L’humanitaire au piège de l’époque, qui trop embrasse mal étreint…

Courir après son époque – et ses engouements conceptuels – est un exercice exténuant, sinon vain. On peut aussi se demander si ce n’est pas une démarche qui par nature disperse les énergies, ne connaissant pas de limite, au risque d’un « attrape tout » à 360 degrés… susceptible de faire perdre le Nord.

Toute époque génère ses engouements conceptuels, qui s’effacent, à force de se frotter au réel… La nôtre n’y échappe pas, et semble même particulièrement fertile dans ce domaine. Les raisons en sont nombreuses et pourraient faire l’objet d’un article en soi. Mais le fait est qu’aujourd’hui aucune dimension de l’activité humaine n’y échappe… L’humanitaire, ainsi, se trouve attrapé, « embeded », pourrions-nous dire, dans ce mouvement général où la certitude de parler et d’agir au nom du bien universel laisse peu de place au doute, à la nuance, ou même à la prise en compte du réel. A l’ère de l’humanitaire globalisé, « industrialisé » selon certains, de plus en plus normé, encadré, contraint, dirigé parfois, cette implication se concrétise par une imprégnation de plus en plus massive de ces engouements conceptuels, par les bailleurs, influenceurs (comme certaines grandes ONG anglo-saxonnes) ou partenaires des ONG humanitaires, tels les agences des Nations-Unies ou des gouvernements.

Ainsi, ces ONG et organisations humanitaires se voient maintenant incitées, de la part souvent de ceux dont elles ont besoin pour continuer à exister en tant que structures pour agir, à démontrer, ou à minima affirmer fort et clair, leur adhésion à la longue liste de ces engouements conceptuels. Tout document écrit, émis, consultable, de la part d’une organisation humanitaire devient l’occasion de répondre à une sommation implicite, celle de nous positionner sur chacun des thèmes dans l’air du temps, de « cocher toutes les cases », en bon élève irréprochable, répondant aux sujets favoris « qu’il faut » adresser, comme on dit dans notre jargon. Indépendants en principe, nous nous retrouvons, de façon non-dite, « assignés à signer » en bas de chaque paragraphe d’une doxa qui ne vise, bien sûr, que le bien de tous.

Pierre Brunet en Afghanistan en 2003, dans le cadre d’une mission auprès des multiples équipes opérationnelles de Solidarités International dans le pays.

L’honnêteté exige de reconnaître qu’il n’y a pas que du regrettable dans ce phénomène. D’abord, il faut souligner la sincérité de l’adhésion individuelle, en tant que citoyens, de bon nombre d’humanitaires à une large part de ces thèmes et concepts. Par ailleurs, l’irruption de ceux-ci dans notre réflexion entraîne souvent un enrichissement de notre démarche, susceptible de générer un élargissement du champ du possible de notre action. Enfin, cette irruption-sommation conceptuelle nous oblige à sortir de notre zone de confort et à nous questionner, à refaire la part des choses, à re-distinguer le prioritaire du secondaire, l’essentiel du complémentaire, l’évident du discutable, et à redéfinir les responsabilités de tous les acteurs.

Ceci posé, arrêtons-nous sur les principaux des thèmes et engouements conceptuels que l’on nous demande (ou tout le moins nous suggère), à nous humanitaires, de prendre en charge ou à minima faire nôtres par adhésion-absorption-intégration dans notre mandat, quel qu’il soit. Petit inventaire non exhaustif à la Prévert ou « Ce qu’il nous faudrait adresser, en plus des besoins humanitaires des personnes en détresse… » :

  • L’urgence de répondre à court et moyen terme aux besoins vitaux et à mettre en place « en même temps » des solutions durables a fondé le double nexus urgence-développement. La complémentarité entre démarche humanitaire et développement, mis en œuvre maintenant souvent de concert et parallèlement, est un indiscutable progrès. Mais à celui-ci est venu, depuis quelques années, s’ajouter l’insistante suggestion d’un troisième, le triple nexus urgence-développement-paix, dans lequel les humanitaires, au risque de leurs principes fondamentaux de neutralité, d’impartialité et d’indépendance, devraient, par leur action, participer à l’établissement de la paix dans les pays en conflit où ils interviennent. Cette fausse bonne idée, tout comme d’ailleurs celle, récente, de participer à la lutte antiterroriste par le criblage de nos équipes, partenaires, prestataires et surtout bénéficiaires, est heureusement majoritairement rejetée, au nom de ces principes, par les ONG humanitaires. Premier exemple de concepts qui ont su séduire, mais qui sont inopérants, dangereux et incompatibles avec ce que nous sommes.
Des femmes irakiennes de Solidarités Internationales enregistrent de bénéficiaires de l’aide humanitaire ®Solidarités International
  • La localisation de l’aide, thème mis en avant lors du sommet humanitaire mondial d’Istanbul de mai 2016, est devenue depuis un incontournable du positionnement de toute ONG humanitaire. Outre le fait que les humanitaires n’ont pas attendu ce sommet pour voir l’intérêt en général et le bénéfice pour les populations des pays aidés de favoriser, à chaque fois que possible, la conception, l’organisation et la mise en œuvre de l’aide apportée, au plus près des besoins, par les humanitaires nationaux, ce concept très demandé ne fait-il pas souvent l’impasse sur quelques points importants ? Parmi ceux-ci, n’oublions-nous pas parfois un peu vite, dans notre empressement à embrasser celui-ci, que les humanitaires internationaux contribuent quand même, par leur engagement, leurs compétences, expérience et expertise parfois rares dans les pays en crise (outre la question des capacités logistiques et de la réactivité en urgence), et par le cadre des principes humanitaires et des modes de fonctionnement rationnalisés et partagés dont ils sont dépositaires, à l’efficacité et l’efficience de cette aide ? Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ?
  • La lutte contre les effets du changement climatique est un enjeu vital et global. Nous le savons. Notre rôle à nous humanitaires est de participer, à chaque fois que possible, par des programmes pertinents d’adaptation à ce changement, de résilience face aux chocs, à la limitation, l’atténuation, de ses effets sur des populations souvent parmi les plus menacées du globe. Nous le faisons depuis déjà de nombreuses années, et devrons le faire de plus en plus, de mieux en mieux. Mais est-il indispensable de compliquer, d’alourdir notre action, en multipliant, nous qui ne sommes pas, et de loin, les organismes les plus pollueurs de la planète, les « process » de mesures de notre empreinte carbone, et les outils de « redevabilité » de notre « écoresponsabilité » ? Quant au combat pour limiter ledit réchauffement, est-il à la portée de notre mandat, de notre mission ? Nous ne sommes pas l’ONU, et même l’ONU est à la peine sur cette question cruciale…
  • La notion de protection des populations, depuis maintenant une vingtaine d’années, s’impose de plus en plus dans le champ sémantique humanitaire, et comme « prisme » d’un nombre croissant de programmes mis en œuvre. Le principe de protection est, en soi, une très bonne chose, nul ne le conteste. Mais, une fois que l’on a établi comme fondement le Droit International Humanitaire (DIH) qu’il nous faut défendre sans relâche, qu’est-ce que cette notion, très large par nature, veut-elle dire concrètement ? Relève-t’elle du champ du possible de notre action ? Oui, dans la mesure où il nous incombe « de ne pas nuire », de n’aggraver en aucune façon par notre action et notre comportement les menaces et atteintes à la dignité, aux droits fondamentaux des personnes en détresse que nous secourons… Oui, car s’agissant de groupes spécifiques (femmes, enfants, handicapés, telle ou telle communauté, etc.), il nous faut, c’est vrai, à chaque fois que nécessaire, porter une attention particulière, et informer les acteurs compétents des atteintes graves dont ils sont victimes. Mais au-delà ? Dans des pays où les gens sont menacés à tout moment par la guerre, des violences, où l’on lâche sur eux des barils d’explosifs ou des gaz, où l’on bombarde des écoles ou des hôpitaux, est-il à notre portée, et lucide, de prétendre faire œuvre de protection ?
Opération de déblaiement en Haïti, 2011®Solidarites International
  • Pour finir, citons ensemble – tant ils sont liés dans l’esprit de beaucoup – la lutte contre le racisme et pour l’égalité hommes-femmes, la quête de la « diversité-inclusion », ou encore la non-discrimination quant à l’orientation sexuelle… N’y-a-t-il pas une forme d’aberration, pour une organisation humanitaire, à devoir témoigner expressément de son adhésion à ces évidences ? Evidences, car reconnaissons-le : comme monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les humanitaires, depuis l‘origine, ne sont guidés que par l’urgence des besoins, ne s’occupent pas de la couleur de la peau, ni des appartenances ou croyances, et encore moins des orientations sexuelles, et agissent par nature avec des équipes aussi diverses et inclusives que le réel le permet… Bien sûr, la situation spécifique des femmes, dans certains pays, nous a amenés à mettre en œuvre des programmes « gender oriented » afin de répondre notamment à leur précarité économique, mais nous n’avions pas attendu que cette question soit dans l’air du temps pour y penser. Et pour le reste, est-il à portée de notre action de changer des sociétés ne fonctionnant pas sur nos principes ? Et si nous parvenions à le faire, d’ailleurs, nous ne tarderions pas à être accusés de néo-colonialisme ou d’impérialisme culturel…

D’une certaine façon, nous voilà donc, nous humanitaires, sommés de réinventer l’eau chaude. Le point déterminant de cette affaire est, rappelons-le, la nécessité pour la plupart des ONG humanitaires d’envoyer des « messages subliminaux » aux bailleurs du système humanitaire international en « cochant les cases » des engouements conceptuels du moment. Soit, mais faut-il pour autant céder à la tentation de l’attrape-tout, en perdant notre boussole ? Au contraire, ne pouvons-nous pas profiter de ce contexte pour retrouver le Nord ? Revenir à l’idéalisme réaliste qui a rendu notre action indispensable, retrouver la modestie des prétentions, mais l’ambition concrète de sauver toujours plus de vies. Nous n’allons pas sauver le monde, et nous n’allons pas changer le monde. Encore une fois, nous ne sommes pas l’ONU, lequel n’y arrive déjà pas… Bien sûr, les organisations humanitaires ne peuvent pas, et ne doivent pas, être coupées, comme dans une bulle étanche, des enjeux, des questions qui concernent et empoignent ce monde, mais doivent-elles pour autant s’efforcer de toutes les embrasser ? Qui trop embrasse mal étreint…

 


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans le Nord-Est de la Syrie, dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.

Le développement pour consolider la paix : bilan de quatre années d’actions face aux crises et aux conflits

Après l’explosion dans le port de Beyrouth, les secours s’organisent dans l’urgence et dans la durée. Crédit : Ammar Abd Rabbo / AFD

Le Fonds Paix et Résilience Minka est l’outil d’aide publique au développement de la France dédié aux contextes de crises, de conflits armés et de fragilisation des Etats et des sociétés, avec un objectif : contribuer à la construction d’une paix durable. Porté par le groupe Agence française de développement (AFD), il couvre actuellement via quatre Initiatives, les bassins de crises prioritaires pour la politique extérieure de l’hexagone : le Sahel, le pourtour du Lac Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Moyen-Orient. Quatre années après son lancement en 2017, le temps pour nous de revenir sur son bilan 2020.

MINKA, UN FONDS D’AVENIR ET PORTEUR DE CHANGEMENTS

Un changement de mentalité et de temporalité. Le Fonds Minka marque une réelle révolution interne à l’AFD, avec des moyens financiers conséquents (près de 200 millions d’euros par an) et des équipes de mieux en mieux formées.  L’Agence peut aujourd’hui rester opérationnelle dans les zones de crises et de conflits, elle y engage même de nouveaux projets. L’époque semble lointaine, où l’AFD devait suspendre ses interventions lorsqu’une zone passait en rouge et n’avait pas de moyens dédiés. Avec l’ambition constante de réponse au mieux aux besoins essentiels des populations, l’AFD a souhaité se doter d’une capacité de réponse plus rapide, avec des résultats visibles rapidement. Le Fonds Minka vise ainsi une « matérialisation de premières réalisations sur le terrain dans les trois à six mois suivant l’octroi ».  En 2020, près de trois quarts des projets financés par Minka remplissent cet objectif.

Sur l’Initiative Minka RCA, le projet SAMBBA est l’illustration de ce nouveau mode opératoire. Instruit en trois mois, il a permis de soutenir l’accès à l’alimentation des populations marginalisées et le maraîchage périurbain à Berbérati et Bambari. 70% des ménages de la zone de Bambari ont vu leur accès à l’alimentation s’améliorer [1] et 79 653 animaux ont été vaccinés pour renforcer la résilience des éleveurs propriétaires d’exploitations agricoles familiales dans la région. Au Mali ou encore au Burkina Faso, la mobilisation d’instruments adaptés, tels que les outils d’intervention en sortie de crise (OICC), soutient cette démarche de rapidité avec deux mois d’instruction en moyenne.

De nouveaux sujets. Dans cette lignée, l’AFD s’est saisi des nouvelles thématiques comme les déplacements forcés prolongés ou encore la prise en charge psychosociale. Par exemple, au Liban, le projet PNSM met en place une assistance technique au programme national de la santé mentale, un diplôme universitaire dédié et le renforcement des services de santé mentale communautaires. Mis en œuvre avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Médecins du Monde (MDM) et l’École Supérieure des Affaires (ESA), aujourd’hui, 1 888 personnes ont pu accéder à ces soins.

Une même entrée. Au plus près du terrain, l’identification des projets Minka se fait toujours via les agences de l’AFD sur le terrain et les Directions Régionales (DR). Pour bénéficier du Fonds, le projet devra s’inscrire dans la logique d’intervention de l’Initiative du bassin de crises concerné. Au Sahel, il contribuera à prévenir et endiguer les conflits violents, en renforçant le lien social entre communautés et la confiance entre les populations et leurs institutions ; dans le bassin du Lac Tchad, à endiguer la violence et renforcer la cohésion sociale en atténuant les facteurs de vulnérabilités liés à la crise Boko Haram ; en RCA, à accompagner la sortie de crise et soutenir la construction de la paix ; et enfin, au Moyen-Orient, à atténuer les vulnérabilités générées par les déplacements de populations et renforcer la résilience des pays d’accueil (pour en savoir plus sur cette initiative, découvrez son exposition de photographie en ligne).

Une nouvelle voie. Au-delà de ces géographies, Minka est un outil d’avenir. Si la ressource est sanctuarisée pour quatre bassins définis, elle a permis d’exporter des modes de faire et des procédures sur d’autres zones. L’AFD a développé des financements par appel à projets « crises et sortie de crises » (APCC) applicables à toute localisation ayant subi leurs conséquences sur les 12 derniers mois. Ces modalités visent spécifiquement le soutien à des organisations de la société civile ou d’entités à but non lucratif.  Dans ce cadre, un appel à projet a été remporté par CARE France sur la Colombie et l’Equateur. Ces outils apportent des flexibilités précédemment inconcevables pour l’AFD – et qui le reste d’ailleurs pour d’autres bailleurs : la modification possible du budget sur simple avis de non objection de l’Agence, ou encore une ligne « divers et imprévus » un peu plus importante que celle de projets AFD classiques. Cette démarche vise à dépasser la relation financeur/OSC pour aller vers un modèle partenarial où la co-instruction des projets est de rigueur.

Des projets, tous évalués, de manière adaptée. Le Fonds Minka place le suivi-évaluation et la redevabilité au cœur de son identité, grâce à la mise en place systématique de dispositifs de suivi-évaluation adaptés aux contextes fragiles ou sensibles aux conflits. Avec l’aide de ses partenaires, ces dispositifs permettent à l’AFD d’adapter la fréquence de la collecte et de l’analyse des données. Ils répondent aux enjeux de volatilité : des cadres logiques plus sensibles au contexte et aux dynamiques de conflit ou encore une redevabilité accrue vis-à-vis des bénéficiaires finaux des projets. En 2020, l’estimation est significative : 6 millions de personnes supplémentaires ont vu leurs conditions de vie s’améliorer grâce aux financements Minka.  Les dispositifs de redevabilité Initiative par Initiative sont également renforcés. Par exemple, au Moyen-Orient, une plateforme a été développée pour suivre au fil de l’eau les avancées des projets avec des indicateurs très précis.

Une équipe dédiée. Rattachée au Directeur des Opérations, la division Fragilités, crises et conflits (CCC) appuie les cellules techniques, géographiques et agences en suivi de projets, et ce, avec une approche multisectorielle. En co-pilotage du Fonds Paix et Résilience Minka, sa mission est d’apporter son aide aux équipes dans l’appropriation de modes de faire propres aux zones de crises ou encore d’encourager les partenariats avec des acteurs spécialistes de ces terrains. Mais son mandat ne s’arrête pas là. Crises, catastrophes, conflits…toutes les dimensions des fragilités sont traités chez CCC et toutes les géographies peuvent l’appeler.

Projet SAMBBA // Crédit : Pierre Terdjman /AFD

MINKA, DE LA PREVENTION AU NEXUS HUMANITAIRE-DEVELOPPEMENT 

En 2020, les pays fragiles comptaient 460 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, soit près de 80 % du total mondial.[2] De par son implantation historique dans de nombreuses géographies (plus de 70 ans en RCA, 60 ans au Mali et au Niger, 40 ans en Haïti, 22 ans dans les TAP), l’AFD a dû s’adapter pour agir avant, pendant et après les crises et conflits.

Prévenir, atténuer et reconstruire. Le Fonds Minka s’inscrit dans cette temporalité avec un objectif : consolider la paix. Prévenir un nouveau foyer de crises ou sa diffusion sur la base des signaux d’alerte (comme l’expansion des exactions de groupes armés), atténuer les effets d’un conflit sur les populations vulnérables (à l’instar de la situation des déplacements massifs prolongés) et reconstruire de manière plus durable et plus sûre (après des destructions dues aux conflits, par exemple). En Irak, le projet PERMA (10 millions d’euros), avec Mercy Corps, Triangle Génération Humanitaire et Public Aid Organization, contribue à la relance de l’économie rurale et agricole dans le Gouvernorat de Ninive. Aujourd’hui, 15 800 animaux ont été soignés dans des cliniques vétérinaires mobiles et près de 2000 agriculteurs seront soutenus à terme. Les projets Minka traitent donc à la fois les déterminants et les conséquences directs de la crise.

Avec les acteurs humanitaires évidemment. En quatre ans, l’AFD a fait du nexus humanitaire-développement un axe d’effort majeur. Il est aujourd’hui central dans les projets Minka, en contextes volatiles et souvent avec de forts enjeux sécuritaires. 43% des engagements du Fonds Minka vont à des organisations de la sociétés civiles (OSC) françaises, internationales et locales. [3] Les acteurs humanitaires sont des partenaires uniques pour comprendre et accéder à ces territoires. Cette coopération permet également aux organisations humanitaires de bénéficier de financements pluriannuels (trois à quatre ans), pour aller au-delà de la fourniture directe de biens comme de services, s’inscrire dans une dynamique de temps long et renforcer les capacités des acteurs locaux. 

MINKA, UNE APPROCHE PARTENARIALE AUSSI DANS LES PHASES D’URGENCE ET DE STABILISATION

Un apprentissage continu. L’AFD a tiré beaucoup d’enseignements des acteurs de l’urgence, qui ont inspirés la mise en place de procédures adaptées à même de permettre une instruction plus rapide. Dans un objectif d’amélioration continue, l’AFD, et son équipe Fragilités, Crises et Conflits, évaluent annuellement ces mesures. L’explosion du port de Beyrouth, en août 2020, illustre parfaitement cette capacité de réponse réactive de l’AFD tout en s’inscrivant dans une logique de développement où, dans le cadre de l’Initiative Minka Moyen-Orient, l’Agence a mobilisé en quelques semaines 13 millions d’euros supplémentaires pour aider au relèvement de la ville. Par ailleurs, dans la continuité des actions du Fonds d’Urgence Humanitaire, les premières activités de l’Agence ont démarré quatre mois après la catastrophe.[4] Au-delà de cet événement majeur, au Liban, l’AFD a par exemple pris le relai de l’action d’urgence post-inondations du Centre de crise et de soutien (CDCS) par le financement d’une composante de long terme sur un projet de prévention des risques.

L’AFD plateforme. Dans le cadre des projets Minka, l’AFD travaille en format Groupe – aux côtés d’Expertise France et de Proparco – et en équipe France, main dans la main avec les acteurs de la diplomatie, de la défense, de la recherche, de l’humanitaire comme de la stabilisation. Le CDCS est un partenaire clé : là où l’AFD disposera d’outils sur le moyen-long terme pour traiter les conséquences prolongées des crises et leur causes sous-jacentes (sentiment de marginalisation de certains groupes socio-économiques, d’exclusion de la jeunesse dans une société en transition, etc.), le CDSC sera l’acteur le plus à même de mener des actions d’urgence et de stabilisation. Les bénéficiaires finaux et les acteurs financés peuvent être similaires, mais les moyens et les logiques d’intervention seront différents, car complémentaires. Les échanges sont réguliers, du terrain jusqu’à Paris, avec la mise en place d’articulations entre leurs projets. Par exemple, à Irbid, en Jordanie, le CDCS a financé la première phase d’un programme d’eau potable et l’AFD la seconde.

MINKA, DES DEFIS A RELEVER POUR NE LAISSER PERSONNE DE COTE

Une capacité d’adaptation à toute épreuve – même la COVID-19. Les projets Minka ne laissent personnes de côté et soutiennent de manière systématique des actions au bénéfice des plus vulnérables – groupes marginalisés, réfugiés, déplacés forcés et populations hôtes. Une attention forte est également portée aux besoins spécifiques des femmes dans les contextes de conflits – 78% des projets Minka ont un objectif en matière d’égalité de genre, faisant de l’AFD un des principaux contributeurs à l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ». L’inclusion de la jeunesse est aussi centrale. Par exemple le projet MediaSahel (neuf millions d’euros), au Burkina Faso, au Mali et au Niger, avec l’Agence française de développement médias (CFI), a permis la diffusion de 3 962 programmes par 169 radios partenaires, en 10 langues, pour informer et favoriser le débat citoyen. Face à la Covid-19, 392 vidéos et émissions ont également été diffusées pour lutter contre la propagation du virus. La pandémie et les difficultés d’accès au terrain rendent encore plus importante la coordination inter-acteurs. Les projets Minka l’ont pris en considération et se sont adaptés. Pour illustration, le projet ADELAC (10 millions d’euros) au Tchad, avec International Rescue Committee (IRC-UK[5]), a sensibilisé 27 613 personnes aux mesures de prévention face à l’épidémie, en plus des violences basées sur le genre, dont 79 % de femmes et d’enfants. 

Projet MédiaSahel // Crédit : Studio Tamani / Fondation Hirondelle

Le nexus HDP. Etudier les moyens de mettre en œuvre le nexus humanitaire-développement-paix (HDP) sur le terrain, dans les meilleures conditions pour chaque partie prenante, fait également partie des enjeux de l’AFD avec le Fonds Minka. Dans le cadre de ses actions de prévention, de sensibilité aux conflits et de renforcement de la cohésion sociale, loin de se positionner comme un outil au service de la défense, les projets Minka veillent au respect du droit international humanitaire (DIH) et les contraintes de ses partenaires. La définition de ce nexus ne fait pas toujours consensus. L’approche de l’AFD s’inscrit davantage dans un nexus Humanitaire-Développement « augmenté » d’une dimension de sensibilité aux conflits. De très nombreux exemples de ses projets Minka prennent part à cette vision : WASH Menaka avec International Rescue Committee, DIZA avec Concern & Caritas ou encore RESILAC avec Action Contre la Faim et CARE.

MINKA, DES PERSPECTIVES CLAIRES

« En l’absence de mesures rapides, significatives et solides, la conjonction de la pandémie de COVID-19 et du poids des conflits et des dérèglements climatiques mettra hors de portée l’atteinte des ODD et la fin de la pauvreté d’ici 2030(1) ».

Au niveau géographique. En tant qu’opérateur principal de mise en œuvre de la politique de développement de la France, l’AFD a un rôle central à jouer pour prévenir et limiter les conséquences des crises et les conflits. Le rapport Chemins pour la Paix[6] et de nombreuses autres études depuis ont démontré en quoi les acteurs du développement doivent y contribuer. Cependant, pas à n’importe quel prix : en apprenant de leurs partenaires présents sur ces zones depuis de nombreuses années. Minka est une avancée majeure avec 653 millions d’euros alloués depuis son lancement en 2017

Est-ce suffisant pour contribuer à atteindre les objectifs de développement durable ? La question demeure pour l’ODD16, visant à promouvoir l’avènement de sociétés pacifiques et inclusives aux fins du développement durable, assurer l’accès de tous à la justice et mettre en place, à tous les niveaux, des institutions efficaces, responsables et ouvertes à tous. Sans la coordination, il est certain que non.  C’est le sens de l’investissement de l’AFD dans l’Alliance Sahel, sa coordination en équipe France, avec les autres bailleurs européens et internationaux. Minka est un moyen significatif pour créer des effets leviers. Au Liban, en plus des 59 millions du Fonds, près de 100 millions d’euros supplémentaires ont été mobilisés auprès de l’Union européenne.

Dans la lignée des engagements du CICID, la majeure partie du Fonds Minka vont à l’Initiative Minka Sahel (près de la moitié de ses engagements sur la périodes 2017-2020 et les initiatives africaines représentent environ deux tiers des engagements). Si l’année 2019 fut exceptionnelle, 2020 a vu une diminution des financements, mais sur l’Initiative Minka Sahel, ils ont été sanctuarisés. Un soutien constant pour continuer les actions de développement sur cette zone où le nombre de personnes déplacées dans leur propre pays a quadruplé depuis 2019, passant de 490 000 à plus de 2 millions, dont 80 % de femmes et d’enfants[7] ; où 8,9 millions de personnes ont souffert d’insécurité alimentaire aiguë ; où l’accès aux services sociaux essentiels s’est réduit : 3 891 écoles et 150 centres de santé étaient fermés[8], ou non-fonctionnels, dans la seule région du Liptako-Gourma.

Le dernier tiers des engagements revient à l’Initiative Minka Moyen-Orient en soutien aux crises syrienne et irakienne où, en ligne avec la position du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, l’AFD n’intervient pas directement en Syrie. Les conditions politiques ne permettent pas une aide au développement ou de relèvement efficace dans le respect du principe « ne pas nuire ».

Au niveau thématique. Parce que la situation sanitaire catalyse les conséquences des crises existantes, notamment sur les populations les plus vulnérable, en 2021, Minka poursuivra son appui aux projets de santé et d’inclusion socio-économique des jeunes. Parce que les actions en soutien à la protection des femmes, à la prise en compte de leurs besoins spécifiques et à leur participation aux projets de consolidation de la paix doivent rester centrales, en 2021, Minka continuera à être le fer de lance de l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ».

Parce que 2021 est une année clé pour le vivre-ensemble et pour la paix, la promotion des droits humains, de la justice, et l’atteinte des ODD, l’Agence française de développement sera au rendez-vous avec le Fonds Paix et Résilience Minka, aux côtés de ses partenaires.

 

Jean Bertrand Mothes, Responsable de la division Fragilités, crises et conflits (CCC) de l’Agence française de développement

Pour en savoir plus :


[1] Pourcentage calculé sur la base de leur Score de Consommation Alimentaire (SCA)

[2] OCDE (2020), États de fragilité

[3] Ces chiffres totalisent les partenaires de l’AFD chefs de files des consortiums. La part des fonds transitant par les ONG françaises, et surtout locales, est sous-estimé.

[4] Principal instrument financier du CDCS

[5] IRC-UK est chef de file d’un consortium d’ONG formé avec COOPI, I&D et PADIESE.

[6] 2018 Banque internationale pour la reconstruction et le développement/La Banque mondiale1818 H Street NW Washington, DC 20433

[7] UNHCR (2021)

[8] OCHA (2020)


Qui est Jean-Bertrand Mothes ?

 

 

 

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