Le développement pour consolider la paix : bilan de quatre années d’actions face aux crises et aux conflits

Après l’explosion dans le port de Beyrouth, les secours s’organisent dans l’urgence et dans la durée. Crédit : Ammar Abd Rabbo / AFD

Le Fonds Paix et Résilience Minka est l’outil d’aide publique au développement de la France dédié aux contextes de crises, de conflits armés et de fragilisation des Etats et des sociétés, avec un objectif : contribuer à la construction d’une paix durable. Porté par le groupe Agence française de développement (AFD), il couvre actuellement via quatre Initiatives, les bassins de crises prioritaires pour la politique extérieure de l’hexagone : le Sahel, le pourtour du Lac Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Moyen-Orient. Quatre années après son lancement en 2017, le temps pour nous de revenir sur son bilan 2020.

MINKA, UN FONDS D’AVENIR ET PORTEUR DE CHANGEMENTS

Un changement de mentalité et de temporalité. Le Fonds Minka marque une réelle révolution interne à l’AFD, avec des moyens financiers conséquents (près de 200 millions d’euros par an) et des équipes de mieux en mieux formées.  L’Agence peut aujourd’hui rester opérationnelle dans les zones de crises et de conflits, elle y engage même de nouveaux projets. L’époque semble lointaine, où l’AFD devait suspendre ses interventions lorsqu’une zone passait en rouge et n’avait pas de moyens dédiés. Avec l’ambition constante de réponse au mieux aux besoins essentiels des populations, l’AFD a souhaité se doter d’une capacité de réponse plus rapide, avec des résultats visibles rapidement. Le Fonds Minka vise ainsi une « matérialisation de premières réalisations sur le terrain dans les trois à six mois suivant l’octroi ».  En 2020, près de trois quarts des projets financés par Minka remplissent cet objectif.

Sur l’Initiative Minka RCA, le projet SAMBBA est l’illustration de ce nouveau mode opératoire. Instruit en trois mois, il a permis de soutenir l’accès à l’alimentation des populations marginalisées et le maraîchage périurbain à Berbérati et Bambari. 70% des ménages de la zone de Bambari ont vu leur accès à l’alimentation s’améliorer [1] et 79 653 animaux ont été vaccinés pour renforcer la résilience des éleveurs propriétaires d’exploitations agricoles familiales dans la région. Au Mali ou encore au Burkina Faso, la mobilisation d’instruments adaptés, tels que les outils d’intervention en sortie de crise (OICC), soutient cette démarche de rapidité avec deux mois d’instruction en moyenne.

De nouveaux sujets. Dans cette lignée, l’AFD s’est saisi des nouvelles thématiques comme les déplacements forcés prolongés ou encore la prise en charge psychosociale. Par exemple, au Liban, le projet PNSM met en place une assistance technique au programme national de la santé mentale, un diplôme universitaire dédié et le renforcement des services de santé mentale communautaires. Mis en œuvre avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Médecins du Monde (MDM) et l’École Supérieure des Affaires (ESA), aujourd’hui, 1 888 personnes ont pu accéder à ces soins.

Une même entrée. Au plus près du terrain, l’identification des projets Minka se fait toujours via les agences de l’AFD sur le terrain et les Directions Régionales (DR). Pour bénéficier du Fonds, le projet devra s’inscrire dans la logique d’intervention de l’Initiative du bassin de crises concerné. Au Sahel, il contribuera à prévenir et endiguer les conflits violents, en renforçant le lien social entre communautés et la confiance entre les populations et leurs institutions ; dans le bassin du Lac Tchad, à endiguer la violence et renforcer la cohésion sociale en atténuant les facteurs de vulnérabilités liés à la crise Boko Haram ; en RCA, à accompagner la sortie de crise et soutenir la construction de la paix ; et enfin, au Moyen-Orient, à atténuer les vulnérabilités générées par les déplacements de populations et renforcer la résilience des pays d’accueil (pour en savoir plus sur cette initiative, découvrez son exposition de photographie en ligne).

Une nouvelle voie. Au-delà de ces géographies, Minka est un outil d’avenir. Si la ressource est sanctuarisée pour quatre bassins définis, elle a permis d’exporter des modes de faire et des procédures sur d’autres zones. L’AFD a développé des financements par appel à projets « crises et sortie de crises » (APCC) applicables à toute localisation ayant subi leurs conséquences sur les 12 derniers mois. Ces modalités visent spécifiquement le soutien à des organisations de la société civile ou d’entités à but non lucratif.  Dans ce cadre, un appel à projet a été remporté par CARE France sur la Colombie et l’Equateur. Ces outils apportent des flexibilités précédemment inconcevables pour l’AFD – et qui le reste d’ailleurs pour d’autres bailleurs : la modification possible du budget sur simple avis de non objection de l’Agence, ou encore une ligne « divers et imprévus » un peu plus importante que celle de projets AFD classiques. Cette démarche vise à dépasser la relation financeur/OSC pour aller vers un modèle partenarial où la co-instruction des projets est de rigueur.

Des projets, tous évalués, de manière adaptée. Le Fonds Minka place le suivi-évaluation et la redevabilité au cœur de son identité, grâce à la mise en place systématique de dispositifs de suivi-évaluation adaptés aux contextes fragiles ou sensibles aux conflits. Avec l’aide de ses partenaires, ces dispositifs permettent à l’AFD d’adapter la fréquence de la collecte et de l’analyse des données. Ils répondent aux enjeux de volatilité : des cadres logiques plus sensibles au contexte et aux dynamiques de conflit ou encore une redevabilité accrue vis-à-vis des bénéficiaires finaux des projets. En 2020, l’estimation est significative : 6 millions de personnes supplémentaires ont vu leurs conditions de vie s’améliorer grâce aux financements Minka.  Les dispositifs de redevabilité Initiative par Initiative sont également renforcés. Par exemple, au Moyen-Orient, une plateforme a été développée pour suivre au fil de l’eau les avancées des projets avec des indicateurs très précis.

Une équipe dédiée. Rattachée au Directeur des Opérations, la division Fragilités, crises et conflits (CCC) appuie les cellules techniques, géographiques et agences en suivi de projets, et ce, avec une approche multisectorielle. En co-pilotage du Fonds Paix et Résilience Minka, sa mission est d’apporter son aide aux équipes dans l’appropriation de modes de faire propres aux zones de crises ou encore d’encourager les partenariats avec des acteurs spécialistes de ces terrains. Mais son mandat ne s’arrête pas là. Crises, catastrophes, conflits…toutes les dimensions des fragilités sont traités chez CCC et toutes les géographies peuvent l’appeler.

Projet SAMBBA // Crédit : Pierre Terdjman /AFD

MINKA, DE LA PREVENTION AU NEXUS HUMANITAIRE-DEVELOPPEMENT 

En 2020, les pays fragiles comptaient 460 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, soit près de 80 % du total mondial.[2] De par son implantation historique dans de nombreuses géographies (plus de 70 ans en RCA, 60 ans au Mali et au Niger, 40 ans en Haïti, 22 ans dans les TAP), l’AFD a dû s’adapter pour agir avant, pendant et après les crises et conflits.

Prévenir, atténuer et reconstruire. Le Fonds Minka s’inscrit dans cette temporalité avec un objectif : consolider la paix. Prévenir un nouveau foyer de crises ou sa diffusion sur la base des signaux d’alerte (comme l’expansion des exactions de groupes armés), atténuer les effets d’un conflit sur les populations vulnérables (à l’instar de la situation des déplacements massifs prolongés) et reconstruire de manière plus durable et plus sûre (après des destructions dues aux conflits, par exemple). En Irak, le projet PERMA (10 millions d’euros), avec Mercy Corps, Triangle Génération Humanitaire et Public Aid Organization, contribue à la relance de l’économie rurale et agricole dans le Gouvernorat de Ninive. Aujourd’hui, 15 800 animaux ont été soignés dans des cliniques vétérinaires mobiles et près de 2000 agriculteurs seront soutenus à terme. Les projets Minka traitent donc à la fois les déterminants et les conséquences directs de la crise.

Avec les acteurs humanitaires évidemment. En quatre ans, l’AFD a fait du nexus humanitaire-développement un axe d’effort majeur. Il est aujourd’hui central dans les projets Minka, en contextes volatiles et souvent avec de forts enjeux sécuritaires. 43% des engagements du Fonds Minka vont à des organisations de la sociétés civiles (OSC) françaises, internationales et locales. [3] Les acteurs humanitaires sont des partenaires uniques pour comprendre et accéder à ces territoires. Cette coopération permet également aux organisations humanitaires de bénéficier de financements pluriannuels (trois à quatre ans), pour aller au-delà de la fourniture directe de biens comme de services, s’inscrire dans une dynamique de temps long et renforcer les capacités des acteurs locaux. 

MINKA, UNE APPROCHE PARTENARIALE AUSSI DANS LES PHASES D’URGENCE ET DE STABILISATION

Un apprentissage continu. L’AFD a tiré beaucoup d’enseignements des acteurs de l’urgence, qui ont inspirés la mise en place de procédures adaptées à même de permettre une instruction plus rapide. Dans un objectif d’amélioration continue, l’AFD, et son équipe Fragilités, Crises et Conflits, évaluent annuellement ces mesures. L’explosion du port de Beyrouth, en août 2020, illustre parfaitement cette capacité de réponse réactive de l’AFD tout en s’inscrivant dans une logique de développement où, dans le cadre de l’Initiative Minka Moyen-Orient, l’Agence a mobilisé en quelques semaines 13 millions d’euros supplémentaires pour aider au relèvement de la ville. Par ailleurs, dans la continuité des actions du Fonds d’Urgence Humanitaire, les premières activités de l’Agence ont démarré quatre mois après la catastrophe.[4] Au-delà de cet événement majeur, au Liban, l’AFD a par exemple pris le relai de l’action d’urgence post-inondations du Centre de crise et de soutien (CDCS) par le financement d’une composante de long terme sur un projet de prévention des risques.

L’AFD plateforme. Dans le cadre des projets Minka, l’AFD travaille en format Groupe – aux côtés d’Expertise France et de Proparco – et en équipe France, main dans la main avec les acteurs de la diplomatie, de la défense, de la recherche, de l’humanitaire comme de la stabilisation. Le CDCS est un partenaire clé : là où l’AFD disposera d’outils sur le moyen-long terme pour traiter les conséquences prolongées des crises et leur causes sous-jacentes (sentiment de marginalisation de certains groupes socio-économiques, d’exclusion de la jeunesse dans une société en transition, etc.), le CDSC sera l’acteur le plus à même de mener des actions d’urgence et de stabilisation. Les bénéficiaires finaux et les acteurs financés peuvent être similaires, mais les moyens et les logiques d’intervention seront différents, car complémentaires. Les échanges sont réguliers, du terrain jusqu’à Paris, avec la mise en place d’articulations entre leurs projets. Par exemple, à Irbid, en Jordanie, le CDCS a financé la première phase d’un programme d’eau potable et l’AFD la seconde.

MINKA, DES DEFIS A RELEVER POUR NE LAISSER PERSONNE DE COTE

Une capacité d’adaptation à toute épreuve – même la COVID-19. Les projets Minka ne laissent personnes de côté et soutiennent de manière systématique des actions au bénéfice des plus vulnérables – groupes marginalisés, réfugiés, déplacés forcés et populations hôtes. Une attention forte est également portée aux besoins spécifiques des femmes dans les contextes de conflits – 78% des projets Minka ont un objectif en matière d’égalité de genre, faisant de l’AFD un des principaux contributeurs à l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ». L’inclusion de la jeunesse est aussi centrale. Par exemple le projet MediaSahel (neuf millions d’euros), au Burkina Faso, au Mali et au Niger, avec l’Agence française de développement médias (CFI), a permis la diffusion de 3 962 programmes par 169 radios partenaires, en 10 langues, pour informer et favoriser le débat citoyen. Face à la Covid-19, 392 vidéos et émissions ont également été diffusées pour lutter contre la propagation du virus. La pandémie et les difficultés d’accès au terrain rendent encore plus importante la coordination inter-acteurs. Les projets Minka l’ont pris en considération et se sont adaptés. Pour illustration, le projet ADELAC (10 millions d’euros) au Tchad, avec International Rescue Committee (IRC-UK[5]), a sensibilisé 27 613 personnes aux mesures de prévention face à l’épidémie, en plus des violences basées sur le genre, dont 79 % de femmes et d’enfants. 

Projet MédiaSahel // Crédit : Studio Tamani / Fondation Hirondelle

Le nexus HDP. Etudier les moyens de mettre en œuvre le nexus humanitaire-développement-paix (HDP) sur le terrain, dans les meilleures conditions pour chaque partie prenante, fait également partie des enjeux de l’AFD avec le Fonds Minka. Dans le cadre de ses actions de prévention, de sensibilité aux conflits et de renforcement de la cohésion sociale, loin de se positionner comme un outil au service de la défense, les projets Minka veillent au respect du droit international humanitaire (DIH) et les contraintes de ses partenaires. La définition de ce nexus ne fait pas toujours consensus. L’approche de l’AFD s’inscrit davantage dans un nexus Humanitaire-Développement « augmenté » d’une dimension de sensibilité aux conflits. De très nombreux exemples de ses projets Minka prennent part à cette vision : WASH Menaka avec International Rescue Committee, DIZA avec Concern & Caritas ou encore RESILAC avec Action Contre la Faim et CARE.

MINKA, DES PERSPECTIVES CLAIRES

« En l’absence de mesures rapides, significatives et solides, la conjonction de la pandémie de COVID-19 et du poids des conflits et des dérèglements climatiques mettra hors de portée l’atteinte des ODD et la fin de la pauvreté d’ici 2030(1) ».

Au niveau géographique. En tant qu’opérateur principal de mise en œuvre de la politique de développement de la France, l’AFD a un rôle central à jouer pour prévenir et limiter les conséquences des crises et les conflits. Le rapport Chemins pour la Paix[6] et de nombreuses autres études depuis ont démontré en quoi les acteurs du développement doivent y contribuer. Cependant, pas à n’importe quel prix : en apprenant de leurs partenaires présents sur ces zones depuis de nombreuses années. Minka est une avancée majeure avec 653 millions d’euros alloués depuis son lancement en 2017

Est-ce suffisant pour contribuer à atteindre les objectifs de développement durable ? La question demeure pour l’ODD16, visant à promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et inclusives aux fins du développement durable, assurer l’accès de tous à la justice et mettre en place, à tous les niveaux, des institutions efficaces, responsables et ouvertes à tous. Sans la coordination, il est certain que non.  C’est le sens de l’investissement de l’AFD dans l’Alliance Sahel, sa coordination en équipe France, avec les autres bailleurs européens et internationaux. Minka est un moyen significatif pour créer des effets leviers. Au Liban, en plus des 59 millions du Fonds, près de 100 millions d’euros supplémentaires ont été mobilisés auprès de l’Union européenne.

Dans la lignée des engagements du CICID, la majeure partie du Fonds Minka vont à l’Initiative Minka Sahel (près de la moitié de ses engagements sur la périodes 2017-2020 et les initiatives africaines représentent environ deux tiers des engagements). Si l’année 2019 fut exceptionnelle, 2020 a vu une diminution des financements, mais sur l’Initiative Minka Sahel, ils ont été sanctuarisés. Un soutien constant pour continuer les actions de développement sur cette zone où le nombre de personnes déplacées dans leur propre pays a quadruplé depuis 2019, passant de 490 000 à plus de 2 millions, dont 80 % de femmes et d’enfants[7] ; où 8,9 millions de personnes ont souffert d’insécurité alimentaire aiguë ; où l’accès aux services sociaux essentiels s’est réduit : 3 891 écoles et 150 centres de santé étaient fermés[8], ou non-fonctionnels, dans la seule région du Liptako-Gourma.

Le dernier tiers des engagements revient à l’Initiative Minka Moyen-Orient en soutien aux crises syrienne et irakienne où, en ligne avec la position du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, l’AFD n’intervient pas directement en Syrie. Les conditions politiques ne permettent pas une aide au développement ou de relèvement efficace dans le respect du principe « ne pas nuire ».

Au niveau thématique. Parce que la situation sanitaire catalyse les conséquences des crises existantes, notamment sur les populations les plus vulnérable, en 2021, Minka poursuivra son appui aux projets de santé et d’inclusion socio-économique des jeunes. Parce que les actions en soutien à la protection des femmes, à la prise en compte de leurs besoins spécifiques et à leur participation aux projets de consolidation de la paix doivent rester centrales, en 2021, Minka continuera à être le fer de lance de l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ».

Parce que 2021 est une année clé pour le vivre-ensemble et pour la paix, la promotion des droits humains, de la justice, et l’atteinte des ODD, l’Agence française de développement sera au rendez-vous avec le Fonds Paix et Résilience Minka, aux côtés de ses partenaires.

 

Jean Bertrand Mothes, Responsable de la division Fragilités, crises et conflits (CCC) de l’Agence française de développement

Pour en savoir plus :


[1] Pourcentage calculé sur la base de leur Score de Consommation Alimentaire (SCA)

[2] OCDE (2020), États de fragilité

[3] Ces chiffres totalisent les partenaires de l’AFD chefs de files des consortiums. La part des fonds transitant par les ONG françaises, et surtout locales, est sous-estimé.

[4] Principal instrument financier du CDCS

[5] IRC-UK est chef de file d’un consortium d’ONG formé avec COOPI, I&D et PADIESE.

[6] 2018 Banque internationale pour la reconstruction et le développement/La Banque mondiale1818 H Street NW Washington, DC 20433

[7] UNHCR (2021)

[8] OCHA (2020)


Qui est Jean-Bertrand Mothes ?

 

 

 

Lire la biographie

 

Global Humanitarian Assistance report 2020 – les chiffres clés

Le Global Humanitarian Assistance Report est publié depuis maintenant 20 ans par Development Initiatives.

Grâce à des données précises et nombreuses, il dresse un tableau détaillé du financement de l’aide humanitaire internationale. Vous retrouverez ici un résumé des 4 chapitres de ce rapport.

Bonne lecture !

Ressources

Vous trouverez ici l’accès au PDF du rapport complet de Development Initiatives.

Nous vous conseillons de visualiser le résumé interactif du GHAR 2020, en cliquant ici.

Vous retrouverez les résumés des GHAR 2018 et 2019 sur le site de Défis Humanitaires, dans la rubrique « Études« .

Chapitre 1: Population et Crises

Ce premier chapitre donne une image globale de l’étendue de la pauvreté dans le monde. Il établit un lien entre ce phénomène et les pays qui connaissent une crise prolongée.

Les auteurs mettent l’accent sur le genre, affirmant que « les femmes sont souvent touchées de manière disproportionnée par les crises humanitaires ». Il est toutefois difficile d’accéder à des données sur les dépenses liées à l’aide spécifiques à chaque sexe. Cela entrave notre capacité à évaluer la mesure dans laquelle « les femmes et les filles sont touchées par les crises humanitaires ». Selon les chiffres existants, « l’APD1 relative à la violence fondée sur le sexe (Gender-based violence) a augmenté progressivement depuis 2016″. Elle ne représente toutefois que 0,7 % de l’APD totale.

Les données du rapport permettent de cartographier les personnes touchées par les crises et ayant besoin d’une aide humanitaire. Les auteurs estiment que 215,6 millions de personnes vivant dans 69 pays ont besoin d’une aide humanitaire. 57% d’entre elles vivent dans 10 pays. Sur ces 10 pays, seuls 4 font partie des « 10 pays recevant les plus gros volumes de financement dans le cadre des appels de l’ONU ».

« 215,6 millions de personnes vivant dans 69 pays ont besoin d’une aide humanitaire »

Chapitre 2 : Assistance Humanitaire Internationale

Baisse de l’aide humanitaire internationale pour la première fois depuis 2015

« En 2019, le total de l’aide humanitaire internationale des gouvernements et des institutions de l’UE et les contributions estimées des donateurs privés ont diminué de 1,6 milliard de dollars US pour atteindre 29,6 milliards de dollars US ». Il s’agit d’une baisse de 5 %, qui fait suite à 4 années de croissance. Cette forte diminution est principalement due à « une baisse des financements des gouvernements et des institutions de l’UE, qui ont diminué de 8 % ».

A l’inverse, les appels à donation des Nations unies ont augmenté de 5 %, et les besoins satisfaits sont passés de 60 % à 64 % en 2019.

Le volume de l’aide internationale fournie par les 20 plus grands donateurs a diminué en 2019. En effet, depuis 2014, l’augmentation des dons ralentit d’année en année. Cette tendance a été interrompue en 2018 suite aux contributions exceptionnelles des Émirats arabes unis (EAU). Ces derniers ont augmenté leur contribution de 1,8 milliard de dollars US en 2018, mais l’ont réduite de 1,5 milliard de dollars US l’année suivante. En conséquence, les contributions régionales du Moyen-Orient et du nord du Sahara ont diminué de 44 % en 2019.

À l’échelle régionale, seule l’Europe a légèrement augmenté ses contributions de 1,9 %. Cela est dû principalement à « une forte augmentation de l’aide humanitaire internationale du Royaume-Uni, qui a augmenté de 24 % ».

Enfin, les auteurs notent le rôle important des donateurs privés, dont les contributions « ont constamment représenté un peu plus d’un cinquième de l’aide humanitaire internationale totale ».

« Pour la première fois depuis 2012, « le volume de l’aide internationale fournie par les 20 plus grands donateurs a diminué »

Les plus grands bénéficiaires, un groupe stable, marqué par les crises prolongées


Cette infographie, qui parle d’elle-même, montre les dix plus grands bénéficiaires de l’aide humanitaire internationale en 2018.

A retenir :

  • Pour la première fois en sept ans, la Syrie n’a pas reçu la plus grande quantité d’aide.
  • L’augmentation de l’aide au Yémen est due aux donateurs du Moyen-Orient : « En 2017, 29% du financement total du Yémen provenait de ces deux donateurs [EAU et Arabie Saoudite]. En 2018, cette proportion est passée à 69% ».
  • Les principaux bénéficiaires sont un groupe relativement stable, car la plupart d’entre eux connaissent une crise prolongée.
  • En dehors des dix plus grands bénéficiaires, le Bangladesh, la République démocratique du Congo, le Tchad et le Niger ont connu une augmentation importante des fonds reçus.

Finalement, ce chapitre se concentre sur l’APD ciblée sur la réduction des risques liés aux catastrophes. L’aide humanitaire internationale pour la réduction des risques liés aux catastrophes gagne en importance car « le changement climatique est susceptible d’avoir (…) des répercussions profondes et durables sur la vie des gens ». Il semble que cette APD spécifique soit bien ciblée sur les pays présentant un risque « très élevé » ou « élevé » de catastrophe naturelle. L’aide humanitaire internationale spécifique à la réduction des risques ne représente toutefois qu’une faible proportion de l’APD totale, variant entre 0,5 % et 1,7 %.

« Le changement climatique est susceptible d’avoir (…) des répercussions profondes et durables sur la vie des gens »

Chapitre 3 : Financer de manière efficace et efficiente

La réponse humanitaire internationale totale en 2018 s’élevait à 31,2 milliards de dollars US. Les canaux d’acheminement de cette aide n’ont pas beaucoup changé depuis 2017. Les gouvernements donnent principalement aux agences multilatérales (62 %), tandis que les donateurs privés continuent de donner en majorité aux ONG (89 %, ce qui représente 56 % du financement total des ONG). Si l’on tient compte à la fois des gouvernements et des donateurs privés, « le financement des ONG (…) en proportion de l’aide humanitaire internationale totale est passé de 35 % en 2017 à 30 % en 2018 ».

Une diminution importante du financement direct aux acteurs locaux et nationaux

Les données sur les bénéficiaires des fonds alloués à l’aide humanitaire internationale sont peu accessibles. En effet, « au-delà du financement aux bénéficiaires de premier niveau, il y a toujours un manque de données sur les transactions ultérieures », ce qui rend difficile l’analyse de l’efficacité et de l’efficience des dépenses d’aide.

Les données analysées par Development Initiatives, notamment celles de l’OCHA FTS2, montrent que le financement direct aux acteurs locaux et nationaux a été largement réduit en 2019 . On constate ainsi, sur le schéma ci-dessus, une diminution, tant en proportion qu’en volume, du financement direct aux acteurs locaux et nationaux.

Les fonds communs des Nations unies, qui offrent une option de financement flexible et géré à l’échelle des pays dans le cadre des Country-based pooled fund (CBPF), ont augmenté de 25 % en 2019. Toutefois, cette accroissement est principalement dû à une hausse de 55 % du financement du Fonds central d’intervention pour les urgences humanitaires (CERF) et non des CBPF.

« Les ONG reçoivent plus des deux tiers des fonds alloués par les CBPF », cependant 65 % des fonds du CBPF alloués aux ONG visent les ONG internationales, tandis que 35 % visent les ONG locales et nationales. Les CBPF (Country-based pooled fund) sont une source importante de financement pour les acteurs locaux et nationaux, mais ils « restent une petite partie de l’aide humanitaire totale, ne représentant que 4 % du total des contributions des donateurs publics en 2019″. Il existe également de grandes différences entre les fonds communs par pays : par exemple, « le Fonds humanitaire pour l’Irak a alloué 0,9 % de son financement aux ONG locales et nationales, tandis que le Fonds humanitaire pour les territoires palestiniens occupés en a alloué 36,9 % ».

Les « quality fund », une option plébiscitée lors du Grand Bargain mais encore peu utilisée

La dernière partie de ce chapitre se concentre sur les « financements de qualité » (« quality fund »), qui englobent les financements non affectés et pluriannuels. Alors que les financements pluriannuels ont largement augmenté, « la part des financements non affectés par rapport au financement total n’a cessé de diminuer depuis 2015 » et son volume est tombé en 2019 en dessous des niveaux de 2015. Une forte augmentation a cependant été constatée en ce qui concerne l’utilisation de l’aide en espèces et par bons (cash and voucher assistance), dont le volume a augmenté régulièrement depuis 2015.

En 2016, lors du Sommet Humanitaire Mondial, les cinq plus grands donateurs et les six plus grandes agences des Nations Unies avaient signé un document de 51 décisions pour rendre l’aide plus efficace. C’est ce qu’on appelle le « Grand Bargain », qui compte aujourd’hui 61 signataires (24 États, 11 agences des Nations Unies, 5 organisations intergouvernementales et de la Croix-Rouge et 21 ONG). L’amélioration de la traçabilité et de la flexibilité des fonds alloués étaient des points majeurs de ce rapport. Or, les auteurs, ici et plus loin dans le rapport, montrent bien la difficulté d’accès à des données sûres et comparables, ainsi que l’absence de flexibilité des fonds débloqués. Il est difficile, suite à la lecture de ce rapport de conclure à une bonne avancée, de la part des États et des bailleurs internationaux, sur les points soulevés lors du Grand Bargain.

Lire plus sur le Grand Bargain, c’est ici, sur Défis Humanitaires.

Chapitre 4: Financement de crise pour la réponse à la pandémie de Covid-19

« D’ici la fin juin 2020, 3,8 milliards de dollars US ont été déboursés pour la Covid-19 ».

La Covid-19, pandémie aux multiples conséquences, impacte  négativement l’aide internationale humanitaire

Ce dernier chapitre analyse le financement de la réponse à la pandémie de Covid-19. Alors que les besoins et les demandes de fonds ont largement augmenté en raison de la pandémie, les ressources, y compris l’APD, ont diminué. En effet, « le total des besoins de financement de l’appel humanitaire de l’ONU pour 2020 a déjà atteint 37,7 milliards USD, soit 25 % de plus qu’en juin 2019 ». En parallèle, les ressources, telles que les investissements étrangers directs, le tourisme, les transferts de fonds, etc., diminuent en raison de la crise économique provoquée par la pandémie.

Development Initatives a calculé que « l’APD totale pourrait passer de 153 milliards USD en 2019 à 143 milliards USD en 2020, au mieux (…) Au pire, l’APD totale pourrait tomber à 139 milliards USD en 2020 avant de retomber à 134 milliards USD (soit une réduction de 12 %) en 2021 ». Ces projections risquent d’affecter gravement les pays, car « l’APD représente plus d’un quart de l’ensemble des dépenses publiques pour un tiers des pays du Plan mondial de réponse humanitaire (PMH) ».

En juin 2020, 20 % des 37,7 milliards de dollars de financement de l’appel humanitaire de l’ONU avaient été atteint, « avec la même proportion, en moyenne, de besoins atteints pour l’appel Covid-19 et pour d’autres appels humanitaires » – les donateurs n’ont pas donné la priorité à la réponse de Covid-19 face à d’autres crises. Bien qu’il soit un peu moins élevé que les 23% des besoins satisfaits en juin de l’année dernière (2019), il est supérieur en volume de 578 millions de dollars US.

La distribution de l’aide a varié par rapport aux années précédentes, une proportion plus faible étant directement allouée aux pays et « un sixième des allocations totales allant aux services de soutien mondiaux ».

Répartition du financement total des appels liés/non liés au Covid-19
2020 – not Covid-19 related 2020 – Covid-19 related
Directly to countries’ plans 83% 74%
Support services 17%
Regional Response plans 17% 8%

Qui donne et à qui ? Les principaux donateurs de la riposte contre la Covid-19 sont les mêmes que ceux fournissant le plus grand volume d’aide humanitaire en 2019

Quant aux donateurs, on retrouve les mêmes acteurs majeurs : « les trois donateurs qui ont fourni les plus grands volumes d’aide humanitaire internationale en 2019 sont les principaux donateurs de la réponse à la pandémie de Covid-19 », à savoir les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni. A eux trois, ils ont fourni 44 % du total des subventions des donateurs publics à la riposte de la pandémie de Covid-19.

L’aide humanitaire internationale pour le Covid-19 est principalement acheminée par les agences des Nations unies : « Au 24 juin 2020, près des trois quarts de l’aide humanitaire internationale totale pour la riposte à la crise du Covid-19 étaient acheminés par des organisations multilatérales ».

92 % de cette aide est allée à quatre agences des Nations unies, à savoir :

  • L’Organisation mondiale de la santé (38% des financements accordés aux agences des Nations unies et autres organisations multilatérales)
  • Le Fonds international d’urgence pour l’enfance des Nations unies (24%)
  • Le Programme alimentaire mondial (17%)
  • Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (13 %).

En comparaison, les ONG ont reçu moins que d’habitude, avec « seulement 5,1 % de l’aide humanitaire internationale totale pour la Covid-19 – contre une moyenne de 19 % dirigée vers les ONG et les OSC par les gouvernements entre 2014 et 2018 ».

La Covid-19, que retenir du financement de cette crise ?

Pour terminer cet article sur une note positive, s’il y a un aspect bénéfique à retenir de cette crise sanitaire, c’est la plus grande flexibilité de financement imposée aux bailleurs. Les agences de l’ONU ont publié de nouvelles lignes directrices en matière de flexibilité, favorisant la reprogrammation des financements existants, l’allègement du processus de négociation et de décaissement et la simplification des processus de demande de fonds et de reporting. Ces aspects sont conformes à la volonté du Grand Bargain d’accroître la flexibilité du financement. La question reste de savoir si ces nouvelles façons de faire dureront au-delà de la pandémie ?

 

Madeleine Trentesaux

[1] APD – Aide Publique au Développement, traduction d’Official Development Assistance, ODA

[2] OCHA-FTS – Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (UN) Financial Tracking System – système de suivi du financement de l’aide humanitaire internationale