Arménie : Interview exclusive avec Olivier Decottignies

Ambassadeur de France.

Alain Boinet : Monsieur l’ambassadeur, merci de répondre à nos questions pour la revue en ligne Défis Humanitaires. Vous êtes ambassadeur de France à Erevan en Arménie. Ma première question porte sur Missak et Mélinée Manouchian qui sont entrés au Panthéon le 21 février. C’est un symbole fort pour saluer la mémoire d’un résistant qui s’est battu avec ses camarades pour notre pays durant la guerre et qui l’ont payé de leur vie. Quelle est la signification de cet événement ?

Olivier Decottignies : Merci beaucoup. C’est d’abord un événement français, un événement républicain, une commémoration nationale. Mais c’est aussi un événement franco-arménien dans la mesure où le chef de ce groupe de résistants étrangers, qui sont honorés au Panthéon, était un Arménien. Missak Manouchian était un survivant du génocide de 1915, il a connu enfant les orphelinats du Liban, puis il est arrivé en France à l’âge adulte. C’est donc une personnalité aux multiples facettes, à la fois Arménien, militant communiste, bénévole dans les organisations caritatives arméniennes, résistant, poète, ouvrier. A travers lui et son épouse Mélinée, qui était membre également de son réseau et qui repose à ses côtés au Panthéon, c’est tout le groupe Manouchian dans son ensemble qui est honoré. Un groupe dans lequel il n’y avait pas que des Arméniens – il comptait des Italiens, des Hongrois, des Polonais, des Espagnols… Nombre d’entre eux étaient juifs. C’est la contribution à la Résistance de tous ces étrangers morts pour la France qui se voit reconnue.

Alain Boinet : Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a proposé à la fin du mois de janvier à l’Azerbaïdjan de signer un pacte de non-agression qui anticiperait un traité de paix global. Le 13 février, 4 soldats arméniens ont été tués par des tirs azéris dans la province du Syunik. Le Président Ilham Aliyev fait régulièrement des déclarations belliqueuses. Comment comprendre cette attitude et que faire pour préserver la paix dans le Caucase du Sud ?

Olivier Decottignies : La situation qui prévaut entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est toujours une situation de conflit armé, puisque l’on parle de négocier un traité de paix. Ce conflit donne lieu régulièrement à des incidents le long des lignes de contact militaire. Du reste, ces lignes de contact ne correspondent pas partout au tracé de la frontière proprement dite, puisque l’Azerbaïdjan occupe militairement, depuis ses offensives de mai 2021 et septembre 2022, des pans entiers du territoire souverain de l’Arménie. Il y a des négociations qui ont été engagées dans différents formats. Ces négociations aujourd’hui ne connaissent plus de progrès substantiels et c’est ce qui explique les préoccupations, non seulement des autorités arméniennes, de la France, mais de tous ceux qui travaillent pour la paix. Les déclarations du Président Aliyev auxquelles vous faites référence contribuent évidemment à cette inquiétude.

Ville de Meghri, dans la province du Syunik, au sud de l’Arménie aux frontières de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. © Alain Boinet

Alain Boinet : Un des motifs évoqués par l’Azerbaïdjan, c’est le passage entre son territoire, à l’est, et le Nakhitchevan, à l’ouest, qui est azéri et qui est séparé en quelque sorte par l’Arménie et sa province du Syunik. Pour les Arméniens, quelle est la solution pour permettre le passage entre ces deux parties de l’Azerbaïdjan ? Et pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Olivier Decottignies : La proposition que font les Arméniens, non seulement à l’Azerbaïdjan mais à l’ensemble des États de la région, c’est de trouver un régime de circulation, que les Arméniens ont baptisé les « carrefours de paix. » C’est une initiative qui a été lancée au mois d’octobre dernier par le Premier ministre arménien, depuis la Géorgie. Elle ne concerne pas que l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais vise à intégrer l’ensemble des États voisins, en facilitant les circulations dans la région sous certaines conditions : la liberté, la réciprocité, l’égalité de ces États et le respect de leur souveraineté. C’est une formule qui a le mérite de pouvoir réunir l’ensemble des États de la région autour d’intérêts communs et de principes clairs. Cette formule a le soutien de la France.

Alain Boinet : Alors, pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Olivier Decottignies : Les discussions comportent plusieurs volets. Dont un volet qui est essentiel, quand on veut être en paix avec son voisin, qui consiste à déterminer où commence un pays et où finit l’autre. La délimitation de la frontière ne fait pas l’objet d’un accord entre les deux États, non seulement sur le tracé, mais sur la méthode, et en particulier sur les références qui seraient utilisées. Le principe clé, c’est celui de la déclaration d’Alma-Ata, qui prévoit que les frontières des États issus de l’Union soviétique correspondent aux limites administratives des anciennes républiques soviétiques. C’est un principe qui engage à la fois l’Arménie et l’Azerbaïdjan, que les deux Etats ont réitéré à Prague en octobre 2022, grâce à la médiation du Président Emmanuel Macron. Ensuite, pour procéder au tracé, il faut un référentiel. Ce référentiel est fourni par les cartes de l’époque soviétique. Il n’y a pas aujourd’hui d’accord complet entre les parties sur le jeu de cartes sur lequel il faudrait se fonder.

Alain Boinet : Est-ce que l’Arménie est d’accord avec ce jeu de cartes ? Avec les frontières telles qu’elles ont été définies à l’époque ?

Olivier Decottignies : L’Arménie adhère aux principes d’Alma-Ata. Mais ces principes ne s’imposent pas qu’à l’Arménie, ils s’imposent aussi à l’Azerbaïdjan comme à l’ensemble des états post soviétiques qui ont souscrit à cette règle au moment de l’éclatement de l’Union soviétique. On parle d’une époque où les limites administratives existaient, mais n’avaient pas plus de manifestation physique que les limites entre départements ou régions françaises.

Alain Boinet : Les pays voisins de l’Arménie sont donc la Russie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Iran, la Géorgie. Quelle est l’attitude de ces pays dans cette situation du Caucase du Sud, dans cette tension que vous évoquiez à l’instant ? Quelle est leur position par rapport à l’Arménie ? Que peuvent faire des pays plus lointains comme la France, les pays membres et l’Union européenne, l’Inde, la Grèce, les États-Unis, l’Inde qui se sentent aussi concernés par les enjeux dans cette région ?

Olivier Decottignies : Il m’est difficile de m’exprimer au nom de ces pays que je ne représente pas. En revanche, j’ai un dialogue régulier avec les autorités arméniennes et je peux essayer de vous expliquer la situation qui est la leur.

L’Arménie a constaté à plusieurs reprises, en particulier en mai 2021 et en septembre 2022, que la garantie de sécurité que lui apportait historiquement la Russie, et qui engage en principe la Russie dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (ndlr OTSC), n’avait pas joué. Elle s’est rendu compte aussi en 2023 que les forces de paix russes qui avaient été déployées au Haut-Karabakh dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu de 2020, conclu sous l’égide de la Russie, étaient restées l’arme au pied quand l’offensive azerbaïdjanaise s’est déclenchée contre le Haut-Karabagh.

De fait, les soldats russes ne sont sortis de leur caserne que quand il s’est agi de désarmer les forces du Haut-Karabakh, comme le prévoyait l’accord de cessez-le-feu que les autorités de fait avaient conclu avec le gouvernement azerbaïdjanais. Il y a donc eu une offensive azerbaïdjanaise contre le Haut-Karabakh, conduite avec le soutien de la Turquie, mais aussi avec la complicité de la Russie, et qui a abouti au départ massif et forcé de la quasi-totalité des Arméniens de ce territoire – plus de 100 000 personnes – qui sont réfugiés en Arménie.

Signature d’accords de défense les 22 et 23 février à Erevan entre les ministres de la défense, Sébastien Lecornu et Souren Papikian. © Olivier Decottignies

Dès lors, l’Arménie cherche à diversifier ses partenariats dans le domaine de la sécurité. Elle se tourne pour cela vers des États plus lointains, comme la France, avec qui se développe une relation de défense, que nous assumons, en matière d’équipements, de formation et de conseil. Et la France, en faisant le choix de cette relation de défense avec l’Arménie, a brisé un tabou, puisqu’elle est le premier pays de l’OTAN à fournir des équipements de défense à l’Arménie, qui reste membre de l’Organisation du traité de sécurité collective. Dans le même esprit, les Arméniens se tournent aussi vers l’Inde. Et après le ministre français des Armées le 23 février, le ministre grec de la Défense s’est rendu en Arménie le 4 mars.

Dans un autre registre, il ne faut pas oublier l’Iran, qui est un voisin important pour l’Arménie, dans la mesure où Téhéran a réaffirmé, à de nombreuses reprises, sa préoccupation que la frontière arméno-iranienne au sud de l’Arménie ne soit pas contrôlée par un autre État que l’Arménie.

Alain Boinet : Le président de la République, Emmanuel Macron, a récemment déclaré que la France avait une relation d’amitié avec l’Arménie. Les observateurs ont compris qu’il y avait là une évolution, l’affirmation d’une relation particulière. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Olivier Decottignies : La proximité n’est pas nouvelle, elle est le fait d’une longue histoire partagée, entre les deux États, mais aussi entre les deux peuples. Aujourd’hui, il y a surtout une ligne très claire, qui est celle du Président de la République : c’est que le soutien de la France à l’Arménie, est inconditionnel, entier et constant. C’est cette ligne qu’avec mon équipe à Erevan, sous l’autorité du ministre de l’Europe et des affaires étrangères et avec le soutien de l’ensemble des services de l’Etat concernés, nous mettons en œuvre.

Alain Boinet : Cela ne crée-t-il pas des obligations dans la situation actuelle ?

Olivier Decottignies : Cette position de la France n’est pas déclaratoire : elle se traduit en actes. Dans le domaine humanitaire, la France a été au rendez-vous de l’exil massif de 100 000 Arméniens du Haut-Karabakh avec une aide humanitaire qui a été portée à 29 millions d’euros pour l’année 2023, c’est-à-dire plus que n’importe quel autre bailleur bilatéral. La France a été la première à envoyer une aide médicale d’urgence en Arménie, la première à évacuer vers les hôpitaux français des blessés lourds et des grands brûlés du Haut-Karabakh. La France a été au rendez-vous au plan politique également. Elle a saisi à trois reprises le Conseil de sécurité de la situation au Haut-Karabakh. Au niveau européen elle a poussé des mesures qui ont été adoptées par le Conseil des Affaires étrangères du mois de novembre dernier : d’une part, le renforcement de la mission d’observation européenne, dont les effectifs vont doubler ; et d’autre part, l’ouverture de discussions pour que l’Arménie puisse avoir accès à la Facilité européenne de paix. Enfin, la France a été au rendez-vous sur le plan bilatéral, y compris, on l’a dit, s’agissant de la relation de défense.

L’ambassadeur avec une délégation militaire française en Arménie. © Olivier Decottignies

Alain Boinet : Dans cette situation de tension, voire de dérapage possible dont le Premier ministre arménien Nikol Pachinian parlait récemment à la télévision arménienne, que peut-on attendre de l’Union européenne, mais aussi des Nations unies et d’autres pays afin de chercher à éviter le risque d’un conflit possible ?

Olivier Decottignies : Tous les États membres des Nations Unies sont, en principe, engagés en faveur du respect, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des autres membres. C’est donc ce que l’on est en droit d’attendre de tout État. Il y a évidemment des responsabilités spéciales qui sont celles des États membres du Conseil de sécurité, dont la France fait partie.

L’Arménie souhaite se rapprocher de l’Union européenne. Le Premier ministre Nikol Pachinian l’a dit devant le Parlement européen, le 17 octobre dernier : l’Arménie est prête à développer sa relation avec l’Union européenne jusqu’où l’Union européenne est prête à aller. L’Arménie a salué la perspective d’adhésion à l’Union qui a été ouverte pour la Géorgie il y a quelques semaines. Elle a également tenu un conseil de coopération avec l’Union européenne.

La mission d’observation de l’Union européenne est un très bon exemple de ce que l’Union européenne peut faire d’efficace et de concret. Pour m’être rendu sur le terrain, en patrouille avec la mission, j’ai pu constater que les observateurs européens sont accueillis chaleureusement, qu’on les salue amicalement dans les villages et au bord des routes, que leur présence rassure. Ils sont la preuve, pour ces populations vulnérable et isolées qui vivent dans les zones de contact militaire, qu’elles ne sont pas oubliées du monde. Au-delà de ce rôle de réassurance, il y a, du fait de la présence de cette mission d’observation, la possibilité d’une information impartiale de la communauté internationale, ce qui est fondamental dans une crise de cette nature. Elle contribue à dissiper le brouillard de guerre.

Alain Boinet : Peut-on imaginer que dans le contexte actuel, cette mission soit plus particulièrement mobilisée dans la région du Syunik qui semble plus particulièrement menacée ?

Olivier Decottignies : Le mandat de la mission couvre l’ensemble du territoire arménien. Elle a donc la possibilité de se rendre partout. Ses patrouilles concernent de manière prioritaire les zones frontalières et les zones de contact militaire. La montée en puissance de la mission vise à avoir les effectifs suffisants pour multiplier les patrouilles et le Syunik fait évidemment partie des zones prioritaires dans ce cadre-là.

Alain Boinet : Pensez-vous que l’actuelle fragmentation du monde illustrée par la guerre en Ukraine, le Sahel ou le détroit de TaÏwan est un moment favorable que l’Azerbaïdjan pourrait exploiter en tentant un coup de force militaire contre l’Arménie, pays membre de la communauté internationale représenté aux Nations Unies.

Olivier Decottignies : Je ne sais pas ce que sont les intentions des autorités azerbaïdjanaises et je n’ai pas de contact avec elles. Mais ce que je constate, c’est que dans cet environnement international fragmenté, dégradé que vous décrivez, il y a eu au cours des dernières années plusieurs épisodes militaires mettant aux prises l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ou l’Azerbaïdjan et la région du Haut-Karabakh, et qu’à chaque fois, l’Azerbaïdjan a pris l’initiative.

Olivier Decottignies lors d’une réunion sur l’aide humanitaire pour l’Arménie avec des membres du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. © Olivier Decottignies

Alain Boinet : Les 19 et 20 septembre dernier une offensive militaire de l’Azerbaïdjan a chassé 100 000 Arméniens de leur territoire ancestral du Haut-Karabagh ou Artsakh situé en Azerbaïdjan. Comment ont-ils été accueillis en Arménie ? Quelle est actuellement leur situation ? Et quelle aide la France apporte-t-elle à ces réfugiés ?

Olivier Decottignies : 100 000 personnes forcées de quitter leur foyer en moins d’une semaine, ça n’est pas rien. Compte tenu de l’ampleur de ce mouvement de population, la réponse arménienne, avec l’appui de la communauté internationale et notamment l’appui de la France, a été satisfaisante. On n’a pas, en particulier, vu se former des camps de réfugiés. Des solutions d’hébergement ont pu être trouvées, chez des particuliers volontaires, chez des proches, mais aussi dans des hébergements réquisitionnés par l’État, qu’il s’agisse d’hôtels, de gymnases ou d’écoles. La réponse immédiate a été, je pense, à la hauteur de l’enjeu. L’élan de solidarité était très fort en Arménie et la communauté internationale a été au rendez-vous. La France a joué un rôle clé dans cette réponse, puisque nous avons été le premier bailleur d’aide humanitaire bilatéral en faveur de l’Arménie, avec 29 millions d’euros en 2023, grâce à la mobilisation du Gouvernement et du Parlement.

Maintenant qu’est passée cette phase d’urgence, se pose la question de l’intégration des réfugiés. Cette intégration pose des questions juridiques, comme le choix d’opter, ou non, pour la nationalité arménienne. Elle suppose aussi de répondre à des défis très concrets, face auxquels nous nous tenons au côté de l’Arménie :

  • La question du logement, c’est-à-dire pas simplement l’hébergement à titre transitoire mais le logement durable ;
  • La question de l’emploi avec une structure du marché du travail qui était assez différente au Haut-Karabagh de celle de l’Arménie, avec un poids du secteur public et du secteur agricole qui était beaucoup plus important ;
  • La question de l’éducation, on a sur les 100 000 réfugiés, à peu près 23 000 enfants en âge scolaire qui sont intégrés au système scolaire arménien mais tout cela a un coût et suppose un accompagnement ;
  • Enfin, une question qui est loin d’être secondaire, qui celle de l’accompagnement psychosocial. Nous parlons d’une population traumatisée par neuf mois de blocus, une offensive militaire brutale, un exode forcé. D’une population polytraumatisée parce que pour beaucoup, ça n’est pas la première expérience de déplacement forcé. Certains ont été chassés à la fin des années 1980, au début des années 1990, par les pogroms anti-arméniens en Azerbaïdjan. Et pour tout Arménien, du Haut-Karabagh, d’Arménie ou en diaspora, il y a qu’on le veuille ou non la mémoire du génocide. C’est donc un traumatisme qui en ravive d’autres et qui demande un accompagnement psychosocial adapté. C’est un des axes de notre coopération humanitaire avec l’Arménie, d’ores et déjà et pour les mois à venir.
Les déplacés de force de l’Artsakh reçoivent une aide humanitaire à Goris en Arménie. ©Twitter

Alain Boinet : En France, l’aide humanitaire et l’aide au développement, en dehors du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères et de l’Agence française de développement, est essentiellement le fait des associations, des fondations, des collectivités locales Que peuvent faire ces acteurs en Arménie aujourd’hui pour celles et ceux qui n’y sont encore présents et que leur suggérez-vous ?

Olivier Decottignies : Ces acteurs font déjà beaucoup. L’Arménie est une terre de coopération décentralisée. Il n’y a pas une seule région d’Arménie qui n’ait noué, au niveau municipal ou du gouvernorat, des coopérations avec des collectivités territoriales françaises. Et du côté français, les organisations de la société civile, les organisations de la diaspora, les ONG sont mobilisées et sont présentes sur le terrain. Nous avons soutenu, via le CDCS, Acted, Médecins du monde, Action contre la Faim, qui sont à pied d’œuvre en Arménie avec leurs partenaires arméniens. Beaucoup d’organisations de la diaspora sont actives dans le pays depuis l’indépendance, voire avant, puisque le point de départ de l’action humanitaire française Arménie, ce fut le tremblement de terre du 7 décembre 1988.

La priorité pour les organisations qui souhaitent venir en aide à l’Arménie et aux Arméniens, c’est bien sûr le soutien aux réfugiés du Haut-Karabagh, sous les quatre aspects principaux que nous évoquions : le logement, l’emploi, l’éducation et l’accompagnement psychosocial.

Dans le même temps, il y a la nécessité, dans la situation où se trouve aujourd’hui l’Arménie, de se concentrer sur les secteurs les plus stratégiques et les régions les plus exposées. Cela signifie les secteurs structurants pour le territoire, l’économie, la résilience de l’Arménie et les régions frontalières, proches des lignes de contact militaire. De ce point de vue-là, il n’y a pas de petit sujet ni de petit projet. Un territoire qui tient, c’est un territoire où la population reste, donc où il y a des emplois, des services qui peuvent – qui doivent – aussi être des services médicaux, scolaires, culturels. Je pense qu’aujourd’hui l’important c’est de se concentrer là où nous avons le plus d’impact et d’agir non pas seulement dans une logique compassionnelle, mais de manière stratégique. Il faut toujours penser à l’Arménie en ayant la carte sous les yeux.

Evidemment, toutes ces organisations, ces initiatives savent qu’elles peuvent trouver des conseils auprès de l’équipe de l’Ambassade : notre porte leur est toujours ouverte.

Olivier Decottignies (au centre) avec Janik Manissian (à gauche) et les membres des Centres francophones SPFA en Arménie. © CA

Alain Boinet : Comment voyez-vous l’avenir de l’Arménie ?

Olivier Decottignies : Je le vois tourné vers l’Europe. C’est le sens de la trajectoire démocratique qu’a choisie le peuple arménien lors de la « révolution de velours » de 2018 et qu’il a maintenue depuis, à travers les épreuves. De ce point de vue, la récente adhésion de l’Arménie à la Cour pénale internationale est aussi un signal très fort. Pour autant, se tourner vers l’Europe, cela ne veut pas dire s’abstraire de son environnement régional. Construire l’avenir de l’Arménie exige de parvenir à un accord de paix avec l’Azerbaïdjan mais aussi, plus largement, à un modus vivendi qui permette à l’ensemble des États de la région de tirer pleinement parti de la position stratégique qu’ils occupent, au carrefour de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient. C’est pour cela aussi que la résolution de ce conflit compte pour nous, Européens.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Olivier Decottignies : Je souhaiterais conclure par une expression de gratitude envers toutes celles et ceux qui font notre relation avec l’Arménie et que je rencontre en France et quand ils se rendent en Arménie : la communauté humanitaire, la société civile, la diaspora, les collectivités locales, les élus, les administrations françaises. Toujours, ils m’accueillent très favorablement avec beaucoup d’idées, beaucoup d’enthousiasme et beaucoup d’engagement dans le développement de cette relation avec l’Arménie. Je crois que c’est une très grande chance de bénéficier de cet appui et il y a peu de relations bilatérales qui suscitent une telle adhésion. Du fond du cœur, merci.

Alain Boinet : Merci Monsieur l’ambassadeur.

 

Consultez ici le site de l’ambassade de France en Arménie

 

Olivier Decottignies

Olivier Decottignies est un diplomate de carrière.

Ancien consul général de France à Erbil, au Kurdistan d’Irak (2019-2023), il a travaillé de 2015 à 2016 comme chercheur au Washington Institute for Near East Policy et de 2016 à, 2017 à l’ambassade de France aux Etats-Unis. De 2012 à 2015, il a été deuxième conseiller à l’ambassade de France en Iran, supervisant le portefeuille nucléaire et les questions régionales. Avant cela, il a servi au ministère des Affaires étrangères à Paris, où il a travaillé sur les questions politico-militaires, en particulier les missions et opérations de l’OTAN et de l’UE en Libye, dans les Balkans et dans le Caucase. Il a été déployé en Haïti dans le cadre des premiers secours après le tremblement de terre de 2010.

Ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon, il est titulaire d’un master en affaires publiques de Sciences Po Paris, d’un master d’histoire de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et d’une licence d’histoire à la Sorbonne.

 

3 questions, 3 réponses avec Olivier Decottignies

Témoignages d’Arménie. Comment revivre pour les réfugiés de l’Artsakh ?

Les trois témoignages qui suivent ont été réalisés à Goris en Arménie le 2 décembre auprès de Kariné et Albert, réfugiés de l’Artsakh, ainsi que de Carmen qui est la directrice du Centre Culturel Francophone de Goris qui a assuré la traduction en direct et que nous remercions pour son appui pour ces entretiens.

Des Arméniens fuyant le Haut-Karabakh ou Artsakh lors de l’attaque de l’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre reçoivent une aide humanitaire à Goris, en Arménie. © IOM

Pour mémoire, 100.000 Arméniens ont été chassé de leur terre ancestrale du Haut-Karabagh ou Artsakh par la force d’une offensive militaire de l’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023 après un blocus qui aura duré plus de 9 mois ! Aujourd’hui, la moitié des réfugiés se trouvent à Erevan, la capitale, et les autres sont répartis dans les diverses provinces dont celle du Syunik au sud du pays. Parmi ces réfugiés, 60.000 étaient cultivateurs et éleveurs.

 

Entretien avec Kariné.

 

Alain Boinet : Bonjour Madame, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs.

Kariné : Je m’appelle Kariné, je suis la mère d’Albert. J’ai trois enfants : deux filles et un fils. Tous mes enfants sont mariés. Une de mes filles habite à Goris, mon autre fille a aussi été déplacée d’Artsakh. Puis, il y a mon fils Albert qui habite à Goris. J’ai maintenant neuf petits-enfants.

AB : Avant de vous réfugier en Arménie, quelle était votre vie au Haut-Karabagh/Artsakh ?

Kariné : Avant la guerre je travaillais dans un magasin mais le salaire n’était pas très élevé. Ensuite, j’ai commencé à travailler dans une école en tant que femme de ménage. Après la guerre, en 2020 (ndlr la guerre des 44 jours), nous sommes venus à Goris et nous sommes resté un an et six mois. Ensuite, nous sommes repartis en Artsakh. J’ai commencé à travailler dans cette école car le directeur et les profs étaient très aimables. Le 19 septembre, le jour de la guerre, j’étais à l’école. Quand il y a eu le bombardement je suis restée quatre heures à l’école. Les enfants aussi étaient à l’école. Le personnel nous a demandé de descendre au rez-de-chaussée. Puis, le soir on nous a demandé d’aller au bâtiment du gouvernement. Mes deux petits enfants dormaient. Nous avons récupéré des vêtements grâce aux militaires russes. Aucune nouvelle d’Albert. On nous demandait de quitter l’Arstakh et je pleurais car je n’avais aucune nouvelle de mon fils Albert. Je ne voulais pas quitter l’Artsakh sans avoir de ses nouvelles.

Après Albert a envoyé un message en disant qu’ils étaient dans un blocus avec ses amis mais qu’ils n’arrivaient pas à sortir. J’ai transmis cette information au chef des Russes, aux personnes du gouvernement. Mais ils m’ont dit qu’il ne fallait pas que je m’inquiète car ils pouvaient se débrouiller. Finalement, je ne sais pas comment mais Albert et ses trois amis ont pu s’échapper de ce blocus par les montagnes. Un jour, ma fille m’a dit qu’elle avait une bonne nouvelle et elle a annoncé qu’Albert était vivant en pleurant. La deuxième fois, nous avons été déplacés de la même manière, sans les vêtements sans rien nous avons quitté notre pays.

AB : Maintenant que faites-vous ? Comment voyez-vous l’avenir ?

Kariné : L’avenir c’est la paix. L’avenir ne dépend pas de nous.

AB : Comment avez-vous été accueilli en Arménie ?

Kariné : Je remercie beaucoup l’aide que nous avons reçu et j’aimerais bien rester dans la région de Syunik. Comment ne pas remercier les personnes qui nous ont aidé si avant nous n’avions rien, même pas de matelas et maintenant nous avons beaucoup de choses. Nous n’avions pas de vêtements, les gens ont fait des dons de vêtements et de beaucoup d’autres choses. Mais en Artsakh notre mode de vie était très bien, mon salaire était de 120 000 dram, celui d’Albert était de 400 000 dram. Vraiment notre vie là-bas était bien.

AB : J’ai gouté une crêpe « jingalov hats » que vous vendez dans votre petite échoppe sur la place de Goris, pouvez-vous nous en parler ?

Kariné : Nous ne louons pas cette petite boutique on nous l’a proposé. Je paye juste l’électricité. J’arrive à vendre mes produits et à acheter du beurre, de la viande et des œufs pour les enfants. Donc c’est bien, ça marche quand même.

Kariné dans sa boutique

AB : Et la famille, comment ça va ?

Kariné : Hier soir quand je suis rentrée à la maison ma belle-fille m’a dit que c’était devenu notre petit business. A qui pouvons-nous nous adresser pour nous donner 1000 dram, 5 000 dram, pour que nous puissions acheter du beurre ou de la viande ? Ma belle-fille m’a dit qu’elle était reconnaissante de ce que je faisais. Puis comme ça je peux acheter des bonbons pour mes petits-enfants !

AB : Vos petits enfants vont-ils à l’école ?

Kariné : Pas encore, les petits enfants ne vont pas à l’école, ils sont trop jeunes. Mais il y a un centre de loisir dans lequel l’ainée va de temps en temps. Les autres aussi sont très petits, 3ans, 1 an et demi et le dernier a 18 jours.

AB : Si nous pouvions envoyer un message au président de la République française. Que lui diriez-vous ?

Kariné : Mon premier message serait d’avoir une maison pour que nous puissions rester ici. Mais je n’imagine plus retourner d’où nous venons, nous avons été déplacés deux fois, je n’imagine pas une troisième fois, la sécurité là-bas n’est pas assurée. Mais vraiment la vie était très belle là-bas. Même le goût des jingalov hats que je préparais là-bas n’était pas le même, elles étaient plus délicieuses, mieux qu’ici. La terre là-bas n’est pas la même. Le goût n’est pas le même. Même celui de la pomme de terre ou de l’eau est différent.

AB : Quel âge avez-vous ?

Kariné : J’ai 59 ans. Je ne suis pas très âgée mais j’ai connu beaucoup de douleur et de souffrance.

AB : C’est la paix ici. J’espère que vous aurez bientôt une maison et que vous pourrez vivre en paix en Arménie.

Kariné : J’ai une demande à faire. Si jamais il y a des gens qui peuvent aussi aider ma fille. Elle ne va pas très bien. Quand il y avait des drones azéris qui passaient sur Goris son fils qui avait 5 ans a eu peur et n’arrive plus à parler comme il faut. On lui a proposé de voir des spécialistes pour qu’ils s’occupent de lui, mais pour cela il faut payer 4 000 dram (ndlr environ 9 euros) à peu près pour une heure.

Mais comme nous n’avons pas la capacité de payer, c’est un peu compliqué. Le 13 septembre 2022, il y avait des drones qui passaient au-dessus de Goris et chaque instant il avait l’impression qu’ils allaient lui tomber sur la tête. Ce qui a créé beaucoup de peur en lui. Un jour, il jouait dehors avec d’autres enfants et au moment où ils ont vu les drones ils sont partis en courant sauf lui qui est resté seul et a prit très peur depuis.

AB: Je n’ai pas de solution immédiate, mais je peux en parler. Il faudrait peut-être voir ici à Goris avec Médecins du Monde qui parfois apporte une aide psychosociale.

Kariné : Merci.

Alain Boinet : Merci Kariné.

Kariné avec l’une de ses petites filles.

 

Entretien avec Albert.

 

AB : Bonjour Albert et merci pour cet entretien. Pouvez-vous nous raconter votre histoire.

Albert : Ma famille et moi-même habitions à Hartashen en Artsakh, un village de la région de Hadrut. Nous avons été déplacés à Stepanakert la capitale en 2020, juste après la guerre quand les Azéris ont occupé Hadrut. J’ai été blessé durant la guerre et j’ai dû subir une opération. Après cela, l’état nous a donné à ma famille et moi, une maison à Stepanakert. Nous avons alors commencé à y vivre mais nous n’avions rien, nous n’avons pas réussi à récupérer nos affaires.

C’est en 2023 que nous sommes venus à Goris dans la province du Syunik en Arménie, nous avions été déplacés déjà deux fois. Depuis, ma famille et moi habitons à Goris. Nous remercions toutes les associations ainsi que toutes les personnes qui nous aident pour que nous puissions continuer à vivre à Goris. Je travaille à Goris mais j’aimerais bien avoir une maison ici, avoir des cochons, des poules, quelque chose pour que nous puissions continuer à développer tout ce que nous avons maintenant afin de pouvoir continuer à vivre ici.

AB : Qu’est ce qui s’est passé pour vous les 19 et 20 septembre en Artsakh et qu’avez-vous fait ?

Albert : Je n’ai pas envie de me rappeler de ce que j’ai vécu, c’était vraiment dangereux. Ce que je peux dire c’est que j’ai passé sept jours dans un blocus fait par les azéris. J’y étais avec des amis, nous étions loin de nos familles. Heureusement, un de mes amis avait un portable, j’ai donc réussi à échanger un peu avec ma famille. Le septième jour, nous avons vu qu’il n’y avait aucune solution pour sortir de ce blocus. Nous avons appelé le gouvernement à venir pour qu’ils puissent nous sortir de cet endroit. Nous n’avons reçu aucune aide. Nous avons alors commencé à fuir dans les montagnes pour aller jusqu’à Stepanakert. Le 19 septembre 2023, tous les habitants de l’Artsakh quittaient leurs vies, leurs maisons. C’est là que nous avons commencé à sortir de l’Artsakh et c’est peut-être grâce à dieu que nous sommes arrivés à Goris.

AB : Pouvez-vous nous parler de votre famille ?

Albert : Ma famille est composée de huit personnes. J’ai trois filles et depuis le 10 septembre mon quatrième enfant est né, un fils. Nous habitons aussi avec ma mère et mon père donc au total, ma famille est composée de huit personnes.

AB : Avant de devoir fuir l’Artsakh et de vous réfugier en Arménie, que faisiez-vous ?

Albert : A Hadrout, j’étais militaire mais nous avions aussi des champs où nous cultivions du blé. Nous avions des poules, des cochons, des moutons, nous avions presque tout, des canards aussi. Ma mère travaillait à l’école, mon père était chauffeur et ma femme était la secrétaire de l’école. Dans le village de Shosh de la région d’Askeran nous avions toujours des poules desquelles nous vendions les œufs. Nous sommes une famille de travailleurs. Je continuais par ailleurs à faire mon service militaire à l’armée.

AB : Comment s’est déroulé votre arrivée en Arménie et comment vivez-vous aujourd’hui ?

Albert : L’accueil était bien, normal. A Goris dès notre arrivée, c’est ma fille qui nous a accueilli chez elle, elle a été mariée à Goris. Par la suite, nous avons loué un autre appartement dans le vieux Goris et chaque mois nous payons 100,000 dram (ndlr environ 220 euros). Je remercie énormément tous les gens qui ont été à nos côtés. Maintenant ma famille et moi préparons du Jingalov hats, une sorte de crêpe, une spécialité de l’Artsakh.

AB : Comment voyez-vous l’avenir ?

Albert : J’aimerais que la paix domine dans notre pays. J’aimerais posséder une maison et un travail. Je ne veux pas avoir à compter sur quelqu’un tous les jours. J’espère avoir ma maison, mon jardin et pouvoir compter seulement sur moi-même. Nous sommes une famille de travailleurs, nous avons l’habitude de travailler. Mais mon souhait principal reste que la paix domine dans notre pays.

Kariné avec son fils Albert et une de ses filles sur la grande place de Goris devant une Tour Eiffel miniature.

AB : Avez-vous reçu une aide depuis votre arrivée ?

Albert : Dès le début, l’état nous a donné de la nourriture, des couches pour les enfants et nous avons également reçu 100 000 dram (ndlr 220 euros), puis 40 000 dram, puis 10 000 dram. Puis durant six mois d’affilé, l’état nous a donné 50,000 dram pour louer une maison. Après, il y a également eu des associations qui ont fait d’autres donations. Par exemple, certaines associations françaises ont donné des frigos, des machines à laver, des lits pliants. Mes parents n’ont pas encore reçu leur retraite. Maintenant, je compte aussi sur moi-même.

AB : Où souhaitez-vous vous installer, vivre et travailler ?

Albert : Je préfère rester dans la région de Syunik ici à Goris, peut être dans le village de Verishen qui se trouve près de Goris. J’aimerais bien y trouver une maison et y rester.

AB : Vous avez je crois des problèmes de santé ?

Albert : J’ai 34 ans, j’ai été blessé. C’était très difficile, jusqu’à maintenant j’en garde des séquelles. Je vis avec la peur, le stress, les gestes neurotiques. Parfois je pense que je vais tomber, j’ai la tête qui tourne. Quand j’ai été blessé je suis allé à la maison des soldats pour obtenir des soins, des pansements. Jusqu’à maintenant j’ai toujours des problèmes à la jambe.

AB : Vous avez des enfants ?

Albert : Ma fille ainée s’appelle Kaliné Balyan, elle a 4 ans. La deuxième s’appelle Iana Balyan, elle a 3 ans. Ma troisième fille s’appelle Ariana Balyan et elle a 1 an et demi. Puis mon fils Boris Balyan est né le 10 novembre 2023, donc a à peu près un mois.

AB : Comment voyez-vous l’avenir ?

Albert : Je m’excuse de trop vous parler de mes problèmes. En tout cas, ce que je souhaite c’est d’avoir une maison afin de pouvoir commencer à travailler et, voir même après, pouvoir aider les autres. Je n’ai pas envie d’avoir l’aide de l’état. Le plus important pour moi c’est d’avoir une maison, juste ça maintenant.

AB : Où voulez-vous vous vivre maintenant ?

Albert : Je ne veux pas aller à Erevan (ndlr capitale de l’Arménie) car pour aller là-bas il faut être riche et de toute façon je préfère ici, je m’y sens bien. Quand je faisais mon service militaire j’avais laissé ma machine à Fizouli. Puis quand nous étions à Stepanakart (ndlr capitale de l’Artsakh) l’état nous a demandé d’aller équiper la maison car ils nous avaient donné 3 millions de dram (ndlr environ 6700 euros) et notre mode de vie, notre vie était très bien là-bas, nous vivions vraiment comme il faut.

AB : J’ai entendu parler de programmes de réhabilitation ou de construction de maisons pour les réfugiés.

Albert : Oui j’ai entendu parler de ce projet la qui est en cours. Du projet de réhabilitation à Goris, en Arménie. Mais si j’ai bien compris, ils ont commencé à regarder le dossier de mes proches. C’est-à-dire, leur demander des documents pour construire un dossier et pouvoir donner des maisons à mes amis.

AB: Je peux vous dire que Le Fond Arménien de France réalise une mission d’évaluation pour un programme de construction de maisons, avec des terres et une aide pour relancer l’activité agricole, l’élevage. Hier, nous avons vu 13 maisons neuves qui ont été construites à Shurnuk avec un lopin de terre, un petit bâtiment pour les poules, les cochons, les moutons et un accès à l’eau potable pour le village.

Nous étions récemment à la préfecture du Syunik à Kapan, où on nous a dit qu’il y avait un programme du gouvernement au niveau national pour acheter des maisons et les réhabiliter. Puis ces maisons seront réparties entre des réfugiés qui auront un contrat avec les modalités de propriété. L’action des autorités est aussi soutenue par des collectivités locales de France comme La Région Auvergne Rhône-Alpes qui a conclu un contrat de partenariat pour plusieurs années pour soutenir les réfugiés de l’Artsakh.  

 

Entretien avec Carmen.

 

AB :  Bonjour Carmen, pouvez-vous nous présenter le centre culturel à Goris ?

Carmen : Avec plaisir. Je suis Carmen, responsable du centre culturel francophone de Goris depuis 2017. Le centre francophone a été fondé en 2006 grâce aux efforts communs des municipalités de la ville de Vienne, de Goris et de SPFA (Solidarité Protestante France Arménie). C’est une coopération tripartite. Comme vous le savez, Goris est jumelée avec la ville de Vienne depuis 1992. Dès la fondation, nous avons toujours réalisé des projets éducatifs et culturels pour les francophiles et francophones. Il y a beaucoup d’autres projets comme le projet écologique. Nous organisons aussi chaque année des jeux intellectuels : « connaissez-vous la France ? » « Connaissez-vous l’Arménie ? ».

Elèves du Centre Culturel Francophone de Goris dans la province du Syunik.

Il y a également une collaboration avec l’école maternelle numéro cinq qui collabore depuis 30 ans avec la maison de la culture arménienne de Vienne. C’est la seule école maternelle où le français est obligatoirement enseigné. Il y a d’autres projets que nous organisons régulièrement. Par exemple, chaque année, le camp d’été accueille 80 francophiles et francophones durant lequel nous organisons des cours de français intensifs pour 4 groupes de différents niveaux. Ce camp dure 2 mois. Il y a aussi des projets très intéressants qu’on met en place avec SPFA.

Chaque année il y a une université d’été et tous les clubs francophones (avant on en comptait 7 mais comme maintenant il n’y a plus le club de Stepanakert, nous n’en comptons plus que 6). Nous nous regroupons chaque année pour organiser différents ateliers et réunions et c’est toujours grâce à SPFA. Il y a aussi des échanges qui sont organisés. La ville de Vienne invite des professeurs arméniens de français pour faire des formations professionnelles. Il y a également des services civiques : échanges entre les jeunes de Vienne et Goris. Notre but est de développer la francophonie à Goris.

Malheureusement, pendant la guerre le principe de notre activité a changé. En urgence, il y a toujours des choses à faire : aider les réfugiés, organiser l’aide, accueillir les délégations étrangères. C’est comme si le centre était un carrefour pour toutes les associations même pour les réfugiés. Nous sommes toujours prêts à aider les gens, à organiser des distributions. Après la guerre nous continuons toujours à organiser des cours de français gratuitement.

Cette année comme il y a des enfants d’Artsakh qui font leurs études dans les écoles de Goris, ils apprennent le français. Nous aimerions bien aussi avoir un groupe juste pour ces enfants la afin qu’ils puissent apprendre et améliorer leur niveau de français. Nous organisons aussi des choses pour pouvoir motiver ces enfants à apprendre le français. Vraiment nous pouvons dire que le centre est un foyer de bonheur pour les gens qui ont envie d’apprendre le français. Il y a même des gens qui viennent ici juste pour discuter, décider des choses pour l’avenir. Vraiment je suis contente qu’avec les amis de Vienne, de SPFA, avec nos collègues français, avec l’ambassade de France et avec d’autres associations françaises nous arrivons à avancer. Chaque instant de chaque jour, je remercie les personnes qui sont avec nous. Ce que je dis souvent c’est que : de temps en temps nous sommes loin mais nous sommes toujours avec nos amis.

J’espère bien qu’un jour, tous les principes que nous avions dès le début pourront perdurer à l’avenir. Mais pour moi le plus important est que la paix domine dans le monde entier. S’il y a la paix, il y a beaucoup de projets mais s’il y a la guerre, il n’y a aucun projet. C’est juste de la paix que nous rêvons tout le temps.

AB : Comment s’est déroulé l’arrivée des 100.000 réfugiés qui sont passés à Goris ?

Carmen : Le 19 septembre, il y avait un entretien sur zoom organisé par SPFA avec tous les responsables des clubs francophones. J’y participais. Et pendant que j’y participais j’étais sur Facebook et j’ai vu qu’il y avait la guerre. J’ai quitté l’appel et j’ai appelé la fille de mon parrain qui m’a dit « Carmen c’est la guerre ». C’est quelque chose que j’aimerais bien ne plus jamais connaitre car nous l’avons déjà vécu plusieurs fois. J’ai directement commencé à inviter les gens chez nous, au centre. J’ai toujours dit que les portes, comme toujours étaient ouvertes aux réfugiés. Nous sommes allés là où tous les minibus arrivaient à Goris. C’est là que s’organisaient des distributions de vêtements, de nourriture. Il y avait des gens qui venaient de Stepanakert, la route était très longue. La route de Stepanakert à Goris durait 40 heures, même 48 heures. Les gens avaient faim, ils avaient froid.

Avec les volontaires de Goris, les volontaires étrangers, nos amis français, différentes associations et la municipalité, nous étions sur place. Nous avions mis des tables pour proposer du thé, du café, de la nourriture, différentes choses. Puis le deuxième jour déjà, nous avions senti qu’ils avaient besoin d’autres choses. Des Arméniens, mêmes des français m’appelaient pour me demander « de quoi ont-ils besoin ? » la réponse était qu’ils avaient besoin de tout. De tout et n’importe quoi. Ils ont quitté leurs maisons comme ça sans être prévenus et donc sans rien.

Comme à Goris il y avait beaucoup de monde, il n’y avait plus de place dans les hôtels, dans les familles d’accueil, dans les Bed and Breakfast. Une partie des réfugiés sont allés dans différentes régions et à Erevan car il n’y avait plus de place ici. Le dernier jour était le pire car les réfugiés n’avaient ni voitures, ni moyens de déplacement, ils étaient juste sur place. Nous avons mis des matelas là-bas. Mais heureusement, sur place, personne n’est resté sans logement. L’état, la municipalité, les associations étaient présents. Même les francophones du centre sont allés faire de l’interprétariat pour qu’on puisse garder cette communication. Chacun, les petits, les grands, tout le monde avait envie d’aller les aider. Heureusement, je ne sais pas si nous avons réussi, mais dans l’urgence nous avons fait tout ce qui était dans notre possible.

Distribution de l’aide à des familles de réfugiés avec l’association l’œuvre d’Orient.

AB : Comment cela s’organise trois mois après l’arrivée des réfugiés ?

Carmen : Maintenant, heureusement, il y a des familles qui ont déjà trouvés des moyens. Une partie loue des maisons, une autre partie reste encore chez les familles d’accueil. Une autre partie reste dans les hôtels de Goris, une autre partie est allée dans différents villages. Il y a des réfugiés qui sont dans les villages frontaliers. Il y a des réfugiés qui n’ont pas envie de rester dans les villages frontaliers et maintenant leurs besoins sont par exemple d’équiper, de rénover leurs maisons et il y a cet espoir, déjà, de trouver une solution pour toujours. Il y a des gens qui disent je ne connais pas mon avenir mais il y a des réfugiés qui ont déjà décidé et qui disent « mon restaurant est déjà ici, on n’a pas envie de quitter cette ville ».

Il y a différents besoins et différentes décisions. Mais en tout cas, je pose tout le temps cette question : « est-ce que vous aimeriez bien vivre ici ? » une partie dit oui, une partie dit « ici mais pas dans les villages frontaliers ». Je suis très contente d’apprendre aussi que les réfugiés ont déjà envie de travailler. Ça c’est très important parce que ça signifie qu’ils n’attendent pas tout le temps que l’état, les associations distribuent des choses.

AB/ Carmen pouvez-vous nous présenter le Centre francophone de Goris.

Carmen : Le but du centre est de développer la francophonie, de garder les valeurs de la francophonie dans notre ville francophone, parce que dès l’époque soviétique, c’était le français qui avait été enseigné obligatoirement dans toutes les écoles de Goris. On peut vraiment dire que c’était une ville francophone. Maintenant, on fait beaucoup d’efforts pour parvenir à garder ces valeurs. Les enfants qui apprennent le français à l’école viennent au centre francophone pour perfectionner leur niveau.

Il y a différents niveaux, différents âges, différents groupes qui viennent pour participer gratuitement à ces cours. Et en vérité ce sont déjà des cours intensifs qui durent deux heures et trente minutes et tout au long de l’année. Notre but est de garder et de perfectionner le niveau de français des élèves qui viennent au centre. Nous commençons à enseigner le français dès 8 ans et jusqu’à 100 ans. Il y a des volontaires français, des échanges, l’occasion de vivre une expérience d’aller à Vienne à la demande de notre ville jumelle. Cet échange est très important.

AB : Comment fonctionne ce jumelage entre Goris et Vienne ?

Carmen : Dans le cadre du jumelage il y a toujours des échanges, des visites officielles ou non. Il y a toujours des projets qui sont très importants pour nous et pour nos amis viennois. Et vous savez pour améliorer le niveau, il est très important de communiquer régulièrement avec les Français. Par exemple, SPFA organise chaque année des voyages où ils nous invitent pour faire partie de leur délégation. Cela nous permet de participer au voyage et en même temps découvrir notre pays. Parce que c’est gratuit et ainsi nous pouvons communiquer avec les Français.

Il y a beaucoup de beaux projets auxquels nous participons toujours avec plaisir et à chaque fois nous attendons que de nouveaux projets arrivent pour pouvoir y participer. Comme ça nous changeons aussi notre mode de vie, nous ne pensons pas tout le temps à la guerre. C’est bien qu’ils gardent des projets comme ça. Je remercie toujours nos amis ainsi que les associations qui réalisent ces projets avec nous. Nous sommes toujours prêts à collaborer avec des gens qui ont envie de coopérer avec nous.

Centre Culturel Francophone de Goris avec Olivier Decottignies, ambassadeur de France en Arménie.

AB : Carmen, pouvez-vous nous parler du partenariat avec les collectivités locales ?

Carmen : Vraiment chaque collaboration est très importante. Comme Goris est jumelée avec Vienne depuis 1992, c’est déjà à l’échelle des villes. Il y a aussi déjà un accord de partenariat entre la région de Syunik et entre le département de l’Isère. Nous pouvons donc déjà mener beaucoup de projets et élargir les domaines. Nous pouvons dire qu’avant c’était juste Goris et Vienne, maintenant il y a un accord entre la région de Syunik et la Région Auvergne Rhône Alpes. Il y a aussi d’autres communes de notre région qui vont se jumeler avec des communes françaises. Donc beaucoup de jumelages qui donneront lieu à beaucoup de possibilités et d’ouvertures pour améliorer ce lien franco-Arménien.

AB : Comment fonctionnent les Centres francophones ?

Carmen : Cela fait déjà 17 ans que les clubs, qui sont un réseau, collaborent régulièrement. Il y a toujours des projets que l’on construit ensemble. Je collabore tous les jours avec le bureau de SPFA qui se trouve à Erevan. S’il y a des besoins, s’il y a des problèmes nous discutons tout le temps. S’il y a des choses qu’on voit qu’on peut faire ensemble, nous le faisons ensemble et c’est bien comme ça car on se rend compte qu’on n’est pas seul, pas isolé dans notre ville. On sait qu’il y a des gens qui sont dans différentes villes qui sont avec nous. L’idée que nous ne sommes pas seuls est très importante, savoir qu’on a un soutien de la part de SPFA, de la ville de Vienne et d’autres associations qui nous demandent tout le temps nos besoins. Cela se passe très bien.

Nous n’avons jamais eu de problèmes entre nous, ça a toujours été agréable de se rencontrer, de discuter, de proposer des choses pour l’avenir. Comme si c’était devenu une famille francophone où il y a justement cette atmosphère francophone. On invite toujours des Français. J’adore vraiment mon travail, je le fais avec plaisir, avec amour. Le plus important est l’amour et le respect qui doit exister.

Interview de Carmen pour Défis Humanitaires.

AB : Je vous remercie d’avoir organisé cette rencontre et la traduction de ces entretiens avec Kariné et Albert.

Carmen : Merci à vous pour votre présence, pour votre engagement pour tous vos efforts, pour votre soutien parce que la France a toujours été avec l’Arménie, aux côtés du peuple arménien. Je n’imagine pas ma vie sans la francophonie et je suis prête à continuer à travailler avec mes amis français jusqu’à ma mort, tant que je peux aider je le ferais avec plaisir.

AB : Merci Carmen pour ce que vous faîtes pour les réfugiés et pour la francophonie qui vous tient manifestement à cœur.

Carmen : Oui, la vie c’est la lutte, il faut lutter pour avancer. Lutter, construire jusqu’à la fin car il y a beaucoup de rêves à réaliser.

Alain Boinet : Je vous souhaite de réaliser ces rêves !

 

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