un événement français, un événement républicain, une commémoration nationale. Mais c’est aussi un événement franco-arménien dans la mesure où le chef de ce groupe de résistants étrangers, qui sont honorés au Panthéon, était un Arménien. Missak Manouchian était un survivant du génocide de 1915, il a connu enfant les orphelinats du Liban, puis il est arrivé en France à l’âge adulte. C’est donc une personnalité aux multiples facettes, à la fois Arménien, militant communiste, bénévole dans les organisations caritatives arméniennes, résistant, poète, ouvrier. A travers lui et son épouse Mélinée, qui était membre également de son réseau et qui repose à ses côtés au Panthéon, c’est tout le groupe Manouchian dans son ensemble qui est honoré. Un groupe dans lequel il n’y avait pas que des Arméniens – il comptait des Italiens, des Hongrois, des Polonais, des Espagnols… Nombre d’entre eux étaient juifs. C’est la contribution à la Résistance de tous ces étrangers morts pour la France qui se voit reconnue.

Alain Boinet : Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a proposé à la fin du mois de janvier à l’Azerbaïdjan de signer un pacte de non-agression qui anticiperait un traité de paix global. Le 13 février, 4 soldats arméniens ont été tués par des tirs azéris dans la province du Syunik. Le Président Ilham Aliyev fait régulièrement des déclarations belliqueuses. Comment comprendre cette attitude et que faire pour préserver la paix dans le Caucase du Sud ?

Olivier Decottignies : La situation qui prévaut entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est toujours une situation de conflit armé, puisque l’on parle de négocier un traité de paix. Ce conflit donne lieu régulièrement à des incidents le long des lignes de contact militaire. Du reste, ces lignes de contact ne correspondent pas partout au tracé de la frontière proprement dite, puisque l’Azerbaïdjan occupe militairement, depuis ses offensives de mai 2021 et septembre 2022, des pans entiers du territoire souverain de l’Arménie. Il y a des négociations qui ont été engagées dans différents formats. Ces négociations aujourd’hui ne connaissent plus de progrès substantiels et c’est ce qui explique les préoccupations, non seulement des autorités arméniennes, de la France, mais de tous ceux qui travaillent pour la paix. Les déclarations du Président Aliyev auxquelles vous faites référence contribuent évidemment à cette inquiétude.

Ville de Meghri, dans la province du Syunik, au sud de l’Arménie aux frontières de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. © Alain Boinet

Alain Boinet : Un des motifs évoqués par l’Azerbaïdjan, c’est le passage entre son territoire, à l’est, et le Nakhitchevan, à l’ouest, qui est azéri et qui est séparé en quelque sorte par l’Arménie et sa province du Syunik. Pour les Arméniens, quelle est la solution pour permettre le passage entre ces deux parties de l’Azerbaïdjan ? Et pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Olivier Decottignies : La proposition que font les Arméniens, non seulement à l’Azerbaïdjan mais à l’ensemble des États de la région, c’est de trouver un régime de circulation, que les Arméniens ont baptisé les « carrefours de paix. » C’est une initiative qui a été lancée au mois d’octobre dernier par le Premier ministre arménien, depuis la Géorgie. Elle ne concerne pas que l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais vise à intégrer l’ensemble des États voisins, en facilitant les circulations dans la région sous certaines conditions : la liberté, la réciprocité, l’égalité de ces États et le respect de leur souveraineté. C’est une formule qui a le mérite de pouvoir réunir l’ensemble des États de la région autour d’intérêts communs et de principes clairs. Cette formule a le soutien de la France.

Alain Boinet : Alors, pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Olivier Decottignies : Les discussions comportent plusieurs volets. Dont un volet qui est essentiel, quand on veut être en paix avec son voisin, qui consiste à déterminer où commence un pays et où finit l’autre. La délimitation de la frontière ne fait pas l’objet d’un accord entre les deux États, non seulement sur le tracé, mais sur la méthode, et en particulier sur les références qui seraient utilisées. Le principe clé, c’est celui de la déclaration d’Alma-Ata, qui prévoit que les frontières des États issus de l’Union soviétique correspondent aux limites administratives des anciennes républiques soviétiques. C’est un principe qui engage à la fois l’Arménie et l’Azerbaïdjan, que les deux Etats ont réitéré à Prague en octobre 2022, grâce à la médiation du Président Emmanuel Macron. Ensuite, pour procéder au tracé, il faut un référentiel. Ce référentiel est fourni par les cartes de l’époque soviétique. Il n’y a pas aujourd’hui d’accord complet entre les parties sur le jeu de cartes sur lequel il faudrait se fonder.

Alain Boinet : Est-ce que l’Arménie est d’accord avec ce jeu de cartes ? Avec les frontières telles qu’elles ont été définies à l’époque ?

Olivier Decottignies : L’Arménie adhère aux principes d’Alma-Ata. Mais ces principes ne s’imposent pas qu’à l’Arménie, ils s’imposent aussi à l’Azerbaïdjan comme à l’ensemble des états post soviétiques qui ont souscrit à cette règle au moment de l’éclatement de l’Union soviétique. On parle d’une époque où les limites administratives existaient, mais n’avaient pas plus de manifestation physique que les limites entre départements ou régions françaises.

Alain Boinet : Les pays voisins de l’Arménie sont donc la Russie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Iran, la Géorgie. Quelle est l’attitude de ces pays dans cette situation du Caucase du Sud, dans cette tension que vous évoquiez à l’instant ? Quelle est leur position par rapport à l’Arménie ? Que peuvent faire des pays plus lointains comme la France, les pays membres et l’Union européenne, l’Inde, la Grèce, les États-Unis, l’Inde qui se sentent aussi concernés par les enjeux dans cette région ?

Olivier Decottignies : Il m’est difficile de m’exprimer au nom de ces pays que je ne représente pas. En revanche, j’ai un dialogue régulier avec les autorités arméniennes et je peux essayer de vous expliquer la situation qui est la leur.

L’Arménie a constaté à plusieurs reprises, en particulier en mai 2021 et en septembre 2022, que la garantie de sécurité que lui apportait historiquement la Russie, et qui engage en principe la Russie dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (ndlr OTSC), n’avait pas joué. Elle s’est rendu compte aussi en 2023 que les forces de paix russes qui avaient été déployées au Haut-Karabakh dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu de 2020, conclu sous l’égide de la Russie, étaient restées l’arme au pied quand l’offensive azerbaïdjanaise s’est déclenchée contre le Haut-Karabagh.

De fait, les soldats russes ne sont sortis de leur caserne que quand il s’est agi de désarmer les forces du Haut-Karabakh, comme le prévoyait l’accord de cessez-le-feu que les autorités de fait avaient conclu avec le gouvernement azerbaïdjanais. Il y a donc eu une offensive azerbaïdjanaise contre le Haut-Karabakh, conduite avec le soutien de la Turquie, mais aussi avec la complicité de la Russie, et qui a abouti au départ massif et forcé de la quasi-totalité des Arméniens de ce territoire – plus de 100 000 personnes – qui sont réfugiés en Arménie.

Signature d’accords de défense les 22 et 23 février à Erevan entre les ministres de la défense, Sébastien Lecornu et Souren Papikian. © Olivier Decottignies

Dès lors, l’Arménie cherche à diversifier ses partenariats dans le domaine de la sécurité. Elle se tourne pour cela vers des États plus lointains, comme la France, avec qui se développe une relation de défense, que nous assumons, en matière d’équipements, de formation et de conseil. Et la France, en faisant le choix de cette relation de défense avec l’Arménie, a brisé un tabou, puisqu’elle est le premier pays de l’OTAN à fournir des équipements de défense à l’Arménie, qui reste membre de l’Organisation du traité de sécurité collective. Dans le même esprit, les Arméniens se tournent aussi vers l’Inde. Et après le ministre français des Armées le 23 février, le ministre grec de la Défense s’est rendu en Arménie le 4 mars.

Dans un autre registre, il ne faut pas oublier l’Iran, qui est un voisin important pour l’Arménie, dans la mesure où Téhéran a réaffirmé, à de nombreuses reprises, sa préoccupation que la frontière arméno-iranienne au sud de l’Arménie ne soit pas contrôlée par un autre État que l’Arménie.

Alain Boinet : Le président de la République, Emmanuel Macron, a récemment déclaré que la France avait une relation d’amitié avec l’Arménie. Les observateurs ont compris qu’il y avait là une évolution, l’affirmation d’une relation particulière. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Olivier Decottignies : La proximité n’est pas nouvelle, elle est le fait d’une longue histoire partagée, entre les deux États, mais aussi entre les deux peuples. Aujourd’hui, il y a surtout une ligne très claire, qui est celle du Président de la République : c’est que le soutien de la France à l’Arménie, est inconditionnel, entier et constant. C’est cette ligne qu’avec mon équipe à Erevan, sous l’autorité du ministre de l’Europe et des affaires étrangères et avec le soutien de l’ensemble des services de l’Etat concernés, nous mettons en œuvre.

Alain Boinet : Cela ne crée-t-il pas des obligations dans la situation actuelle ?

Olivier Decottignies : Cette position de la France n’est pas déclaratoire : elle se traduit en actes. Dans le domaine humanitaire, la France a été au rendez-vous de l’exil massif de 100 000 Arméniens du Haut-Karabakh avec une aide humanitaire qui a été portée à 29 millions d’euros pour l’année 2023, c’est-à-dire plus que n’importe quel autre bailleur bilatéral. La France a été la première à envoyer une aide médicale d’urgence en Arménie, la première à évacuer vers les hôpitaux français des blessés lourds et des grands brûlés du Haut-Karabakh. La France a été au rendez-vous au plan politique également. Elle a saisi à trois reprises le Conseil de sécurité de la situation au Haut-Karabakh. Au niveau européen elle a poussé des mesures qui ont été adoptées par le Conseil des Affaires étrangères du mois de novembre dernier : d’une part, le renforcement de la mission d’observation européenne, dont les effectifs vont doubler ; et d’autre part, l’ouverture de discussions pour que l’Arménie puisse avoir accès à la Facilité européenne de paix. Enfin, la France a été au rendez-vous sur le plan bilatéral, y compris, on l’a dit, s’agissant de la relation de défense.

L’ambassadeur avec une délégation militaire française en Arménie. © Olivier Decottignies

Alain Boinet : Dans cette situation de tension, voire de dérapage possible dont le Premier ministre arménien Nikol Pachinian parlait récemment à la télévision arménienne, que peut-on attendre de l’Union européenne, mais aussi des Nations unies et d’autres pays afin de chercher à éviter le risque d’un conflit possible ?

Olivier Decottignies : Tous les États membres des Nations Unies sont, en principe, engagés en faveur du respect, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des autres membres. C’est donc ce que l’on est en droit d’attendre de tout État. Il y a évidemment des responsabilités spéciales qui sont celles des États membres du Conseil de sécurité, dont la France fait partie.

L’Arménie souhaite se rapprocher de l’Union européenne. Le Premier ministre Nikol Pachinian l’a dit devant le Parlement européen, le 17 octobre dernier : l’Arménie est prête à développer sa relation avec l’Union européenne jusqu’où l’Union européenne est prête à aller. L’Arménie a salué la perspective d’adhésion à l’Union qui a été ouverte pour la Géorgie il y a quelques semaines. Elle a également tenu un conseil de coopération avec l’Union européenne.

La mission d’observation de l’Union européenne est un très bon exemple de ce que l’Union européenne peut faire d’efficace et de concret. Pour m’être rendu sur le terrain, en patrouille avec la mission, j’ai pu constater que les observateurs européens sont accueillis chaleureusement, qu’on les salue amicalement dans les villages et au bord des routes, que leur présence rassure. Ils sont la preuve, pour ces populations vulnérable et isolées qui vivent dans les zones de contact militaire, qu’elles ne sont pas oubliées du monde. Au-delà de ce rôle de réassurance, il y a, du fait de la présence de cette mission d’observation, la possibilité d’une information impartiale de la communauté internationale, ce qui est fondamental dans une crise de cette nature. Elle contribue à dissiper le brouillard de guerre.

Alain Boinet : Peut-on imaginer que dans le contexte actuel, cette mission soit plus particulièrement mobilisée dans la région du Syunik qui semble plus particulièrement menacée ?

Olivier Decottignies : Le mandat de la mission couvre l’ensemble du territoire arménien. Elle a donc la possibilité de se rendre partout. Ses patrouilles concernent de manière prioritaire les zones frontalières et les zones de contact militaire. La montée en puissance de la mission vise à avoir les effectifs suffisants pour multiplier les patrouilles et le Syunik fait évidemment partie des zones prioritaires dans ce cadre-là.

Alain Boinet : Pensez-vous que l’actuelle fragmentation du monde illustrée par la guerre en Ukraine, le Sahel ou le détroit de TaÏwan est un moment favorable que l’Azerbaïdjan pourrait exploiter en tentant un coup de force militaire contre l’Arménie, pays membre de la communauté internationale représenté aux Nations Unies.

Olivier Decottignies : Je ne sais pas ce que sont les intentions des autorités azerbaïdjanaises et je n’ai pas de contact avec elles. Mais ce que je constate, c’est que dans cet environnement international fragmenté, dégradé que vous décrivez, il y a eu au cours des dernières années plusieurs épisodes militaires mettant aux prises l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ou l’Azerbaïdjan et la région du Haut-Karabakh, et qu’à chaque fois, l’Azerbaïdjan a pris l’initiative.

Olivier Decottignies lors d’une réunion sur l’aide humanitaire pour l’Arménie avec des membres du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. © Olivier Decottignies

Alain Boinet : Les 19 et 20 septembre dernier une offensive militaire de l’Azerbaïdjan a chassé 100 000 Arméniens de leur territoire ancestral du Haut-Karabagh ou Artsakh situé en Azerbaïdjan. Comment ont-ils été accueillis en Arménie ? Quelle est actuellement leur situation ? Et quelle aide la France apporte-t-elle à ces réfugiés ?

Olivier Decottignies : 100 000 personnes forcées de quitter leur foyer en moins d’une semaine, ça n’est pas rien. Compte tenu de l’ampleur de ce mouvement de population, la réponse arménienne, avec l’appui de la communauté internationale et notamment l’appui de la France, a été satisfaisante. On n’a pas, en particulier, vu se former des camps de réfugiés. Des solutions d’hébergement ont pu être trouvées, chez des particuliers volontaires, chez des proches, mais aussi dans des hébergements réquisitionnés par l’État, qu’il s’agisse d’hôtels, de gymnases ou d’écoles. La réponse immédiate a été, je pense, à la hauteur de l’enjeu. L’élan de solidarité était très fort en Arménie et la communauté internationale a été au rendez-vous. La France a joué un rôle clé dans cette réponse, puisque nous avons été le premier bailleur d’aide humanitaire bilatéral en faveur de l’Arménie, avec 29 millions d’euros en 2023, grâce à la mobilisation du Gouvernement et du Parlement.

Maintenant qu’est passée cette phase d’urgence, se pose la question de l’intégration des réfugiés. Cette intégration pose des questions juridiques, comme le choix d’opter, ou non, pour la nationalité arménienne. Elle suppose aussi de répondre à des défis très concrets, face auxquels nous nous tenons au côté de l’Arménie :

  • La question du logement, c’est-à-dire pas simplement l’hébergement à titre transitoire mais le logement durable ;
  • La question de l’emploi avec une structure du marché du travail qui était assez différente au Haut-Karabagh de celle de l’Arménie, avec un poids du secteur public et du secteur agricole qui était beaucoup plus important ;
  • La question de l’éducation, on a sur les 100 000 réfugiés, à peu près 23 000 enfants en âge scolaire qui sont intégrés au système scolaire arménien mais tout cela a un coût et suppose un accompagnement ;
  • Enfin, une question qui est loin d’être secondaire, qui celle de l’accompagnement psychosocial. Nous parlons d’une population traumatisée par neuf mois de blocus, une offensive militaire brutale, un exode forcé. D’une population polytraumatisée parce que pour beaucoup, ça n’est pas la première expérience de déplacement forcé. Certains ont été chassés à la fin des années 1980, au début des années 1990, par les pogroms anti-arméniens en Azerbaïdjan. Et pour tout Arménien, du Haut-Karabagh, d’Arménie ou en diaspora, il y a qu’on le veuille ou non la mémoire du génocide. C’est donc un traumatisme qui en ravive d’autres et qui demande un accompagnement psychosocial adapté. C’est un des axes de notre coopération humanitaire avec l’Arménie, d’ores et déjà et pour les mois à venir.
Les déplacés de force de l’Artsakh reçoivent une aide humanitaire à Goris en Arménie. ©Twitter

Alain Boinet : En France, l’aide humanitaire et l’aide au développement, en dehors du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères et de l’Agence française de développement, est essentiellement le fait des associations, des fondations, des collectivités locales Que peuvent faire ces acteurs en Arménie aujourd’hui pour celles et ceux qui n’y sont encore présents et que leur suggérez-vous ?

Olivier Decottignies : Ces acteurs font déjà beaucoup. L’Arménie est une terre de coopération décentralisée. Il n’y a pas une seule région d’Arménie qui n’ait noué, au niveau municipal ou du gouvernorat, des coopérations avec des collectivités territoriales françaises. Et du côté français, les organisations de la société civile, les organisations de la diaspora, les ONG sont mobilisées et sont présentes sur le terrain. Nous avons soutenu, via le CDCS, Acted, Médecins du monde, Action contre la Faim, qui sont à pied d’œuvre en Arménie avec leurs partenaires arméniens. Beaucoup d’organisations de la diaspora sont actives dans le pays depuis l’indépendance, voire avant, puisque le point de départ de l’action humanitaire française Arménie, ce fut le tremblement de terre du 7 décembre 1988.

La priorité pour les organisations qui souhaitent venir en aide à l’Arménie et aux Arméniens, c’est bien sûr le soutien aux réfugiés du Haut-Karabagh, sous les quatre aspects principaux que nous évoquions : le logement, l’emploi, l’éducation et l’accompagnement psychosocial.

Dans le même temps, il y a la nécessité, dans la situation où se trouve aujourd’hui l’Arménie, de se concentrer sur les secteurs les plus stratégiques et les régions les plus exposées. Cela signifie les secteurs structurants pour le territoire, l’économie, la résilience de l’Arménie et les régions frontalières, proches des lignes de contact militaire. De ce point de vue-là, il n’y a pas de petit sujet ni de petit projet. Un territoire qui tient, c’est un territoire où la population reste, donc où il y a des emplois, des services qui peuvent – qui doivent – aussi être des services médicaux, scolaires, culturels. Je pense qu’aujourd’hui l’important c’est de se concentrer là où nous avons le plus d’impact et d’agir non pas seulement dans une logique compassionnelle, mais de manière stratégique. Il faut toujours penser à l’Arménie en ayant la carte sous les yeux.

Evidemment, toutes ces organisations, ces initiatives savent qu’elles peuvent trouver des conseils auprès de l’équipe de l’Ambassade : notre porte leur est toujours ouverte.

Olivier Decottignies (au centre) avec Janik Manissian (à gauche) et les membres des Centres francophones SPFA en Arménie. © CA

Alain Boinet : Comment voyez-vous l’avenir de l’Arménie ?

Olivier Decottignies : Je le vois tourné vers l’Europe. C’est le sens de la trajectoire démocratique qu’a choisie le peuple arménien lors de la « révolution de velours » de 2018 et qu’il a maintenue depuis, à travers les épreuves. De ce point de vue, la récente adhésion de l’Arménie à la Cour pénale internationale est aussi un signal très fort. Pour autant, se tourner vers l’Europe, cela ne veut pas dire s’abstraire de son environnement régional. Construire l’avenir de l’Arménie exige de parvenir à un accord de paix avec l’Azerbaïdjan mais aussi, plus largement, à un modus vivendi qui permette à l’ensemble des États de la région de tirer pleinement parti de la position stratégique qu’ils occupent, au carrefour de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient. C’est pour cela aussi que la résolution de ce conflit compte pour nous, Européens.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Olivier Decottignies : Je souhaiterais conclure par une expression de gratitude envers toutes celles et ceux qui font notre relation avec l’Arménie et que je rencontre en France et quand ils se rendent en Arménie : la communauté humanitaire, la société civile, la diaspora, les collectivités locales, les élus, les administrations françaises. Toujours, ils m’accueillent très favorablement avec beaucoup d’idées, beaucoup d’enthousiasme et beaucoup d’engagement dans le développement de cette relation avec l’Arménie. Je crois que c’est une très grande chance de bénéficier de cet appui et il y a peu de relations bilatérales qui suscitent une telle adhésion. Du fond du cœur, merci.

Alain Boinet : Merci Monsieur l’ambassadeur.

 

Consultez ici le site de l’ambassade de France en Arménie

 

Olivier Decottignies

Olivier Decottignies est un diplomate de carrière.

Ancien consul général de France à Erbil, au Kurdistan d’Irak (2019-2023), il a travaillé de 2015 à 2016 comme chercheur au Washington Institute for Near East Policy et de 2016 à, 2017 à l’ambassade de France aux Etats-Unis. De 2012 à 2015, il a été deuxième conseiller à l’ambassade de France en Iran, supervisant le portefeuille nucléaire et les questions régionales. Avant cela, il a servi au ministère des Affaires étrangères à Paris, où il a travaillé sur les questions politico-militaires, en particulier les missions et opérations de l’OTAN et de l’UE en Libye, dans les Balkans et dans le Caucase. Il a été déployé en Haïti dans le cadre des premiers secours après le tremblement de terre de 2010.

Ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon, il est titulaire d’un master en affaires publiques de Sciences Po Paris, d’un master d’histoire de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et d’une licence d’histoire à la Sorbonne.

 

3 questions, 3 réponses avec Olivier Decottignies

Conférence Nationale Humanitaire 2023

Entretien avec Philippe Lalliot, directeur du Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Vidéo de l’entretien sous ce texte.

Alain Boinet : La 6ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) vient de se tenir à Paris le 19 décembre. Pouvez-vous pour nos lectrices et lecteurs nous présenter cette Conférence.

Philippe Lalliot : C’était une belle manière de commencer un mandat. En effet j’ai pris mes fonctions à la tête du Centre de crise et de soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères il y a un peu moins de 4 mois. Cette Conférence Nationale Humanitaire, était surtout très attendue par tous les acteurs humanitaires.

Cette conférence, mais également la Stratégie Humanitaire qui a été présentée à cette occasion-là, sont vraiment une réalisation collective, qui a permis à l’ensemble des partenaires, à commencer par les ONG qui siègent au comité de pilotage de travailler ensemble pendant de longs mois. Le résultat, je crois, reflète bien les discussions qui ont eu lieu, les sujets qui ont été abordés dans leur complexité. J’espère que chacun s’y retrouve et que chacun est à l’aise avec l’événement qui s’est tenu et avec le document présenté.

Ce que je retiens, c’est aussi le succès de cette conférence, ne serait-ce que par le nombre de participants : 650 participants dont plus de 350 en présentiel. On n’avait pas eu depuis 2018 une conférence nationale humanitaire en présentiel. Celle de 2020 s’est tenue à distance.

Les circonstances bien sûr, expliquent aussi ce succès. Ce qui se passe en ce moment à Gaza illustre la nécessité de réfléchir ensemble et de discuter des difficultés qu’on rencontre et des solutions qu’on peut ensemble imaginer et mettre en œuvre.

J’ai été frappé par la richesse des discussions qui se sont tenues. Trois tables rondes se sont succédées avec une grande diversité de participants. Le niveau aussi témoigne de l’intérêt suscité : le Président de la République en ouverture, en visio, deux interventions de la Ministre, de responsables des Nations unies, des dirigeants d’ONG françaises, internationales et locales.

Il était enfin intéressant d’avoir une conférence tournée vers le bilan des années passées, mais en mettant aussi des réflexions sur l’avenir. Compte tenu de ce qu’est aujourd’hui l’état du monde, compte tenu de cette multiplication, de cette aggravation et de cette superposition des crises, qu’est-ce qu’on peut ensemble faire de plus et faire mieux ?

J’étais très intéressé notamment par toutes les discussions sur l’innovation, sur l’adaptation de nos réponses sur l’efficacité de nos actions, aux besoins et à l’évolution des besoins.

Emmanuel Macron lors de la Conférence Nationale Humanitaire 2023 © Elysée

Alain Boinet : Comme vous venez de l’évoquer, cette conférence comprenait trois tables rondes avec la participation de divers partenaires. Ces tables rondes portaient sur l’adaptation de la réponse humanitaire à la multiplication des besoins, la protection de l’action humanitaire dans le contexte de remise en cause du droit international humanitaire, le développement de nouvelles modalités de financement pour une plus grande efficacité. Quels en ont été selon vous les points forts ?

Philippe Lalliot : Je retiens une première chose, c’est que ces thèmes n’avaient pas été choisis par hasard mais débattus entre nous dans les comités de pilotage. Ils permettaient de traiter des sujets qui sont vraiment prioritaires pour l’action humanitaire.

Les sujets de financement, d’abord permettent d’illustrer les efforts faits par la France sur ces sujets humanitaires, puisqu’on a une trajectoire budgétaire qui après un premier doublement sur la précédente période, consacre à nouveau un doublement pour atteindre un milliard d’euros par an en 2025. C’est très important dans un contexte où les besoins explosent et où certains, sinon la plupart de nos partenaires, ont plutôt tendance à réduire la voilure.

Cette table ronde permettait aussi d’évoquer la question centrale des partenariats. On a attaché une importance particulière dans la Stratégie aux partenariats. Pour insister sur la dimension européenne, mais aussi parce qu’il y a une réflexion à avoir sur la place de ces nouveaux partenaires que sont les collectivités locales, les fondations, les entreprises privées. Nous avons aussi parlé innovation, pluri-annualisation, flexibilité et redevabilité, localisation et partenariats privilégiés. Sous des dehors un peu arides, cette table ronde pose des vrais sujets de principe qui vont déterminer nos modes d’action dans les années qui viennent.

La deuxième table ronde était, je pense, tout aussi intéressante. Elle était consacrée au droit international humanitaire, à son respect, à sa promotion, à la protection des personnels humanitaires. Gaza montre aujourd’hui à quel point ce sont des sujets absolument centraux. Une des participantes, disait justement « sans droit humanitaire pas d’action humanitaire » ; cela permet d’illustrer aussi le rôle de la France en grand avocat du droit international de manière générale et du droit international humanitaire en particulier. Ce sujet n’est pas simplement un sujet qu’on enseigne à l’université mais qui a des traductions concrètes très importantes sur le terrain. Concernant la question de l’exemption généralisée, la position de la France depuis l’adoption de la résolution 2664 est bien connue. On a fait des progrès récemment sur la PC 931, mais on a encore du travail devant nous et on veut le faire avec les ONG parce que c’est une de leurs grandes demandes et une demande qui me paraît légitime.

La première table ronde avait vocation à poser le paysage général dans lequel se déploie l’action humanitaire. Les crises se multiplient. Ce qui me frappe, c’est qu’elles gagnent en gravité, en complexité, en intensité. Certaines se prolongent et ces crises s’ajoutent ainsi les unes aux autres comme une espèce de surinfection de la plaie. Ce phénomène-là est très inquiétant en lui-même. Il implique aussi pour nous, je pense, une réflexion à avoir sur les moyens collectivement que nous pouvons dégager pour répondre à ces crises.

Intervention de Philippe Lalliot lors de la troisième table ronde lors de la CNH 2023 © Centre de crise et de soutien

Alain Boinet : La CNH a été l’occasion de présenter la nouvelle stratégie humanitaire de la République Française. Quelles sont ses axes principaux ?

Philippe Lalliot : Il y en a quatre. La première partie de la Stratégie est dédiée au droit international humanitaire, sa promotion ainsi que la protection des personnels humanitaires. C’est un sujet qui résonne bien sûr aujourd’hui avec une particulière acuité, quand on voit ce qui se passe à Gaza.

La deuxième partie expose nos grandes priorités thématiques. On en a isolé 5, ensemble encore une fois avec les ONG : tout ce qui touche au climat, à la sécurité alimentaire et la nutrition, à la santé et à la continuité des soins, aux droits des femmes et des filles, à l’égalité de genre, enfin tout ce qui concerne l’enfance et les droits de l’enfant. Il y a dans ces 5 priorités une forme de continuité avec les stratégies précédentes. Je pense notamment au climat et au genre également. Il y a des choses nouvelles et je veux remercier les ONG qui ont plaidé en ce sens. Je pense notamment à tout ce qui touche à l’enfance, aux droits de l’enfant qui pour la première fois, acquiert une portée transversale.

Il y a enfin deux dernières parties respectivement consacrées au financement et aux partenariats. Nous voulions donner une vraie dimension européenne à cette Stratégie. On a commencé déjà sous présidence française du Conseil de l’Union européenne avec le Forum humanitaire. Je pense qu’on a des outils en place, d’autres qu’il faut certainement créer. Il y a une forme de mutualisation et de réflexion collective à avoir compte tenu de l’ampleur des besoins qu’on constate aujourd’hui et qui ne vont pas diminuer dans les années qui viennent.

Alain Boinet et Philippe Lalliot lors de l’entretien du 21 décembre 2023 au Centre de crise et de soutien © Défis Humanitaires

Alain Boinet : Vous avez évoqué l’augmentation du budget humanitaire de la France d’ici 2025. Au moment où certains pays diminuent leur contribution, comment faut-il comprendre cet effort budgétaire ? Comment se répartira le budget entre le Fonds d’Urgence Humanitaire, l’Aide Alimentaire Programmée et la Direction des Organisations Internationales ? Enfin, quelles sont les innovations principales envisagées dans la mise en œuvre de ces moyens avec vos partenaires ?

Philippe Lalliot : Déjà, je pense qu’il faut reconnaître qu’avec deux Stratégies successives, la France retrouve une voix qui porte et sa place dans le dans le concert des nations sur ces sujets humanitaires. On était devenus inaudibles et en deux temps, avec un premier palier à 500 millions et un second palier à un milliard d’euros par an, la France est dans les 10 premiers bailleurs au niveau international, les 3 premiers au niveau européen. Nous pouvons à nouveau porter des positions à la hauteur de nos ambitions.

Cet effort collectif dit aussi la priorité qui est accordée à ces sujets humanitaires dans les arbitrages budgétaires et dans les choix qui sont faits. Il contribue fortement à la crédibilité et au rayonnement international de notre pays.

Sur ce que vous appelez les guichets, nous avons en effet trois canaux de distribution des crédits humanitaires : le financement des agences des Nations unies, l’aide alimentaire programmée et le fonds humanitaires ou fonds ONG pour dire les choses simplement.  Des systèmes de coordination entre nous permettent d’éviter le fonctionnement en silo qui serait désastreux pour l’efficacité de notre action. On est aujourd’hui grosso modo à une répartition par tiers. Je pense qu’on va rester à cet équilibre-là.

Les priorités sectorielles et géographiques restent. Il y a une forme de continuité. Il faut inscrire notre action dans la durée. Donc on retrouvera notamment les grandes priorités que sont l’Ukraine, la Syrie, Gaza mais aussi beaucoup d’initiatives et de projets en Afrique.

S’agissant des priorités sectorielles, ce sont les cinq que j’ai mentionnées tout à l’heure : le climat, la sécurité alimentaire, la santé, le genre et les enfants.

Action du Centre de crise et de soutien pour Gaza en partenariat avec le Croissant rouge Egyptien © Centre de crise et de soutien

Alain Boinet : La bande de Gaza, depuis l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre en Israël et la prise de nombreux otages, est le lieu de bombardements et de combats quotidiens incessants qui provoquent de nombreuses victimes civiles, la destruction des infrastructures et des besoins humanitaires d’urgence de grande ampleur. Quelle est la position de la France et quelle aide apporte-t-elle ?

Philippe Lalliot : Nous assistons à une tragédie humanitaire et la qualifier ainsi n’est pas une manière de minorer ce qui s’est passé le 7 octobre qui est absolument inqualifiable. Je rappelle le lourd tribut payé par la France qui a perdu 41 de ses ressortissants et qui comptent aujourd’hui 3 otages qui sont retenus dans la bande de Gaza.

Il y a plusieurs sujets qui sont aujourd’hui posés. Il y a des sujets liés en effet, on en parlait il y a quelques minutes, au respect du droit humanitaire et à la protection des personnels humanitaires. Je suis frappé des pertes aujourd’hui enregistrées par les grandes ONG, par certaines agences des Nations Unies à commencer par l’UNRWA. C’est inédit, à ma connaissance, et inacceptable évidemment.

Notre approche a été définie par le président de la République. Elle comprend trois piliers : un pilier sécuritaire, notamment de lutte contre le Hamas et les mouvements terroristes qui sont impliqués dans le massacre du 7 octobre ; un pilier humanitaire sur lequel je vais revenir un peu plus longuement ; enfin un pilier politique parce qu’il n’y aura pas de paix dans cette région tant qu’il n’y aura pas une solution politique qui fasse droit aux demandes légitimes d’Israël comme à celles du peuple palestinien. C’est la solution à deux États.

Si on veut dire un mot un peu plus précis du pilier humanitaire, de cette approche qui est dite « la paix pour tous », on essaie de travailler avec nos partenaires, c’est-à-dire à la fois les ONG et aussi nos interlocuteurs égyptiens et jordaniens, sur plusieurs fronts.

D’abord celui du fret humanitaire. On va arriver aux 1000 tonnes de fret humanitaire envoyé à Gaza : 200 tonnes par voie aérienne avec des moyens à la fois militaires et civils, et un peu plus de 700 tonnes par voie maritime. Ces envois comportent des médicaments, du matériel médical, des abris, des tentes, de la nourriture, différents équipements.

Une deuxième action est centrée sur les aspects médicaux. L’un de nos porte-hélicoptères, le Dixmude, est à quai à El-Arich, où il soigne des blessés palestiniens. En très étroite coopération avec les autorités égyptiennes, le Dixmude est complètement intégré dans le système hospitalier du Sinaï. On réfléchit aujourd’hui à la relève du Dixmude puisqu’il devra partir d’El-Arich au mois de janvier.

Et puis, nous avons commencé aussi des évacuations médicales d’enfants palestiniens dans nos hôpitaux. Là encore, nous travaillons en étroite coopération avec le ministère des armées, de la santé et le ministère de l’intérieur. Les premiers enfants ont commencé à arriver fin décembre. Nous collaborons également de plus en plus avec nos amis jordaniens notamment sur les équipements de leurs hôpitaux, à la fois dans Gaza, à l’hôpital militaire jordanien de Gaza, mais aussi à Naplouse, en Cisjordanie.

On essaie de faire le plus qu’on peut. Je pense qu’on a fait des choses qu’aucun autre pays, au moins occidental, n’a fait et on le fait en coordination et en accord avec nos partenaires dans la région.

Une maison détruite dans le village de Beit Sira, à Ramallah, en Cisjordanie. © OCHA

Alain Boinet : Nous venons de parler de tragédie à propos de Gaza. Quelles sont les autres crises auxquelles vous avez dû faire face depuis que vous avez pris vos fonctions au mois d’août ? Quelles sont les réponses humanitaires que vous avez pu apporter ?

Philippe Lalliot : Il y en a malheureusement trop. J’ai pris mes fonctions fin août et les crises se sont succédées sans arrêt depuis, entre catastrophes naturelles notamment au Maroc avec le tremblement de terre et en Libye avec les inondations et crises sécuritaires, le Haut-Karabagh et maintenant Gaza. Le CDCS essaie d’être présent sur tous ces fronts, sachant que d’autres crises sont très loin d’être terminées. Je pense à l’Ukraine et à la Syrie, mais aussi au Yémen, au Soudan, à Haïti. De manière plus ponctuelle mais pas moins urgente, quand un dépôt d’essence explose à Conakry, notre aide est sollicitée. Quand une mine s’effondre au Surinam, là aussi, notre aide est sollicitée et bien évidemment on fait tout ce qu’on peut.

D’autre part, nous nous efforçons d’ajuster notre aide au plus près des besoins, tels qu’ils nous remontent du terrain. Ce qui fait beaucoup intervenir nos postes diplomatiques et consulaires. Nous avons la chance d’avoir le troisième plus grand réseau à l’étranger. Nous nous reposons beaucoup sur lui à la fois pour les contacts sur place et pour bien calibrer notre réponse.

Il s’agit vraiment d’un effort collectif en lien avec les ministères que je citais : les armées, l’intérieur, la santé, en lien également avec les grandes ONG partenaires. Sans elles, rien ne se ferait et c’est grâce à elle très souvent qu’on arrive à intervenir dans des théâtres très reculés. Je veux ici leur rendre hommage pour tout le travail qu’elles fournissent dans des conditions souvent très difficiles.

Un bâtiment détruit dans une rue à Gaza. © UNRWA/Mohammed Hinnawi

Alain Boinet : Lors de la précédente CNH, la question des sanctions possibles, si ce n’est de la criminalisation des acteurs humanitaires dans le cadre des lois antiterroristes avait été un sujet majeur de préoccupation, en particulier de la part du président de la République. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Philippe Lalliot : C’est une question qui est très débattue non seulement entre le Centre de crise, l’administration de manière générale et les ONG mais aussi avec nos grands partenaires. Je pense qu’il faut mesurer le chemin parcouru dans le sens souhaité par les ONG avec l’adoption de la résolution 2664 à New-York, coparrainée par la France. Ce qu’il faut trouver, c’est un équilibre entre la nécessité de ces sanctions, par exemple pour lutter contre les mouvements terroristes et la nécessité de ne pas criminaliser des actions, ou à fortiori des personnels humanitaires.

Ce qu’on observe, c’est un mouvement progressif d’extension du principe d’exemption humanitaire aux différents régimes de sanctions autonomes. Ça a été le cas encore tout récemment pour ce qui concerne la PC 931. Mais il faut reconnaître que le principe même de l’exemption ne fait pas l’unanimité au sein de nos partenaires et il faut trouver les garde-fous qui nous permettent de garder aux régimes de sanctions leur efficacité.

Des humanitaires de l’ONU visitent le village de Hroza, dans l’est de l’Ukraine, à la suite d’une frappe aérienne russe en octobre. © UNOCHA/Saviano Abreu

Alain Boinet : L’aide humanitaire est de plus en plus sollicitée pour tout faire face aux crises. Secourir les populations en danger et sauver des vies est au cœur de l’humanitaire. Mais étendre l’humanitaire à l’infini ne risque t’il pas de le diluer, de l’affaiblir, de le mettre même en danger ?  Peut-on appliquer et respecter les principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance en matière d’éducation, de genre, de climat, de guerre et de paix qui relèvent plutôt de choix politique et de la responsabilité des Etats. Tout est-il humanitaire et l’humanitaire peut-il tout ? 

Philippe Lalliot : J’ai une approche très pragmatique de ces sujets. Je crois que la réponse humanitaire est nécessaire, mais n’est pas suffisante. Elle est nécessaire pour régler des problèmes urgents où en effet c’est une question de vie ou de mort mais ce n’est pas par ce biais-là, par cet instrument-là, qu’on règlera des problèmes aussi complexes que le conflit israélo-palestinien, la guerre d’agression de la Russie en Ukraine, ou l’avenir de l’Afghanistan, pour ne prendre que ces trois exemples. J’évoquais tout à l’heure les 3 piliers, politique, sécuritaire, humanitaire de l’approche française pour Gaza. Je crois que c’est en fait une grille d’actions, qui peut s’appliquer à beaucoup de crises complexes. Il ne faut pas prétendre régler un problème politique avec simplement une approche sécuritaire, de la même manière ne pas prétendre régler un sujet politique par une simple action humanitaire. C’est l’articulation des trois qui peut permettre d’envisager une sortie de crise.

A cela s’ajoute la question du Nexus, c’est-à-dire comment est-ce qu’on assure une cohérence pour ne pas dire un sens à une action qui va du plus urgent, du plus immédiat qu’on qualifiera d’humanitaire et de stabilisation jusqu’à des actions de plus long terme de reconstruction et de développement. Un travail est en cours, notamment avec nos amis de l’Agence française de développement, pour assurer une plus grande fluidité encore dans nos actions respectives et être bien en phase avec nos équipes ensemble à Paris mais aussi sur le terrain.

Enfin, je pense qu’il ne faut pas céder sur les principes que vous citiez qui sont les principes cardinaux de l’action humanitaire. Je pense qu’il serait même dangereux de céder sur ces principes et qu’ils doivent continuer à être le cadre en même temps que la base de tout ce que nous faisons.

Action Humanitaire de la France avec le Centre de crise et de soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères © Ambassade de France à Chypre

Dernière remarque : chacun doit être à sa place, et c’est une garantie d’efficacité. En d’autres termes, l’État ne sera jamais une ONG dans ses modes d’action et d’intervention. De la même manière qu’une ONG ne sera jamais un État. Nous abordons les mêmes situations avec des angles différents et nous sommes complémentaires. Chacun dans son rôle, fidèle aux missions qui lui sont confiées avec ses limites, ses contraintes et ses difficultés. C’est dans cette complexité et cette complémentarité que nous devons déployer nos actions.

Alain Boinet : Un processus de fragmentation internationale semble engagé avec parfois la guerre comme conséquence. Nous faisons face à d’autres immenses défis comme le dérèglement climatique, la question de l’eau dans le monde, la démographie en Afrique, le contrôle des armes de destruction massive. Comment percevez vous ces défis et comment voyez-vous le rôle du CDCS ?

Philippe Lalliot : J’aimerais que ma réponse soit optimiste, je crains qu’elle soit assez sombre. Parce qu’il ne faut pas non plus entretenir d’illusions. C’est ce qui était aussi intéressant dans la conférence nationale humanitaire : le constat unanime de l’immensité des défis auxquels nous sommes collectivement confrontés. Ce qui est aussi une manière d’appel à l’action collective. Je crains que les semaines et les mois devant nous n’ajoutent d’autres crises à celles que nous traversons déjà aujourd’hui.

La deuxième remarque, pour répondre à votre question sur le rôle du CDCS : le CDCS est à la fois un instrument très jeune, 15 ans mais qui a très vite trouvé sa crédibilité au sein de l’appareil de l’état et je crois vis-à-vis des différents acteurs humanitaires, tout simplement parce qu’il répondait à un besoin.

S’agissant de ses missions, je dis souvent, que nous sommes les urgentistes du Quai d’Orsay et que notre rôle est un rôle d’ensemblier. Donc on va aller chercher une compétence de sécurité civile auprès du ministère de l’Intérieur quand on en a besoin, une compétence médicale auprès du ministère de la santé quand on a besoin, auprès de nos amis militaires, du CPCO quand on a besoin d’un moyen de transport ou de pouvoir déployer des moyens du service de santé des armées pour ne prendre que ces exemples. De la même manière, c’est dans un dialogue très serré avec les ONG partenaires que nous définissons ensemble ce que sont nos priorités, nos projets, mais ce sont ensuite ces ONG qui vont opérer sur le terrain. Le CDCS ne doit pas se méprendre, ne doit pas chercher à se substituer à d’autres qui ont la compétence mais au contraire faire travailler l’ensemble aux réponses humanitaires les plus pertinentes et les plus efficaces.

Aide de la France à l’Ukraine © Centre de crise et de soutien.

C’est reflété dans l’organisation même du CDCS. Ce qui me frappe alors que j’arrive à la tête du CDCS, c’est non seulement le grand dévouement, le grand professionnalisme des équipes auxquelles je veux rendre hommage ici mais aussi une grande richesse de parcours, de compétences et de métiers. Vous y trouvez des médecins, des psychologues, des magistrats, des pompiers, des gendarmes, des diplomates, des spécialistes de la logistique, de la communication et tout ça forme une équipe qui est d’une grande richesse et qui permet, je crois, une efficacité collective assez remarquable.

Je le dis avec d’autant plus de décontraction que, comme j’arrive, je n’y suis pour rien et donc c’est aussi un hommage que je rends non seulement aux équipes en place mais à ceux qui nous ont précédés. Ils ont su construire au bénéfice des plus vulnérables placées dans des situations de conflits ou de guerres atroces, un instrument qui est tout à l’honneur de la République, pour dire les choses sans être trop grandiloquent. J’observe d’ailleurs que c’est un modèle qui intéresse de plus en plus nos partenaires.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Philippe Lalliot : Je pense d’abord que ce moment de la Conférence Nationale Humanitaire est arrivé à point nommé. Il était attendu depuis longtemps par l’ensemble des acteurs humanitaires. Les circonstances lui ont donné une résonance particulière. Simplement parce qu’il se trouve que et en Ukraine et à Gaza et dans un certain nombre d’autres crises que le monde connaît aujourd’hui, on retrouve les grands thèmes qui ont été débattus pendant toute une journée avec toutes celles et tous ceux qui ont participé à cette conférence nationale humanitaire.

Deuxièmement, je pense que la Stratégie, parce qu’elle est le résultat d’un travail collectif, notamment avec les ONG que je remercie ici, reflète bien l’état de notre réflexion sur les grands sujets humanitaires. Elle fait un bilan que je trouve objectif de ce qui a été fait dans les dernières années et elle projette bien l’ensemble des partenaires vers les sujets qui seront les sujets de demain, nos priorités, aussi bien thématiques que géographiques. Sur tous ces sujets, nous ne trouverons de réponses efficaces que si elles sont collectives et donc si nous maintenons cette méthode de travail qui a fait ses preuves entre nous.

La ville de Dnipro, dans l’est de l’Ukraine, touchée par de nouvelles attaques de missiles russes. © Proliska

Troisième et dernière remarque, pour conclure, je crois qu’il faut se laisser suffisamment d’agilité, de flexibilité aussi pour ajuster la stratégie en cours de route. Il faut qu’elle reste pertinente et donc qu’elle soit systématiquement et quasi quotidiennement confrontée à ce que sont les besoins, les évolutions, les contraintes, les difficultés. Nous avons donc un certain nombre de réunions intermédiaires qui permettront entre nous de faire le point.

Je donne donc rendez-vous pour le début de l’année prochaine et régulièrement dans les mois qui viennent à toutes celles et ceux qui ont participé à l’organisation de la CNH et à la rédaction de la Stratégie et que je remercie de leur aide et de leur mobilisation.

Alain Boinet : Je vous remercie pour cet entretien pour la revue en ligne Défis Humanitaires dont la raison d’être est d’identifier les défis majeurs qui menacent et de contribuer à mobiliser les capacités pour y faire face en comprenant mieux les liens de cause à effet entre humanitaire et géopolitique, ainsi que les conflits, les catastrophe et les épidémies. Sans oublier le respect que nous devons à l’identité des peuples avec lesquels nous mettons ensemble en œuvre la solidarité.  

 

3 questions, 3 réponses avec Philippe Lalliot :

 

Philippe Lalliot

Philippe Lalliot dirige le centre de crise et soutien (CDCS) depuis août 2023. Il a débuté sa carrière, en 1996, à la direction des affaires juridiques du Quai d’Orsay avant d’être mis à disposition, en 1999, des services du Premier ministre, au Secrétariat général pour les affaires solidarites européennes.

Il a successivement occupé, à partir de 2001, les postes de premier secrétaire à Washington puis de deuxième conseiller à la représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne à Bruxelles avant de revenir au Quai d’Orsay en tant que chargé de mission auprès du Secrétaire général.

Philippe Lalliot a occupé, entre 2009 et 2013, les fonctions de consul général de France à New York, puis de directeur de la communication et de la presse, Porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

Il est nommé ambassadeur, délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO en 2013 et, en 2016, ambassadeur aux Pays-Bas et représentant permanent de la France auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Il était ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie depuis septembre 2019.

Normalien, énarque et lauréat de Sciences Po, Philippe Lalliot est agrégé de sciences économiques et sociales. Il est aussi titulaire d’un master en sciences administratives et d’un master en littérature française. Il a été maître de conférences à Sciences Po et à l’ENA.

Philippe Lalliot a été élevé aux grades de Chevalier de la Légion d’honneur, de Chevalier dans l’ordre national du Mérite et d’Officier du Mérite agricole. Il est Grand Croix de l’Ordre d’Orange-Nassau (Pays-Bas) et Grand Officier de l’Ordre du Lion (Sénégal).

Retrouvez :

Ce diaporama nécessite JavaScript.