Un exemple de maillage entre aide humanitaire et de développement au Mali

Jean-Bernard Veron, auteur de ce texte, est un spécialiste de longue date du développement au sein de l’AFD et, maintenant, dans plusieurs ONG. Il a assuré un rôle important dans le rapprochement entre humanitaire et développement pour mieux répondre aux besoins des populations dans les zones en crise qu’il connait aussi comme homme de terrain. L’étude de cas ici présenté, qui remonte à quelques années, est un bon exemple de la diversité des modes d’intervention possible et de leur complémentarité.

                                                        

Ce maillage, dans un contexte de crise, entre aide humanitaire au profit de populations déplacées ainsi que des communautés d’accueil et relance des activités économiques, s’est déroulé au Mali dans la région de Mopti, plus précisément à Konna et à Barygodonga, ainsi que dans celles de Gao et de Tombouctou.

Financés par la Fondation De France, ces projets ont été mis en œuvre sur le terrain par l’AOPP[1].

Animaux autour des abreuvoirs d’un château d’eau au Mali en zone rurale ©Solidarites International 2019

1- La finalité et les objectifs poursuivis

La sélection des projets s’est appuyée sur un double constat.

D’une part, la crise sécuritaire a mis en péril la couverture des besoins des déplacés et a induit une surcharge dans les communautés d’accueil, notamment dans le domaine de l’alimentation.

D’autre part, les déplacés ont dû interrompre les activités qui leur permettaient d’être économiquement autonomes. En outre, leur retour, une fois la sécurité retrouvée, se heurterait à la détérioration de leurs moyens de production : stocks de semences pillés, diguettes sur les périmètres irrigués et courbes de niveau dégradées faute d’entretien, bétail abattu ou volé.

Ces projets visent donc à venir en aide aux populations impactées par la crise, en ciblant les activités rurales, agriculture et élevage, et en combinant aide humanitaire et relance des activités économiques des bénéficiaires.

Ce sont donc des projets à objectifs multiples, en conformité avec cette double finalité.

Le premier de ces objectifs est de couvrir les besoins de base des déplacés. Pour cela ont été financés des fournitures d’aliments, des moustiquaires imprégnées contre le paludisme et, en tant que de besoin, la prise en charge d’enfants dénutris.

Le second est de relancer les activités qui permettront aux bénéficiaires de se passer de l’aide humanitaire et de reconquérir leur autonomie, quand la sécurisation de leur région d’origine leur permettra d’y retourner.

Pour ce faire, les projets ont financé :

  • en ce qui concerne les activités agricoles : des semences et des intrants, des pelles et des brouettes afin de remettre en état les diguettes des périmètres d’irrigation, des ânes et des charrettes pour le transport des récoltes et du fumier ;
  • pour ce qui est de l’élevage : des moutons et brebis au profit des femmes qui s’adonnaient à cette activité, outre le maraîchage, ainsi que des tourteaux de coton pour l’alimentation des animaux.

Le troisième objectif, et c’est une des spécificités de ces projets, est de renforcer la résilience des bénéficiaires face aux risques, en particulier climatiques. Ainsi :

  • les semences fournies sont des  semences sélectionnées, notamment de riz wasa, combinant bons rendements, adaptation à une pluviométrie parfois erratique en privilégiant des variétés à cycle court et qui résistent aux herbes parasites comme le striga ;
  • les femmes destinatrices des animaux reçoivent une formation à l’embouche et aux soins.

Le quatrième objectif, et c’est une autre spécificité, est l’appropriation, selon une démarche qui va du bas vers le haut et qui privilégie le recours à des structures locales. C’est ainsi que les projets sont proposés et mis en œuvre par les OP (organisations paysannes de base) sans faire appel à des acteurs étrangers, tels que les ONG humanitaires ou de développement. Le contenu des projets et le choix des bénéficiaires se fait par discussions entre les membres de chacune des OP concernées.

S’agissant des relations entre les bénéficiaires des projets de riziculture irriguée et leur OP, cette dernière fournit les semences, les intrants et le gazole pour les pompes d’irrigation et perçoit, lors de la récolte, une redevance couvrant ces coûts. Les OP peuvent également acheter les récoltes aux paysans et les écouler sur les marchés de gros.

Les AOPP Régionales interviennent en appui technique[2] et mettent à disposition des OP les financements qui leur sont délégués par l’AOPP Nationale[3]. Quant à cette dernière, elle centralise les demandes venues de la base, qu’elle met en regard des ressources disponibles. Elle est en outre responsable des fonctions de capitalisation et de diffusion auprès des organisations membres, notamment en recourant à des  visites d’échange entre OP.

Ferme agricole au Mali, ©MINUSMA/Harandane Dicko

2. Les projets et leurs résultats

Un point à souligner est que ces projets, sauf exception, comportent des composantes mises en œuvre par les hommes, en l’occurrence la riziculture, et d’autres dévolues aux femmes sous forme de maraîchage et/ou d’élevage.

De ce fait, ils sont conformes à un principe de diversification des activités qui permettent aux familles de mieux faire face aux éventuels aléas, en particulier climatiques.

Il convient d’ailleurs de noter qu’en cela ils sont calés sur des pratiques de précaution bien antérieures à la présente crise politico-sécuritaire.

Dans la région de Mopti, les projets sont au nombre de deux.

Celui de l’OP de Konna cible la riziculture. Il s’agit d’un périmètre irrigué comprenant 300 parcelles de un quart à un hectare chacune. La première récolte fait état de rendements tout à fait honorables, oscillant entre 40 et 50 quintaux de paddy à l’hectare.

Celui de l’OP de Barygondonga allie un volet maraîchage, porté par les femmes de ce village et centré sur la production d’oignons et de pommes de terre, et une amorce de pisciculture mis en œuvre par de jeunes hommes (production d’alevins et bassin de grossissement). A noter, les femmes de l’OP ont emprunté à une institution de microfinance pour faire construire deux hangars de stockage et elles ont remboursé sans difficulté ce crédit.

Dans le nord du pays, les projets sont également au nombre de deux.

Celui de Gao comporte d’une part un volet agricole, centré sur la riziculture avec la mise à disposition de semences et d’intrants, ainsi que de brouettes et de pelles pour réparer les diguettes, et d’autre part un volet élevage avec la fourniture de deux brebis/moutons par femme, de tourteaux de coton comme aliments pour les animaux et une formation de base aux soins vétérinaires et à l’embouche.

Les riziculteurs bénéficiaires de ce projet ont enregistré une récolte satisfaisante, alors que les paysans des environs, qui pratiquent des cultures pluviales ou de berge, ont pâti du déficit pluviométrique du dernier hivernage.

Le projet à Tombouctou comporte les mêmes composantes riz irrigué et élevage, ce à quoi s’ajoute un volet maraîchage pour les femmes.

 

Les résultats obtenus par ces projets sont intéressants :

  • rendement de 50 à 60 quintaux de paddy à l’hectare ;
  • passage de 2 à 8 planches pour chacune des femmes bénéficiaires de la composante maraîchage ;
  • vêlage plus précoce des brebis ;
  • relance de la dynamique semencière[4], étant précisé que les semences utilisées sont de bonne qualité, adaptées au contexte climatique et fournies par des OP spécialisées appuyées par un projet qu’a financé par le FIDA ;
  • sécurisation d’une partie des recettes de l’écoulement des produits maraîchers, en vendant à crédit aux fonctionnaires qui sont des consommateurs plus fiables du fait qu’ils perçoivent un salaire qui vient en garantie du paiement de leurs achats.

Quant au choix des bénéficiaires par les OP concernées, il a visé soit les plus vulnérables, notamment des veuves, soit quelques acteurs particulièrement performants, afin alors de servir d’exemples pour les autres membres de l’OP.

 

3. Conclusion

Chacun de ces projets peut être tenus pour techniquement réussi au vu des rendements obtenus ou du fait que les brebis ont déjà connu un premier vêlage. Ils sont en outre conformes à l’objectif du nombre de familles touchées.

Qui plus est, lorsqu’il y a eu dépassement des coûts mentionnés dans l’appel à projets, ces dépassements ont été pris en charge par l’AOPP sans réduction ni du volume des fournitures ni du nombre des bénéficiaires.

Projet de maraîchage dans la région de Mopti au Mali ©AFDI

Cela ne signifie toutefois pas qu’ils ne sont pas confrontés à diverses difficultés. Celles-ci sont de deux ordres.

Difficultés dues aux aléas climatiques et, plus précisément, à la médiocrité du dernier hivernage, d’où réduction des disponibilités en eau et impossibilité d’enchaîner deux cycles de culture. Certes, les pompes d’irrigation ont permis d’y faire partiellement face, mais à la limite de leur capacité. Et certaines d’entre elles semblent dangereusement vétustes.

Plus préoccupant est la question de la commercialisation des récoltes. En effet, leur mise sur le marché a pu localement et temporairement déséquilibrer le ratio offre-demande et a donc eu un impact dépressif sur les prix de ventes.

Pour y faire face il convient de mettre en place des capacités de stockage et de conservation pour des denrées périssables, comme les oignons ou le lait. Elles permettront d’étaler dans le temps l’écoulement des produits. Afin de relever ce défi, des contacts ont été noués avec un dispositif de greniers collectifs financés par la Coopération suisse au titre du projet Pana Go.

Jean-Bernard Véron


Qui est Jean-Bernard Véron ?

Jean-Bernard Véron est actuellement  membre de l’équipe éditoriale de la revue Afrique Contemporaine, après en avoir été pendant 12 ans le rédacteur en chef. Il est également membre des Comités Népal et Urgence/Post-urgence de la Fondation de France, après y avoir été le directeur du Comité des solidarités internationales. Enfin, il est membre du bureau et du conseil d’administration de l’ONG franco-laotienne CCL (Comité de Coopération avec le Laos) et membre du conseil d’administration de l’ONG franco-afghane AFRANE.

Jean-Bernard Véron - Babelio

Il a réalisé la majorité de sa carrière professionnelle à l’Agence Française de Développement, où il a occupé les postes de :
• chargé de mission à l’agence de Brazzaville
• chargé de mission à la division des Etudes économiques
• chargé de mission géographique Mali, Burkina Faso, Guinée
• chargé de mission géographique Madagascar, Somalie, Djibouti
• chargé de mission à la division des Etudes macro-économiques
• responsable de la division des Etudes macro-économique
• responsable de la division Développement agricole et rurale pour l’Afrique centrale, orientale et australe
• directeur du département Asie, Caraïbes, Pacifique
• conseiller du directeur de la Stratégie
• responsable de la cellule Prévention des crises et Sortie de conflits
B

Jean-Bernard Véron est diplômé de l’Institut des Sciences politiques de Paris (section Relations Internationales), titulaire d’un DEA d’économie et d’un DEA de sciences politiques et de licences en Histoire, Géographie, Anthropologie et Littérature américaine.


[1] L’AOPP (Association des Organisations Professionnelles Paysannes) regroupe quelques 200 organisations, qui peuvent prendre la forme d’associations, de coopératives ou de syndicats de paysans.

[2] Et  ce,  à l’exception des projets mis en œuvre à Gao et Tombouctou où, eu égard aux capacités insuffisantes des deux AOPP Régionales. Les appuis ont en effet été fournis par l’AOPP Nationale.

[3] L’AOPP Nationale déploie également une activité de plaidoyer vis-à-vis des pouvoirs publics, en particulier pour opérationnaliser la Loi d’orientation agricole votée par le parlement ou dénoncer les expropriations foncières. En outre, elle se donne pour objectif complémentaire de renforcer les organisations de base et de les autonomiser sur le plan financier.

[4] Plusieurs OP se sont donc lancées dans la production de semences améliorées, adaptées aux différents écosystèmes du Mali et dûment certifiées.

Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire ?

Cet article ne marque pas la différence entre l’humanitaire et le développement. Pourtant ces deux champs d’action s’inscrivent dans des temps et objectifs différents. Alors que l’action humanitaire vise à répondre aux besoins vitaux des personnes les plus vulnérables, le développement pense son action dans la durée avec la volonté d’accompagner le changement social.

Les remarques qui suivent sur l’intérêt de l’anthropologie et les façons de l’intégrer dans les actions humanitaires et de développement sont donc à adapter en fonction de la situation du terrain – plus ou moins urgente, conflictuelle, instable. Pour l’humanitaire, l’anthropologie trouve peut-être tout son intérêt lorsque l’urgence devient chronique et dans les phases de sortie de crise et de reconstruction.

Les termes aide internationale/ action internationale/ acteurs de l’aide sont utilisés pour désigner de manière générale les acteurs et l’action de développement et humanitaire. Il est toutefois important d’être conscient de la distinction qui existe entre ces acteurs et ces modes d’action à la lecture de cet article.


Comment mieux marier anthropologie et action humanitaire 

L’anthropologie a depuis longtemps intégré les mécanismes de développement et les actions humanitaires dans son champ d’étude. Elle apporte un regard souvent critique des logiques de pouvoir propres à l’action internationale des ONG. De nombreux anthropologues se sont penchés sur ces questions et il est aujourd’hui convenu qu’il existe bel et bien une « anthropologie du développement » ou « anthropologie de l’humanitaire ». L’inverse – l’intégration de l’anthropologie dans l’action humanitaire – est également vrai, mais dans une moindre mesure.

En effet, l’anthropologie n’est pas toujours intégrée dans le montage des programmes d’aide ou dans la réflexion des ONG sur leur propre action. Pourtant, l’intérêt de cette discipline pour l’action humanitaire fait largement consensus[i]. L’étude anthropologique des populations ciblées par l’action internationale permettrait de mieux comprendre les populations, les logiques de pouvoirs au sein des groupes, les savoirs et les pratiques en place. Ces informations, une fois prises en compte par les acteurs de l’aide, permettraient de mieux cibler les projets et de renforcer leur adoption par les personnes ciblées. Alors, qu’est-ce qui freine son intégration et quelles sont les solutions qui s’offrent aux acteurs humanitaires ?

Hôpital régional d’Ati, région de Batha, Tchad – août 2018, ©Solidarités International

1. Ce qui freine l’utilisation de l’anthropologie dans l’humanitaire

a. Des modalités d’intervention opposées

L’anthropologie et l’humanitaire ont des modalités d’intervention tout à fait différentes. Alors que la première vise à décrire le monde en altérant le moins possible son objet d’étude, le secteur de l’aide assume une modification de son terrain d’action et, dans le cas du développement, vise à accompagner le changement social.

Ces deux disciplines s’inscrivent dans des temporalités opposées. L’étude anthropologique, de par sa méthode ethnographique, s’inscrit dans le temps long. Il faut comprendre les logiques d’acteurs en profondeur, et partager leurs expériences. A l’inverse, le développement et l’humanitaire s’inscrivent dans un temps plus court, souvent défini par les financements accordés par les bailleurs de fonds. L’action se doit d’être efficace – atteindre ses objectifs en un temps court – puisque l’ONG est redevable à la fois aux bailleurs institutionnels ou privés, aux donateurs et aux bénéficiaires.

Enfin, de par ces deux caractéristiques, l’anthropologie et l’humanitaire ont des approches de la réalité qui sont distinctes. L’anthropologie, qui essaye de comprendre la complexité des rapports sociaux, se place depuis les logiques d’acteurs. A l’inverse, l’humanitaire voit la réalité depuis ses logiques programmatiques. Ces dernières nécessitent parfois une simplification et une homogénéisation de la réalité sociale.

Ces fonctionnements si différents rendent le travail conjoint difficile. Il existe parfois une incompréhension entre ces deux cultures de travail et leurs acteurs respectifs. L’anthropologue serait trop académique et détaché de la « réalité terrain » des humanitaires. Son travail ne s’inscrit pas dans le temps du développeur et n’est pas assez opérationnel. L’humanitaire, lui, est au service de l’action et ne peut prendre le recul nécessaire pour des réflexions plus abstraites et éloignées du terrain.

b. Une logique de projet qui empêche le temps long

L’intégration de l’anthropologie dans l’humanitaire est rendue difficile par le fonctionnement même du secteur de l’aide. Les ONG disposent de peu de temps entre l’appel à projet et la première réponse qu’elles doivent apporter. Ce laps de temps ne permet pas de mener une réelle étude des besoins en amont de la définition des activités et des résultats escomptés.

Le projet validé par le bailleur est déjà complet et présente à la fois une analyse des besoins, les données de référence (baseline study), les activités prévues, les délivrables et les résultats visés. Une fois les fonds débloqués, le projet peut commencer. L’étude anthropologique, lorsqu’elle arrive à s’insérer dans le projet, est souvent située dans la phase d’évaluation des besoins, intégrée au projet. C’est ici tout le problème : la phase d’évaluation se déroule une fois les activités déjà définies et approuvées. Or, une fois les termes du projet validées, il n’est pas aisé de les modifier.

Les réajustements sont pourtant parfois essentiels, comme le montre cet exemple au Tchad, détaillé par Florence Chatot[ii], chargée de recherche au groupe URD, lors d’un entretien téléphonique. Le Groupe URD travaille en partenariat avec une ONG qui combat les mutilations génitales féminines et a réalisé une recherche opérationnelle axée sur l’analyse des dynamiques et des normes sociales liées à cette pratique. L’une des activités prévues par cette ONG visait la reconversion professionnelle des exciseuses par la mise en place d’AGR sensées compenser la perte de revenu liée à l’abandon de la pratique. L’étude a révélé qu’une telle stratégie était bien trop simpliste pour répondre à une problématique aussi complexe que la pratique d’excision. En réalité, loin de se restreindre à une interaction strictement féminine « exciseuse / excisée », l’étude a mis au jour l’existence d’une réelle économie de l’excision rassemblant de multiples acteurs communautaires aux intérêts divergents et qui légitiment, par leur fonction sociale dans la pratique, sa persistance. De fait, l’une des recommandations de l’étude était de réinvestir dans des activités de prévention le budget initialement alloué aux AGR.

Cet exemple pointe la nécessité des études précises, menées par des personnes ayant déjà connaissance de la thématique, en amont de la définition des activités afin d’éviter des réajustements dont on peut imaginer les coûts – organisationnels, humains, financiers.

Certaines associations ont la capacité de mener des études socio-anthropologiques en amont des appels à projet. Médecins du Monde, par exemple, a même intégré une compétence anthropologique au sein de son siège dans un service « Recherche et Apprentissage ». L’infographie ci-dessous, tirée de leur site internet, indique l’emplacement de l’étude socio-anthropologique dans le cycle des programmes de l’association. Cette organisation est rendue possible grâce à la relative liberté de Médecins du Monde qui possède des fonds propres non affectés à un projet particulier.

2. De quelle anthropologie avons-nous besoin pour l’humanitaire ?

L’intérêt du milieu humanitaire pour l’anthropologie est réel, mais la rencontre entre les deux disciplines n’est pas si simple. Le chercheur est présenté comme un universitaire trop souvent critique et non force de proposition ou idéalisé comme le « sauveteur » d’un projet en échec.

De quel type d’anthropologie avons-nous besoin pour l’humanitaire ? L’argument avancé dans cet article est qu’il faut que l’anthropologie soit au service de l’action. Elle ne doit pas y être inféodée, mais doit garder pour objectif l’amélioration de l’action humanitaire.

a. Rendre intelligible les logiques d’action locales pour l’action internationale

L’anthropologie s’intéresse à des fonctionnements sociaux précis en essayant toujours de saisir la vision des personnes qui vivent le phénomène pour le comprendre. L’action humanitaire est souvent portée par des acteurs multinationaux – l’ONU et ses agences – ou non gouvernementaux qui agissent hors de leurs frontières – les ONG internationales. L’intérêt de l’anthropologie est ici de faire le lien entre cette échelle locale et ces acteurs internationaux. Elle rend intelligible les échanges sociaux des uns pour les autres. Elle peut être mobilisée à la fois pour aider le « global » – les acteurs internationaux – ou pour soutenir le « local » – les populations ciblées par les programmes de d’aide.

C’est ce qui est mis en avant par Sharon Abramowitz dans son article « Ten Things that Anthropologists Can Do to Fight the West African Ebola Epidemic » (2014). Elle y énonce 10 actions que les anthropologues peuvent mettre en place pour être utile aux humanitaires, dans le cadre de la lutte contre Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014. J’utiliserai ici trois de ses propositions.

1/ Les anthropologues peuvent observer, rapporter, interpréter et expliquer les perspectives locales sur l’action extérieure. Il s’agit ici de ne pas comprendre pour comprendre, mais bien d’opérationnaliser sa compréhension afin de proposer des arrangements, adapter l’action humanitaire et la rendre acceptable pour les populations locales.

2/ Les anthropologues peuvent identifier les capacités locales de santé et les structures locales pouvant participer à la réponse épidémique (ici, Ebola). Il s’agit pour l’anthropologue non seulement de partager des connaissances « objectives » des structures sanitaires existantes, mais aussi sa connaissance des constructions sociales qui pourraient être utiles à la réponse humanitaire en place. Les populations, face à une catastrophe, inventent et mettent en place des moyens d’y répondre et de pallier ses effets. L’intérêt de l’anthropologie est d’identifier ces structures, de les mettre en avant pour que l’action internationale travaille en les intégrant à sa stratégie de réponse.

3/ Les anthropologues peuvent partager leurs contacts locaux avec les experts en santé mondiale qui coordonnent la réponse. Qu’ils soient des chercheurs, des membres de la société civile ou des dirigeants des secteurs publics ou privés, ces personnes peuvent venir en aide et communiquer avec les acteurs de l’action internationale. La réponse humanitaire cible différentes échelles et a donc besoin de contacts appartenant à ces différents niveaux – locaux, nationaux, internationaux.

Les anthropologues peuvent aussi rendre intelligible la réponse humanitaire internationale auprès des populations locales. Ils ont un rôle de « médiateurs culturels »[iii] auprès des populations ciblées.

Ce travail peut permettre de désamorcer des tensions sociales, comme Faye l’a montré dans le cas de l’enterrement des femmes mortes enceinte en Guinée[iv]. Chez les Kissi, en Guinée forestière, il est interdit d’enterrer une femme enceinte avec son enfant dans son abdomen. Il est prévu que le fœtus soit retiré du corps de la femme et que les deux soient enterrés séparément. Dans le contexte épidémique d’Ebola, il n’était pas envisageable d’opérer la femme pour mener à bien cette séparation. Faye explique que « s’il était impossible, pour une raison ou pour une autre, d’extraire le fœtus du ventre de la mère il [faut] sacrifier à un rite de réparation consistant en des offrandes et en divers cérémonies ». C’est ainsi que l’enterrement a eu lieu.

b. La recherche opérationnelle permet d’émettre des recommandations.

La « recherche-action », ou « recherche opérationnelle / participative » permet de faire collaborer les acteurs de l’action internationale (développement et humanitaire) et les chercheurs. Il ne s’agit pas d’effacer les spécificités de ces deux disciplines. Au contraire, comme précisé par Jean-Pierre Olivier de Sardan « toute recherche-action doit se soumettre simultanément aux règles de la recherche et à celles de l’action, sous peine de n’être qu’une mauvaise recherche et une mauvaise action »[v].

Ainsi, la recherche-action doit respecter les critères académiques que sont la reconnaissance de l’implication du chercheur dans son objet étude et la prise en compte des biais personnels et subjectifs. Cela est d’autant plus pertinent, que l’anthropologie valorise l’observation participante, dans laquelle le chercheur a une place active dans ce qu’il observe.

De nouvelles contraintes s’appliquent à la « recherche-action » : la délimitation d’un sujet plus restreint, un temps plus court et un écrit plus accessible.

Jean-Pierre Olivier de Sardan met en avant que la recherche est soumise aux mêmes principes de sélection et de détournement que les projets de développement. Les personnes ciblées par l’étude sélectionnent ce qu’elles partagent afin de servir au mieux leurs objectifs. Le chercheur doit pouvoir identifier et intégrer ces processus.

La recherche-action permet de guider l’action de manière à ce qu’elle soit en accord avec les logiques des populations ciblées.

Le cas détaillé lors d’un séminaire[vi] de Médecins du Monde à propos des grossesses non désirées en Côte d’Ivoire montre la façon dont le projet a été guidé par l’étude socio-anthropologique qui lui avait précédé.

L’étude visait à « comprendre les difficultés d’adhésion des collégiens et lycéens ivoiriens face aux messages de prévention distribués dans les écoles »[vii]. Elle a montré la coexistence de deux discours opposés qui enfermaient les lycéens et réduisaient leur capacité d’action. Le premier, véhiculé par les paires et les réseaux sociaux, incite à une sexualité « précoce et à une multiplication des partenaires ». Le second, porté par les adultes et certaines institutions ivoiriennes, fait de la sexualité un sujet tabou et présente de nombreuses barrières à l’accès à la contraception.

L’approche décrite a permis d’impliquer tous les acteurs (social, éducatif, santé) dans un questionnement sur leur perception de la sexualité, en prenant en compte leur positionnement dans la société et leur capacité d’action. Les jeunes ont été intégrés au projet en animant des émissions de radio pour accompagner le changement des comportements. Des agents communautaires ont été recrutés pour réduire le décalage entre la sexualité vécue des jeunes et la perception que les communautés en ont.

Goundam, région de Tombouctou, Mali. L’association Solidarités International est présente au Mali depuis 2012 et travaille au plus proche des populations. / ©Solidarités International

3. Comment articuler anthropologie et humanitaire ? L’exemple du « modèle contractuel » de Jean-Pierre Olivier de Sardan

a. Trois zones d’interactions préférentielles

Afin de lier et faire coopérer l’anthropologie et le développement, J.-P. Olivier de Sardan présente la solution du « modèle-contractuel » où « chercheurs et opérateurs s’accordent pour définir une zone nettement circonscrite d’interaction et de collaboration, sans renoncer à leurs identités spécifiques »[viii]. Cette façon de réfléchir à l’articulation anthropologie/humanitaire est à la fois plus large et plus spécifique que la recherche action. L’auteur détaille trois « zones d’interactions préférentielles ».

D’abord, la formation des agents de développement à la méthode de l’enquête ethnographique, qui permettrait de les prémunir de certains clichés. Ensuite, la préposition des anthropologues au suivi des dérives des projets. Enfin, l’apport de nouveaux types d’enquête ni tout quantitatif ni tout qualitatif.

b. Quel type d’enquête ?

i. Anthropo experts

J.-P. Olivier de Sardan propose trois façons de pallier ces problèmes d’enquête. La première méthode est de faire appel à des socio-anthropologues comme à des « experts ». Ces chercheurs sont spécialistes au long cours d’une thématique ou d’une région dans un cadre recherche et apportent ces compétences au cadre développement et les contraintes qui l’accompagnent – sujet contraint, rapidité d’action, rendu efficace. La richesse et la justesse de leur apport dans le monde du développement est nourri par leur connaissance longuement construite dans un cadre académique.

C’est ce que décrivent Desclaux et Anoko (2017) lors de l’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014. L’OMS fait appel à des anthropologues, notamment à certains d’entre eux déjà mobilisés lors de l’épidémie de 2000-2001 en Ouganda, de 2003 au Congo etc. Les scientifiques mobilisés lors de ces différents épisodes récoltent et créent des connaissances sur « les aspects médicotechniques [de la maladie], les contraintes de biosécurité, l’histoire des réactions des populations lors d’épidémies antérieures, les dimensions institutionnelles »[ix].

Lorsque l’épidémie a démarré en Guinée, l’OMS a fait appel immédiatement à ces experts pour « mettre en œuvre l’humanisation des mesures de santé publique, expliciter les interprétations de la maladie par les populations ainsi que les logiques sociales sous-jacentes à leurs réactions »[x].

ii. Recherche mixte

J.-P. Olivier de Sardan propose ensuite de mettre en place des thématiques de doctorats dans lesquels les acteurs du développement et de la recherche s’investissent. Ils définiraient conjointement la thématique de recherche et les acteurs du développement s’engageraient à mettre un terrain à disposition du doctorant.

Ces techniques de recherche ont prouvé leur efficacité. Ce fut le cas pour la chargée de recherche, Florence Chatot, qui a travaillé au Niger sur un programme d’accès à l’eau. En amont du projet, elle a mené une étude de besoins en binôme avec un ingénieur en eau, assainissement et hygiène. L’étude a montré l’importance des puits traditionnels pour les personnes ciblées et mis en avant les difficultés, notamment financières, liées à la maintenance des forages.

Grâce à l’intégration des sciences sociales dans la technique et vice versa, l’association a adapté ses activités en proposant des puits traditionnels améliorés qui ne répondent pas forcément aux standards internationaux mais correspondent aux besoins exprimés par les personnes interrogées.

Lier technique et sciences sociales permet de trouver des innovations techniques et adaptées au terrain.

iii. Combinaison d’enquêtes

Enfin, il est possible de mettre en œuvre une combinaison d’enquêtes individuelles et collectives à moyen et court terme afin de dégager des observations pertinentes en un temps acceptable pour les acteurs de l’aide. L’enquête ethnographique qui privilégie l’individuel sur un temps long, peut être menée conjointement avec des enquêtes collectives rapides de type MARP (Méthode Accélérée de Recherche Participative).

J.P. Olivier de Sardan propose avec Thomas Bierschenk la méthode ou « canevas » ECRIS (Enquête Collective Rapide d’Identification des Conflits et des groupes Stratégiques)[xi]. Cette approche d’analyse comparative sur plusieurs sites vise à saisir « de l’intérieur » les conflits, contradictions et enjeux locaux afin de construire des indicateurs qualitatifs adaptés au terrain et à la thématique d’enquête.

Cette méthodologie permet d’introduire des indicateurs qualitatifs non standardisés et des pistes de travail communes qui orientent ensuite le terrain individuel des chercheurs.  Elle est utile pour comparer plusieurs sites, mais répond aussi à des besoins liés « à la préparation, au suivi ou au bilan d’opérations de développement ».

Les propositions exposées dans cet article afin de faciliter l’intégration de l’anthropologie dans l’humanitaire répondent à un objectif constant de l’humanitaire d’améliorer la qualité de ses programmes. L’anthropologie, avec sa méthode ethnographique, et l’anthropologue, avec un regard extérieur, permettent de mettre en avant la complexité du monde sur lequel l’humanitaire et le développeur se penchent. L’anthropologie apporte ainsi un regard nouveau utile à l’action humanitaire, bien que parfois difficile à intégrer.

Madeleine Trentesaux

Qui est Madeleine Trentesaux ?

Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, Madeleine Trentesaux finit actuellement le master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po Paris. Auparavant, elle a suivi une licence d’anthropologie à l’université de Paris Nanterre. Elle a travaillé un an en tant que stagiaire à la Fondation Mérieux et a participé à des projets de solidarité internationale et de développement en France, en Arménie et en Inde.


[i] De nombreuses publications existent sur l’intérêt de l’anthropologie pour l’humanitaire. Pour exemple, le dossier « Anthropologues et ONG : des liaisons fructueuses ? » piloté par Laëtitia Atlani-Duault.

[ii] Chatot F., 2020, « Dynamiques et normes sociales liées aux mutilations génitales féminines dans le Mandoul » [accessible en ligne], Groupe URD, URL : https://www.urd.org/wp-content/uploads/2020/09/PASFASS_Rapport-Etude-MGF_FINAL.pdf.

[iii] Anoko J., Desclaux A., 2017, « L’anthropologie engagée dans la lutte contre Ebola (2014-2016) : approches, contributions et nouvelles questions » [accessible en ligne], in. Santé Publique, Vol. 29, n°4, pp.477-485. URL: https://www.cairn.info/revue-sante-publique-2017-4-page-477.htm.

[iv] Fassasi A., 2014, « Ebola : les anthropologues, composante clé de la riposte » [accessible en ligne], URL : https://www.scidev.net/afrique-sub-saharienne/sante/article-de-fond/ebola-les-anthropologues-composante-cl-de-la-riposte.html.

[v] Jean-Pierre Olivier de Sardan, 1995, « Conclusion », in. Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social, Paris, éd. Karthala, p.192.

[vi] « Les recherches socio-anthropologiques à Médecins du Monde : quelle utilité dans l’action ? », 2019, Accessible en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=GkC9jwTUNT4&list=PLo2mlOZ6tXWu11oMUMLAkVkSO6EAsVRNe.

[vii] Magali Bouchon, 2019, « Innover dans les pratiques humanitaires par la recherche en socio-anthropologie », in. Alternatives Humanitaires, n°10, p.3.

[viii] J.P. Olivier de Sardan, ibid., p.194.

[ix] Anoko J., Desclaux A., ibid., p.479.

[x] Ibid.

[xi] Jean-Pierre Olivier de Sardan, ibid., « Arènes et groupes stratégiques », p.180.