Entretien avec Jean-Baptiste Lamarche directeur général d’hulo

© hulo – Infographie des organismes participants

Défis Humanitaires. Bonjour Jean-Baptiste Lamarche. Notre revue, Défis Humanitaires, est convaincue par la synergie de l’engagement humanitaire lié notamment aux compétences, à l’innovation et à la mutualisation. Très tôt, nous avons publié des articles sur le RLH (Réseau Logistique Humanitaire), le pont aérien humanitaire durant le COVID, la création de hulo et vos rapports d’impact. Pour débuter cet entretien et résumer le parcours de hulo, peux-tu nous le rappeler brièvement.

Jean-Baptiste Lamarche. Hulo est né d’un constat très simple : alors que les organisations humanitaires coopèrent depuis longtemps sur les opérations, elles continuent souvent à gérer leurs chaînes d’approvisionnement de manière très fragmentée.

L’histoire a commencé avec le Réseau Logistique Humanitaire (RLH), puis avec le pont aérien humanitaire européen pendant la crise COVID. Ces expériences ont démontré qu’en mutualisant certaines ressources logistiques, il était possible de servir davantage de bénéficiaires avec les mêmes moyens.

En Juin 2021, il y a tout juste 5 ans, plusieurs organisations humanitaires ont décidé d’aller plus loin en créant hulo, la première coopérative humanitaire dont l’objectif était de transformer des coopérations ponctuelles en capacités partagées pérennes.

Aujourd’hui, plus de 150 organisations participent à la communauté hulo. En quelques années, nous sommes passés d’une logique d’expérimentation à une logique de démonstration. La question n’est plus de savoir si la coopération fonctionne, mais comment la déployer à grande échelle tout en préservant la diversité et l’autonomie des acteurs.

 

Défis Humanitaires. Quels sont les principales informations continues dans votre Rapport d’Impact 2025?

Jean-Baptiste Lamarche. Le rapport confirme avant tout la maturité du modèle.

En 2025, hulo a accompagné 41 achats mutualisés représentant plus de 23 millions d’euros de volumes financier. Les économies moyennes observées atteignent 15 % en moyenne sur 3 ans (2023-2025) avec un pic à hauteur de 16% sur 2025, soit près de 3,7 millions d’euros. Au-delà des économies, la mutualisation permet d’harmoniser les prix d’achats, qui selon les données collectées varient en moyenne de 73% entre organisations pour un même produit acheté sur un même marché.

Mais au-delà des chiffres, le principal enseignement est probablement l’évolution des comportements. Nous observons que de plus en plus d’organisations considèrent désormais la coopération logistique comme une pratique normale de gestion et non plus comme une expérimentation.

C’est probablement le signal le plus encourageant pour l’avenir.

© hulo – Atelier ONG “Reunión de inicio 2026 – Prioridades y Roadmap hulo Colombia [En persona]”, Bogotá, Colombie, Janvier 2026

Défis Humanitaires. Dans ce rapport d’impact de 2026, vous écrivez « la question n’est plus de savoir si le modèle fonctionne, mais comment il peut être mis à échelle, renforcé et ancré plus largement dans le secteur ». Quelles sont les solutions pensées par hulo pour répondre à ce défi et convaincre d’autres organisations de l’utilité de la mutualisation, y compris en termes de plaidoyer ?

Jean-Baptiste Lamarche. Pendant longtemps, le principal défi était de démontrer la valeur du modèle. Aujourd’hui, maintenant que la création de valeur est confirmée sur plusieurs années consécutives et dans plusieurs pays, le défi est davantage organisationnel et culturel.

Nous avons identifié trois leviers.

Le premier est l’ancrage local. La coopération ne doit pas être pilotée uniquement depuis les sièges. Elle doit être portée par les équipes opérationnelles dans les pays.

Le deuxième est l’interopérabilité. Les organisations doivent pouvoir coopérer sans abandonner leurs systèmes, leurs procédures ou leur identité. Notre approche consiste à standardiser ce qui doit l’être et à préserver les spécificités là où elles créent de la valeur.

Le troisième est le plaidoyer. Nous travaillons avec les ONG, les Nations Unies, les bailleurs et des plateformes comme VOICE pour démontrer que la coopération opérationnelle n’est pas une fin en soi mais un moyen d’améliorer l’efficacité collective du système humanitaire.

Notre rapport « Delivering Better Together » s’inscrit dans cette démarche.

 

Défis Humanitaires. Comment la forte diminution des financements humanitaires, tant du fait de l’administration américaine que des deux tiers des pays membres du CAD de l’OCDE et au sein de l’Union Européenne impacte-t-elle les chaînes d’approvisionnement humanitaires et l’activité de hulo ?

© OCDE – L’évolution de l’aide publique au développement

Jean-Baptiste Lamarche. Les conséquences sont déjà visibles.

Les organisations réduisent leurs effectifs, ferment certains programmes et cherchent à diminuer leurs coûts de fonctionnement. Mais le risque est qu’en cherchant à faire des économies individuellement, elles détruisent une partie de l’efficacité collective.

Dans une chaîne d’approvisionnement, fragmenter les achats réduit les volumes et augmente les prix. Fragmenter les transports produit souvent les mêmes effets.

La réduction des financements rend donc la coopération encore plus nécessaire.

Paradoxalement, la crise actuelle confirme la pertinence du modèle hulo. Nous observons une demande croissante de mutualisation parce que les organisations cherchent à préserver leur capacité d’action malgré des ressources plus limitées.

Désormais, les bénéfices de la mutualisation sont connus et publiquement reconnus. Les bailleurs de fonds, notamment la DG ECHO et le CDCS, encouragent de plus en plus leurs organisations partenaires à s’engager dans des initiatives mutualisées. Les conclusions de la conférence « Humanitarian Leadership Group on Supply Chain », organisée le 10 décembre 2025 par la DG ECHO avec plus de 50 acteurs humanitaires, vont également dans le sens d’une standardisation des pratiques coopératives.

 

Défis Humanitaires. Le taux d’économie global indiqué dans le rapport pour l’année 2025 est de 16%, soit 3% de plus que l’année précédente : des résultats bien supérieurs aux estimations initiales d’hulo. Prévoyez-vous une continuité de cette hausse dans le temps ?

Jean-Baptiste Lamarche. La question est peut-être moins de savoir si le pourcentage d’économies va continuer à augmenter que de comprendre si la valeur créée est durable.

Nous arrivons aujourd’hui à une étape particulièrement intéressante : plusieurs des premiers marchés mutualisés lancés par hulo arrivent à leur renouvellement. Or nous constatons que les conditions négociées initialement se maintiennent globalement dans le temps.

Autrement dit, les économies observées ne correspondent pas à un gain ponctuel obtenu lors d’un premier appel d’offres. Elles traduisent une nouvelle référence de marché. Lorsque plusieurs organisations regroupent durablement leurs volumes, elles accèdent à des conditions qui deviennent progressivement la norme pour elles.

On peut donc considérer que les prix se sont stabilisés à un niveau environ 15 % inférieur à celui observé auparavant. Vu sous un autre angle, cela signifie que le coût de la non-coopération reste aujourd’hui d’environ 15 %.

La véritable perspective d’avenir réside donc moins dans une augmentation continue du pourcentage d’économies que dans l’extension de cette logique à davantage d’organisations, davantage de pays et davantage de services. Chaque euro économisé dans la chaîne d’approvisionnement est un euro qui peut être réinvesti directement dans l’aide aux populations.

 

Défis Humanitaires. Pour nos lecteurs, peux-tu nous décrire le fonctionnement, la plus-value et les progrès de la chaîne d’approvisionnement humanitaires entre les acteurs humanitaires, ONG internationales notamment et les acteurs nationaux et locaux dans la logique de localisation ?

Jean-Baptiste Lamarche. La localisation est souvent abordée sous l’angle du financement ou du transfert de responsabilités vers les acteurs nationaux. Ces dimensions sont essentielles, mais notre expérience montre qu’il existe également un enjeu majeur autour des chaînes d’approvisionnement.

Un élément souvent méconnu est que plus de 90 % des volumes financier d’achats réalisés par les organisations participant aux initiatives hulo sont déjà dépensés localement. Le défi n’est donc plus simplement d’acheter localement. Il consiste à renforcer durablement les écosystèmes locaux qui rendent ces achats possibles.

Cela passe par le développement de relations de long terme avec les fournisseurs, une meilleure visibilité sur les besoins futurs, des mécanismes de coopération entre organisations et un investissement dans les capacités des acteurs économiques locaux.

Nous observons que lorsque plusieurs organisations coopèrent dans la durée, elles ne créent pas seulement des économies. Elles contribuent également à renforcer la résilience des marchés locaux. Les fournisseurs peuvent investir davantage, anticiper les besoins, améliorer leurs standards et développer leurs capacités de production ou de distribution.

© hulo – Mahamane Abarchi, coordinateur pays de Hulo pour le Burkina Faso, devant une commande de farine enrichie

Cette logique s’applique également aux ONG nationales et locales. La coopération permet de partager des outils, des données, des contrats, des capacités logistiques et des expériences opérationnelles. Elle permet de construire des capacités collectives qui dépassent celles de chaque organisation prise individuellement.

Au fond, la résilience d’une chaîne d’approvisionnement ne repose pas uniquement sur des infrastructures ou des stocks. Elle repose aussi sur la qualité des relations entre les acteurs qui composent l’écosystème. C’est pourquoi nous considérons que la coopération est l’un des leviers les plus puissants de la localisation : elle permet de renforcer simultanément les capacités des organisations, des fournisseurs et des marchés locaux au service des populations affectées.

 

Défis Humanitaires. Dans notre édition du mois de juin, Maria Groenewald, directrice générale de VOICE, la coordination des ONG humanitaires de l’Union Européenne à Bruxelles, appelait à un « humanitarian reset » des Nations-Unies incluant tous les acteurs humanitaires, les ONG en particulier. Dans votre récent rapport « Delivering better together » vous insistez sur les risques d’une centralisation excessive. Comment éviter des écueils tels que la concentration des capacités opérationnelles, la réduction de la diversité des acteurs ou encore l’homogénéisation des réponses aux crises ? Ne s’agit-il pas d’un même et unique problème entre la conception du « humanitarian reset » pour les Nation-Unies et l’organisation de la chaîne d’approvisionnement humanitaire internationale ?

Jean-Baptiste Lamarche. Je crois d’abord qu’il est important de dire que le secteur humanitaire a effectivement besoin de se transformer. Les besoins augmentent, les ressources diminuent, les crises deviennent plus complexes et plus nombreuses. Personne ne peut raisonnablement défendre le statu quo.

La dynamique actuelle de réforme, qu’il s’agisse du « humanitarian reset », des réflexions autour d’UN80 ou des travaux engagés par la DG ECHO à travers le « Humanitarian Leadership Group on Supply Chain », ainsi que la démarche de mutualisation des ONG avec la coopérative hulo, va donc dans la bonne direction.

Le risque serait de penser qu’une organisation, aussi performante soit-elle, pourrait à elle seule répondre à la diversité des crises humanitaires. Les contextes locaux sont extrêmement différents, les contraintes d’accès varient, les acteurs présents sur le terrain sont multiples et les liens avec les communautés locales sont construits au fil des années par une grande diversité d’organisations.

La richesse du système humanitaire réside précisément dans cette diversité. ONG internationales, organisations nationales, bailleurs de fonds, agences des Nations Unies, Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge, secteur privé : chacun apporte des capacités, des expertises et des accès différents. L’enjeu n’est donc pas de remplacer cette diversité par un modèle unique, mais de permettre à tous ces acteurs de fonctionner beaucoup plus efficacement ensemble.

© PAM – Hélicoptère du Programme alimentaire mondial transportant des vivres vers des zones isolées

C’est là que l’interopérabilité devient essentielle. Il ne s’agit pas d’uniformiser les organisations, mais de leur permettre de partager des standards, des données, des outils et des modes de coopération tout en conservant leurs spécificités. Nous résumons souvent cette approche par une formule simple : « As standardised as possible, as tailored as necessary. »

Depuis cinq ans, hulo expérimente précisément cette approche avec plus de 150 organisations. Notre rôle n’est pas d’opérer à la place des autres, mais de structurer, faciliter et institutionnaliser la coopération entre acteurs autonomes. Nous pensons que cette expérience peut aujourd’hui contribuer utilement aux réflexions engagées à l’échelle de l’ensemble du secteur.

Au fond, le futur du système humanitaire ne réside probablement ni dans une fragmentation où chacun agit seul, ni dans une centralisation où un seul acteur chercherait à tout coordonner. Il réside dans un réseau d’acteurs complémentaires, interopérables et capables de coopérer efficacement au service des populations affectées.

 

Défis Humanitaires. La Commission Européenne avec la DG ECHO s’est engagée assez tôt en 2022 en adoptant une Politique de Logistique Humanitaire pour une chaîne d’approvisionnement humanitaire stratégique. Ou en sommes-nous aujourd’hui et quelles sont les perspectives en 2026 et 2027 ?

Jean-Baptiste Lamarche. L’adoption de la Humanitarian Logistics Policy par la DG ECHO en 2022 a constitué une étape importante, car elle a reconnu que la chaîne d’approvisionnement humanitaire n’était plus simplement une fonction support, mais une capacité stratégique au service de l’efficacité de l’aide.

Cette politique repose sur un constat simple : lorsque les organisations travaillent en silos ou se retrouvent en compétition sur des activités qui ne créent pas de valeur, le système perd collectivement en efficacité. À l’inverse, lorsque la coopération est organisée, les gains d’efficience permettent de réinvestir davantage de ressources au bénéfice des populations affectées.

Pour transformer cette ambition en actions concrètes, la DG ECHO a lancé une dynamique collective à travers le Humanitarian Leadership Group on Supply Chain (HLGSC). Sa particularité est de réunir l’ensemble des acteurs de l’écosystème humanitaire : agences des Nations Unies, ONG internationales et nationales, Mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge, bailleurs, secteur privé et monde académique.

Les travaux s’organisent autour de cinq priorités : les achats, la durabilité environnementale, la digitalisation, la préparation aux urgences et la localisation.

Le 10 décembre 2025, plus de cinquante dirigeants représentant ces différentes familles d’acteurs ont validé les principales recommandations et les chantiers prioritaires pour les années à venir.

© Photo Cécile Terraz – Fabrice Perrot, Cécile Terraz et Jean Baptiste Lamarche au forum humanitaire Européen 2024

En 2026 et 2027, l’objectif est de transformer ces orientations en réalisations concrètes, à travers des projets pilotes, des expérimentations opérationnelles et une mobilisation conjointe de la communauté logistique et supply chain, ainsi que d’un groupe de bailleurs engagés pour accompagner cette transformation.

Les membres de hulo sont fortement impliqués dans ces travaux. C’est une continuité naturelle de notre mission : démontrer, par l’expérience opérationnelle, que la coopération peut devenir une capacité structurée, durable et reproductible au service de l’ensemble du secteur humanitaire.

 

Défis Humanitaires. Le récent G7 qui s’est déroulé du 15 au 17 juin, à Evian, sous présidence de la France, a donné lieu dans des réunions préparatoires incluant les ONG à une réflexion sur l’avenir des chaînes d’approvisionnement logistique internationale face aux crises. Quel est le bilan à ce stade et quelles sont les prochaines étapes ?

Jean-Baptiste Lamarche. Le fait que la présidence française ait choisi d’inscrire la chaîne d’approvisionnement humanitaire à l’agenda du G7 est, à lui seul, un signal très important. Cela montre que les enjeux de logistique, de coopération et d’efficience ne sont plus considérés comme des questions purement techniques, mais comme des leviers stratégiques pour renforcer l’impact de l’action humanitaire.

Dans le cadre de la préparation du G7, hulo a eu l’occasion d’être consulté à plusieurs reprises par le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Nous avons également eu un échange avec Monsieur le Ministre Jean-Noël Barrot sur ces sujets. Nous y voyons une reconnaissance du fait que les solutions développées par les acteurs opérationnels peuvent utilement nourrir les réflexions des décideurs publics.

© Conseil de l’Union européenne -Table ronde avec les pays partenaires, l’IMF et l’OCDE lors du Sommet 2026 du G7

Cette démarche est pleinement complémentaire de celle engagée par la DG ECHO à travers le HLGSC. D’un côté, les acteurs opérationnels construisent ensemble des solutions concrètes ; de l’autre, les États et les bailleurs s’interrogent sur les conditions permettant d’accompagner et de diffuser ces transformations à l’échelle du secteur.

C’est probablement l’évolution la plus importante. Lorsque les bailleurs de fonds s’intéressent aux gains d’efficience et à la coopération, ces sujets ne relèvent plus uniquement de bonnes pratiques volontaires. Ils commencent à être intégrés dans les politiques publiques, les modalités de financement et les attentes formulées dans les appels à projets. Cela crée un environnement beaucoup plus favorable au développement de pratiques collaboratives durables.

Nous entrons dans une nouvelle phase. Après une période où les organisations ont démontré que la coopération créait de la valeur, les bailleurs commencent à créer les conditions permettant à cette coopération de changer d’échelle.

 

Défis Humanitaires. La République Démocratique du Congo (RDC) connait une grave crise du virus Ebola dans la région de Bunia au nord-est du pays. Sur place, les ONG compétentes qui agissent sont très inquiètes des risques de propagation et du nombre de victimes possibles. Ou en est en RDC la chaîne d’approvisionnement logistique face à Ebola dans un contexte opérationnel particulièrement difficile du fait de l’insécurité et des contraintes géographiques d’accès.

Jean-Baptiste Lamarche. La réponse Ebola étant encore en cours de structuration et ne reposant pas, à ce stade, sur des résultats suffisamment tangibles, je préfère ne pas répondre à cette question et proposer de la retirer de l’entretien, si vous en êtes d’accord.

 

Défis Humanitaires. Comment souhaites-tu conclure cet entretien ?

Jean-Baptiste Lamarche. Si je devais retenir une seule idée, ce serait que le secteur humanitaire est en train de vivre une nouvelle étape de sa transformation.

Depuis plus de vingt ans, les acteurs humanitaires cherchent à mieux travailler ensemble. La réforme humanitaire de 2005, avec notamment la mise en place de l’approche par clusters, a constitué une avancée majeure en renforçant la coordination des réponses opérationnelles. Le Sommet Humanitaire Mondial de 2016 a ensuite marqué une nouvelle étape en réunissant l’ensemble des parties prenantes autour d’une ambition commune : repenser collectivement notre manière de répondre aux défis humanitaires, notamment à travers le Grand Bargain, la localisation et une recherche accrue d’efficience.

Aujourd’hui, face à des crises plus nombreuses, plus complexes et à des ressources plus contraintes, une nouvelle étape de transformation s’ouvre. Le Humanitarian Reset, l’initiative UN80 ou encore les travaux du HLGSC illustrent cette dynamique. Les initiatives développées par hulo s’inscrivent pleinement dans cette évolution. Toutes posent, sous des angles différents, une même question : comment faire fonctionner un système humanitaire composé d’acteurs autonomes comme une véritable capacité collective ? La réponse ne réside pas dans une centralisation accrue, mais dans l’organisation d’une coopération durable entre organisations capables de partager leurs capacités, leurs données, leurs infrastructures et leurs chaînes d’approvisionnement, tout en préservant la diversité qui fait la richesse du secteur.

Nous avons eu la chance d’expérimenter cette transformation depuis cinq ans avec plus de 150 organisations participant aux initiatives mutualisées hulo. Cette expérience démontre deux enseignements majeurs. D’une part, la coopération ne doit plus être considérée comme une succession d’initiatives ponctuelles, mais comme une capacité stratégique à part entière du système humanitaire. D’autre part, son succès repose sur l’existence d’une structure neutre, dont le seul intérêt est la réussite de la coopération elle-même. C’est cette neutralité qui permet de créer la confiance, de dépasser les logiques institutionnelles et d’inscrire les démarches collaboratives dans la durée.

C’est précisément l’ambition de notre dernière publication, Delivering Better Together – The New Log-Smart Humanitarian Supply Chain, rédigée en partenariat avec VOICE. Plus qu’un rapport, c’est une contribution ouverte à l’ensemble du secteur. Elle formalise une méthode, issue de l’expérience opérationnelle menée au niveau local, pour permettre à des organisations très différentes d’institutionnaliser leur coopération, de développer leur interopérabilité, de renforcer leur résilience et d’accroître durablement leur efficacité collective, sans renoncer à leurs spécificités.

Au fond, c’est peut-être cela, la prochaine grande innovation humanitaire : non pas inventer une organisation plus performante que les autres, mais permettre à toutes les organisations de devenir plus performantes ensemble. C’est l’ambition portée par Log-Smart.


Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.


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Humanitaire : la mutualisation de la chaîne d’approvisionnement est en marche avec hulo

© Hulo – Vol coordonné vers Bangui (RCA) organisé en mai 2026 par hulo, BIOPORT et la fondation Airbus transportant 32 tonnes d’aide (matériel médical, soutien nutritionnel, équipement logistique et produits d’hygiène)

Dans les précédentes éditions de Défis Humanitaires, nous avons retracé le parcours de la coopérative humanitaire hulo (HUmanitarian LOgistics). De sa naissance en juin 2021 à son obtention du Prix de l’innovation humanitaire 2023, cette organisation pionnière est parvenue à concrétiser un enjeu phare qui déterminera pour une part la capacité du secteur à se réinventer, se renouveler et dépasser les contraintes qui s’imposent à lui : celui d’optimiser la chaîne d’approvisionnement humanitaire.

Selon le rapport annuel 2024 de la Commission européenne (ECHO) sur l’aide humanitaire, la planification, l’approvisionnement, le transport, le stockage et la distribution de biens et de services aux personnes touchées par des crises ne mobiliseraient pas moins de 60 à 80% des financement de l’aide humanitaire. Une somme considérable qui pousse à la réflexion. Dans un contexte de baisse générale des financements, couplé à une hausse des besoins et une complexification des contextes opérationnels, comment rendre la chaîne d’approvisionnement plus efficace et moins onéreuse, sans pour autant compromettre sa qualité, sa durabilité et la responsabilité des acteurs humanitaires ?

Né de cet enjeu stratégique, hulo apporte une réponse à ce débat : la mutualisation. Dans cette optique, la coopérative encourage ainsi les organisations concernées à mettre en commun leurs ressources, partager leurs connaissances, aligner leurs pratiques et développer des solutions collectives depuis 2021. Après 5 ans d’opérations, le dernier rapport annuel d’impact publié par le département Business Analytics & Research (BAR) en 2026 vient conclure la phase de Démonstration de Faisabilité et nous éclaire sur les avancées effectuées en matière de logistique ainsi que les gains concrets qui en ont été tirés.

Jusqu’ici considéré comme un moyen et non comme une fin, la conception que les humanitaires se font de la logistique connaît depuis plusieurs années un changement de paradigme. Désormais au premier plan de l’action humanitaire, elle en devient alors le moteur et le moyen de s’adapter à un monde en pleine mutation.

 

Des résultats remarquables et des avantages non-négligeables

Ce troisième rapport d’impact pose un bilan plus qu’encourageant, après des effets déjà très prometteurs en 2024 et « Une reconnaissance méritée pour un impact mesurable » comme le soulignait Pierre Brunet dans une édition antérieure de Défis Humanitaires.

Véritable cas d’école, la mise en place du pont aérien par le Réseau Logistique Humanitaire (RLH) en 2020 – afin de faire face à l’interruption du trafic aérien et maritime par le Covid-19 – avait posé une première pierre à l’édifice de la « coopétition » humanitaire. Au cours des années suivantes, la mutualisation a alors continué de faire ses preuves, singulièrement par le biais des Initiatives Mutualisées d’hulo.

© Photo Serena Vittorini et Geert Vanden Wijngaert – Janez Lenarcic, commissaire en charge de l’humanitaire (ECHO) remet le prix de l’innovation humanitaire 2023 à l’occasion du Forum Humanitaire Européen 2024 à Jean-Baptiste Lamarche, directeur général de hulo.

Parmi ces projets phare, les Initiatives d’Achat Mutualisées (JPIs) sont particulièrement vectrices d’efficacité et de performance financière. Celles-ci regroupent les besoins d’organisations humanitaires en termes d’achats de biens et de services, afin d’obtenir des prix plus attractifs, d’améliorer la qualité des produits et de fluidifier les procédures d’achat sur le plan administratif. Sur la seule année 2025, près de 16% d’économie ont ainsi été réalisées parmi les ONG participantes, ce qui ne représente pas moins de 3,68 millions d’euros sur 364 commandes d’achat partagées. En constante hausse, le taux moyen d’économie obtenu grâce à cette initiative de mutualisation a même tendance à être renforcé par l’inflation. Les organisations qui ne prennent pas part à ces opérations mutualisées dépensant en moyenne 15% de plus dans des biens et services comparables, les solutions proposées par hulo gagnent en popularité avec le temps et intéressent de plus en plus les acteurs du milieu – notamment dans un contexte de crise des financements qui contraint à la sobriété et à l’hyper-priorisation.

Mais au-delà des simples gains financiers, la mutualisation permet de renforcer la connaissance du marché par les ONG, qui n’ont pour la plupart pas conscience de leurs capacités réelles de négociation. Pour l’acquisition de biens similaires – matériel de construction, location de véhicules, équipement de bureau, kits d’hygiène, farine enrichie ou encore fournitures scolaires – les prix d’achat varient en moyenne de 73% d’une organisation à l’autre. Sur les 1024 biens de l’échantillon étudié par hulo, 8% d’entre eux sont sujets à des variations excédant les 200%. Ces écarts extrêmes traduisent un manque de transparence du marché et rendent ainsi nécessaire un meilleur partage d’information afin d’harmoniser les prix et limiter les pratiques frauduleuses.

© hulo – Graphique de la variation des prix d’achat de biens et services (Rapport d’impact 2026)

Tant sur le plan économique qu’environnemental, les efforts de mutualisation d’hulo portent leurs fruits et séduisent : 88% des 157 organisations participantes en 2025 ont manifesté leur satisfaction à l’égard de ces initiatives. Limitant par la même occasion les silos organisationnels et la duplication d’efforts, la coopérative permet de poser un cadre de coopération continu et non provisoire, qui favorise le perfectionnement de pratiques communes et le dialogue inter-organisations – et cela marche.

 

Une préoccupation grandissante dans les institutions

Mais si la mutualisation a su démontrer son utilité auprès d’un nombre grandissant d’ONG, ce changement de paradigme ne peut se faire sans réformes du cadre institutionnel.

Loin d’être un simple levier opérationnel, les questions de logistique sont progressivement perçues comme des questions humanitaires stratégiques par les acteurs institutionnels de l’aide internationale. En témoignent les récentes initiatives et réformes. Alors que la chaîne d’approvisionnement demeure fragmentée et la compétition entre acteurs prévaut, la Commission européenne et l’ONU plaident depuis peu en faveur d’une coordination et une mutualisation accrues.

En 2022, la DG ECHO a en effet initié une approche stratégique de la chaîne d’approvisionnement et de la logistique humanitaire en adoptant une Politique de Logistiques Humanitaires. Dans la continuité de cette démarche, un Plan d’Implémentation Humanitaire (HIP) pour une « Chaîne d’approvisionnement humanitaire stratégique » a alors été publié en août 2025. Dans son rapport de 2024 sur l’aide humanitaire, la Commission européenne consacrait d’ailleurs déjà un volet important à « l’Acheminement d’une aide humanitaire adéquate et efficace aux populations touchées ».

La même année, se tenait également à Bruxelles le Forum Humanitaire Européen. À l’ordre du jour, le sujet de la chaîne d’approvisionnement avait alors conduit les responsables du secteur à une conclusion unanime : la communauté humanitaire devrait investir davantage d’efforts dans la mise en place d’une approche collaborative. C’est ainsi qu’en décembre 2024, un groupe constitué de leaders séniors, de donateurs, de partenaires, de membres du secteur privé et d’académiciens nommé le Humanitarian Leadership Group on Supply Chain s’est réuni pour discuter de cette question. Alors que se profilait le sommet du G7 sous présidence de la France du 15 au 17 juin 2026 à Evian, le groupe d’engagement dit du « C7 », réunissant des acteurs de la société civile en lien avec l’humanitaire et chargés de formuler des recommandations auprès des chefs d’États, défendait lui aussi la nécessité de « passer d’un système fragmenté à une approche en réseau et collaboration » dans une note de position entièrement consacrée à la chaîne d’approvisionnement.

Achats groupés, plateformes communes, partage de données… les démarches entreprises par ces organisations se rejoignent essentiellement autour de 5 axes prioritaires établis dans les conclusions de la dernière réunion du Humanitarian Leadership Group en 2025 : la collaboration, la durabilité, la digitalisation, la préparation et la localisation.

« Les achats doivent passer d’un processus essentiellement transactionnel à une approche stratégique, favorisant l’efficacité et la création de valeur grâce à la collaboration. […] La durabilité environnementale doit être intégrée dans toutes les opérations humanitaires afin de réduire l’empreinte carbone et de protéger l’environnement, conformément aux engagements internationaux. […] La digitalisation doit passer d’outils fragmentés et propriétaires à un écosystème numérique interopérable et inclusif, garantissant une plus grande efficacité, une meilleure transparence et un impact mesurable. […] La préparation doit devenir la norme au sein du système, en s’appuyant sur les capacités locales. […] La localisation passe par l’autonomisation des acteurs locaux grâce à des partenariats équitables qui transfèrent non seulement la responsabilité, mais aussi l’autorité, les ressources et le leadership aux acteurs nationaux et aux systèmes locaux. »

On peut ainsi faire le constat positif d’une prise de conscience progressive par les institutions sur cet enjeu et ses implications éminemment politiques, notamment pour l’Union européenne qui trouve en lui un outil d’influence et de projection appréciable.

Cependant, si la mutualisation semble gagner du terrain et convaincre progressivement de nouveaux acteurs humanitaires, privés mais aussi publics, du chemin reste encore à parcourir afin de l’institutionnaliser. Comme le souligne le rapport d’impact 2025 d’hulo: « Les barrières les plus importantes demeurent systémiques, ancrées dans une culture organisationnelle, une complexité de coordination et la nécessité d’établir une forme de confiance entre acteurs ».


Salomée Languille

Spécialisée en gestion des risques géopolitiques et environnementaux et co-fondatrice du Laboratoire d’Etudes Géopolitiques pour la Mémoire (LEGEM), Salomée achève actuellement un Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG). Dirigée par Alican Tayla, elle rédige en 2025 un mémoire de recherche sur le conflit du Sahara Occidental pour lequel elle effectue un terrain d’un mois à Rabat. Sous la tutelle d’Alain Boinet, elle réalise désormais un stage auprès de Défis Humanitaires pour une durée de 6 mois, dans le cadre duquel elle assure notamment des missions de veille de crise, de documentation et de communication – en particulier concernant l’édition et la publication de la revue.


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